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Dernière mise à jour :
05.09.2026
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Rubrique "Complexité de la notion de nature". Suite du billet N°5395
Extrait de Philosophie pour tous, Tome IX (en cours de rédaction), A.MENDIRI, Amazon
Prochain billet demain vendredi 14 août
Il peut apparaître artificiel d’opérer une distinction entre les notions de nature et de réalité. Pour le sens commun en effet la nature renvoie à tout ce qui est ou plus précisément à tout ce que l’homme n’a pas créé par la médiation de sa pensée et de ses instruments artificiels. Mais à vrai dire la nature ainsi définie correspond à la nature telle que nous la percevons par les moyens de nos cinq sens et que nous appréhendons quotidiennement dans notre effort d’adaptation à notre environnement. Or nous savons très bien que la réalité ne se réduit pas à ce que nous percevons. La réalité se pense que ce soit au niveau de l’art, de l’activité scientifique et encore davantage sur un plan métaphysique.
De ces trois domaines culturels que sont l’art, la science et la métaphysique, c’est à coup sûr l’activité artistique qui semble la moins éloignée de la nature telle que nous la percevons. Pourtant la fonction de l’art ne consiste pas à imiter ou à reproduire fidèlement la nature perçue. C’est notamment ce que Hegel met bien en évidence dans son ouvrage « Esthétique ». Il rappelle d’abord la conception aristotélicienne de l’art : « C’est un vieux précepte que l’art doit imiter la nature ; on la trouve déjà chez Aristote… D’après cette conception, le but essentiel de l’art consisterait dans l’imitation, autrement dit dans la reproduction habile d’objets tels qu’ils existent dans la nature, et la nécessité d’une pareille reproduction faite en conformité avec la nature serait une source de plaisirs ».
Pour Hegel, cette conception de l’art est non seulement sans intérêt mais qui plus son objectif est impossible à atteindre : « Cette répétition peut apparaître comme une occupation oiseuse et superflue, car quel besoin avons-nous de revoir dans des tableaux ou sur la scène des animaux, des paysages ou des évènements humains que nous connaissons déjà...On peut même dire que ces efforts inutiles se réduisent à un jeu présomptueux dont les résultats restent toujours inférieurs à ce que nous offre la nature. C’est que l’art, limité dans ses moyens d’expression, ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l’apparence de la réalité à un seul de nos sens...incapable de nous donner l’impression d’une réalité vivante...tout ce qu’il peut nous offrir, c’est une caricature de la vie ».
Quel but poursuit l’artiste imitant la nature ? Il veut à vrai dire « démontrer son habileté » technique. Mais cela devient vite une source d’ennui : « Il y a des portraits dont on dit assez spirituellement qu’ils sont ressemblants jusqu’à la nausée ». A cet égard, l’invention d’un instrument technique procure une joie plus grande car cela constitue une véritable création et non une simple imitation.
D’ailleurs ce qui nous réjouit c’est plutôt lorsque la nature semble imiter le monde humain : « Le chant du rossignol nous réjouit naturellement parce que nous entendons un animal, dans son inconscience naturelle, émettre des sons qui ressemblent à l’expression de sentiments humains ». Comme le proclame Matisse« Créer, c’est le propre de l’artiste ; où il n’y a pas création, l’art n’existe pas. C’est ainsi que pour l’artiste, la création commence à la vision. Voir, c’est déjà une opération créatrice, ce qui exige un effort. Tout ce que nous voyons, dans la vie courante, subit plus ou moins la déformation qu’engendrent les habitudes acquises, et le fait est peut-être plus sensible en une époque comme la nôtre, où cinéma, publicité et magazines nous imposent quotidiennement un flot d’images toutes faites, qui sont un peu, dans l’ordre de la vision, ce qu’est le préjugé dans l’ordre de l’intelligence. L’effort nécessaire pour s’en dégager exige une sorte de courage ; et ce courage est indispensable à l’artiste qui doit voir toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois. Il faut voir toute la vie comme lorsqu’on était enfant... ». Bref, l’œuvre d’art ne réside pas dans une imitation, mais dans l’expression d’une âme et de ses émotions face à la nature perçue.
Ce qui est vrai pour l’art l’est encore de manière plus marquée pour la science et en particulier la physique. Car dans ce domaine, la véritable réalité échappe complètement à nos sens et demeure donc étrangère à la nature telle que nous la percevons. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord parce comme l’affirme Galilée dès le XVII° siècle, nous ne pouvons comprendre l’Univers si « nous n’apprenons pas d’abord à connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. Il est écrit en langage mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles, et d’autres figures géométriques sans l’intermédiaire desquelles il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot ».
Cela entraîne notamment que toutes les qualités sensibles, les couleurs, les sons, les odeurs etc. se voient exclues de l’activité scientifique et rationnelle. Car ces aspects de la réalité perçue relèvent de l’ordre de l’irrationnel, non au sens de ce qui est contraire à la raison à l’image par exemple d’une superstition, mais comme ce qui est étranger à la raison, comme en atteste notre incapacité à permettre à un aveugle de naissance de se représenter une couleur à l’aide du langage ou du raisonnement.
De plus, les conclusions de l’activité scientifique vont souvent à l’encontre de ce que nous observons ordinairement et par là-même contredisent le simple bon sens que nous utilisons dans nos rapports habituels avec la nature perçue et dans le cadre de la vie pratique. C’est à l’aide d’une expérience de pensée que Galilée a pu établir la loi de la chute des corps. Si nous en tenons à l’observation empirique, nous constatons que les corps lourds tombent plus vite que les corps légers. Or Galilée fait l’expérience de pensée suivante : relions un corps lourd et un corps léger par une ficelle par exemple. Le tout devrait tomber plus vite parce que plus lourd. Mais en même temps, le lien fait parachute et retarde la chute. Bref le tout tombe plus vite et moins vite. Pour surmonter cette contradiction, Galilée en conclut que tous les corps tombent à la même vitesse dans le vide, dont l’existence à l’époque était contestée, et c’est la résistance de l’air qui explique que les corps lourds et les corps légers ne tombent pas à la même vitesse.
Ainsi, pour bien comprendre le fonctionnement de la nature perçue, il faut souvent penser contre ce que nos sens semblent nous enseigner. Mais cette réalité dévoilée par les théories scientifiques exprime-t-elle la réalité telle qu’elle est ? Sûrement pas. Deux arguments peuvent être avancés en la matière. Karl Popper « conçoit les théories scientifiques comme autant d’inventions humaines- comme des filets créés par nous et destinés à capturer le monde...mais elles ne doivent pas être confondues avec une représentation complète de tous les aspects du monde réel ». Il nous faut donc créer « des filets qui sont de mieux en mieux adaptés à la tâche d’attraper nos poissons, à savoir le monde réel »
De plus, nous ne possédons aucun moyen pour contrôler si nos théories nous proposent seulement une interprétation humaine de la réalité ou bien la réalité elle-même. C’est ce que Einstein rappelle dans «L’évolution des idées en physique » : « Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme du réel ».
Cependant, il faut bien qu’il existe au moins une relation analogique entre nos théories et le réel, sinon l’efficacité théorique et pratique de celles-ci demeurerait incompréhensible. A ce propos, Bernard d’Espagnat propose la notion de « réel voilé » : « Cette notion, pour moi capitale, de réel voilé, il me semble qu’on la saisit mieux si l’on a présente à l’esprit une analogie ...consistant à comparer le réel en soi – ou réalité indépendante – à un concert, tandis que la réalité empirique – l’ensemble des phénomènes – est comparée à un enregistrement sur disque ou sur cassette de ce concert. Il est indéniable que la structure du disque n’est pas indépendante de celle du concert. Il est clair cependant que la première...n’est pas purement et simplement identifiable à la seconde.... Aussi y aurait-il évidente absurdité à prétendre que concert et disque constituent une seule et même chose ».
Enfin, rappelons qu’en microphysique, dans l’ordre de l’infiniment petit, la représentation que nous pouvons nous faire de la réalité n’est pas comme le dit E. Klein, une sténographie de celle-ci puisque l’observation modifie les phénomènes observés. C’est ainsi qu’une onde enferme des états superposés, par exemple de multiples positions possibles dans l’espace et que l’opération de mesure fait émerger une de ces positions, le « choix » de celle-ci s’avérant totalement indéterminé.
Comme on le voit la réalité que nous offre la science, incomplète, de nature analogique est bien éloignée de la nature perçue. Cela s’avère encore plus vrai sur un plan métaphysique et religieux. C’est ainsi que Spinoza sur le plan métaphysique identifie Dieu et la nature : « Par gouvernement de Dieu, j'entends l'ordre fixe et immuable de la nature, ou l'enchaînement des choses naturelles. Car nous avons montré... que les lois universelles de la nature, par [lesquelles] tout se fait et tout se détermine, ne sont rien autre chose que les éternels décrets de Dieu, qui sont des vérités éternelles et enveloppent toujours l'absolue nécessité. Par conséquent, dire que tout se fait par les lois de la nature ou par le décret et le gouvernement de Dieu, c'est dire exactement la même chose. » (Traité Théologico-politique).
Pour sa part J. Stuart Mill (XIX° siècle) dans « Nature » rappelle ce qui distingue un monothéisme comme le christianisme et le déisme sur le plan moralLes stoïciens et les épicuriens... s'accordaient sur un point : ils se considéraient les uns et les autres comme tenus de prouver que leurs préceptes étaient les prescriptions mêmes de la nature. .. La théologie chrétienne à l'apogée de son empire s'opposa... à une philosophie qui faisait de la nature le critérium de la morale, parce que selon la croyance de la plupart... l'homme est mauvais de sa nature. Par suite de la réaction que cette doctrine provoqua, les moralistes déistes furent unanimes à proclamer la divinité de la nature, et à considérer ses prétendues prescriptions comme une règle d'action à laquelle il fallait obéir. Un appel à ce prétendu critérium tel est l'élément principal des idées et des sentiments mis en vogue par Rousseau, qui ont pénétré si profondément dans la pensée moderne ».
Mais si, pour la pensée biblique, la réalité ultime se voit distincte de la création et donc de la nature vécue, cette réalité demeure un mystère inaccessible à l’intelligence humaine. Car celle-ci est finie, limitée alors que la réalité ultime ou Dieu relève de l’infini. C’est pour cela que Moïse la désigne par un tétragramme imprononçable, YHWH., c’est-à-dire « Je suis ou je suis celui qui est ou encore celui qui devient ce qu’il est » selon le théologien Hans Küng. Néanmoins la création se déploie forcément au sein de cette réalité infinie, car rien ne saurait exister en-dehors d’elle. A ce titre l’univers intérieur de l’homme se voit habité par sa présence.
Cependant certains comme Nietzsche doute de l’existence de cette réalité ultime. Il n’y a que des perspectives sur le monde, une infinité de perspectives propres à chaque être vivant et aucune n’incarne une vérité. Tel est le sens de sa célèbre formule « Dieu est mort ». Cela signifie qu’il n’y a aucune vérité qu’elle soit métaphysique, morale, politique, scientifique, aucun point de vue absolu, aucun point de vue qui incarnerait un sens transcendant et vrai. La nature et la réalité se confondent au sein d’ une immanence absolue et dans un désert de sens.