Il était déjà passé sous les feutres noirs et les craies de couleurs de Nicolas Barberon en 2022 (article ici) Le revoilà sous les marqueurs et les lumières de L’Olympia. Rencontre avec L’Ambulancier, aka Palem Candillier, qui revient sur ses urgences rock, ses premières fois et sa première partie pour Eiffel dans la salle la plus mythique du tout Paname.
Allumez les gyrophares, on part direction le French Manhattan.
Comment as-tu ressenti le set à l’Olympia ? Vous étiez en formation réduite, sacré challenge ! Avez-vous fait les choses différemment ?
C’était irréel et en même temps facile. On a beaucoup travaillé pour ce concert en amont, ce qui fait que le jour J, le moindre stress me passait à côté. Pourtant, ce n’était pas gagné : j’ai failli emboutir une bagnole en arrivant, j’ai eu des soucis de retours et on a balancé en quelques minutes à peine. Mais je me suis senti à l’aise dès les premières secondes, parce que j’avais confiance en ce que je faisais et confiance dans le public. D’ailleurs la plus belle sensation que j’ai eue, ce sont les réactions des spectateur.ices pendant les morceaux. Les applaudissements en fin de chanson, c’est génial dans une salle pareille. Sentir l’énergie et les cris pendant que tu joues, c’est le retour que tu provoques quelque chose de bien.
La production d’Eiffel nous avait demandé d’être en duo. C’est souvent le lot des premières parties de devoir s’adapter, pour plein de raisons, en particulier l’économie technique. Ça ne m’a pas fait peur : j’adore jouer avec mon batteur, Wilson, on se connaît et on se comprend depuis longtemps. En plus, il y a dans ma musique une composante electro qui m’aide à faire sonner mes chansons quelle que soit la configuration. C’est toujours mieux quand on est à 4 sur scène : je peux bouger en tant que chanteur et on a une grosse énergie. Mais là, il a fallu adapter des éléments, rajouter des basses qui assurent bien sans faire playback et arranger certaines parties. Ma priorité, c’était que ça reste cohérent et dynamique avec des machines, une guitare et une batterie.
La dernière fois que tu étais dans cette salle, c’était à quelle occasion ?
Je n’ai même pas fait exprès mais j’avais mes billets pour voir Carpenter Brut à l’Olympia quatre jours avant moi ! Le live était phénoménal – je suis un immense fan de cet artiste – et ça m’a permis de refaire connaissance avec la salle. J’ai flippé en me projetant à la place de leur première partie, mais je me suis souvenu que le public d’Eiffel est ouvert et curieux. J’avais déjà fait leur ouverture en solo à Rambouillet, quelques mois avant, et j’avais eu pour moi une salle de 270 personnes bien réactives et bienveillantes.
Comment on se retrouve en première partie d’Eiffel à l’Olympia ?
Dans mon cas, c’est une longue aventure de vingt ans ! Ça part du début des années 2000, quand je commence à écouter Eiffel en boucle, que j’intègre la communauté de fans en ligne, que je bricole autour de ce groupe… Et puis je commence à croiser Romain Humeau çà et là, je me mets à avoir des projets de dates ou d’enregistrement avec leur bassiste de l’époque, Hugo Cechosz, qui maintenant est un compagnon de studio et de scène pour eux et un peu pour moi aussi, vu qu’il a réalisé mes deux disques. Le lien se met en place doucement, jusqu’à ce que je me propose spontanément à Romain pour cette date. C’était loin d’être gagné, mais au fur et à mesure que l’année dernière s’écoulait, beaucoup de choses se sont affirmées sur scène et dans l’évolution de L’Ambu. Il y a eu le concert à Rambouillet en fin d’année et finalement un mail miraculeux de Romain juste avant Noël qui me confirmait que ça serait moi. Je pense qu’il a senti que c’était, à plein de niveaux, le meilleur moment pour pousser L’Ambu. Leur tourneur, Base Productions, a aussi été génial sur ce coup.
Parle-nous un peu de ton projet… Quand est né L’Ambulancier ?
L’Ambulancier a commencé son service vers 2020, un peu avant la pandémie. Ce projet arrive après des années à monter ou à participer à des groupes noise, indie et stoner. En 2018, ces projets se sont arrêtés. J’étais à bout d’énergie mais pas d’idées. J’avais des chansons prêtes, dans un autre style que ce que je faisais d’habitude, sans renier le côté guitare. J’ai pris le temps de construire autre chose et de voir ça comme un vrai projet solo et pas comme un groupe. Il ne manquait qu’un nom.
D’où vient-il ce nom justement ?
Dès 2019, il y a eu pas mal de signes qui m’ont poussé vers cette identité. Ça a commencé en trouvant dans une friperie US la chemise bleue que je porte tout le temps. C’est une vraie chemise « EMT » américaine des années 70, elle est devenue le symbole de L’Ambu. En bas de chez moi, il y avait de plus en plus d’ambulances qui se garaient, parfois 4 ou 5, sans raison apparente. Mes artistes préférés comme Battles ou Lee Ranaldo sortaient des chansons qui s’appelaient Ambulance ou Ambulancer. Et puis il y a eu le Covid, qui a remis au premier plan les métiers d’urgence médicale. Ça faisait beaucoup d’indices. La figure de l’ambulancier me rappelle aussi ces silhouettes de thrillers et de films catastrophe américains des années 80 et 90. Il y a cette série B de 1990, L’Ambulance, dont l’ambiance colle complètement avec ce que j’aime dans le ciné US : les rues de New-York la nuit, les conducteurs mystérieux, les enquêtes qui piétinent et un côté parano. Je me suis donc enrôlé, et cette identité matchait parfaitement avec l’univers que je construisais.
Tu chantes en français même si on note certains anglicismes, quelle est ta relation avec notre langue ?
J’ai écrit en anglais quasiment toute ma vie. J’avais quelques textes en français, mais j’osais moins les montrer. Pile à ce tournant de ma vie, avec ce projet solo, je me suis mis à écrire strictement en français. C’est comme si je n’avais plus le choix avec ce revirement. C’était cohérent avec la musique que je composais et l’idée que je me faisais de L’Ambulancier. Encore aujourd’hui, je suis infoutu d’écrire ou de chanter en anglais. Même quand j’ai voulu reprendre Joy Division ou Paul McCartney, j’ai traduit de façon un peu moderne et ironique les chansons. J’aime deux choses dans le fait de chanter en français : on peut moins se cacher derrière la langue, donc les textes sont plus personnels et ça fait aller plus loin dans les idées. Et puis on a une langue formidable, avec laquelle on peut créer des images très fortes et que le public peut comprendre tout de suite. Ça m’a aussi poussé à créer cet univers de L’Ambulancier, qui vit dans un monde où New-York et les Etats-Unis parlent français. J’adore le lien entre nos deux pays et m’imaginer qu’Elvis aurait chanté « Mes Chaussures En Suédine Bleue » à Las Vegas.
Ça aurait été une première. D’ailleurs, quel est ton premier souvenir de musique ?
J’ai trois ou quatre ans et je braille des refrains des Beatles sur la banquette arrière de la Renault 19 de mes parents, parce qu’ils ont des best-of qui tournent en boucle pendant nos trajets. En fait j’ai un rapport très « bagnole » à la musique. J’ai eu une enfance rythmée par les compilations K7 faites à la maison et les autoradios. J’ai aussi beaucoup écouté comme ça de succès des 80s ou des 90s comme Etienne Daho, The Connells, Eurythmics, Phil Collins… la programmation RFM. J’aime bien appeler ces chansons de la « backseat music », une sorte de pop d’autoroute et de voyages en famille que des gamins de cette époque ont bouffé sur leurs sièges.
Quand as-tu rencontré ton instrument ?
Il y avait une vieille guitare d’étude à la maison sur laquelle j’ai un peu joué avant de tomber plus franchement dans la guitare électrique, vers 15 ans. Je me souviens de la première fois où je l’ai branchée dans un ampli (basse, en plus). J’ai tout de suite adoré le son, même « clean », sans effets. Ça ne m’a pas lâché, mes guitar heroes sont des génies de l’électricité et des textures plutôt que des virtuoses : Sonic Youth, Korn, Nirvana, Placebo, John Lennon un peu aussi. Je m’intéresse beaucoup aux gens qui font vibrer l’instrument tout entier.
Ta première scène, c’était où, quand, comment ?
Mon premier concert était une fête de la musique, à 18 ans, dans un centre pour handicapés. J’avais déjà quelque chose avec le médical, dans cette histoire.Ça marque comme expérience, et ça m’arrive encore d’animer des endroits de soins avec mon groupe de reprises et d’y vivre des moments forts.
Comment est née la toute première chanson de l’Ambulancier ?
Je ne saurais pas dire laquelle est arrivée en premier. Evidemment ? Alignement Désastre ? Dans tous les cas, les premiers titres sont arrivés avec des riffs, parce que c’est ce que je cultive en premier. Parfois, les riffs restent des riffs et d’autres riffs deviennent des gimmicks de synthé ou des lignes vocales. Je pense que tout est parti de l’idée de se limiter à une guitare et à une boîte à rythmes, au tout début. Et puis les paroles naissent parce qu’un mot ou un son revient dans le « yaourt » qui me sert de chant. Je me mets à suivre cette intuition qui va généralement donner le titre ou l’idée principale du texte ensuite.
Pourrais-tu nous donner 3 chansons pour ceux qui n’ont jamais entendu ta musique et qui auraient envie de te connaître ?
Iowa, parce qu’on me dit que c’est le plus entêtant.
Central.e, parce que c’est celui qui va le plus vers l’avenir avec son gimmick et son autotune.
Donatello, parce que j’ai essayé de reproduire un générique TV (que le chanteur de « Tortues Ninja » a accepté de reprendre plus tard !), mais forcément je l’ai perverti en chanson electro boiteuse.
3 sentiments que convoque ta musique
Quelque chose d’un peu épique. En fait, j’ai envie qu’elle « embarque » les gens. Je préfère l’idée de les emporter dans un film d’aventure, dans un feeling glorieux et cinématographique, plutôt que de dire que mes chansons « tabassent » ou qu’elles « cassent des gueules ». Je suis L’Ambu, je suis là pour soigner ou relever ! Je pense que mes chansons ont cette impulsion d’emmener vers le haut plutôt que de se faire projeter dans la bagarre. Plus « up » que « down ». Le soleil qui se lève sur Manhattan plutôt que la bombe atomique. Même si certains sujets sont douloureux, je cherche toujours l’ascension. Je pense aussi qu’il y a beaucoup d’espoir malgré tout dans ce que je compose. Je crois en l’esprit humain.
On sent que tu incarnes ton projet jusque dans ton costume de scène. Ça ressemble à quoi l’univers de l’Ambulancier ? On l’imagine plutôt comics, un mix entre Marvel et les tortues ninja mais as-tu une autre esthétique en tête ? Tu verrais qui pour illustrer ses aventures ?
C’ est vrai qu’il y a une grosse composante américaine vintage dans mon univers, avec des références pop, mais je ne veux pas le résumer à ça. J’ai envie d’en faire autre chose et surtout que ça soit ouvert. Avec l’album French Manhattan, j’ai vraiment lancé l’idée d’un New-York francophone, d’une timeline différente de la nôtre où les Etats-Unis seraient francisés, la culture de ce pays serait un mix entre la France et quelque chose de très américain. Nirvana versus Alain Souchon, en toute détente. Une sorte de Mais qui A Tué Pamela Rose ? aussi, parce que j’aime ne pas me prendre trop au sérieux. Il y a beaucoup de possibilités que je n’ai pas exploré encore, avec cette idée. J’aimerais que L’Ambu voyage et sorte de New-York pour intervenir ailleurs. L’amener à Salem et Providence pour enquêter chez H.P. Lovecraft, lui faire parcourir Chicago et Seattle, who knows… J’ai eu la chance de travailler avec Olivier Laude sur la pochette de l’album et sur quelques visuels autour, et il a parfaitement retranscrit mon côté coloré et 80s. Je rêve d’une collab avec Fortifem, parce que leurs images pour Carpenter Brut sont incroyables, mais rien n’est fermé pour l’avenir. Si ça se trouve, la prochaine illustration n’aura rien à voir avec la BD.
Tu as écrit sur Nirvana, les Beatles, à quel niveau ces artistes ont influencé ta musique ?
Les Beatles c’est le socle, pour le meilleur comme pour le pire, parce que j’ai grandi en pensant qu’écrire une chanson, c’était faire au moins aussi bien qu’eux. Je les ai adorés pendant longtemps, puis j’ai lâché quelques années, et j’y suis revenu en devenant musicien. C’ est une mine sans fond musicalement et humainement, une épopée moderne. Je suis heureux d’avoir écrit sur un disque aussi foutraque et sincère que l’album blanc. Nirvana c’est aussi de très haute volée niveau composition, mais je pense que j’en ai surtout absorbé l’énergie, la violence, l’efficacité. En écrivant sur « In Utero », je me suis rendu compte à quel point cet album est puissant parce que ces types pouvaient tenir sur un riff pendant des heures, et un riff qui raconte quelque chose. C’est de l’alchimie punk. Kurt Cobain n’avait même pas dit son dernier mot, il avait des projets plus expérimentaux ou plus calmes… Je pense que sa façon d’écrire les paroles m’a aussi beaucoup influencée. Il avait une méthode de collage de phrases et d’images qui lui était propre. Le sens des paroles se formait après avoir assemblé des idées d’un peu partout. Ça m’a beaucoup décomplexé pour écrire en français.
Quelles sont les paroles d’une de tes chansons dont tu es le plus fier et pourquoi ?
Il y a pas mal de petites phrases dont je suis content, mais je pense avoir exprimé un truc très personnel dans « Iowa » : « Si j’avais le cran, aller-retour pour l’Iowa / Un emploi du temps armé jusqu’aux dents, pourquoi ? / Mais je suis pas le quart de moi / Si je fais pas le quart de ça ». Ça parle de mon besoin d’être actif en permanence, de me surmener. Je pense qu’on est ce qu’on fait, mais ça peut devenir un truc vicieux où l’agenda se remplit par principe et où on se perd dans l’action. A une époque où on est tous.tes sur-sollicité.e.s, sur-stimulé.e.s partout tout le temps, je me dis qu’on doit être beaucoup à partager ce sentiment d’être perdus dans nos occupations et nombreux à chercher du sens dans tout ça.
Si on devait remplacer la sirène des ambulances avec un autre son, une chanson, ce serait quoi ?
Je n’ai que des mauvaises idées qui ne feraient pas trop « urgence ». Le thème de Robin des Bois de Disney, celui que le barde siffle et qui m’évoque de la quiétude face aux éléments inquiétants. Beaucoup trop insouciant ! Mais peut-être que ça rendrait les choses moins angoissantes tout en restant prioritaires.
La team Croque ‘n Roll Live remercie chaleureusement Palem. On espère que cette entrevue vous aura donné envie d’en savoir plus sur celui qui « Protège, alerte et secourt » avec ses accents rock. Si vous êtes curieux de voir ce que l’Ambu donne en live, il vous donne rv le 21 mai sur Twitch ici :
https://www.twitch.tv/ray_monte_en_live .
En attendant, de notre côté, on va encore un peu traîner dans le French Manhattan.
Interview : DEBBIE /// Croquis : Nicolas BARBERON /// Visuels : Olivier LAUDE