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18/01/2011

X_Brane :: Penche Un Peu Vers L’Angle

Y aurait-il une allusion cosmologique cachée derrière X_Brane ? Un X comme autant de dimensions ? Un clin d’œil à la théorie des cordes dans la guitare électrique de Jean-Sébastien Mariage ? Une énergie sous forme de tension qui se dissimulerait au cœur du jeu de Bertrand Gauguet (saxophones alto et soprano) ? Une relation particulière à l’espace chez Mathias Pontevia qui tient absolument à qualifier sa batterie d’horizontale ? A tenter d’expliquer l’univers à travers la musique du trio, on risque bien d’aller nulle part. La géométrie biscornue de ces improvisations ne donne aucun éclairage non plus sur leurs intentions. Tout juste décèle-t-on de vagues mouvements qui, tour à tour, étendent des projections qui se neutralisent, décrivent des cercles concentriques ou creusent le sol tout en restant sur place. Chacun organise sa zone de confort là où il se trouve, fait son nid, tord des brindilles et farfouille dans les feuillages. Gauguet taille quelques silex avec patience, souffle méticuleusement sur des braises, Pontevia polit avec application la surface de sa caisse claire en y frottant une cymbale, crée un soubassement textural et consolide discrètement l’édifice à coups de mailloche. Marquant son territoire en s’appuyant sur l’amplification, Mariage fouine dans les recoins de son instrument et en extrait quelques bredouillements, épanchements fugitifs à l’archet et même, sacrilège, des accords. Avec une certaine nonchalance, les propositions s’éparpillent et suivent des destins divers ; certaines s’éteignent à petit feu tandis que d’autres font l’objet de surenchère. Parfois, au bruit du danger, tout s’arrête mais jamais pour bien longtemps car le vide semble encore plus redouté que le chaos. A nouveau, les lignes s’étirent, se déplient à leur rythme, craquent, murmurent, toussotent (ah non, ça c’est des gens du public !) et participent à une lente dérive giratoire qui ne transportera sans doute pas l’auditeur vers des rives nouvelles mais ne lui fera pas regretter l’embarquement pour autant.

~jcg

un CD paru chez Amor Fati (FATUM 019) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Bertrand Gauguet et Amor Fati

16/01/2011

Quelques Cercles #1 :: Lê Quan Ninh

Un solo de Lê Quan Ninh est toujours une expérience unique, instant précieux chargé de solennité autant qu’art en mouvement. A chaque nouvelle performance, l’exaltation est étrangement intacte même si c’est sensiblement la même batterie d’ustensiles qu’il manie depuis au moins quinze ans : la même membrane qu’il écorche au moyen de tiges métalliques, les mêmes cymbales qu’il anime de son souffle, les mêmes pommes de pin qu’il malaxe sur le corps de sa grosse caisse, les mêmes tirants qu’il érafle d’un galet, les mêmes bols qu’il fait frémir (et l’auditeur avec). Une musique qui résonne avec les éléments, tantôt minérale, tantôt aqueuse, qui multiplie les prodiges sans exhibitionnisme, qui se régénère imperceptiblement et qui prend tout son sens dans l’acte qui lui donne vie.

Le 16 janvier 2011, le percussionniste inaugurait la saison de concerts organisés à Lyon par l’association Quelques Cercles qui n’a manifestement pas vocation à faire des ronds dans l’eau. Preuve en est leur belle programmation présentant, une fois par mois, une « petite formation acoustique » (solo ou duo) de musique improvisée ou écrite. Au passage, on notera que cette série d’événements respecte la parité hommes-femmes infiniment plus que n’importe quel conseil d’administration, ce dont on ne se plaindra pas.

~jcg

PS : pour ceux qui souhaiteraient découvrir le travail de Lê Quan Ninh, un très grand nombre de documents audio et vidéo sont en ligne sur son site. Un solo plutôt bien filmé lors de l’édition 2005 du festival Traces of Rhythm (Tilburg, NL) pourra servir d’introduction.

17/12/2010

Benjamin Bondonneau & Daunik Lazro :: L’Arbre Ouvert

Portraits picturaux et sonores d’arbres de Dordogne : tel est le sous-titre de ce projet envisagé comme une exposition itinérante. Si celle-ci n’a pas fait halte près de chez vous, voici une nouvelle opportunité d’y jeter un œil et une oreille grâce à un livre-disque confectionné avec passion.

Le moins que l’on puisse dire est que Benjamin Bondonneau, clarinettiste et plasticien de son état, est attaché à son terroir. Après avoir longé la Dordogne du Puy de Sancy à l’estuaire de la Gironde en compagnie de Fabrice Charles, après avoir investi les cavités rocheuses préhistoriques de la région avec le quatuor Cassini, il revient avec une proposition plus que jamais enracinée dans le paysage local et ses quelques 400 000 hectares d’étendues boisées. Pour ces explorations arboricoles, Bondonneau s’associe à Daunik Lazro ; un partenariat préparé par le disque Humus (décidément on tient une thématique !) qui réunissait les deux souffleurs en 2008.

L’Arbre Ouvert est un objet sonore et visuel. Sonore par sa suite de pièces où dialoguent clarinettes et saxophone baryton, trompes et tuyaux, chants d’oiseaux et parole d’hommes. Visuel par son luxueux livret où une trentaine d’œuvres sont reproduites : acrylique sur différents supports, traces d’arbres éclatées, recomposées en filets, en fagots, ocres comme un sol ferrugineux, verts comme le feuillage d’un chêne, noirs comme la truffe du Périgord.

La composante musicale est organisée en séquence très précise où des mouvements clairs et contrastés sont entrecoupés de courts interludes virevoltant souvent dans les aigus et étourdissant l’auditeur dans une vigueur polyphonique. Les lieux d’enregistrements sont multiples : dans les forêts de Dordogne assurément mais aussi, semble t’il, au cœur d’une scierie, non loin d’une bergerie ou à la chaleur de l’âtre. L’instrument s’immisce avec modestie dans l’environnement naturel ou humanisé, en temps réel ou en seconde intention : rien n’est certain. Improvisations et field recordings se télescopent plus d’une fois dans un montage audio soigné, parfois un peu trop, notamment lorsqu’il se laisse aller à la citation superflue (en toute circonstance, dix secondes de Charles Trenet, c’est dix secondes de trop). Ces quelques éparpillements traduisent peut être un besoin de s’élancer dans plusieurs directions simultanément, ce qui n’est pas sans évoquer le sujet même d’investigation. « Comme il se contorsionne l'arbre, comme il va dans tous les sens, tout en restant immobile ! » disait Supervielle qui se retrouve remercié dans les notes d’accompagnement.

Le jeu fait la part belle aux textures : ruminations terriennes, expirations rauques sorties d’on ne sait quel tronc évidé, sifflements tenant du traité d’ornithologie, silence précédant l’orage. Il explore aussi une variété de rythmes comme lorsque la soufflerie des machines-outils se confond avec celle des instruments (« On abat un grand arbre ») ou lorsque des percussions imperturbables se mêlent au ruissellement de la pluie et à d’hypnotiques tremblements pour lorgner du côté des transes africaines (« Dans la forêt sans heures »). Sur le très beau morceau final, la nature respire calmement, le timbre, en cri étouffé, se fait déchirant puis devient grave, le crépuscule est tout proche, fermant avec solennité une marche qui, à son terme, s’affranchit de toute frontière.

~ jcg

un CD + livre paru chez Le Châtaigner Bleu (CASTA 01) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Daunik Lazro

20/09/2010

Another Timbre :: Duos with Brass

Rarement a-t-on vu un label consacré à la musique improvisée se développer avec autant de rapidité et de détermination qu’Another Timbre. En à peine trois ans d’existence, le label de Sheffield compte déjà une quarantaine de parutions à son actif et pas des moindres. A tel point qu’en 2010, les enregistrements nous parviennent par série de quatre, regroupés selon l’appareillage mis en œuvre. Après le piano et la guitare, c’est au tour des cuivres d’être mis en exergue, accouplés à un autre instrument dans autant de duos passionnants.

Les lecteurs familiers de ces pages connaissent sans doute le catalogue d’Another Timbre sur le bout des doigts et savent déjà qu’il s’agit d’une perle rare tant l’impressionnante productivité du label se conjugue avec un très haut standard de qualité (un doublé que l’on ne rencontre pas si souvent de nos jours). Derrière tout ça, il y a un homme, Simon Reynell, qui promène ses micros un peu partout où le porte son instinct, lequel semble le guider invariablement vers les performances improvisées les plus remarquables. Il n’est pas inutile de préciser que Reynell vient du documentaire télévisé où, en tant que preneur de son, il a non seulement acquis une expertise technique mais aussi une capacité d’écoute, une position de retrait par rapport à son sujet afin de lui laisser le champ libre. On peut même se demander si ces vertus ne sont pas davantage sollicitées par la capture de sonorités exigeantes que par les programmes de la BBC, mais c’est là un tout autre débat... Ce qui importe ici ce sont ces quatre enregistrements où tuba, trompette ou trombone s’associe à un autre instrument dans des rencontres jusqu'à présent inédites sur disque et qui, bien sûr, méritent le détour.

C’est à Arezzo, en Toscane, que le boss d’Another Timbre est allé enregistrer la collaboration entre Roberto Fabbriciani, natif de la ville, et Robin Hayward, citoyen britannique mais berlinois d’adoption. Le premier est reconnu dans le monde de la musique contemporaine comme un flûtiste majeur ayant étendu les possibilités de son instrument : on lui doit notamment l’invention de la flûte hyperbasse, aussi unique qu’imposante avec ses douze mètres de tubage et ses deux octaves en dessous de la flûte contrebasse ! Le second est un improvisateur aguerri qui approche le tuba avec la plus grande minutie et utilise, pour cet enregistrement, une version microtonale récemment développée. Travaillant avec une nouvelle incarnation de son instrument (Hayward) ou franchissant le pas de l’improvisation (Fabbriciani), les deux musiciens abandonnent en partie leurs habitudes et explorent de nouvelles étendues. On croit d’ailleurs ressentir comme une tension des premières fois, une gravité devant l’inconnu. Le lieu de la rencontre, la basilique San Domenico, renforce aussi peut être son caractère solennel par sa dimension et son acoustique réverbérante. Presque anxieusement, les volumineuses machines sonores produisent des timbres qui s’étirent avec lenteur et dont la richesse se nourrit de la vibration du métal et de l’écho renvoyé par la pierre. La texture l’emporte aisément sur la structure et il faut souvent être très attentif pour parvenir à saisir des fréquences extrêmement basses, au seuil du spectre discernable par l’oreille humaine. Une pesanteur impalpable se fait jour, quelque peu intimidante, comme une entité gigantesque que l’on ne parvient jamais à appréhender dans sa globalité et d’où émane un sentiment de puissance confinée à l’état de latence. C’est un peu comme se retrouver face à une carcasse de baleine encore animée de mouvements et dont les intentions sont difficiles à interpréter, comme assister à cette longue agonie dont les rares soubresauts ne manquent pas de pétrifier mais dont l’issue ne laisse planer aucun doute. Deux titres sur les cinq offrent un semblant de rupture avec l’austérité générale : « Riflessione » et « Colori de Cimabue », une référence au maître italien dont un fameux crucifix trône dans la basilique San Domenico. Ici la palette devient plus vaste, les sonorités plus diverses, on décèlerait presque une ébauche narrative et, en tout cas, on se laisse happer irrésistiblement par une masse sonore qui se pare de fabuleux reflets. Les grondements sourds occupent à nouveau l’espace sur l'ultime morceau qui retourne aux préoccupations initiales et conclut ce disque radical, sans doute davantage admirable que séduisant, mais qui n’en demeure pas moins important voire même peut être historique.

A.D. sont les initiales d’Angharad Davies (violon) et d’Axel Dörner (trompette) qui forment ce duo que l’on jurerait avoir déjà entendu, mais pourtant non. Il faut dire que l’axe Londres-Berlin, fertile depuis toujours dans l’univers des musiques improvisées, a tellement enfanté d’alliances subtiles et complémentaires que celle-ci aurait tout à fait pu se produire il y a cinq ans. En réalité, cette rencontre a été enregistrée en décembre 2008 et la musique qui en découle se révèle parfaitement exemplaire des esthétiques chevauchantes des deux improvisateurs. L’éclat et la luxuriance des instruments sont délibérément mis de côté au profit d’explorations plus intérieures mais qui gardent la tête froide et les idées claires. Faisant preuve d’une technicité toujours aussi impressionnante, Dörner se concentre sur de minuscules compartiments et souffle, siffle, salive, soupire, susurre avec une rigueur qui jamais ne se relâche. Davies, quant à elle, exploite également, une à une, des surfaces réduites de son instrument, frôlant les cordes pour produire des tonalités qui flirtent avec les ultrasons, travaillant avec obstination des textures qui, bien que fragiles, ne fléchissent à aucun moment. La complicité est là et quand l’un des musiciens semble s’être ancré sur un point, qu’il tourne autour d’un motif, l’autre le rejoint souvent par un procédé d’imitation ou, à l’inverse, de contre-pied. De cette session, on retiendra plus particulièrement le « Stück Dau », recroquevillé dans le silence au début puis qui se déplie magnifiquement, traçant, au milieu de nulle part, un chemin engageant qui finit au milieu d’un festival particulaire où les vibrations des orbitales atomiques sont comme rendues audibles. Paradoxalement conventionnel (au vu des « codes » du genre), cette performance, virtuose dans sa sobriété, rayonne avant tout par sa finesse et sa limpidité.

Difficile de savoir si Giles U. est un clin d’œil au dissident thaïlandais accusé de crime de lèse-majesté et actuellement en exil au Royaume-Uni. En tout cas, aucun contenu politique n’est discernable chez Carl Ludwig Hübsch et Christoph Schiller qui n’arborent pas la moindre chemise rouge sur la photo visible au dos de la pochette de leur disque. Tuba oblige (c’est Hübsch qui en joue), les premières secondes rappellent immanquablement Nella Basilica avant que cette ressemblance superficielle ne se dissipe très vite. Au souffle rauque et au barrage de particules provenant du cuivre corpulent viennent se mêler une variété de sonorités sorties de l’épinette de Schiller. Eh oui, l’épinette : relativement méconnue, cette version miniature du clavecin est rarement entendue dans un contexte d’improvisation ou même dans n’importe quel autre. On est d’autant plus intrigué par ces surfaces frottées, heurtées, cordes pincées, caressées par un aimant électromagnétique et/ou dont la vibration est altérée par différentes préparations. Très actif, le duo part dans de nombreuses directions et envisage différents modes d’interaction. Rien n’est impossible : douche froide, picotement d’insecte, percussions sur métal, rythme faussement répétitif qui se démantèle graduellement, bottleneck et morceau de polystyrène employés comme accessoires de ce qu’il conviendrait alors d'appeler une slide spinet (!), brisures d’une fraction de seconde ou ruissellements torrentiels. Les superpositions de matières se succèdent en permanence dans un emballement plein de vigueur qui, pas gêné son instrumentation atypique, trouve légitimement sa place dans les dernières ramifications de l’arbre généalogique de la free music européenne.

Deux jeunes improvisateurs français (cocorico !) sont réunis sur le quatrième et dernier disque de la série. On avait découvert Olivier Toulemonde (objets acoustiques) dans un trio avec Michel Doneda et Nicolas Desmarcheliers ; on le retrouve ici en compagnie de Mathias Forge, tromboniste, membre du collectif MICRO (musique improvisée en côte roannaise) et, comme nous en informe sa notice biographique, descendant d’une longue famille de scieurs. Dès le premier « sshhtoiiiing ! », on ne peut s’empêcher d’imaginer l’attirail déployé. On y verrait bien tiges filetées, ressorts, billes, bols, paille de fer et autres ustensiles tressauter au contact d’une surface vibrante, un peu comme des ingrédients cuisinés à la façon teppanyaki. La prédominance des objets métalliques est manifeste et un archet semble également en tirer des gémissements. Côté trombone, on l’entend chuinter, ronronner, expectorer, blatérer avec un très beau savoir-faire et quelques trouvailles qui nous transportent dans les stridences d’un atelier de menuiserie ou dans un labyrinthe de tuyaux dévergondant la mécanique des fluides. A bien des reprises, les contributions des deux musiciens se confondent largement, lorsque, par exemple, surgit une nuée de bruit blanc qui pourrait se former dans le pavillon du trombone comme sortir d’une radio à ondes courtes. Les mouvements sont nombreux mais sans gesticulations inutiles. Sans sourciller, on passe du chaos sous contrôle où un raclement de truelle se fait menaçant à une pause contemplative, comme ce passage vers les quinze minutes où le flux s’immobilise et l’ardeur se mue en sérénité. Expliquant peut être en partie cette séquence sans temps mort, on signalera que ces très cohérentes 38 minutes sont en réalité le fruit d’un montage (habile puisque imperceptible) de deux performances, l’une en public, l’autre non.

~ jcg

Roberto Fabbriciani & Robin Hayward :: Nella Basilica
Angharad Davies & Axel Dörner :: A.D.
Carl Ludwig Hübsch & Christoph Schiller :: Giles U.
Mathias Forge & Olivier Toulemonde :: Pie ‘n’ Mash

quatre CD parus chez Another Timbre (at30-33) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet d’Another Timbre et Robin Hayward

28/08/2010

Michael T. Bullock & Andrew Lafkas :: Ceremonies To Breathe Upon

Graphisme soigné sur carton finement gaufré, la pochette de ce disque séduit au premier coup d’œil. A l’intérieur, on découvre ensuite ce qui ressemble à une carte de visite sur laquelle est imprimée le dessin d’un édifice circulaire surmonté d’une coupole : il s’agit d’un entrepôt de stockage de gaz de houille qui fut érigé en 1873 dans la ville de Troy (état de New York). Aujourd’hui inscrit au registre américain des sites historiques, le bâtiment désaffecté accueille occasionnellement des événements musicaux et c’est bien cela qui nous intéresse le plus. D’ailleurs, Michael T. Bullock et Andrew Lafkas ne sont pas restés insensibles à l’acoustique résonante du lieu et ont su en tirer parti comme l’indique ce duo de contrebasses qui y fut enregistré. Du silence naît un grincement inaugural que l’on hésite à attribuer au crin s’écrasant sur les cordes ou à une lourde porte s’ouvrant sur la scène. Faisant un usage exclusif de l’archet, les deux musiciens effleurent les cordes avec une immense solennité, créant des strates aériennes et cristallines qui se dématérialisent dans le volume environnant. Les motifs se répètent inlassablement, jamais vraiment identiques, s’entremêlent, se fondent et paraissent vivre plusieurs vies avant de dissiper tout à fait. D’infimes vibrations de matières semblent pouvoir être distinguées, comme si la brique, le métal, le verre se reflétaient dans chaque tonalité. L’importance du lieu est centrale et, outre ses qualités de réverbération, sa respiration naturelle, ses craquements et sa manière de filtrer la rumeur diffuse du trafic routier avoisinant donnent une couleur très particulière à cette performance. Privilégiant les mouvements simples et longilignes, Bullock et Lafkas évoluent dans le même mode d’improvisation minimaliste, tout en espace et comme en quête de hauteurs célestes. Ils réalisent ici une longue pièce d’improvisation consonante qui, sans se décider, oscille entre austérité et somptuosité.

~ jcg

un CD paru chez Winds Measure (wm18) ; distribution : Metamkine

PS : autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Michael T. Bullock

20/07/2010

Pascal Battus & Christine Sehnaoui Abdelnour :: Ichnites

Munis d’outils aussi différents qu’ils se révèlent complémentaires, deux investigateurs du son à l’oreille aiguisée s’improvisent paléontologues d’un jour. En remuant scrupuleusement ciel et terre pour mettre à jour un univers de détails, ils dévoilent autant l’éclat de leurs découvertes que la minutie de leur approche.

On s’arrête d’abord sur la pochette de ce disque : une étrange tapisserie champêtre où des cervidés diaphanes errent tranquillement à travers un sous-bois. On s’interroge ensuite sur son titre qui, désignant des empreintes fossilisées, conserve tout son mystère même si l’on y décèlerait volontiers la trace d’un manifeste musical. Un qui consisterait à sculpter en creux, à circonscrire plutôt que décrire, à appréhender une complexité corporelle en en livrant moins qu’une esquisse. On se réjouit enfin de voir collaborer de manière inédite deux musiciens dont on souhaite encore voir les discographies respectives s’étoffer. Dans la lignée de ses dispositifs non homologués (on se souvient de son usage très personnel du pick-up : « le microphone de la guitare enfin débarrassé d’elle »), Pascal Battus frotte à présent feuilles de papier, plaques de métal, bouts de bois, gobelets en plastic, blocs de polystyrène et autres cymbales contre des petits plateaux tournants entraînés par des moteurs électriques. Les sons produits par ces « surfaces rotatives » sont confrontés à ceux non moins radicaux propulsés par le saxophone alto de Christine Sehnaoui Abdelnour.

Aussi éloignés soient-ils dans leur mécanique, les deux instruments/dispositifs parviennent à explorer des palettes étonnamment voisines et on se trouve souvent confondu lorsqu’il s’agit de distinguer la provenance de telle stridulation ou de tel vrombissement dans ces improvisations grouillantes d’activité. Cet écosystème sonore, dont l’existence semble attestée par la métaphore animalière filée le long de ces cinq titres, renferme manifestement un point d’eau qui attire anophèles et pachydermes. Des herbes hautes et des rochers moussus font également partie du paysage ; le vent, surtout, change de directions à chaque instant : bourrasques imprévisibles ou puissants tourbillonnements. La saxophoniste concentre son souffle avec une détermination absolue sur des matières qui sont pulvérisées en éclats nets, déployant une intensité qui rappelle celle du jeu de Stéphane Rives (y aurait-il un truc propre aux improvisateurs de l’axe Beyrouth-Paris ?). Produisant des textures non moins astringentes, les machines tournantes de son acolyte évoquent aussi bien des membranes de coléoptères qu’une scie circulaire, poussant un peu plus loin la polyphonie. La convergence harmonique atteint parfois l’unisson dans des passages particulièrement tendus, qui miment sans le savoir le comportement de certains moustiques capables de synchroniser la fréquence de leurs battements d’ailes lors de certains rituels d’approche. A l’évidence, lorsque insectes ou musiciens sont (littéralement) sur la même longueur d’onde, ça s’entend et le plaisir n’en est que davantage partagé.

~ jcg

un CD paru chez Potlatch (P110) ; distribution : Orkhêstra, Metamkine

PS : cinq minutes montées à partir d’une performance des deux musiciens à l’église St Merri à Paris (29 mai 2009) peuvent être appréciées ici.

16/07/2010

KIVA :: s/t

Chez les indiens Pueblos, la kiva est une salle souterraine servant aussi bien aux rassemblements qu’aux rituels mystiques, l’endroit étant considéré comme un point de passage vers le passé ou l’avenir. Cette notion d’espace ouvert et regardant dans plusieurs directions, on la retrouve aussi dans KIVA, un ensemble d’improvisation à géométrie variable créé en 1975 dans le cadre d’un projet de recherche de l’université de Californie à San Diego. Le nom ne vous évoque rien ? Normal, le groupe a toujours refusé de publier le fruit de ses expérimentations sur disque. Comme on peut le constater, le délai de prescription semble avoir été dépassé et les résolutions d’antan envolées. Il faut dire qu’il ne reste plus grand monde pour préserver la mémoire de KIVA, le percussionniste lyonnais Jean-Charles François étant quasiment le seul rescapé du groupe qu’il a contribué à établir. Disparus : le cofondateur et tromboniste américain John Silber, tout comme le pianiste australien Keith Humble. On retrouve les trois musiciens sur l’ensemble des titres de ce double CD, accompagné parfois de Mary Oliver (violon, alto) ou Eric Lyon (manipulations électroniques). Le profil de KIVA rappelle à certains égards celui de MEV : compositeurs libérés du poids de la partition et explorant les méandres de l’atonalité électroacoustique, s’y perdant parfois. Le premier disque documente la toute dernière apparition du groupe en 1991 : deux longues sessions d’improvisation tamisée et entièrement acoustique, traversés d’occasionnelles manifestations de bravoure pas toujours très opportunes. Un rien moins asthénique et aussi plus stimulant, le second disque remonte le temps jusqu’en 1985 pour un set ayant recours à l’amplification et au live electronics avant de se conclure par son point d’orgue : un collage sonore de Silber qui pioche dans différentes sources, incluant plusieurs performances de KIVA, une ou deux séances de mugissements et quelques longs fragments du toujours inquiétant Pour en finir avec le jugement de Dieu.

~ jcg

un double CD paru chez Pogus (21054-2) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Pogus

19/06/2010

nmperign :: Ommatidia

Allant sans détours à l’essentiel, le duo bostonien met de côté les expérimentations d’enregistrement et autres mystifications de studio pour délivrer un précis d’entomologie sonore des plus délectables.

Si vous vous demandez ce que peut bien vouloir dire le titre de ce nouvel album de nmperign, la réponse réside dans les superbes prises de vues macroscopiques d’Irene Moon qui ont été utilisées pour la pochette. Les ommatidies sont les photorécepteurs qui constituent l’œil à facettes des insectes, leur donnant un champ visuel très étendu et parfois la capacité de percevoir certaines longueurs d’ondes invisibles pour l’œil humain. Autant dire que cette acuité particulière n’est pas sans rappeler l’approche ultra-détaillée de la musique de Greg Kelley (trompette) et Bhob Rainey (saxophone soprano) qui, depuis une douzaine d’années, poursuivent leur exploration des micro-sonorités à travers une pratique méticuleuse de l’improvisation. Fidèle à Intransitive Recordings après deux collaborations avec Jason Lescalleet, le binôme retourne à ses fondamentaux et distille tout son savoir-faire à travers six pièces concises et somptueusement ciselées, là où d’autres seraient en peine de produire autant de nectar en une carrière entière. Le moindre son, aussi ténu soit-il, trouve ici irrésistiblement sa place, tissant une toile complexe dont chaque fil semble relié à tous les autres. Une indéfinissable exactitude de tous les instants rend transparents les cheminements les plus impénétrables et met en lumière l’aplomb insoupçonné des équilibres les plus fragiles. Les inflexions de chaque tonalité, l’éclat de chaque résonance, les contours de chaque bruissement sont enregistrés avec une telle clarté que l’on se prend à croire que son propre discernement auditif s’affine en temps réel. Un disque prodigieux, évidemment, mais espérait-on vraiment autre chose de la part de ce duo d’exception ?

~ jcg

un CD paru chez Intransitive Recordings (int035) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Greg Kelley, Bhob Rainey et Intransitive Recordings

19/01/2010

Micro_Penis :: LP

On ne se retrouve pas forcément tous les jours avec un Micro_Penis entre les mains. Ceux désireux d'en faire l’expérience feraient bien de traquer un exemplaire de ce LP, troisième parution chez Doubtful Sounds qui demeure fidèle au vinyle. Un bel objet, comme on dit, avec sa sérigraphie noir et blanc, son graphisme velu et une surprise rose à l’intérieur (non, ce n’est pas ce que vous croyez). Quatre gaillards du Haut-Rhin parviennent à se dissimuler derrière cet intitulé évocateur : Alexandre Kittel, François Heyer, Claude Spenlehauer et Sébastien Borgo (ce dernier officiant, entre autre, au sein de Sun Plexus 2), tous davantage amochés sur le plan neurologique qu'au niveau de leur production de testostérone. Musique sans pincettes et sans détours, la production sonore du groupe (à base de voix, électronique, objets, sax, trombone, basse) navigue entre vociférations paranoïaques, troubles digestifs et masturbation instrumentale de la main gauche. Folie feinte, évidemment, mais qui parvient quand même à créer l’inconfort dès le percutant « Ouvrez !!! », qui simule, comme si vous y étiez, la descente matinale d’une milice hydrocéphale à votre domicile. Idem pour le singulier « Helikoptr » qui arrache quelques sourires crispés à l’écoute de cette succession de bips-bips, mélodica destroy, gargouillements de circuits imprimés, crise de tachycardie et autres accès de delirium (« meee touche paaas ! »). Au total, pas mal de boucan avec trois bouts de ficelle, tirant à l’occasion vers la no wave la plus glauque, l’impro lobotomisée ou l’indus claustrophobe (on songe à un moment au « Tanz Debil » d’Einstürzende Neubauten qui, comparativement, sonne comme un cantique de Noël). De l'obscur, du moite, du malsain et finalement un hymne à l’art brut aussi bancal qu'il se doit. A écouter avec ou sans barbituriques.

~jcg

un LP paru chez Doubtful Sounds (doubt03) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Doubtful Sounds

10/01/2010

Peter Evans :: Nature/Culture

Manifestement hors d’atteinte depuis un impressionnant premier disque solo, le jeune prodige de la trompette remet le couvert avec un double album toujours aussi intransigeant et virtuose.

Partagé entre des formations de jazz post-bop (son propre quartet ou le groupe Mostly Other People Do The Killing) et des collaborations plus aventureuses (avec Weasel Walter, Tom Blancarte ou Nate Wooley), Peter Evans éprouve de temps à autre le besoin de se retrouver face à lui-même. Nouveau témoignage de ses recherches en solitaire, Nature/Culture se décline en deux disques, tous les deux enregistrés en 2008 à Brooklyn : le premier en studio, le second dans des conditions live.

Ceux encore sous le choc de More Is More, opus révélateur paru chez Psi en 2006, ne seront pas déçus. Sans jamais céder à la démonstration, le tour de force instrumental est à nouveau étourdissant. C’est davantage la structure des improvisations et la finesse texturale qui se sont développées dans l’intervalle, atteignant ici de nouveaux sommets.

Le morceau d’ouverture, « micro », débute sur un frémissement, une plainte fragile qui est rapidement absorbée par un puissant flot sonore. Ce son plein, dense, chargé de particules, tantôt traversé d’accès de lyrisme tantôt déchiré d’exhortations rageuses, et qui est la marque de fabrique du trompettiste américain, on le retrouve ici pendant près de deux heures. Attention donc à la surcharge d’informations, même pour l’auditeur aguerri !

Le souffle continu explore souvent les franges de la saturation avec une acuité inédite grâce à une prise de son méticuleuse. Ainsi, sur le disque studio, une combinaison de micros disposés à des endroits stratégiques permet de multiplier les perspectives auditives et de percevoir avec clarté au milieu de la masse sonore les microtintements métalliques dus aux pressions digitales sur le corps de l’instrument, les vibrations des lèvres sur l’embouchure ou les vocalisations sporadiques qui ne sont pas sans rappeler la hargne d’un Mats Gustafsson.

Cette dualité permanente entre frénésie multiphonique et peaufinage en temps réel du moindre détail rend cet album tout simplement inépuisable. On notera plusieurs pièces qui étendent le registre de la trompette, notamment « the chamber » faisant un usage très particulier de sourdines et l’hypnotique « five » qui engloutit progressivement l’auditeur dans un drone profond avant d’y mettre fin de la façon la plus abrupte. On retiendra aussi l’étonnant « Technology » qui, faisant suite aux 37 minutes de l’improvisation magistrale donnant son titre au disque, conclut dans un registre très jazz qui soudainement dérape vers le larsen le plus inattendu.

Il ne faut pas plus de quelques secondes pour reconnaître l’immense musicalité du jeu d’Evans. Plus que cela, c’est sa capacité à déployer continuellement de nouvelles ressources, à changer de cap en permanence tout en suivant une ligne irrésistible qui forcent l’admiration. On se demande juste avec un soupçon d’inquiétude (pour la forme) : mais combien de temps pourra t’il se maintenir à ce niveau de performance ? On se souvient aussi s’être dit la même chose à la sortie de More Is More et… on a ici la confirmation que la devise du trompettiste semble bel et bien être « toujours plus » !

~ jcg

un CD paru chez Psi (09.05/6) ; distribution : Orkhêstra

PS : chouette duo Peter Evans/Nate Wooley ici (Rhythm in the Kitchen 2008, NYC)

05/10/2009

Corpse Rice :: Mrs. Rice

En ayant fait couler le sang (le sien) plus d’une fois lors de prestations live pour public averti, Justice Yeldham (alias Lucas Abela) a montré qu’il avait le goût du danger. Il faut dire que lorsque l’on a pour instrument de prédilection une plaque de verre amplifiée sur laquelle on s’écrase le visage pour produire du son il y a souvent quelques dommages collatéraux… Pour ce nouveau projet, le performeur australien a bénéficié du soutien financier d’institutions culturelles de son pays ayant pour priorité l’ouverture aux pays asiatiques. Quelle meilleure façon de rapprocher les peuples en effet que d’envoyer en émissaire un adepte de l’automutilation et son langage sonore universel ? Au mépris des préjugés, l’idée se révéla plus fertile qu’il n’y parait. Recrutant à Pékin deux musiciens locaux, Yang Yang (batterie) et Li Zenghui (piano), Abela assembla Rice Corpse, un improbable trio aux frontières du noise, du free jazz et du rock. « Rice » et « corpse » correspondent chacun à un idéogramme chinois dont la combinaison révèle un troisième sens : celui de « shit » si l’on en croit le communiqué de presse. Un groupe de merde en quelque sorte, aux antipodes de tout académisme comme on peut l’imaginer. Ici Abela ne change pas fondamentalement ses habitudes et beugle/glapit/grogne/toaste à travers son dispositif pour en tirer toutes sortes de sonorités abrasives, entre fraiseuse non conforme et mammifère marin à l’agonie. C’est assurément la section rythmique, souvent en décalage total, qui rend ce disque spécial : clavier obsessionnellement martelé sur deux touches et pilonnage de fûts (« Mountain » ou « Pecking Duck »), improvisation tout en ruptures tenant autant de la dérive psychédélique que du punk primitif (les treize minutes épiques de « Stamp On My Balls »). Un ensemble qui ne choisit pas entre explosions d’énergie brute et dilettantisme sans présomption et qui n’a que faire des codes du genre. Euh…quel genre au fait ?

~ jcg

un CD paru chez Dual Plover ; distribution : Metamkine

21/09/2009

Sophie Agnel :: Capsizing Moments

Pas facile de défricher du terrain ou de garder une identité lorsque l’on aborde aujourd’hui l’épreuve du solo de piano. L’histoire de la musique regorge de ces performances auréolées dont la somme laisse parfois penser que les limites de l’exercice ont été atteintes. Voici pourtant un disque qui occupe un espace dont on ne soupçonnait pas l’existence et qui grandit à chaque écoute.

La liste des pianistes qui ont su conjuguer (au singulier) virtuosité et improvisation libre est longue. On se doit d’y inclure Sophie Agnel qui, en 2000, s’était fait connaître en tant que soliste avec un premier disque remarquable. Une poignée d’enregistrements collaboratifs plus tard (en compagnie de Lionel Marchetti & Jérôme Noetinger, Christine Wodrascka, Olivier Benoit ou Phil Minton), la voila qui retourne au face-à-face intime et périlleux avec son unique instrument. Unique dans tous les sens du terme car les possibilités acoustiques du piano sont ici largement étendues par des « préparations variables » dont on devine parfois la nature mais qui bien souvent résistent à l’identification formelle. A la différence du standard érigé par Cage, les objets disposés sur les cordes pour en altérer le timbre et la résonance ne suivent pas un arrangement prédéfini mais sont manipulés en temps réel par Agnel qui semble jouer plus souvent à l’intérieur du piano que derrière le clavier. Le titre du disque, Capsizing Moments, est un clin d’œil explicite au lieu où il a été enregistré lors d’un concert en novembre 2008. Pour ceux qui ne verraient vraiment pas : il suffit de traduire !

C’est une masse grondante qui attend l’auditeur et l’absorbe dès les premières secondes. Une matière complexe faite de résonances qui se multiplient à chaque désintégration, une cascade de vibrations graves, presque solennelles, une simultanéité d’avalanches qui se révèlent pétries de détails. Les jeux d’interférences sont nombreux : matériaux légers ballottés sur les cordes au hasard des secousses, tiges de bois ou de métal qui s’emmêlent et rebondissent, coups de brosse énergiques, chocs sur le cadre. Puis le chaos s’organise en trame de fond répétitive, martèlement sourd que viennent interrompre d’intimidants coups de semonces avant d’être à nouveau submergés par le roulement inexorable des basses fréquences. S’installent alors progressivement des nappes éthérées que l’on serait tenté d'attribuer à la mise en activité de certaines parties métalliques du piano suite au frottement d’une cymbale ou à l’action d’un aimant électro-magnétique.

Le second mouvement rompt avec la délicatesse de ces dernières textures et démarre sur des stridences que l’on imagine être le résultat du frottement du crin ou bien de blocs de polystyrène sur les cordes aiguës. Un long et fluide chapelet de notes ultra-rapides s’écoule ensuite, résistant à de violents coups de masse, clusters assénés avec frénésie jusqu'à ce que tout s’arrête brutalement pour laisser la place à d’autres motifs non moins tendus.

La troisième et dernière partie se décline sur un mode plus apaisé, plus discursif. Des stratégies similaires sont à l’œuvre, exploration des dissonances et des superpositions, mais dans un registre moins abrasif. Entre les glissandi et les fourmillements auxquels l’oreille s’est désormais habituée de nouvelles sonorités se fraient un chemin : on croit entendre brièvement ici un mélodica, là un couple de morses sur la banquise. Au-delà des illusions auditives, on distingue nettement le tintement d’une clochette qui passe brusquement au premier plan pendant plus d’une minute alors que le piano se fait silencieux. Celui-ci reprend spontanément ses bruissements et clameurs avec une vigueur qui n’aura de cesse de s’estomper jusqu'à l'agonie finale où le son devient transparent à plusieurs reprises avant de se dissiper tout à fait.

Si quelques uns ont abordé avec succès l’improvisation au piano préparé (des exemples récents sont fournis par Cor Fuhler, Anthony Pateras ou Sebastian Lexer), Sophie Agnel est l’une des rares à atteindre une telle intensité et, sans avoir recours au moindre dispositif électronique, une telle richesse texturale. Mais, plus que la succession d’effets saisissants, c’est le sens aigu de la progression et des contrastes, la lucidité dans chacune des directions prises, la maîtrise parfaite de la construction musicale sur la durée qui fascinent. Le mot n’est pas trop fort, surtout lorsque l’on sait que ce disque reprend non pas des morceaux choisis mais bien une seule et même performance, fixée dans son intégralité et sans retouches. Extraordinaire, littéralement !

~jcg

un CD paru chez Emanem (5004) ; distribution : Orkhêstra

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Sophie Agnel

07/08/2009

Musica Elettronica Viva :: MEV 40

Groupe incontournable de l’histoire des musiques improvisées, né dans les turbulences de la contre-culture américaine, témoin et acteur du bouillonnement de la musique électronique d’alors et de la libération du jazz, Musica Elettronica Viva (MEV) est resté jusqu’à présent d’avantage évoqué qu’entendu. Les disques New World entendent bien remédier à cela avec un très beau coffret (4 CD + copieux livret) d’enregistrements inédits, constituant à ce jour le plus imposant témoignage de l’activité du collectif.

Les voies ouvertes par la musique électroacoustique, l’émergence des pratiques improvisées et l’activisme des années 1960, marqué par la rébellion contre une certaine culture académique, furent des éléments déterminants dans la genèse de MEV. Compositeurs américains expatriés à Rome pour la plupart, Allan Bryant, Alvin Curran, Jon Phetteplace, Carol Plantamura, Frederic Rzweski, Richard Teitelbaum et Ivan Vandor fondèrent, au printemps 1966, cet ensemble d’improvisation libre, l’un des premiers du genre avec les Gruppo Di Improvvisazione Nuova Consonanza, Spontaneous Music Ensemble et autres AMM. MEV partage avec ce dernier une longévité peu commune (plus de quatre décennies d’activité) et une variabilité dans l’assemblage des participants. Le noyau dur, formé par Rzweski (piano plus ou moins altéré électroniquement), Curran (dispositifs électroniques, trompette, voix, etc.) et Teitelbaum (synthétiseurs, samplers), se retrouve néanmoins sur la quasi-totalité des enregistrements rassemblés dans cette anthologie. L’insurrection sonore est d’emblée à son apogée sur le stupéfiant « SpaceCraft », enregistré à l’Académie des Arts de Berlin en 1967, où plaque de verre amplifiée avec ressorts, piano à pouce monté sur un jerricane d’huile de moteur, synthétiseur bricolé ou Moog modulaire interagissent avec cordes vocales, cuivres et micro contacts pendant plus d’une demi-heure de dérive bruitiste aussi imprévisible que décisive. Non moins crucial, le propos se structure et s’apaise dès 1972 avec « Stop The War » qui voit le trio habituel augmenté par le tromboniste Garrett List (présent sur la majorité des titres par la suite) ainsi que Gregory Reeve (percussions) et Karl Berger (marimbaphone). Les années 1980 fournissent un abondant matériel avec deux longs sets d’un concert enregistré au Stedelijk Museum d’Amsterdam (1982) et où Steve Lacy vient imprimer sa marque lyrique, nourrie autant de Dixieland que de free jazz, au sein du groupe dont il fera partie jusqu’à sa disparition. Des concerts à New York en 1989, Berne en 1990, Ferrara en 2002 (celui-ci avec George Lewis au trombone et ordinateur) viennent compléter le recueil qui s’achève en 2007 avec une performance du groupe qui, réduit au format trinitaire, se fait plus précis et technologique que jamais.

~jcg

un coffret 4xCD paru chez
New World (80675) ; distribution : Orkhêstra

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Allan Bryant et Alvin Curran

02/08/2009

Evan Parker & John Wiese :: C-Section

Mon premier incarne le langage musical développé en Europe en réponse au free jazz américain. Mon second est potentiellement tout aussi révolutionnaire en élevant, depuis quelques temps, la brutalité sonore à un niveau de sophistication inédit. Mon tout est le fruit de leur rencontre : imparable entrée en matière pour Second Layer qui ajoute à présent à son activité de disquaire celle de label.

Bien que se rejoignant sur l’important degré de liberté et la forte dépense énergétique, improvisation libre et bruitisme sont des genres souvent séquestrés dans des dimensions parallèles. Quelques rares passerelles ont bien été jetées ici ou là entre chaos sonore et free jazz, sans forcément convaincre : Joe McPhee et le Nihilist Spasm Band, Anthony Braxton et Wolf Eyes ou encore Arthur Doyle et Hollow Bush. Avec une réussite cette fois incontestable, le flambeau est à présent repris par un souffleur de choc : Evan Parker, véritable patriarche de l’impro radicale depuis plus de trois décennies, qui se frotte ici à John Wiese, jeune prodige du cataclysme sonique made in California. Enregistré live en studio en 2008, C-Section est la conséquence immédiate de leur rencontre l’année précédente, à l’occasion de la tournée Free Noise réunissant performeurs britanniques et américains liés aux scènes bruitiste (Yellow Swans, C. Spencer Yeh, Metalux, Culver) ou improvisée (John Edwards, Paul Hession). Bouleversant les codes hiérarchiques, le duo est le plus souvent dominé par les mouvements alertes et l’arsenal électronique de Wiese qui, bien que maîtrisant ses incursions au millimètre, laisse parfois peu de place au déploiement de notes d’un Parker non moins prolixe au saxophone alto ou ténor. La patte de chacun est cependant reconnaissable à chaque seconde ; polyphonie convulsive et distorsion survoltée s’entremêlent dans de complexes jeux de confrontation et d’allers-retours, alternant à un rythme effréné sauvagerie névrotique et placidité texturale. Retentissant à tout point de vue, ce tour de force tient assurément du flair et de la rigueur de ses auteurs. Il ne reste plus, maintenant, que d’autres s’engouffrent dans la brèche ainsi ouverte.

~jcg

un CD paru chez Second Layer (SLR001) ; distribution : Metamkine