Cahiers Glotz, XXII, 2011, p. 000-000 Claudia Moatti
LA MÉMOIRE PERDUE. À LA RECHERCHE DES ARCHIVES OUBLIÉES DE L’ADMINISTRATION ROMAINE
Dans un fameux article publié en 1948, Alexandre Koyré démontrait avec brio que les sociétés antiques avaient vécu dans un monde de l’à peu près, et que la précision était une invention européenne et moderne, introduite dans la culture par des instruments de mesure, le développement de la technique et de la technologie
1. Pour les Anciens, écrivait-il, il n’y avait ici-bas que mouvement et imprécision, seul le monde céleste était soumis à des lois rigoureuses et éternelles ; c’est pourquoi, la science antique n’avait pas possédé de physique, et surtout avait abouti à une sorte d’impasse. Les Grecs, a fortiori les Romains, ne disposaient en effet ni des outils ni des techniques pour parvenir à une mathématisation du réel, parce qu’ils pensaient que c’était impossible. La théorie de Koyré contenait l’idée très intéressante selon laquelle les sociétés font des choix en fonction de leurs principes et valeurs, de leurs croyances, mais elle avait ceci de problématique que l’explication reposait sur une analyse des « mentalités » qui ne tenait aucun compte de la conscience que ces sociétés avaient eue de leur imprécision, des tentatives qu’elles avaient faites pour y remédier et donc de l’historicité de ces réponses. Le monde ancien était ainsi rejeté dans une sorte de primitivisme indépassable. Le primitivisme était à la mode dans d’autres analyses des sociétés antiques. Outre la science et la technologie, l’économie ou encore l’administration étaient analysées avec ces mêmes catégories. Concernant Rome, par exemple, la réflexion était dominée par un petit nombre d’articles 2 et surtout par une vulgate anglo-saxonne, selon laquelle l’administration d’époque républicaine et impériale était, comparée à celle d’autres empires, un organisme rudimentaire, sans hommes et sans moyens 3, et dont les documents formaient un tas chaotique, si bien qu’ils ne pouvaient servir à la gestion de l’empire 4. Pour certains même, le dépôt des documents dans les temples n’avait eu pour fonction que d’obliger magistrats et citoyens à l’égard des dieux ; il relevait donc de l’idée de fides, ou bien constituait un acte symbolique attaché à une fonction ou encore un simple acte de communication 5.
1. Koyré 1948. 2. Mommsen 1858 ; Cencetti 1940 ; Posner 1972 ; Cockle 1984. 3. Par exemple Badian 1958. Sur l’Empire des Han, voir au contraire Loewe 1967. 4. Voir par exemple Purcell 1986 ; Culham 1989. 5. Williamson 1987 ; Beard 1998.
Le directeur de l’École française de Rome