Auteur des très
complexes œuvres de hard science-fiction Primer
en 2004 et Upstream Color en
2013, le réalisateur, scénariste, monteur, producteur et acteur
américain Shane Carruth avait prévu de tourner entre ces deux
longs-métrages un projet particulièrement ambitieux. Intitulé A
Topiary
et initialement produit par Steven Soderberg et David Fincher, le
film fut finalement rangé dans les cartons faute de financement
suffisant. Les deux cinéastes/producteurs ne parvenant pas à réunir
la somme de quatorze millions de dollars prévue pour donner forme à
ce que Shane Carruth considère désormais comme ce qui a ''gâché
toute son existence''. Il est aussi probable que le projet ait donné
des sueurs aux financiers, témoins d'une ambition et d'une étrangeté
du point de vue de l'intrigue qui aurait sans doute refroidi une
grande partie du public. Il faut dire qu'avec Primer,
le réalisateur avait démontré son absence de compromis, visant
ainsi un auditoire féru de science-fiction adulte tellement
rigoriste en matière de complexité qu'il abandonnait sur le bord de
la route une partie même des amateurs de S-F ! Une œuvre telle
alambiquée qu'elle pouvait faire ressentir un profond ennui mêlé
d'un certain rejet face à tant d'arrogance... Une voie dans laquelle
Shane Carruth persévéra neuf ans plus tard et à laquelle n'échappa
pourtant pas vraiment A Topiary
qui cependant ne vit et ne verra probablement jamais le jour...
Selon
certaines sources, le long-métrage aurait duré environ deux-heures
et trente minutes. Ce qui n'est désormais ni un exploit ni une
épreuve insurmontable si l'on jette un œil à cette longue liste de
grosses productions qui de nos jours s'alignent aisément sur cette
durée. Le problème semble en outre provenir d'un autre aspect du
projet. Car si le concept de A Topiary
semblait ambitieux, sa forme, elle, pose des questions quant à
l'approche d'un cinéaste axant davantage son intrigue autour des
événements que sur la caractérisation des personnages. Tout ceci
en nous balançant bien évidemment un flot ininterrompu
d'informations alambiquées, à l'image de ses deux autres films !
Le problème avec Shane Carruth, qui peut être également vu de
manière beaucoup plus optimiste comme une forme d'imaginaire
hautement débridée, est justement cette inextinguible source
d'inspiration, cette audace scénaristique et cette soif de mettre en
images tant d'idées plus ou moins ''saugrenues'' et
incompréhensibles par le commun des mortels qui firent sans doute
hésiter les producteurs à mettre autant de billes dans un tel
projet..
A
l'origine, le concept de A Topiary
dont on ignore quels devaient être les interprètes devait tourner
autour du personnage d'Acre Stowe. Un géomètre de trente ans
totalement obsédé par des figures géométriques en forme d'étoiles
visibles à divers endroits de notre planète. Une fascination
partagée par d'autres individus qu'il aurait été amené à
rencontrer. Transporté en leur compagnie jusqu'aux confins du monde,
l'odyssée du héros l'aurait mené à observer un engin dont
l'importance aurait été révélée durant la conclusion de la
première partie du script. Auraient alors dû intervenir ensuite des
adolescents passionnés de technologies avancées, comme les révéla
notamment le cinéma de science-fiction des années quatre-vingt. Des
gamins manipulant l'objet en question, révélant ainsi ses
étonnantes propriétés et son rapport direct avec une civilisation
dite extraterrestre. Sur la base de ces quelques données
scénaristiques, l'on aurait pu être en droit d'espérer que Shane
Carruth se soit calmé en terme de complexité tout en demeurant
toujours ambitieux. Un sujet fascinant dont on regrette qu'au final
il n'ait pas été concrétisé. Cinéaste rare puisque en plus de
vingt ans de carrière il n'aura finalement signé que deux
longs-métrages et un épisode de la série télévisée Breakthrough
en 2017, on peut toujours espérer que Shane Carruth reprenne un jour
la route des studios de cinéma pour se placer derrière la caméra
après près de dix années de silence . Et si rien ne vient
confirmer qu'il retournera un jour à la réalisation, peut-être son
hypothétique retour sera-t-il marqué par la volonté de reprendre
les rênes de ce projet abandonné depuis plus de dix ans...