Qui a tué Roger Ackroyd ?

Hercule Poirot a du souci à se faire, Pierre Bayard lui fait de la concurrence ! Le critique littéraire lui conteste la solution de sa plus célèbre enquête, celle du Meurtre de Roger Ackroyd. L’auteur reprend point par point les faits, revisite les aléas de l’enquête et refait le tour des suspects du meurtre de cet homme riche, retrouvé poignardé dans son fauteuil avec une lettre à la main dénonçant un éventuel maître chanteur. Bref, il reprend le dossier à la manière d’un cold case non résolu, repasse derrière Poirot, nous délivre au passage une ou deux leçons de psychologie… et nous démontre de manière irréfutable que le coupable ne peut être PAS être celui que Poirot a trouvé !

Alors, qui a vraiment tué Roger Ackroyd ?

Il va sans dire que je ne révèlerai rien (non, non, vraiment, ne prenez pas la peine d’insister !)

– ni la solution « incroyable » trouvée par Agatha Christie (tellement innovante pour un roman policier qu’elle a fait l’objet de nombreuses études littéraires),

– ni la solution alternative, et dois-je le dire, absolument convaincante, trouvée par Pierre Bayard.

Mais j’ai deux-trois trucs à dire sur cet essai de Pierre Bayard, lui-même fort innovant à l’époque où il a été publié, car il invente la méthode « interventionniste » de la critique littéraire.1 En gros, il se permet d’intervenir dans les oeuvres littéraires en les transformant, pour les éclairer sous un jour nouveau (il fait le coup avec d’autres oeuvres, en imaginant le « plagiat par anticipation » de Voltaire ou Maupassant sur des oeuvres ultérieures, ou en fusionnant Tolstoï et Dostoïevski en un seul auteur). Cela donne des essais aussi instructifs que divertissants.

On peut quand même légitimement être déçu de la solution alternative de Pierre Bayard, car quand on a lu Le meurtre de Roger Ackroyd, la solution de Poirot est tellement marquante et inattendue qu’on y tient dur comme fer ! Comme déjà dit, elle est inédite en ce qu’elle défie les codes classiques du policier, voire le pacte de lecture lui-même. J’avoue que j’étais un peu méfiante vis-à-vis de l’argumentaire de Pierre Bayard au départ.

Mais outre que Pierre Bayard montre que la solution de Poirot repose sur trois fois rien comme indices – et notamment des invraisemblances grotesques quand on s’y arrête deux minutes – l’auteur nous offre un morceau de bravoure en psychanalysant Poirot !! Le diagnostic est sans appel : Poirot, ivre de sa toute-puissance, nage en plein délire paranoïaque en surinterprétant des éléments qui vont en faveur de la solution qu’il a choisie. Psychanalyser un personnage de fiction, vraiment ?

La théorie psychanalytique tient une bonne place dans cet essai (voire on peut se demander à un moment donné si le roman d’Agatha Christie ne devient pas juste un prétexte au déploiement d’une théorie sur le délire, d’une théorie sur la théorie elle-même, et j’avoue qu’on flirte parfois avec des abîmes de pensée).

Malgré tout, je trouve que l’utilisation des concepts freudiens est assez opérante, car elle interroge le régime de vérité à l’oeuvre dans le roman policier, et au-delà, dans toute oeuvre de fiction. L’auteur montre que le genre policier à énigme, tout comme la théorie freudienne, repose sur le concept de l’aveuglement psychique (du lecteur/du patient). En gros, dans le roman policier à énigme il y a un « mensonge fictionnel » qui consiste à cacher la solution de l’énigme au lecteur tout en la lui dévoilant progressivement au fil du récit, sans que le lecteur la « voie » vraiment. Tout l’enjeu pour le lecteur (et tout son plaisir de lecture) va être de formuler des hypothèses, de chercher la solution ; à l’inverse, tout l’enjeu pour l’auteur est de la lui cacher le plus longtemps possible par divers moyens de dissimulation, comme le déguisement (on « déguise » l’assassin pour qu’il n’ait pas l’air d’être l’assassin), le détournement (on détourne l’attention du lecteur vers d’autres suspects) ou l’exhibition (c’est le principe de la lettre volée).

Agatha Christie a excellé dans la combinatoire des divers moyens de dissimulation de la vérité, et les a poussés à leur extrême. On dirait bien que Pierre Bayard cherche à se venger des frustrations engendrées par les « mensonges » de ses énigmes en plaidant pour l’existence d’un « monde intermédiaire » entre l’oeuvre de fiction et le monde réel, un monde où le lecteur s’approprie et complète une oeuvre littéraire avec sa propre part de subjectivité. Ce qu’il appelle « l’acte créateur de la lecture » (j’adore). Exactement ce qu’il vient de faire dans sa petite contre-enquête. Quand je vois le nombre de romans qui à présent s’approprient des personnages de fiction pour les « compléter » et les éclairer d’un nouveau jour (de Meursault à Jim et Milady pour les plus récents), je me dis que Pierre Bayard a fait des émules !

« Car s’il est vrai qu’il existe, entre texte et lecteur, un monde intermédiaire, il est vraisemblable que l’assassin de Roger Ackroyd y a trouvé refuge, et qu’il y vit secrètement depuis la création de l’oeuvre, dans une sérénité trompeuse qui est sur le point de prendre fin. »

Bref, voilà un essai distrayant et très stimulant pour qui aime le genre policier, et surtout la reine du crime, Lady Agatha Christie ! Mais attention de bien lire Le meurtre de Roger Ackroyd avant, pour ne pas vous gâcher le plaisir de la solution originale. Et si vous n’avez pas beaucoup lu d’opus d’Agatha Christie, gare, le livre de Pierre Bayard fait référence à moult autres titres en en divulguant la solution… (C’est bien là tout le problème des essais qui analysent des romans policiers à énigmes…)

  1. Depuis, Pierre Bayard a récidivé le coup de la contre-enquête avec « Ils étaient dix » – que j’ai lu mais pas chroniqué ici – et « Fenêtre sur cour » – grosse envie de le lire, j’adore le film de Hitchcock ! – et produit d’autres essais dont les titres eux-mêmes sont aussi distrayants que porteurs de réflexion : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Aurais-je été résistant ou bourreau ? Et si les Beatles n’étaient pas nés ? et son dernier en date, que j’ai très envie de lire : Je sommes plusieurs. Sur les personnalités multiples. ↩︎

« Qui a tué Roger Ackroyd » ? » de Pierre Bayard, Editions de Minuit, 1998, 184 pages.

Une 2e contribution aux Gravillons de l’hiver de La petite liste.

« Faire kolkhoze » avec Emmanuel Carrère

« Ce sont des clichés, mais je pense que les clichés sur la Russie sont toujours vrais » dit Emmanuel à propos de la branche maternelle (russe et noble) de sa mère, feue Hélène Carrère d’Encausse née Zourabichvili, ex-immortelle et secrétaire perpétuelle de l’Académie française. On pourrait en dire autant de lui : certes il ramène tout à lui dans ses livres, certes son œuvre est un monument d’égotisme, et pourtant je pourrais le suivre sur n’importe quel sujet, pourvu que ce soit lui qui en parle.

En commençant ce livre j’ai eu la sensation presque physique du bien être. Ah ! me suis-je dit, mais quel bonbon ! C’est comme si je renouais avec un vieil ami, avec son ton et sa voix inimitables (oui, oui, Emmanuel Carrère est de ces écrivains qui parle distinctement dans ma tête, avec un timbre rien qu’à lui quand je le lis).

Pour tout dire, et pour m’inscrire dans un vieux marronnier de l’automne bien d’chez nous, je pense qu’il aurait mérité le Goncourt. Mais j’attends de lire Mauvignier avant de me faire une opinion sur ce sujet hautement sensible.

Le voilà donc, au lendemain de la mort de sa mère en août 2023, à retourner sur les traces de la famille de sa mère – enquête qu’il avait déjà entreprise dans Un roman russe – et un peu sur celle de son pyrénéen de père, Louis Carrère d’Encausse. Ce dernier, toujours dans l’ombre de sa femme, éternel spectateur délaissé des succès de celle-ci, fut néanmoins le plus grand fan de son arbre généalogique aristo, et fournit à l’auteur de nombreux renseignements biographiques.

Carrère nous promène dans le temps et dans l’espace. Aux confins du Caucase, en Géorgie, berceau du tendre couple de Nino et Vano Zourabichvili, intellectuels et militants de l’indépendance géorgienne vis-à-vis de la Russie tsariste, qui durent émigrer en France après l’invasion soviétique, avec leurs fils (dont Georges, l’enfant du milieu, le fils maudit, qui échut comme père à Hélène). De là, l’auteur nous entraîne de l’autre côté, dans une propriété à la Tchekhov nommée Gorodnia, lieu de l’unique été russe de la mère de sa mère. Mais aussi à Paris où se retrouvent les communautés russe et géorgienne en exil et où se rencontrent les parents d’Hélène, locataires du même immeuble exigu où les exilés faisaient la cuisine sur des radiateurs.

Il est à admirer comment, en tirant un seul fil, Emmanuel Carrère parvient à déployer très vite une chatoyante tapisserie, tissée d’anecdotes personnelles ou empruntées à d’autres, d’encarts historiques (par exemple sur les vazvrachentsy, les « retournants » en URSS dans les années 50, épisode peu connu et glaçant) et de références littéraires, où se croisent des personnages aussi improbables que Nabokov, Anne Wiazemsky ou le fasciste Maurice Bardèche (que le petit Emmanuel est allé interroger un jour pour son exposé sur Balzac). Décidément, il a un vrai talent de conteur, Carrère.

« Ma mère a toujours trouvé le « je » haïssable – et l’usage que j’en ai fait par la suite n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien arrangé. » (p. 229)

On pourrait croire qu’il part dans tous les sens mais non, après avoir déplié l’histoire de ses ascendants qui comprend la sienne propre, en un récit sinueux comme un grand fleuve, il se rend lui-même sur les lieux de son origine. La boucle est bouclée. Il se rend en Géorgie où sa cousine Salomé fut élue présidente de la République dans les années 2000 après une impeccable carrière de diplomate française. Mais c’est en Russie qu’il se rendit bien plus souvent, sa mère, comme son grand-père ayant toujours privilégié le côté russe au côté géorgien, jugé trop « provincial ». (Hélène et son père Georges Zourabichvili avaient d’autres jugements à l’emporte-pièce comme ça, comme celui de préférer Dostoïevski à Tolstoï qu’ils méprisaient et refusaient de lire.) Emmanuel a hérité de sa mère cette passion pour la Russie. Il s’y est rendu de nombreuses fois dans les années 2000 pour tourner un documentaire sur le « dernier soldat hongrois de l’URSS » à Kotelnicht, dans la gloublinka, cette espèce de ventre mou de la Russie synonyme deno man’s land cauchemardesque.

A propos de la gloublinka : « Nous vivons en France, sous le règne de l’humour et du second degré obligatoires. Ici, dans ce morceau d’URSS congelé et de Russie éternelle, ça n’existe tout simplement pas : même la joie, on la prend au sérieux. » (p. 374)

Il est en Russie au début de cette guerre lancée par Poutine, qu’Hélène, experte reconnue de la Russie, n’avait pas vu venir. Il raconte cette sensation d’irréalité, de coup de tonnerre dans un ciel bleu : « La réalité se défait comme dans un roman de Philip K. Dick. » (On se rappelle que Carrère est un spécialiste de l’écrivain de science-fiction dystopique). Il va aussi en Ukraine, d’où il ramène des parcelles d’expérience du front et des témoignages terrifiants d’exactions russes qui en remontrerait à Dostoïevski lui-même. Dans un des passages les plus tragiques du livre, il se demande comment il peut encore supporter d’être russe.

Hélène et Emmanuel sur le plateau d’Apostrophes en 1986. Bernard Pivot avait conçu une émission spéciale « parents et enfants écrivains », avec également Florence Delay et son père, le professeur Delay, qui était tombé inanimé en direct, ce que la vidéo INA ne montre pas. Carrère se demande donc s’il a bien été témoin de cela ou s’il a halluciné a posteriori, comme dans un roman de K. Dick…

Mais au fond, ce qui m’a le plus touchée, c’est l’histoire du petit garçon éperdu d’admiration pour sa mère, que Carrère n’a jamais cessé d’être. C’est l’histoire de cette frêle jeune femme dépossédée de son père, probablement liquidé à la Libération, et qui conquit les ors de la République. C’est la figure fraternelle et contestaire de Nicolas, sorte d’oncle Vania. Ce sont ces trois enfants qui faisaient « kolkhoze » autour du lit de leur mère, quand le père était en voyage d’affaires. C’est Louis, cet homme fidèle malgré l’éloignement de sa femme, qui collectionnait tous les fragments de mémoire qui pouvait le rattacher à elle, comme cette fougère cueillie dans les Pyrénées à l’endroit même où, paraît-il, où l’armée romaine de Pompée s’arrêta pour boire avant d’aller guerroyer bien plus à l’est, dans le Caucase. Ce qui pour Louis était un « clin d’oeil de l’histoire à un couple du XXe siècle ».1

En somme, avec Kolkhoze, Emmanuel Carrère a construit le plus beau des mausolées à sa mère : un temple dédié à la vie, la sienne, et celle, tumultueuse, du siècle. ❤︎

« Alors il y a le caractère bien-sûr, et ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous – qui seul importe, disait Sartre. Mais cela compte aussi, ce qu’on a fait de nous. Cela compte, le lieu d’où nous venons, et ce qui a formé ceux qui nous ont formé. Cela compte, les choix plus ou moins libres de nos parents. Ceux qui ont fait les bons, le monde leur appartient et ils le laissent en héritage à leurs enfants. Reste aux autres la honte, le ressentiment, la méfiance à l’égard de soi-même ou la triste ressource de peindre des complices objectifs de l’horreur en poétiques hurluberlus. Pour résumer : ce n’est pas la même chose, ce n’est pas le même rapport au monde d’avoir eu comme ami de la famille Romain Gary ou Maurice Bardèche. Un demi-siècle plus tard, je suis bien placé pour savoir que ça pèse encore. » (p. 195)

Emmanuel Carrère, Kolkhoze, P.O.L, 2025, 560 pages

« The Ministry of time » & « Silo » – Vendredi c’est science-fiction

🍾 De la SF anglo-saxonne pour la fin d’année, dont l’une en VO please 🍾

Alors que vaut « The ministry of time » (le ministère du temps) de Kaliane Bradley ? Son pesant de cacahuètes ma brave dame, et en cela je rejoins l’avis de Barack Obama imprimé sur la couverture : l’idée est fabuleuse !

Dans un futur proche, les Britanniques ont mis au point une technologie leur permettant non seulement de voyager dans le passé, mais aussi d’en ramener des gens vers l’époque actuelle. Cinq « expats » font partie du premier voyage temporel, dont le capitaine Graham Gore, l’un des véritables membres de la véritable expédition polaire de Sir John Franklin en 1845, qui échoua tragiquement. La narratrice est le « pont » recruté par le ministère pour acclimater Graham Gore à la civilisation de Spotify, de l’égalité des sexes et du lave-vaisselle. Les quiproquos du capitaine victorien avec la modernité sont d’une saveur inimitable, d’autant que la narratrice nous le dépeint en homme fort charmant avec ses fossettes, son nez busqué et ses longs cils recourbés !

Voici le seul daguerréotype connu de Graham Gore. On est d’accord qu’il semble très charmant ?! On comprend que l’autrice ait voulu le faire revivre en fiction, si ce n’est par une machine à remonter le temps !

Mais parallèlement à la romance qui s’ébauche dans le roman, il y a aussi clairement un sous-texte politique. L’histoire se passe dans un futur proche, et les problèmes actuels de réchauffement climatique et de montée des tensions géopolitiques n’ont fait que se renforcer davantage. L’autrice/narratrice fait ouvertement un parallèle entre les voyageurs du temps et les réfugiés politiques, sa mère ayant été une réfugiée politique cambodgienne. Cela donne lieu à des réflexions intéressantes sur les différences culturelles et l’intégration dans une autre culture.

Il y a bien-sûr aussi des réflexions métaphysico-scientifiques sur la faisabilité du voyage dans le temps et ses effets sur le corps et l’esprit humains (les « expats » ayant parfois du mal à être correctement « monitorés » par les appareils de mesure médicale).

J’ai été très agréablement bercée par l’humour dominant le récit et la qualité des observations, voire la justesse des comparaisons (je me souviens que la narratrice parle du « cumulonimbus de poils ornant le torse de Graham » – oui car elle voit son torse nu du capitaine Gore à un moment donné hihihi) (bien-sûr qu’en anglais les expressions sonnent bien mieux que dans ma pauvre tentative de traduction hein).

Mon seul bémol, outre le fait que je n’ai pas tout compris en VO (ce qui explique peut-être cela), c’est que je n’ai pas bien saisi les enjeux politiques du dénouement, compliqués par les boucles temporelles entre présent, passé et futur. J’ai trouvé la fin trop étirée en longueur.

Ma préférence va à la cohabitation en montagnes russes de Graham et la narratrice, les timides tentatives de Graham pour cuisiner, faire du vélo et prendre l’avion, les efforts mutuels de nos deux protagonistes pour faire un pas l’un vers l’autre, leurs interactions avec les autres « expats » et « ponts »… On sent d’ailleurs que l’autrice est tout-à-fait dans son élément dans cette narration-là, et peut-être moins dans le côté plus « science-fiction ». Ce qui rend le tout très crédible (malgré l’invraisemblance de la chose) c’est tout « l’emballage » administratif de l’expérience, avec ses rapports, ses points d’étape, ses réunions de suivis…. excellemment rendus. Un très bon cocktail narratif donc, et une excellente introduction à cette expédition polaire de 1845 que l’autrice a découverte à partir de la série Netflix (moi aussi j’aimerais écrire un best-seller en regardant Netflix !☝️)

Que dire maintenant de « Silo » de Hugh Howey ? Sans doute moins de choses. L’idée de départ est là encore très bonne : quelques dizaines de milliers de personnes, rescapées d’une catastrophe survenue des siècles auparavant, vivent recluses en circuit fermé dans un silo de 144 étages* enterré sous terre. Pour pouvoir vivre ainsi en « vase clos » sans débordement, la communauté doit accepter un cadre strict : contrôle des naissances, assignation des tâches, restriction de l’accès à l’information et surtout, interdiction d’évoquer le dehors (dont l’atmosphère est censée être mortellement toxique) et de façon générale, de se poser trop de questions sur le bien-fondé des règles et sur les événements du passé. Ceux qui enfreignent les règles sont condamnés au « nettoyage » : harnachés d’une combinaison de cosmonaute, ils doivent se rendre dehors sans perspective de retour dans le silo, ce qui revient à une condamnation à mort. Leur ultime tâche est de nettoyer la lunette optique, seule ouverture sur l’extérieur dont dispose le silo. Étrangement, tous les « nettoyeurs » s’acquittent de cette mission. Tous meurent au bout de quelques minutes sans exception.

* Allusion aux 144 000 sauvés de l’apocalypse ?

« Techniquement, ils furent au fond lorsqu’ils atteignirent le quatre-vingt-dix-septième. le tiers inférieur. […] le silo était mathématiquement divisé en trois parties de quarante-huit étages … « 

C’est ce qui arrive à un certain nombre de personnes, y compris le shérif, pour des motifs divers, notamment parce que certains remettent en cause la version officielle sur la toxicité de l’extérieur… L’univers du « silo », avec son organisation malthusienne, son contrôle social, ses différences de classes sociales entre ses différents étages (les techniciens du « fond » se sentant, à tort ou à raison, les moins bien considérés du silo) sont très bien pensés et rendus. Le vertige procuré par ce gigantesque silo creusé dans les entrailles de la terre est bien réel. L’intrigue est bien construite et donne envie de découvrir, tout comme certains personnages, ce qu’il y a vraiment en-dehors du silo. Les personnages sont plutôt bien campés et « relatable », même si Juliette, super-technicienne-super-héroïne semble presque trop parfaite.

Alors pourquoi ai-je ressenti un certain ennui, pour ne pas dire un ennui certain, tout au long de cette lecture ? Peut-être en raison d’un style d’écriture très neutre et très plat. Une progression très linéaire de l’intrigue. Peut-être qu’au fond, si je puis dire, je me suis sentie « confinée » dans cette histoire de silo, et en cela l’auteur a atteint son but. Que sais-je. Quelqu’un l’a lu par ici ?

Kaliane Bradley, The Ministry of Time, Sceptre, 2025, 368 pages

Hugh Howey, Silo, Le livre de poche, 2016, 744 pages

« La fille de son père » et « Paris-Briançon »

Je vous souhaite tout d’abord un ✨ très joyeux Noël ✨! J’espère que vous passez une belle journée, où que vous soyez, près de ceux que vous aimez. Avez-vous reçu des livres sous le sapin ? Dites-moi tout !🎄

Je continue ma série de posts « deux par deux » (pour aller plus vite et parce que ça m’amuse d’assembler des livres qui vont bien ensemble) avec ces deux minces romans français dont les personnages semblent de prime abord fins comme du papier à cigarettes, et qui pourtant parviennent à émouvoir sans crier gare.

J’ai beaucoup aimé lire « La fille de son père » d’Anne Berest, et par là même, découvrir sa plume. ~ Je sais qu’elle est connue pour « La carte postale » qui a reçu de nombreux prix et dort dans ma PAL, et qu’elle a publié « Finistère » cette année, que je n’ai pas trop vu passer sur les réseaux (qui l’a lu ?). ~ Ce roman de jeunesse publié en 2010 se construit autour d’une fratrie de trois sœurs qui se retrouvent lors de plusieurs repas de famille autour de leur père veuf et de sa compagne. L’histoire est racontée par la deuxième sœur, cadette éclipsée par l’éclat de son aînée. Confrontée au tout début du roman à une perte très déroutante, la narratrice mène avec ses soeurs des sortes de quêtes qui tournent en rond, sans que le voile planant sur leur famille, et notamment sur leur mère décédée jeune, ne soit complètement levé. Chaque repas, de plus en plus bordélique, vient ponctuer la progression vers la révélation finale. Je ne veux pas trop en dire pour ne rien divulgâcher mais j’ai aimé ce petit roman très bien construit, son ambiance surannée, son sens des dialogues et des situations familiales à haut potentiel explosif (il y a à la fois du Fabcaro et du Buñuel là-dedans), les clins d’œil et autres twists de l’intrigue, le message final sur ce qui fait famille.

Il faudrait pouvoir, à l’aide d’un filtre magique ou d’une visionneuse interne, remonter le temps et se revoir, avant. Se souvenir de ce que nous pensions alors, de nos impressions, mais avec la prescience des événements à venir, afin de ne pas oublier certains détails que nous regretterons, plus tard, d’avoir négligés au profit de futilités qui occupaient nos esprits et nous semblaient, alors, de la plus haute importance – et que nous avons, depuis, évidemment oubliées.

« Paris-Briançon » de Philippe Besson réunit plusieurs personnages dans un train de nuit qui fait le trajet résumé en titre. Classique huis-clos littéraire, le train permet des rapprochements improbables entre des personnages a priori peu enclins à se parler grâce à la promiscuité des compartiments, le couloir où l’on vient s’accouder pour contempler le paysage, les toilettes devant lesquelles on attend… Il en va ainsi de ce vieux couple forcé de cohabiter avec une bande de jeunes un peu bruyants, ou de cette assistante de prod’ qui tape la discute avec un représentant de commerce bien lourdaud. On accède ainsi par bribes, comme entre deux portes, à l’intimité de ces passagers. Rien ne m’a autant touchée que l’histoire du jeune sportif qui prend conscience de son être refoulé grâce à ses échanges avec son compagnon de compartiment. Si la forme est classique, l’originalité tient à ce qu’on sait dès le départ que certains personnages vont mourir avant la fin du voyage (comme dans « Chronique d’une mort annoncée » de Garcia Marquez, sauf qu’on ne sait pas qui ni comment). La fin arrive et elle est tragique, mais l’écriture de Besson est telle qu’elle ne semble qu’effleurer la souffrance des êtres, elle passe d’un personnage à l’autre en un tournemain et paraît ne vouloir que démontrer l’absurdité des chassés-croisés humains à l’ombre de ce mastodonte qu’est le Hasard…

Alors le convoi s’ébranle dans la lenteur, comme s’il accomplissait un effort gigantesque pour s’arracher à ses amarres, les pylônes de béton défilent, et c’est le dehors, mais un dehors entre chien et loup, le jour est tombé, la nuit pas encore tout à fait arrivée. Le train laisse derrière lui la verrière métallique, gagne de la vitesse, croise un RER amenant son lot de banlieusards venus s’encanailler un vendredi soir et d’actifs qui auront quitté tard leurs bureaux. Surgissent les HLM parce qu’on franchit le boulevard périphérique, là où sont entassés tous ceux qui n’ont pas droit au cœur de la ville. Surgissent les façades taguées, les barrières d’isolation phonique, tandis que le ciel sombre est strié d’un entrelacs de caténaires. Après les entrepôts, c’est Ivry-sur-Seine. À quelques encablures mais pas assez près, le bois de Vincennes : les passagers n’en verront rien, ils devront se contenter d’imaginer sa présence. Vitry, Choisy, puis la forêt de Sénart, tapie dans l’obscurité qui gagne. Et ça y est, c’est la plaine, avec ici ou là des villages, on les devine aux loupiotes qui tremblent dans le lointain. Allez, c’est parti pour de bon, il n’y aura pas de retour en arrière. C’est trop tard.
Pourtant, personne ne pense encore à Briançon, en tout cas pas comme à quelque chose de concret, certains peut- être y pensent comme à une promesse. 

« La fille de son père » d’Anne Berest, Points, 2011, 146 pages

« Paris-Briançon » de Philippe Besson, Julliard, 2022, 208 pages

Je fais participer « La fille de son père » d’Anne Berest au challenge « les gravillons de l’hiver » (il fait bien moins de 200 pages, tandis que « Paris-Briançon » en fait malheureusement 8 de trop, grrr !)

« Mudwoman » et « La vie devant ses yeux »

Mon avis sur ces deux romans est un peu spécial, vu qu’il s’agit de mes « flops » de l’année. C’est-à-dire des romans qui me sont tombés des mains (ce ne sont pas les seuls…).

Mais après avoir publié mon avis sur Instagram, un commentaire m’a fait prendre conscience que j’avais mal compris « La vie devant ses yeux » de Laura Kasischke (forcément je n’avais pas lu la fin 🙃!)

Donc il faut garder en tête que j’ai in fine très mal lu ces deux bouquins !

Alors attention disclaimer : ceci n’est en rien un jugement négatif sur la qualité intrinsèque de ces œuvres mais mon avis bien subjectif de lectrice qui n’a pas pu les terminer, peut-être parce que c’était pas le bon moment, que j’étais fatiguée ou que j’ai papillonné et qu’à un moment j’ai été attirée par d’autres lectures, y a trop de choix, que voulez-vous ma brave dame, aujourd’hui on a la capacité de concentration d’un taon.

Et je ne dois pas être une bonne cliente de Joyce Carol Oates. À un moment donné, les flash-backs, le discours indirect libre en italique, les répétitions obsessionnelles en mode PTSD qui part en roue libre, ça me gonfle. En soi, l’histoire de « Mudwoman », cette petite fille qui a littéralement été extraite de la boue par un corbeau et un simple d’esprit, puis est devenue présidente d’université après être passée par la case de l’adoption est vraiment prenante. Cette femme qui vacille sous le poids des injonctions, des pressions de collègues jaloux et des remontées nauséabondes du passé, je peux m’y projeter. Mais trop de circonvolutions psychologiques me perdent. J’ai lâché au dernier tiers.

Le ravin débordait les jours de grosses pluies. Dans son eau frissonnante des nuages couraient comme des bribes de pensées.
Et de l’autre coté du ravin s’étendaient des terres marécageuses où se rassemblaient de nombreux oiseaux et les plus tapageurs de tous étaient les corbeaux.
De bon matin on était réveillé par des cris perçants et éraillés qui pénétraient votre sommeil comme des griffes déchirants du papier ou un tissu gaufré.

A priori je suis plus cliente de Laura Kasischke. Et sur le papier j’ai bien aimé cette histoire de femme, là encore rattrapée par un événement traumatique de son passé, livré par bribes de flash-back. Ça doit être un truc de romancière américaine ça, de disséquer une trajectoire de femme qui à un moment donné sort du cadre strictement normé de cette société puritaine, afin d’aller chercher bien profond dans les ressorts psychologiques d’une telle déviation. Kasischke excelle à restituer l’environnement sensoriel à partir duquel son personnage principal filtre toute expérience : un rayon de soleil, un banc de pâquerettes, la balancelle sous le porche, l’éclat de la piscine ou le moelleux d’une glace…

Diana, la quarantaine, à la vie si tranquille, ne semble être qu’une balle de squash qui rebondit sur les parois de ses sensations, alors qu’elle était autrefois cette adolescente belle et rebelle, vous savez, le genre de fille dont on dit qu’elle est « problématique » parce qu’elle couche trop, fume trop, boit trop. Mais un trauma l’a anesthésiée et elle s’est rangée, auprès d’un mari prof d’université bien plus âgé qu’elle et de leur petite fille. Or donc les remontées du passé, blablabla. Le problème avec ce genre d’écriture sensorielle, qui pousse très loin le moindre cheminement psychologique, c’est qu’elle peut vite devenir étouffante. Et puis à vrai dire, je ne me suis pas trop attachée au personnage de Diana. Contrairement à d’autres romans de l’autrice, j’y ai moins « cru ». Donc l’idée de départ est très bonne, le déploiement de l’univers mental et sensoriel du personnage est fait dans les règles de l’art, on sent qu’elle maîtrise à fond son style. Mais je n’ai pas été emballée et j’ai lâché 100 pages avant la fin…

D’une étape à une autre, jusqu’ à la quarantaine, on avait l’impression qu’une vie se terminait et qu’une autre prenait sa place. La puberté, la maturation, l’accouplement, le mariage, la grossesse, le bébé… et puis, après, toutes ses étapes se fondaient en un tout sans variété. La routine.La quarantaine. Comme un fleuve dans lequel on ne cessait de plonger le pied, pour découvrir qu’il ne changeait jamais.