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11/01/2011

Jason Kahn, Günter Müller & Christian Wolfarth :: Limmat

C’est la douzième fois que les noms de Jason Kahn (synthétiseur analogique) et Günter Müller (iPods, électronique) se retrouvent associés sur un disque. Avec un tel passif, autant dire que l’on est en terrain connu et que l’on s’attend, une fois encore, à flotter dans les limbes brumeux d’un éther frémissant. Le très beau jeu de Christian Wolfarth vient pourtant modifier l’équation en apportant des percussions acoustiques bien choisies dont le grain se mêle délicatement aux textures de ses partenaires et dont les rythmes souterrains ajoutent, par endroits, de la couleur aux nuances de gris. Après Drumming en 2005, le trio reprend du service et nous livre une suite de trois pièces électroacoustiques qui puise son nom dans une rivière suisse. Les analogies ne manquent pas entre le cours d’eau et le flux ininterrompu d’alluvions transportés par la musique : une sensation paradoxale d’écoulement et d’immobilité, une surface apparemment lisse sous laquelle on distingue des tourbillons au fur et à mesure que l’on s’en approche, des reflets changeants qui rendent la contemplation fascinante. La clarté de l’enregistrement bénéficie aux nombreux détails qui sont drainés par le courant et ne demeurent jamais figés. Les textures sont également beaucoup moins douceâtres que celles auxquelles nous ont habitué certains travaux de Kahn et Müller. Plus variées, plus imprévisibles aussi grâce aux peaux frottées, aux résonances assourdies du cuivre et de l’étain qui viennent contrebalancer les picotements électroniques, s’appuyer sur les mouvements d’air chaud, donnant du volume et de la substance à l’ensemble sans jamais le surcharger.

~jcg

un CD paru chez Mikroton (mikroton cd 7) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Jason Kahn, Günter Müller et Mikroton

10/01/2011

Compilation :: Klingt.org - 10 Jahre Bessere Farben

Une décennie de bons et loyaux services, c’est ce que peut légitimement célébrer, en 2010, Klingt, une remarquable plateforme internet fédérant une communauté musicale aux contours perméables. Dépassant largement son épicentre viennois, les secousses de cette activité rayonnent ici en 44 trajectoires et autant d’expérimentations tous azimuts.

Klingt.org, c’est ce qu’il faut taper dans la barre de votre explorateur internet pour entrer dans l’environnement conçu par Dieter Kovačič (alias dieb13) et découvrir des dizaines d’artistes et de projets qui ont leur site hébergé sous cette bannière cosmopolite. Pour un premier aperçu, on ne saurait trop vous conseiller d’aller jeter une oreille du côté du jokebux (sic) qui propose une invraisemblable quantité de morceaux à écouter sur place ou à télécharger. Pour ceux que ça intéresse, deux logiciels open source de traitement du son sont également disponibles : ppooll (anciennement lloopp) et kluppe. A propos de cette communauté protéiforme, Burkhard Stangl parle d’une « atmosphère de café viennois virtuel, un endroit où il fait bon traîner, où l’on peut trouver la paix et la tranquillité si l’on veut, où l’on peut parler à son voisin ou discuter avec l’hôte du lieu qui offre conseils pratiques et support technique pour toutes difficultés numériques ».

Deux CD bien remplis regroupent l’essentiel des artistes liés de près ou de loin au collectif. Apparaissant l’une et l’autre à plusieurs reprises, Billy Roisz (dispositifs vidéo audibles) et Angélica Castelló (enregistreur, électronique) unissent leurs forces dans le duo cilantro pour une pièce dominée par le feedback agressif des machines. Christof Kurzmann a également ses entrées et survole l’Amérique latine en 180 secondes et trois rencontres avec Fernando Perales (Argentine), Toto Alvarez (Chili) ou Gustavo H. Serpa (Brésil) le long d'une suite pleine d’échardes, qui va d’effleurements en collisions. Kurzmann donne également de la voix au sein du quartet pop The Magic I.D. pour un étrange télescopage avec le timbre de Margareth Kammerer et une relecture de quelques classiques. A grand renfort de platines et d’électronique, dieb13 évolue dans un registre plutôt abrasif qu’il soit en solo, en compagnie de Martin Siewert ou remplissant le quota non suédois du combo Swedish Azz. Un attirail similaire est employé par eRikm pour sa « Botelo de Klein » qui se veut une surface fermée, sans bords et non orientable et qui séduit par sa dynamique d’aplats de textures aux variations abruptes. Autre temps fort, la pièce de Kazuhisa Uchihashi demeure une énigme en passant d’une frénésie platinistique à une réverbération quasi-statique alors que son auteur n’est crédité que d’une guitare.

Au jeu des mystifications, on retiendra aussi Los Glissandinos (Kai Fagaschinski à la clarinette et Klaus Filip aux ondes sinus) qui, avec « Pop », restent à bonne garde de cet intitulé et déploient des fréquences implacables dans lesquelles s’infiltrent de délicates coulées instrumentales. La clarinette est approchée très différemment par Ernst Reitermaier qui, par un système de boucles, construit un drone suave et vacillant. Une démarche pas très éloignée de celle de Boris Hauf qui, à partir de saxophones, produit une polyphonie haut-perchée qu’il n’hésite pas à parasiter par un surprenant interlude. Aux antipodes du continuum chaleureux, on se tournera volontiers vers le dévastateur « Assembling the Forgotten Gate to Hell at Ibiza Beach (Postmortem Happy End Remix) » du duo K&K (Manuel Knapp et Peter Kutin) qui lorgne vers le laptop bien corrosif façon Mego des premières heures, avec torture de microprocesseurs et grands mouvements symphoniques en toile de fond. On signalera enfin la présence notable du « nimb#46 » de Toshimaru Nakamura qui allonge ici sa série de constructions très pointues à la no-input mixing board.

Avec plus de 2h30 de détournements divers, d’électronique paysagiste, d’improvisations transfrontalières, de jazz émancipé, de chansons fracturées, de lounge music insidieuse, d’isolationisme glacial ou d’impromptus soignant leur degré de décalage, il va sans dire que cette compilation ratisse large. Elle redonne aussi un coup de vernis sur les couleurs bariolées de ce refuge pour musiques sans œillères que représente Klingt, soulignant ses contrastes et mettant en relief ses constituants disparates qui coexistent en bonne intelligence et revendiquent une pluralité salutaire.

~jcg

un double CD paru chez Mikroton (mikroton cd 5/6) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Christof Kurzmann, Toshimaru Nakamura et Mikroton

29/06/2010

Mikroton :: nouveau repaire pour minimalisme électroacoustique

Plus d’un an après son apparition dans la constellation des labels consacrés à l’electronica expérimentale, Mikroton semble plutôt bien se porter si l’on en croit la liste de ses parutions envisagées, presque aussi longue que son catalogue déjà existant. L’occasion de revenir brièvement sur les quatre premiers titres.

Seul et même (?) homme aux manettes du label moscovite, Kurt Liedwart/Vlad Kudryavtsev entretient manifestement des liens privilégiés avec certaines figures de l’improvisation électroacoustique européenne, du côté de Vienne (Christof Kurzmann, Werner Dafeldecker) comme de la Suisse alémanique (Günter Müller, Jason Kahn). En effet, impossible à ce jour de trouver le moindre disque chez Mikroton qui ne fasse pas appel à l’un de ces quatre-là. Du coup, l’orientation artistique du label s’inscrit dans la continuité de celle de For4Ears ou Charhizma, la diversité en moins à ce stade encore précoce de l’éclosion.

Parue en avril 2009, la première référence est signée Günter Müller qui, avec Cym_Bowl, réalise son quatrième disque solo. Percussionniste à la base, il emploie sur chacune des quatre pièces de l’album une unique source sonore : cymbale ou bol chantant (d’où le titre), qui, au final, se retrouve tellement altérée qu’elle en est absolument méconnaissable. Les qualités timbrales des instruments sont exploitées, transformées, amplifiées par un traitement numérique qui en décuple la puissance et en lisse les aspérités. Impassible et obstiné sans jamais être intrusif, l’environnement sonore forme le plus souvent une immense réverbération constituée de nombreuses fréquences qui évoluent très doucement et dont les interactions pulsatiles évoquent à l’occasion les saccades des pales d’un hélicoptère survolant les dunes d’un désert. On retiendra surtout « Third Cym » où une basse vrombissante maintient en effervescence une myriade d’événements infinitésimaux qui viennent buller à la surface et « Bowl » qui, tout en restant méditatif, offre comparativement une plus grande diversité d’atmosphères et une substance plus versatile. Enfin, bien que Müller utilise lui-même l’iPod dans son dispositif électronique, on ne saurait trop en décourager l’usage pour écouter sa musique tant celle-ci sollicite les basses fréquences et repose sur une perception spatiale du son.

Après plusieurs années passées à Berlin, c’est à Buenos Aires que réside à présent Christof Kurzmann dont les accointances latino-américaines étaient déjà mises à jour sur l’album Neuschnee enregistré en partie au Chili et au Pérou. C’est aussi dans la capitale argentine que cette session a été capturée, réunissant Kurzmann et trois improvisateurs locaux : le prolifique et éclectique Alan Courtis (violon bricolé maison, micro contact, bandes, mp3), Pablo Reche (minidisc, iPod, processeur d’effets numériques, synthétiseur) et Jaime Genovart (enregistrement, synthétiseur) ; tous les trois semblant appartenir au comité d’accueil officiel lorsqu’une sommité étrangère fait escale, qu’il s’agisse de Zbigniew Karkowski ou de Günter Müller. On se laisse porter sans difficulté dans cette lente dérive au cœur de la moiteur tropicale où l’air miroitant est transpercé de nombreux signaux : bruissements dans les herbes hautes, tintements cristallins, lointaines rumeurs saisies par hasard, émanations immatérielles. On baigne dans une vapeur sédative dans laquelle la clarinette mélancolique de Kurzmann vient parfois s’immiscer, chargée d’une affectivité qui contraste avec les ambiances abstraites dominantes. Ce principe est mis à l’œuvre au cours de l’engageant « Uranio Agreste » et adoucit d’autant la confusion qui s’installe progressivement. Décidemment adepte du décalage sans complexe, Kurzmann va jusqu'à pousser la chansonnette en puisant dans le grand songbook mondial, une habitude dont il ne semble plus se départir depuis les deux premiers disques de la division ErstPop. Cette fois-ci, c’est une improbable reprise du « As Tears Go By » des Stones à laquelle on a droit en arrière-plan de « Berillio », qui, avec ses braiements et son feedback dissonant, est probablement le titre le plus singulier de Palmar Zähler.

Il y a une certaine idée d’enfouissement et de désintégration dans la musique de Jason Kahn (synthétiseur, percussion) comme dans celle d’Asher (enregistrements et lecteurs) ; leur rapprochement apparaît donc dans l’ordre le plus normal des choses. Après Vista, fruit d’une collaboration à distance, Planes documente la toute première rencontre en chair et en os des deux artistes sonores, dans une galerie de Boston en 2008. D’un grand dépouillement comme on pouvait l’attendre, ce disque regorge néanmoins de détails discernables à travers les expirations transparentes et le souffle discret des dispositifs analogiques : field recordings de cour d’école ou percussions brièvement effleurées. Au-delà de ces quelques sonorités révélatrices de leur auteur, les univers se confondent en une matière diffuse, insaisissable et changeante. Une atmosphère qui s’entretient avec incertitude, à la manière d’un tapis de braises caressé par le vent et où, même rougissant par accès, les charbons ne sauraient produire de flamme, voués qu’ils sont à une extinction lente et inéluctable.

Werner Dafeldecker (électronique, contrebasse) et Christof Kurzmann (logiciel lloopp, clarinette) ont manifestement de la suite dans les idées. Après un disque orange en 1999 et un vert en 2003, la déclinaison du spectre de la lumière se poursuit avec ce nouvel opus, violet, dont le design est rigoureusement identique à celui des précédents. Comme à l’accoutumée, d’autres musiciens viennent se joindre au duo : ici John Tilbury (piano) et Stevie Wishart (vielle à roue). Ah la vielle à roue, ce vénérable instrument qui semble prédestiné à la musique éternelle et qui, entre les mains de Keiji Haino ou celles de Yann Gourdon, produit parfois des miracles... Cependant, un timbre âpre et un contrôle limité du volume sonore ne sont pas forcément des atouts dans un contexte d’improvisation collective où des sonorités plus dissimulées sont à entendre. C’est assurément le point faible de cet enregistrement qui, parfois, est un peu trop sous l’emprise de la vielliste britannique qui n’hésite pas non plus à déployer un jeu considérablement plus expansif que celui de ses partenaires. A l’opposé, le doigté plein de retenue Tilbury prend la forme d’ornements délicats et laisse toute la place aux discrets gargouillements électroniques et autres interventions instrumentales non invasives. On s’étonne ponctuellement de la tournure prise par les événements, notamment au début de « Wien 5 » où la répétition de courts motifs par la clarinette et la vielle a presque des allures de transe digne des Masters Musicians of Jajouka. Un disque pétri de bonnes intentions mais dont peu parviennent à se concrétiser en raison d’un rapport de forces souvent inégal.

~ jcg

Günter Müller :: Cym_Bowl
Alan Courtis, Jaime Genovart Christof Kurzmann, Pable Reche :: Palmar Zähler
Jason Kahn & Asher :: Planes
Werner Dafeldecker, Christof Kurzmann, John Tilbury, Stevie Wishart :: s/t

quatre CD parus chez Mikroton (mikroton cd 1-4); distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Werner Dafeldecker, Jason Kahn, Christof Kurzmann, Günter Müller, John Tilbury et Mikroton