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Dernière mise à jour : 14.07.2026
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ENSYRIE

Publié le 27/02/2026 à 08:25 par papilacabane Tags : image sur france saint nature cadre pouvoir livre

En Syrie, les écoles catholiques dans l’incertitude

  1. Manuels amendés, échanges difficiles avec les autorités, enseignements modifiés… Des voix s’élèvent parmi les directeurs d’établissements catholiques en Syrie pour faire entendre leurs réserves et leur besoin de dialogue avec les nouvelles autorités. Pour y parvenir, ils s’organisent.

Les premières réformes, annoncées dès la fin décembre 2024 par le tout nouveau ministère de l’éducation, avaient déjà inquiété. Mais il a fallu attendre la rentrée de septembre 2025 pour qu’elles soient concrètement appliquées dans les établissements publics et privés à travers toute la Syrie. Et plus d’un an après la chute de Bachar Al Assad ­et la libération du pays, les ­non-musulmans et notamment la ­communauté de l’enseignement catholique expriment leurs craintes face aux modifications du système scolaire en cours.

Sœur Jihane, qui dirige l’école Al-Riyaha, le plus grand établissement chrétien de Damas, ne compte plus les pages de manuels qu’elle a ainsi dû masquer pour ses élèves depuis la rentrée, à la demande du ministère. « Dans le livre d’arabe, une fillette apparaît en tee-shirt, alors on a dû mettre un sticker dessus, déplore-t-elle. Un autre manuel a été refusé parce qu’une leçon était intitulée “On va à la plage”, une autre parce qu’il y avait un chat… » Dans le livre d’anglais Grade 1, le ministère a ainsi demandé de cacher des images de fillettes en tutus, ce que les chefs d’établissements catholiques ont fait bon an mal an.

Alors il y a quelques jours, une quinzaine d’entre eux se sont réunis dans la vallée des chrétiens (« Wadi Nasara » en arabe), dans le gouvernorat de Homs, dans le nord-ouest de la Syrie. C’est là, au pied du majestueux Krak des chevaliers (« Qalaat-El-Hosn », château fort du XIIe siècle) qu’ils ont choisi de partager leurs préoccupations face aux nouvelles directives et à la réorientation des programmes scolaires. « On ne peut pas prétendre faire l’unité de la Syrie s’il est écrit dans des ­manuels que les chrétiens et les juifs sont des “égarés” », appuie Vincent Gelot, chargé de mission pour l’Œuvre d’Orient en Syrie et au Liban, qui a impulsé la ­rencontre, organisée autour de Mgr Hanna Jallouf, chef du ­comité des écoles catholiques du pays.

Les images des manuels ne sont pas le seul sujet de tourment pour la vingtaine d’écoles chrétiennes en Syrie. Le programme, tel que dicté par le ministère, supprime ou amende des passages historiques, culturels, religieux ou moraux. Exit la reine Zénobie, cette guerrière de l’antique Palmyre, tout comme des écrits liés aux dieux préislamiques. La notion de« chemin du bien » a été remplacée par celle de « chemin de l’islam ».Quant à l’enseignement du français, le nombre d’heures se trouve réduit, et le coefficient désormais nul, alors que celui du Coran est passé d’une à quatre leçons hebdomadaires. Après plus de soixante ans de régime laïc baasiste, l’islam est désormais le cadre moral et ­culturel des enseignements.

Les chefs de ces écoles, qui accueillent un nombre variable d’élèves musulmans, ne découvrent bien sûr pas que l’islam sunnite domine à plus de 70 % la Syrie. Mais ils déplorent l’effacement de la pluralité et les effets de la« nouvelle mentalité » au pouvoir.« L’éducation catholique en Syrie doit rester un vecteur de développement, dans un contexte islamo-chrétien, pour former des citoyens libres, responsables, et des croyants engagés,plaide le père Jean-Paul El-Khawly, qui dirige l’école Al-Najat, à Yabroud, dans l’ouest du pays. Là c’est le chaos, nous sommes accablés et nous voulons la liberté de l’éducation. »

Le père Fadi Najjar, de l’école Al-Enaya, à Alep, estime qu’« il faut s’adapter ». « Nous ­vivons dans un pays avec une mentalité arabo-musulmane, alors nous ­n’avons pas le choix. La grande question est de savoir si le pouvoir ­accepte le dialogue interreligieux. »

Les premiers « échanges » avec les différents gouvernorats ne l’étaient pas vraiment. Malgré une légère amélioration, les responsables se plaignent encore de consignes envoyées par les nouvelles autorités locales en soirée sur WhatsApp. Mais leur pression, et la crainte exprimée par certains, n’est pas la même dans le gouvernorat de Damas, où les relations sont difficiles, que dans celui d’Alep, vitrine du pouvoir, où elles semblent plus fluides. « Alep est plutôt épargnée, nous avons moins peur, reconnaît Antoine Philippos, qui y dirige l’établissement arménien catholique Notre-Dame-de-la-Joie. J’ai pu organiser une fête pour la Saint-Valentin dans l’école, avec l’aval des autorités. » Sœur Jihane, à l’inverse, affirme avoir peur ­d’emmener un groupe d’élèves, filles et garçons, danser.

Le traumatisme laissé par les violences meurtrières de mars2025 contre les alaouites sur la côte, l’attentat-suicide attribué au groupe État islamique contre une église orthodoxe à Damas en juin, et les affrontements violents en juillet avec les Druzes ne sont pas de nature à apaiser les angoisses.

Pour porter leurs revendications d’une seule voix auprès des autorités de Damas, la vingtaine d’établissements catholiques s’est coalisée au sein d’un « secrétariat général des institutions éducatives chrétiennes en Syrie », présidé par Mgr Jallouf. L’évêque franciscain, qui côtoie le président Ahmed Al Charaa depuis longtemps (lire ci-contre), se veut néanmoins optimiste sur la dynamique à bâtir. « Je comprends vos préoccupations, mais il ne faut pas vous inquiéter. Les chiens qui aboient ne vont pas vous attaquer, a-t-il tenté ­de rassurer. Le gouvernement ­n’acceptera pas que chaque école fasse son propre programme scolaire, mais nous pouvons faire ­pression pour qu’il apporte des ­changements. Nous allons trouver ­des solutions. »

Vincent Gelot juge lui aussi qu’il faut « envoyer des signaux » : « Les nouvelles autorités découvrent le pouvoir. Il existe une marge de changement, de pression, de dialogue. Il faut leur faire comprendre que ce n’est pas dans leur intérêt par rapport à leur image à l’extérieur. »L’attente envers les pays occidentaux, plutôt enclins, comme la France, à soutenir le président Al Charaa dans cette période complexe de tran­sition, est grande. L’impatience l’est tout autant. « À force de faire de la diplomatie, la France n’ose rien dire alors que c’est maintenant qu’il faut avoir un langage de fermeté et de vérité,trépigne un participant.D’autant que la ­francophonie est aussi en jeu. »

Dans un dialogue qu’ils espèrent fertile, beaucoup souhaitent également que le pouvoir rouvre le dossier des écoles confisquées, ces établissements fermés ou nationalisés sous le régime Assad en 1967. Une trentaine d’écoles étatisées sont ainsi recensées à travers le pays.« Ce réseau pourrait renaître,souligne le responsable de l’Œuvre d’Orient,et envoyer un signal positif à la communauté chrétienne. »Une communauté qui entend vivre en paix et compter dans cette Syrie en transition. Mais dont les jeunes, soutenus par leurs parents, ne pensent qu’à partir. « Qui va rester ? Tous les élèves veulent s’en aller, déplore Sœur Jihane.La plupart seront en Allemagne d’ici cinq à six ans. »

Julie Connan, envoyée spéciale en Syrie