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Date de création : 16.06.2010
Dernière mise à jour : 01.08.2024
1173 articles


La Déraison

La Déraison

Résumé:

Une femme aux portes de la mort.
Un homme incapable d'en finir avec la vie.
Leurs deux voix s'élèvent tour à tour pour nous confier leur histoire, leurs maux, leurs démons, et plus que tout l'amour fou. Un amour qui inspire, réunit et sauve autant qu'il a pu détruire et séparer.

" Comprendrait-elle la déraison, le Grandiose destructeur que j'avais vécu et qui m'avait changée à jamais ? "

...............................................................................................................................................................

Extraits:

– 1 –
Quelque part
Le vent soufflait. La marée était haute. La houle comblait mes espérances. Les vagues frappaient la falaise dans un fracas continu. Elles martelaient si fort la roche qu’elles repartaient au large et entraient en collision avec les suivantes. Créant des gerbes d’écume bouillonnante. Fascinant. Apaisant. Ce déchaînement des éléments m’attirait inexorablement. Je pouvais sauter, disparaître à jamais. Enfin. On ne me retrouverait pas ou alors dans plusieurs semaines. Sur quelle plage mon corps serait-il charrié ? Peu importe. Était-ce le moment ? Celui que j’attendais depuis si longtemps. Rien ne me retenait.

 

Un rire amer s’échappa de ma bouche tandis que la pluie s’abattait sur moi. J’y étais. Un pas. Un deuxième. Un troisième. J’étais au bord, prêt à basculer. Le précipice m’appelait. Les yeux fermés, je convoquai des notes. Les accords qui m’accompagneraient. Mon esprit les jouait dans une dernière partition.

 

Le visage de Nathan m’apparut. Je reculai en chancelant, la respiration courte. Si courte que je dus reposer mes bras sur mes genoux, le corps brisé en deux. À croire que j’avais couru. Mon regard foudroya la tempête, venue trop tôt. Je hurlai sur elle. Elle me narguait. Tenir encore pour lui.

 

Nathan était le seul être sur cette Terre que je devais protéger.

 

En titubant, je regagnai la maison.

 

Cette maison comme une tanière. Comme un piège. Armé de ma bouteille et de mes cachetons, je sus que la nuit ne serait pas si décevante.

...........................

– 2 –
Autre part
Une belle soirée s’annonçait. Une soirée de vendredi comme je les aimais. Une soirée improvisée. Un message de Suzanne – ma sœur aînée – en fin d’après-midi : « Quelque chose de prévu, ce soir ? » Ma réponse : « À ton avis ? » Elle : « Bon ou mauvais jour ? » Moi : « Pas mauvais. » Elle : « Chez toi ? Je préviens Anita ? » Moi encore : « Avec plaisir. » Anita – la sœur du milieu – quelques minutes plus tard : « Vasco est là ? Il faut qu’il s’occupe du dîner ! Sinon, on ne vient pas ! » Ma réaction immédiate : frapper à la porte du bureau voisin, celui du potentiel cuisinier.

– Ce soir chez moi ? Avec mes sœurs… C’est toi qui vois, pas d’obligation !

Vasco me lança un de ses grands sourires doux, rassurants en toutes circonstances.

– On en est où dans ton frigo ?

Une expression contrite et un haussement d’épaules qui voulaient tout dire.

D’un geste brusque, il fit rouler son fauteuil en arrière et croisa nonchalamment les bras derrière son cou. Il me dévisageait, désabusé, ne sachant comment réagir. Devait-il me « gronder » tel un maître d’école face à un élève indiscipliné ? Ou renoncer et s’amuser de ma légèreté ? Je luttai contre un fou rire.

– Madeleine ! râla-t-il. Je t’ai déjà prévenue que si tu persévérais à ne faire aucun effort pour te nourrir, je finirais par m’installer chez toi !

Je craquai et ris aux éclats sous son regard ému que j’aurais préféré ne pas remarquer. Son émotion m’était difficilement supportable. Faire souffrir les gens que j’aimais avait toujours été terrible pour moi, désormais c’était intolérable. J’étais pourtant impuissante.

– On peut donc compter sur toi ? repris-je d’un ton que je souhaitais malicieux.

Ses yeux au ciel en guise de réponse. J’avais gagné.

 

Deux heures plus tard, j’assistais au spectacle de Vasco, en maître absolu de ma cuisine. Il sifflotait en fourrageant dans mes placards à la recherche de ce qui pourrait se marier avec ses achats. J’avais toujours aimé le voir à l’œuvre derrière les fourneaux. Vasco était un vrai bon vivant, pas uniquement pour son coup de fourchette et sa facilité à ouvrir la dernière bouteille, et toutes les suivantes. Il l’était parce qu’il aimait à régaler les personnes qui comptaient pour lui de ses plats, bien souvent épicés, mais qu’il improvisait toujours brillamment. Vasco partageait avec un plaisir sans nom ; j’avais rarement rencontré un être aussi généreux que lui. En réalité, il était le seul doté d’une telle générosité.

Assise à table, je l’admirais. Il goûtait, assaisonnait, touillait, le tout en ondulant son corps sur une musique africaine délicatement dansante.

– Tu me sers un petit verre ? l’interpellai-je en le voyant déguster le sien.

Il me lança un coup d’œil par-dessus son épaule.

– Sûre ?

– Une gorgée, fais-moi confiance, j’ai envie de profiter de la soirée ailleurs qu’au fond de mon lit ou au-dessus des toilettes.

Il céda quelques minutes plus tard en s’asseyant à côté de moi. Il me tendit un verre, contre lequel il fit tinter le sien sans prononcer un mot. La charge du toast m’incombait, ce qui devenait de plus en plus fréquent :

– À la vie, Vasco !

– Arrête !

– Non, je vais continuer ! Je le dis même haut et fort ! À la vie ! À notre fille !

Il me fuit du regard et embrassa mes cheveux longuement. Je souris, savourant son affection. Je ne pensais pas que ce soit possible, mais mon ex-mari et père de ma fille était et resterait pour toujours mon meilleur ami. Nous n’étions plus un couple depuis des années, et pourtant nous étions inséparables. Et le fait de diriger ensemble une agence de voyages n’en était pas la seule raison.

– Où est-elle, d’ailleurs ? me demanda-t-il, la voix rauque, en se relevant. Elle devrait être là.

On aurait pu croire qu’il jouait le père exigeant, c’était tout le contraire. Toute la tendresse, l’amour absolu qu’il vouait à notre fille, transparaissait dans son intonation. Simplement, il fallait qu’il trouve quelqu’un sur qui se défouler. La seule personne contre laquelle il aurait été incapable d’élever la voix en sa présence. Lui et moi le savions.

– Elle avait une fête, je l’ai forcée à y aller.

– Tu as eu raison, Lisa a besoin de prendre l’air et de s’amuser.

– C’est ce que je lui répète à longueur de temps.

– Je n’en doute pas…

– Vasco, regarde-moi.

Il vida son verre, s’en servit un autre, et finit par m’obéir.

– Ça va aller, d’accord ? lui demandai-je. On passe un bon moment, un merveilleux moment même. Je veux que ça continue. Je refuse qu’une discussion qui ne mènerait à rien nous le gâche. Sinon, j’appelle mes sœurs, je leur dis de ne pas venir et je te renvoie chez toi !

Il dodelina de la tête pour chasser ses mauvaises pensées, et retrouva son sourire.

– Toi, alors ! Tu m’auras tout fait !

La porte d’entrée s’ouvrit avec fracas et nous interrompit. Inutile de me fatiguer pour accueillir mes sœurs et leurs maris. Ils connaissaient le chemin et savaient où nous trouver. Suzanne et Anita arrivèrent avec une brassée de fleurs, déposèrent des baisers sur mes joues, se chargèrent dans la foulée de trouver un vase et de mettre le bouquet dans l’eau. Elles n’étaient pas jumelles, mais on aurait pu s’y méprendre. Que l’une bouge, l’autre la suivait. Elles se comprenaient d’un regard. Elles avaient tout fait ensemble, et pareillement, avec et malgré leurs dix-huit mois d’écart. Elles inspectèrent le menu et gratifièrent Vasco d’un clin d’œil appréciateur, avant de s’installer de concert de part et d’autre de leur petite sœur et de piailler dans l’instant. Mes beaux-frères, après m’avoir embrassée, même s’ils avaient interdiction formelle de s’approcher de la marmite, se joignirent à notre chef. Leur amitié virile depuis leurs années étudiantes avait survécu à notre divorce, ce qui ne m’avait pas étonnée. Le contraire m’aurait attristée. Pour rien au monde je n’aurais souhaité briser le lien qu’ils entretenaient depuis bien avant mon entrée dans la vie de Vasco.

 

À vingt-cinq ans, je ne savais pas quoi faire de ma vie. Sans diplômes, et après une période sombre de deux longues années, je travaillais dans le restaurant de mes parents, sans plus d’ambitions ni savoir qui j’étais. Je n’attendais rien. Sinon que le temps passe.

Mes sœurs connaissaient tout de moi ; mes bonheurs, mes malheurs, mes erreurs, mes réussites, mes doutes et mes secrets. Elles étaient mes amies, mes confidentes, mes ennemies parfois, mes garde-fous, mes socles. Elles s’étaient mis en tête de m’extraire de la routine dans laquelle je m’étais enfermée, et je subissais un véritable harcèlement de leur part à cette époque. « Rencontre du monde, fais-toi des amis », me répétaient-elles à longueur de temps. Sachant pertinemment que je ne pourrais plus lutter contre elles – j’avais usé leur réserve de patience –, j’avais fini par céder et accepter de les rejoindre à un dîner avec tous leurs amis chez Suzanne. Espérant qu’elles me laisseraient ensuite en paix pour un moment, j’avais fait en sorte d’être présentable.

Pour la sauvage que j’étais, me retrouver propulsée au milieu de tous ces gens, ces inconnus qui travaillaient avec fougue, étaient en couple pour certains, le choc avait été rude, tant j’étais en décalage avec eux. Vasco était arrivé après tout le monde. Il avait fait sa ronde de bises, moi comprise, il m’avait dit « ravi de te rencontrer, Madeleine » et avait enchaîné sur la personne suivante. J’avais passé l’apéritif assise sur un coin de canapé, sans ouvrir la bouche, me contentant de les observer – lui particulièrement. Plus les minutes défilaient, plus je ne voyais que son sourire à lui, je n’entendais que les mots gentils qu’il avait pour chacun. À de nombreuses reprises, nos regards s’étaient croisés, et je m’étais sentie moins oppressée. La stupeur de découvrir que mon cœur pouvait battre me tétanisait. Je m’étais retrouvée à table à côté de lui, me demandant ce que j’allais pouvoir lui raconter.

– Je ne te mettrai pas mal à l’aise en te demandant ce que tu fais dans la vie, c’est insupportable, ces questions à la noix, m’avait-il dit en se penchant vers moi. En revanche, je m’interroge sur ta présence, alors que très clairement, tu préférerais être n’importe où plutôt qu’ici !

Je m’étais retournée vers lui, stupéfaite.

– Comment peux-tu savoir ça ?

Il avait passé une main nerveuse dans ses cheveux.

– Tu m’intrigues. Tu es différente… Tu sembles survoler cette soirée, qui, entre nous, ressemble à celle de la semaine prochaine, et à celle de la semaine dernière.

J’avais ri parce qu’il était drôle, qu’il n’avait peur de rien, et qu’il me charmait. Du coin de l’œil, j’avais aperçu mes sœurs se tourner dans ma direction, surprises de m’entendre. Je les comprenais, moi-même je l’étais. Rire, je ne savais plus ce que c’était jusqu’à la minute précédente.

– Elles m’ont forcée à venir, lui appris-je en les désignant de la tête. J’ai voulu leur faire plaisir.

– Mais tu voudrais être ailleurs…

J’avais acquiescé timidement.

– Où ?

Je m’étais redressée contre le dossier de ma chaise, il me souriait toujours, sincèrement intéressé par moi.

– Où je voudrais être ? Je ne sais pas… à l’autre bout du monde, par exemple… mais déjà pour commencer, dans un troquet tout calme au coin de la rue.

– Eh bien, allons-y !

– N’importe quoi.

– Je suis sérieux, je veux te connaître, je ne veux pas attendre, et tu ne veux pas être ici. Moi non plus, alors…

Il s’était levé.

– Que fais-tu ?

– On y va ?

Il m’avait tendu la main.

– Je ne sais pas de quoi tu as peur, mais fais-moi confiance, Madeleine.

Sans réfléchir, sans paniquer, je lui avais donné ma main, il l’avait délicatement serrée. Je m’étais sentie sereine, bien, tout simplement pour la première fois depuis des années. Nous nous étions enfuis, sans que cela ne choque personne. J’avais appris par la suite que les changements de programme de Vasco étaient fréquents et n’étonnaient plus.

À cet instant, personne ne se doutait que nous tomberions amoureux, que nous nous marierions, et aurions une fille, pour finir par réaliser que nous étions bien meilleurs amis que mari et femme. Alors, c’était certain que les voir aujourd’hui encore liés à ce point ne pouvait que me réjouir.

 

 

Les rires et la bonne humeur résonnèrent chez moi toute la soirée, et je me repaissais de ce bonheur gratuit, simple, sans faux-semblants, malgré les quelques regards voilés qui s’imposaient par moments aux uns et aux autres. J’engrangeais pour je ne sais où leurs sourires, leurs éclats de rire. Ils étaient encore mon carburant. Et je voulais par-dessus tout que les miens le soient pour eux. Eux en avaient besoin. Pas moi.

De temps à autre, je me mettais en retrait et admirais la scène que nous offrions. Tout allait bien, tout était parfait.

À la réflexion, je regrettais que ma Lisa n’y participe pas.

...................................

– 3 –
Quelque part
Aucune fenêtre fermée pour cette nuit de tempête. À défaut de m’y jeter les bras en croix, je devais la sentir proche, elle devait m’envelopper. Je ne jouais pas, je martelais mon piano, je lui faisais extraire cette violence, je hurlais, je l’appelais.

Je maudissais la Terre entière, Dieu et tous les saints. Pourquoi m’empêchaient-ils encore une fois d’en finir ? Toute ma vie, j’aurais attendu qu’elle se termine. N’étais-je qu’un pleutre ? Mon temps n’avait-il été occupé qu’à me trouver des excuses pour ne pas sauter ?

J’avais fini par apprécier la compagnie de cette douleur qui me rongeait. Elle était fidèle, elle ne m’abandonnait jamais, pas même lorsque, comme cette nuit, je me gavais d’alcool et de médocs. Elle n’était jamais bien loin. Nous partions tous les deux, tels de vieux amants, dans notre monde où apesanteur et réalité n’avaient plus de prise.

Je devais lui reconnaître une qualité ; elle m’avait rendu insupportable. D’une certaine manière, j’avais la paix. Toutes les personnes dont je m’étais encombré au fil des années avaient fini par s’éloigner. Avais-je voulu d’elles, d’ailleurs ? Pas certain. Je les avais juste tolérées. Elles étaient entrées dans mon existence lors de mes rares moments de faiblesse.

Ce temps-là était révolu.

Plus de femme. Plus d’agent. Plus de concerts. Plus de tournées. Plus de récitals.

La paix.

Le vide.

Mes démons, mon piano et moi en tête-à-tête.

Seul Nathan s’accrochait encore. Il allait devoir grandir une bonne fois pour toutes.

Ce soir, j’avais été au bord du précipice.

Ma patience atteignait ses limites.

....................................

– 4 –
Autre part
Je vagabondais dans mon appartement, lumières éteintes. L’éclairage de la rue pour seule compagnie. Je repoussais le moment d’aller me coucher. J’étirais le temps, je le distordais. J’observais les détails de mon univers avec attention, je le mémorisais, tout en me demandant à quoi cela pourrait me servir. Peu importe. Pourquoi me serais-je privée de ces instants que j’affectionnais de plus en plus ? J’avais alors le sentiment que tout s’arrêtait. Je m’offrais une plongée dans certains de mes souvenirs, je réfléchissais calmement, sereinement à ce qui était en train d’arriver. Au gré de mes déambulations, je laissais glisser ma main sur le bois des meubles, ou je l’enfonçais dans les coussins, savourant la douceur du tissu, souriant de ces sensations.

 

Si l’une de mes sœurs ou Vasco étaient entrés à l’improviste, ils m’auraient prise pour un fantôme flânant en chemise de nuit dans l’obscurité. Je leur avais pourtant promis de me glisser dans mon lit sitôt qu’ils seraient partis.

 

Tout avait été remis en ordre, un peu comme si cette soirée n’avait jamais eu lieu. Ce qui aurait été bien dommage. Les restes, et plus encore, rangés dans le frigo pour que je m’alimente correctement les jours suivants. Le bouquet pour mettre un peu de vie dans le séjour. J’y nichai mon nez, les roses sentaient si bon. On ne devrait jamais oublier le parfum des fleurs. Il a comme un goût d’enfance. Il procure une énergie paisible. J’avais oublié que j’aimais ça. Suzanne et Anita pensaient à tout. Elles me gâtaient. Trop peut-être.

Je souris en découvrant un dossier de Vasco sur la console de l’entrée. Demain, il prétexterait l’étourderie et passerait en coup de vent le récupérer, et par la même occasion s’assurer que tout allait bien pour moi, et que Lisa resterait à mes côtés pendant le week-end. Sa tendresse et sa présence étaient plus que réconfortantes, mais elles n’en étaient pas moins culpabilisantes. Le contraire de ses intentions, j’en avais parfaitement conscience. S’il avait eu accès à mes pensées, il m’aurait, à n’en pas douter, incendiée. Je connaissais ses emportements. Aussi usais-je de ma capacité à dissimuler les conflits qui m’agitaient.

 

Je mettais tout en œuvre pour ne pas être un poids pour lui, mes sœurs et encore moins ma fille, mais ils étaient bien trop forts face à moi. Comment lutter contre eux ? Impossible. Ils voulaient me soutenir, m’épauler, profiter encore et encore, tant que cela allait. Du moins tant que l’illusion opérait. J’aurais tant aimé les décharger, les délester de cette surveillance, de cette attente qui les épuisaient davantage que moi et surtout les empêchaient de mener leur vie.

J’en venais parfois à rêver que ça aille vite.

Plus vite encore que prévu.

Si je sondais les tréfonds de mon âme, il était clair que j’avais envie d’en finir dès maintenant, mais je manquais de courage pour assouvir ce désir inavouable, et légèrement morbide.

Morbide, le mot juste.

 

J’allais mourir.

 

Je le savais.

Ils le savaient.

 

Sans ironie aucune, nous vivions avec.

 

C’était une question de temps. Quelques mois tout au plus. L’avantage était que nous en avions conscience, on ne nous avait laissé aucun espoir. Malgré leur combativité, mes sœurs, toutes deux médecins, avaient dû se ranger à l’avis de leurs confrères. J’avais mené une guerre pendant un an sans jamais baisser les bras. Mais un mois plus tôt, les résultats avaient parlé d’eux-mêmes. J’avais perdu.

 

Ma vie s’arrêterait sous peu.

 

On doit tous mourir un jour. Je pensais simplement avoir plus de temps. Quarante-trois ans, c’est assez peu au bout du compte. J’allais devoir m’en contenter. Qu’y pouvais-je ? Rien. Plus personne n’y pouvait rien.

 

Une seule injustice m’assaillait. La pire d’entre toutes. Infliger une telle épreuve à ma fille. Je remerciais l’entité supérieure – si tant est qu’elle existe – de partir avant elle, les parents doivent se retirer avant leurs enfants. Mais se retrouver orpheline de mère à dix-huit ans ne devrait pas être permis. Un enfant ne devrait pas avoir à vivre un tel drame, une telle rupture si tôt dans sa vie. Comment allait-elle continuer à se construire ? Je n’étais pas triste pour moi de rater de grands événements dans sa vie, j’étais effondrée à l’idée qu’à chaque étape importante elle soit remplie de chagrin, qu’elle pense « Qu’aurait dit maman ? » ou « Pourquoi maman n’est-elle pas là ? », « Je voudrais l’avis de maman ». Où je serais, je ne souffrirais pas. Elle, en revanche, aurait à subir les assauts de cette réalité. Mais contre ça non plus, nous ne pouvions rien.

 

Après l’annonce fatale, j’avais pleuré des torrents de larmes au fond de mon lit ou enfermée dans les toilettes pour qu’on ne me voie pas flancher, mais très vite, j’avais pris une décision. Lisa ne conserverait pas comme souvenir de sa maman l’image d’une femme abattue lui égrainant tout ce qu’elles ne vivraient pas toutes les deux. Je devais au contraire lui donner la force de vivre et d’aller de l’avant. Sans moi. Mon rôle était de la nourrir de tout mon possible avant de disparaître de sa vie. L’unique solution qui s’offrait à nous ? L’accepter. J’avais consacré une partie de mon énergie à transmettre ce message à mon entourage. Lisa avait toujours suscité mon admiration, mais là, davantage encore, elle faisait preuve d’une maturité étonnante et était ma meilleure alliée dans ce combat. Nous refusions l’une comme l’autre de perdre le peu de temps qu’il nous restait à vivre ensemble à lutter contre l’inéluctable et nous appesantir sur notre sort. Notre famille avait fini par céder devant mon insistance à nous fabriquer de nouveaux souvenirs. Les derniers.

 

Depuis cet instant, j’étais en paix.

 

Je ne répondais plus à aucune question, tandis que je mettais mes affaires en ordre et poursuivais tant bien que mal mon reste de vie. Si d’aventure on me demandait « Qu’est-ce que tu as ? », je répondais qu’on s’en moquait royalement. Là n’était plus la question. La finalité était la même. Quand on connaît la fin, pas besoin d’avoir le début, si ce n’était pour satisfaire une forme de voyeurisme. Le diagnostic ne sert plus à rien. Seuls comptent le point final et ce que l’on vit en attendant qu’il s’inscrive sur le papier.

 

J’étais dans mon lit. Je fixais le plafond. Je luttais contre mes angoisses. J’avais beau présenter un visage serein, il m’était bien difficile, pour ne pas dire impossible, de ne pas avoir peur. Surtout la nuit. Surtout lorsque je me retrouvais allongée. Chaque soir, je me demandais si je serais dans cette position quand tout s’arrêterait. Quand mon corps cesserait de batailler. Je n’aurais pas dû, ce n’était pas bon. Mais comment ne pas y penser ? C’était humain, non ? Comment ne pas me demander, au moment de m’endormir, si je fermais les yeux pour la dernière fois ? Quand je combattais les assauts du sommeil, ma respiration s’emballait – ce qui me fatiguait et m’affaiblissait inutilement – tant la terreur que ce soit la fin m’oppressait. Je m’accrochais à un pseudo-sixième sens pour me convaincre que je sentirais le moment venir. Il n’était pas encore arrivé. Il ne tarderait pas, mais j’avais encore un peu de répit. Je me rassurais comme je pouvais.

 

C’est très étrange de savoir que l’on va bientôt mourir. Je me retrouvais face à des questionnements improbables. Où voudrais-je être à cet instant, si j’avais le choix ? Avec qui ? Souhaitais-je être seule ? Quel visage choisirais-je de voir au dernier moment ? Serais-je encore consciente ? Ou serais-je tombée dans des limbes qui me protégeraient du chagrin de Lisa, de Vasco, de mes sœurs ? Cela pouvait paraître fou, mais je refusais de fuir. Si j’avais le choix, j’exigerais d’être présente, d’avoir la capacité de leur dire au revoir et combien je les aimais.

 

Une autre question me hantait. Une question à laquelle j’étais toujours incapable de répondre. Je la repoussais tant que possible. Peut-être parce que la réponse m’aurait fait souffrir et que j’estimais qu’en termes de souffrance, j’avais déjà mon lot.

 

Avais-je des regrets ?

......................

– 5 –
Quelque part
Un courant d’air frais me dérangea, moins tout de même que la lumière agressive du jour. Et ce bruit, cette agitation autour de moi. Que ça cesse !

– Papa… Tu as encore joué toute la nuit !

Pourquoi Nathan me parlait-il ? Que faisait-il ici ? Et le reproche dans sa voix. Il devait me rejoindre plus tard. Il était d’ailleurs convenu que j’aille le chercher à la gare. Ce qui m’aurait laissé le temps de me remettre en état, d’entretenir un mythe auquel pourtant il ne croyait plus.

– Allez, debout !

Contraint et forcé, doutant de la réalité de sa présence, j’ouvris un œil peu amène. Le visage narquois de mon fils au-dessus du mien. D’où lui venait cette énergie ? Ce sourire d’une lumière incomparable. Pas de moi, c’est certain. Mon corps grinça alors que je me relevais du canapé. Je me souvenais à peine de l’instant où je m’y étais écroulé. Seule certitude, Nathan n’était pas là. Tout en massant mes tempes pour soulager une migraine vicieuse, j’observai mon fils entamer le tour des lieux. Son air désabusé face au champ de ruines. Il saisit la bouteille, jaugea le niveau – inexistant – et me lança un regard affligé.

– Tu bois trop, soupira-t-il. J’ai bien fait de débarquer plus tôt que prévu.

Une fois debout, je dus prendre quelques secondes pour me stabiliser. Quand je me sentis assez solide, j’avançai vers lui. Sans un mot, j’embrassai son front et m’éclipsai en direction de la salle de bains. Je devais m’extirper de la brume dans laquelle je flottais.

 

Lorsque je le rejoignis un peu plus tard, je découvris la cuisine rutilante, et rendue chaleureuse par sa seule présence. Il avait rangé le séjour dévasté par le vent et la pluie que j’avais laissés pénétrer. Les rôles s’inversaient. Il s’occupait du petit déjeuner de son père. Il me nourrissait pour se rassurer, pour prendre soin de moi. Il jouait avec nos souvenirs heureux de sa petite enfance, les rares fois où je lui avais préparé des œufs. Il allait falloir le délivrer de ce poids. Il déposa mon assiette sur la table en m’ordonnant silencieusement de manger. J’endossai le même air narquois que le sien – sans trop de difficultés, puisqu’il tenait tout du mien – et le provoquai sans trop savoir pourquoi. Je remplis ma tasse de café et allumai une cigarette. Il leva les yeux au ciel en riant.

– Tu es pire qu’un gamin, papa !

Je lui rendis son rire. Inutile de l’agacer, aussi écrasai-je mon mégot et pris place à table. Il s’assit en face de moi et planta sa fourchette dans son omelette. Il avait un teint éclatant. D’où pouvait-il venir ? Je le saurais bien assez tôt.

– Pour combien de temps es-tu là ? lui demandai-je après avoir avalé une bouchée.

– Je ne sais pas… quelques semaines. Peut-être plus, peut-être moins.

Jusque-là, il n’avait été question que de quelques jours. Nathan ne pouvait pas rester aussi longtemps. Il me fallait trouver un moyen pour qu’il reprenne sa route. Qu’il la prenne totalement et sans moi.

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Bio:

Agnès Martin-Lugand est une romancière française née le 22 juillet 1979 à Saint-Malo en Ille-et-Vilaine.

Œuvres
2013 : Les gens heureux lisent et boivent du café, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-749-91998-0)
2014 : Entre mes mains le bonheur se faufile, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-749-92209-6)
2015 : La vie est facile, ne t'inquiète pas, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-749-92386-4)
2016 : Désolée, je suis attendue, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-749-92387-1)
2016 : Merci la maîtresse, nouvelle dans 13 à table ! 2017, Paris, Pocket, no 16745, novembre 2016, p. 163-190. (ISBN 978-2-266-27126-4)
2017 : J'ai toujours cette musique dans la tête, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-749-92901-9)
2018 : À la lumière du petit matin, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-749-92902-6)
Le monde est petit, nouvelle dans 13 à table ! 2018. Pocket , 2016. (ISBN 978-2-266-27952-9)
2019 : Une évidence, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-7499-3477-8)
2020 : Nos résiliences, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-7499-3478-5)
2021 : La Datcha, Éditions Michel Lafon (ISBN 978-2-7499-4163-9)
2021 : Le Coup de folie des vacances, dans 13 à table ! 2022, Paris : Pocket n° 18272, novembre 2021, p. 171-190

Connemara

Connemara

Résumé:


Hélène a bientôt 40 ans. Elle a fait de belles études, une carrière. Elle a réalisé le programme des magazines et le rêve de son adolescence : se tirer, changer de milieu, réussir. Et pourtant, le sentiment de gâchis est là, les années ont passé, tout a déçu. Christophe, lui, n'a jamais quitté ce bled où ils ont grandi avec Hélène. Il n'est plus si beau. Il a fait sa vie à petits pas, privilégiant les copains, la teuf, remettant au lendemain les grandes décisions, l'âge des choix.
On pourrait croire qu'il a tout raté. Et pourtant, il croit dur comme fer que tout est encore possible. Connemara c'est l'histoire d'un retour au pays, d'une tentative à deux, le récit d'une autre chance et d'un amour qui se cherche par delà les distances dans un pays qui chante Sardou et va voter contre soi.............................................................................................................................................................

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La colère venait dès le réveil. Il lui suffisait pour se mettre en
rogne de penser à ce qui l’attendait, toutes ces tâches à accomplir, tout ce temps qui lui ferait défaut.
Hélène était pourtant une femme organisée. Elle dressait des listes, programmait ses semaines, portait dans sa tête, et dans son corps même, la durée d’une lessive, du bain de la petite, le
temps qu’il fallait pour cuire des nouilles ou préparer la table du petit-déjeuner, amener les filles à l’école ou se laver les cheveux. Ses cheveux justement, qu’elle avait failli couper vingt fois pour gagner les deux heures de soins hebdomadaires qu’ils lui
coûtaient, qu’elle avait sauvés pourtant, à vingt reprises, fallait il qu’on lui prenne si loin, même ça, ses longs cheveux, un trésor depuis l’enfance ?
Hélène en était pleine de ce temps compté, de ces bouts de quotidien qui composaient le casse-tête de sa vie. Par moments, elle repensait à son adolescence, les flemmes autorisées d’à quinze
ans, les indolences du dimanche, et plus tard les lendemains de cuite à glander. Cette période engloutie qui avait tellement duré et semblait rétrospectivement si brève. Sa mère l’enguirlandait alors parce qu’elle passait des heures à s’étirer dans son
lit au lieu de profiter du soleil dehors. À présent, le réveil sonnait à six heures tous les jours de la semaine et le week-end, tel un automate, elle se réveillait à six heures quand même.
Elle avait parfois le sentiment que quelque chose lui avait été volé, qu’elle ne s’appartenait plus tout à fait. Désormais, son sommeil obéissait à des exigences supérieures, son rythme était
devenu familial, professionnel, sa cadence, en somme, poursuivait des fins collectives. Sa mère pouvait être contente. Hélène voyait toute la course du soleil à présent, finalement utile, mère à son
tour, embringuée pareil.
— Tu dors ? dit-elle, à voix basse.
Philippe reposait sur le ventre, massif près d’elle, un bras replié
sous son oreiller. On l’aurait cru mort. Hélène vérifia l’heure.6 h 02. Ça commençait.
— Hé, souffla-t-elle plus fort, va réveiller les filles. Dépêche toi. On va encore être à la bourre.
Philippe se retourna dans un soupir, et la couette en se soulevant libéra la lourde odeur tiède, si familière, l’épaisseur accumulée d’une nuit à deux. Hélène se trouvait déjà sur ses deux
pieds, dans le frimas piquant de la chambre, cherchant ses lunettes sur la table de nuit.
— Philippe, merde…
Son mec maugréa avant de lui tourner le dos. Hélène faisait déjà défiler les passages obligés de son agenda.
Elle fila sous la douche sans desserrer les mâchoires, puis gagna la cuisine en jetant un premier coup d’œil à ses mails. Pour le maquillage, elle verrait plus tard, dans la voiture. Chaque matin,
les petites lui donnaient des coups de chaud, elle préférait ne pas mettre de fond de teint avant de les avoir déposées à l’école.
Ses lunettes sur le bout du nez, elle fit chauffer leur lait et versa les céréales dans leurs bols. À la radio, c’étaient encore ces deux journalistes dont elle ne retenait jamais les noms. Elle
avait encore le temps. La matinale de France Inter lui fournissait chaque matin les mêmes faciles repères. Pour l’instant, la maison reposait encore dans ce calme nocturne où la cuisine faisait comme une île où Hélène pouvait goûter un moment de solitude rare, dont elle jouissait en permissionnaire, le temps de boire son café. Il était six heures vingt, elle avait déjà besoin d’une cigarette.
Elle passa son gros gilet sur ses épaules et se rendit sur le balcon. Là, accoudée à la rambarde, elle fuma en contemplant la ville en contrebas, les premiers balbutiements rouges et jaunes
de la circulation, l’éclat espacé des lampadaires. Dans une rue voisine, un camion poubelle menait à bien sa besogne pleine de soupirs et de clignotements. Un peu plus loin sur sa gauche se dressait une haute tour semée de rectangles de lumière où passait par instants une silhouette hypothétique. Là-bas, une église.
Sur la droite la masse géométrique des hôpitaux. Le centre était loin avec ses ruelles pavées, ses boutiques prometteuses. Nancy, en s’étirant, revenait à la vie. Il ne faisait pas très froid pour un
matin du mois d’octobre. Le tabac émit son crépitement de couleur et Hélène jeta un coup d’œil par-dessus son épaule avant de consulter son téléphone. Sur son visage, un sourire parut, rehaussé par la lueur de l’écran.
Elle avait reçu un nouveau message.
Des mots simples qui disaient j’ai hâte, vivement tout à l’heure.
Son cœur fut pris d’une brève secousse et elle tira encore une fois sur sa cigarette puis frissonna. Il était six heures vingt-cinq, il fallait encore s’habiller, déposer les filles à l’école, et mentir.
— T’as préparé ton sac ?
— Oui.
— Mouche, t’as pensé à tes affaires de piscine ?
— Non.
— Ben, faut y penser.
— Je sais.
— Je te l’avais dit hier, t’as pas écouté ?
— Si.
— Alors, pourquoi t’as pas pensé à tes affaires ?
— J’ai pas fait exprès.
— Justement, faut faire exprès d’y penser.
— On peut pas être bon partout, répliqua Mouche, l’air docte
derrière ses moustaches de Nesquik.
La petite venait d’avoir six ans et elle changeait à vue d’œil.
Clara aussi était passée par cette phase de pousse accélérée, mais Hélène avait oublié l’effet que ça faisait de les voir ainsi brutalement devenir des gens. Elle redécouvrait donc, comme pour la première fois, ce moment où un enfant sort de l’engourdissement du bas âge, quitte ses manières de bestiole avide et se met à raisonner, faire des blagues, sortir des trucs qui peuvent changer l’humeur d’un repas ou laisser les adultes bouche bée.
— Bon, je dois y aller moi. Salut la compagnie.
Philippe venait de faire son apparition dans la cuisine et, d’un geste qui lui était familier, il ajusta sa chemise dans son pantalon, passant une main dans sa ceinture, de son ventre jusque dans son dos.
— T’as pas pris ton petit-déj’ ?
— Je mangerai un truc au bureau.
Le père embrassa ses filles, puis Hélène du bout des lèvres.
— Tu te souviens que tu récupères les filles ce soir ? fit cette dernière.
— Ce soir ?
Philippe n’avait plus autant de cheveux que par le passé, mais restait plutôt beau gosse, dans un genre costaud parfumé, grande carcasse bien mise, avec toujours cette lumière dans l’œil, le
petit malin de classe prépa qui ne se foule pas, le truqueur qui connaît la musique. C’était agaçant.
— Ça fait une semaine qu’on en parle.
— Ouais, mais je risque de ramener du taf.
— Ben t’appelles Claire.
— T’as son numéro ?
Hélène lui donna le téléphone de la baby-sitter et lui conseilla
de la contacter rapido pour s’assurer qu’elle était disponible.
— OK, OK, répondit Philippe en enregistrant l’information
dans son téléphone. Tu sais si tu rentres tard ?
— Pas trop normalement, répondit Hélène.
Une bouffée de chaleur lui monta alors aux joues et elle sentit son chemisier perdre deux tailles.
— C’est quand même chiant, observa son mec qui, du pouce,
faisait défiler ses mails sur son écran.
— C’est pas comme si je passais ma vie dehors. Je te rappelle que t’es rentré à 9 heures hier et avant-hier.
— Boulot boulot, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
— Ouais, moi je fais du bénévolat.
Philippe leva les yeux de l’écran bleu, et elle retrouva son drôle de sourire horizontal, les lèvres minces, cet air de toujours se foutre de la gueule du monde.
Depuis qu’ils étaient revenus vivre en province, Philippe semblait considérer qu’on n’avait plus rien à lui demander. Après tout, il avait laissé tomber pour elle un poste en or chez Axa, ses potes du badminton et, globalement, des perspectives sans commune mesure avec ce qui existait dans le coin. Tout ça, parce que sa femme n’avait pas tenu le coup. D’ailleurs, est-ce qu’elle s’était seulement remise d’aplomb ? Ce départ forcé restait entre eux comme une dette. C’est en tout cas l’impression qu’Hélène avait.
— Bon, à ce soir, fit son mec.
— À ce soir.
Puis, Hélène s’adressa aux filles :
— Hop, les dents, vous vous habillez, on y va. Je dois encore
mettre mes lentilles. Et je le dirai pas deux fois.
— Maman…, tenta Mouche.
Mais Hélène avait déjà quitté la pièce, pressée, les cheveux
attachés, les fesses hautes, vérifiant ses messages sur WhatsApp
en montant l’escalier qui menait au premier. Manuel lui avait
écrit un nouveau message, à ce soir, disait-il, et elle éprouva
encore une fois cette délicieuse piqûre, cette trouille dans la
poitrine qui était un peu de ses quinze ans.
Trente minutes plus tard, les filles étaient à l’école et Hélène
plus très loin du bureau. Mécaniquement, elle passa en revue
les rendez-vous du jour. À dix heures, elle avait une réu avec les
gens de Vinci. À quatorze heures, elle devait rappeler la meuf
de chez Porette, la cimenterie de Dieuze. Un plan social se profilait et elle avait une idée de réorganisation des services transverses qui pouvait éviter cinq licenciements. D’après ses calculs,
elle pouvait leur faire économiser près de cinq cent mille euros
par an en modifiant l’organigramme et en optimisant les services des achats et le parc automobile. Erwann, son boss, lui avait dit on peut pas se louper sur ce coup-là, c’est hyper emblématique, c’est juste pas possible qu’on se loupe. Et puis à seize heures, sa fameuse présentation à la mairie. Il faudrait qu’elle revérifie les slides une dernière fois avant d’y aller. Demander à
Lison d’imprimer des dossiers pour chaque participant, recto verso pour éviter qu’un écolo vétilleux ne lui mette la misère.
Ne pas oublier la page de garde personnalisée. Elle connaissait le personnel des administrations, les chefs de service, toutes ces cliques d’importants et d’inquiets qui composaient l’encadrement des forces municipales. Les mecs étaient fous de joie dès qu’on apposait leur nom sur une chemise ou en première page d’un document officiel. Passé un certain stade, dans leurs carrières embarrassées, se distinguer des sous-fifres, se démarquer des collègues, tenait lieu de tout.
Et ce soir, son rencard…
De Nancy à Épinal, il fallait compter un peu moins d’une heure de route. Elle n’aurait même pas le temps de repasser chez elle pour prendre une douche. De toute façon, il n’était pas question de coucher au premier rendez-vous. Une fois encore, elle se dit qu’elle allait annuler, qu’elle faisait décidément n’importe quoi. Seulement, Lison l’attendait déjà sur le parking, adossée
au mur et tirant avidement sur sa clope électronique, son drôle de visage perdu dans un nuage de fumée pomme-cannelle.
— Alors ? Prête ?
— Tu parles… Il faut que tu m’imprimes les dossiers pour la mairie. La réu est à seize heures.
— C’est fait depuis hier.
— Recto verso ?
— Bien sûr, vous me prenez pour une climatosceptique ou quoi ?
Les deux femmes se pressèrent vers les ascenseurs. Dans la ca bine qui menait aux bureaux d’Elexia, Hélène évita le regard de sa stagiaire. Pour une fois, Lison avait remisé son air perpétuellement assoupi et pétillait, à croire que c’était elle qui avait un date
ce soir-là. La porte s’ouvrit sur le troisième étage et Hélène passa devant.
— Suis-moi, dit-elle en traversant le vaste plateau où s’organisait le considérable open space du cabinet de consulting, avec son archipel de bureaux, l’étroit tapis rouge qui ordonnait les
circulations et les nombreuses plantes vertes épanouies sous le déluge de lumière tombée des fenêtres hautes. Des fauteuils rouges et des canapés gris autorisaient çà et là une pause conviviale. Dans le fond, une petite cuisine aménagée permettait de réchauffer sa gamelle et occasionnait des disputes au sujet des denrées abandonnées dans le frigo. Les seuls espaces clos se
trouvaient sur la mezzanine, une salle de réunion qu’on appelait le cube et le bureau du boss. C’est dans le cube justement, à l’abri des oreilles indiscrètes, qu’Hélène et Lison s’enfermèrent — J’ai fait une connerie, commença Hélène.
— Mais non, carrément pas. Ça va bien se passer.
— Je suis comme une idiote là, à mater mon téléphone toute la journée. J’ai du travail. J’ai des mômes. C’est n’importe quoi.
Je peux pas me laisser entraîner dans des trucs pareils. Je vais laisser tomber.
— Attends !
Il arrivait que Lison s’oublie et se laisse aller à tutoyer sa cheffe. Hélène ne relevait pas. Elle avait tendance à tout passer à cette drôle de gamine. Il faut dire qu’elle était marrante avec ses Converse, ses manteaux couture de seconde main et son faciès chevalin, dents trop longues et yeux écartés qui ne suffisaient pas à l’enlaidir. Pour tout dire, elle lui avait changé la vie. Parce qu’avant de la voir débarquer, Hélène s’était longtemps sentie au bord du gouffre.
Pourtant, sur le papier, elle avait tout, la maison d’architecte, le job à responsabilités, une famille comme dans Elle, un mari plutôt pas mal, un dressing et même la santé. Restait ce truc informulable qui la minait, qui tenait à la fois de la satiété et du manque. Cette lézarde qu’elle se trimballait sans savoir.
Le mal s’était déclaré quatre années plus tôt, quand elle et Philippe vivaient encore à Paris. Un beau jour, au bureau, Hélène s’était enfermée dans les toilettes parce qu’elle ne supportait tout simplement plus de voir les messages affluer dans sa boîte mail. Par la suite, ce repli était devenu une habitude. Elle s’était planquée pour éviter une réunion, un collègue, pour ne plus avoir à répondre au téléphone. Et elle était restée assise comme ça sur son chiotte pendant des heures, améliorant son score à Candy Crush, incapable de réagir et caressant amoureusement des idées suicidaires. Peu à peu, les choses les plus banales étaient devenues intolérables. Elle s’était par exemple surprise à pleurer en consultant le menu du RIE, parce qu’il y avait encore des carottes râpées et des pommes dauphine au déjeuner. Même les
pauses clopes avaient pris un tour tragique. Quant au travail
proprement dit, elle n’en avait tout simplement plus vu l’intérêt. À quoi bon ces tableaux Excel, ces réunions reproductibles
à l’infini, et le vocabulaire, putain ? Quand quelqu’un prononçait devant elle les mots “impacter”, “kickoff ” ou “prioriser”,
elle était prise d’un haut-le-cœur. Et vers la fin, elle ne pouvait
même plus entendre la note émise à l’allumage par son MacBook Pro sans éclater en sanglots.
C’est ainsi qu’elle avait perdu le sommeil, des cheveux, du poids et chopé de l’eczéma sous les genoux. Une fois, dans les transports, en contemplant la pâleur du crâne d’un voyageur à
travers une mèche de cheveux rabattue sur le côté, elle avait été prise d’un malaise. Elle se sentait étrangère à tout. Elle n’avait plus envie d’être nulle part. Le vide l’avait prise.
Le médecin avait conclu à un burn-out, sans grande certitude, et Philippe avait dû consentir à quitter Paris, la mort dans l’âme. Au moins la province promettait quelques avantages, une
meilleure qualité de vie et la possibilité de s’acheter une maison spacieuse avec un grand jardin, sans compter qu’il semblait raisonnable dans ces contrées hospitalières d’obtenir une place
en crèche sans avoir à coucher avec un cadre de la mairie. Et puis les parents d’Hélène vivaient dans le coin, ils pourraient les dépanner de temps en temps.
À Nancy, Hélène avait immédiatement retrouvé du travail grâce à un pote de son mec, Erwann, qui dirigeait Elexia, une boîte qui vendait du conseil, de l’audit, des préconisations dans le
domaine des RH, toujours la même chose. Et pendant quelques semaines, le changement de cadre et le nouveau rythme avaient suffi à tenir ses états d’âme à distance. Pas pour longtemps. Bientôt, et même si elle n’avait pas replongé dans le bad total, elle  s’était de nouveau sentie frustrée, mal à sa place, souvent claquée, tristoune pour des riens et en colère tellement.
Philippe ne savait pas quoi faire de ces humeurs noires. Une fois ou deux, ils avaient bien essayé d’en discuter, mais Hélène avait eu l’impression que son mec surjouait, l’air pénétré, abondant à intervalles réguliers, exactement le même cinéma que lorsqu’il était en visio avec des collègues. Au fond, Philippe faisait avec elle comme avec le reste : il gérait. Heureusement, un beau jour, dans ce brouillard de fatigue, elle avait reçu un drôle de CV, une demande de stage. D’ordinaire,
ce genre de requêtes n’arrivait pas jusqu’à elle ou alors elle balançait le mail direct dans la corbeille. Mais celui-ci avait retenu son attention parce qu’il était d’une simplicité presque ridicule, dénué
de photo, faisant l’économie des inepties habituelles, savoir-faire, savoir-être, loisirs vertueux et autre permis B. C’était un bête document Word avec un nom, Lison Lagasse, une adresse, un numéro de portable, la mention d’un master 1 en éco et une liste d’expériences hétéroclites. Léon de Bruxelles, Deloitte, Darty, Barclays et même une pêcherie en Écosse. Au lieu de refiler sa candidature au service RH comme l’exigeait le process de recrutement, Hélène avait passé un coup de fil à la candidate,
par curiosité. Parce que cette fille lui rappelait quelque chose aussi. Son interlocutrice avait répondu aussitôt, d’une voix flûtée, nette, hachée de brefs éclats de rire qui étaient sa ponctuation. Lison répondait à ses questions par ouais, carrément pas, c’est clair, peu soucieuse de plaire, amusée et connivente. Hélène lui avait tout de même fixé un rendez-vous, un soir après dixneuf heures, quand l’open space était à peu près vide, comme en secret. La jeune fille s’était présentée à l’heure dite, une grande bringue à l’air matinal, ultra-mince, jean moulant et mocassins à pampilles, une frange évidemment et ce long faciès où des dents de pouliche, éclatantes et presque toujours à découvert, aveuglaient par intermittence.
— Vous avez un drôle de CV. Comment on passe de Deloitte à Darty ?
— Les deux sont sur la ligne 1.
Hélène avait souri. Une Parisienne… Ce genre de meufs l’avait intimidée des années durant, par leur élégance spéciale, avancée, leur certitude d’être partout chez elles, leur incapacité à prendre du poids et cette manière d’être, impérieuse, sans réplique, chacun de leurs gestes disant le mieux que tu puisses faire meuf, c’est de chercher à me ressembler. C’était drôle d’en voir une là, dans son bureau de Nancy, à la nuit tombée. Hélène avait l’impression en la regardant de recevoir une carte postale d’un endroit où elle aurait jadis passé des vacances compliquées.
— Et qu’est-ce que vous faites ici ?
— Oh ! avait répliqué Lison avec un geste évasif. Je me suis fait jeter des Arts déco, et ma mère s’est retrouvée un mec ici.
— Et vous vous acclimatez ?
— Moyennement.
Hélène avait embauché Lison aussitôt, lui confiant tous les outils de reporting qu’on leur imposait depuis qu’Erwann faisait la chasse au gaspi et voulait raffiner les process, ce qui revenait à
justifier le moindre déplacement, renseigner les tâches les plus infimes dans des tableaux cyclopéens, trouver dans des menus déroulants illimités l’intitulé cryptique qui correspondait à des
activités jadis impondérables, et perdre ainsi chaque jour une heure à justifier les huit autres.
Contre toute attente, Lison s’en était sortie à merveille. Après une semaine, elle connaissait chacun dans l’immeuble et tous les petits secrets du bureau. C’est bien simple, tout l’amusait et,
telle une bulle, elle flottait dans l’open space, efficace et indifférente, irritante et principalement appréciée, incapable de stress, donnant l’impression de s’en foutre, ne décevant jamais, sorte de
Mary Poppins du tertiaire. Pour Hélène, qui passait son temps à se battre et visait une position d’associée aux côtés d’Erwann, cette légèreté relevait de la science-fiction.
Un soir, alors qu’elles prenaient une pinte dans le pub d’à côté, Hélène était devenue curieuse :
— Y a pas quelqu’un qui te plaît au bureau ?
— Jamais au taf, c’est péché.
— Le boulot, c’est le principal lieu de rencontre.
— Je préfère pas mélanger. C’est trop tendu, surtout en open space. Après, les mecs te tournent autour toute la journée comme des vautours. Et pis ces blaireaux ne peuvent pas s’empêcher de raconter des trucs, c’est plus fort qu’eux.
Hélène avait gloussé.
— Tu te débrouilles comment alors ? Tu sors, tu vas danser ?
— Ah non ! Les boîtes, ici, c’est l’enfer. Je fais comme tout le monde : je chasse sur l’internet mondial.
Hélène avait dû faire un effort pour sourire. Une génération à peine la séparait de Lison et, déjà, elle ne comprenait plus rien aux usages amoureux qui avaient cours. En l’écoutant, elle
avait ainsi découvert que les possibilités de rencontres, la durée des relations, l’intérêt qu’on se portait ensuite, l’enchaînement des histoires, la tolérance pour les affaires simultanées, le tuilage ou la synchronicité des amours, les règles, en somme, de la baise et du sentiment, avaient subi des mutations d’envergure.
Ce qui changeait en premier lieu, c’était l’emploi des messageries et des réseaux sociaux. Quand Hélène expliquait à sa stagiaire qu’elle n’avait pas entendu parler d’internet avant le
lycée, Lison la regardait avec un douloureux étonnement. Elle savait bien qu’une civilisation avait vécu avant le web, mais elle avait tendance à renvoyer cette période à des décennies sépia,
quelque part entre le Pacte germano-soviétique et les premiers pas sur la Lune.
— Et si, pourtant, soupirait Hélène. J’ai eu mes résultats du bac sur 3615 EducNat, ou un truc du genre.
— Nan ?…
La génération de Lison, elle, avait grandi les deux pieds dedans.
Au collège, cette dernière passait déjà des soirées entières à flirter on line avec de parfaits inconnus sur l’ordi que ses parents lui avaient offert à des fins de réussite scolaire, parlant interminablement de cul avec des mômes de son âge aussi bien qu’avec des pervers de cinquante balais qui pianotaient d’une main, des internautes singapouriens ou son voisin auquel elle n’aurait pas
pu dire un mot s’il s’était assis à côté d’elle dans le bus. Plus tard, elle s’était amusée sur son portable à nourrir des relations épistolaires au long cours avec des tas de garçons qu’elle connaissait vaguement. Il suffisait de contacter un mec de votre bahut qui
vous plaisait sur Facebook ou Insta, salut, salut, et le reste suivait. À travers la nuit numérique, les conversations fusaient à des vitesses ahurissantes, annulant les distances, rendant l’attente
insupportable, le sommeil superflu, l’exclusivité inadmissible.
Ses copines et elle nourrissaient ainsi toujours trois ou quatre fils de discussions en simultané. La conversation, d’abord anodine, entamée sur un ton badin, prenait bientôt un tour plus personnel. On disait son mal-être, les parents qui faisaient chier, Léa qui était une pute et le prof de physique-chimie un pervers narcissique. Après vingt-trois heures, une fois la famille endormie,
ce commerce entre pairs prenait un tour plus clandestin. On commençait à se chauffer pour de bon. Les fantasmes se formulaient en peu de mots, tous abrégés, codés, indéchiffrables. On
finissait par s’adresser des photos en sous-vêtements, en érection, des contre-plongées suggestives et archi-secrètes.
— Le délire, c’était de prendre une pic où on voit ton boule mais où tu restes incognito. Au cas où.
— T’avais pas la trouille que le mec balance ça à ses copains ?
— Bien sûr. C’est le prix à payer.
Ces images-là, prises dans son lit, selfies en clair-obscur, érotisme plus ou moins maîtrisé, s’échangeaient ainsi qu’une monnaie de contrebande, inconnue des parents, devise illicite qui
faisait exister tout un marché libidinal sur lequel planait toujours la menace du grand jour. Car il advenait parfois qu’une image licencieuse tombe dans le domaine public, qu’une mineure
presque à poil devienne virale.
— J’ai une pote en seconde qui a dû changer de bahut.
— C’est horrible.
— Ouais. Et c’est pas le pire.
Hélène se régalait de ces anecdotes qui, comme les chips, laissaient une impression vaguement dégoûtante mais dont on n’avait jamais assez. Elle s’inquiétait aussi pour ses filles, se demandant
comment elles feraient face à ces menaces d’un nouveau genre.
Mais au fond, ces histoires lui faisaient chaud au ventre. Elle enviait ce désir qui ne lui était pas destiné. Elle se sentait diminuée de ne pas y avoir accès. Elle se souvenait de l’avidité permanente qui autrefois avait été son rythme de croisière. À son psy, elle avait confié :
— J’ai l’impression d’être déjà vieille. Tout ça, c’est fini pour moi.
— Qu’est-ce que vous ressentez ? avait demandé le psy, pour changer.
— De la colère. De la tristesse.
Ce connard n’avait même pas daigné noter ça dans son Moleskine.
Le temps était passé si vite. Du bac à la quarantaine, la vie d’Hélène avait pris le TGV pour l’abandonner un beau jour sur un quai dont il n’avait jamais été question, avec un corps
changé, des valises sous les yeux, moins de tifs et plus de cul,
des enfants à ses basques, un mec qui disait l’aimer et se défilait à chaque fois qu’il était question de faire une machine ou de garder les gosses pendant une grève scolaire. Sur ce quai-là,
les hommes ne se retournaient plus très souvent sur son passage. Et ces regards qu’elle leur reprochait jadis, qui n’étaient bien sûr pas la mesure de sa valeur, ils lui manquaient malgré
tout. Tout avait changé en un claquement de doigts.

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Bio;

Nicolas Mathieu, né le 2 juin 1978 à Épinal dans les Vosges, est un écrivain français. Son roman Leurs enfants après eux, publié en 2018, est récompensé par le prix Goncourt la même année.

Œuvre
Aux animaux la guerre, Actes Sud, coll. « Actes noirs », 2014, 360 p. (ISBN 978-2-330-03037-7)
Prix Erckmann-Chatrian
Réédition Actes Sud, coll. « Babel noir » no 147, 2016, 443 p. (ISBN 978-2-330-05864-7)
Paris-Colmar, Le Monde/SNCF, coll. « Les Petits Polars du Monde » no 9, 2015, 78 p. (ISBN 978-2-36156-209-0)
Leurs enfants après eux, Actes Sud, coll. « Domaine français », 2018, 425 p. (ISBN 978-2-330-10871-7)
Prix Goncourt 2018
Réédition Actes Sud, coll. « Babel » no 1705, 2020, 560 p. (ISBN 978-2-330-13917-9)
Rose Royal, Éditions In8, coll. « Polaroid », 2019, 77 p. (ISBN 978-23622409-80)
La Grande École (album jeunesse), illustré par Pierre-Henry Gomont, Actes Sud Junior, 2020 (ISBN 978-2-330-14193-6), 32 p.
Connemara, Actes Sud, coll. « Domaine français », 2022, 400 p. (ISBN 978-2-330-15970-2)

 

Le Gosse

Le Gosse

RÉSUMÉ
« Joseph est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n'est pas seulement la ville, c'est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un petit bonhomme de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne. »

Joseph vit heureux entre sa mère, plumassière, sa grand-mère qui perd gentiment la boule, les copains du foot et les gens du faubourg. Mais la vie va se charger de faire voler en éclat son innocence et sa joie.De la Petite Roquette à la colonie pénitentiaire de Mettray - là même où Jean Genet fut enfermé -, l'enfance de Joseph sera une enfance saccagée. Mais il faut bienheureusement compter avec la résilience et l'espoir.

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Il est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un gosse de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne. Sa mère et sa grand-mère le surnomment « le roseau » car il siffle souvent, comme le vent quand il traverse les herbes, et quand il est tout seul il se regarde dans le miroir, les mains dans les poches il sifflote les yeux à demi fermés et l’air menaçant, comme les bandits sur les affiches de cinéma ou à la une des journaux, il teste son autorité, il est le petit homme de la maison, il l’a entendu dire une fois.

Il aime regarder les mains de sa mère, rouges et bleues, jaunes et vertes, ça dépend des jours, et les entailles au bout des doigts, ce sont des mains rugueuses et habiles, qui ne se posent jamais. Il aime regarder son visage qui rougit si vite, le bleu de ses yeux avec les paupières trop lourdes, et ses cheveux dorés qui sont bouclés à cause de la vapeur. Sa mère les préférerait lisses, mais la vapeur de l’atelier les décolle en petites mèches qui s’entortillent, des dizaines d’accroche-cœurs, elle dit : « J’ai les cheveux libres et désordonnés comme moi » et elle rit de son rire aigu de Parisienne, car elle aussi est née à Paris, toute une lignée, oui ! Il n’a jamais connu son père, et son père ne lui manque pas puisqu’il n’en a aucun souvenir. Il regarde la photo du mariage, sur le buffet, elle, si petite à côté de lui, un grand moustachu solide, tout droit dans son costume qui le serre de partout, il se dit que cet homme-là n’a jamais dû courir, il est trop raide, mais il sait que c’est faux. Le visage aussi est faux. Son père n’avait plus du tout ce visage-là quand il est rentré de la guerre, on le lui a dit, un soir où il n’avait rien demandé mais où la grand-mère visiblement avait besoin de parler, ses larmes coincées au bord des yeux. Il était fasciné par ces larmes qui ne tombaient pas, à chaque fois qu’elle clignait des yeux il se disait qu’elles allaient enfin couler, mais rien à faire, et à cause de cela il n’a pas vraiment écouté l’histoire du visage de son père, Paul Vasseur, troisième fils de la grand-mère, qui n’est pas mort au champ d’honneur comme ses deux oncles qu’il n’a pas connus, mais a survécu à toutes les batailles. Quand il en est rentré, il n’était plus un soldat et pas encore son père, et c’est comme un rendez-vous qu’ils auraient eu tous les deux : « Je ne meurs pas à la guerre, je reviens sans visage et sans joie, mais je tiens ma promesse d’homme : j’offre un enfant à mon pays, un fils c’est mieux, et si c’est toi, c’est encore mieux. » Il a du mal à imaginer le joli visage de sa mère à côté de celui de cet homme blessé, un visage « comme un dessin abîmé par la pluie », dit la grand-mère, « une gueule cassée », disent les autres. Paul Vasseur, ancien poilu, lui a permis de naître, et tout de suite après, comme s’il était allé au bout de ses forces, il est mort dans une chambre d’hôpital d’une grippe qu’il avait ramenée du front, un virus espagnol qui flottait dans l’air pendant qu’il faisait ce qu’on lui demandait de faire : tenir son fusil et tirer le plus longtemps possible sur les gars d’en face, qui respiraient le même virus sans y prendre garde, occupés eux aussi à tuer le plus grand nombre de gars en face. C’étaient tous des hommes obéissants et qui avaient l’amour de la patrie, du dra-peau et de Dieu, même si de ces trois amours les anciens soldats ne parlaient pas, et quand ils se croisaient on n’aurait jamais dit qu’ils avaient partagé cette passion, ils se regardaient muets, pleins de confusion, ou bien buvaient ensemble et riaient tellement fort qu’on aurait dit des sauvages, des hommes furieux et pas du tout des amoureux.

 

À tout ça, Joseph ne pense guère. Sa mère, Colette, est gaie pour deux, il est impossible de vivre à ses côtés sans avoir envie de la suivre, d’écouter ce qu’elle raconte, ce qu’elle ramène avec elle quand elle rentre le soir, toutes ces histoires d’oiseaux, de théâtre et de chapeaux, ces choses qu’elle ne dit à personne, des secrets de plumassière, qui se gardent :

– Tu comprends Joseph, chaque maison a ses secrets, c’est pour ça qu’on ne change pas de maison. Ce que je t’ai dit, tu n’en parleras jamais à personne, tu me le promets ?

Il imagine sa mère dans cette maison aux secrets, entourée de tant d’autres filles, presque cinquante, et de très peu d’hommes, parce que plumassière, c’est pour les filles, il faut de toutes petites mains, habiles, légères, et patientes aussi, elles font tout le beau travail et laissent aux quelques hommes de la maison le tri des plumes, la teinture, les livraisons et l’entretien des machines, et il imagine que ces hommes ressemblent à son père sur la photo du mariage, ce sont de gros gars engoncés et patauds, qui obéissent aux filles habiles et pleines de secrets. Son père était mécanicien à l’usine Farcot, très loin, à Saint-Ouen, aux ateliers de forge et d’ajustage. Quand ses collègues et lui sont partis à la guerre, avec cet amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, qui les faisait chanter jusque sur le quai de la gare de l’Est, des femmes avec des mains moins fines que celles de sa mère sont venues les remplacer à l’usine et ont fabriqué de gros chars qui ont suivi les ouvriers dans la Somme. Quand il pense à ces femmes fabriquant des chars, il en a presque du dégoût. Elles étaient sûrement pleines de limaille de fer, de gras et de cambouis, tandis que sa mère, même si elle a parfois du duvet dans les cheveux, et jusque dans le nez, même si ses mains sont abîmées et colorées, sa mère, initiée à quatorze ans par une ancienne de quatre-vingt-deux ans, il y a longtemps qu’elle ne balaie plus l’atelier ou ne prépare plus les plumes. Elle frimate. Il adore ce mot. Elle frimate ! Elle met les plumes ensemble pour donner au chapeau sa beauté, elle les coud et ça fait comme un bouquet de printemps, il y a de quoi frimer, oui !

– Si tu avais été une fille, je t’aurais appris le métier, ça t’aurait plu Joseph ?

Quand sa mère lui demande ça, il lui montre ses mains maigrichonnes et les bouge dans tous les sens pour qu’elle voie comme elles sont souples, mais elle fait non de la tête avec un air désolé qui n’est pas si désolé que ça, et pour le consoler elle lui dit :

– Tu as des mains d’artiste mon Joseph, on a ça dans le sang dans la famille !

Et elle embrasse ses paumes, après avoir passé un doigt le long de sa ligne de vie.

– Et tu vivras très longtemps !

À l’école il apprend à compter, à lire, à écrire, à tomber amoureux de la patrie, le monde devient plus grand que son quartier, un espace mystérieux s’ouvre à lui, il comprend que tout a un nom et demande à l’instituteur comment s’appelle ce qu’il ne peut pas nommer, mais l’instituteur ne connaît pas tout, comment le pourrait-il, comment aurait-il le temps et surtout le cerveau pour apprendre par cœur les mots du dictionnaire Larousse, des encyclopédies, des atlas, des herbiers, des planches d’anatomie et des cartes de géographie ? On se croit entouré d’eau, d’étoiles et de tramways, on croit qu’on a une tête, deux bras et deux jambes, mais la vérité c’est que dessous il y a mille mots et mille vies, par exemple on dit « rivière » et d’autres mots surgissent : canaux, écluses, bras, lits mineurs, lits majeurs, les mots jaillissent, c’est comme soulever une pierre et découvrir les vers de terre et les insectes dessous, leur travail invisible et secret. Près de chez lui au bassin de l’Arsenal, le canal Saint-Martin se relie à la Seine, c’est comme ça qu’il y a de l’eau potable chez eux et la grand-mère n’en revient pas.

Tout est nommé et tout a une place avec quelques exceptions. Par exemple, la grand-mère a perdu son mari, elle est veuve. Sa mère aussi a perdu son mari, elle est veuve. Lui a perdu son père, il est orphelin de père. La grand-mère a perdu trois fils, ça n’a pas de nom. Il a vérifié auprès de l’instituteur, ça n’a pas de nom. Certains enfants non plus n’ont pas de nom. Ce sont des enfants naturels, des bâtards, des bas tard, on les bat jusqu’à plus soif, ce sont des souffre-douleur, et il a vu, chez les deux qu’il connaît, cet air de menace et d’attente, comme si tout à coup on allait leur donner quelque chose, une gifle ou un nom, va savoir. Ces enfants naturels ont bien quelque chose de sauvage, un peu comme l’orage quand il ne se décide pas. Celle qui connaît le plus de noms, c’est sa mère, elle l’étourdit quand elle lui parle d’échassier, de paradisier ou de marabout, le monde entier lui envoie ses plus belles plumes, mais là aussi chaque plumassière a sa place, on peut fabriquer des plumeaux avec des oiseaux de basse-cour, ou être comme sa mère dans l’exotique et l’artistique, les théâtres et le music-hall, on peut baisser la tête ou travailler dans l’artisanat et connaître les dernières chansons à la mode.

 

Il a remarqué qu’une femme avait beaucoup de noms, en plus de son nom de jeune fille ou de celui de femme mariée, elle peut s’appeler catherinette, grisette, midinette, gigolette, laurette, cocotte, ou encore vieille fille pour celle qui n’a jamais eu de mari mais se tient sage, ou traînée pour celle qui, avec ou sans mari, n’est pas sage. Mais il ne sait pas comment on appelle une veuve, comme sa mère, qui a fini depuis longtemps son grand deuil, son deuil et son demi-deuil, mais qui n’est pas sage. Il voit sa joie, qui n’est plus pour lui, même quand elle lui envoie un clin d’œil en réajustant son chapeau avant de sortir, ce clin d’œil est pour elle seule, et sa joie, Joseph le sait, est le signe qu’elle voit un homme, il n’est pas idiot, il sait aussi qu’elle n’en a pas le droit, c’est interdit, illégitime, c’est mal. Comment appelle-t-on une joie interdite, une gaîté dangereuse ? Mauvaise vie mauvaise fille mauvaise fréquentation. Ces mots-là ne vont pas à Colette, rien de ce qui est sale ne va à sa mère, et Joseph reste avec cette jalousie apeurée, cette crainte pour celle qui rajeunit chaque jour, baignée dans la lumière imprudente du bonheur, tandis que la grand-mère s’enfonce dans le tunnel obscur de l’absence et qu’elle l’appelle de moins en moins souvent « mon roseau » mais Lucien, Marius ou Paul, le confond avec ses deux fils aux corps éparpillés dans les champs d’honneur, et avec le troisième, mort contaminé dans une chambre d’hôpital. Elle a installé autour d’elle un monde de fantômes indisciplinés qu’elle appelle avec une adoration rocailleuse. (Car sa voix aussi a changé, peut-être faut-il cela pour parler aux morts, une voix qui vient de la terre, comme eux, et dont ils comprennent le sens même quand les mots ne sont plus vraiment justes.) Elle voit dans la cour des garçons qui n’y sont pas, elle a des manies, des inquiétudes farfelues, souvent le soir elle demande à Joseph :

– Je n’ai pas envie qu’à leur retour, mes gars mangent du chien ou du rat, vois donc ce que Colette a mis dans la casserole.

Il sait qu’il ne la convaincra pas en lui disant la vérité, car à peine a-t-elle entendu la réponse qu’elle lui repose la question, et la fois où il dit : « Maman a cuisiné des pâquerettes », elle rit, alors il comprend qu’il peut déformer la réalité déformée de sa grand-mère, c’est un jeu d’illusion sans fin, mais le mieux, il le comprend aussi, c’est de s’asseoir à côté d’elle et de lui tenir la main. On dirait que cette main dans la sienne la relie un peu à la réalité, même si elle continue à râler contre ses fils qui ne rentrent pas, et contre ses patrons qui abattent leurs propres chevaux et veulent qu’elle les prépare au four, et la trompe des éléphants du Jardin des Plantes qu’ils lui demandent d’acheter et de cuisiner aussi, ses patrons affamés et sans pitié, ses fils fugueurs et sans pitié… 70, 14-18, les guerres éternelles, les peurs obsessionnelles de la grand-mère. Et Joseph voit la vie comme le carton perforé de l’orgue de Barbarie qui déroulerait sans fin une musique simple et lasse, qui dit qu’on naît de soldat en soldat, de guerre en guerre, de soldat en soldat, de guerre en guerre… et on reste avec les femmes même quand on est mort, car elles nous voient et nous surveillent de leur amour endeuillé, pour toujours.

 

La nuit quand la grand-mère ronfle et que Colette siffle pour qu’elle s’arrête, il siffle à son tour, ce qui les fait rire et parfois ils se parlent tout bas, Colette lui raconte que le siffleur professionnel du Concert Mayol ne fait plus de baisers vingt-quatre heures avant son numéro pour ne pas amollir ses lèvres, que la mère de Mistinguett était plumassière, qu’elle a les chapeaux à plumes les plus hauts qui existent, qu’il y a à Paris une Américaine à la peau noire qui danse nue avec une ceinture de bananes, elle le fait rire, elle le fait rêver, et une nuit il arrive ce qui devait arriver, elle lui dit qu’elle va lui présenter quelqu’un. Il s’appelle Augustin, il est très gentil et ils vont très bien s’entendre. Joseph regarde sur le mur de la chambre les dessins du volet qui lui faisaient peur quand il était petit, jusqu’à ce que la grand-mère lui dise que ces ombres ressemblent au soufflet d’un bel accordéon. Il demande :

– Tu me le présentes quand ?

– Bientôt.

– Pourquoi ?

– Toi et tes questions !

La grand-mère ne ronfle plus mais il sifflote quand même, doucement, au rythme lent de sa respiration, et sa mère dit exactement ce qu’il espérait qu’elle dise :

– Tu seras toujours le roseau chéri, tu sais.

Et les ombres sur le mur ressemblent à ce qu’elles sont : celles des lattes du volet sur la tapisserie à fleurs d’une chambre où grandir, vieillir, aimer sont des verbes qui ne vont pas bien ensemble. Mais dans quelques heures ces ombres auront disparu, et il ne les aura pas vues s’effacer. Il se sera rendormi.

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Colette va danser rue de Lappe tous les dimanches, parfois aussi le soir dans les bals musettes et les cabarets qui ont fleuri après guerre, elle a sans cesse les pieds qui battent la mesure d’une musique qu’on n’entend pas toujours, et elle envoie enfin à Joseph de vrais clins d’œil complices. Il n’ose pas lui demander quand elle lui présentera cet homme, cet Augustin, et de plus en plus il a peur que les autres parlent d’elle avec des mots qui ne lui iraient pas, mauvaise fille mauvaise vie mauvaise fréquentation, mais cela n’arrive pas, et l’insouciance reprend ses droits. Après l’école il traîne avec Jacques et Eugène, joue avec eux au ballon dans l’impasse Carrière-Mainguet, fait les commissions et rentre s’occuper de la grand-mère, les beaux jours arrivent et on lui installe une chaise dans la cour, avec Marthe, Jeanne, Émile et son perroquet, elle est bien, c’est une compagnie de son âge, et quand elle s’inquiète de ne pas voir ses fils rentrer, personne ne la contredit, le chagrin fait faire de ces choses, on le sait. Tous trois chantent des chansons anciennes, il est gêné quand la grand-mère chante : « Va passe ton chemin, ma mamelle est française, je ne vends pas mon lait au fils d’un Allemand. » Quel âge croit-elle avoir ? Le monde des mères est inquiétant, elles portent des enfants, et puis elles portent le deuil, et elles sont plus têtues que le chagrin. Il a toujours vu la grand-mère, Marthe et Jeanne habillées en noir, comment calcule-t-on les années de deuil quand on finit par connaître plus de morts que de vivants, il se le demande parfois. Il se demande aussi, lui qui apprend un mot nouveau chaque jour, combien d’années il devrait vivre pour connaître tous ceux du dictionnaire. Ou pour les avoir tous entendus, même sans les comprendre. Les mots sont répartis par spécialités, les mariniers ne connaissent pas les mêmes que les forts des Halles, mais comment fait-on avec ceux qui ne sont écrits nulle part, ceux de l’argot par exemple, ou ceux des Auvergnats et des Italiens qui se mélangent au français ? Il y a des mots libres qui flottent dans l’air comme le virus de la grippe espagnole ou de la tuberculose, et qu’on attrape pareil, en se fréquentant de trop près. Pour les préserver, l’instituteur leur apprend chaque jour l’hygiène et la morale, dans l’espoir qu’ils ramènent ces leçons chez eux, les diffusent à toute la famille, mais jamais il n’oserait dire à la grand-mère de se laver les mains avant de manger ni à sa mère de ne pas devenir une femme sans honneur. Il préfère qu’elle reste comme ses cheveux bouclés, « libres et désordonnés » comme elle dit, jusqu’à ce dimanche où rue de Charonne, il parle avec Lulu, son copain chanteur de rue, et aperçoit sur le trottoir d’en face l’homme et sa mère. C’est lui, il le sait. Il le sait au poignard qu’il reçoit dans le cœur, cette sensation de danger, comme si on le précipitait dans l’eau du canal, comme s’il disparaissait sans secours.

– Qu’est-ce t’as vu ? lui demande Lulu en se retournant.

– Augustin.

Il n’a pas le temps d’en dire plus, un gendarme arrive et Lulu qui n’a pas le carnet des chanteurs ambulants a filé à la vitesse de l’éclair, le gendarme ne le rattrapera pas, et lui a perdu Colette dans la foule. Tout cela n’a duré que quelques secondes comme si les choses les plus importantes arrivaient en douce, au moment précis où l’on regarde ailleurs, oui, le temps d’un regard.

 

– Je t’ai vue dimanche, rue de Charonne avec… le monsieur…

Il le dit à sa mère et elle rougit, comme souvent, et puis elle rit, mais ne trouve pas quoi répondre. Pour la rassurer il ajoute :

– Il avait un très joli chapeau j’ai trouvé.

Alors elle le prend contre elle et le voilà plongé dans son odeur de peau vivante, un peu salée un peu sucrée, cette sueur douce, il voudrait s’endormir contre elle, son cou, sa poitrine, son ventre, ce domaine qui est le sien ; il est maigrichon, à presque huit ans il a gardé la mesure idéale pour être dans ses bras sans dépasser, et Colette est tellement bien ainsi, son fils tenu contre elle, son cœur qui cogne comme quand il était bébé, elle le berce et chante : « J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin », et il sent les vibrations de sa voix, la petite humidité qu’elle diffuse sur sa peau, comme lorsqu’on souffle une bougie. Quelque chose va s’éteindre. On dirait, à les voir savourer cet instant-là, qui rappelle un Joseph nouveau-né et une Colette de vingt ans, que tous deux le savent, comme si, très loin en eux, quelque chose se chargeait de cette connaissance. Le temps se brouille, hier et demain déjà ne veulent plus rien dire, quelque chose les avertit. Cela va finir, cela est en train de finir. C’est comme si c’était fait.

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BIO:

Véronique Olmi, née en 1962 à Nice, est une écrivaine française, principalement auteure de romans et de pièces de théâtre. Elle a également travaillé comme scénariste et comédienne et est cofondatrice du festival théâtral « Paris des Femmes ».

Œuvres

Véronique Olmi au Salon du livre de Paris le 24 mars 2013
Théâtre
Le Passage, éditions de l'Arche, 1996
Chaos debout / Les nuits sans lune, Éditions de l'Arche, 1997
Point à la ligne / La Jouissance du scorpion, Éditions de l'Arche, 1998
Le Jardin des apparences, Actes Sud, 2000
Mathilde, Actes Sud, 2001 et 2003
Je nous aime beaucoup, éditions Grasset, 2006
Une séparation, Triartis 2009 ; rééd. Albin Michel 2013
Des baisers, pardon Avant-Scène 2014
Un autre que moi, éditions Albin Michel, 2016
Romans
Bord de mer2, Actes Sud, 2001
Prix Alain-Fournier 20013
Numéro six, Actes Sud, 2002
Un si bel avenir, Actes Sud
La Petite Fille aux allumettes, Stock, 2004
La pluie ne change rien au désir, Grasset, 2005
Sa passion, Grasset, 2007
La Promenade des russes, Grasset, 2008
Le Premier Amour, Grasset, 2010
Cet été-là, Grasset, 2011
Prix Maison de la Presse 2011
Nous étions faits pour être heureux, Albin Michel, 2012
La Nuit en vérité, Albin Michel, 2013
J'aimais mieux quand c'était toi, Albin Michel, 2015
Bakhita, Albin Michel, 2017
Prix du roman Fnac 2017 ; Prix Patrimoines BPE 20179.
Les Évasions particulières, Albin Michel, 2020, 499 p. (ISBN 978-2-226-44807-1)
Le gosse , Albin Michel, 2022, 304 p. (EAN : 9782226448040)


Nouvelles
Privée, recueil de nouvelles, Édition de l'Arche, 1998
Participation au recueil Nous sommes Charlie – 60 écrivains unis pour la liberté d'expression, janvier 2015
Une force et une consolation Livre d'entretiens avec Ariane Ascaride. Editions de l'Observatoire. Mars 2018


Filmographie
Scénariste
Bord de mer pour Bagherra Production
2009 : Un souvenir, téléfilm de Jacques Renard, d'après le roman de Michel Déon ; Jade Production et France 2


Théâtre
Comédienne
À demain Modigliani (V. Olmi) (mise en scène François Lazaro)
Je nous aime beaucoup (V. Olmi) (mise en scène José Paul)
Le Diable (M. Tsvétaïeva) (mise en scène D.M. Maréchal)
La Reine de Nacre (Bernard Werber) (réalisation Bernard Werber)
Un mariage d'écriture et d'amour (Carson Mc Cullers) (mise en espace Anne Rotenberg)
Les nuits sans lune (V.Olmi) (mise en espace Doris Mirescu)
Bord de mer (V. Olmi)
La Jouissance du scorpion (V.Olmi)
Une séparation (V.Olmi) (mise en scène Jean-Philippe Puymartin et Anne Rotenberg)
Jackson Bay (Mise en scène de l'auteur : S. Blanchoud)
Bakhita (lecture musicale avec la chanteuse Julia Sarr. Mise en espace Anne Rotenberg. Théâtre de La Pépinière.)


Mise en scène
Rilke, Pasternak, Tsvetaïeva, la correspondance inachevée avec Michael Lonsdale, Paris, Maison de la Poésie
Mises en scène de ses pièces
1997 : Le Passage mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman (Vidy Lausanne, Les Abbesses théâtre de la Ville) Prix de La fondation La Poste
1998 : Chaos debout mise en scène Jacques Lassalle (Festival officiel d'Avignon. Les Abbesses théâtre de la Ville)
1998 : Point à la ligne mise en scène Philippe Adrien (Vieux Colombiers Comédie française) Prix CIC Théâtre
2000 : Le jardin des apparences mise en scène Gildas Bourdet (La Criée. Théâtre Hébertot) Nomination aux Molières 2002 pour le Molière de l'auteur. Molière meilleur acteur pour Jean-Paul Roussillon.
2002 : Mathilde mise en scène Didier Long (Théâtre du Rond Point)
2006 : Je nous aime beaucoup mise en scène José Paul (Petit Théâtre de Paris)
2009 : Une séparation (Mise en espace Christophe Correia auFestival de la correspondance de Grignan) Prix Durance-Beaumarchais SACD 2008
2011 : Vivre-écrire-vivre : adaptation de la correspondance de Tsvétaïeva à Konstantin Rodzevitch. Mise en espace Richard Brunel, au Festival de la correspondance de Grignan
2013 : Une séparation mise en scène Jean-Philippe Puymartin et Anne Rotenberg (Théâtre des Mathurins)


Sur quelques œuvres
Bord de mer (2001)
Anne Dufourmantelle, dans La Femme et le Sacrifice (2007), analyse le récit dans le chapitre Infanticides (pp. 257-264), en référence à Médée.

Un si bel avenir (2004)
La scène débute à Paris, dans un hall de théâtre, à la sortie d'un spectacle à mise en scène très originale, l’École des femmes. Le milieu est artistico-littéraire :

Boris Angelli (Maurice Pichon, fils de Marguerite Pichon et Marius Monier (Henri Ancord pour la scène), disparu depuis 40 ans), acteur, 45 ans,
Clara Mercier, sa compagne, animatrice d'une émission de radio, trie les archives d'Emmanuel, petite-fille d'un milicien (1924-1945) et d'une Isabelle disparue (1932-),
Irène, la grand-mère de Boris, et ses deux chiens, Monsieur et Petite Mère,
Pascal, metteur en scène, anxieux,
Élisabeth, actrice, épouse de Pascal, 42 ans,
leurs deux filles, Camille et Élodie (et leur baby-sitter Marion),
Éric Saint-Clair, agent d'Élisabeth,
Benoît Fournier, dramaturge,
France Meynard, maîtresse de Pascal,
Charles Martin, acteur,
Leïla, voisine d'Élisabeth, 21 ans, sortie des foyers d'urgence et des familles d'accueil,
Emmanuel Vernaud, écrivain finissant,
Régis Noé, externe, service gériatrie.
Deux femmes se croisent. Leurs couples éclatent. Elles se recomposent, pour éclairer le passé et l'avenir.

Distinctions
Prix de la Fondation La Poste
Prix CIC Théâtre
Prix Alain-Fournier 20013 pour Bord de mer
Prix Gironde-Nouvelles-Ecritures 2002 pour Bord de mer
Nomination aux Molières 2002 pour le Molière de l'auteur pour la pièce Le Jardin des apparences
Prix Durance-Beaumarchais SACD 2008 pour Une séparation
Prix Maison de la Presse 2011 pour Cet été-là
Prix du roman Fnac 2017 pour Bakhita
Grand Prix des Blogueurs 2017 pour Bakhita
Prix Patrimoines BPE 2017 pour Bakhita
Choix Goncourt de l'Orient 2017 pour Bakhita
Choix Goncourt de la Serbie 2018pour Bakhita
Prix des lecteurs des écrivains du Sud pour Bakhita
Finaliste Prix Goncourt 2017pour Bakhita
Finaliste Prix Goncourt des lycéens 2017pour Bakhita
Finaliste Prix Femina 2017 pour Bakhita
Finaliste Prix Landerneau des lecteurs 2017 pour Bakhita
Finaliste Grand prix du roman métis 2018 et Prix du roman métis des lycéens 2018 pour Bakhita


Jurys
Jurée 2009 du Grand prix de littérature dramatique
Jurée 2014 du prix Orange du Livre
Jurée 2018 du Prix Lilas

Un barrage contre l'Atlantique

Un barrage contre l'Atlantique

RESUME:

Au hasard d’une galerie de Saint-Jean-de-Luz, Frédéric Beigbeder aperçoit un tableau représentant une cabane, dans une vitrine. Au premier plan, un fauteuil couvert d’un coussin à rayures, devant un bureau d’écrivain avec encrier et carnets, sur une plage curieusement exotique. Cette toile le fait rêver, il l’achète et soudain, il se souvient : la scène représente la pointe du bassin d’Arcachon, le cap Ferret, où vit son ami Benoît...

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LIVRE PREMIER
Phrases
« L’idée n’est rien ; sans la phrase,
je vais me coucher. »

Jules RENARD*

 

Je voudrais faire ici un aveu : je suis complotiste.

 

Je pense que la nature conspire pour éradiquer l’homme.

 

L’être humain ayant causé trop de dégâts à la surface de la Terre, il est logique qu’elle songe à s’en débarrasser.

 

Même si nous comprenons pourquoi le monde cherche à nous éliminer, nous n’aurons pas le choix : nous devrons tout de même nous défendre.

 

La condition humaine est désormais celle d’un parasite qui cherche à survivre dans un environnement hostile.

 

Vous vous demandez peut-être pourquoi je saute deux lignes entre chaque phrase.

 

Les blancs qui entourent les phrases leur donnent une majesté, comme le cadre autour d’un tableau.

 

Noyées dans la masse d’une page noircie, une phrase perd de son attrait.

 

Mes phrases respecteront la distanciation littéraire.

 

Isolée sur la page, ma phrase crâne comme un mannequin dans une vitrine.

 

Nous sommes à bord d’un bateau qui coule, mais ce bateau, c’est la Terre.

 

L’intuition de Kafka était juste : il n’y a plus de différence entre l’humanité et le cafard.

 

Il peut arriver que le blanc qui entoure la phrase devienne plus beau que celle-ci : je n’ai pas dit que mon expérience était sans danger.

 

Chaque phrase doit donner envie de lire la phrase suivante, mais exister aussi de façon autonome.

 

L’espace blanc entre les phrases ne les isole pas ; il les expose.

 

Au matin, la menace océanique semble lointaine.

 

L’art du romancier consiste à camoufler ses scories.

 

Je choisis délibérément de faire l’inverse.

 

Je veux fragiliser mes propositions relatives.

 

Dans Autoportrait, Édouard Levé a imaginé un autre système.

 

Ses phrases n’avaient pas de liens entre elles ; pourtant l’ensemble de son livre dessinait un homme.

 

Ce livre recycle son principe de collage discontinu.

 

La dune du Pyla est un écran de cinéma où le soleil projette son film, dont les nuages sont les acteurs principaux.

 

Les ombres sur le sable déroulent un scénario de lumière.

 

« Souvenir » est la bande originale de cette fresque muette.

 

Pour cesser d’écrire des romans satiriques, il suffit d’écouter Orchestral Manoeuvres in the Dark, pieds nus devant une mer étale.

 

Je voudrais dénoncer nommément dans ce livre toutes les personnes qui ont comploté à me rendre heureux.

 

Ma mémoire remonte par bribes désorganisées (ou organisées sans me demander mon avis).

 

Je ne me souviens que par flashs : mes souvenirs sont stroboscopiques.

 

Mon passé m’envoie des SMS.

 

Je sens que je risque de semer mon lecteur en route.

 

J’ai besoin que mes phrases l’accrochent.

 

Mes phrases tapinent, aguichent, elles voudraient séduire comme une prostituée dans une vitrine du Red Light District d’Amsterdam.

 

Une phrase est une phrase est une phrase est une phrase.

 

Édouard Levé s’est suicidé le 15 octobre 2007 à Paris.

 

Considérons que chaque phrase notée ici reporte mon suicide d’une journée.

 

Cette phrase a sauvé ma vie, et la suivante, et la suivante, jusqu’au jour où plus rien ne viendra, et pan.

 

« Sois pareil à un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser », dit l’empereur Marc Aurèle.

 

Je décide désormais de m’interdire les citations ; celle de Marc Aurèle sera la seule (avec les exergues).

 

La citation est une phrase dont on n’est pas propriétaire : une locution de location.

 

Seul sur sa digue immense, Benoît Bartherotte se tient debout comme Marc Aurèle, face à l’océan, à la pointe du Cap Ferret ; à ses pieds se brisent sans cesse les flots.

 

Le pape François a dit qu’il fallait construire des ponts plutôt que des murs.

 

Il a oublié les digues.

 

Les digues sont des murs marins qui protègent la terre des inondations.

 

Une digue est aussi un pont qui avance sur l’eau sans atteindre l’autre rive.

 

Proust contemple sur une digue les jeunes filles en fleurs, qu’il compare à un bouquet de corail.

 

Bartherotte a bâti une digue pour sauvegarder l’extrémité sud de la presqu’île de Lège-Cap-Ferret, en Gironde.

 

Cette langue de sable, absurdement mince, prétend séparer le bassin d’Arcachon de l’océan Atlantique.

 

Comme dit un écrivain bordelais, Guillaume Fedou : « Le Cap Ferret est le clitoris de la France. »

 

Il faut le visiter souvent, sinon la France est de mauvaise humeur.

 

Voici une carte pour mieux comprendre la beauté de la situation.


Le Cap Ferret est la langue de plaisir située devant Arcachon.

 

En face d’elle s’élève la dune de sable du Pyla, la plus haute d’Europe.

 

Entre la pointe du Cap et la dune du Pyla, à marée basse, apparaît une île exotique, le banc d’Arguin, où se posent les oiseaux en hiver et les bourgeois bohèmes en été.

 

Benoît chatouille l’extrémité sud de cette pointe depuis quarante ans.

 

Au niveau du phare, la bande de terre ne mesure qu’un kilomètre de large.

 

Chez Benoît, la distance entre l’océan et le bassin est de cent mètres, puis cinquante mètres, puis zéro : c’est là qu’il se tient, en plein vent.

 

Benoît vit ici depuis sa naissance.

 

Il résidait dans l’avant-dernière maison, puis il a acheté la dernière maison, qui s’est écroulée ; il l’a reconstruite en même temps qu’il entamait sa digue de protection maritime.

 

Je lui dis : « Tu as bougé de cent mètres en une vie. »

 

Il sourit : « Un peu moins. »

 

Il ajoute : « Je suis resté sur mes racines…

 

… Je ne vieillis pas, je pousse. »

 

Sans mémoire, on a besoin d’un point fixe, d’un lieu unique.

 

Moi aussi, je cherche l’immobilité qui donnera à mes enfants les souvenirs que je n’ai pas.

 

La discontinuité est une liberté qui égare.

 

Toute phrase devrait être un silex.

 

Un silex ne fabrique d’étincelles qu’entrechoqué à un autre silex.

 

De même, la digue Bartherotte est un empilement de rochers, de poteaux électriques et de traverses de train.

 

Entre 1985 et 1995, Benoît a déversé un million de tonnes de gravats pour défendre la Pointe.

 

Tout le monde dort sur la Pointe, sauf moi.

 

La nuit, je n’écris pas de phrases ; j’écris « Phrases ».

 

Un autre principe est celui imaginé par Éric Chevillard.

 

Son « Journal autofictif » est un prodige de phrases déconnectées.

 

Il est tout de même regrettable d’être précédé par quelqu’un d’aussi doué.

 

David Foenkinos, dans Charlotte, a tenté un récit biographique qui revenait à la ligne après chaque phrase.

 

Son but était analogue : rendre la lecture plus intense.

 

Je pouffe en imaginant la tronche de Chevillard

comparé à Foenkinos.

 

Je ne les rapproche que pour expliquer la situation : beaucoup d’écrivains contemporains ressentent le besoin de séparer leurs phrases.

 

C’est la faute à Chamfort, qui copiait sur le livre des Proverbes dans la Bible.

 

Il est crucial de réinventer notre façon d’écrire si nous ne voulons pas que la littérature disparaisse au XXIe siècle.

 

Non, Twitter, vous n’avez pas le monopole de l’apophtegme ; vous ne l’avez pas.

 

Lincoln au Bardo de George Saunders intercale des phrases de fantômes dans un cimetière.

 

Alexandre Labruffe imite les bribes des Cool Memories de Baudrillard : une construction en pointillés, comme ces dessins dont je reliais les points numérotés à l’âge de cinq ans, pour finir par voir apparaître Mickey pilotant un avion.

 

Les romanciers contemporains ne savent plus comment ressusciter les phrases.

 

Les phrases se multiplient sur les réseaux digitaux : les romanciers ne doivent pas seulement vaincre la concurrence des autres romanciers, mais aussi celle des emails, des sms, des posts, des alertes, des retweets…

 

C’est comme s’il y avait une fuite des phrases : elles quittent les livres vers le nuage.

 

Elles s’envolent du papier réel vers un univers virtuel.

 

Il faut stopper l’hémorragie.

 

Écrire ce livre est non seulement un geste de survie, mais une tentative pour restaurer le prestige de la phrase nue.

 

Même Donald Trump n’a pas suffi à disqualifier les tweets ; il faut porter l’estocade.

 

Et voilà comment on transforme un recueil de billevesées en manifeste politique.

 

L’idée est simple : pour  sauver les phrases, il faut peut-être sacrifier le roman.

 

Littérairement, je ne suis pas écolo.

 

Ce stratagème permet aussi d’augmenter la pagination de ce livre.

 

Je ne suis pas un escroc : j’annonce la couleur.

 

J’attends d’écrire la meilleure phrase de ce livre.

 

Le lecteur est probablement dans le même état que moi : une expectative de plus en plus molle, une démotivation progressive, une impatience polie qui tournera bientôt au haussement d’épaules.

 

Comme un trompettiste de jazz, je cherche la phrase bleue.

 

Il n’y a pas un monde d’avant et un monde d’après.

 

Il existait un monde avant, et aujourd’hui il n’y a plus de monde : en 2020, il n’y a plus rien, ni personne, nulle part.

 

Le monde se claquemure.

 

Nous avons été des cigales et maintenant il ne nous reste plus qu’à devenir fourmis – on va ramper, se terrer, se calfeutrer et regretter.

 

L’être humain a connu des hauts et des bas ;

Il va descendre à présent

À la cave pour longtemps.

 

Dans la grande cabane Bartherotte, l’armoire à doubles battants est entourée de masques africains.

 

Dans cette maison en bois inspirée des cabanes d’ostréiculteurs, les commodes XVIIIe contrastent avec les murs de pin.

 

Les vieux fauteuils sont recouverts de tapis devant la cheminée en pierre, alors que tout le reste est en bois qui craque.

 

De petites lampes à abat-jour jaunes imprimés de cartes géographiques sont disséminées partout dans le séjour, sur des guéridons où s’empilent les livres de photographies du Ferret et les vieux exemplaires du Chasse-Marée.

D’immenses paniers de rotin sont emplis de pommes de pin pour allumer le feu.

 

Au-dessus d’un piano Pleyel désaccordé, des gravures anciennes représentent des bateaux qui n’existent plus.

 

Au mur sont accrochées les photos jaunies d’ancêtres en maillot de bain ;

ils sourient encore

malgré leur mort.

 

Entre les grandes fenêtres ouvertes sur la mer, Martin Bartherotte a peint des danseuses africaines.

 

Dans le grand salon on trouve aussi cornes de buffles, poteries de terre cuite, assiettes de porcelaine dessinées, et la maquette d’un paquebot, et un buste d’aristocrate en marbre, des tortues métalliques, un crâne de gorille, des statues zouloues, des troncs d’arbres, une pirogue, une longue-vue, une armoire chinoise, un pouf marocain, une lanterne japonaise, des fusils de chasse, des accessoires de pêche, une paire de jumelles de la Kriegsmarine, et tout ce bric-à-brac sur fond de ressac donne le sentiment d’investir une caverne d’Ali Baba, pleine de trésors à embarquer sur un navire de pirates vers les mers du Sud, ou un grenier archivant le monde des siècles précédents, comme dans la première abbaye bénédictine, à Monte Cassino.

 

La décoration de la cabane me fait penser à ces capsules temporelles que des fous enterrent dans leur jardin pour sauvegarder quelques bribes de l’humanité après son extinction.

 

Je dis à Benoît : « Tu as accumulé tant de souvenirs… »

 

Il répond : « Ce ne sont pas des souvenirs mais de la sédimentation. »

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BIO:

Frédéric Beigbeder, né le 21 septembre 1965 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain, critique littéraire, animateur de télévision et réalisateur français. Il est le créateur du prix de Flore, dont il préside le jury. Il fut également directeur de la rédaction du magazine Lui.Il a obtenu en 2003 le prix Interallié pour Windows on the World, en 2009, le prix Renaudot pour son livre Un roman français et en 2018 le Prix Rive Gauche à Paris pour son livre Une vie sans fin.

Romans indépendants
1990 : Mémoires d'un jeune homme dérangé, La Table ronde
1994 : Vacances dans le coma, Grasset
1997 : L'amour dure trois ans, Grasset
2003 : Windows on the World, Grasset — prix Interallié
2005 : L'Égoïste romantique, Grasset
2009 : Un roman français, Grasset — prix Renaudot
2014 : Oona et Salinger, Grasset
2018 : Une vie sans fin, Grasset — Prix Rive Gauche à Paris
2022 : Un barrage contre l'Atlantique, Grasset
Trilogie Octave Parango
2000 : 99 Francs, Grasset
Du fait du passage à l'euro et de la parution au format poche, le livre est réédité sous les titres 14,99 euros et 5,90 euros.
2007 : Au secours pardon, Grasset
2020 : L'Homme qui pleure de rire, Grasset.
La couverture ne présente pas de titre et affiche seulement l'émoticône

Varsovie

Publié le 01/02/2022 à 19:06 par kinesicors1-campagne Tags : sur moi enfants roman
Varsovie

Varsovie

Sur les deux rives de la Vistule

Une cité rayonnante au Siècle d’Or

Qui réconcilie passé et fortune

Jalonnée d’ambiance viennoise

Que l’amour d’une sirène en apprivoise

Le prélude de Chopin comme un trésor.

 

Ville miraculée, cœur enterré

Pour finir sous la terre,

Brûlé mais vivant,

Et maintenant, il scintille au milieu de sa beauté.

 

Varsovie, laisse-moi caresser tes murs,

De pierres et bois d’espérance

Qui ont connus tant de souffrances

Les prairies bleues où se roulent tes enfants,

Et tes remparts de brique chatoyants

Défendus par  une magicienne en armure .

 

Rome

Publié le 19/01/2022 à 19:45 par kinesicors1-campagne Tags : sur monde dieu nuit nature
Rome

La lune, merveilleuse et claire, grandissait,
Et, pendant que d’une ombre oblique s’emplissait
Eclairant le charme de l’antique Elysée,
Dominant les murs festonnés du Colysée,
L’astre des nuits, à travers les nuages épars,
Laisse dormir en paix ses longs et doux regards.

Rome patrie de César !
J’aime à fouler aux pieds tes monuments d’art
Marcher pas à pas sur les traces de ta gloire !
J’admire les bribes, de tes long portiques sombres
Qu’utilisent tous tes grands monuments et leur ombres.

Le long des ruelles, rouges et bigarrées
Je sais les églises et les vieux palais
Les sept collines, constellées d’oliviers
D’un azur éclaire le Tibre épris de liberté
Les ondes se perdent dans l’air, comme un miserere
Quant du Vatican, Michel-Ange était désespéré.

Alors je sais où aller mû par mon cœur
La fontaine a dolce Vita où les sirènes en pleurs
Enchantent moult promeneurs
Un escalier les conduit au dieu Océan.
Offrant milliers de perles aux âmes soupirantes.
Réfléchissant partout comme un miroir un frisson de bonheur.

 

La nuit semblait voler le jour naissant
Rome silencieuse en son prestige cachait ses collines,
Rome que l’on sait à sa lyre Sixtine
Impitoyable de mémoire Etrusque dans ses veines
Rome l'indestructible et louve souveraine
Du mont Palatin s’élève un monde luminescent.

 

Le Tibre gémis et pleure
En serrant de ses bras
L’île aux ponts
Qu’avec boue et tourbe jaune il a assemblé
Et dont il en est privé.



Armé de ses récoltes, il s’écoule
Dans des ravines souterraines
De l’ile Tibérine il en fait une reine
Sa joie en emplit les cœurs
Des milliers d’amoureux
Sur le pont Milvius venus chercher le bonheur.

 

Rome héroïne a la nature sibylline
Tu célèbres dans tes collines des histoires assassines
Toi qui brulas par la poésie et les regards de Néron
Tes sanctuaires et monuments, du Colisée au Panthéon
Aquilon s’aventurant dans tes quartiers villages
Aux ruelles colorées aspire ce chant de rage.

 

Rome Toi la ville éternelle
Qui a vu moult empereurs
Assouvir leur splendeur
Ou la nuit jamais ne meure
Monte du cœur de la ville, des sombres petites ruelles
Comme la brume du Tibre, elle glisse sur les antiques ardoises
Et se révèle dans les coteaux jusqu’à en éclairer le ciel.

LE MUR DES SILENCES

LE MUR DES SILENCES

Résumé:

Dans une vieille maison, dans laquelle toutes les femmes qui y ont vécu se sont senties oppressées sans raison, un mur de la cave s’effondre et on trouve un corps.

Konrad, très intrigué par ce cadavre inconnu, enquête et fait resurgir des affaires traitées dans ses trois romans précédents. Par ailleurs, il presse la police d’élucider le meurtre de son père mais il a oublié qu’à l’époque il avait menti et se retrouve inculpé.

Le Mur des silences est un beau roman noir sur la violence familiale, la vulnérabilité, les sacrifices et l’impunité, dans lequel les cold cases ressurgissent toujours.

 

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1
Peu après être entrée dans la maison, Eyglo avait vite ressenti le malaise évoqué par la femme.

Il arrivait régulièrement que des gens l’appellent en lui demandant de venir chez eux parce qu’ils souffraient d’angoisses inexplicables. Certains cherchaient à entrer en contact avec leurs proches défunts et parlaient de bruits inquiétants. Eyglo refusait de participer à ces chasses aux fantômes, à quelques rares exceptions près, et elle avait réussi à se débarrasser de cette femme au téléphone quelques jours plus tôt en lui notifiant une fin de non recevoir assez ferme. Son répit avait été de courte durée.

Deux jours plus tard, par une soirée d’automne, une quinquagénaire qu’elle n’avait jamais vue était venue sonner à sa porte. Juchée en haut des marches, sous une pluie diluvienne et souriant d’un air embarrassé, elle avait avoué être la personne qui l’avait appelée récemment pour lui parler de sa maison. Elle s’était empressée d’ajouter qu’elle ne venait pas lui demander d’organiser une séance de spiritisme ou quoi que ce soit de ce genre, mais souhaitait uniquement qu’elle l’accompagne chez elle pour faire le tour de la maison et lui dire si, elle aussi, elle percevait quelque chose susceptible d’expliquer l’anxiété et le trouble qu’elle ressentait depuis qu’elle avait emménagé, une peur et une appréhension lancinantes qu’elle n’avait jusque-là jamais éprouvées.

Ne voulant pas laisser l’inconnue sous la pluie battante, Eyglo l’avait invitée à rentrer s’abriter à l’intérieur.

– Je sais que les fantômes n’existent pas, avait repris la femme en refusant de s’aventurer au-delà du vestibule, mais il y a dans cette maison quelque chose qui ne va pas. Oui… il y a quelque chose. J’en suis persuadée et j’aimerais savoir si vous le percevez aussi. Pardonnez-moi… mon Dieu, j’ai l’impression de devenir folle.

Eyglo l’avait invitée à s’asseoir sur la chaise dans l’entrée. Son interlocutrice s’était adressée à la Société islandaise de spiritisme et Malfridur, une amie d’Eyglo, lui avait suggéré de la contacter car personne n’était mieux placé qu’elle pour l’aider même si elle se montrait souvent assez réticente. Ce n’était pas la première fois que Malfridur lui envoyait des gens sans son accord alors qu’elle lui avait maintes fois répété vouloir cesser toute activité liée à la voyance, mais Malfridur ne l’écoutait pas.

Eyglo avait demandé à sa visiteuse si elle connaissait l’histoire de la maison et si les anciens occupants avaient ressenti le même genre de chose, mais celle-ci avait été incapable de lui répondre. Son mari et elle l’avaient achetée quatre ans plus tôt, en 1975, ils avaient emménagé avec leurs deux adolescents et, au bout de quelques mois, elle avait commencé à ressentir ce malaise. Les autres membres de la famille n’avaient rien perçu de particulier.

– Auriez-vous traversé une période difficile dans un passé récent ? avait prudemment demandé Eyglo, cherchant à savoir si son interlocutrice mettait ses problèmes personnels et son mal-être sur le compte d’un phénomène surnaturel pour ne pas avoir à affronter les maux qui l’affligeaient réellement.

– Mon mari pense que je suis… que je ne suis pas normale. Il m’a envoyée chez le médecin. Selon lui, tout ça, c’est dans ma tête. Je veux dire, selon mon mari. Je crois d’ailleurs que le médecin est du même avis. Il m’a prescrit des cachets, mais je n’en veux pas. Je ne les prends pas. Je les jette dans la cuvette des toilettes et je tire la chasse. Je ne dors presque plus la nuit. Deux heures tout au plus. Le reste du temps, je garde les yeux ouverts et j’écoute la maison.

– Vous entendez quoi ?

– Des gémissements. Parfois, on dirait des sanglots.

– Vous savez, le vent engendre les bruits les plus surprenants. Vous n’avez pas d’arbres dont les branches viendraient griffer les murs ? Des fils électriques ou des 

cordes à linge ? Des oiseaux, des chats ? Il y a beaucoup d’oiseaux dans les parages ?

– Non, et aucun arbre. Mon mari avance les mêmes explications. Il me parle du vent et de la pluie. De l’antenne de télévision, de la cheminée autour desquelles le vent tourbillonne et hulule.

– Vous entendez des voix ?

– Non, avait répondu la femme. Aucune. Je l’ai dit à mon médecin. Je n’entends aucune voix et je n’ai pas non plus de visions. Je me sens oppressée, c’est tout. J’ai l’impression que des choses affreuses se sont passées entre ces murs. C’est un sentiment qui me submerge. Une profonde anxiété. Vous croyez pouvoir m’aider ? J’ai envie d’habiter dans cette maison, elle est… je n’ai pas envie de la quitter, mais je ne m’y sens pas bien. Il y plane une atmosphère malsaine. Et j’aimerais savoir si vous acceptez de m’aider.

– Maintenant ?

– Je suis seule en ce moment. Mes enfants sont partis dans le Nord avec mon mari. Ils sont allés voir sa mère. Je… le courant ne passe pas entre elle et moi.

En observant son interlocutrice, Eyglo avait compris qu’elle ne pouvait pas la renvoyer seule chez elle. À sa manière discrète, cette femme manifestement en souffrance appelait au secours. Eyglo avait sondé sa conscience, cherchant des excuses pour la mettre à la porte, mais, n’en trouvant aucune, elle avait fini par enfiler son manteau. La femme était arrivée en voiture. Eyglo lui avait proposé de la suivre avec la sienne, elles avaient donc pris la direction du quartier ouest.

Elles avaient fini par se garer devant la maison, qui était sur trois niveaux dont une cave. Plutôt petite, elle était enduite d’un crépi en sable de mer qui commençait à s’effriter. La propriétaire avait invité Eyglo à entrer. À droite, un escalier descendait à la cave et, quand on entrait dans le vestibule, on avait la cuisine à gauche et la porte du salon de l’autre côté. L’escalier permettant d’accéder à l’étage se trouvait également à droite. Le plafonnier était allumé dans la cuisine et le salon éclairé par la lumière tamisée d’un lampadaire.

Eyglo avait vite saisi ce que voulait dire la propriétaire. Elle avait du mal à identifier la nature précise du trouble qu’elle ressentait. Cette femme lui avait parlé d’une atmosphère malsaine qui imprégnait les lieux, et elle trouvait la formule tout à fait adéquate.

La pluie frappait les vitres. Eyglo avait fait le tour de la maison, la femme l’avait regardée explorer le rez-de-chaussée puis monter à l’étage et en redescendre. Cet intérieur soigné aux murs ornés de tableaux était celui d’une famille de la classe moyenne ; meublé de plusieurs bibliothèques, il regorgeait de photos de famille et de bibelots. Eyglo avait demandé à la propriétaire s’il y avait un endroit précis de la maison où elle se sentait particulièrement mal. Cette dernière avait répondu qu’elle n’en était pas tout à fait certaine, mais que ce pouvait être la cave, et tout spécialement la buanderie. Elles y étaient descendues et, postée au milieu de la pièce, Eyglo lui avait demandé si elle avait une sensibilité plus développée que la plupart des gens. Non, avait-elle répondu. Elle n’avait jamais rien remarqué de tel.

– Vous sentez quelque chose ? avait-elle demandé.

– Comme de la claustrophobie, avait répondu Eyglo. Je me sens oppressée… je ne suis pas habituée à ce genre de… sensation d’étouffement.

– C’est exactement ça. Parfois, il me semble que j’étouffe et je suis incapable de dire pourquoi. La nuit dernière, je me suis réveillée en sursaut avec l’impression de me noyer.

Elles étaient remontées au rez-de-chaussée pour s’installer dans le bureau. La femme avait précisé que c’était autrefois une chambre d’enfant. Eyglo avait balayé la pièce des yeux et, sans raison particulière, le psaume intitulé “Comme l’unique fleur” lui était venu à l’esprit.

Elle avait dit à l’occupante des lieux qu’elle comprenait maintenant son trouble même si elle n’était pas en mesure de lui en expliquer l’origine. Elle ne voyait aucun moyen d’y remédier. Si elle avait bien compris, les autres membres de sa famille ne ressentaient aucun malaise, et les futurs propriétaires ne percevraient sans doute rien non plus.

Son interlocutrice semblait plus apaisée, simplement parce qu’elle avait pu lui parler.

– Les futurs propriétaires ? s’était-elle étonnée.

– Si vous la vendez. C’est une solution. Et sans doute la plus simple. Vous devriez peut-être en discuter avec votre mari.

Un mois plus tard, en voyant une annonce dans les pages immobilières, Eyglo avait compris que la femme était parvenue à un accord avec son mari et qu’elle la laisserait désormais tranquille. Elle avait presque oublié cette visite, mais elle repensait parfois à l’étrange sensation qui l’avait submergée dans cette maison avec le bruit de la pluie sur les vitres, une insupportable sensation de claustrophobie. Presque d’étouffement. Elle avait eu l’impression que les murs se rapprochaient, comme s’ils voulaient se refermer sur elle et l’engloutir.

Puis, pendant quarante ans, elle n’avait plus entendu parler de cette histoire.

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2
Le couple avait dit à la police que tout avait commencé par des bruits inexplicables. Supposant qu’ils provenaient d’une des fenêtres de la cave qui ne fermait pas correctement, l’homme l’avait réparée. Deux semaines plus tard, ils avaient à nouveau entendu des bruits inquiétants et cette fois-ci bien plus forts, toujours à la cave. Ils avaient alors retrouvé le lave-linge au milieu de la buanderie où il s’était arrêté, retenu par le tuyau d’alimentation en eau relié au robinet du mur. L’appareil était branché à la prise électrique, mais il était éteint et le tambour vide. Le couple n’avait pas d’enfants, il n’y avait personne d’autre dans la maison. La femme avait pris avec son portable des photos du phénomène qu’elle avait postées sur Facebook.

Un mois plus tard, un troisième incident avait eu lieu. Le mari était descendu à la buanderie pour étendre la lessive quand le sèche-linge s’était brusquement mis en route. L’homme avait fait un bond, il avait toujours eu peur du noir et savait qu’il était seul dans la cave. Il avait observé le sèche-linge dont le tambour avait continué à tourner à toute vitesse derrière la vitre circulaire avant de s’arrêter subitement. Il s’était alors approché de l’appareil, avait donné un petit coup de pied sur la porte, l’avait ouverte pour inspecter l’intérieur sans rien remarquer d’anormal. En remontant au rez-de-chaussée, il avait raconté tout ça à sa femme qui avait répondu qu’il y avait sans doute un problème d’électricité dans la buanderie. C’était selon lui improbable puisque les anciens propriétaires avaient entièrement rénové la maison et refait toute l’installation électrique.

Son frère était électricien, il était venu vérifier et n’avait rien trouvé de suspect, l’électricité de la maison avait été refaite par de vrais professionnels.

Un mois plus tard, dans la soirée, la femme était descendue chercher une bouteille de blanc à la cave. Ils avaient un réfrigérateur neuf dans la cuisine et en avaient un second, plus petit et plus ancien, au sous-sol, qui leur servait surtout à garder au frais la bière et le vin blanc. En arrivant au bas de l’escalier, elle avait remarqué une étrange lueur qui apparaissait et disparaissait tour à tour. Elle avait essayé en vain d’allumer le plafonnier et avait supposé que l’ampoule avait grillé. Elle avait alors compris que cette lueur clignotante provenait du frigo dont la porte était grand ouverte. Une bouteille de vin blanc était tombée par terre, elle s’était brisée et son contenu s’était répandu sur le sol, formant la flaque qu’elle voyait à ses pieds.

La lumière du frigo avait continué quelques instants à clignoter frénétiquement avant de s’éteindre définitivement. L’épouse s’était retrouvée dans le noir complet, envahie par la sensation désagréable que des choses inquiétantes se passaient sous son toit. Elle avait alors cessé de poster des photos sur Facebook.

Le couple avait continué à entendre des bruits inexpliqués. Cette vieille maison du quartier ouest, construite quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, avait connu plusieurs propriétaires. Son époux et elle l’avaient achetée environ un an plus tôt. Elle avait contacté les gens qui la leur avaient vendue. C’était le mari qui avait décroché. Elle lui avait demandé prudemment si sa femme ou lui-même avait remarqué des choses anormales ou bizarres au sous-sol lorsqu’ils habitaient dans la maison, en décrivant succinctement ce dont eux-mêmes avaient été témoins. Il avait répondu que ça ne lui disait rien, la femme avait eu l’impression qu’il se dérobait à ses questions, elle s’était risquée à lui demander pourquoi ils avaient décidé de vendre. En général, elle ne se permettait pas de telles indiscrétions, mais elle avait découvert que cet homme et sa famille n’avaient occupé la maison que pendant quatre ans, à peine le temps qu’il leur avait fallu pour la rénover. Surpris par sa question, il lui avait répondu que son époux et elle leur avaient proposé un bon prix, et il avait écourté la conversation.

Aujourd’hui décédé, le propriétaire précédent avait occupé la maison pendant presque vingt ans. La femme avait contacté la fille de ce dernier qui s’était étonnée de son appel et avait assuré n’avoir jamais perçu la présence de fantômes. Selon elle, cette maison avait une âme et elle s’y était toujours bien sentie. Quand son interlocutrice lui avait demandé si, à sa connaissance, des personnes y étaient mortes, la fille lui avait répondu que oui, sa mère y était décédée. Elle était cardiaque et avait été victime d’un infarctus. Son mari l’avait découverte, inanimée, dans le salon.

La femme n’avait pas réussi à joindre les propriétaires ou occupants plus anciens, elle en était donc restée là. Elle avait toutefois consulté les plans sur le site du cadastre de Reykjavik. Ils étaient allés là-bas, avec son mari, avant de signer l’acte de vente, l’administration leur avait remis une copie sur papier, mais elle l’avait égarée. Elle avait découvert que la cave avait autrefois abrité une remise à charbon qu’on avait supprimée quand la maison avait été reliée au chauffage de la ville fonctionnant à la géothermie. Une pièce répertoriée comme remise figurait également sur les plans, elle avait sans doute servi à stocker des provisions avant d’être transformée en buanderie, nettement plus petite que l’actuelle. Il y avait aussi un autre espace qui avait manifestement disparu dans l’agrandissement de la buanderie, et dont elle imaginait que c’était une chambre de bonne.

Un soir, quelque temps après ces recherches, elle s’était assoupie devant la télévision et s’était réveillée seule dans le salon. Elle avait supposé que son mari était monté se coucher, il était tard, et elle avait éteint la télé. Elle était ensuite allée remettre un peu d’ordre dans la cuisine et là, elle avait entendu un bruit sourd bientôt suivi d’un cri étouffé. Elle avait frissonné en repensant aux événements récents. Elle s’était avancée vers la porte pour appeler son mari en lui demandant s’il avait entendu, mais il n’avait pas répondu.

Elle était montée le réveiller, ce bruit provenant de la cave l’inquiétait au plus haut point. Son mari n’était pas dans leur chambre, le lit soigneusement fait au carré n’avait pas été touché. Elle l’avait à nouveau appelé, à nouveau il n’avait pas répondu. Elle avait alors supposé qu’il était sorti faire une promenade. C’était inhabituel, mais ça lui arrivait.

À peine avait-elle émis cette pensée qu’un soupçon l’avait envahie. Il n’était peut-être pas sorti, il était encore dans la maison et peut-être même à la cave. Malgré ses réticences, elle était descendue en l’appelant, en lui demandant s’il était là et ce qu’il faisait. Elle s’était arrêtée sur la dernière marche, avait scruté l’obscurité en direction de la buanderie, avait appelé une fois encore, toujours sans avoir de réponse. La porte de la buanderie était fermée et, lorsqu’elle l’avait poussée, elle avait senti une résistance. Quelque chose bloquait le battant. Il faisait noir dans la pièce et, quand elle avait enfin réussi à ouvrir la porte, elle avait trouvé son mari allongé derrière. Elle avait essayé d’allumer la lumière, mais elle avait eu beau se démener sur l’interrupteur, rien ne se passait. Elle s’était agenouillée à côté de son mari et, à la lumière faiblarde de la cage d’escalier, avait constaté qu’il était blessé à la tête. Une chaise était renversée à côté de lui. L’ampoule du plafond avait explosé en mille morceaux qui jonchaient le sol. Elle avait crié son nom, l’avait secoué, avait cherché son pouls et vérifié qu’il respirait. Il était vivant.

Ayant laissé son portable dans la cuisine, elle avait remonté l’escalier en vitesse et appelé la Centrale d’urgences, puis avait expliqué la situation en redescendant. Son mari avait apparemment voulu changer une ampoule dans la buanderie, il était tombé de la chaise et gisait inconscient au sol. D’un calme olympien, la voix à l’autre bout du fil lui avait répondu qu’elle envoyait une ambulance immédiatement en lui demandant de décrire plus précisément les circonstances de l’accident. Scrutant les alentours, elle avait constaté que les cordes à linge bleues gisaient à terre. Fixées à des crochets enfoncés dans des chevilles en bois elles-mêmes solidement fichées dans les murs, elles traversaient la pièce de part en part. Son mari avait dû les entraîner dans sa chute, les tendant si brutalement que les fixations avaient cédé. Un gros bloc avait été arraché d’un des murs où un trou béant s’était formé du sol au plafond. Des morceaux de ciment jonchaient le plancher.

Ce mur masquait un espace creux à l’intérieur duquel elle avait distingué un sac en toile de jute et lorsqu’elle s’était approchée…

Son mari avait gémi et elle s’était tournée vers lui. Il reprenait connaissance. Agenouillée à ses côtés, elle lui parlait, mais il ne semblait pas l’entendre. Elle avait attrapé un vêtement sec qu’elle lui avait calé sous la tête sans toutefois oser se risquer à changer la position de son corps, ce que l’employé de la Centrale d’urgence lui avait formellement interdit.

Elle avait levé les yeux sur le trou dans le mur, il y avait à l’intérieur une forme qu’elle n’arrivait pas à distinguer. Dehors, l’ambulance approchait. Le mari avait ouvert les yeux.

Elle lui avait souri.

– Qu’est-ce qui m’arrive ? avait-il gémi.

– Tu es tombé, mon chéri, avait-elle chuchoté en lui tenant la main.

Au moment où l’ambulance s’était garée devant la maison, elle s’était levée pour s’approcher de ce trou, éclairé par la lueur bleue du gyrophare. Elle avait posé sa main sur le sac et s’était sentie soulagée. Apparemment, il servait simplement d’isolant.

Elle avait tiré sur la toile de jute, le contenu avait bougé à l’intérieur et une épaisse touffe de cheveux était apparue à l’ouverture du sac.

Le calme régnait dans la rue, la porte de la maison était grand ouverte pour que les ambulanciers accèdent au plus vite au lieu de l’accident. En arrivant dans l’entrée, ils avaient entendu un hurlement d’effroi provenant de la cave.

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3
Konrad avait eu du mal à faire comprendre à l’ancien contremaître la raison de sa visite. Ce dernier, qui avait travaillé quasiment toute sa vie dans l’industrie de la viande, avait effectué une bonne partie de sa carrière aux abattoirs du Sudurland, à l’époque où l’entreprise se trouvait rue Skulagata, à Reykjavik, avant qu’elle ne déménage à Hvolsvöllur. Au lieu de partir s’installer dans cette bourgade, craignant de ne pas s’y sentir chez lui, il avait accepté un emploi chez un de ses amis, propriétaire d’une boucherie à Hafnarfjördur.

Konrad avait passé un bon moment à lui parler d’un meurtre commis voilà des décennies rue Skulagata, et à lui expliquer en quoi il était lié à la victime poignardée devant le grand portail noir à barreaux qui fermait la cour de l’entreprise.

– Ah bon, c’était votre père ? s’était étonné le contremaître en le regardant d’un air grave.

Konrad avait acquiescé.

– Je me souviens de cette histoire. À l’époque je ne travaillais pas encore à Skulagata, mais j’ai lu ça dans les journaux. Par contre, personne n’a jamais parlé des fumoirs dans cette affaire. Ou je ne me rappelle pas. Pourquoi vous vous intéressez à ces fumoirs ?

– Parce qu’il est possible que l’assassin de mon père s’y soit caché, avait répondu Konrad. On m’a dit que c’est vous qui connaissiez le mieux les anciens ouvriers et que vous sauriez sans doute lesquels étaient affectés aux fumoirs à cette époque.

Depuis plusieurs semaines, Konrad était à la recherche de personnes employées aux abattoirs au début des années 60. Il prenait son temps et s’arrangeait en général pour ne pas dévoiler le véritable motif de ses investigations, préférant ne pas trop en dire à des inconnus. Il avait appelé le siège de l’entreprise en disant qu’il cherchait à contacter des personnes de la vieille génération qui seraient capables de l’informer sur l’art traditionnel du fumage de la viande et du poisson. On lui avait communiqué plusieurs noms. Au bout de quelques coups de fil, il avait conclu que les gens qui avaient travaillé dans les fumoirs aux alentours de 1963 n’étaient probablement plus de ce monde. Un de ses correspondants avait cependant mentionné un ancien contremaître susceptible de l’aider, Konrad s’était donc rendu chez celui-ci vers midi. Et il n’avait pas eu d’autre choix que de lui exposer la véritable raison de sa visite. Il avait également dû se présenter, faire état de sa carrière dans la police, et de son bras légèrement handicapé. C’était le prix à payer pour obtenir les renseignements qu’il cherchait.

– Et qu’est-ce qui vous fait dire que le meurtrier s’était caché là, mon petit ? rétorqua le contremaître.

Konrad sortit une photo de sa poche. Elle datait du soir du meurtre, l’ancien policier l’avait trouvée parmi les archives d’un photographe de presse qui s’était rué sur les lieux en apprenant qu’on avait découvert devant les abattoirs un homme gisant dans son sang. C’était le père de Konrad, il avait reçu deux coups de couteau. Il était encore en vie lorsqu’une passante, une jeune fille qui rentrait de son cours de danse, l’avait trouvé. Elle l’avait entendu murmurer quelques mots qu’elle n’avait pas compris, puis il était mort sous ses yeux. Konrad avait contacté cette femme récemment. Il se penchait de nouveau sur ce meurtre depuis qu’il avait pris sa retraite et quitté la police. Peu à peu, l’histoire de son père était devenue pour lui une sorte de passe-temps. Plusieurs choses l’avaient poussé à se lancer dans ces recherches. L’affaire n’avait jamais été résolue. Personne n’avait été arrêté, reconnu coupable ni condamné, et les questions qui s’étaient posées en 1963 demeuraient encore aujourd’hui sans réponse. La situation était identique. La seule chose dont il avait obtenu la preuve formelle, c’était que, peu de temps avant son décès, son père s’était remis à collaborer avec un dénommé Engilbert qui se prétendait médium et que les deux compères avaient manipulé des personnes crédules et plongées dans la peine.

– Comme vous le voyez, cette fenêtre est entrouverte, dit Konrad, l’index pointé sur la photo.

La fenêtre en question donnait sur la rue Skulagata et se trouvait sur le mur de la salle des fumoirs de l’entreprise. Ces fumoirs, au nombre de trois, étaient de grands fours noirs de suie et de graisse qui sentaient la viande caramélisée, fermés par de lourdes portes d’acier qui partaient du sol et montaient jusqu’au plafond. Konrad avait appris récemment que, le soir du drame, ces fumoirs étaient en fonctionnement.

L’ancien contremaître scruta un bon moment la photo noir et blanc prise de nuit sans guère de lumière avant de la rendre à son visiteur.

– Vous pensez que l’homme qui a poignardé votre père serait passé par là ? Je crois pourtant me rappeler que ces trois fenêtres avaient des barreaux.

– Pas à l’époque, répondit Konrad, je crois qu’ils ont été ajoutés plus tard.

Il était évident que l’assaillant avait eu peu de temps pour fuir. La jeune fille n’avait vu personne dans la rue. En scrutant attentivement les photos qu’il avait trouvées dans les archives du photographe, Konrad avait remarqué cette fenêtre qu’il se souvenait avoir vue dans sa jeunesse, à l’époque où il vivait dans le quartier, et il avait pensé que, peut-être, le meurtrier s’était enfui par là. Le policier chargé de l’enquête lui avait dit que ses hommes avaient fouillé les fumoirs sans rien y trouver, mais il n’avait pas exclu que l’assassin s’y soit caché avant de sortir dans la cour de l’entreprise puis de remonter vers la rue Lindargata et de disparaître.

– Et vous en déduisez qu’un employé des abattoirs aurait pu tuer votre père, c’est ça ? demanda l’ancien contremaître, jugeant manifestement que c’était une hérésie.

– Non, démentit aussitôt Konrad, il n’y a pas le moindre indice dans ce sens. Et la police a amplement enquêté sur ce sujet à l’époque.

– Ce sujet, lequel ?

– Celui d’éventuels micmacs entre mon père et certains employés. Apparemment, il n’y en avait pas. En tout cas, la police n’a établi aucun lien entre lui et les ouvriers.

– Encore heureux ! s’exclama le contremaître, atterré par ces insinuations sur un passé depuis longtemps révolu. Vous ne trouvez pas que c’est un peu tard, mon petit ? Un peu tard pour venir me poser toutes ces questions maintenant ?

Konrad comprit qu’il avait froissé son hôte. Ce n’était pas son intention. Apparemment, l’ancien contremaître était un peu imbu de lui-même. Il s’adressait à lui avec condescendance dès qu’il en avait l’occasion, on aurait dit qu’il parlait à ses ouvriers, comme s’il était encore à la manœuvre. Il ne faisait preuve d’aucune compassion face à ce drame du passé qui amenait Konrad chez lui, pas plus qu’il n’essayait de comprendre cet homme qui attendait des réponses. Il n’était qu’agacement et irritation.

– Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, répondit Konrad en se levant. Je vous prie de m’excuser pour le dérangement.

– Vous avez pourtant travaillé dans la police, n’est-ce pas ? poursuivit le contremaître. Vous aviez tout loisir d’enquêter sur cette affaire.

– Oui, merci encore pour votre aide, répondit Konrad en lui tendant la main pour prendre congé.

Alors qu’il attendait l’ascenseur sur le palier, son portable sonna. C’était Eyglo.

– Tu es au courant ? demanda-t-elle sans préambule.

– Au courant de quoi ?

– Le squelette découvert dans une cave du quartier ouest ?

– Le squelette ?

– Tu ne suis pas les informations ? On ne parle que de ça sur Internet depuis ce matin. Il était emmuré ! Ils ont publié des photos de la maison…

– Emmuré ?

– Je me suis souvenue de cette maison en la voyant, reprit Eyglo. J’y suis allée une fois, il y a longtemps. Pour accompagner une femme qui vivait là et s’y sentait très mal. Ça remonte sans doute à presque quarante ans. Elle était persuadée qu’il se passait des choses anormales chez elle, je me souviens encore du malaise qui m’a envahie là-bas. Je n’étais pas capable d’en identifier la cause. Jusqu’à ce matin, quand j’ai regardé les nouvelles et revu les lieux, cette maison dans laquelle je suis entrée…

Konrad sentait qu’Eyglo était toute retournée.

– Je n’avais jamais rien ressenti de semblable, poursuivit-elle. Et voilà que cette histoire éclate au grand jour. Cette pauvre femme avait raison.

Eyglo marqua une pause.

– Tu peux me prévenir si tu apprends quelque chose de tes anciens collègues ? Je n’ai pas pris cette histoire vraiment au sérieux à l’époque, mais je me souviens encore de cette maison. De cette sensation insupportable, de cette femme en souffrance et de mon incapacité à lui venir en aide.

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Bio:

Arnaldur Indriðason, né le 28 janvier 1961 à Reykjavik, est un écrivain islandais.

Œuvre
Série du commissaire Erlendur Sveinsson
Synir duftsins (1997) - Les Fils de la poussière / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métailié, 2018, 304 p. (Bibliothèque nordique) (ISBN 979-10-226-0825-1).
Paris : Points, 2018, 353 p. (Points : policier ; P5093) (ISBN 978-2-7578-7579-7).
Paris : Audiolib, 2019, publié en livre audio, lu par Jean-Marc Delhausse, 1 disque compact (durée : 8 h 57), (ISBN 9782367628639)).
Dauðarósir (1998) - Les Roses de la nuit / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métaillé, 2019, 256 p. (Noir) (ISBN 979-1022608862)
Paris : Points, 2020, 284 p. (Points : policier ; P5283) (ISBN 978-2-7578-8171-2).
Mýrin (2000) - La Cité des jarres / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métailié, 2005, 286 p. (Bibliothèque nordique) . (ISBN 2-86424-524-8)
Paris : le Grand livre du mois, 2005, 286 p. (ISBN 2-286-00329-7).
Paris : Métailié, 2006, 286 p. (Suites : suite nordique : noir ; 115) (ISBN 2-86424-568-X).
Cergy : À vue d'œil (édition gros caractères), 2006, 494 p. (ISBN 978-2846662666).
Paris : Points, 2006, 327 p. (Points : policier ; P1494) (ISBN 2-7578-0023-X).
Grafarþögn (2001) - La Femme en vert / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métailié, 2006, 296 p. (Bibliothèque nordique : noir) (ISBN 2-86424-566-3).
Cergy : À vue d'œil (édition gros caractères), 2007, 497 p. (ISBN 978-2-84666-359-5).
Paris : Points, 2007, 346 p. (Points : policier ; P1598) (ISBN 978-2-7578-0317-2).
Röddin (2002) - La Voix / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métailié, 2007, 329 p. (Noir) (ISBN 978-2-86424-600-8).
Cergy : À vue d'œil (édition gros caractères), 2007, 513 p. (ISBN 978-2-84666-377-9).
Paris : Points, 2008, 400 p. (Points : policier ; P1831) (ISBN 978-2-7578-0725-5).
Kleifarvatn (2004) - L'Homme du lac (en) / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métailié, 2008, 348 p. (Noir) (ISBN 978-2-86424-638-1).
Cergy : À vue d'œil (édition gros caractères), 2008, 520 p. (ISBN 978-2-84666-423-3).
Paris : Points, 2009, 406 p. (Points : policier ; P2169) (ISBN 978-2-7578-1287-7).
Vetrarborgin (2005) - Hiver arctique (en) / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métailié, 2009, 334 p. (Noir) (ISBN 978-2-86424-673-2).
Cergy : À vue d'œil (édition gros caractères), 2009, 520 p. (ISBN 978-2-84666-497-4).
Paris : Points, 2010, 416 p. (Points : policier ; P2407) (ISBN 978-2-7578-1689-9).
Harðskafi (2007) - Hypothermie / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métailié, 2010, 304 p. (Noir) (ISBN 978-2-86424-723-4).
Cergy : À vue d'œil (16/17, édition gros caractères), 2010. (ISBN 978-2-84666-570-4).
Paris : Audiolib, 2010, publié en livre audio, lu par Jean-Marc Delhausse, 1 disque compact (durée : 9 h 1).
Paris : Points, 2011, 319 p. (Points : policier ; P2632) (ISBN 978-2-7578-2281-4).
Myrká (2008) - La Rivière noire / trad. de l'islandais par Éric Boury. Ce récit ne met pas en scène le commissaire Erlendur, opportunément absent, mais sa collègue l’inspectrice Elinborg
Paris : Métailié, 2011, 300 p. (ISBN 978-2-86424-758-6).
Cergy : À vue d'œil (16/17, édition gros caractères), 2011, 468 p. (ISBN 978-2-84666-643-5).
Paris : Audiolib, 2011, publié en livre audio, lu par Jean-Marc Delhausse, 1 disque compact (durée : 9 h 4).
Paris : Points, 2012, 357 p. (Points : policier ; P2828) (ISBN 978-2-7578-2829-8).
Svörtuloft (2009) - La Muraille de lave / trad. de l'islandais par Éric Boury. Ce récit ne met pas en scène le commissaire Erlendur, opportunément absent, mais son collègue Sigurður Óli.
Paris : Métailié, 2012, 350 p. (ISBN 978-2-86424-872-9).
Paris : Audiolib, 2012, publié en livre audio, lu par Jean-Marc Delhausse, 1 disque compact (durée : 10 h 35).
Paris : Points, 2013, 401 p. (Points : policier ; P3028) (ISBN 978-2-7578-3384-1).
Furðustrandir (2010) - Étranges Rivages / trad. de l'islandais par Éric Boury.
Paris : Métailié, 2013, 298 p. (ISBN 978-2-86424-901-6).
Paris : Audiolib, 2013, publié en livre audio, lu par Jean-Marc Delhausse, 1 disque compact (durée : 9 h 50).
Paris : Points, 2014, 354 p. (Points : policier ; P3251) (ISBN 978-2-7578-4302-4).
Einvígið (2011) - Le Duel / trad. de l'islandais par Éric Boury. Ce récit se déroule durant les premières années dans la police du commissaire Erlendur et met en scène son ancien supérieur Marion Briem.
Paris : Métailié, 2014, 320 p. (ISBN 978-2-86424-945-0).
Paris : Audiolib, 2014, publié en livre audio, lu par Jean-Marc Delhausse, 1 disque compact (durée : 9 h 28)
Paris : Points, 2015, 395 p. (Points : policier ; P4093) (ISBN 978-2-7578-5210-1).
Reykjavíkurnætur (2012) - Les Nuits de Reykjavik / trad. de l'islandais par Éric Boury. Ce récit met en scène Erlendur durant ses premières années dans la police.
Paris : Métailié, 2015, 260 p. (ISBN 979-1022601535).
Paris : Points, 2016, 360 p. (Points : policier;P4224) (ISBN 978-2-7578-5796-0)
Paris : Audiolib, 2015, publié en livre audio, lu par Jean-Marc Delhausse, 1 disque compact (durée : 8 h 17), (ISBN 9782356419491)).
Kamp Knox (2014) - Le Lagon noir / trad. de l'islandais par Éric Boury. Ce récit met en scène Erlendur durant ses premières années dans la police.
Paris : Métailié, 2016 (ISBN 979-1022604192).
Paris : Audiolib, 2016, publié en livre audio, lu par Jean-Marc Delhausse, 1 disque compact (durée : 10 h 5), (ISBN 9782367622033)).
Paris : Points, 2017, 384 p. (Points : policier) (ISBN 978-2-7578-6272-8)
Série dans l'ordre chronologique des aventures d'Erlendur Sveinsson
Le Duel
Les Nuits de Reykjavik
Le Lagon noir
Les Fils de la poussière
Les Roses de la nuit
La Cité des Jarres
La Femme en vert
La Voix
L’Homme du lac
Hiver arctique
Hypothermie
La Rivière noire
La Muraille de lave
Étranges Rivages
Trilogie des ombres


Þýska húsið (2015) - Dans l'ombre / trad. de l'islandais par Éric Boury. (action se déroulant en 1941)
Paris : Métailié, février 2017 (ISBN 979-10-226-0541-0).
Paris : Audiolib, août 2017, publié en livre audio, lu par Philippe Résimont, 1 disque compact (durée : 9h03) (ISBN 978-2-36762-429-7).
Petsamo (2016) - La Femme de l'ombre / trad. de l'islandais par Éric Boury. (action se déroulant en 1943)
Paris : Métailié, octobre 2017 (ISBN 979-10-226-0721-6).
Paris : Audiolib, janvier 2018, publié en livre audio, lu par Philippe Résimont, 1 disque compact (durée : 8h43) (ISBN 978-2-36762-572-0).
Skuggasund (2013) - Passage des ombres / trad. de l'islandais par Éric Boury. (action se déroulant en 1944)
Paris : Métailié, mai 2018.
Paris : Audiolib, octobre 2018, publié en livre audio, lu par Philippe Résimont, 1 disque compact (durée : 8h27) (ISBN 978-2-36762-759-5).
Série Kónrað
Myrkrið veit (2017) - Ce que savait la nuit, trad. de l'islandais par Éric Boury
Paris : Métailié, 2019, 320 p. (ISBN 979-1-02260-842-8).
Paris : Audiolib, novembre 2019, publié en livre audio, lu par Martin Spinhayer, 1 disque compact (durée : 7h59) (ISBN 979-1-03540-109-2).
Stúlkan hjá brúnni (2018) - Les Fantômes de Reykjavik, trad. de l'islandais par Éric Boury
Paris : Métailié, 2020, 320 p. (ISBN 979-1-02260-999-9).
Tregasteinn (2019) - La Pierre du remords, trad. de l'islandais par Éric Boury
Paris : Métailié, 2021, 352 p. (ISBN 979-10-226-1106-0) (2021).
Bagnarmúr (2020) - Le Mur des silences, trad. de l'islandais par Éric Boury
Paris : Métailié, 2022, 320 p. (ISBN 979-10-226-1176-3) (à paraître le 4 février 2022).


Romans indépendants
Napóleonsskjölin (1999) - Opération « Napoléon », trad. de la version anglaise sur demande de l'auteur.
Paris : Métailié, 2015, 340 p. (ISBN 979-1-02260-154-2).
Paris : Points, 2016, (Points : policier ; P4430) (ISBN 978-2-75786-258-2).
Bettý (2003) - Bettý / trad. de l'islandais par Patrick Guelpa.
Paris : Métailié, 2011, 205 p. (ISBN 978-2-86424-845-3).
Paris : Points, 2012, 236 p. (Points : policier ; P2924) (ISBN 978-2-75783-044-4).
Konungsbók (2006) - Le Livre du roi, trad. de l'islandais par Patrick Guelpa.
Paris : Métailié, septembre 2013, 355 p. (ISBN 978-2-86424-938-2).
Paris : Points, 2014, 425 p. (Points : policier ; P3388) (ISBN 978-2-7578-4649-0).

Récompenses
Œuvre récompensée Prix
La Cité des jarres
Prix Clé de verre du roman noir scandinave
Prix Mystère de la critique 2006
Prix Cœur noir
La Femme en vert
Prix Clé de verre du roman noir scandinave
Gold Dagger Award 2005 - Crime Writers' Association of Great Britain
Grand prix des lectrices de Elle 2007
La Voix
Prix suédois du roman policier 2005
Grand prix de littérature policière 2007
Trophée 813 du Meilleur roman étranger 2007
L'Homme du lac (en)
Prix du polar européen du Point 2008
Prix Barry 2009 - Meilleur roman dans la catégorie Thriller 2009
Hypothermie
Drapeau de l'Islande Blóðdropinn, prix national islandais de littérature criminelle, 2008

Le Voyant d'Étampes

Le Voyant d'Étampes
RÉSUMÉ
« J'allais conjurer le sort, le mauvais oeil qui me collait le train depuis près de trente ans. Le Voyant d'Étampes serait ma renaissance et le premier jour de ma nouvelle vie. J'allais recaver une dernière fois, me refaire sur un registre plus confidentiel, mais moins dangereux. » Universitaire alcoolique et fraîchement retraité, Jean Roscoff se lance dans l'écriture d'un livre pour se remettre en selle : Le voyant d'Étampes, essai sur un poète américain méconnu qui se tua au volant dans l'Essonne, au début des années 60. A priori, pas de quoi déchaîner la critique. Mais si son sujet était piégé ? Abel Quentin raconte la chute d'un anti-héros romantique et cynique, à l'ère des réseaux sociaux et des dérives identitaires. Et dresse, avec un humour délicieusement acide, le portrait d'une génération.

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I THE WINNER TAKES IT ALL
 (LE GAGNANT RAFLE LA MISE)

— « Nous sommes tous des enfants d’immigrés »… Ça veut dire quoi, ça ? Vous pensez vraiment que vous pouvez ressentir le dixième de ce que ressent un immigré ? Vous ne pensez pas qu’il était temps de les laisser parler, les « enfants d’immigrés » ? De ne plus confisquer leur voix ?

Jeanne, la nouvelle copine de ma fille avait un regard dur, la bouche pincée. Elle me faisait penser à une puritaine qui aurait vécu dans l’Iowa, disons, en 1886. Sa mâchoire était contractée sous l’effet d’une souffrance continue.

Il était vingt heures et la soirée était mal engagée. Lorsque j’avais demandé une Suze, le serveur m’avait jeté un regard interrogatif : à l’évidence, il n’en avait jamais entendu parler. J’avais dû me rabattre sur un cocktail au concombre où surnageaient des graines de sésame. « On dirait des fientes de souris naines » avais-je ricané sans réussir à détendre l’atmosphère. Une tension poisseuse régnait autour de la table – il était difficile de faire naître, en quelques minutes, des liens de cordialité entre les êtres humains. Seule Léonie semblait à son aise et buvait bruyamment un thé au poivre du Sichuan, en nous écoutant discuter. Cette fille simple et bonne ne pouvait pas imaginer qu’entre deux personnes qu’elle aimait ne naisse pas, automatiquement, une amitié réciproque.

Je bredouillai un mea culpa, tentai de m’expliquer en rappelant que Harlem Désir, le cofondateur du mouvement SOS Racisme, était d’origine antillaise. Pour Julien Dray, je n’étais pas sûr, il faudrait que je regarde, mais il n’est pas impossible qu’il soit quelque chose comme un Juif alsacien. Ou bien d’Algérie. Je promettais de me renseigner.

*

Nous étions trois autour de la table, moi, ma fille Léonie et sa copine Jeanne. C’était, en soi, une petite révolution. Depuis cinq ans, j’avais instauré le rituel du dîner dominical en tête-à-tête avec ma progéniture. Aucun tiers n’était accepté. J’avais suivi le conseil de mon ex-épouse, Agnès, de sanctuariser un moment père-fille. Agnès, aux conseils si précieux, dont la sagesse me manquait cruellement depuis notre divorce, à présent que je devais tracer ma route solitaire.

Léonie habitait à Pontoise, dans le quartier Saint-Martin qui étirait ses rues étroites et humides autour de la gare. Elle ne m’avait jamais invitée chez elle et j’en avais pris mon parti : sans doute craignait-elle mes sarcasmes lorsque je découvrirais la décoration de sa bonbonnière butch qu’elle avait dû reconstituer à l’identique, après son déménagement, avec ses posters de Christine & the Queens et ses effluves de papier d’Arménie. Il était terrible d’inspirer un tel sentiment à son enfant (au lieu d’être le refuge, le regard sous lequel il fait bon s’abriter). De fait, les sarcasmes qui m’échappaient parfois étaient surtout destinés à moi-même. J’en voulais à Léonie de trop me ressembler. Ma fille avait hérité de moi une propension certaine à l’échec, quoique celle-ci ne s’accompagnât pas de l’aigreur paternelle, de sa sinistre lucidité : elle était gaie comme un pinson. Elle travaillait dans le coaching relationnel appliqué au monde de l’entreprise, un de ces emplois qui pullulaient comme des poissons pilotes (des sangsues, aurait dit Marc) autour des industries et des services de l’économie de marché, profitant de l’essor du concept tartuffier de responsabilité sociale des entreprises. L’idée, pour les entreprises converties au RSE, était grosso modo de convaincre le public qu’elles étaient des acteurs du capitalisme à visage humain ; que leur gloutonnerie, leur cynisme, leur brutalité connaissaient certaines limites, et qu’elles étaient soucieuses du bien-être de leurs salariés (et même, pourquoi pas, de leur bilan carbone). Pour lui donner chair, on payait (mal) des prestataires extérieurs qui apprenaient aux gens à se parler, à libérer la parole dans l’openspace. C’est à cela que s’employait Léonie, chaque jour, dans des salles de réunion trop chauffées du quartier de la Défense. Concrètement, cela consistait à organiser des petits jeux auxquels devaient se prêter des cadres atterrés ou rigolards, et à diffuser quelques slides de documents PowerPoint qui expliquaient très sérieusement qu’« un regard fuyant, en langage non verbal, est un signe de défiance de l’interlocuteur ». Parfois elle dispensait ses conseils à distance, sur Skype. Bref, c’était un boulot à la con, et il aurait été amusant d’en rire un peu avec l’intéressée, en bons camarades. Mais Léonie était un de ces êtres incapables de jeter un bon regard franc sur leurs échecs ; de la même façon qu’elle avait prétendu ne plus supporter la vie parisienne pour expliquer son déménagement dans le Val-d’Oise, alors qu’il n’était un secret pour personne qu’elle n’était plus en mesure de payer l’exorbitant loyer de son appartement de l’Est parisien ; qu’elle avait prétendu que son couple avec Maeva, sa précédente copine n’allait de toute façon nulle part lorsque cette dernière l’avait quittée pour une stagiaire ; que les circonstances de cette rupture éclairaient la personne de son grand amour d’un jour nouveau, et que le départ de ladite Maeva avec une pétasse à créoles et tropéziennes était finalement ce qui lui était arrivé de mieux dans sa vie. De la même façon qu’elle avait habillé en couleurs chatoyantes ces déconvenues sentimentales, c’est ainsi qu’elle concluait le récit de chacun de ses retentissants échecs : « C’est ce qui pouvait m’arriver de mieux dans la vie. » À l’entendre, chaque gadin était une aubaine formidable.

J’aimais me faire dorloter par cette fille joyeuse, à la bonté incompréhensible. Léonie faisait partie des saintes du quotidien qui ne brillent par aucun miracle, aucune action spectaculaire – guérir un homme atteint de la maladie des os de verre, faire couler des larmes de sang à une statue de la sainte Vierge. Il n’y avait donc aucune chance que l’évêque de Pontoise lance une enquête diocésaine en vue de sa béatification. Lors de mon divorce, il y a cinq ans, elle avait pris mon parti de façon étonnante. Elle était pourtant tout juste majeure, libre de s’installer chez le parent de son choix, ou de prendre la tangente. Il était évident que sa vie aurait été plus agréable dans le penthouse de sa mère consultante chez Bain & Company, mais elle avait fait preuve de loyauté, elle s’était sacrifiée parce qu’elle me savait dans une mauvaise passe (nous parlons d’une époque sombre où j’écoutais en boucle mes albums de Motörhead, dans une semi-pénombre, et émergeais chaque matin comme on se réveille d’une amputation). Léonie n’avait pas eu le cœur de me laisser seul et je n’avais pas eu le courage de refuser cette aumône. J’avais accepté, égoïstement. Nous avions été colocataires pendant deux ans, avant qu’un échange universitaire ne l’envoie passer un an à Copenhague. Peut-être, après tout, avait-elle trouvé son compte dans notre cohabitation : sa mère avait une fâcheuse tendance à broyer Léonie avec ses propres rêves, ses exigences de battante workaholic. Agnès lui demandait toujours de se surpasser, elle lui présentait le monde comme une jungle où il fallait aller chercher chaque victoire avec les dents. C’était assez juste, et totalement anxiogène. De mon côté, je n’étais pas exactement la figure écrasante du patriarche qui veille sur son clan : ce rôle avait été naturellement occupé par Agnès. Ma complicité avec Léonie, mon ex-épouse en souffrait comme d’habitude : sans broncher.

*

Jeanne, la nouvelle copine de Léonie, avait insisté pour choisir le resto. Façon peut-être de marquer son territoire, ou du moins d’engager les hostilités sur un terrain où elle aurait l’avantage (il me semblait avoir entendu Marc citer un vieux stratège chinois à ce sujet, quelque chose du genre : « Qui ignore la nature du terrain ne pourra faire avancer ses troupes »). Nous nous étions retrouvés au Renaissance, une petite cantine branchée dans le quartier de son bureau, près de la Halle Freyssinet. Jeanne était l’associée-fondatrice d’une start-up ; je n’avais pas saisi la nature exacte de ses activités, j’avais seulement compris qu’elle s’occupait de solutions internet. Elle était plus âgée que ma fille et, vraisemblablement, financièrement comblée. J’étais heureux de savoir Léonie à l’abri d’une femme aux idées nettes et à la volonté de fer, au moins pour quelque temps. Rassuré et inquiet aussi : Léonie était démunie, vulnérable avec son amour qu’on sentait déjà dévorant, à la merci de cette fille plus âgée, aguerrie. Il fallait qu’elle se protège. Elle devrait, concrètement, exiger quelques garanties. Je m’étais promis de lui parler de sujets triviaux, à l’occasion. Si elles décidaient de se marier, je persuaderais Léonie d’opter pour le régime de la communauté de biens. C’est ce que je n’avais pas fait avec mon ex-femme et je le regrettais, amèrement, chaque jour de ma vie.

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Léonie, bonne fille, avait tenté de me faire mousser auprès de sa nouvelle conquête. Elle essayait désespérément de me rendre aimable et m’avait lancé sur mes années militantes, dans les années quatre-vingt. Elle l’avait peut-être fait de façon un peu trop appuyée.

— Tu sais, Jeanne, Papa a été très actif à SOS Racisme, aux débuts de l’assoce, dans les années 1980.

Elle me poussait sur scène avec douceur : vas-y, Papa. Montre-nous ce que tu sais faire. Montre-toi sous ton meilleur jour. J’avais fait mon petit laïus qu’elle connaissait par cœur, raconté la légende des années quatre-vingt, la marche des beurs, les débuts de l’association, la ruche bordélique du 10 rue Martel, le concert géant de la place de la Concorde, mon style de dandy afterpunk ; j’avais raconté qu’à l’époque je fumais des cigarettes en les tenant entre l’annulaire et l’auriculaire, et puis les grand-messes de la Maison de la Chimie, la guéguerre avec les « stals » du Mrap, les grandes tablées avec les « parrains » Coluche et Simone Signoret, l’« extraordinaire liberté de ces années-là », sujets que j’avais enfermés dans un récit si stéréotypé que je ne savais plus trop ce que j’en pensais réellement, ni même ce qui s’était vraiment passé. Le récit s’était intercalé entre mes souvenirs et moi-même, comme un film occultant, il les avait modifiés et s’était confondu avec eux. J’avais conclu sur une note d’humilité, je ne suis pas du tout dans la nostalgie, on devait être un peu con, on n’est pas là pour parler de moi, votre génération est plus mature et elle a aussi ses défis, et là encore je ne savais plus trop ce que j’en pensais réellement, ou peut-être que je ne le savais que trop.

Jeanne n’avait pas marché.

Ce que signifiait sa colère rentrée, je ne le comprendrais que plus tard, après l’Affaire. Ce que Jeanne voulait dire en m’accusant de « confisquer la voix » de ceux que nous défendions, je le sais aujourd’hui, à présent que je suis éveillé (woke, comme Ils disent) : elle en avait marre des alliés qui demandaient des médailles, elle en avait marre de la componction des mâles blancs autosatisfaits, elle en avait marre des hommes qui voudraient être félicités parce qu’ils n’attrapent pas les femmes par la chatte, qui voudraient être applaudis parce qu’ils ont battu le pavé avec un ami noir il y a trente ans de cela, elle en avait marre de la masculinité toxique des vieux soixante-huitards, elle en avait marre du paternalisme de gauche, elle en avait marre des filles à leur papa et peut-être en avait-elle déjà marre de Léonie, qui me regardait comme si j’étais Gilles Deleuze ou Roland Barthes alors que j’étais un vieux soiffard guignolesque. Un raté – et néanmoins un oppresseur, disait le regard courroucé de Jeanne. Et de la pire espèce : celle des White Saviors, des sauveurs blancs, le renfort de la dernière heure qui fait alliance avec les Nouvelles Puissances tandis qu’il sent le vent tourner pour son petit cul de babtou cisgenre. Or les Nouvelles Puissances n’avaient déjà plus besoin de moi. Il était trop tard pour montrer patte blanche, il n’y avait plus qu’à tendre les couilles entre les lames du sécateur justicier, il n’y avait qu’à payer, sans se plaindre. Tout cela, je l’ai appris depuis mais je ne faisais guère que le deviner, ce soir-là, au Renaissance.

Une dernière fois, je tentais de me justifier :

— Nous n’avons confisqué la voix de personne. Il n’y avait pas de condescendance. Nous étions terrifiés par le résultat du Front national à Dreux, aux municipales de 83. Harlem Désir, Julien Dray étaient des gens charismatiques, visionnaires. On ne voulait rien lâcher. « Nous sommes tous des enfants d’immigrés », c’était un cri du cœur. Un cri de solidarité. Comme le « Nous sommes tous des Juifs allemands » de Soixante-Huit. Nous ne sommes qu’une seule jeunesse, et elle emmerde le Front national.

Jusqu’ici j’avais fait un sans-faute, en tout cas je n’avais rien dit de réellement embarrassant. Je voulais que Léonie soit fière de moi. Être un père digne et présentable. Le regard de Jeanne était toujours sur moi et je suais à grosses gouttes. J’avais l’impression qu’elle me mettait en garde : « Attention à ce que tu vas dire. » Aux tables alentour, des jeunes gens croisaient leurs regards comme on croise le fer. Leurs sourires découvraient des dentitions saines de quarterbacks américains. Un incubateur géant s’était installé dans le coin, nous avait expliqué Jeanne, et toute cette jeunesse travaillait dans l’univers exaltant de la « tech ». Ils avaient moins de la moitié de mon âge. La vie venait à eux, chargée de fruits mûrs et d’hydromel. L’époque était leur terrain de jeu, le monde un village de vacances. Ils se mouvaient avec agilité de Shangai à Londres, de Paris à Johannesburg, partout où il y avait une connexion 5G. Interrogés sur leurs projets, ils adoptaient des poses rêveuses pour parler d’un monde où chaque centimètre carré serait irrigué par des flux numériques. Peu importe que lesdits flux charrient les pensées rachitiques des digital natives, l’important était que les flux ne s’arrêtent jamais et que leur réseau soit toujours plus serré – qu’internet soit la respiration du monde. Ces prométhéens délires tenaient, pour beaucoup, de la posture. La raison profonde de leur engouement était celle qui menait le monde depuis que le monde existe : amasser un maximum de pognon en un minimum de temps. Tous rayonnaient, et une vitalité incroyable émanait de leur mots simples et directs.

*

Jeanne avait un grand front bombé, et je notai machinalement les dégâts qu’il pourrait faire, projeté à pleine vitesse, si elle décidait de me briser l’arête du nez. Je changeai de sujet et l’interrogeai sur son travail. Elle répondit dans une novlangue obscure, parla d’antagoniser et de disrupter, du « mythe du winner-take-all ». Léonie écoutait sa copine, éperdue d’admiration. La jeune puritaine était animée d’une volonté sans faille. Elle avait trente ans de moins que moi, mais il est clair qu’elle était la seule adulte autour de cette table.

Je l’interrogeai :

— Comment fais-tu, Jeanne. Je veux dire comment fais-tu pour ne jamais abandonner ?

— Ne pas se laisser distraire par la vie, c’est ça la clé. Douze heures de travail par jour, deux heures de sport. Boxe, marathon, cardio. Des sucres lents et des grands verres d’eau minérale. Peu de sommeil. Quatre heures, cinq heures peut-être.

Ces histoires de flotte glacée me sapèrent la dernière énergie. Agnès avait raison : le monde était vraiment une jungle impitoyable. Ni Léonie ni moi-même ne pourrions jamais suivre le rythme de Jeanne dans la course  darwinienne pour la survie en milieu capitaliste, nous étions tous les deux d’irrécupérables derniers de cordée. Comment lutter avec de tels phénomènes ? Ce matin, à l’heure où ouvraient les marchés financiers, j’avais constaté une pénurie de filtres à café et m’étais rabattu sur un sachet d’instantané. Je m’étais paluché sans joie devant une vidéo où une Russe s’ébattait avec celui censé incarner une figure d’enseignant (et je le crains, de l’enseignement secondaire), un prof de maths ou de géographie, ce n’était pas très clair, il y avait des équations sur le tableau noir et une mappemonde sur la table où forniquaient les deux acteurs, le débat restait donc ouvert. J’enviais presque ma fille et sa capacité à nier le réel : elle la mettait à l’abri de pas mal de déconvenues.

« Des sucres lents », avait dit Jeanne. Je serrais les dents pour faire bonne figure, marmonnais quelque chose comme c’est impressionnant, chapeau, mais je sentais que quelque chose s’était brisé en moi. J’avais soixante-cinq ans, j’avais passé trente-cinq années à enseigner l’histoire de la guerre froide face à un public qui manifestait, à mon endroit, une indifférence polie. Déjà absconses pour ma première génération d’étudiants, les subtilités de la doctrine Truman et les péripéties du blocus de Berlin étaient carrément incompréhensibles pour celle que j’avais connue dans les années 2000 : la plupart portaient des couches à la chute du Mur. J’avais laissé croître, épaissie par la bière, une bedaine flasque que je ne pouvais même plus masquer sous des pulls trop larges. Elle saillait sous le tissu, témoignage éclatant de ma démission. « C’est le bide d’un démissionnaire de la vie », m’avait dit Agnès, la mère de Léonie, quelques semaines avant de me larguer. Et elle avait raison. Elle l’avait dit sans méchanceté, elle ne m’en voulait plus de rien, et la disparition des dernières traces de reproches dans nos échanges avait sonné le glas de notre couple : elle s’était fait une raison, elle avait fini par admettre que j’étais véritablement cet homme-là (et par là il fallait comprendre un homme à la volonté chétive, aux ressources limitées). Elle avait compris qu’il était illusoire d’invoquer le souvenir de celui qui l’avait séduite au milieu des années 80, illusoire et même injuste car ma nature véritable était là, au creux de la soixantaine, à l’heure amère du premier bilan, et il fallait la respecter ou en tout cas l’accepter, sauf à me tourmenter inutilement – sauf à exiger de moi que je sois quelqu’un d’autre.

Léonie bâilla. Les lumières du restau se sont éteintes, et la table d’à côté entonna un Joyeux anniversaire, bientôt repris par toute la salle. Je sentais qu’il n’y avait qu’à se laisser aller à ma pente naturelle. Je pris un air faussement dégagé pour commander mon premier gin.

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Je fus réveillé par un soleil sans pitié : j’avais oublié de fermer les volets. Décidément, le bonheur tenait à peu de chose. Si j’avais eu vingt ans, si j’avais été le jeune militant espiègle avec sa veste oversize et sa coupe asymétrique, le tombeur brillant, cette débauche de lumière eût été une manne bienfaisante. J’aurais pu apprécier l’exubérance de ce printemps précoce, ce soleil rouge. Ses rayons auraient accompagné mes pas comme les clairons amis. Oui, à l’orée des années 80, au temps de ma splendeur, je les aurais accueillis comme on accueille un hommage, certain qu’ils m’étaient destinés. Le salut fraternel de la nature à un des plus fiers représentants de la race humaine, le salut d’un astre à un autre astre. Je serais sorti et j’aurais aimé sentir la ville mûrie, brûlante, tous mes sens aux aguets. Fier d’éprouver mon corps souple, décrassé par quelques gestes de gymnastique. Cette lumière aurait été ma meilleure alliée, me nourrissant sans m’accabler, faisant chatoyer les épaules des filles.

Cancer de la nostalgie. J’avais soixante-cinq ans. J’étais allongé au pied de mon lit, la tête en fusion, la bile au bord des lèvres. C’était mon destin et mon ingrate vocation que d’être Jean Roscoff, la promesse non tenue. Celui dont on énumère les qualités avant d’ajouter à voix basse : quel gâchis. Être une promesse non tenue : c’était mon unique horizon, ma charge immense. J’avais bu, je payais. Je m’étais couché à côté de mon lit. « Tu bois, tu trinques », menaçait alors une campagne de prévention massive, orchestrée par une association qui proposait de dérembourser partiellement les soins des personnes affectées d’une cirrhose alcoolique. De fait, je trinquais un maximum. Je n’étais pas en position de maudire le ciel ou de réclamer quoi que ce soit. J’aurais juste voulu que le soleil faiblisse un peu.

Un rayon blanc donna directement au fond de ma rétine. Je soulevais ma nuque. À mon âge, une nuit à même le sol ne pardonnait pas : les cervicales avaient sévèrement douillé. Le pire était le mal de tête. Il me semblait qu’un sadique raclait les parois internes de mon crâne, avec un rabot. Dans la rue, un marteau-piqueur scandait son pilonnage morne. Je m’assis difficilement, avec une minutieuse économie de gestes. À mes pieds, les reliefs d’un kebab gisaient dans une boîte en polystyrène jaune. Avec les remugles de sauce samouraï, un souvenir remonta à la surface : moi, bâffrant le sandwich en titubant, les mains luisantes de graisse, sur un large trottoir.

Pourquoi avais-je continué ma quête, après le dîner avec Jeanne et Léonie ? J’étais déjà passablement ivre à la sortie du resto, ma fille avait l’air triste, Jeanne me toisait de son regard impitoyable : celui qu’elle aurait posé sur un déchet non recyclable, ou un objet à l’obsolescence programmée. Elles m’avaient fourré dans un taxi, en donnant mon adresse mais j’avais détourné l’esquif, en corsaire avisé, direction un bar où j’avais quelques habitudes.

Mon ami Marc m’avait rejoint. Nous avions discuté de cette génération incompréhensible, des enfants qui vous échappent. Nous avions remué quelques souvenirs des années fastes, ressuscité le soir inoubliable du 15 juin 1985, le concert du siècle, le chef-d’œuvre de Julien Dray et de l’association : trois cent mille personnes, une marée humaine sur la place de la Concorde, débordant sur les Champs et la rue de Rivoli. En sa qualité de membre du bureau national, Marc m’avait fait passer backstage, dans l’espace privé où les vedettes piaffaient comme des purs-sangs dans leur paddock. Nous nous étions retrouvés à fumer des clopes avec Coluche et Alain Baschung, tout était irréel et même Marc avait réussi à se lâcher, il avait laissé tomber un instant ses combinaisons tactiques, oublié la question de la représentativité des mecs de l’UEJF dans les instances nationales, son agenda personnel, il avait renoncé le temps d’une soirée à ruminer le coup d’après pour jouir de la chaleur de juin et de la fièvre ambiante. Même l’habile Marc avait largué les amarres. Ce soir-là, je draguais tout ce qui bougeait en me faisant passer pour le chanteur d’Indochine. Mon ami n’était pas en reste, il prétendait qu’il était le batteur des Fine Young Cannibals en trafiquant un accent anglais, il avait même réussi à se faire flûter entre deux voitures. Plus tard, il avait croisé le batteur, le vrai. Il l’avait remercié, hilare, et le gars avait ouvert des yeux ronds. C’était une nuit suspendue, notre apothéose, les guitares avaient rugi jusqu’à trois heures du matin et les djembés avaient pris le relais, jusqu’à l’aube.

Nous avons convoqué le souvenir de nos excès. Moi bêtement attendri, Marc avec une joie plus distancée. Il en parlait sans amertume : comme pour Julien Dray, cette nuit avait été sa rampe de lancement, le début d’une aventure. Il avait capitalisé sur cette réussite insensée.

Il était près de deux heures du matin, notre table était jonchée de verres vides – les miens, pour l’essentiel. Pourquoi n’avais-je pas réussi à rentrer chez moi, quand la nuit avait donné tout ce qu’elle pouvait ? C’est ce que Marc m’avait dit avec ces quelques mots, « il faut partir maintenant », ces mots qui disaient la maîtrise de soi et le triomphe du libre arbitre contre l’affaissement et les besoins tyranniques. Marc W., l’insupportable ami qui avait toujours raison. Comme si un raisonnement faussé était la cause de mon addiction alcoolique. « Tu sais, j’aime boire autant que toi, mais il y a un moment où l’alcool abîme plus qu’il n’apporte de plaisir. » Bien sûr Marc, excellent Marc qui ne faisait jamais la morale mais appliquait avec une rigueur implacable les raisonnements coûts-bénéfices appris (amusant paradoxe) à l’école du trotskiste Dray, pas tellement différents de ceux professés par les libéraux orthodoxes de l’École de Chicago. Homo economicus qui avait traversé l’existence armé de la plus fiable des boussoles, de la règle la plus simple : en toutes circonstances, maximiser sa satisfaction en utilisant ses ressources de façon optimale. Bien sûr, Marc, heureux propriétaire d’un appartement rue de Lisbonne, d’une maison sur la Côte d’Opâle et d’une autre en Saône-et-Loire, associé-fondateur d’un cabinet d’avocats spécialisé en contentieux d’affaires, Marc avec ses costards de chez Cifonelli et son coach sportif, bien sûr, il ne sert à rien de se détruire. Merci du tuyau, Marc ! Tête à claques qui feint de croire que l’autodestruction ne peut pas être un processus conscient, et qu’il suffit de montrer à l’ivrogne le caractère contre-productif de sa conduite pour que celui-ci corrige le tir. Bien sûr, Marc, que tu avais raison ! Il fallait partir parce que nous avions atteint cette heure où l’ivresse a dispensé toute la chaleur qu’elle pouvait dispenser. Irriguées par le génie du vin, les conversations s’étaient envolées à dada sur la logique et les raisonnements bas de plafond. Le temps avait relâché son emprise et nous étions à nouveau les jeunes gandins lumineux et charmeurs, les tables s’étaient rapprochées, Marc avait fait son numéro de vieux beau avec sa voisine.

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BIO:

Abel Quentin, né en 1985 à Lyon, est un écrivain français.

Publications
Sœur, éditions de l'Observatoire, 2019
Le voyant d’Étampes, éditions de l'Observatoire, 2021 Prix de Flore

Bonne Année 2022

Publié le 03/01/2022 à 18:29 par kinesicors1-campagne Tags : bonne amis
Bonne Année 2022

L’an dernier nous étions au bord du gouffre,
cette année, mes amis,
Faisons un grand pas en avant…

Et ....Alors ! Bonne d’année pleine de surprises!

 

Vous aller faire face à beaucoup de défaites en 2022, mais surtout  ne vous laissez jamais abattre par la morosité.

joliescoquetteries

Publié le 18/12/2021 à 15:42 par kinesicors1-campagne Tags : sur bienvenue
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