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Céline Desfougères et Monsieur Pierre

Publié le 14/07/2021 à 23:31 par voyagevoyagevoyage Tags : jeune you sur moi place monde coeur histoire air heureux nuit message texte sourire
Céline Desfougères et Monsieur Pierre

"Notre histoire était une épanadiplose                                                                                                                                                                et cette nuit-là devait en être l'apothéose. "

Céline Desfougères répétait en boucle cette réplique.

- Ne vous inquiétez-pas, dit Monsieur Pierre. Jamais ce passage ne vous a posé de difficulté !

Céline Desfougères eut un sourire inquiet.

- C'est  ici, dit Monsieur Pierre, nous prendrons ce métro.

- Oui, répondit Céline Desfougères, il nous mènera au " Temps Retrouvé"!

- Non ! Souvenez-vous, s'écria Monsieur Pierre avec légèreté, aujourd'hui notre représentation a lieu au "Théâtre Perdu".

Mais Céline Desfougères n'écoutait plus; et répétait à présent dans un effort de sur-articulation : <<Trois tortues trottaient sur trois trottoirs très étroits...>>

Monsieur Pierre trouvait ce virelangue amusant et le trac de Céline Desfougères attendrissant.

Un message en néerlandais annonça au monde que le métro allait partir.

"Toute entière à ses exercices de diction, Céline Desfougères ne se dépêcha pas suffisamment et quand elle voulut pénétrer dans le grand véhicule, à la suite de Monsieur Pierre, ce fut trop tard. Les portes se refermèrent devant elle. Elle vit s'éloigner la foule et Monsieur Pierre.

Il fallut peu de temps à Céline Desfougères pour réaliser qu'elle n'avait aucune idée d'où se trouvait le théâtre dans lequel ils étaient attendus. Elle ignorait même à quel arrêt de métro Monsieur Pierre comptait descendre...
Le plus sage sera d'attendre ici. Monsieur Pierre rebroussera vite chemin, raisonna Céline Desfougères.

Cinq coups retentirent au clocher de la Westerkerk.
Le spectacle débuterait à 6h20.
Tout le corps de Céline Desfougères fut secoué de panique. Ses mains tremblèrent. Son souffle s'accéléra. Combien de fois avait-elle fait ces cauchemars de comédienne : le trou de texte, l'extinction de voix, l'oubli d'un costume, l'entrée en scène prématurée ou ... le retard. L'absence.
" Hélàs, le spectacle n'aura pas lieu, s'écrira le directeur, car la comédienne n'a aucune idée de l'endroit où se trouve notre théâtre ! "
L'assistance rira avec consternation et jurera qu'on ne l'y reprendrait plus.

A ses côtés, Céline Desfougères entendit une conversation en français.
- Vous parlez français? demanda-t-elle, peut-être pourrez vous m'aider...
- De quoi s'agit-il ? répondit une dame avec humeur.
- Je suis perdue, voyez vous...
Céline Desfougères raconta sa mésaventure en détails. Au fur et à mesure de son récit, son angoisse grandissait. Son inquiétude l'empêchait de réfléchir. Elle se mit à pleurer, tout en parlant. Un flot de paroles et d'onomatopées plaintives jaillirent de sa bouche, sans qu'elle pût les contrôler.
Quand Céline Desfougères reprit ses esprits, son interlocutrice parlait au téléphone : "Cette personne a besoin d'aide. Elle semble très désorientée. Elle parle d'un temps retrouvé puis d'un endroit perdu. Elle évoque un Monsieur Pierre et une apothéose et me crache dessus en répétant qu'il y a des tortues ! "

Une voiture de police. Un attroupement. Des regards inquiets. Un évanouissement peut-être, Céline Desfougères ne savait plus.
Elle tenta d'expliquer qu'il fallait seulement, s'il vous plait, par pitié, la conduire au Théâtre Perdu. Que c'était là que son public l'attendait. Là-bas qu'elle devait se rendre. Là-bas qu'était sa place. et nulle part ailleurs. Mais son néerlandais confus, ou son anglais approximatif laissèrent les policiers perplexes.
Céline Desfougères joignit ses mains, sentit son menton trembler et tourna son regard vers la fenêtre du poste de police. Quelques gouttes tombaient sur l'avenue. Les passants baissaient la tête, accéléraient le pas. Un poissonnier rangeait son étal. Un héron guettait quelques restes éventuels et semblait, de temps en temps, observer Céline Desfougères. Celle-ci restait silencieuse, toute entière à une sorte de prière, qui la ramènerait sur scène.
Seule et incomprise, Céline Desfougères pleurait doucement, quand elle entendit la voix de Monsieur Pierre : " Vous présenterez vos excuses à Madame Desfougères ! Elle n'est pas du tout désorientée, voyons ! Savez-vous, de votre côté, où se situe Cour et où est Jardin, sur une scène de théâtre ? Non ! Car vous n'y entendez rien ! Madame Desfougères est une grande artiste, que j'emmène avec moi, immédiatement et sans même vous saluer, Messieurs ! Et voyez ce bakfiets, garé ici, je m'en saisis sur-le-champ pour mener mon actrice au théâtre. Et ne me retenez pas, car il s'agit d'une extrême urgence ! "
Monsieur Pierre prit la main d'une Céline Desfougères dont le coeur battait la chamade. Il déposa la comédienne dans le bakfiets et pédala avec force. Ils traversèrent à vive allure le Rijksmuseum. Céline Desfougères entendit des airs de violon qui l'apaisèrent. Lentement, elle recouvrit son calme. Petitement, minusculement. Son texte revint fredonner dans son esprit. Sa concentration grandissait. Elle se saisit de sa montre à gousset : cinq heures quarante-cinq : tout était encore possible. Céline Desfougères reprit courage. L'air, à nouveau, entra dans ses poumons. Elle sentit à nouveau le plaisir de l'excitation qui précédait une entrée en scène. Elle le dit à son conducteur.
Monsieur Pierre tourna son regard vers elle, très brièvement, car il lui fallait être attentif à la circulation : il savait que la chose la plus importante était que Céline Desfougères arrive au théâtre. Il vit l'actrice sourire, les cheveux au vent, le front plissé et toujours cet air enfantin qui n'appartenait qu'à elle.
" Je vous aime, Céline Desfougères, depuis et pour toujours. Epousez-moi, si vos représentations théâtrales vous en laissent le temps; et si vous en avez l'envie ! Mais vite, venez, laissons maintenant le bakfiets ici et prenons ce métro, nous gagnerons du temps ! "
Monsieur Pierre prit tendrement la main de Céline Desfougères et ils se dirigèrent heureux, vers la rame de métro.

Un message néerlandais annonça au monde que le métro allait partir.
Toute entière à ses rêveries de jeune mariée, Céline Desfougères ne se dépêcha pas suffisamment et quand elle voulut pénétrer dans le grand véhicule, à la suite de son bien-aimé, ce fut trop tard. Les portes se refermèrent devant elle.
Elle vit s'éloigner Monsieur Pierre.
Elle prononça, dans le vacarme : " Oui, j'en ai le temps et l'envie ! "

Natacha

 

 

 
 
 
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