Affichage des articles dont le libellé est Bruno Duplant. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bruno Duplant. Afficher tous les articles

Bruno Duplant / Frédéric Tentelier - nocturnes (3 études)


nocturnes est un receuil de trois études composées pour l'artiste et musicien Frédéric Tentelier. Trois études réalisées sur un Fender Rhodes et enregistrées à domicile. Des fragments de mélodies lumineuses et des accords sombres s'enchevêtrent dans un jeu de résonances et de maintien des notes. L'impression laissée par ces trois pièces est celle d'une avancée timide, à petit pas, sans jamais savoir où l'on va mettre les pieds. Dans les territoires aigus, les notes sont souvent simples et épurées, tandis que les basses sont souvent des accords plus sombres et complexes avec des résonances supplémentaires  inattendues, le tout joué à un tempo très lent. Ce qui fait la beauté de ces pièces et de cette longue traversée, c'est le maintien des notes qui fait que les mélodies glissent les unes sur les autres par moment, ou se frottent dans un battement harmonique à cause d'une résonance. On ne sait jamais trop dans quel territoire sonore on avance, si ça sera tendu, ou relaxé, ou en suspension. 

Cette notion de suspension que l'on trouve dans le maintien des résonances, c'est aussi celle qui préside la temporalité de ces pièces. On avance lentement dans un paysage teinté de mélancolie ou de nostalgie (évidemment le timbre d'un Rhodes aide beaucoup à obtenir cet effet). Chaque évènement, chaque note, chaque mélodie semble flotter dans l'espace, tous les éléments sonores semblent suspendus à une temporalité autre, la temporalité d'un rêve, d'un souvenir, d'un désir. Le toucher délicat de Frédéric Tentelier, fait d'attaques minimes et très douces, de "sustains" surprenants, ainsi que l'enregistrement qui met en avant le déplacement des fréquences et leur modulation à travers l'espace ne font que renforcer ce sentiment de flottement et de suspension.

Et à propos d'enregistrement, il faut aussi souligner que ce dernier laisse apparaître les déplacements des fréquences dans l'espace, mais également la physicalité du performeur. On peut entendre divers cliquetis et quelques bruits qui laissent penser que tout a été réalisé en une prise unique, une prise éprouvante sans retour en arrière possible, et cette mise en avant du processus d'enregistrement et de réalisation de la performance ne fait qu'ajouter encore un peu de tension à ces trois pièces. 

En résumé, voici 3 études où se marient à merveille la subtilité de la mise en forme, la précision de la réalisation, la poésie mélancolique de la composition, la tension inhérente à certaines fréquences, la physicalité du son et de la performance, sans oublier la beauté timbrale du Rhodes.  

 

BRUNO DUPLANT / FREDERIC TENTELIER - nocturnes (3 études) 

Inexhaustible Editions - CD - 2020

 

Bruno Duplant - Chamber and Field Works (2015-2017)

Quand je repense aux premiers enregistrements que j'ai entendu de Bruno Duplant au début des années 2010, lorsqu'il jouait de la contrebasse dans des formations d'improvisation libre à distance, je suis vraiment surpris de voir tout le chemin que ce musicien a parcouru. A cette période je n'aurais jamais imaginé qu'il devienne compositeur, et j'imaginais encore moins que ses pièces seraient réalisées par Taku Sugimoto. (Pareil pour ceux qui ont connu Sugimoto à la fin des années 80, début 90, lorsqu'il faisait de la guitare dans un groupe psyché, qui aurait imaginé qu'il dirigerait un orchestre de chambre quelques décennies plus tard ?) Et pourtant, quelques années et quelques dizaines de disques plus tard, voilà bien trois pièces de Duplant réalisées par un orchestre de chambre japonais (dirigé par Sugimoto) et une pièce mixte jouée par Sugimoto, présentées dans un très beau double CD publié sur another timbre.
Le premier disque regroupe les trois pièces les plus instrumentales, réalisées par le Suidobashi Chamber Ensemble avec Aya Naito au basson et à la voix, Hikaru Yamada à l'électronique, Masahiko Okura aux clarinettes soprano et contrebasse, Taku Sugimoto aux guitare et mandoline, Wakana Ikeda à la flûte et à l'harmonica et Yoko Ikeda au violon et à la viole. Il y a quelque chose de poétique et d'onirique dans ces pièces. Un quelque chose qui laisse songeur, rêveur. Ca ne paraît pas aux premiers instants, mais très vite on se laisse immerger dans ce flot étrange de notes tenues, parfois mélodieuses, parfois grinçantes. De longs sons parfois entrecoupés de bruits, qui ne laissent aucune place au silence et au repos, mais ne sont jamais ni si tendues ni agressives. Il n'y a pas besoin de repos à vrai dire, même si ce ne sont pas des drones et que ces pièces sont toujours en mouvement, il y a une constance dans la dynamique et cette constance suffit à elle-seule à construire une pièce. On se retrouve ainsi avec un ensemble de pièces où les notes glissent, émergent et se noient, dans un tout qui a quelque chose d'aquatique, de marin. Cet aspect marin, c'est l'équilibre très juste entre la constance du mouvement global et l'imprévisibilité de ce qui le constitue (chaque intervention instrumentale en fait). Bruno Duplant semble jouer sur cet équilibre entre linéarité et incertitude, et c'est ce jeu qui nous plonge dans une sorte de rêve éveillé où tout semble familier sans que l'on sache jamais vraiment où nous sommes ou ce qui va arriver.
Quant au deuxième disque, il est complètement différent dans la forme, et pourtant, il fait quand même ressurgir des émotions similaires. Il s'agit ici d'une longue pièce de 45 minutes pour field-recordings et guitare, réalisée par Taku Sugimoto seul. Ce dernier a réalisé cette pièce à partir de longs enregistrements bruts de parcs où se mêlent oiseaux, enfants, sons urbains lointains, machines d'espace vert, etc. Et à travers ces field-recordings, Taku Sugimoto dissémine avec parcimonie des notes de guitares pincées ou frottées, entrecoupées de longs silences, et jouées avec beaucoup de finesse. Alors non ça ne ressemble pas du tout au premier disque, et pourtant on retrouve de nombreux points communs, ceux qui faisaient justement la beauté des premières pièces pour orchestre de chambre. On retrouve cet équilibre étrange dans l'incertitude des enregistrements, dans la durée des silences et des notes, d'un côté, et toujours une constance dans les dynamiques des enregistrements comme de la guitare. Cet équilibre est aussi celui entre la composition et la place laissée au hasard, car les partitions du Duplant laisse une grande marge à Sugimoto afin que ce dernier fasse autant partie du processus de création que le compositeur lui-même.

C'est l'équilibre entre la composition et la réalisation, entre la détermination et l'indétermination, entre le bruit et la musique qui font de ces pièces des pièces qui ressemblent à des morceaux de vie, des pièces vivantes et organiques malgré leur minimalisme. Un équilibre "fragile" et une beauté instrumentale  qui font de ces pièces des instants qui nous plongent dans un état autre, rêveur, "mélancolique" dirait Bruno Duplant.


BRUNO DUPLANT - Chamber and Field Works (2015-2017) (2CD, another timbre, 2018)

Ryoko Akama, Ko Ishikawa, Bruno Duplant - 2 compositions

En 2013, Bruno Duplant m'avait demandé de participer au projet presque rien, un hommage au chef d'œuvre de Luc Ferrari qui réunissait plusieurs dizaines de musiciens. Parmi eux, on pouvait retrouver Ryoko Akama, qui allait par la suite continuer à collaborer avec Duplant à plusieurs reprises, en duo ou avec d'autres musiciens, sur plusieurs CD et cassettes. Trois ans plus tard, en compagnie de Ko Ishikawa, Bruno Duplant et Ryoko Akama signent certainement une de leurs collaborations les plus abouties en réalisant 2 compositions.

Les deux partitions de Ryoko Akama, réalisées spécialement pour ce trio, sont principalement basées sur des textes et des graphismes. Elles s'intéressent aux structures ouvertes, à l'espace qui sépare chacun des musiciens, et à toutes les possibilités offertes par l'indétermination propre aux compositions minimalistes, des possibilités décuplées par la séparation entre ces musiciens qui ne se sont pas enregistrés ensemble. L'instrumentation est également prise en compte dans ces pièces qui mélangent habilement les variations microtonales du sho, la profondeur de la contrebasse et la délicatesse des sinusoïdes.

Dans le fond, ces 2 compositions ressemblent à beaucoup de publications actuelles, fortement influencées par wandelweiser, le mouvement onkyo et le réductionnisme. Il s'agit uniquement de longues notes tenues, jouées plutôt à tour de rôle sur la première pièce, ou à deux, et simultanément sur la seconde, et bien sûr :  séparées par des silences. On pourrait s'attendre à quelque chose de monotone et redouter une impression de déjà entendu. Mais non. Enfin, ça ressemble effectivement à de nombreux disques récents, mais ce trio possède une élégance qui lui est propre et il se démarque par une touche délicate et flottante.

Ces deux improvisations structurées, ou compositions ouvertes, sont réalisées de manière sensible et poétique, jouant sur des intervales harmoniques et des phrasés doux. Elles jouent comme des berceuses, des invitations à une flânerie poétique, ou une traversée onirique d'un espace sonore imaginaire et accueillant. Le timbre de la contrebasse est dur et caverneux, mais aussi doux et calme, celui du sho lumineux et ouvert, mais aussi strident à certains moments, les sinsusoïdes sont discrètes et élégantes, et le tout forme deux pièces qui avancent dans des territoires inattendus et mouvant. Ce sont deux pièces progressives et continues qui explorent des espaces variés et riches, avec simplicité, élégance, douceur et calme.


RYOKO AKAMA, KO ISHIKAWA, BRUNO DUPLANT - 2 compositions (CD, Meenna, 2016) : http://www.ftarri.com/meenna/990/index.html


Piano Suite


Quand on parle de piano préparé, on se réfère souvent à John Cage, et surtout aux Sonates & Interludes. Pourtant, la plupart du temps, les musiciens et compositeurs qui utilisent des préparations n’ont pas grand-chose à voir avec Cage, si ce n’est la volonté d’explorer le piano d’une autre manière. Avec Ingrid Schmoliner, j’ai l’impression qu’on se rapproche déjà plus du « maître ». Je ne crois pas l’avoir déjà entendu jouer, ni avoir déjà entendu des pièces d’elle, et je la découvre donc complètement avec ce LP paru chez Corvo où sont présentées six pièces pour piano préparé composées et réalisées par Schmoliner.
                                                          
C’est difficile de ne pas penser à Cage, car la pianiste allemande s’inspire également de religion ancestrale pour composer, d’une déesse païenne nommée Percht et célébrée depuis l’âge de pierre notamment. Mais surtout, les préparations et les compositions de Schmoliner ne sont pas sans évoquer les musiques et les instruments balinais tout comme les premières explorations de cet instrument par Cage. On retrouve les timbres métalliques, les dynamiques percussives ainsi que l’écriture polyrythmique. Bref, autant d’éléments qui rapprochent cette jeune musicienne de Cage, beaucoup plus que de nombreux pianistes utilisant des clous dans leur piano…

Après je ne veux pas réduire le travail de cette musicienne à une pâle copie de Cage, car ce n’est pas le cas, même si la marque du pianiste américain est belle et bien présente. Ceci-dit, Schmoliner ne s’intéresse pas qu’aux qualités percussives du piano mais explore également les qualités harmoniques de l’instrument, ses propriétés vibratoires, mais aussi et surtout le « chant » du piano, très bien exploité sur la cinquième pièce, une pièce jouée uniquement avec un ebow par ailleurs. Et surtout, elle explore différentes textures du piano pour atteindre certains états émotionnels, certaines atmosphères. Autant de caractéristiques qui éloignent Schmoliner de Cage donc qui s’intéressait plus aux méthodes de composition et aux possibilités percussives du piano.

En tout cas, les six pièces présentées ici par Schmoliner sont vivantes, variées. Elles sont toutes denses et riches, avec plusieurs niveaux de composition et de sensation, ce qui étend également la palette des univers parallèlement à l’utilisation de préparation. La musique de Schmoliner est très terrestre, très concrète, elle danse, elle martèle, elle possède un aspect quelque peu rituel dans les textures percussives comme dans les formes répétitives. Sa musique est variée, dense et intense, personnelle et émotive. Une agréable découverte en somme.
                 
Eva-Maria Houben est également une pianiste allemande que l’on pourrait éventuellement comparer à Cage, de par son affiliation au collectif Wandelweiser surtout. Elle est pianiste donc, également organiste, mais elle ne s’intéresse pas principalement aux extensions des instruments. Elle s’intéresse au silence, comme nombre de compositeurs membres de Wandelweiser certes, mais d’une manière particulière, elle s’intéresse au silence dans sa relation avec l’apparition et la disparition du son, notamment au piano, instrument dont l’attaque et la résonance des cordes sont d’une importance capitale. Je parle de ses centres d’intérêt d’une manière générale ici, pas par rapport à un disque en particulier, mais seulement de ce que j’ai pu entendre de cette compositrice. Je le précise car sur son dernier disque, intitulé Field by memory inhabited III & IV, réalisé en compagnie de Bileam Kümper, Eva-Maria Houben semble prendre une direction différente, nouvelle direction certainement produite par Bruno Duplant qui a réalisé la partition. Du silence et du decay, il y en a d’une certaine manière ici, mais jamais vraiment dans l’absolu. Tout semble affaire d’opposition sur ces deux pièces, comme le titre peut le suggérer. Car si pour Duplant la mémoire est bien le lieu où quelque chose d’absent peut être présent, ce disque en est une illustration parfaite.

La première pièce par exemple est composée de trois parties. Elle est principalement assurée par Bileam Kümper au violon alto qui frotte de manière régulière et continue les cordes à vide de son violon durant dix minutes ; quant à Houben, si ma mémoire est bonne justement, on ne l’entend que deux fois sur cette partie, pour un accord grave et atonal plaqué au début,  puis un arpège harmonieux et très aigu qui signe la fin de cette partie. La seconde partie est une sorte d’interlude de cinq minutes majoritairement silencieux où on réentend l’arpège précédent et quelques interventions de Kümper, disséminées et faibles. Puis pour finir, durant environ vingt minutes, Bileam Kümper reprend son archet pour frotter des cordes à vides avec de plus en plus d’irrégularités, dans les notes parfois, mais également dans le toucher et les volumes ; et à Houben d’intervenir de manière « bruitiste » et percussive en faisant légèrement résonner le cadre du piano et en jouant avec quelques techniques étendues perdues dans le flot ininterrompu de cordes. Quant à la seconde pièce, on retrouve le même duo avec deux autres instruments : Bileam Kümper au tuba et Eva-Maria Houben à l’orgue pour une composition différente. Il s’agit ici d’une pièce de vingt-cinq minutes, plus continue et linéaire. Le duo joue ici sur des volumes faibles, en n’utilisant quasiment que des techniques étendues. Tout n’est que souffle, ou discrètes notes dans des registres extrêmes, sans aucun silence réel mais toujours très proche du silence. L’orgue et le tuba résonnent toujours, mais ne produisent que rarement de notes, et quand elles sont présentes, elles sont souvent cachées par le souffle.

Toutes ces descriptions pour en revenir aux opposés. Eva-Maria Houben a longtemps opposé le son au silence en montrant leur relation de manière crue. Elle utilisait le silence pour montrer comment il était nécessaire à l’apparition du son. D’une certaine manière il en va de même ici. L’absence semble nécessaire à la présence, d’où cette absence peut-être par laquelle Eva-Maria Houben brille durant la première partie de la première pièce. D’où peut-être également cette absence de personnalité (pas au sens d’un reproche, mais les deux musiciens jouent de manière très effacée, comme s’ils n’étaient rien de plus que la résonance de l’espace) durant la seconde pièce très abstraite et informelle. Eva-Maria Houben semble donc s’intéresser toujours à la problématique de la nécessité du silence pour qu’un son apparaisse et disparaisse, mais de manière plus fine, moins crue. Sur ces deux pièces, il y a toujours une forme d’absence attendue (que ce soit Houben durant la première pièce qu’on a du mal à entendre, où les instruments durant la seconde pièce). On attend toujours quelque chose, qu’il y ait du bruit, du silence ou un bourdon, et cette attente forme la présence même de ce qu’on attend. Ce qu’on attend, le piano d’Houben, son orgue ou le tuba de Bileam Kümper, on les entend à quelques rares moments, mais ces moments restent en mémoire durant près d’une heure et quart, on attend qu’ils reviennent, ce qui peut être le cas parfois, mais rarement, mais ils restent présents dans notre mémoire, notre mémoire et notre conscience qui les rendent présents malgré leur absence, et c’est peut-être ça un environnement d’une mémoire inhabitée, la simple mais forte présence d’une absence. En tout cas, l’écoute de ce disque pose des questions, attise la curiosité, envoûte et absorbe. C’est austère d’un côté, mais d’une beauté très fine et d’une poésie très subtile, la poésie de l’absence.

Je le dis tout de suite, je n’écris pas cet article dans le but de comparer tous les pianistes actuels à John Cage, mais de tous les disques que j’avais sous la main, tous étaient liés de près ou de loin au compositeur américain. Je ne veux pas parler de ces disques sous le filtre de Cage, mais je suis comme obligé de le citer presque à chaque fois, et quand on parle de John Tilbury, c’est encore difficile de ne pas parler de Cage puisqu’il a lui-même été un interprète de ses compositions. Mais sur A field perpetually at the edge of disorder, deux improvisations réalisées par John Tilbury au piano (plus appeaux et bandes), Mark Sanders à la batterie et percussions, et John Edwards à la contrebasse, c’est difficile et ça n’a pas beaucoup de sens de parler de Cage puisqu’il s’agit ici de toute autre chose. Après, me direz-vous, ne pas ressembler à Cage et inventer son propre langage est sans aucun doute une attitude plus cagienne que composer une suite polyryhtmique pour piano préparé…

Mais bref, passons à ces deux improvisations qui réunissent quelques légendes de l’improvisation libre anglaise. Je crois qu’il est important de souligner ce que le producteur Trevor Brent indique dans la présentation de ce CD. Une figure aussi éminente que John Tilbury entraîne souvent une déférence des musiciens avec qui il collabore. Souvent, ses compagnons de scène laissent volontairement de l’espace à ses arpèges lumineux et à ses attaques dynamiques. Mais ce n’est pas le cas sur ce disque, et l’égalité entre chaque musicien est ce qui surprend le plus. Il s’agit en effet d’un disque comme je ne m’y attendais pas, surtout de la part de Tilbury (parce que c’est celui que je connais le mieux des trois présents).

Quelques uns de ses fameux accords et arpèges très résonants dont il a le secret parsèment ces improvisations, mais Tilbury adopte aussi des modes de jeu très dynamiques et rapides. Il en va de même pour Edwards et Sanders qui peuvent aussi bien adopter des attitudes très calmes à base de longues notes résonantes tenues à l’archet et de percussions (très variées dans les couleurs) très aérées et spacieuses. Ainsi, durant ces deux longues pièces de quarante et trente minutes, le trio change progressivement d’attitude, passant sans rupture d’une gestuelle lente et aérienne à une posture beaucoup plus énergique et intense. Le trio adopte chacune des attitudes avec la même aisance, et c’est ce qui fait la réussite de cette rencontre. Quelle que soit la posture en jeu, quel que soit le mode de jeu ou l’attitude musicale, le trio ne joue jamais gratuitement et s’applique de la même manière à créer son propre univers en tenant bien compte des spécificités de chacun. 

Et on arrive à l’autre point qui fait de ce disque un superbe disque d’improvisation libre. C’est qu’ici plus que jamais j’ai envie de dire, le trio prend totalement en compte les particularités de chacun : chacun des musiciens écoute l’autre avec attention, joue avec les langages et les bagages de chacun, chacun joue avec et sans se noyer dans la masse, chacun joue toujours avec sa personnalité et ses particularités. Il y a de la place, du respect et de l’attention pour les particularités et les spécificités de chacun : pour les percussions fines et spacieuses si spéciales de Mark Sanders, pour les improvisations plus énergiques de John Edwards, pour l’attention au timbre, aux attaques, à l’espace et aux résonances de Tilbury, pour les attitudes plus énergiques de certains, comme pour la volonté d’explorer des territoires plus abstraits et calmes d’autres.

Bref, le trio évolue avec la même aisance et le même talent sur différents territoires et plusieurs esthétiques qui ne leur sont pas forcément propres à tous, mais qu’ils travaillent tous avec le même intérêt, la même concentration, la même virtuosité. Deux improvisations vraiment rafraîchissantes et innovantes, créatives et virtuoses en somme (qui démontrent une fois de plus la qualité de ce superbe jeune label anglais qui risque de devenir une référence très rapidement en matière d’improvisation libre).

INGRID SCHMOLINER - Prepared Piano (LP, Corvo, 2014)

EVA-MARIA HOUBEN & BILEAM KÜMPER – Field by memory inhabited III & IV (CDR/téléchargement, Rhizomes, 2014)

JOHN EDWARDS, MARK SANDERS, JOHN TILBURY – A field perpetually at the edge of disorder (CD, Fataka, 2014)

Bruno Duplant, Pedro Chambel, Fergus Kelly - (winter pale) red sun

DUPLANT/CHAMBEL/KELLY - (winter pale) red sun (Eh?, 2014)
Nouvelle collaboration à distance entre Bruno Duplant (orgue avec outils électroacoustiques), Pedro Chambel (sine waves & noises) et Fergus Kelly (électronique), publiée en cd-r par le label américain Eh?.

Il s'agit d'une sorte de long drone de quarante minutes. Je pense que ce disque a du être initié par Duplant qui a du commencé par une longue piste principalement basée sur un orgue trafiqué. L'orgue pose ici une longue nappe qui semble parfois ralentie, parfois mise en boucle, parfois distordue, une sorte de nappe agitée par des transformations électroacoustiques momentanées. Par-dessus cette nappe omniprésente et fondamentale, Chambel & Kelly glissent des sons plus abrasifs, pas forcément plus forts ou plus violents même s'ils le sont par moment, mais plus durs tout de même, des fréquences qui se mélangent jusqu'à obtenir des frottements corrosifs. Le trio propose une sorte de musique en plusieurs strates qui forment une sorte de drone pas chiant. On a d'un côté, à la base, une sorte de bourdon électroacoustique basée sur l'orgue et ses transformations, et de l'autre, des interventions bruitistes simples et discrètes qui se placent en contrepoint et donnent vie et relief à ce drone atypique. Une musique dure, continue bien sûr, qui reste sur le même territoire, mais sur un terrain tout de même très accidenté par les interventions noises de Chambel et Kelly. 

Drone, larsens, manipulations électroacoustiques, effets analogiques, on se croirait parfois dans un territoire proche de Kevin Drumm, mais bien sûr avec des sonorités différentes dues aux trois personnalités et bien sûr au fait qu'il s'agisse ici d'un trio à distance, ce qui contribue à séparer encore plus nettement les différentes couches. Du bon travail en tout cas.

idealstate no-number series [DL]

Il y a quelques mois, le musicien néozélandais Lee Noyes a choisi de créer une sous-section de son label idealstate avec les no-number series, une collection d'albums variés, proposés par beaucoup de proches de Noyes, en téléchargement gratuit sur bandcamp. Quelques extraits de cette série.

LEE NOYES & RADIO CEGESTE - If witness was an architect (Idealstate, 2013)
Sur le label idealstate, mon disque favori est sans aucun doute l'excellent duo de Lee Noyes et Radio Cegeste ("nom de scène" de Sally Ann McIntyre), et c'est donc avec un grand plaisir que j'au retrouvé cette formation au milieu de cette série. Lee Noyes est crédité ici aux percussions et feedback, tandis que la liste des outils utilisés par Radio Cegeste est excessivement longue (en gros, des petites radios, un 78 tours, un Theremine artisanal, une boîte à musique qui joue du Piaf et des field-recordings).

Encore une fois, la rencontre entre ces deux musiciens est une réussite. Et bien sûr, les boucles d'insectes et d'oiseaux et les fréquences radio discrètes de Radio Cegeste n'y sont pas pour rien. Le duo compose une pièce de vingt minutes assez calme, faite de percussions frottées, de larsens et de fréquences radio à faible volume, et de field-recordings détournés. L'atmosphère que produit ce duo est encore une fois unique : le chant des oiseaux se mêle facilement au caractère abrasif des radios et des transmetteurs, les instruments acoustiques dialoguent avec les perturbations électromagnétiques, etc. Un dialogue subtil et fin qui aboutit à une pièce qui joue sur des boucles, des entremêlements de sources, etc. Il n'y a pas de différence entre les instruments, les parasites électroniques abstraits et les enregistrements concrets, tout est sur le même plan : un plan poétique et musical, d'une finesse, d'une sensibilité et d'une créativité envoutantes. Vraiment conseillé, excellent travail.

http://idealstatenonumberseries.bandcamp.com/album/if-witness-was-an-architect

MATT EARLE/TIMOTHY GREEN/ADAM SUSSMANN/MASSIMO MAGEE - Opera (Idealstate, 2012)
Opera a été une des premières publications de cette série, durant l'été 2012. Il s'agit d'une pièce de vingt minutes réalisée par Timothy Green (cymbales & électronique), Massimo Magee (VCR), et le duo Stasis, soit Matt Earle & Adam Sussmann (électronique). Le quartet propose une longue improvisation assez calme et linéaire, avec quelques ruptures fortes et bruitistes par moment (des moments toujours très bien choisis). Mais de manière générale, les quatre musiciens évoluent sur un territoire très abrasif, fait d'électroniques bruts, sans trop d'effets, de l'électronique abstrait à partir de micro-contact et de modifications magnétiques. Des larsens très très aigus, des objets amplifiés, des fréquences instables, des buzzs, des silences et des perturbations électromagnétiques. Du noise réductionniste et abstrait, minimaliste et dur, qui joue sur le parasitage brut et pur, sur la simplicité et l'écoute. Pas mal du tout.

http://idealstatenonumberseries.bandcamp.com/album/opera

GIL SANSON & BRUNO DUPLANT - same place (Idealstate, 2014)
Je me rends compte que ça fait un bout de temps que je n'ai pas chroniqué un disque de Bruno Duplant, ça aurait bientôt fait un an, et c'est pourtant un des artistes que je connaisse les plus prolifiques en terme de publication. J'en chroniquerai d'autres bientôt, mais je profite de ce petit article sur le projet éditorial de Lee Noyes pour parler de la collaboration entre Bruno Duplant & Gil Sansón.

Comme pour les titres précédents, il s'agit toujours d'une seule pièce d'une vingtaine de minutes. Les artistes n'ont pas indiqué qui fait quoi, ni comment. Ce qu'on entend, c'est une sorte de field-recording ambiant, comme un espace vide dont on entendrait que des résonances minimalistes, quelques objets et percussions de temps à autres, et une fréquence ultra aiguë. L'atmosphère de cette pièce est vraiment particulière, il ne se passe pas grand chose, mais l'impression que quelque chose de grave ou de sombre va très vite arriver est constante. Une pièce sombre, minimale, austère, et radicale. Les deux musiciens proposent une sorte d'eai ultra minimaliste qui lorgne sur la composition, une pièce dure, hypnotisante et flippante ; en tout cas, ça vaut le coup d'y jeter une oreille. 

diafani

Pour une fois, les deux pièces présentes sur ce double disque ne sont ni composées ni interprétées par Eva-Maria Houben (même si elle est dédicataire d'une des deux aux côtés de Jakob Ullmann). Là où nos rêves... est une composition de Bruno Duplant pour orgue et environnement sonore, enregistrée et interprétée par lui-même. Il ne s'est pas passé tant de temps depuis que j'ai découvert Bruno, mais il ne cesse d'évoluer et de surprendre. Si je l'ai découvert comme contrebassiste de free-jazz, il s'est maintenant beaucoup plus orienté vers l'art sonore, les partitions graphiques, Wandelwseiser, et la musique minimaliste.

Il présente ici une double composition, deux pièces assez proches d'une heure chacune. Deux pièces très calmes et minimales, donc autant dire tout de suite que l'écoute est assez éprouvante. Sur les deux parties, on a affaire à une longue plage de vagues d'orgue, des notes seules qui apparaissent et disparaissent tout en étant enrichies de sinusoïdes et de bruits blancs très faibles et discrets, qui forment une atmosphère sonore très particulière. La première partie intitulée là où nos rêvent se forment est la plus agitée, les notes arrivent par vagues et changent assez souvent (de fréquence, d'intensité, de volume..) ; et quelques interventions incongrues surviennent au milieu de la pièce. Ça se joue à peu de choses mais j'ai un peu de mal avec cette partie. La deuxième (là où nos rêves s'effacent) devient vraiment intéressante avec ses répétitions de notes qui semblent se confondre avec des sinusoïdes, des fréquences médiums qui arrivent par vagues avant que les graves arrivent et forment une nappe continue qui n'évoluera que très peu. Mais ce minimalisme radical rend la deuxième partie beaucoup plus envoutante et prenante, on se laisse beaucoup plus facilement immerger dans ce flux sonore continu et plus monolithique. Il est envoutant parce qu'il y a tout de même de micro-variations qui le font vivre : des soutiens électroniques très discrets mais qui font tout. 

Une longue composition proche du drone minimaliste pour un orgue qui se confond avec son environnement. Les deux pièces nous plongent en tout cas dans une sorte de flou où l'instrument et l'environnement artificiel se confondent en une masse sonore délicate et massive, obsédante et prenante.

                                                                                                                                                                                                  

Pour finir, quelques mots sur un autre disque d'Eva-Maria Houben, intitulé Decay. J'ai déjà dit sur les autres chroniques à quel point Houben pouvait être fascinée par le processus de dissolution du son dans le temps et l'espace. Ce n'est donc pas étonnant qu'elle intitule une de ses compositions decay, une composition encore une fois dédiée à l'évanouissement du son à l'orgue et au piano.

Sur ce disque d'une heure, on entend deux sortes de préenregistrements, une note basse à l'orgue jouée très très faiblement, et de nombreuses notes de piano. Le son de l'orgue est toujours continu, mais il n'est pas toujours présent, on ne sait pas quand est-ce qu'il rentre ni quand est-ce qu'il s'éteint, on se rend seulement compte de sa présence alors qu'il est déjà entré sur scène. Car ce qui attire l'attention avant tout, c'est la suite de notes seules au piano qui font constamment irruption, de manière continue et tr-s espacée. Une note très basse, puis médium, puis une extrêmement grave, une aigüe, une suraiguë, tout y passe. Une note, une attaque plus ou moins forte, un maintien plus ou moins étouffé de la note, et c'est ensuite que tout se déroule. Contrairement à beaucoup de pianistes, Houben concentre avant tout son jeu sur la résonance de la corde plutôt que sur l'attaque, autrement dit, ce qui compte sur une ronde par exemple, c'est ce qui se passe après le quatrième temps et avant le début de la prochaine note, ce que beaucoup de pianistes et d'instrumentistes en général ont tendance à oublier.  Parfois ces notes et ces résonances sont soutenues et rentrent en dialogue avec la basse de l'orgue, parfois elles sont seules. Mais à chaque fois, la résonance prend une forme inattendue et incontrôlable, elle est parfois soutenue par des cordes sympathiques, parfois c'est le bois du piano qu'on entend surtout, ou les harmoniques pures qui se dégagent lentement de la note, etc. C'est pourquoi le silence chez Houben n'en est jamais vraiment. Il ne s'agit pas d'un silence artificiel, ni de l'intégration de l'environnement (même si certains oiseaux transparaissent par moments), mais surtout de la possibilité laissée au son lui-même de se déployer dans son intégralité.

J'aime encore beaucoup cette pièce, mais je dois avouer que sa longueur peut être rebutante. Mais hormis ça, le choix des enregistrements est judicieux (les notes ne s'opposent pas toujours ni se suivent de manière cohérente et linéaire) et l'interprétation est très sensible, révérencieuse, et subtile.

bruno duplant

BRUNO DUPLANT&DARIUS CIUTA - (G)W(3) (mystery sea, 2013)
(G)W(3) est une œuvre composée par Darius Ciuta (un architecte et artiste sonore lituanien) et interprétée par lui-même, en compagnie de Bruno Duplant (que je ne présente plus). Je ne connais pas le reste des disques de ce label, mais cette œuvre correspond si bien à son nom (mystery sea) qu'on pourrait facilement croire qu'elle a été écrite spécialement pour lui.

Il s'agit d'une suite de deux pièces (65 et 15 minutes environ), une suite épique et immersive. 80 minutes de boucles qui ne sont pas sans rappeler des ressacs et des vagues maritimes, des boucles sombres et obscures, accompagnées et ponctués de sons abstraits et minimaux. Une album d'ambient très mystérieux et immersif, qui se plonge dans des vagues sonores abstraites, des vagues répétées auxquelles répondent toujours toutes sortes de bruits abstraits, indéfinis et indéterminés. On ne sait jamais trop si c'est de l'électronique, un ordinateur ou des field-recordings, Duplant & Ciuta se plongent de manière trop profonde dans le son pour que la source ait encore un sens. Ce qui compte ici, ce sont les qualités sonores les plus essentielles, et les impressions qu'elles dégagent. La structure est complexe même si l'ambiance est plane, l'intensité toujours égale à elle-même.

Des vagues toujours pareilles mais jamais identiques qui se succèdent de manière créative et interminable dans une ambiance obscure, maritime et un peu flippée. Je ne suis pas fan d'ambient en général, hormis du drone, mais là, il y a quand même quelque chose, un truc qui fait que l'on reste assez bien attentif malgré la longueur de ces pièces. Bon travail.

[informations, présentation, chroniques & extraits : http://mysterysea.wordpress.com/catalog/ms73-bruno-duplant-darius-ciuta/]

PEDRO CHAMBEL&BRUNO DUPLANT - I do not know what music but contrariwise quite rather well what is a sound (impulsive habitat, 2013)
Autre duo de Bruno Duplant avec le guitariste Pedro Chambel cette fois. Ce disque en téléchargement gratuit est leur première collaboration où ils sont seulement tous les deux, sur trois au total. Il s'agit d'un disque divisé en deux parties séparées par une pièce fantôme et silencieuse.

La première partie est une composition électroacoustique, proche de l'ambient noise. Une longue plage linéaire et abrasive de sons abstraits et de boucles obscures. Une étrange pièce à l'ambiance spatiale (oui, ça ferait une très bonne musique SF) composée de micro-variations de dynamique durant 27 minutes. Il s'agit là d'une composition monotone et immersive encore, un peu plus hargneuse cependant que le duo avec Ciuta. Quant à la seconde partie, elle est composée de field-recordings, de radios, de sinusoïdes, de guitare, de micro-contacts et de bruits quotidiens. Ses aspects concret et figuratif la rendent encore plus dérangeante et mystérieuse que la première, la construction semble plus obscure et les référents sonores ne sont pas toujours évidents à saisir (bruits de cuisine, supermarché, etc.). Le duo propose ici une immersion dans les sons quotidiens, compose une pièce avec les résidus et parasites sonores usuels.

Contrairement au titre, Duplant et Chambel savent aussi bien ce que sont la musique et les sons, car ils parviennent très bien à composer de la musique avec des sons. L'assemblage des sons, qu'ils soient quotidiens, synthétiques ou parasitaires, et leur mise en forme, sont sensibles et intelligents. Une intelligence qui permet en tout cas aux auditeurs de les percevoir autrement.

[téléchargement : http://impulsivehabitat.com/releases/ihab070.htm]

Duplant/Chambel/Drouin - field by memory inhabited

DUPLANT/CHAMBEL/DROUIN - field by memory inhabited 1&2 (Rhizome.s, 2012)
Si Bruno Duplant est un musicien omniprésent - déjà chroniqué à de nombreuses reprises sur ce site - qui enchaîne des projets et des publications assez divers, Jamie Drouin et Pedro Chambel sont deux artistes un peu plus discrets mais remarquables. Le premier est un musicien canadien concentré sur un duo avec Lance Austin Oslen où il pratique l'improvisation et la composition électroacoustique avec, comme outil principal, un synthétiseur modulaire analogique. Quant au second, certains l'auront peut-être entendu sur deux disques solo pour guitare préparée sur table, parus il y a environ dix ans sur creative sources, deux disques minimalistes et abstraits radicaux.

Ces trois musiciens se retrouvent donc ici pour une collaboration à distance initiée par Duplant & Chambel (qui gèrent le label rhizome.s), et intitulée field by memory inhabited. Le projet consiste en une interprétation à distance d'une partition graphique de Duplant, une interprétation en deux parties de vingt minutes chacune, réalisée ici avec des outils électroacoustiques par Bruno Duplant, des microphones et des objets pour Pedro Chambel, et un synthé plus une radio pour Jamie Drouin - qui a également assuré le mixage final de ces fichiers.

La première partie, divisée en plusieurs sous-parties à peu près égales en durée, consiste en une succession de nappes électroniques, calmes et répétitives, assez lancinantes, sur lesquelles surgissent par moments des bruits d'objets et des parasites électriques. Le tempérament de chaque partie est égal à lui-même, et elles peinent à se différencier, tout semble articulé sur l'opposition entre l'instantané et la durée, entre la continuité et les ruptures. Une phonographie rurale apparaît clairement lors des dernières minutes, comme une résurgence concrète après plus d'un quart d'heure d'abstraction continue. Mais c'est surtout sur la deuxième partie - de loin ma préférée - que les prises de son prennent de l'ampleur. L'opposition ne se situe plus ici entre la continuité et la rupture, mais entre l'abstrait et le concret, la fixité des sons et l'indétermination propre à la réalisation de partitions (qui plus est graphiques). Sur un fonds sonore touristique (la "plage de monsieur Hulot"?), de longues sinusoïdes, des nappes analogiques et électroacoustiques, des fragments radiophoniques, des objets amplifiés, s'entremêlent en une confrontation surprenante. Confrontation du travail et du sérieux musical avec la légèreté des loisirs, une confrontation qui fait ressortir le potentiel musical, et même tragique j'ai envie de dire, de n'importe quelle situation anodine.

Deux pièces originales où les couches d'interprétations se distinguent bien tout en s'unissant - et il faut certainement louer ici Jamie Drouin pour l'équilibre excellent de son mixage. La forme narrative comme le contenu sonore sont singuliers, profonds, et créatifs. Très bon travail.

bruno duplant solo & trio

Bruno Duplant - Quelques usines fantômes (Unfathomless, 2012)

Où est-on? que fait-on? dehors? à l'intérieur d'une usine? dans un studio? entend-on des sons préenregistrés? Bruno joue-t-il avec des objets glanés dans une usine désaffectée? Toutes sortes de questions affluent en écoutant ce très étrange disque. Des questions sur les sources (difficilement identifiables pour la plupart), sur le but, et la forme. Heureusement, le titre peut donner quelques éléments. A partir de lieux réels (usines), mais désaffectés, Bruno donne son interprétation d'un certain espace sonore. Car les fantômes ne sont rien d'autres que des projections humaines, des interprétations de la vie d'un lieu. Sauf qu'ici, les fantômes deviennent du son, deviennent de l'art sonore. Formellement, les trois pièces ressemblent à un mélange de drone, de field-recordings et d'ambient. Une musique sombre et minimaliste, où un long flux ressemblant à du vent qui s'engouffre dans un immense hall accompagne des interventions étranges composées d'objets métalliques frappés, ou laissés tomber au sol. Parfois des nappes synthétiques surgissent, tandis que d'autres objets sont frottés. On ne sait jamais trop où l'enregistrement et la composition se situent. Il y a un entremêlement constant entre les spécificités des lieux et les projections du compositeur. L'âme du musicien est intimement liée à celle des lieux fréquentés. Les longs souffles et drones qui parcours ces usines fantômes, souvent lourds, graves et pesants, ainsi que l'aspect aléatoire et irrationnel des objets entendus, tous ces éléments contribuent au sentiment d'être réellement au sein d'un univers spectral et fantomatique. Seulement, on ne sait jamais si ce sont les fantômes des usines ou ceux de Duplant qui pénètrent nos oreilles et notre esprit.

Quelques usines fantômes, trois pièces qui laissent place au doute, à l'incertitude, au hasard, à la chance, au silence - mais aussi à un étirement du temps irréel. Trois pièces où se mélangent les projections d'un compositeur, et l'aspect sombre et industriel de la fin d'une ère manufacturière. Un des films qui m'a le plus marqué ces dix dernières années, A l'ouest des rails (de Wang Bing), a été tourné il y a une dizaine d'année dans une gigantesque usine-cité. Il s'agissait déjà presque d'une usine fantôme, une usine métallurgique qui n'avait plus lieu d'être et qui était encore habité par des ouvriers-oisifs désincarnés et cassés. Quelques usines fantômes donnent un aperçu de ce à quoi cette usine doit ressembler aujourd'hui, dix ans après, avec tous ses morts et ses chômeurs, tous ses hommes et femmes rompus par un travail voué à la déliquescence.

informations & extraits: http://unfathomless.wordpress.com/releases/u13-bruno-duplant/

Delphine Dora/Bruno Duplant/Paulo Chagas - Onion Petals As Candle Light (Wild Silence, 2012)

Une enveloppe marron, ornée d'une belle photo abstraite et aérée - c'est dans ce paquet aussi élégant qu'artisanal qu'est sorti le trio Dora/Duplant/Chagas, première référence du label Wild Silence. Un trio piano/contrebasse/clarinette qui se situe entre la chanson, la musique de chambre, le jazz et l'improvisation libre. Libre et libérée, notamment des contraintes de la musique non-idiomatique - et cette libération révèle alors des influences aussi nombreuses que variées: les mélodies précieuses, poétiques et atonales de Webern, les préparations et le silence de John Cage, l'improvisation moderne et aérée de Giuffre, les ritournelles populaires, l'improvisation free et organique, etc. Autant d'éléments qui parcourent cette suite de dix pièces courtes et variées. On y trouve en effet de nombreuses couleurs, vives, éclatantes ou sombres, des accents légers ou pesants. Chaque pièce renferme un univers singulier, intime, précieux et poétique. Un univers parfois naïf et doucereux, mais toujours très aéré et atemporel. Comme une suite de rêves sonores, de rêveries rétro-futuristes. Un bon début pour ce trio, qui nous révèle au passage une pianiste prometteuse.

informations: http://www.outsiderland.com/wildsilence/
écoute: http://wildsilencelabel.bandcamp.com/album/onion-petals-as-candle-lights

ILSE

Bruno Duplant/Lee Noyes/Anders Dahl/Christian Munthe/Massimo Magee - 9 times 5 (Ilse, 2012)

A partir d'une courte partition graphique de Bruno Duplant, cinq musiciens proposent une musique électroacoustique entre improvisation et composition (Bruno lui-même, les compositeurs et musiciens électroacoustiques Lee Noyes et Anders Dahl, le guitariste Christian Munthe et le saxophoniste Massimo Magee). Il y a bien une une partition à la base, avec quelques contraintes indiquées (comme "respecter les idées d'espace, de silence, tout en ne jouant jamais fort"), mais les dessins qui la composent laissent une grande marge à chaque musicien (qui viennent pour la plupart de la musique improvisée plus que de la musique écrite et savante). Traits, pointillés, spirales, blancs, sont sans référents musicaux sur la partition, c'est à l'imagination de chacun d'interpréter le système de notation de Duplant. Il s'ensuit donc une musique tout de même grandement improvisée avec quelques directives, quelques idées à respecter et à se rappeler durant l'interprétation/lecture. Une musique calme, électroacoustique, pointilliste et post-réductionniste, qui n'est pas sans rappeler certains projets de Keith Rowe par moments. Des bruits épars surgissent, aux sources confuses, électroniques par endroits, quand ce ne sont pas des objets ou une guitare. Je ne sais pas, ça aurait peut-être mérité d'être plus calme, plus silencieux et espacé, en tout cas on ressent parfois un manque de radicalité, car l'attention semble parfois trop portée sur le timbre et les textures au détriment de l'espace sonore. Mais pour ce qui est des textures et de l'interaction, ça marche très bien par contre, les textures sont propres, travaillées, minutieuses, et inventives surtout. L'écoute est sensible et délicate. Tout pour faire une bonne improvisation, plus qu'une bonne interprétation d'une partition. Après, si on fait abstraction de cette dichotomie qui n'a pas lieu d'être dans ce genre de musique, il faut dire que lorsqu'on prend 9 times 5 pour elle-même, en tant qu'une pièce musicale (qu'elle soit écrite et interprétée ou improvisée, peu importe, je parle seulement de la musique, abstraction faite de son origine écrite), il s'agit de 45 minutes de créativité et d'inventivité au niveau des couleurs, de poésie sonore abstraite plutôt jouissive, avec tout de même une notion de l'espace qui laisse place à chacun et à l'interaction. A y réfléchir, c'est juste le silence qui me manque lorsque j'écoute ce type de pièce je pense, un silence qui donnerait encore plus de puissance aux trouvailles sonores de chacun. Très bien, mais un poil trop d'activités.

oceans roar 1000 drums (Ilse, 2012)

Oceans roar 1000 drums est le nom d'un trio américain composé de Todd Capp (batterie, cymbales), Bryan Eubanks (électronique et saxophone soprano) et Andrew Lafks (électronique et contrebasse). Un projet aux confins du free jazz et de la noise. Comme Sun Ra aurait pu le rêver. 45 minutes extrêmement puissantes d'improvisations collectives interstellaires. Deux pièces essoufflantes, monumentales, chaotiques, où l'électronique est en connexion avec les astres tandis que la batterie très terrestre permet - sans relâche - à chacun de rester en liaison avec la Terre. Je ne sais même plus si on peut vraiment appeler ça du free ou non - et peu importe certainement - tellement ça me paraît autre, étranger, et singulier. Mais si j'accepte que ça en est, c'est un des disques de free les plus innovants que j'ai entendu depuis quelques temps; de même si j'entends ce disque comme un disque de noise, de noise improvisée disons. Il y a bien les instruments du traditionnel trio de jazz et de free (sax/contrebasse/batterie), mais - parce qu'il y a toujours un mais après une quelconque référence - chacun est noyé dans la gigantesque masse sonore formée par le trio. Todd Capp n'y est pas pour rien, sorte de pieuvre hystérique et de tsunami métallique qui n'est pas le dernier à noyer le trio dans un flux permanent et chaotique de peaux et de cymbales. A ses côtés, un soprano étrangement modifié qui ressemble plus à un synthé modulaire, et de l'électronique omniprésent. De l'électronique sur fréquences radios parfois, improvisations électromagnétiques et électroacoustiques avec des objets usuels, du matériel analogique et extraterrestre. Transe divinatoire en hommage au free jazz et au cosmos semble-t-il, longue danse possessive en connexion directe avec un au-delà électronique, un monde où des signaux électriques endiablés dansent autour d'un feu de percussions, où les hallucinations prennent le pas sur le réel et nous plongent dans un territoire sonore bouillonnant, énergique, chaotique, surpuissant et exotique! Très bon.

Tom Hamilton/id m theft able/If, Bwana - MegaWHAT? (Ilse, 2011)

Autre trio de musique improvisée électroacoustique plutôt barrée et surprenante. Avec trois musiciens expérimentaux qui flirtent aussi bien avec la noise, que la musique improvisée ou le dadaïsme: Tom Hamilton (electronicatrons), id m theft able - Scott Spear de son vrai nom (emphatic voice, unknown electracousmatics) et If, Bwana - Al Margolis (violon, clarinette, voix, guitare synthétiseur Korg). Quatre pièces donc d'improvisations qui jouent beaucoup sur les collages, l'étonnement et la surprise. Une musique fracturée, énergique, hystérique, et inventive. Sans cesse, les trois musiciens réinventent leur musique et refusent de se complaire dans une esthétique précise. On pourrait parler de musique indéterminée, mais pas dans le sens entendu dans la musique savante. Il s'agit plutôt d'une esthétique indéterminée, tout en collage et en rupture. Les directions sont floues, elles ne cessent de changer, de se coller les unes aux autres. On ne sait jamais trop où on est et surtout où ces trois bricoleurs nous emmènent. Musique électronique, électroacoustique, improvisée, acousmatique, collage sonore, art/poésie sonore? Rien de tout ça et tout à la fois. Vous voilà bien avancés hein? Ce que je peux vous dire, c'est que c'est puissant, explosif, énergique, et très inventif.

bruno duplant/barry chabala - la nuit (Roeba, 2012)


Première collaboration entre le contrebassiste français Bruno Duplant et le guitariste américain Barry Chabala, la nuit est une étrange et surprenante suite de trois pièces calmes et envoutantes. Aucun instrument n'est indiqué sur la pochette, la plupart des sons semblent être générés par ordinateur ou électronique, avec quelques interventions instrumentales, notamment à la guitare, caisse claire et percussions.

La première pièce est un long drone de 23 minutes, une nappe calme et planante, qui voyage à travers des espaces éthérés assez statiques malgré quelques légères modulations de fréquence. On se laisse facilement bercer et enivrer par ce voyage jusqu'à ce qu'un silence impromptu coupe la première nappe basse de manière aride et sèche, un silence surprenant et inattendu qui dure plus d'une minute avant de laisser surgir un autre drone plus riche, notamment en sonorités aiguës telles des espèces de carillons se greffant au "mouvement statique" du drone de base. Au cours de cette pièce, d'autres silences viendront interrompre, toujours de manière inattendue, les drones mis en place. Un peu comme si Bruno et Barry voulaient à tout prix empêcher l'auditeur de se laisser bercer par la musique de manière un peu trop passive. 

Car la force de chacun de ces silences est bien de réveiller l'auditeur, d'activer sa curiosité et son questionnement. A chaque fois que la musique s'interrompt, je me suis trouvé emparé par un mélange de surprise, de frustration, puis d'admiration. Surprise devant la sécheresse de ces interruptions inattendues et irrationnelles, frustration de ne pouvoir s'immerger dans les nappes, puis admiration devant la réaction que parviennent à susciter Bruno et Barry en interrompant simplement le processus musical mis en œuvre. Même si les textures formées par Bruno Duplant et Barry Chabala sont riches, c'est bien plutôt pour la structure de ces pièces que cet album m'a plu. Une forme toujours surprenante, où une nappe peut durer une minute, comme elle peut en durer dix, où elle peut être interrompue à tout moment, par un silence, comme par une caisse claire. C'est linéaire, mais tout de même fracturée, et fracturée de manière anarchique et extrêmement précise tout de même. Une précision qui va à l'encontre de toute règle.

Là où la musique me touche le plus au niveau de son contenu, c'est certainement lorsque des instruments se superposent aux nappes dronesques. Je pense par exemple à la deuxième pièce, "far a go", où Barry Chabala disperse avec parcimonie une mélodie lente, calme et étirée, faite d'intervalles irréguliers, une mélodie très belle et sensible, qui se mélange avec poésie aux vagues sombres et digitales de Bruno, ainsi qu'à sa pulsation frénétique et obsessionnelle produite par une caisse claire étouffée et discrète. Il en est de même sur la dernière piste, "la nuit", où mélodies fantomatiques, silences et textures digitales s'entremêlent avec une finesse et un sens de la musicalité précis. Cette dernière pièce est certainement ma favorite, la plus complète et la plus aboutie, on y retrouve tout ce qui faisait le succès des deux pièces précédentes, notamment une utilisation réactive du silence, et un équilibre poétique entre mélodie et son, auquel s'ajoute le silence encore.

Trois pièces qui, au-delà de leur aspect calme, linéaire et contemplatif, parviennent à surprendre et à interroger l'auditeur avec sensibilité et intelligence. Un beau disque.

David Maranha+Z'ev / Eliane Radigue-Kasper T. Toeplitz / Bruno Duplant&Philo Lenglet

David Maranha + Z'ev - Obsidiana (Sonoris, 2012)

Obsidiana, un album envoutant, industriel, magique, sombre et mystique, tels sont les premiers qualificatifs qui me sont venus à l'esprit en écoutant cette merveilleuse rencontre entre le percussionniste Z'ev et le musicien portugais David Maranha, à l'orgue Hammond sur cette pièce de 35 minutes. 35 minutes envoutantes et magnifiques où l'atmosphère minimaliste de Maranha rencontre l'univers post-industriel kabbalistique de Z'ev. Un long fleuve de nappes électromécaniques froides et saturées soutenues par des rythmiques extatiques et sombres, intimistes et ésotériques. L'orgue forme des bourdons fluctuants, instables, précaires et tendus, tandis que Z'ev percute de manière autiste et obsessionnelle des maracas, une grosse caisse ou des cymbales. La pulsation s'oppose au drone, mais vient un moment où elle forme elle-même le drone, et où l'orgue reprend une fonction presque mélodique. Les rôles s'échangent et s'inversent de manière obscure, le mouvement est imperceptible, à moins que chacun assume constamment toutes les fonctions, rythmiques, pulsatives, mélodiques, ou d'accompagnement. Et tandis que la frontière devient floue entre ces fonctions, tandis que l'interaction entre chacun confine à la symbiose la plus parfaite, la tension monte, imperceptiblement aussi, mais latente et constante; le moindre mouvement semble annoncer l'apothéose, le climax, la fin de cet épisode post-industriel décharné et désincarné. L'orgue, élément liquide bercé entre des nappes d'eaux contraires, est constamment soutenu et alimenté par le feu des percussions. Les éléments semblent se déchainer contre l'ordre des machines, contre l'aliénation, mais c'est aussi une forme spirituelle de désengagement matériel et de révolution esthétique qui pointe le bout du nez dans cette pièce qui hésite perpétuellement entre la musique tribale et le drone, entre le rite et le mécanisme, entre l'électrique et l'acoustique.

Une magnifique rencontre entre deux univers qui forment une pièce complexe, hésitante et floue, mais cependant exceptionnellement mouvementée, intense, puissante, et envoutante. Minimalisme obsédant et couleurs froides et industrielles fusionnent en une musique très prenante et surprenante, forte et radicale. Entêtant, envoutant encore une fois, et aussi obsédant que son titre l'indique, Obsidiania est une pièce hautement recommandée!

Éliane Radigue - Kasper T. Toeplitz - Elemental II (Recordings of Sleaze Art, 2012)

En 2004 a eu lieu la création de la première pièce instrumentale d’Éliane Radigue suite à une demande du bassiste Kasper T. Toeplitz. Pièce née d'une discussion sur les sons que peuvent générer une montagne après la pluie. Quelques sept années plus tard, Kasper décide d'enregistrer une nouvelle version de cette longue pièce méditative. Voilà pour les informations élémentaires justement...  

Elemental II est et reste une pièce minimaliste saisissante et également envoutante; des nappes statiques de près de dix minutes se succèdent au sein d'un temps cosmique, à l'intérieur d'une pulsation sociale abolie au profit d'un rythme éternel au-delà de l'entendement et des capacités perceptives de l'homme. Si une compositrice se sent à l'aise au sein du rythme cosmique, c'est bien Radigue, femme surprenante qui parvient à produire des fragments d'éternité depuis plusieurs dizaines d'années, ce qui l'a d'ailleurs attiré vers le bouddhisme. Mais attention, c'est sa perception aiguisée qui l'a amené à adopter cette religion, et non l'inverse. Les rythmes et le temps propres à l'univers ont toujours été perçus par ER, ils font partis d'elle, de sa perception et de son environnement, partie intégrante de sa personnalité aussi bien que le temps social et musical pour nous.

Pour Elemental II, elle a donc écrit une pièce lisse, lente, longue, et méditative d'environ cinquante minutes. Je disais que les nappes étaient statiques, mais il y a toujours du mouvement au sein de cette immobilité, une fluctuation inhérente à chaque élément étiré durant des minutes interminables. Les nappes se succèdent et se chevauchent en même temps, l'une venant sensiblement se greffer tandis que la première se retire et s'évapore imperceptiblement. Je ne sais pas comment KTT produit ces nappes et peu importe, même si leurs couleurs sont souvent aussi envoutantes que le rythme qui les porte. L'important est dans ce temps pris organiquement à méditer sur chaque élément qui compose la pièce, sur chacune de ses parties évoquant cette fameuse montagne après une pluie. Contemplation minimaliste d'éléments mobiles dans leur immobilité, pulsés dans leur arythmie.

Magnifique collaboration entre l'interprète et la compositrice, Elemental II est une œuvre minimaliste magistrale, spirituelle, poétique, organique et cosmique. Recommandé!

Bruno Duplant & Philo Lenglet - La moindre des choses (Con-v, 2012)

Dans une lignée minimaliste toujours, voici un très beau duo de Philo Lenglet et Bruno Duplant, enregistré dans la salle de bain de ce dernier et publié par le netlabel espagnol Con-v. Il n'est pas précisé sur la pochette quel instrument est joué par qui, mais on peut entendre des instruments frottés, ebow, ondes sinusoïdales, percussions, micro-contacts, objets et amplis. Les deux improvisateurs originaires du nord de la France s'associent ici le temps de trois pièces minimales qui ont chacune leurs particularités et dégagent toutes une ambiance singulière.

La première pièce de cette suite, Vers d'autres rives, est composé d'un drone grave et statique sur lequel se greffent différents éléments qui se répètent tout au long de la pièce, des objets métalliques percutés à un rythme régulier durant quelques secondes, des cordes frottés de manière également obstinée pendant un court temps aussi, quelques ondes qui se répondent. Peu d'éléments, peu de mouvements, mais chaque son peut prendre une nouvelle signification et une nouvelle résonance selon le nombre de répétition qu'il a subi, selon ce qui l'a précédé et ce qui lui succède. Au sein d'une dynamique figée et à partir d'un bourdon statique, les éléments évoluent et se modifient dans un contexte immobile; une pièce envoutante et savamment agencée.

La forme du monde, deuxième partie de ce disque, est basée sur une corde de contrebasse frottée par Bruno. Frottée durement pour arrondir et épaissir le timbre ou plus doucement parfois pour former des harmoniques bienvenues, harmoniques qui étendent le spectre global de ce drone. Et c'est à Philo de manipuler divers objets bruyants mais discrets, indéterminés tout en étant poétique. La palette sonore est large et originale et les couleurs sont plutôt attractives pour cette pièce en forme de léger crescendo, peut-être encore plus minimaliste, en tout cas plus abstraite.

Je ne sais pas dans quelle mesure La moindre des choses, dernière pièce qui clôture cette suite et donne également son nom à ce disque, rend hommage, fait référence ou s'inspire du film éponyme de Philibert. En tout cas, comme les précédentes, il n'y a aucune pulsation, le temps est absolument lisse, et le duo français nous plonge encore dans un sentiment d'éternité proche du temps cosmique d’Éliane Radigue. Plus proche de la première pièce, comme si BD et PL voulaient refermer un cercle, La moindre des choses évolue par nappes qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent comme des vagues, d'où ce sentiment d'éternité et d'infini qui n'est pas seulement du aux drones.

Trois pièces minimalistes très envoutantes et sensibles, poétiques, qui ne sont pas sans rappeler la mobilité statique et cyclique des mouvements marins et océaniques. Les trois parties de cette suite possèdent chacune leur couleur singulière et portent toutes un univers particulier.

Riche, sensible, intelligent et envoutant; du très bon boulot, mis gratuitement en téléchargement par le label ici: http://www.con-v.org/cnv73.html

Bruno Duplant - Slow Breath (B-boim, 2011)

Slow Breath est une composition de Bruno Duplant, interprétée ici par lui lui-même au cor et à l'électronique. La pièce est dédiée à Radu Malfatti et a été publiée sur son propre label, B-boim. Il s'agit d'une pièce de quarante cinq minutes, très proche des compositions de Radu, une pièce minimaliste avec très peu de notes et beaucoup de silence.

Durant le premier quart d'heure, une note apparaît doucement avec un léger crescendo et disparaît assez rapidement en un petit decrescendo. Chaque note, souvent la même, est espacée de longs silences d'une trentaine de secondes, et à partir d'un quart d'heure, elles sont souvent doublées par une ombre parasitaire d'interférences électroniques discrètes. Petit à petit, les notes se resserrent de plus en plus et changent de plus en plus, mais de manière globale, il y  a excessivement peu de changement de notes, et énormément de silence. Le cor rappelle bien sûr le trombone de Radu, avec ses uniques notes répétées mécaniquement; sauf qu'ici le cuivre est plus vivant à cause des légères variations d'intensités au début et à la fin de chaque intervention, mais aussi grâce au souffle et à l'électronique qui viennent donner de la chaleur mais aussi, et surtout, du relief, à chaque note. Bruno souhaitait pour cette partition donner l'impression d'une respiration lente et irréelle. Autant dire que le pari est réussi. La longueur des pauses qui séparent chaque intervention, l'irrégularité de leurs longueurs tout comme de la durée de chaque note, la lenteur exacerbée du mouvement global de cette pièce, tout concourt à donner à cette respiration - car on a tout de même l'impression d'une respiration grâce à la répétition des notes, à la pulsation illusoire et lente qui semble guider la dynamique de la pièce - tout concourt donc à faire de cette respiration une respiration fantomatique et fantastique. Une respiration d'une lenteur yogique et d'une vitesse hors de toute proportion. Une respiration qui pourrait être celle de ces animaux gigantesques vivant dans les profondeurs abyssales et inexplorées de certains océans.

Une pièce très calme et très lente, apaisante et envoûtante, qui possède un caractère vraiment fantomatique et surréel. Il y a d'un côté cette respiration, qui provient d'une source inquiétante parce qu'inconnue. Mais aussi cette manière qu'a chaque note d'apparaître et de disparaitre. Tous les sons surgissent du néant et y retournent avec un naturel déconcertant. Il n'y a aucune rupture entre le silence et les notes, et c'est cette continuité étrange entre ces deux termes habituellement opposés qui a su renforcé mon impression d'irréalité. C'est fantomatique et fantastique car on arrive ici dans un univers où l’opposition son/silence perd son sens et s'abolit. Les notes surgissent naturellement du silence et y retournent aussi facilement car l'opposition n'existe plus dans Slow Breath, nous sommes dans un univers où le silence vaut comme musique, autant que la note, qui vaut comme musique et non comme note au sein d'une échelle harmonique. Ici, chaque son est musique, tout est musique, les distinctions entre son, bruit, note et silence perdent complètement leur sens et on retrouve une musique simple et originelle, primitive et poétique.

Plutôt minimaliste et répétitif, Slow Breath nous plonge directement dans un univers très calme où chaque évènement est déconcertant par sa simplicité et son naturel (sa spontanéité nécessaire). Un univers calme et plat, aéré et simple, mais très sensible et délicatement relevé par des irrégularités qui forment autant de licences poétiques que nécessaires. Licences qui nous absorbent et nous étonnent. Très proche de l'univers de Radu et de Wandelweiser en général, Slow Breath est une pièce plutôt belle et réussie, elle sait autant tenir l'auditeur en haleine que créer des images mentales originales. Bon boulot de composition et d'interprétation!

Duplant / Noyes / Chagas - The Bias of the Things (Ilse, 2011)

De plus en plus de collaborations par mail voient dorénavant le jour. Une pratique virtuelle étrange qui peut d'une certaine manière paraître déshumanisante, mais qui est aussi une façon d'interroger la pratique de l'improvisation. Peut-on encore parler d'improvisation en effet? C'est toute la spontanéité propre à l'improvisation qui semble ici artificielle, comme dans les films de Cassavetes où l'impression de spontanéité résulte en fait de séquences reprises à n'en plus finir jusqu'à ce qu'une certaine forme d'énergie précise apparaisse. De la même manière, cette pratique s'effectue sans la prise de risque propre à l'improvisation, car chacun peut retravailler sa prise autant de fois qu'il le souhaite, et surtout, chacun peut prendre le temps de réfléchir aux formes de ses interventions avant même de participer, ce qui n'est pas sans remettre en cause la liberté et la spontanéité tant vantées par certains. Pratique ambiguë où se confrontent deux principes, une annihilation de la spontanéité, mais également et surtout une négation radicale de toute forme de hiérarchie. Cette négation va encore plus loin que les précédentes dans la mesure où le fait d'enregistrer seul empêche chaque musicien de se soumettre à une quelconque personnalité, le jeu des affects au sein du collectif semble ainsi annihilé au profit d'une donation totale à la musique seulement. Une nouvelle forme de liberté paraît ainsi apparaître à l'encontre des principes de spontanéité.

C'est dans cette lignée que semble s'inscrire ce trio publié par le label Ilse où se sont rejoint trois musiciens qui n'en sont pas à leur première collaboration; il s'agit du contrebassiste et percussionniste français Bruno Duplant (ici à la contrebasse, au gramophone, à la radio et à différentes sources sonores étranges), du pianiste néo-zélandais Lee Noyes et du saxophoniste et clarinettiste portugais Paulo Chagas. Et comme je l'évoquais à l'instant, cette manière d'enregistrer à distance et en décalage offre plusieurs opportunités. Tout d'abord, elle permet une écoute et une compréhension profondes de chaque intervention et de chaque musicien, une intuition beaucoup plus précise que dans un studio; mais également et surtout une exaltation de l'individualité au sein du collectif et un refus radical et extrême d'une quelconque hiérarchie (entre les musiciens, les personnes, les instruments, les techniques et les modes de jeux, etc.). On se retrouve alors face à une musique très singulière, où les personnalités se superposent les unes aux autres, où de courtes phrases mélodiques, par exemple, rejoignent des fréquences radios, tandis qu'un saxophone virulent explose en cris viscéraux. Les formes de discours sont nombreuses et leur agencement complexe, la basse de Duplant est souvent assez minimaliste tout en étant généreuse, de longues notes rondes enveloppent le tout, mais ce dernier peut tout aussi bien étendre son vocabulaire avec différents éléments parfois très surprenants, comme la diffusion d'un vieil enregistrement de tango sur un gramophone très granuleux. A côté, par-dessus, ou à l'intérieur, Paulo Chagas crie, éructe et creuse ce qui finit par devenir une nappe sonore hétéroclite sans structure apparente. Mais à côté de l'étonnante étendue de timbres proposées par Duplant et du relief creusé par Chagas, le plus surprenant est peut-être la performance de Noyes qui parvient à équilibrer les tensions entre sons, bruits et notes, en parsemant quelques courtes phrases mélodiques délicates ou en disséminant des frottements et des raclements du bois et des cordes de son piano, dans un territoire qui hésite entre la filiation de John Tilbury et de Magda Mayas.

Mais par-dessus tout, ce qui surprend, c'est la cohésion du groupe comparée à l'exaltation d'individualités qui paraissent au premier abord ne pas tenir compte du collectif. Chaque intervention est plus que singulière, elle est complètement individuelle, au sens substantiel, l'intention  de chacun est exploitée et déployée sans concession. Cependant, la musique est aussi collective, et le groupe se maintient, presque miraculeusement tant il est hétéroclite, dans une attention particulière et intense. La sensibilité et la connaissance des participations de chacun semblent extrêmement intenses et pleines, si l'individualité est exaltée, c'est toujours en réponse au son du trio, il reste toujours une attention constante au collectif qui parvient à maintenir une individualité entière au sein d'une communauté musicale cohérente et également entière. L'équilibre entre toutes ces tensions se trouve ainsi magiquement géré et manipulé, que ce soit l'équilibre entre individualité et communauté, mélodie et bruit, tonalité et atonalité, temps strié et temps lisse, etc. Quatre improvisations complexes et originales qui se déploient dans un paysage hétéroclite et escarpé, mais surtout intense et puissant. Recommandé!

Tracklist: 01-Sappho's remembrance / 02-As its name indicates / 03-The opposite of remembrance is invitation / 04-Tango for small things of every day of life

The Limbo Ensemble - Plebiscitu (Audiotong, 2011)

The Limbo Ensemble est un ensemble à géométrie variable en gravitation autour des collages/improvisations/compositions du souffleur multi-instrumentiste Paulo Chagas (clarinettes basse et sopranino, flûte, hautbois, saxophone soprano, field-recordings, électroniques et ondes sinusoïdales). Sur Plebiscitu, allons-y pour la liste, on peut retrouver Quincas Moreira et  Travis Johnson (violoncelle), Bruno Duplant (contrebasse), Paulo Duarte et Thomas Olsson (guitare électrique), Fernando Simões (trombone et objets), Massimo Magee (trompette) et Karl Waugh (violon et violon électrique).

Chaque pièce est interprétée par un quartet, à partir d'enregistrements solos. Chagas a ensuite travaillé à assembler ces séquences en véritables œuvres. Un travail impressionnant, car à la première écoute, il semble pourtant bel et bien que chaque participant pouvait écouter ses collaborateurs lors de l'enregistrement (on se laisse donc surprendre de la même manière que par le magnifique duo de Pisaro et Sugimoto). Chaque séquence est donc arrangée et travaillée de manière à créer une pièce cohérente et organique, harmonique en quelque sorte, et ce malgré les techniques et les instruments très différents de chaque musicien. Et pourtant, immédiatement, la cohésion est présente et se fait ressentir, à travers l'agencement de ces phrases parfois harmoniques, parfois rythmiques, comme des techniques étendues et des bruits divers présents ou ajoutés par Chagas. Cohésion qui se maintient à travers la diversité des huit pièces, chacune possédant sa propre ambiance et son propre univers, qu'il soit teinté par le free jazz, qu'il soit cinématographique et narratif ou à tendance abstraite. Les univers se mélangent et se confondent, pour n'en fonder plus qu'un, un univers stable envers et contre tout, un univers personnel et maintenu par la cohésion de Chagas, cohésion présente notamment dans ses choix comme dans les interventions qu'il rajoute à chaque pièce.

En tout cas, chaque personnalité apporte une touche précieuse et puissante, une touche à chaque fois unique et souvent virtuose. Les horizons s'élargissent pour former un espace plein, multiforme et unifié, fait de cordes, de souffles et de vents, de quelques percussions et de quelques notes électroniques ou électroacoustiques, fait de phrases tonales ou d'interventions bruitistes. Des collages intelligents et intéressants, surtout pour l'aspect très hétéroclite et éclaté, presque kaléïdoscopique, ainsi que pour le brouillage des frontières entre l'improvisation et la composition, l'intentionnalité et la spontanéité, forcément inégaux mais plein de bonnes surprises. Curieux, innovant, osé et créatif, pas mal du tout.