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Date de création : 16.06.2010
Dernière mise à jour : 01.08.2024
1173 articles


American Predator

American Predator

RESUME

Anchorage, sur les rivages glacés de l'Alaska. Dans la nuit du 1er au 2 février 2012, la jeune Samantha Koenig termine son service dans un petit stand de café battu par la neige et le vent. Le lendemain matin, elle n'est toujours pas rentrée chez elle. Une caméra de vidéosurveillance apporte vite la réponse : on y voit un inconnu emmener l'adolescente sous la menace d'une arme. Commence alors une véritable chasse à l'homme, qui permet au FBI de mettre la main sur un suspect potentiel, Israel Keyes. Un homme qui semble pourtant au-dessus de tout soupçon, honnête travailleur et père d'une petite fille.

Préface

En dépit de ce qu’on pourrait croire en regardant des séries comme Les Experts ou Mindhunter, ou encore les thrillers holly­woodiens omniprésents dans la culture populaire, de tous les meurtriers, ceux qui assassinent au hasard et sans raison sont les plus rares. C’est probablement pour cela qu’ils occupent une place si importante dans notre conscience collective – et c’est probablement aussi pour cela qu’autant d’entre nous sont persuadés de connaître tous les tueurs en série des États-Unis.

L’homme dont il est question dans ce livre a chamboulé les convictions des agents du FBI eux-mêmes. C’était un monstre d’un nouveau genre. Un monstre qu’on soupçonne d’être responsable de la plus grande série de disparitions et de meurtres non élucidés de l’histoire américaine contemporaine.

Pourtant, vous n’avez sûrement jamais entendu parler de lui.

..................................................................................................................................................................

Première partie

1

 

Au bord d’une voie rapide, dissimulée derrière des congères d’un mètre cinquante de haut, se cache une cahute isolée dont les murs bleu canard tranchent avec le gris de l’asphalte et des grandes surfaces voisines. Les automobilistes de la région la connaissent bien et beaucoup s’y arrêtent sur le chemin du travail pour prendre un café à emporter.

Le 1er février 2012 au soir, Samantha Koenig, dix-huit ans, était seule pour tenir ce café où elle était employée depuis moins d’un mois. Ce jeudi 2 février, personne ne sait où elle se trouve.

Sa disparition est signalée dès le matin par la première serveuse à venir prendre son poste. À son arrivée, elle comprend tout de suite qu’il y a un problème : d’habitude, Samantha prend soin de tout ranger avant de fermer la boutique, or là, rien n’est à sa place et la caisse a été vidée.

Toute la journée, la police d’Anchorage (Alaska) cherche à glaner le plus d’informations possible sur Samantha sans parvenir à dégager la moindre piste intéressante. Samantha est en terminale. C’est une adolescente plutôt appréciée, qui sèche parfois les cours et a peut-être eu des problèmes de drogue par le passé. Elle s’entend bien avec tout le monde, et pas seulement avec les élèves les plus populaires du lycée. Deux personnes comptent vraiment pour elle : son petit ami, Duane, avec qui elle sort depuis presque un an, et son père, James, célibataire.

Alors, enlèvement ou fugue ? Si la première hypothèse reste probable, les enquêteurs penchent plutôt pour la seconde. En effet, la police n’a trouvé aucun signe de lutte. Le café est équipé d’un bouton d’appel d’urgence, mais Samantha ne l’a pas actionné. Elle a utilisé son téléphone portable avant et après sa disparition – elle s’est disputée avec Duane par textos, lui a demandé de la laisser tranquille et l’a accusé de la tromper.

Cependant, elle a aussi téléphoné à son père pour lui demander s’il pouvait passer au café lui apporter quelque chose à manger.

Pourquoi faire une chose pareille si elle comptait fuguer ?

Estimant que cette disparition sera un excellent galop d’essai pour sa nouvelle recrue, le sergent-chef du poste de police d’Anchorage décide de confier l’affaire à Monique Doll, qui, à trente-cinq ans, effectue son premier jour à la brigade criminelle de l’APD (Anchorage Police Department). Doll est la troisième génération d’une famille de flics et elle vient de passer dix ans à la lutte contre le trafic de stupéfiants, dont quatre années en mission d’infiltration pour la DEA (Drug Enforcement Administration). Bref, elle a déjà un CV bien fourni.

Doll se démarque également des autres agents de police d’Anchorage par son physique, qui fait honneur à son nom de famille 1 : c’est une jolie blonde, qui répond pourtant au surnom androgyne de « Miki ». Elle est mariée à une autre star de l’APD, le beau Justin Doll. À l’échelle locale, ils forment ce qu’on pourrait appeler un couple influent.

Le sergent-chef annonce donc à Doll que c’est elle qui se chargera de cette affaire, « une disparition suspecte », pour reprendre les mots du supérieur.

 

De l’autre côté de la ville, Steve Payne, agent du FBI, est en train de boucler une affaire de trafic de drogue quand un ami policier lui téléphone – rien d’inhabituel à Anchorage, une grande ville qui fonctionne comme une petite bourgade. Policiers, agents du FBI, avocats, procureurs et juges, tout le monde se connaît. C’est le paradoxe des Alaskiens : dans cet État aux hivers glacés et impitoyables, on trouve pléthore de solides gaillards qui vivent repliés sur eux-mêmes tout en étant conscients qu’un jour viendra où eux aussi auront besoin d’aide.

Payne apprend qu’une jeune fille de dix-huit ans a disparu la veille au soir et qu’elle a échangé des textos houleux avec son petit copain. Une première théorie commence à se dégager : Samantha a vidé la caisse du café pour s’offrir un ou deux jours de liberté. Ce genre de choses arrive tout le temps, à Anchorage.

Pourtant, Payne n’est pas convaincu. Pour disparaître, il faut une stratégie à long terme… et des moyens. Or, d’après ce qu’il sait, Samantha n’a pas l’air d’avoir beaucoup d’argent. Payne connaît bien ces petits stands de café en bord de route où travaillent des jeunes femmes, souvent seules, à qui on demande de se mettre en bikini pour servir les clients l’été. Ces filles n’ont pas une vie facile et Payne se doute qu’elles ne roulent pas sur l’or.

Et puis, où pourrait bien aller une adolescente un mercredi soir, par une nuit sombre et glaciale ? La météo est particulièrement hostile à cette période de l’année : les températures dépassent rarement le zéro et il y a de la neige partout. Ce soir-là, Samantha n’avait pas de voiture ; elle partage un pick-up avec son petit ami Duane et celui-ci en avait besoin. Anchorage n’est pas le genre de ville qu’on arpente à pied. Que Samantha soit partie errer seule dans ces conditions ne tient pas debout. Si elle était allée chez une copine, comme elle l’a dit à Duane dans un texto la veille, la police l’aurait probablement déjà retrouvée.

Payne propose son aide à son ami policier.

« On a assez de gens sur le coup, lui répond celui-ci. Et on a notre petite idée de ce qui s’est passé. »

Payne raccroche, contrarié. La première règle dans toute enquête, c’est de garder l’esprit ouvert. On évite de vouloir faire coller la situation à une hypothèse prématurée, au risque de ne plus voir la situation que par ce prisme – en particulier s’il peut s’agir d’un crime.

Et quand Payne apprend que la police n’a même pas mis la cahute sous scellés dès qu’elle a été informée de la disparition de Samantha, et que la collègue de celle-ci a passé la matinée derrière le comptoir, il n’en revient pas. Si le café est effectivement une scène de crime, celle-ci a déjà été contaminée.

Incroyable, songe l’agent du FBI. N’importe quel flic le sait : les premières heures d’une enquête sont déterminantes. C’est à ce moment-là qu’on peut dégager les pistes les plus pertinentes et qu’on mène les interrogatoires les plus révélateurs. Et puis, confrontés à un tout nouveau mystère et à de tout nouveaux protagonistes, les inspecteurs eux-mêmes sont au maximum de leur curiosité et de leur investissement. Tout cela donne le ton de l’enquête. Pour ce qui est des disparitions, surtout quand il s’agit d’un enfant (et Payne considère Samantha comme une enfant), ces premiers moments offrent aux inspecteurs les meilleures chances de retrouver les victimes saines et sauves – encore faut-il savoir les exploiter.

Payne a beau ne pas vouloir marcher sur les plates-bandes de l’APD, il ne peut s’en empêcher : il rappelle le poste de police, laisse des messages et attend toute la journée qu’on le recontacte.

 

Enfin, à 20 heures, son téléphone sonne. C’est l’inspectrice Doll.

« Il y a eu du changement », annonce-t-elle.

L’agent saute aussitôt dans sa voiture pour effectuer le trajet de douze minutes qui sépare les bureaux du FBI du poste de police. Payne a six ans de plus que Doll et travaille pour le service fédéral de police judiciaire depuis seize ans. Chose rare dans la région, il est natif d’Anchorage (la plupart des habitants, comme Doll, sont des « expatriés » venus des Lower 48, les quarante-huit États contigus situés au sud de la frontière canadienne). Payne, lui, connaît l’âme de cette ville. Il a conscience des préjugés que peut avoir la police envers les plus pauvres, les petits délinquants, les paumés. Il ne veut pas voir la disparition de Samantha balayée sous le tapis.

Si Payne ne manque pas de force de caractère, il ne paye pas de mine. D’après son physique, personne ne peut deviner qu’il s’agit là d’un agent qui a passé sa carrière à traquer des trafiquants de drogue et des criminels violents ; avec ses traits fins et sa carrure frêle, il fait plutôt penser à un comptable. Pourtant, Payne est un enquêteur-né, qui se décrit lui-même comme au bord du trouble obsessionnel compulsif – d’ailleurs, son dévouement à son travail lui a coûté son premier mariage. C’est un perfectionniste qui suit religieusement le credo des enquêteurs de la brigade criminelle : toujours faire de son mieux du premier coup, car il n’y a pas de seconde chance.

Au Bureau, on le taquine pour ses expressions favorites : « Ça donne du grain à moudre », dès qu’il trouve un indice ou la moindre miette d’information utile ; « Foutue loi de Murphy », chaque fois qu’une enquête sur le point d’être résolue se 

casse inopinément la figure. Payne considère d’ailleurs Murphy comme son croquemitaine attitré.

À l’arrivée de Payne, Doll lui fait un rapide résumé de la situation. La police vient tout juste de regarder la vidéosurveillance du café, que le propriétaire (qui se trouve à plus de quatre mille kilomètres de là) a pourtant transmise huit heures plus tôt. C’est exactement ce que craignait Payne : une adolescente en danger se retrouve reléguée au second plan. Le père de Samantha, lui, a passé la nuit à appeler en vain le portable de sa fille et aujourd’hui il a attendu tout l’après-midi devant le café où elle était censée travailler de 13 heures à 20 heures, espérant la voir revenir.

« Montrez-moi ces images », ordonne Payne.

 

Peu avant 20 heures, l’heure de la fermeture, Samantha apparaît à l’écran dans son haut vert pomme, ses longs cheveux châtains détachés. Elle est détendue et papote avec un client par la vitre de la cahute tout en préparant du café.

Elle a l’air toute gentille, songe Payne. Heureuse.

Les clients restent hors du champ de la caméra, qui ne filme que l’intérieur du stand. Samantha continue à s’affairer, puis deux minutes et six secondes après le début de la vidéo, elle lève soudain les mains en l’air.

Il n’y a pas de son.

Samantha va éteindre les lumières du café. À présent, on distingue au-dehors une silhouette sombre et ce qui ressemble au canon d’un pistolet qui dépasse en haut de l’ouverture. La cahute étant légèrement surélevée, la personne qui menace Samantha est donc a priori plutôt grande. La jeune fille s’avance lentement vers le comptoir, tourne le dos à la silhouette et s’agenouille. Elle reste ainsi plus d’une minute, un peu fébrile, puis, à 3 minutes 30 sur la vidéo, elle se lève, marche jusqu’à la caisse enregistreuse et sort l’argent du tiroir-caisse avant de revenir à la fenêtre. L’image est si granuleuse qu’on a du mal à voir si elle pose l’argent sur le rebord ou si elle le remet en main propre. L’air apparemment calme, elle reprend sa position à genoux. À ce moment-là, on doit lui dire quelque chose, car elle s’approche tant bien que mal de l’ouverture et se retourne.

À 5 minutes 19 dans le fichier vidéo, un homme imposant se penche alors à l’intérieur du café. On ne voit pas exactement ce qui se passe, mais on dirait qu’il lui attache les mains dans le dos.

Deux minutes de plus s’écoulent – ça n’a l’air de rien, dit comme ça, mais quand on se tient avec une arme à la main devant un petit café assez fréquenté situé entre le parking d’un immense gymnase et une route très passante, deux minutes, c’est extrêmement long.

Ce type-là, soit il sait ce qu’il fait, soit il connaît Samantha, estime Payne. La cahute n’est pas bien grande, peut-être un mètre cinquante sur trois. La fenêtre toujours ouverte par laquelle les employées servent les clients rend ces jeunes filles particulièrement vulnérables. À croire que personne ne s’en était rendu compte jusque-là.

Quelques secondes plus tard, l’homme passe à l’action : telle une panthère, il bondit par l’ouverture, bras tendus, et atterrit tout en délicatesse à côté de Samantha, en un mouvement d’une rapidité folle.

Désormais, il est évident que l’homme est très grand, mais aussi très calme. Il jette un coup d’œil par la fenêtre, fait un mouvement comme pour la fermer et s’adresse à Samantha. Entre eux deux, tout semble normal.

L’homme ramasse quelque chose par terre et le montre à Samantha – peut-être le sac à main de la jeune fille, qui a l’air vide.

À 8 minutes 55, l’homme s’agenouille pour serrer Samantha contre lui de son bras droit, son dos imposant tourné vers la caméra. On devine des inscriptions blanches à l’arrière de son sweat-shirt à capuche noir, mais elles sont illisibles. Samantha et lui sont si proches que leurs deux corps ont l’air d’avoir fusionné.

Il l’aide à se relever.

Samantha et l’homme hésitent un instant, regardent derrière eux en direction d’une seconde caméra de vidéosurveillance. L’inconnu fait passer la serveuse devant lui pour lui faire franchir la petite porte de la cahute, puis la caméra extérieure nous les montre tous les deux s’éloignant lentement dans la neige fraîche, l’homme un bras autour des épaules de la jeune fille.

Payne ne sait pas quoi penser de la vidéo. Une nouvelle fois, il propose l’aide du FBI à Doll, qui refuse – c’est peut-être son premier jour, mais c’est son enquête à elle et à l’APD.

Un autre agent est mis sur l’affaire, Jeff Bell. Malgré son air juvénile, il a dix-sept ans de carrière de police au compteur : ancien chef de patrouille, il a fait partie d’une unité d’action chez les US Marshals et le SWAT 2 et il a passé trois ans dans l’unité Safe Streets du FBI 3, ce qui lui a valu d’obtenir une habilitation top secret au sein de cette agence. De toute l’équipe chargée de l’enquête, c’est Bell qui peut être considéré comme le plus doué. Cartésien et scrupuleux, il est doté d’un charisme qui lui permet de communiquer aisément avec les gangsters, les trafiquants de drogue, les junkies, les proxénètes, les violeurs et les meurtriers qui s’échinent à faire d’Anchorage la ville la plus dangereuse d’Alaska.

Bell a un physique avantageux : c’est un brun ténébreux toujours bien coiffé (en brosse, à la militaire), qui fait attention à sa ligne et s’habille avec élégance. À l’APD et au FBI, on le surnomme « le Métrosexuel », ce qui n’est pas nécessairement un compliment.

Néanmoins, Bell est apprécié de ses collègues, en partie grâce à sa franchise et à son affabilité, deux traits qui lui viennent probablement de son enfance passée dans le Midwest. Il a atterri à Anchorage en suivant une Alaskienne avec qui il sortait à la fac et qu’il a fini par épouser. Comme la majorité des habitants du coin, il n’a pas mis longtemps à se sentir plus alaskien qu’américain et à considérer le reste du pays comme « l’Extérieur ». Bell connaît Anchorage aussi bien que Payne. Chaque coin de rue ou presque lui rappelle un souvenir : un vol, une arrestation, un cadavre.

Après avoir visionné la vidéo, Bell se trouve lui aussi dans l’impasse : oui, Samantha a levé les mains, et oui, la silhouette ressemble à celle d’un homme, mais que s’est-il passé réellement ? Pourquoi la conversation dure-t-elle autant ? Bell chronomètre les diverses étapes de l’interaction : l’homme reste au moins sept minutes dehors devant le stand et un peu plus de dix minutes à l’intérieur. Dix-sept minutes au total.

De quoi peuvent-ils bien parler pendant si longtemps ? se demande Bell.

Ce sont ces dix-sept minutes qui poussent l’APD à établir une première théorie : Samantha n’est probablement pas une victime. Bien sûr, aucun des enquêteurs ne compte divulguer cette théorie à la presse, mais personne n’est dupe, étant donné que la police refuse de communiquer au sujet de la disparition de la jeune fille.

Si bien que, deux jours plus tard, c’est le père de Samantha, désespéré, qui décide de prendre les choses en main.

1. Doll signifie « poupée » en anglais. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

2. Équivalent américain du GIGN.

3. Équivalent américain de la BAC.

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2

 

Le vendredi après-midi, James Koenig est posté devant Common Grounds, le stand de café où travaillait sa fille. Cela fait maintenant presque quarante-huit heures qu’elle a disparu. Ce qu’il vit en ce moment est un choc que seul un parent peut comprendre : l’incapacité totale de croire que son enfant a purement et simplement disparu.

Comment est-ce possible ?

Robuste gaillard aux yeux bleus, James est un routier qui fréquente d’un peu trop près les coins les plus sordides d’Anchorage, les bars malfamés, les clubs de strip-tease et les gangs de motards. Il se murmure qu’il trempe dans le trafic de drogue. Bref, pour certains, James Koenig, dit « Sonny », n’est pas quelqu’un de bien.

Cependant, il est prêt à tout pour sa fille. Les premières nuits qui ont suivi sa naissance, il a à peine fermé l’œil, terrifié à l’idée qu’elle puisse à tout moment cesser de respirer. Il avait certes entendu parler de l’amour infini qu’on pouvait éprouver pour son enfant, mais là, à cet instant, il comprenait. Sam est sa fille unique, la personne qu’il préfère au monde, son univers. Et il est convaincu qu’elle n’aurait jamais disparu s’il lui avait apporté à manger ce soir-là, comme elle le lui avait demandé. Pourquoi n’y est-il pas allé ? Pourquoi ?

 

Alors James se concentre sur la seule chose qu’il peut faire : prendre les choses en main et essayer de retrouver sa fille. Ce jour-là, il se met à distribuer des prospectus avec une photo légendée de Samantha et le mot « KIDNAPPÉE » en grosses lettres rouges au sommet. Sous la neige qui tombe doucement, des bénévoles défilent, le serrent dans leurs bras avant de lui prendre chacun une liasse de flyers.

Il y a aussi quelques journalistes, à qui James ne se prive pas d’expliquer sa théorie : Samantha a été enlevée. C’est une certitude.

« Je n’ai pas arrêté d’envoyer des textos à Samantha et de ­l’appeler jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de batterie, raconte-t-il. Au début, ça sonnait et ça sonnait, et le répondeur finissait par s’enclencher. Mais depuis hier midi, je tombe directement sur le répondeur. »

Pour James, cela prouve que quelqu’un s’en est pris à Samantha car, en temps normal, sa fille et lui échangent plusieurs messages et appels par jour. Or la police n’est pas convaincue. En Alaska, les gens disparaissent souvent. Parfois, c’est volontaire. Parfois, ils se perdent sur un chemin de randonnée mal éclairé ou meurent de froid, coincés dans une congère. Parfois on les retrouve à temps, parfois non. Ici, c’est une réalité comme une autre. Pour certains, c’est un don de la vie.

L’Alaska est une terre qui dispense de véritables leçons d’humilité, c’est même là son principal attrait. Colonisée par nos ancêtres il y a plus de onze mille ans, elle était à peine plus développée quand la Russie l’a vendue aux États-Unis en 1867, pour quatre cents l’hectare. Pourtant, l’Alaska demeure « le grand espace par excellence » (Great Land), pour reprendre l’expression de James Michener : une espèce de territoire qui demeure hors du temps, peu touché par l’activité humaine, où la nature se montre si titanesque et si bouleversante qu’on ne peut que s’en trouver émerveillé – et un peu intimidé. Aventuriers ou misanthropes, romantiques ou hors-la-loi, excentriques ou candidats au suicide, les plus sauvages d’entre nous sont irrésistiblement attirés par son environnement à la fois brutal et somptueux. L’Alaska, le pays de la lune noire et du soleil de minuit.

En été, l’Alaska, et Anchorage en particulier, devient l’endroit le plus lumineux de la planète, un véritable parc à thème pour les familles de vacanciers qui souhaitent profiter d’activités de plein air pendant ses vingt-deux heures d’ensoleillement par jour. Ce n’est qu’à l’hiver, une fois les touristes repartis, que le masque tombe. La véritable nature d’Anchorage se révèle… son côté barbare. Les ténèbres et la dépravation s’acharnent à dévorer la moindre miette de lumière et de vie. À cette période, ce territoire semble perché au bord de la planète, et pas seulement en raison de son 

emplacement sur la carte. Non, au cours des six mois où il plonge dans un noir presque total, cet endroit oscille entre le monde réel et un abîme de phénomènes mystérieux. Dans un tel isolement, tout est permis.

Ce n’est pas un endroit où il fait bon être une femme.

« Il faut reconnaître à l’Alaska deux caractéristiques : une immense beauté doublée d’une hostilité implacable, a écrit Michener dans son roman Alaska, publié en 1988. [Ses survivants] seront toujours une espèce à part : des gens aventureux, héroïques, prêts à affronter les vents violents, les nuits sans fin, les hivers glaciaux. »

Samantha est comme ça : une survivante, une espèce à part. Solide comme son père, elle a une relation compliquée avec sa mère et a connu des problèmes de drogue. Elle aurait pu arrêter le lycée et passer sa vie à enchaîner les petits boulots mal payés en regrettant ses rêves, mais elle a tenu bon et est à présent en terminale à Anchorage West. Elle voudrait travailler avec les animaux ou devenir infirmière et s’engager dans la marine – ce corps d’infanterie d’élite de l’armée des États-Unis. C’est une adolescente maternelle qui prête attention aux solitaires, aux marginaux ; si elle aperçoit un élève seul à la cantine ou qui se tient à l’écart pendant les événements sportifs du lycée, elle n’hésite pas à s’approcher pour échanger quelques mots avec lui, l’air de rien. Samantha est gentille.

Elle a une nièce dont elle raffole et deux chiens qu’elle adore. En dépit de leurs nombreuses disputes, elle est très amoureuse de Duane, qui a emménagé avec James et elle huit mois plus tôt. Duane, lui, travaille comme plongeur chez Suite 100, un restaurant de fruits de mer apprécié, et lui aussi met de l’argent de côté pour des jours meilleurs.

Le soir de la disparition de Sam, Duane devait aller la chercher à la sortie du travail. Mais quand il est arrivé sur place, raconte-t-il à la police, l’endroit était désert.

 

Samedi, l’APD doit donc rattraper son retard – pour retrouver Samantha, bien sûr, mais aussi pour calmer l’opinion publique, car l’affaire connaît désormais un retentissement national.

Par naïveté ou bien par désespoir, le lieutenant Dave Parker se montre un peu trop franc avec les médias : « Tout ce que nous savons, c’est qu’ils sont partis à pied, explique-t-il. En dehors de cela, c’est le mystère absolu. »

Ces déclarations ne font qu’amplifier l’inquiétude de la population d’Anchorage. La disparition de Samantha fait écho à la peur que ressentent tous les parents dont la fille travaille seule, le soir, dans un endroit si fréquenté.

Samantha pourrait être la fille de n’importe lequel d’entre eux.

L’APD finit par céder à la pression des médias et divulgue des extraits de la vidéosurveillance du café. Encore une fois, la police n’a que peu de détails à donner : le suspect porte un sweat-shirt à capuche sombre et peut-être une casquette de base-ball, et il est beaucoup plus grand que Samantha, qui mesure un mètre soixante-sept.

« Pour le moment, n’importe qui peut être suspecté », conclut un policier.

Y compris James et Duane.

 

Le jeudi matin, quelques heures après la disparition de Samantha, l’enquêtrice Doll a reçu chacun des deux hommes au poste de police pour les interroger. James lui a fait d’emblée l’impression d’un homme direct. Dans son rapport, où elle doit noter sa franchise sur une échelle de 1 à 10, elle indiquera d’ailleurs : « 10, fait preuve d’une franchise brutale. »

Pourtant, le récit des deux hommes la laisse perplexe.

Duane prétend qu’il est allé chercher Samantha à 20 h 30 au stand Common Grounds dans leur pick-up, mais qu’il avait une dizaine de minutes de retard, la faute à un contretemps au travail.

Sur place, raconte-t-il, il remarque tout de suite les lumières éteintes. Le stand est complètement plongé dans le noir. Intrigué, il sort de la voiture et s’approche de la fenêtre. Samantha n’est pas là.

« Tout était fermé », dit-il à Doll.

Par l’ouverture, il voit qu’il reste des serviettes éparpillées par terre et des torchons sur le plan de travail – c’est bizarre, Samantha est une maniaque de la propreté.

Alors, pourquoi ne va-t-il pas voir à l’intérieur ?

« J’avais peur de déclencher une alarme et je ne voulais pas qu’on m’accuse d’être entré par effraction », se défend-il.

Il part alors du principe que Samantha a dû se faire raccompagner par quelqu’un d’autre. Doll demande à Duane s’il a de quoi étayer son alibi, mais, alors que le jeune homme lui montre des textos censés le disculper, Doll comprend rapidement que Samantha et lui ont de gros problèmes de couple.

C’est faux, réplique d’abord Duane, tout va bien. Certes, ils ont traversé un passage difficile il y a quelque temps, mais c’est du passé.

Doll n’est pas convaincue. Elle lui demande de remonter plus loin dans ses messages et découvre plusieurs éléments qui confirment ses soupçons. Acculé, Duane admet qu’il est d’un tempérament assez dragueur et que Samantha déteste ça. Et comme les enquêteurs peuvent demander à un juge l’autorisation de fouiller tout le contenu du téléphone, Duane a tout aussi vite fait de reconnaître qu’il a appelé Samantha le soir de sa disparition pendant qu’elle était au travail et que, quand elle lui a dit qu’elle ne pouvait pas lui parler, il a répondu un « Fais comme tu veux » agacé avant de lui raccrocher au nez. Il reconnaît également qu’à ce moment-là, oui, il était fâché contre elle.

Doll lit le texto que Duane a fini par recevoir la veille à 23 h 30.

Va te faire foutre. Je sais ce que tu as fait je v passer quelques jours chez des potes j’ai besoin de réfléchir c pas normal. Préviens mon père.

« Pas normal ? Qu’est-ce qu’elle ne trouve pas normal ? » interroge Doll, sur le qui-vive.

Qu’est-ce que Duane a fait ? Qu’est-ce qui n’est pas normal ? Est-ce qu’il a trompé Samantha ? Est-ce qu’elle a exigé de lui des explications quand il est venu la chercher ? Peut-être qu’il a perdu son sang-froid à ce moment-là, peut-être qu’il a dérapé ? Est-ce qu’il s’est passé quelque chose qu’il n’a pas voulu, un accident ?

« Non, insiste Duane. Je n’ai rien fait.

– D’accord, poursuit Doll, et ensuite ? »

Duane raconte qu’il est rentré chez James et qu’il a attendu le retour de Samantha. Vers 3 heures du matin, il a ressenti le besoin d’aller ouvrir la porte d’entrée.

« Pourquoi ? » s’étonne Doll.

Duane ne peut pas l’expliquer, mais il dit que, là, il a vu un inconnu avec une cagoule en train de fouiller leur pick-up, à deux mètres de lui à peine. Les deux hommes se sont dévisagés un instant, puis l’inconnu a refermé la portière et il est parti.

Qu’est-ce que Duane a fait, après ça ?

Il est retourné à l’intérieur raconter la scène à James. Environ une heure plus tard, Duane est allé à son tour fouiller le pick-up et s’est rendu compte que le permis de conduire de Samantha avait été volé – elle le laissait toujours dans la pochette du pare-soleil. Puis il est rentré se coucher et il a dormi comme une souche, pour ne se réveiller que vers 9 h 30 le lendemain.

Doll demeure incrédule. Si Duane dit vrai, au moment où il va se coucher, cela fait déjà sept heures que Samantha a disparu. Elle lui a écrit pour lui dire qu’elle était fâchée. Comme par hasard, dans la nuit, un inconnu masqué débarque chez eux. Il sait où habite Samantha, n’a aucun mal à repérer sa voiture parmi tous les véhicules garés dans cette rue sombre, il sait parfaitement où trouver le permis de conduire et le dérobe, et ni James ni Duane ne croit bon d’appeler la police ? Aucun d’eux n’a l’idée de suivre ou de rattraper cet homme quand il s’éloigne ?

Vraiment ?

D’ailleurs, si Duane et James étaient aussi inquiets qu’ils le prétendent, pourquoi n’ont-ils pas prévenu la police de la disparition de Samantha ?

Duane a une réponse très simple à cette dernière question : il ne pensait pas que la police interviendrait s’il ne s’était pas écoulé au moins vingt-quatre heures sans nouvelles de la jeune fille.

Une remarque intéressante. Car James Koenig a dit exactement la même chose à Doll lorsqu’elle l’a interrogé, juste avant Duane.

 

Plus tard le même jour, Doll envoie deux officiers armés rendre une visite inopinée à James et à Duane. Doll a encore des questions à leur poser, mais, surtout, elle veut voir comment ils réagiront, pris au dépourvu.

Le résultat ne fait que renforcer les soupçons de l’enquêtrice. Les officiers lui rapportent que, lorsque James est venu leur ouvrir, il ne les a pas invités à entrer. Au lieu de cela, il s’est glissé sur le perron en refermant la porte derrière lui. Quand les agents ont demandé à parler à Duane, James est allé le chercher en les laissant dehors, et Duane a pris à son tour les mêmes précautions.

Un comportement plutôt louche pour un père et un petit ami fous d’inquiétude, non ? James soutient que sa fille a été enlevée, mais il ne laisse même pas entrer la police chez lui ?

Au vu de ces circonstances, Jeff Bell se voit alors chargé de surveiller James Koenig vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

 

Plusieurs jours s’écoulent.

James a-t-il pu jouer un rôle dans la disparition de Samantha ? Tous les enquêteurs sur l’affaire le considèrent comme un homme sincère qui aime énormément sa fille, mais cela ne les empêche pas de se poser des questions. Ils essaient néanmoins de ne pas montrer leur méfiance.

Peu importe : James n’est pas idiot, il se doute qu’il est un des principaux suspects. S’il veut que les policiers s’intéressent à d’autres pistes, il sait qu’il va devoir leur forcer la main.

Il encourage donc les amis de Samantha à parler aux médias.

« C’était une fille superbe qui ne savait pas à quel point elle était belle », commente Heather Cartwright, une ancienne collègue, dans un article de journal – elle ne semble même pas se rendre compte qu’elle parle de Samantha à l’imparfait.

Heather ajoute qu’elle est certaine que la jeune femme a été enlevée, parce que « Samantha ne laisserait jamais son père s’inquiéter autant ».

 

Le samedi suivant, le 11 février, des centaines de gens se rassemblent au Town Square Park pour une veillée aux chandelles. Il y a là des enfants, des policiers, des secouristes et beaucoup d’inconnus ; tous arborent une petite photo de Samantha ornée d’un ruban vert pomme, sa couleur préférée. James aussi est là, avec dans les bras Sheeba, le pitbull de six ans de sa fille, et la photo de Samantha épinglée sur son cœur.

Dans les bureaux du FBI, Steve Payne ronge son frein. L’APD a enfin fait appel au FBI trois jours plus tôt, mais entre-temps, le père de Samantha a abattu plus de travail que tous les agents de police d’Anchorage réunis : il a mis en place une ligne téléphonique pour recueillir des informations et monté un point de regroupement des bénévoles devant le stand de café. Il a fait fabriquer un immense panneau d’un mètre cinquante de haut, avec le visage de sa fille et le mot « KIDNAPPÉE » en grosses lettres noires, qu’il a positionné devant le kiosque pour qu’il soit visible de la route. Il a demandé aux randonneurs à skis de la région de chercher sa fille pendant leurs sorties. Des amis comme des inconnus écrivent des messages d’espoir dans la neige avec des bombes de peinture vert fluo.

Bref, plus aucun habitant d’Anchorage n’ignore qui est Samantha. Quant aux médias nationaux, loin de se désintéresser de cette fille disparue au fin fond de l’Alaska, ils multiplient les reportages sur le sujet. Les producteurs de l’émission d’actualités Nancy Grace cherchent à interviewer James. Les chaînes ABC, NBC, CBS, CNN et Fox News consacrent chacune des sujets à l’affaire. Sur Facebook, James reçoit même des messages de soutien envoyés de Nouvelle-Zélande.

Pendant ce temps, Payne, lui, se consacre uniquement aux faits. Il ordonne à des agents de contacter les compagnies aériennes à la recherche de la moindre preuve que Samantha aurait pu quitter l’État.

Rien.

Par la mer, peut-être ? Un bateau de croisière ? Y a-t-il une trace d’elle sur une liste de passagers ? A-t-elle pu être embauchée au pied levé dans un équipage ?

Rien.

Payne demande à son équipe d’effectuer de nouvelles recherches avec les noms et les photos de plus d’une vingtaine d’amies ou de connaissances pouvant ressembler à Samantha, au cas où elle se serait procuré un faux passeport – ou aurait utilisé le leur.

Rien.

Le téléphone de Samantha n’a pas été utilisé depuis le soir de sa disparition. Il est toujours éteint. A-t-elle pu s’enfuir en voiture ? Une seule autoroute traverse Anchorage, et ni le côté nord ni le côté sud ne sont équipés de caméras de vidéosurveillance dignes de ce nom.

Payne n’a jamais vu une telle affaire : zéro indice, rien qui puisse laisser penser de manière crédible que Samantha ait été enlevée ni qu’elle ait pu quitter la ville. Et pourtant, impossible de mettre la main sur cette fille de dix-huit ans sans le sou (même si elle a emporté la caisse du café, cela représentait au mieux deux cents dollars) dont la photo s’affiche dans tous les médias et qui est activement recherchée par une population de trois cent mille habitants. Si Samantha n’a pas été kidnappée et si elle n’a pas non plus fugué, que s’est-il passé ?

Qu’est-ce qui peut bien échapper aux agents de la police et du FBI ?

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BIO:

Maureen Callahan est une écrivaine américaine et rédactrice en chef du New York Post connue pour ses articles d’opinion sur la politique, la culture pop et l’actualité. Elle exprime généralement des opinions de droite en ce qui concerne les questions politiques et sociales et l’auto-dépréciation concernant son héritage irlandais.

Bibliographie
Champagne Supernovas: Kate Moss, Marc Jacobs, Alexander McQueen et les Renegades des années 90 qui ont refait la mode par Maureen Callahan, Simon et Schuster, 2 septembre 2014
Poker Face: The Rise and Rise of Lady Gaga par Maureen Callahan, Hachette Books, 14 septembre 2010

LE TRAIN DES ENFANTS

LE TRAIN DES ENFANTS

RESUME:
Naples, 1946. Amerigo quitte son quartier pour monter dans un train. Avec des milliers d'autres enfants du Sud, il traversera toute la péninsule et passera quelques mois dans une famille du Nord : une initiative du parti communiste vouée à arracher les plus jeunes à la misère après le dernier conflit mondial.
Loin de ses repères, de sa mère Antonietta et des ruelles de Naples, Amerigo découvre une autre vie. Déchiré entre l'amour maternel et sa famille d'adoption, quel chemin choisira-t-il ?
S'inspirant de faits historiques, Viola Ardone raconte l'histoire poignante d'un amour manquée entre un fils et sa mère. Immense succès en Italie et en cours de traduction dans 29 pays, ce roman remarquable révèle une auteure d'exception.

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PREMIÈRE PARTIE
1946

1.
Maman devant et moi juste derrière. Dans les ruelles des Quartiers espagnols, où tout le monde parle napolitain, maman marche vite : quand elle fait un pas, j’en fais deux. Je regarde les chaussures des gens. Si elles sont en bon état, je gagne un point ; si elles sont trouées, je perds un point. Pas de chaussures : zéro point. Chaussures neuves : étoile bonus. Moi, des chaussures neuves je n’en ai jamais eu, je porte celles des autres et elles me font toujours mal. Maman dit que je marche de traviole. C’est pas ma faute. C’est à cause des chaussures des autres. Elles ont la forme des pieds qui les ont utilisées avant moi. Elles ont pris leurs habitudes, elles faisaient d’autres trajets, d’autres jeux. Et quand elles m’arrivent, elles ne peuvent pas savoir comment je marche et où je veux aller. Elles doivent s’habituer petit à petit, mais entre-temps mes pieds grandissent, mes chaussures deviennent trop serrées et c’est reparti pour un tour.

Maman devant et moi juste derrière. Je ne sais pas où on va, elle dit que c’est pour mon bien. Ça sent l’arnaque, comme pour l’histoire des poux. C’est pour ton bien, et je me suis retrouvé avec les cheveux coupés rasibus. J’ai eu de la chance qu’à mon copain Tommasino aussi ils les lui ont coupés rasibus pour son bien. Nos copains de la ruelle se fichaient de nous, ils nous disaient qu’on avait l’air de deux têtes de mort sorties du cimetière des Fontanelle. Au départ, Tommasino n’était pas mon copain. Une fois, je l’avais vu faucher une pomme sur l’étal de Tête-Blanche, le primeur qui a sa carriole sur la piazza Mercato, et alors je m’étais dit qu’on ne pouvait pas être copains, parce que ma maman Antonietta m’a expliqué que d’accord on est pauvres, mais pas voleurs. Sinon après on devient des crève-la-faim. Tommasino m’a vu et il a volé une pomme pour moi aussi. Comme cette pomme je ne l’avais pas volée mais je l’avais eue en cadeau, je l’ai mangée, il faut dire que j’avais la faim au ventre. Et on est devenus copains. Copains de pommes.

Maman marche sans jamais regarder par terre. Moi, je traîne les pieds et j’additionne les scores des chaussures, pour faire passer la peur. Je compte jusqu’à dix sur mes doigts et puis je recommence du début. Quand ça fera dix fois dix, il se passera un truc chouette, c’est ça le jeu. Pour le moment, le truc chouette n’est jamais arrivé, peut-être parce que j’ai mal compté les points. J’adore les chiffres. Les lettres, non : toutes seules, je les reconnais, mais quand elles sont mélangées pour faire des mots, je m’embrouille. Maman dit que je ne dois pas devenir comme elle, c’est pour ça qu’elle m’a envoyé à l’école. J’y suis allé, mais ça ne m’a pas plu. Déjà, mes camarades criaient et je rentrais à la maison avec la tête comme ça, et puis la salle était petite et puait les pieds. En plus, je devais rester tout le temps immobile derrière mon pupitre sans dire un mot et faire que dessiner des bâtons. La maîtresse avait le menton pointu et un cheveu sur la langue, mais ceux qui se fichaient d’elle se ramassaient une taloche. Moi, en cinq jours, j’en ai pris dix. Je les ai comptées sur mes doigts comme le score des chaussures, mais je n’ai rien gagné. Et alors je n’ai plus voulu aller à l’école.

Maman n’était pas contente, elle a dit que je devais au moins apprendre un boulot, du coup elle m’a envoyé ramasser les chiffons. Au début, j’étais content : je devais me balader toute la journée pour récupérer les vieux tissus maison par maison ou bien dans les poubelles et les apporter au marché, à Forte-Tête. Mais au bout de quelques jours, j’étais tellement fatigué en rentrant que je regrettais presque les taloches de la maîtresse au menton pointu.

Maman s’arrête devant un immeuble gris et rouge, avec de grandes fenêtres. « C’est là », elle dit. Cette école m’a l’air plus jolie que celle d’avant. Dedans, c’est silencieux et ça ne pue pas les pieds. On monte au deuxième étage et les gens nous font asseoir sur un banc en bois dans un couloir jusqu’à ce qu’on entende une voix déclarer : « Au suivant. » Vu que personne ne bouge, maman comprend que le suivant c’est nous, alors on entre.

Ma maman s’appelle Antonietta Speranza. La demoiselle qui nous attendait marque son nom sur une feuille et dit : « Speranza, espoir, c’est tout ce qui vous reste. » Je me dis : Voilà, maintenant maman va tourner les talons et on va rentrer à la maison. Mais non.

« Vous en donnez des taloches, maîtresse ? » je demande, en me protégeant la tête avec les bras, au cas où. La demoiselle rigole et prend ma joue entre son pouce et son index, mais sans serrer. « Installez-vous », elle dit, et on s’assoit en face d’elle.

La demoiselle ne ressemble pas du tout à l’autre, elle n’a pas un menton pointu mais un joli sourire plein de dents blanches et droites, les cheveux coupés court, et elle porte un pantalon, comme les hommes. Nous, on se tait. Elle dit qu’elle s’appelle Maddalena Criscuolo et peut-être que ma maman se souvient d’elle, parce qu’elle s’est battue pour nous libérer de l’oppression nazie. Maman fait oui oui de la tête, mais ça se voit qu’elle n’a jamais entendu parler de cette Maddalena Criscuolo avant aujourd’hui. Maddalena raconte qu’elle a sauvé le pont du quartier de la Sanità, que les Allemands voulaient faire sauter à la dynamite, et après on lui a donné une médaille de bronze et une attestation. Moi, je me dis que ça aurait été mieux qu’on lui donne des chaussures neuves parce qu’elle en a une en bon état et une trouée (zéro point). Elle dit qu’on a bien fait de venir la voir, que beaucoup de gens ont honte, que ses camarades et elle ont dû aller toquer chez tout le monde pour convaincre les mamans que c’était une bonne chose pour elles et pour leurs enfants. Qu’on leur a claqué beaucoup de portes au nez, et même qu’on les a insultées. Je la crois, parce que moi aussi, quand je vais demander des vieux tissus, on me crie souvent des insultes. La demoiselle dit que beaucoup de braves gens ont eu confiance en elles, que ma maman Antonietta est une femme courageuse et que c’est un cadeau qu’elle fait là à son fils. Moi, des cadeaux je n’en ai jamais eu, à part la vieille boîte à couture où j’ai mis tous mes trésors.

Ma maman Antonietta attend que cette Maddalena finisse de parler, parce que les bavardages c’est pas sa spécialité. Maddalena dit que les enfants, il faut leur donner une chance. Moi, je préférerais qu’on me donne du pain, du sucre et de la ricotta. J’en ai mangé une fois à une fête des Américains où j’avais réussi à entrer avec Tommasino (chaussures abîmées : je perds un point).

Maman ne dit toujours rien, alors Maddalena continue : elles ont organisé des trains spéciaux pour emmener des enfants là-haut. Maman demande : « Vous êtes sûre ? Regardez-le, celui-là : c’est une malédiction ! » Maddalena répond qu’ils en mettront plein dans le train, pas que moi. « Alors ici c’est pas une école ! » je finis par comprendre, et je souris. Ma maman Antonietta ne sourit pas. « Si j’avais eu le choix, je ne serais pas venue ici, celui-là c’est le seul que j’ai, faites ce que vous avez à faire. »

Quand on repart, maman marche toujours devant moi, mais plus lentement. On passe devant le comptoir des pizzas, où chaque fois je me suspends à sa robe en pleurnichant jusqu’à ce que je me ramasse une torgnole. Elle s’arrête. « Une fritons ricotta », elle dit au jeune homme derrière le comptoir.

Cette fois, je n’ai rien demandé. Si maman décide d’elle-même de m’acheter de la pizza frite en milieu de matinée, ça sent l’arnaque.

Le jeune homme emballe une pizza aussi jaune que le soleil et plus large que ma figure. Je la prends à deux mains parce que j’ai peur de la faire tomber. Elle est chaude et parfumée, je souffle dessus, l’odeur de l’huile me chatouille le nez et la bouche. Maman se penche et me regarde droit dans les yeux : « Tu as entendu. Tu es grand maintenant, tu vas avoir huit ans. Tu connais notre situation. »

Elle essuie le gras sur mon visage avec le dos de sa main. « Fais-moi goûter », et elle en arrache un petit bout. Puis elle se redresse et on reprend le chemin de la maison. Je la suis sans poser de questions. Maman devant et moi juste derrière.

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2.
Cette histoire de Maddalena, on n’en a pas reparlé. J’ai pensé que peut-être maman avait oublié ou changé d’avis. Mais quelques jours plus tard, une bonne sœur vient frapper chez nous, c’est le Père Gennaro qui l’envoie. Maman l’épie de derrière la fenêtre : « Qu’est-ce qu’elle veut, cette tête à cornette ? »

La bonne sœur frappe une deuxième fois, alors maman pose son ouvrage de couture et va ouvrir, mais elle ne fait qu’entrouvrir, l’autre arrive juste à glisser son visage tout jaune dans l’entrebâillement. La tête à cornette demande si elle peut entrer, maman fait oui de la tête mais ça se voit qu’elle n’a pas trop le cœur. La bonne sœur dit que maman est une bonne chrétienne, que Dieu voit tout et tout le monde et que les gosses n’appartiennent ni aux mères ni aux pères, c’est les enfants de Dieu. Et ces communistes, elles, elles veulent nous faire partir en train en Russie, où on nous coupera les mains et les pieds et on n’aura jamais le droit de revenir. Maman ne répond pas. Elle est très forte pour ne rien dire. Au bout d’un moment la tête à cornette en a assez et s’en va. Je demande : « C’est vrai que tu veux m’envoyer en Russie ? » Maman reprend son ouvrage et se met à parler toute seule. « Mais qu’est-ce que tu racontes ?… Moi je ne connais ni les fascistes ni les communistes. Et les prêtres et les évêques non plus. » Maman ne parle pas beaucoup avec les autres, par contre toute seule elle y va. « Jusqu’à maintenant, je n’ai connu que la faim et le boulot… Je voudrais l’y voir, cette tête à cornette, avec un enfant et sans homme à ses côtés… c’est facile de parler, quand on n’a pas d’enfants. Elle était où, elle, quand mon petit Luigi est tombé malade ? »

Luigi, c’était mon grand frère, et sans la mauvaise idée qu’il a eue d’attraper l’asthme bronchique quand il était petit, maintenant il aurait trois ans de plus que moi. Ce qui fait qu’à ma naissance, j’étais fils unique. Maman n’en parle presque jamais mais elle a une photo de lui sur sa commode, avec un lumignon devant. Cette histoire, je l’ai apprise par la Jacasse, qui habite dans le basso1 juste en face du mien. Elle est gentille. Maman a été tellement triste que tout le monde a cru qu’elle ne s’en remettrait pas. Et puis je suis né et elle était contente. Même si avec moi elle n’est pas aussi contente qu’avec lui. Sinon, elle ne m’enverrait pas en Russie.

Je sors de la maison et je vais dans le basso de la Jacasse, qui sait toujours tout, et ce qu’elle ne sait pas elle se le fait raconter. Elle, elle dit que c’est pas vrai qu’on va m’emmener en Russie, elle connaît Maddalena Criscuolo et les autres : elles veulent nous aider, nous donner un espoir. Et après j’en fais quoi de l’espoir, moi ? Je le porte déjà dans mon nom de famille, parce que je m’appelle Speranza, comme ma maman Antonietta. Mon prénom, par contre, c’est Amerigo. C’est mon père qui me l’a donné. Je ne l’ai jamais connu et, chaque fois que je demande, maman lève les yeux au ciel comme quand il se met à pleuvoir et qu’elle n’a pas eu le temps de rentrer le linge. Elle dit que c’est un grand homme. Il est parti en Amérique pour faire fortune. « Il reviendra ? » j’ai demandé. « Tôt ou tard », elle a répondu. Il ne m’a laissé que mon prénom. C’est mieux que rien.

Depuis que les gens sont au courant de cette histoire de trains, c’est le bazar dans la ruelle. Tout le monde a sa version : il y en a qui sont sûrs qu’on va nous vendre et nous envoyer trimer en Amérique, d’autres qui disent qu’on va aller en Russie et qu’on va nous faire cuire dans des fours, d’autres qui ont entendu que seuls les mauvais garnements vont partir, les enfants sages leurs mamans les gardent, et puis il y a ceux qui s’en fichent complètement et qui font leur vie comme si de rien n’était, parce que c’est que des ignorants. Moi dans la ruelle on m’appelle Nobel parce que je sais plein de trucs, même si j’ai arrêté d’aller à l’école. J’apprends dans la rue : je me balade, j’écoute les histoires, je me mêle des affaires des autres. Personne ne naît avec la science en infusion.

Ma maman Antonietta ne veut pas que j’aille répéter ses histoires partout. Alors je ne dis à personne que sous notre lit il y a les paquets de café de Forte-Tête. Et que l’après-midi Forte-Tête vient chez nous et puis qu’il s’enferme avec maman. Va savoir ce qu’il raconte à sa femme, peut-être qu’il lui dit qu’il va jouer au billard. Moi, il me chasse, parce qu’ils doivent bosser, elle et lui. Alors je sors et je vais chercher du tissu. Des chiffons, des chutes, des uniformes de soldats américains abîmés, des affaires sales remplies de puces. Au début, quand il venait à la maison, je refusais de sortir, ça ne me plaisait pas que Forte-Tête vienne commander chez moi. Mais maman a dit que je dois le respecter parce qu’il a des relations haut placées et qu’il nous donne à manger. Elle a dit qu’il s’y connaît en commerce et que je ferais mieux d’apprendre de lui, qu’il peut me servir de guide. Je n’ai pas répondu, mais depuis ce jour dès qu’il arrive, je sors. Je rapporte à la maison les tissus que j’ai récupérés, maman doit les laver, les frotter, les recoudre, et après on les donne à Forte-Tête, il a un étal sur la piazza Mercato, il les vend à ceux qui sont moins pauvres que nous. Alors je regarde les chaussures et je compte le score sur mes doigts, et quand ça fera dix fois dix il se passera le truc chouette : mon père reviendra d’Amérique plein de sous et Forte-Tête, c’est moi qui l’enfermerai dehors.

Une fois, mon jeu a marché pour de bon. Devant le théâtre San Carlo, j’ai vu un monsieur qui portait des chaussures tellement neuves et tellement splendides qu’à elles deux elles valaient cent points. Et quand je suis rentré à la maison, Forte-Tête était bien dehors, devant la porte. Maman avait vu passer sa femme sur le Rettifilo avec un sac à main neuf au bras. Forte-Tête a dit : « Tu dois apprendre à être patiente. Patiente et ton tour viendra aussi. » Maman a répondu : « Oui mais aujourd’hui, c’est toi qui patientes », et elle ne l’a pas laissé entrer. Forte-Tête est resté devant le basso, il s’est allumé une cigarette et il est parti les mains dans les poches. Moi je l’ai suivi, rien que pour le plaisir de le voir pas content, et je lui ai dit : « C’est fête aujourd’hui, Forte-Tête ? Vous bossez pas ? » Il s’est accroupi devant moi, il a tiré sur sa cigarette et, quand il a recraché la fumée, des ronds sont sortis de sa bouche. « Mon petit gars, il m’a dit, les femmes et le vin c’est pareil. Soit tu les domines, soit tu te laisses dominer. Si tu te laisses dominer, tu perds la tête, tu deviens un esclave, et moi j’ai toujours été un homme libre et je le resterai. Viens avec moi à l’auberge, je te paierai du vin rouge. Aujourd’hui, Forte-Tête va faire de toi un homme !

– Quel dommage, Forte-Tête, je peux pas vous contenter, j’ai à faire.

– Qu’est-ce que tu as à faire, toi ?

– Je dois aller chercher des chiffons, comme d’habitude. Ils valent presque rien, mais ils nous donnent à manger. Si vous permettez. »

Je l’ai laissé seul, les ronds de fumée de sa cigarette s’effaçaient dans l’air.

Les chiffons que je trouve, je les mets dans une corbeille que maman m’a donnée. Vu que quand la corbeille se remplit elle devient lourde, je la porte sur la tête, comme j’ai vu faire les femmes au marché. Mais à force de la porter tous les jours, mes cheveux sont tombés et je n’ai plus un poil sur le haut du caillou. À mon avis, c’est pour ça que maman m’a fait couper les cheveux rasibus. Les poux, mon œil !

Pendant ma tournée, je me renseigne sur cette histoire de trains, mais ça ne donne rien. Certains disent blanc, d’autres noir. Tommasino me répète tout le temps que lui il ne partira pas parce qu’il y a tout ce qu’il faut chez lui et que sa mère, donna Armida, ne s’est jamais abaissée à demander la charité. La Royale, qui est la chef de notre ruelle, dit que du temps du roi, certaines choses n’arrivaient pas, les mamans ne vendaient pas leurs enfants. Elle dit qu’il n’y a plus de di-gni-té ! Chaque fois qu’elle prononce ce mot, elle montre ses gencives marron en serrant ses dernières dents jaunes et elle postillonne par les trous de celles qu’elle a perdues. La Royale est née moche je crois, c’est pour ça qu’elle n’a jamais eu de mari. Mais ça, on ne peut pas en parler, parce que c’est son point faible. Et aussi du fait qu’elle n’a pas d’enfants. À un moment elle avait un chardonneret, mais il s’est enfui. Du coup, on ne peut pas parler du chardonneret non plus, avec la Royale.

La Jacasse aussi est une vieille fille. On n’a jamais su pourquoi. Il y en a qui disent que c’est parce qu’elle n’a pas réussi à se décider entre ceux qui avaient demandé sa main et qu’en fin de compte elle s’est retrouvée seule, parce qu’en vrai elle est sacrément riche et ne veut partager ses sous avec personne. Certains disent qu’elle a eu un fiancé mais qu’il est mort. D’autres qu’elle a eu un fiancé mais qu’après il s’est avéré qu’il était déjà marié. Moi je dis que tout ça c’est des racontars.

La Royale et la Jacasse se sont bien entendues une seule fois, quand les Allemands sont montés jusque dans notre ruelle pour nous voler la nourriture : elles ont caché des cacas de pigeon dans le casatiello, le pain farci, et elles leur ont dit que c’étaient des fritons de porc, une spécialité typique de la cuisine de chez nous. Ils l’ont mangé en disant gut, gut ! et la Royale et la Jacasse elles se donnaient des coups de coude en rigolant dans leur barbe. Les Allemands, on ne les a jamais revus, même pas pour des représailles.

Ma maman Antonietta ne m’avait jamais vendu jusqu’à maintenant. Mais deux ou trois jours après la visite de la bonne sœur, je rentre à la maison avec la corbeille des chiffons et Maddalena Criscuolo est là. Et voilà, je me dis, ils sont venus m’acheter ! Pendant que maman parle avec elle, je tourne dans la pièce comme un couillon et quand elles me posent des questions, je ne réponds pas ou alors je bégaye exprès. Je veux avoir l’air demeuré, comme ça personne ne m’achètera. Qui est assez bête pour vouloir acheter un enfant bègue ou demeuré ?

Maddalena dit qu’elle aussi elle a été dans la pauvreté et qu’elle y est toujours, que la faim n’est pas une faute mais une injustice. Que les femmes doivent s’allier pour améliorer les choses. La Royale, elle, dit que si toutes les femmes portaient les cheveux courts et un pantalon comme Maddalena, le monde serait sens dessus dessous. C’est elle qui raconte ça, alors qu’elle a une moustache ! Maddalena, elle n’a pas de moustache, mais une jolie bouche rouge et des dents blanches.

Maddalena baisse la voix et dit à maman qu’elle est au courant de son histoire difficile, qu’entre femmes il faut s’aider avec la solidarité. Maman Antonietta fixe un endroit du mur où il n’y a rien et je comprends qu’elle pense à mon grand frère Luigi.

Avant Maddalena, d’autres dames étaient déjà venues chez nous, mais elles n’avaient pas les cheveux courts ni de pantalon. C’étaient des vraies dames, avec des jolies robes et des coiffures blondes. En les voyant arriver dans la ruelle, la Jacasse faisait la grimace et disait : « Les dames de la charitésont là. » Nous, au début on était contents parce qu’elles nous apportaient des colis avec de la nourriture, sauf que petit à petit on s’est aperçus que dans les colis il n’y avait ni pâtes ni viande ni fromage. Il y avait du riz. Toujours du riz, rien que du riz. Chaque fois qu’elles venaient, ma maman Antonietta levait les yeux au ciel et disait : « Fais riz-ette, on va faire riz-paille. » Les dames de la charité ne comprenaient pas, quand elles ont vu que plus personne ne voulait de leurs colis, elles ont déclaré que c’était le produit national et qu’elles faisaient « la campagne du riz ». Les gens ont arrêté de leur ouvrir quand elles frappaient à la porte. La Royale disait qu’on ne connaissait pas la gratitude, qu’on ne méritait rien et qu’il n’y a plus de di-gni-té. La Jacasse, elle, disait que ces femmes se fichaient bien de nous avec leur riz et chaque fois que quelqu’un voulait lui donner quelque chose d’inutile, elle disait : « Et voilà, les dames de la charité sont là ! »

Maddalena promet qu’on s’amusera bien dans le train et que les familles du nord et du centre de l’Italie nous traiteront comme leurs enfants, elles nous donneront à manger, elles nous soigneront, elles nous donneront des habits et des chaussures neuves (deux points). Alors là j’arrête de faire le bègue demeuré et je dis : « Maman, vends-moi à cette dame ! » Maddalena ouvre sa grande bouche rouge et se met à rire, mais ma maman Antonietta me colle une torgnole avec le dos de la main. Je touche ma figure qui me brûle, à cause de la baffe ou de la honte, je ne sais pas. Maddalena arrête de rire et pose une main sur le bras de maman, qui s’écarte comme quand elle effleure la casserole brûlante. Elle n’aime pas qu’on la touche, même pour une caresse. Puis Maddalena prend une voix très très sérieuse et dit qu’elle ne veut pas m’acheter. Que le parti communiste organise quelque chose de jamais vu, qui restera dans l’Histoire, que tout le monde s’en souviendra pendant des années et des années. « Comme l’histoire du casatiello avec les cacas de pigeon ? » je demande. Ma maman Antonietta me regarde de travers et je me dis que je vais m’en ramasser une autre, mais à la place elle me demande : « Et toi, qu’est-ce que tu veux faire ? » Je réponds que si on me donne une paire entière de chaussures neuves (étoile bonus), je suis même prêt à y aller à pied, chez les communistes, pas besoin du train. Maddalena sourit, maman hoche la tête, ce qui veut dire : « Bon, d’accord. »

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3.
Ma maman Antonietta s’arrête devant l’immeuble des communistes, via Medina, où on est allés la dernière fois. Maddalena a dit qu’on doit se faire inscrire sur la liste des gosses des trains. Au premier étage, il y a trois jeunes messieurs et deux demoiselles. Les demoiselles nous emmènent dans une pièce avec un bureau et un drapeau rouge derrière. Elles nous font asseoir et nous demandent tout un tas de choses. Il y en a une qui parle et l’autre qui écrit sur une feuille. Après, celle qui parlait prend un bonbon dans une boîte et me le donne. Celle qui écrivait pose une feuille devant maman, qui ne comprend pas. Alors elle lui met un stylo dans la main et lui demande de signer. Maman ne bouge pas. Je sors le bonbon du papier et l’odeur du citron me pique le nez. C’est pas comme si j’en mangeais tous les jours, des bonbons.

On entend les trois jeunes messieurs crier dans la pièce à côté. Les demoiselles se regardent sans rien dire, elles ont l’habitude et n’y peuvent rien, ça se voit. Ma maman Antonietta reste le stylo à la main, la main en l’air et la feuille devant elle. Je demande pourquoi ils braillent comme ça dans la pièce à côté. Celle qui écrivait ne répond pas. L’autre, celle qui parlait, explique qu’ils ne sont pas en train de se disputer, ils discutent de ce qu’il faut faire pour que tout le monde soit dans le bien-être, c’est ça la politique. Alors je demande : « Pardon, mais vous êtes pas d’accord entre vous là-dessus ? » Elle fait la tête de quand tu croques dans une noisette pourrie et puis elle dit qu’il y a des divisions, des courants… Là, celle qui écrivait lui donne un coup de coude, comme pour lui dire tu parles trop, puis elle se tourne vers maman, si elle ne sait pas écrire son prénom, elle peut faire une croix, de toute façon sa collègue et elle sont témoins. Ma maman Antonietta devient toute rouge et, sans lever les yeux, elle dessine un x un peu de traviole. Moi, maintenant que j’ai entendu cette histoire des courants, j’ai les chocottes, parce que la Jacasse dit toujours que c’est avec les courants d’air qu’on attrape le rhume et on m’a raconté qu’on ne laisse pas partir les enfants malades. D’ailleurs, c’est pas juste : c’est les malades qui devraient aller se faire soigner, non ? Parce que bon, c’est facile de faire de la solidarité avec ceux qui vont bien, comme dirait à juste titre la Royale qui au fond du fond est aussi une personne gentille, à part sa moustache et ses gencives marron, et même que parfois elle me donne une lire.

Puis les demoiselles écrivent des choses dans un gros livre et nous raccompagnent à la sortie. Dans l’autre pièce, les trois messieurs se disputent toujours sur la politique. Le tout maigre avec les cheveux blonds n’arrête pas de répéter : question méridionale et intégration nationale. Je regarde maman pour voir si elle a compris, mais elle continue tout droit. Le blond se tourne vers moi au moment où je passe à côté de lui, comme pour dire : « Parle, dis-lui, toi ! » Je voudrais lui répondre que je n’y comprends rien du tout et que c’est ma maman Antonietta qui m’a amené là pour mon bien, sinon je ne serais pas venu, moi. Maman m’attrape par le bras et chuchote : « Tu veux te mêler de ces histoires, maintenant ? Tais-toi, on y va ! »

Alors on s’en va, et le blond nous suit des yeux jusqu’à la porte.

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4.
Le mauvais temps est arrivé d’un coup. Ma maman Antonietta ne m’envoie plus chercher des chiffons parce qu’il pleut et il fait froid. Elle ne m’a pas acheté d’autres pizzas frites, mais une fois elle m’a préparé des pâtes à la genovese, que j’adore. On n’a pas revu la bonne sœur et dans la ruelle ils en ont eu assez de parler des trains.

Comme sans les chiffons avec maman on était dans le besoin, Tommasino et moi on a monté notre affaire. Au début, il ne voulait pas en entendre parler. Ça le dégoûtait, et puis il avait la trouille que sa maman le découvre et qu’en punition elle l’envoie lui aussi dans les trains. Mais moi je lui ai dit que si Forte-Tête arrivait à se faire de l’argent sur ce qui sortait des poubelles, on n’était pas des crétins, nous. Alors on a lancé une affaire : moi j’allais attraper des rats et lui il les repeignait. On a installé un petit étal sur le marché, dans le coin où il y a aussi les perroquets et les chardonnerets. Notre spécialité à nous, c’était les hamsters. J’avais eu l’idée en voyant l’élevage d’un officier américain, qui les vendait aux dames riches qui n’étaient plus tellement riches. Avec, elles se fabriquaient un col en fourrure : comme ça, elles économisaient et elles faisaient quand même les belles. Les rats que j’attrapais, une fois qu’on leur avait coupé la queue et qu’on les avait repeints en blanc et marron avec du cirage à chaussures, ils ressemblaient tout craché aux hamsters de l’officier américain. Au début, les affaires marchaient bien. Tommasino et moi, on avait pas mal de clientes, et à cette heure on serait même riches si un jour il n’y avait pas eu une averse. « Ameri’, a dit Tommasino ce matin-là, si on gagne des sous, t’auras plus besoin d’aller chez les communistes !

– Qu’est-ce que ça a à voir ? j’ai répondu. C’est comme des espèces de vacances.

– Les vacances des crève-la-dalle, oui ! Tu sais où ma maman m’emmène, l’été prochain ? À Ischia… »

Juste à ce moment-là, le ciel s’est couvert et une pluie pas possible s’est mise à tomber. « Tommasi’, la prochaine fois que tu veux raconter un bobard pareil, prépare ton parapluie avant. »

On s’est réfugiés sous la corniche d’un immeuble. Par contre, l’étal avec les rats repeints est resté sous l’eau. Avant qu’on ait eu le temps de le mettre à l’abri, le cirage a coulé et les hamsters sont redevenus des rats. Les dames autour des cages ont commencé à brailler : « Petits salauds ! Le choléra ! »

Là, on ne pouvait plus se débiner parce que les maris des dames, qui étaient arrivés entre-temps, nous avaient coincés. Heureusement Forte-Tête a débarqué, il nous a attrapés tous les deux par le col et il a ordonné : « Faites-moi disparaître ces cochoncetés sur-le-champ. Toi et moi on réglera nos comptes après. »

Je croyais que j’allais prendre une rouste, mais en fait il n’en a pas reparlé. Puis un jour, quand il est venu pour bosser avec maman, il m’a pris à part avant d’entrer, il a aspiré la fumée de sa cigarette et il m’a dit : « L’idée était bonne, mais il fallait mettre l’étal à l’abri ! » Il a rigolé, et les ronds de fumée se sont élargis dans l’air. « Si tu veux entrer dans les affaires, viens avec moi au marché, je t’apprendrai… » Puis il a mis sa main sur ma joue, impossible de savoir si c’était une torgnole ou une caresse, et il est parti.

Moi ça me disait presque d’aller avec lui, mais juste pour m’améliorer dans les affaires. Sauf que quelques jours après, la police l’a embarqué. À cause de l’histoire du café, je crois. Alors les gens de la ruelle ont arrêté de penser aux rats repeints et ils n’ont plus parlé que de Forte-Tête qui s’était fait coffrer. Je demande à voir s’il se vante toujours d’être un homme libre !

Quand maman a appris cette histoire, elle a enlevé tout ce qu’il y avait sous le lit et pendant plusieurs jours chaque fois qu’elle entendait un bruit à la porte, elle cachait sa figure derrière ses mains comme si elle voulait disparaître. Mais le temps a passé, personne n’est venu fouiller chez nous et les gens en ont eu assez de parler de ça aussi. Les gens, ils parlent ils parlent et puis ils oublient, sauf maman, qui ne parle pas beaucoup mais qui n’oublie jamais rien.

Et d’ailleurs, moi je n’y pense même plus quand un matin, elle me réveille alors qu’il fait encore tout noir, elle met sa jolie robe et elle se peigne devant la glace. Ensuite, elle prépare mes habits les moins usés et elle dit : « On y va, sinon on va être en retard. » Et là je comprends.

On marche, elle devant, moi derrière. Il s’est mis à pleuvoir. Je joue à sauter dans les flaques, maman me colle une taloche, maintenant j’ai les pieds mouillés et il y a encore du chemin. Je regarde autour de moi pour faire le jeu des chaussures et gagner d’autres points, mais ce matin je n’ai pas trop le cœur à ça, moi aussi je voudrais cacher ma figure derrière mes mains et disparaître un peu. Il y a des tas de mamans avec leurs enfants qui marchent à côté de nous. Des pères, aussi, eux ça se voit qu’ils n’avaient pas envie de venir. Il y en a un qui a écrit sur une feuille toutes les instructions pour son fils : à quelle heure il se lève, à quelle heure il se couche, qu’est-ce qu’il aime manger, qu’est-ce qu’il n’aime pas, combien de fois par semaine il fait caca, qu’il faut mettre une alèse sous son drap parce que la nuit il fait pipi au lit. Il relit la liste à voix haute et son fils devient rouge comme une tomate, puis il la plie en quatre et la lui glisse dans une poche cousue dans sa chemise. Après il y re-réfléchit, il reprend la feuille et il écrit dessus un remerciement à la famille qui l’accueillera, en disant que grâce à Dieu, c’est pas qu’ils en ont besoin mais leur fils a tellement insisté qu’ils n’ont pas eu le cœur de le décevoir.

Les femmes, elles, marchent sans honte et traînent deux, trois, quatre enfants par la main. Moi je suis fils unique, vu qu’avec mon grand frère Luigi on n’a pas eu le temps de se connaître. On n’a pas eu le temps avec mon père non plus, je suis né en retard sur tout le monde. Tant mieux, d’ailleurs, ça lui évite d’avoir honte de m’emmener au train.

On arrive devant un bâtiment très très long. Ma maman Antonietta dit que c’est l’Hospice des pauvres. « Quoi ? je dis. On devait m’emmener dans le Nord pour que j’aie une vie de pacha et finalement on va à l’Hospice des pauvres : je vais empirer, moi ! C’était pas mieux qu’on reste dans notre ruelle ? » Maman m’explique que si on est là, c’est parce qu’avant de nous envoyer dans le Nord, on doit passer une visite médicale, voir si on est en bonne santé, malades, contagieux…

« Et puis ils vont distribuer des habits chauds, des manteaux et des chaussures, parce que là-haut c’est pas comme chez nous. Il y a l’hiver !

– Des chaussures neuves neuves ?

– Soit neuves neuves soit vieilles mais en bon état.

– Deux points ! » je crie et, pendant un moment, j’oublie le départ et je sautille dans tous les sens.

Devant le long bâtiment, il y a plein de monde. Toutes les mamans avec leurs enfants juste derrière, de tous les âges : très petits, petits, moyens et grands. Je suis dans les moyens. Devant l’entrée il y a une demoiselle, mais c’est pas Maddalena. C’est pas non plus une des dames du riz. Elle dit qu’on doit se mettre en rangs, qu’ils doivent nous vérifier et puis nous donner des numéros pour nous reconnaître, sinon, quand on reviendra ils vont rendre le mauvais enfant et on ne va plus se retrouver. Moi je n’ai que ma maman et je ne veux pas être échangé avec un autre, alors je m’agrippe à son sac et je lui dis qu’au fond du fond je n’ai pas besoin de chaussures neuves et, pour ce qui me concerne, on peut rentrer à la maison. Mais soit elle ne m’entend pas, soit elle ne veut pas m’entendre. Je suis triste dans mon ventre et je pense que j’aurais mieux fait de continuer mon numéro de bègue demeuré pour ne pas partir.

Je tourne la tête pour qu’elle ne me voie pas pleurer, et là j’ai presque envie de rire : deux rangées derrière moi, au milieu de la foule, il y a Tommasino. « Tommasi’ ! je crie. Tu attends le bateau pour Ischia ? » Il me regarde, il est blanc comme un linge, mort de trouille. Finalement, sa mère aussi a dû demander la charité ! La Royale m’a raconté qu’avant donna Armida était riche, sacrément riche. Elle habitait dans un bel immeuble sur le Rettifilo avec des domestiques. Elle faisait des robes pour les dames les plus chic de la ville et elle avait des connaissances. Son mari, don Gioacchino Saporito, était presque sur le point d’acheter une automobile. D’après la Royale, donna Armida avait réussi en léchant les bottes des fascistes, sans vouloir vexer personne. Puis, quand le fascisme est tombé, elle est redevenue vendeuse ambulante de tissus, comme avant. Son mari, qui avait été un gros bonnet, a été arrêté et interrogé. Tout le monde s’attendait à une sanction : une peine, de la prison. Mais non, rien. La Royale dit qu’il y avait eu l’amnistie. C’est comme quand ma maman Antonietta a découvert que j’avais cassé la soupière pour les macaronis de sa pauvre mère Filomena, paix à son âme et santé à nous, et qu’elle m’a dit : « Dégage de ma vue, sinon je te colle une raclée dont tu te souviendras ! » J’ai filé chez la Jacasse et je ne me suis pas montré pendant deux jours. Le mari fasciste de donna Armida a été libéré, il est rentré chez lui et personne ne lui a rien dit. Maintenant, ils sont vendeurs ambulants dans un basso, dans la ruelle à côté de la mienne.

Quand donna Armida était couturière sur le Rettifilo, Tommasino avait des chaussures extra-neuves (étoile bonus). Quand sa maman est redevenue vendeuse dans la ruelle, il a gardé ses chaussures d’avant, mais elles étaient devenues vieilles et trouées (un point).

Quand elle voit Tommasino dans la queue derrière nous, maman me serre la main pour me rappeler ma promesse. Moi aussi je serre la sienne, mais après je me tourne vers mon copain et je lui fais un clin d’œil. Parfois, lorsque j’allais chercher des chiffons, Tommasino m’accompagnait. Donna Armida n’était pas contente, elle disait que son fils devait fréquenter ceux qui étaient dans une meilleure situation que lui, pas ceux qui avaient encore plus d’ennuis. Quand maman a su ça, elle m’a fait promettre de laisser tomber Tommasino, parce que c’était le fils de ploucs enrichis puis rappauvris, et fascistes en plus, comme le lui avait dit la Jacasse. J’ai fini par promettre à maman, et Tommasino à la sienne. On a continué à se voir tous les après-midi, mais en cachette.

D’autres enfants arrivent à pied, dans les autobus prêtés exprès par la compagnie de tramways, explique une dame à côté de nous, et même dans les grosses jeeps de la police. Comme ça, sans soldats et pleines d’enfants qui agitent la main et des banderoles colorées, on dirait les chars de la fête de Piedigrotta. Je demande à maman si je peux monter dans la grosse jeep. Elle me dit de rester à côté d’elle, je ne dois pas me perdre. Et si vraiment je dois me perdre, je dois attendre d’avoir mon numéro. Il y a tout plein de monde. Une demoiselle nous fait mettre en rangs mais la file bouge tout le temps, comme une anguille dans les mains du poissonnier.

Une petite fille blonde qui n’a pas arrêté d’embêter sa maman parce qu’elle voulait monter dans le train a changé d’avis, maintenant elle pleure qu’elle ne veut plus y aller. Un garçon un peu plus âgé que moi, qui porte un chapeau marron et qui est juste venu pour accompagner son frère, dit que c’est pas juste s’il reste là alors que son frère part s’amuser et il pleure lui aussi. Les mamans grondent et les mornifles pleuvent mais rien à faire, les pleurs continuent et les mamans ne savent plus à quel saint se vouer. Au bout d’un moment, une demoiselle arrive avec les listes, elle efface le prénom de la petite fille blonde, écrit celui du garçon avec le chapeau marron et tout le monde est content. Sauf la maman de la petite fille blonde, qui l’emmène en disant : « On réglera nos comptes à la maison. »

Soudain, on entend une voix familière : la Royale est là, en tête d’un groupe de femmes qui avancent en procession. Elle agite les bras en l’air et crie à pleins poumons. Elle porte l’image du roi Humbert épinglée à sa poitrine. La première fois que j’ai vu cette photo dans son basso, j’ai dit : « C’est qui ce beau jeune homme avec sa petite moustache ? Votre fiancé ? » La Royale a failli me coller des coups de pied au derrière, parce que j’avais offensé son pauvre fiancé mort à la première guerre paix à son âme, elle ne l’avait jamais trompé pas même dans sa tête. Puis elle a fait trois fois le signe de croix, elle a embrassé la pointe de ses doigts et elle a envoyé le bisou au ciel. La Royale a dit que le jeune homme avec la petite moustache était le dernier roi, mais pour lui ça avait fini avant de commencer parce que ces autres crétins s’étaient mis en tête de faire une république et ils avaient embrouillé les bulletins de vote pour gagner. La Royale a dit qu’elle, elle est mo-nar-chis-te. Et que les communistes ont semé le bazar et que maintenant on n’y comprend plus rien. D’après elle, mon père aussi était un rouge, c’est pour ça qu’il a dû partir. L’Amérique, mon œil ! Moi j’ai pensé que c’était possible parce que je suis roux et j’ai la peau qui devient rouge au soleil, alors que ma maman Antonietta elle est brune et elle a la peau mate. Donc le rouge ça doit venir de mon père. Et à partir de là, j’ai arrêté de me mettre en rogne chaque fois que pour se ficher de moi on m’appelait « carotte trop cuite ».

Avec son portrait sur la poitrine, la Royale commande la procession des femmes sans gosses, et elles commencent à crier aux femmes avec des gosses : « Ne vendez pas vos enfants ! Elles vous ont bourré le crâne mais la vérité c’est qu’elles vont les envoyer trimer en Sibérie, s’ils meurent pas de froid avant. »

Les plus jeunes se mettent à pleurer et ne veulent plus y aller, les plus grands s’entêtent à vouloir partir. On dirait la fête de San Gennaro mais sans le miracle. Quand elle se frappe la poitrine, la Royale met des baffes au moustachu qu’elle porte accroché dessus. S’il y avait eu la Jacasse, elle lui en aurait dit des vertes et des pas mûres. Mais la Jacasse ne s’est pas montrée. La Royale continue : « Ne les laissez pas partir, ils vous les rendront jamais ! Vous savez que les fascistes ont posé des explosifs sur les rails pour faire sauter les trains ? Gardez bien vos enfants contre vous, comme sous les bombardements, où votre présence et la providence divine suffisaient à les protéger. »

Moi, des bombardements, je me souviens du bruit des sirènes et des gens qui braillaient. Maman me prenait dans ses bras et se mettait à courir. On allait dans les abris et elle me tenait serré contre elle tout le temps. Pendant les bombardements, j’étais heureux.

La procession des femmes sans gosses passe dans la foule des mamans qui, miracle, avaient fini par se mettre en rangs, et c’est de nouveau le bazar. D’autres demoiselles sortent par la grande porte du bâtiment très très long pour essayer de calmer tout le monde. « Ne partez pas. Ne privez pas vos enfants de cette chance. Pensez que l’hiver arrive. Le froid, le trachome, les maisons humides… » Elles s’approchent de chaque enfant et lui donnent une tablette de papier aluminium. « Nous aussi on est des mamans. Vos enfants passeront l’hiver au chaud, ils mangeront, ils seront soignés. Les familles de Bologne, de Modène et de Rimini les attendent pour les accueillir chez elles. Ils vous reviendront plus beaux, en meilleure santé, plus en chair. Ils mangeront tous les jours. Petit déjeuner, déjeuner et dîner. » Une demoiselle me donne du papier aluminium à moi aussi, et dedans je trouve une tablette marron foncé. « Mange, mon petit, c’est du chocolat ! » elle dit. Et moi, pour me donner des airs : « Oui oui, j’en ai entendu parler… »

« Donna Antonietta, vous aussi vous vendez votre fils ? » s’étonne la Royale, la main posée sur le portrait du moustachu, qui s’est tout froissé à force qu’elle tape dessus. « Alors ça, je l’aurais pas imaginé de votre part ! Vous êtes même pas dans le besoin… C’est parce que Forte-Tête a été coffré ? Si vous me l’aviez dit, je vous l’aurais offert, le café ! »

Ma maman Antonietta me regarde de travers pour savoir si c’est moi qui ai répété l’histoire du café. « Donna Royale, elle répond, moi de ma vie j’ai jamais rien attendu de personne et quand j’ai demandé, j’ai toujours rendu. Et quand je pouvais pas rendre, je demandais pas. Mon mari a dû partir à l’étranger pour chercher fortune et quand il reviendra… Vous connaissez cette histoire. Je n’ai pas de comptes à vous rendre.

– Mais de quelle fortune vous parlez, donna Antoniè ? Vous plaisantez… Il n’y a plus de di-gni-té ! »

Quand la Royale dit le mot « di-gni-té », je ferme les yeux pour ne pas voir ses gencives marron et les postillons qui passent par les trous des dents manquantes. Après je les rouvre parce que ma maman Antonietta ne répond pas et c’est mauvais signe, rester silencieuse quand on se fiche d’elle c’est pas sa spécialité. Alors je sors le dernier morceau de chocolat du papier aluminium, je roule le papier en boule et le mets dans ma poche, comme ça je pourrai jouer avec, ce sera un boulet de canon pour le soldat de plomb que j’ai trouvé avant-hier sur le Rettifilo. Et puis je réponds à la place de maman : « Eh, la Royale, moi j’ai un père quelque part. Mais vous, vous avez un enfant ? »

La main sur la poitrine, la Royale caresse ce pauvre moustachu tout froissé.

« Non, pas vrai ? Vous avez que le portrait du roi Humbert. »

Les gencives marron de la Royale tremblent d’énervement.

« Quel dommage ! Sinon je lui aurais donné mon dernier morceau de chocolat ! »

Et je le fourre tout entier dans ma bouche.

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BIO:

Née à : Naples , 1974
Viola Ardone est diplômée de lettres.

Après quelques années dans l’édition, elle enseigne aujourd’hui l’italien et le latin, tout en collaborant avec différentes publications.

Elle a publié en 2013 La ricetta del cuore in subbuglio (La recette du cœur)et,

en 2016 Una rivoluzione sentimentale (Une révolution sentimentale).

"Le train des enfants" ("Il treno dei bambini", 2019) est son troisième roman.

 

L A P A N T H È R E DES NEIGES

Publié le 12/12/2021 à 18:07 par kinesicors1-campagne Tags : sur moi mer vie france monde animaux soi jeux photo voyage homme belle mort nuit art nature film prix place animal livre cheval paris maison société 2010
L A P A N T H È R E  DES NEIGES

Résumé
"Il y a une bête au Tibet que je poursuis depuis six ans, dit Munier. Elle vit sur les plateaux. Il faut de longues approches pour l'apercevoir. J'y retourne cet hiver, viens avec moi. - Qui est-ce ? - La panthère des neiges, dit-il. - Je pensais qu'elle avait disparu, dis-je. - C'est ce qu'elle fait croire".

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avant-propos
Je l’avais rencontré un jour de Pâques, au cours d’une
projection de son film sur le loup d’Abyssinie. Il m’avait
parlé de l’insaisissabilité des bêtes et de cette vertu suprême :
la patience. Il m’avait raconté sa vie de photographe animalier et détaillé les techniques de l’affût. C’était un art fragile et raffiné consistant à se camoufler dans la nature pour
attendre une bête dont rien ne garantissait la venue. On avait de fortes chances de rentrer bredouille. Cette acceptation de l’incertitude me paraissait très noble – par là même antimoderne.
Moi qui aimais courir les routes et les estrades, accepterais-je de passer des heures, immobile et silencieux ?
Tapi dans les orties, j’obéissais à Munier : pas un geste,
pas un bruit. Je pouvais respirer, seule vulgarité autorisée.
J’avais pris dans les villes l’habitude de dégoiser à tout propos. Le plus difficile consistait à se taire. Les cigares étaient proscrits. « On fumera plus tard, sur un talus de la rivière,ce sera nuit et brouillard ! » avait dit Munier. La perspective de griller un havane au bord de la Moselle faisait supporter
la position du guetteur couché.

Les oiseaux dans la charmille striaient l’air du soir. La vie explosait. Les oiseaux ne troublaient pas le génie des lieux.
Appartenant à ce monde, ils n’en brisaient pas l’ordre. C’était la beauté. La rivière coulait à cent mètres. Des escadres de libellules volaient au-dessus de la surface, carnassières. Sur
la rive ouest, un faucon hobereau menait des razzias. Vol hiératique, précis, mortel – un Stuka.
Ce n’était pas le moment de se laisser distraire : deux adultes sortaient du terrier.
Jusqu’à la nuit ce fut le mélange de la grâce, de la drôlerie et de l’autorité. Les deux blaireaux donnèrent-ils un signal ?
Quatre têtes apparurent et des ombres fusèrent hors des galeries. Les jeux du crépuscule avaient commencé. Nous étions postés à dix mètres et les bêtes ne nous repérèrent pas. Les jeunes blaireaux se battaient, escaladaient la levée de terre, roulaient dans le fossé, se mordaient la nuque et recevaient la torgnole d’un adulte qui remettait de la tenue dans le cirque du soir. Les fourrures noires rayées de trois lanières d’ivoire disparaissaient entre les feuillages, surgissaient plus loin. Les bêtes se préparaient à fureter par les champs et par les berges. Elles s’échauffaient avant la nuit.
Parfois, l’un des blaireaux approchait de notre position et allongeait son long profil qu’un mouvement de la tête recadrait de pleine face. Les bandes sombres où se logeaient les yeux dessinaient deux coulées mélancoliques. Il avançait encore, on distinguait les pattes plantigrades, puissantes,
ramenées en dedans. Les griffes laissaient dans le sol de France ces empreintes de petits ours qu’une certaine race d’hommes assez malhabile dans le jugement d’elle-même identifiait comme traces de « nuisibles ».
 
C’était la première fois que je me tenais si calmement posté, dans l’espérance d’une rencontre. Je ne me reconnaissais pas ! Jusqu’alors, j’avais couru de la Yakoutie à la Seine-et-Oise, obéissant à trois principes :
L’imprévu ne venant jamais à soi, il faut le traquer partout.
Le mouvement féconde l’inspiration.
L’ennui court moins vite qu’un homme pressé.
Bref, je me persuadais d’un rapport entre la distance et l’intérêt des événements. Je tenais l’immobilité pour une répétition générale de la mort. Par déférence envers ma mère reposant en son caveau des bords de Seine, je vadrouillais avec frénésie – le samedi en montagne, le dimanche
aux bains de mer – sans porter attention à ce qui se passait autour de moi. Comment des milliers de kilomètres de voyage vous conduisent-ils un jour le menton dans les herbes, sur le bord d’un fossé ?
Près de moi, Vincent Munier prenait les blaireaux en photo. Sa masse de muscles dissimulée par la tenue de camouflage se confondait avec la végétation mais son profil se découpait encore dans la faible lumière. Il portait un visage à bords francs et à longues arêtes, sculpté pour donner
des ordres, un nez qui procurait aux Asiatiques des sujets de moquerie, un menton sculptural et un regard très doux.
Un bon géant.
Il m’avait parlé de son enfance, son père partant avec lui se terrer sous un épicéa pour assister au lever du roi,c’est-à-dire du grand tétras ; le père apprenant au fils ce que promettait le silence ; le fils découvrant la valeur des nuits sur la terre gelée ; le père expliquant que l’apparition d’une bête représente la plus belle récompense que la vie puisse offrir à l’amour de la vie ; le fils commençant à tenir ses affûts, décelant tout seul les secrets de l’organisation du monde, apprenant à cadrer l’envol d’un engoulevent ;
le père découvrant les photographies artistiques du fils. Le Munier de quarante ans, à mes côtés, était né dans la nuit des Vosges. Il était devenu le plus grand photographe animalier de son temps. Ses images de loups, d’ours et de grues impeccables se vendaient à New York.
« Tesson, je vais t’emmener voir des blaireaux dans la forêt », m’avait-il dit et j’avais accepté car personne ne refuse l’invitation d’un artiste en son atelier. Il ne savait pas que
Tesson signifiait blaireau en vieux français. On employait encore l’expression dans les patois de l’ouest de la France et de la Picardie. « Tesson » était né de la déformation du taxos
latin d’où provenaient les mots « taxinomie », science de la classification des animaux, et « taxidermie », art d’empailler les bêtes (l’homme affectionnant d’écorcher ce qu’il vient
de nommer). Sur les cartes d’état-major de la France, on trouvait des « tessonnières », noms de lieux-dits champêtres qui portaient le souvenir d’holocaustes. Car le blaireau était
haï dans les campagnes et irrépressiblement détruit. On l’accusait de fouir le sol, de percer les haies. On l’enfumait, on le crevait. Méritait-il l’acharnement des hommes ? C’était
un être taciturne, une bête de la nuit et de la solitude. Il demandait une vie dissimulée, régnait sur l’ombre, ne souffrait pas les visites. Il savait que la paix se défend. Il sortait
de ses retraites à la nuit pour rentrer à l’aube. Comment
l’homme aurait-il supporté l’existence d’un totem de la discrétion érigeant la distance en vertu et se faisant un honneur du silence ? Les fiches zoologiques décrivaient le blaireau « monogame et sédentaire ». L’étymologie me liait à l’animal ais je ne m’étais pas conformé à sa nature.
La nuit tomba, les bêtes se distribuèrent dans les fourrés, il y eut des froissements. Munier devait s’être aperçu de ma joie. Je tenais ces heures pour l’une des plus belles soirées de ma vie. Je venais de rencontrer une troupe d’êtres vivants parfaitement souverains. Eux ne se débattaient pas pour échapper à leur condition. Nous revînmes à la route par la berge. Dans ma poche, j’avais écrasé les cigares.
— Il y a une bête au Tibet que je poursuis depuis six ans, dit Munier. Elle vit sur les plateaux. Il faut de longues approches pour l’apercevoir. J’y retourne cet hiver, viens
avec moi.
— Qui est-ce ?
— La panthère des neiges, dit-il.
— Je pensais qu’elle avait disparu, dis-je

— C’est ce qu’elle fait croire.

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BIO:

Né à : Paris , le 26/04/1972
Sylvain Tesson est un écrivain et voyageur français.
Géographe de formation, il est titulaire d'un DEA de géopolitique à l'Institut Français de Géopolitique. Il effectue en 1991 sa première expédition en Islande, suivie en 1993 d'un tour du monde à vélo avec Alexandre Poussin. C'est là le début de sa vie d'aventurier. Il traverse également les steppes d'Asie centrale à cheval avec l'exploratrice Priscilla Telmon, dont il fut le compagnon pendant de nombreuses années, sur plus de 3000 km du Kazakhstan à l’Ouzbékistan. En 2003-2004, il reprend l'itinéraire des évadés du goulag en suivant le récit de Slavomir Rawicz : "The Long Walk" (1955). Ce périple l'emmène de la Sibérie jusqu'en Inde à pied.

En 2010, il réalise un projet souvent évoqué auparavant, en allant vivre six mois (de février à juillet) en ermite dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du lac Baïkal. Il relate cette expérience solitaire dans son journal publié l'année suivante sous la forme d'un essai autobiographique intitulé : "Dans les forêts de Sibérie", qui est adapté au cinéma par Safy Nebbou en 2016.

Il écrit également des nouvelles, dans un registre poétique où souvent l'absurde des situations humaines est montré avec humour.

Il signe de nombreuses préfaces et des commentaires de films, et collabore à diverses revues.

Passionné d'escalade, il chute accidentellement d'une maison à Chamonix en août 2014, juste après avoir transmis à son éditeur le manuscrit de "Bérézina" et est placé en coma artificiel. Il a depuis retrouvé la santé. "Bérézina", qui sort en janvier 2015 (Prix des Hussards), conte le récit de son voyage en side-car sur les traces de la Grande Armée lors de la retraite de Russie. En 2016, il publie un récit autobiographique, "Sur les chemins noirs".

Contestataire dans l’âme, Sylvain Tesson porte un regard assez critique sur la société dans ses œuvres. Il est membre d'honneur de l'Institut de recherche sur les expériences extraordinaires (INREES) et président de La Guilde, une organisation non gouvernementale reconnue d'utilité publique, de 2007 à 2018.

Déjà récompensé en début de carrière par le prix spécial jeunes de l’IGN pour "On a roulé sur la Terre", il obtient en 2009 le prix Goncourt de la nouvelle pour "Une vie à coucher dehors". En 2011, c’est son essai "Dans les forêts de Sibérie" qui est récompensé du prix Médicis essai. En 2015, il reçoit enfin le prix de la Page 112 et le prix des Hussards pour "Berezina". I

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La Panthère des neiges est un récit de Sylvain Tesson publié le 10 octobre 2019 aux éditions Gallimard et ayant reçu le prix Renaudot la même année.

Parti à l'affût des dernières panthères des neiges sur les hauts plateaux du Tibet avec le photographe animalier Vincent Munier, l'auteur relate dans son récit de voyage l'approche et les rares apparitions de l'animal en y mêlant ses réflexions sur l'état du monde et son expérience intime de la perte de deux personnes proches que la panthère lui évoque. Ce livre, globalement bien accueilli par la critique littéraire, constitue le grand succès de librairie de la rentrée littéraire 2019 et remporte la première place au palmarès 2019 des meilleures ventes de livres francophones en librairies.

 

Une vie inestimable .

Une vie inestimable .

RÉSUMÉ:
Au crépuscule de sa vie, Prudence se voit contrainte de révéler l’origine des cadeaux inestimables qu’elle a faits à ses petits-enfants pour leurs sept ans. À travers eux, c’est toute une vie qui se dessine, celle d’une femme forte pleine de panache. À la fois ouvrière, sage-femme, résistante, mère courage, fille inconsolable, femme libre, ses combats politiques et féministes, ses secrets, ses blessures et ses espoirs, traversent un siècle d’Histoire et s’y entremêlent.

Des colonies de la Cochinchine au Grand Hôtel de la Californie à Cannes en passant par Clermont-Ferrand et son usine Michelin, Anne-Marie Revol brosse le portrait poignant d’une femme engagée et raconte avec tendresse et humanité que les cadeaux les plus précieux ne sont pas toujours ceux qui s’achètent. Une saga familiale flamboyante portée par une héroïne lumineuse.

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Prologue
Clermont-Ferrand – Novembre 1984

 

La pendule sonna douze coups et tout le monde sursauta.

Steeve calcula qu’ils auraient dû être en cours d’électrotechnique. Lucas qu’Albertine n’allait pas tarder à se pointer. Prudence qu’elle était attachée depuis près d’une demi-heure.

Pieds et poings liés au Chatterton sur une chaise en Formica bleu roi, la vieille femme commençait à perdre patience. Posé sur la télé, son Libé du jour l’attendait. Une sourde migraine lui étreignait les tempes. Quant à l’appel de la nicotine, il mettait ses nerfs à rude épreuve.

— Les enfants, si c’est une blague, elle n’est pas drôle. Vous savez que ça fait un paquet d’années que j’ai passé l’âge d’être ligotée ? À trente ou quarante ans par un bel hidalgo, je ne dis pas. Mais, à près de quatre-vingts, voyons, soyez sérieux. Vous m’avez bien regardée ?

Décontenancés, les deux adolescents reprirent d’une voix suppliante :

— Allez, Prudence, par pitié, collaborez. Juste un p’tit effort !

— Un effort de quoi, à la fin ? Vous me parleriez javanais, vous ne seriez pas moins clairs. Je ne pige rien à votre baratin.

Joignant l’acte à la parole, la vieille femme frappa le carrelage du pied. Comme un métronome lancé à folle allure, elle secoua la tête de gauche à droite en fronçant le nez d’un air courroucé. Son irritation était telle que Fidel, subodorant l’orage, se faufila ventre à terre sous le garde-manger.

— Vous m’avez serré les poignets si fort que je ne sens même plus mon sang circuler. J’ai mal ! Si la police débarque et qu’il faut m’amputer, ne comptez pas sur moi pour vous trouver des circonstances atténuantes : ce sera chacun pour soi et Dieu pour personne !

 

Persuadés que Prudence les enfumait, Steeve et Lucas refusaient d’abdiquer. Pas si près de la ligne d’arrivée. Identifier le créneau horaire le plus approprié pour commettre leur méfait – entre la visite quotidienne du facteur et celle d’Albertine –, faucher un rouleau de scotch dans le placard à fournitures du lycée, inventer un déplacement à Vichy pour une rencontre amicale de foot, se procurer un flan pâtissier pour que Prudence les laisse entrer, tout  ça leur avait demandé tant de hardiesse – et d’organisation – que renoncer à leur projet aurait été s’humilier.

— Allez, madame, implora Lucas, réfléchissez, c’est pas compliqué. Que nos mémés se souviennent pas de ce qu’elles ont fait, ou pas fait, hier ou ce matin, avec tout ce qu’elles s’envoient en loucedé, je veux bien. Mais, pas vous. Pas vous, Prudence ! On le sait, nous, que vous êtes pas gâteuse.

Sur ce point-là, les garçons avaient raison. Même s’il fonctionnait moins vite qu’à vingt ans, le cerveau de Prudence tournait toujours avec une belle agilité. Dans le cas présent, pourtant, elle avait beau se concentrer, elle ne comprenait pas un traître mot de ce qu’ils lui racontaient. Leurs mots s’accouplaient, sujets, verbes, compléments mais leurs phrases refusaient de prendre sens dans son esprit.

— Sur la tête de nos mères, on vous jure qu’on vous libère si vous lâchez l’affaire. Faudra juste nous promettre de pas nous dénoncer après. Si par malheur vous nous balancez, vous, vous, vous…

Faute d’inspiration, Lucas expédia sa tentative de chantage par un pathétique :

— Vous pourrez dire adieu à votre tranquillité : on f’ra pas de quartier !

Convaincue qu’ils bluffaient, Prudence, émue par leur immaturité s’interdit de sourire.

Un ange passa et ramena Lucas à de meilleures intentions.

— Vous imaginez bien qu’on vous laissera pas sur la paille. Surtout avec tout ce temps que vous donnez à la cité sans jamais la ramener. Dès qu’on est en âge de bosser, promis, juré, craché, on prend le premier job qui vient et on vous renfloue direct !

En signe de paix, Steeve et Lucas amorcèrent un mouvement pour lui serrer la main. Se souvenant qu’elle était toujours ligotée, ils étouffèrent un éclat de rire plus potache que gêné.

Accablée par le ridicule de la situation, Prudence, qui voulait en finir, répliqua, cinglante : — Arrêtez de faire les singes, les garçons, vous voulez bien ? Qu’est-ce que vous attendez de moi, exactement ? Un peu de courage, les gars, déculottez votre pensée !

Soudain libérés d’un même poids, Steeve et Lucas aboyèrent à l’unisson.

— On veut du flouze. De l’oseille. Du blé. Du fric, quoi !

 

Éberluée, Prudence, le cœur serré comme un poing prêt à frapper, déclara d’une traite.

— Mais… mais, je n’ai pas d’argent. Pas un kopeck ! Vous vivez sur quelle planète ? Vous m’avez bien regardée ? Mon compte en banque est plus vide que vos têtes d’anchois. C’est simple, il sonne creux quand on crie dedans ! Je n’ai ni rente, ni coffre, ni bas glissé sous mon matelas. Quand bien même j’en ferais pas une affaire de principe, jamais je pourrais m’ouvrir un Livret A ou me payer une bouteille de vin millésimé. Je ne possède rien. Ce pavillon ? Il appartient à Michelin. Mes vêtements ? C’est Albertine qui me refile ses nippes elles-mêmes de seconde main

Ma voiture ? Elle a plus de trente ans. Quasi quarante. À la fin de chaque mois, avec ma retraite de pauvresse, c’est à peine s’il me reste de quoi régler mes factures, m’acheter une grille de loto et verser mon obole au Planning familial. Sans le secours de ma petite-fille, mes dents seraient gâtées, j’entendrais rien et il est fort probable que je mourrais de faim.

Dans un long bruit strident de moteurs, un avion de chasse sorti de nulle part parut frôler le toit de la maison et imposa le silence. Quand l’écho se tut enfin, Prudence, qui avait repris son souffle, enchaîna, radoucie.

— Steeve, Lucas… je vous connais depuis que vous êtes nés. Quand j’assurais les suites de couches de vos mères à la sortie de la maternité, vous gazouilliez dans vos couffins juste à côté. Je vous ai vu tomber quand vous appreniez à marcher, jouer au ballon dans l’allée, rouler vos premières clopes derrière la haie du stade et peloter vos copines contre les murs de la maison de quartier. Albertine qui vous a langés, nourris et éduqués quand vos mères trimaient à l’usine est une sœur pour moi. Adolescentes, on suait sur la même chaîne chez Torrilhon. Pendant la guerre, on se crevait la patate ensemble au potager et quand on manquait de chicorée ou de charbon, on s’échangeait nos tickets de rationnement.

Puis, descendant encore d’un cran, Prudence conclut :

— Je suis sûre que vous ne feriez pas de mal à une mouche alors… s’il vous plaît les garçons, jouez pas les gros bras avec moi : ça ne prend pas.

 

Mû par l’énergie du désespoir, Lucas éleva à son tour le ton.

— Vous pourriez arrêter de vous foutre de notre gueule, Prudence ? Albertine, votre meilleure copine, elle nous bassine depuis des années avec ces cadeaux d’une valeur inestimable que vous avez offerts à vos petits-enfants pour leurs sept ans. I-nes-ti-ma-ble. Ça s’imprime, ça, dans votre tête ?! Des cadeaux, ça s’achète, non ? Et, avec quoi ça s’achète ? Avec des plaques, de la fraîche, de la tune, de, de, de… de l’argent !

Pour s’assurer qu’ils avaient bien saisi ce que leur nourrice leur avait affirmé, Steeve et Lucas étaient allés chercher dans le Petit Robert de la bibliothèque de la MJC la définition du mot « inestimable ». Un mot de plus de quatre syllabes, absent de leur vocabulaire ainsi que de celui de leurs copains de lycée.

« Inestimable : adj. Ce qui est impossible à estimer, à évaluer. Dont la valeur dépasse toute estimation. Exemple : un trésor inestimable. »

 

Quand elle comprit combien leur méprise était grande, tout s’éclaira et Prudence partit d’un grand rire gras. Un rire qui lui donna un air de démente. Un rire qui affligea Steeve et Lucas. Un rire qui hérissa Fidel le chat.

Plus habitués à tirer des câbles et désosser des douilles qu’à négocier avec une femme de soixante-dix-neuf ans dotée d’un caractère de feu, les deux apprentis électriciens ne savaient plus quels arguments avancer pour qu’elle craque. Ni la menace, ni la gentillesse ne fonctionnait. Mais quelle idée à la noix ils avaient 

eue de vouloir braquer cette vieille carne pour aller voir jouer à Metz l’équipe qui avait éliminé le Barça, 4 à 1 ! Vider les troncs cadenassés de Notre-Dame de l’Assomption un dimanche après la messe au nez et à la barbe du curé aurait été somme toute plus aisé.

 

— Vous avez un peu de temps devant vous ?

— On n’a que ça du temps, Prudence, soupira Lucas. On n’a que ça…

— Alors, détachez-moi les mains et allez m’attraper le paquet de Gauloises que j’ai planqué dans la boîte à sel en fer-blanc posée sur le frigo. Celle qui a des grosses fleurs jaunes, sous le baromètre à mercure. Profitez-en pour m’apporter un cachet d’aspirine et un grand verre d’eau du robinet. Les verres sont dans l’égouttoir en bois à droite de la bassine orange dans laquelle je rince ma vaisselle. Quand vous aurez fini, vous vous assoirez à table à côté de moi. Vous me donnez le tournis à gigoter comme ça.

 

De guerre lasse, Steeve et Lucas déposèrent les armes. Et allèrent même jusqu’à lui allumer sa cigarette avec un allume-gaz piqué de dizaines de petits points de rouille qui ne devait pas souvent servir. Prudence leur en sut gré. Elle se massa les poignets, inspira une longue bouffée de cigarette et fit une série de ronds parfaits. Quand elle se sentit enfin mieux, elle se redressa sur sa chaise, s’éclaircit la voix et déclara :

— Albertine ne vous a pas menti. Mais… elle ne vous a pas tout dit. J’ai bien fait des cadeaux « d’une valeur inestimable » à mes petits-enfants pour leurs sept ans mais… ce qui les rend inestimables n’est pas leur valeur pécuniaire : ils n’en ont aucune ! Ce qui les rend inestimables c’est leur immatérialité. Leur universalité. Leur portée symbolique. Personne ne peut les prendre, les saisir, les retenir ou les embrasser dans leur entièreté. Les évaluer, les vendre, les posséder, les négocier, les voler même serait vain ! Les mettre sous clef ou les exposer dans un musée, illusoire. Ils n’appartiennent à personne parce qu’ils appartiennent à tout le monde : à vous, à moi, à vos mères sur la tête desquelles vous jurez. À Barantin l’épicier, à vos profs de lycée, à vos copains du quartier. À vos voisins, au curé, au postier, au boulanger. Au rémouleur qui passe chaque mardi midi dans la rue avec son charreton branlant. À Prosper, le garde-champêtre. À votre entraîneur de foot, à la troupe de pompiers de la caserne d’à côté, à, à… aux fils Michelin, qui sait ! Il suffit de s’en emparer, de les dorloter, d’en prendre soin, de décider de les faire siens pour revendiquer leur propriété. Une propriété intellectuelle, morale et spirituelle. Et, c’est justement ça qui les rend si insolites, si appréciables, si… si… i-nes-ti-ma-bles !

 

Soucieuse d’être bien comprise, Prudence se leva avec précaution et sortit du tiroir du buffet un petit cahier à spirales fatigué. Sans trembler, elle le tendit aux deux garçons et leur intima l’ordre de rentrer le lire chez eux.

— Il y a quelques années, j’ai couché dedans mon histoire à travers les sept cadeaux immatériels que j’ai offerts à Marguerite, Hélène, Charlotte, Paul, Alice, Olivier et Béatrice. Ne le perdez pas, personne ne l’a jamais lu à part Albertine qui m’a sommée d’écrire un jour où j’étais d’humeur morose. Vous reviendrez me taper des sous quand vous l’aurez achevé.

Et d’ajouter, un brin narquoise :

— À moins que ça vous en coupe toute envie. À vous de juger !

Interloqués – et battus –, Steeve et Lucas s’exécutèrent, piteux.

Soucieuse de réconforter Fidel, Prudence vida une boîte de thon Albacore dans une assiette ébréchée qu’elle déposa dans le foyer de la cheminée.

Puis, elle entreprit de déballer son flan pâtissier.

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Grand Hôtel de la Californie
Palace cannois édifié en 1876 par l’architecte Laurent Vianay pour le compte des promoteurs immobiliers du quartier de la Californie, Alexandre et Alfred Lacour.

 

Jamais je n’aurais un jour imaginé offrir un hôtel à ma petite-fille.

Pour les sept ans de Marguerite, j’avais plutôt envisagé lui acheter la belle patinette rouge et dorée aperçue dans une allée des rayons jouets des Galeries de Jaude. Celle avec un klaxon en caoutchouc sur le guidon et un petit frein au pied. Celle sur laquelle j’aurais adoré dévaler, enfant, les ruelles escarpées du vieux Cannes.

Seulement voilà, en 1956, j’étais déjà fauchée. Très fauchée même.

Veuve depuis dix ans, j’assurais seule l’éducation de ma cadette, Mathilde, inscrite en hypokhâgne à Louis-le-Grand où elle était boursière. Mon salaire de sage-femme suffisait à peine à honorer le loyer de sa chambre et à financer ses rares extras. Imprégnée de valeurs humanistes – et bien sûr communistes –, je m’interdisais d’accepter l’argent de mes patientes les plus défavorisées. Soit la majeure partie de ma « clientèle ». Moralité : de mes tournées dans la campagne clermontoise, je revenais plus souvent encombrée de carottes, de beurre et de lait dans mes filets que de billets dans mon porte-monnaie.

 

Chez moi, chez nous, sept ans avaient toujours symbolisé un âge important. Le jour de mes propres sept ans, mon père Luigi, en déposant sur ma table de nuit les Mémoires de Garibaldi – un ouvrage tout à fait inadapté à une enfant tout juste sortie des jupons de sa mère – m’avait expliqué, dans son français panaché d’italien, que sept ans était l’età del cambiamento : un âge charnière. Cette conversation m’avait d’autant plus marquée que les échanges avec mon père, un homme pudique et mal assuré, n’étaient pas légion.

— Mia bella principessa, que t’évoque le chiffre sept ?

Prise de court – et tout émue d’être consultée –, j’avais évoqué en pagaille « les sept couleurs de l’arc-en-ciel, les sept jours de la semaine, les sept branches du chandelier de Miss Abrahamson qui occupait la suite Pétunia, les sept merveilles du monde et les sept portes du château de Barbe Bleue. À moins qu’il n’y en ait eu que cinq… ou six ? ».

— Non importa amore mio !

Fier de pouvoir étaler sa science, mon père, Luigi, « le macaroni », m’avait alors confié que le chiffre sept, tracé par la 

main de l’homme sur une feuille de papier, ressemblait à s’y méprendre à une faux de paysan.

— Qui dit faux dit mort, mio tesoro. Qui dit mort dit fin de cycle. Qui dit fin de cycle dit… renaissance, renouveau, éveil au monde et tutti quanti !

Ce qui suffisait à lui concéder, selon lui, un pouvoir surnaturel. Et magique.

Forte de cette croyance, je devais à tout prix me démarquer. Surprendre. Marguerite, ma première petite-fille, méritait un cadeau inventif et mémorable.

Parce qu’elle était précoce et éprise d’histoires – Jules Vernes et Dumas trônaient au sommet de son Panthéon livresque –, je me mis en tête de lui faire un cadeau qui, un, ne me coûterait rien et deux, me racontait, moi, sa grand-mère. Libérée de toutes contraintes pécuniaires, je laissai voguer mes pensées et m’autorisai tout et n’importe quoi : une spécialité culinaire, un château, un désert, une vedette de cinéma, un concept, une chanson de geste, un gourou, un astre, une bluette à la mode, un mont, un lac, un arbre, un sentiment, une marque, un slogan, etc. Qu’importe tant que cela m’incarnait.

Après moult réflexions – et mille hésitations –, je portai mon choix sur Le Grand Hôtel de la Californie. À mes yeux le plus beau de tous les palais cannois. Celui où j’étais née le 2 mars 1905. À charge ensuite pour Marguerite, de l’apprivoiser, de le choyer, de le protéger, de s’y créer – ou pas – des souvenirs pour perpétuer sa légende. Bref, de faire battre son cœur au diapason de ce palace devenu suranné. Comme quiconque le ferait avec une mère, un ami cher ou un vieil amant.

 

Construit par un riche homme d’affaires varois à la fin du XIX e siècle, Le Grand Hôtel de la Californie était un majestueux bâtiment néo-classique. Doté d’un ascenseur hydraulique, il comportait deux cents chambres et autant de salles de bains. Mais aussi, trois spacieux salons, une salle de bal monumentale, un fumoir, un billard anglais et une bibliothèque recensant plus de titres que toutes les bibliothèques du Puy-de-Dôme réunies. Ma pièce préférée était la salle à manger d’apparat. Ornée de gypseries sculptées, elle alignait une douzaine de lustres en cristal de Saint-Louis. Lorsque ma mère demandait qu’on les allume pour un dîner particulier, leur reflet dans les miroirs à mercure fixés aux murs lui conférait une atmosphère proche du sacré que je n’oublierai jamais. À mes yeux de petite fille, la Galerie des glaces de Versailles, reproduite dans mon manuel d’histoire, était une plaisanterie en comparaison. Ce palace – mon berceau, mon sanctuaire, mon nid – était le joyau du quartier de la Californie dont il tirait son nom. Symbole de l’élégance et du raffinement, il incarnait également le confort et la modernité.

 

Au Grand Hôtel de la Californie, le royaume de papa était le parc avec son cortège de palmiers, de cyprès, de pins parasols, de lauriers et de rosiers. Celui de ma mère, Yvonne, les suites et les chambres occupées par tout ce que comptait d’important le bottin mondain de l’époque – le maharaja de Kapurthala, le duc et la duchesse de Gramont, Paul Bourget, Rudyard Kipling. Elles devaient rutiler. Et se réinventer en fonction des humeurs et lubies de chacun de ses hôtes. Le leitmotiv de la maison était : vous êtes chez nous chez vous. Ordonnez, nous exécutons. Combien d’appartements ont été remeublés et retapissés de fond en comble pour satisfaire les extravagances de milliardaires de tous poils déterminés à recréer à des milliers de kilomètres de chez eux, leur home sweet home ?

Ma mère – préceptrice de métier – savait commander avec souplesse. Et doigté. Sa souveraineté, naturelle, était reconnue de tous. Sous ses ordres, lingères et femmes de chambre s’exécutaient sans broncher. Sous son « règne », les menaces et les cris étaient bannis.

J’ai pris mon temps avant de débarquer dans la vie de mes parents. Six ans très précisément. J’avais dû pressentir que mon passage sur terre ne serait qu’une longue suite de déchirements. Ou alors voulais-je leur laisser le loisir de ne s’aimer qu’à deux. De profiter de leur couple, de leur quotidien en amoureux. Augurant peut-être qu’il se fracasserait un jour sur la bêtise humaine.

Ma mère perdit les eaux dans la buanderie principale du palace, en plein triage de draps. Des draps de coton blanc, lourds et brodés, derrière lesquels j’apprécierais plus tard me cacher avec Edgard, le fils du directeur, pour croquer des pâtes de fruits aux saveurs exotiques chapardées dans les réserves de l’hôtel.

La légende soutient que je serais née en moins de vingt minutes. Et que mes vagissements auraient alerté tout le personnel de la maison dont Louison, une vieille fille acariâtre qui m’aurait coupé le cordon, baignée dans une lessiveuse encore pleine de savon, emmaillotée dans une taie de traversin et s’en serait retournée, comme si de rien n’était, dresser quatre bouquets d’amaryllis commandés par la réception pour honorer l’arrivée de la princesse de Savoie.

À l’aune de ce que sera mon destin, de mon si modeste quotidien dans ma maison Michelin, pousser ses premiers cris au Grand Hôtel de la Californie pourrait sembler déplacé. Ou incongru. Et pourtant. J’y aurais vécu comblée jusqu’à ma majorité, si la Grande Guerre n’était pas venue tout gâcher.

 

Je connais peu de choses du passé de mon père. Originaire de Turin, il aurait fui orphelin le Piémont pour gagner la France via les Alpes. Un peu comme Hannibal avec ses éléphants au III e siècle avant Jésus Christ. Mais, dans l’autre sens. Et seul. Par contre, sous les mêmes orages d’été. Des orages violents. Meurtriers. De ceux qui transforment les ruisselets en torrents, rendent les sentiers boueux et le moindre pas périlleux.

Débarqué à Grasse, en septembre 1889, il se serait fait recruter par les Agnel à treize ou quatorze ans. Sans recommandation ni papiers. Juste sur son regard franc, ses épaules carrées et son air obstiné.

Les Agnel – producteurs de fleurs et feuilles aromatiques, de père en fils, depuis le XVII e siècle – fournissaient les plus illustres parfumeurs de Paris. Les nez les plus réputés aussi. Embauché dans un premier temps pour collecter les roses de mai – les moins belles mais les plus odorantes, celles qui servent à fabriquer les 

fragrances les plus remarquables –, papa se démarqua très vite. Beau comme un astre, dur à la tâche, il était de loin le plus solitaire et le plus précautionneux de tous les saisonniers de la maison. Il prolongeait chaque année ses contrats jusqu’à l’automne pour prendre part à la récolte des fleurs d’oranger, des violettes, des tubéreuses, de la lavande ou du jasmin.

Quand les premiers palaces investirent la Riviera – sous l’effet de l’extension des lignes de chemin de fer reliant Paris à l’Italie –, papa délaissa ses collines pour gagner la côte où la paye était deux fois plus élevée. Au printemps, il remontait chez les Agnel où l’intendant en chef lui transmettait l’art de semer, de planter, de tailler, de bouturer, de greffer tout ce qui pouvait germer, éclore et se déployer autour de la Méditerranée. C’est cet homme dont je ne connaîtrai jamais le nom qui fera de lui un authentique jardinier.

 

S’il était à coup sûr écrit quelque part que papa devrait un jour fuir la misère du Piémont, ma mère, Yvonne Joubert, n’aurait jamais dû quitter l’Allier où son arbre généalogique était enraciné à Vichy depuis le règne de François Ier – François Ier que je m’escrimais, petite, à appeler, « François Pommier ».

Yvonne y était née en 1877. Un an après Luigi. Aussi peu diserte que son futur mari, elle ne s’est jamais épanchée auprès de moi sur son enfance. Une enfance dans un premier temps placée sous le signe de l’allégresse. Puis, de la désolation – après la disparition de son père, dans un accident de calèche à Paris. En perdant sa raison originelle de respirer, sa mère commença à se faner et tira les volets de leur villa du quartier de France, une fois son mari enterré. Dans la foulée, elle se fit muter dans une école pour garçons à Riom et attendit que sa fille Yvonne atteigne sa majorité pour se donner la mort par pendaison, dans le réfectoire de l’établissement, où elle professait aux septièmes. Terrassée de chagrin, Yvonne s’expatria le plus loin possible de Riom. Dans une ville où rien ne pourrait lui rappeler ses parents. Dans une ville où les murs des immeubles et des maisons ne seraient pas gris comme la roche volcanique de Volvic. Mais bleus, orange, ocre et safran. Dans une ville où le soleil brillerait à foison et inonderait le cœur des hommes en toutes saisons.

Par l’entremise d’une agence de placement lyonnaise, Yvonne devint la préceptrice des enfants Agnel. Les Agnel chez qui Luigi cueillait, entre autres, les roses de mai.

Leurs regards se croisèrent une première fois au feu d’artifice de la Saint-Jean. Une deuxième fois, au bal du 14 juillet 1899. Une troisième fois, à la fête de fin de vendanges du Domaine de l’abbaye de Lérins. Ce dernier échange fut le bon. Faits du même bois, Yvonne et Luigi s’étaient reconnus : ils cachaient chacun une profonde fêlure, n’aspiraient qu’à s’épanouir, partageaient les mêmes valeurs, les mêmes bonheurs et… les mêmes peurs.

Ils régularisèrent leur union six mois plus tard en présence de leurs quatre témoins. Des témoins, ahuris mais ravis, abordés au hasard des allées du marché Forville parmi les étals de fleurs, de légumes et de fruits.

Leur nuit de noces, à la belle étoile, dans une crique à Théoule-sur-Mer, sur une courtepointe en velours grenat, fut d’un romantisme absolu. Le rosé, fruité, léger, coula à flots sous la voûte  étoilée. Les yeux rivés au fil de l’horizon de la Méditerranée étale, ils assistèrent, saisis et grisés, à leur premier lever de lune rouge sang. Au petit matin, tirés de leur sommeil par le soleil cuivré, ils firent l’amour avec appétit. Tous les espoirs étaient désormais permis. Et pourtant.

Soucieux de se poser pour offrir un foyer stable à son épouse, Luigi se mit en quête d’une place dans l’hôtellerie, l’un des premiers employeurs de la côte au début du XX e siècle. La rencontre entre Luigi et les Lacour eut lieu chez les Agnel. Deux entretiens plus tard, les propriétaires du Grand Hôtel de la Californie lui proposaient de venir prendre soin de leur jardin. Celui dans lequel était enceint leur palace. Yvonne l’y rejoignit au printemps 1901 en tant que gouvernante en chef. Les Lacour leur octroyèrent d’abord une chambre dans l’aile nord du bâtiment. Celle où étaient logés les employés, avec vue imprenable sur l’Estérel. À ma naissance, ils migrèrent dans un vrai appartement sous les toits, avec une alcôve rien que pour moi. Là où le panorama sur les îles Saint-Honorat et Sainte-Marguerite était à couper le souffle. Là où je me figurais des courses de voiliers les jours où le temps s’étirait avec langueur.

Unique enfant autorisée à vivre à l’hôtel à l’année avec ses parents, j’étais la mascotte du Grand Hôtel de la Californie. Ceux qui n’avaient pas de progéniture reportaient sur moi leur soif de maternité ou de paternité. Et ceux qui en avaient – placés le plus souvent en nourrice – aussi. On me pardonnait tous mes caprices et toutes mes impatiences qui étaient fort peu nombreux tant mes désirs étaient exaucés avant que je n’aie à les manifester. J’avais le monopole de la beauté, de la gentillesse et de la facétie. J’aurais pu devenir imbuvable mais ma mère veillait au grain et ne manquait jamais une occasion de me remettre à ma place. Parfois même indûment.

Les repas, pris en commun avec les domestiques, étaient les moments phares de ma journée. Longtemps, ils feraient partie de mes plus gais souvenirs d’enfance. De ces instants volés au cours desquels, véritable petite éponge, je commençais à me forger une culture politique et sociale. Les lubies des clients y étaient décortiquées sans concession. Les derniers potins de cuisines commentés avec gourmandise. Comme les coups de gueule de Jaurès dans L’Humanité, l’attentat manqué contre Aristide Briand, l’élection de Raymond Poincaré à la présidence de la République ou l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.

En dehors des repas, mon ordinaire était plus monacal que festif. Chaque matin – dimanches et jours fériés exceptés –, ma mère me faisait l’école entre six heures et neuf heures. À la lumière de deux bougies, en murmurant, pour ne pas réveiller mon père. L’été, j’attendais, les yeux plissés, que les particules de poussière entament leur danse de Saint-Guy dans les premiers rayons de soleil ambrés. Quand elle me surprenait en train de rêvasser, ma mère tapait du plat de la main sur la petite table en bois qui me tenait lieu de bureau d’écolier. J’avais beau y être habituée, mon cœur me donnait chaque fois l’horrible impression qu’il allait s’échapper de sa boîte.

— Reste donc concentrée, Prudence. Ce n’est pas en louchant comme un singe que tu vas devenir intelligente !

Après le petit-déjeuner – pris dans l’office avec la vieille Louison qui ne se levait jamais avant dix heures –, je noircissais au crayon de bois des pages d’exercices plus ou moins ardus et m’adonnais – en soupirant comme un veau – à la recopie de grands textes de la littérature française : Rabelais, Montaigne, Voltaire, Rousseau. Avant de me coucher, la tête farcie de mots et les doigts endoloris, je déroulais à un Luigi attentif et patient mes leçons apprises l’après-midi. Son français encore malhabile malgré les années – et les efforts d’Yvonne qui, pour le corriger, faisait montre d’une bien plus grande patience qu’avec moi ! – l’empêchait parfois de tout comprendre. Mais, qu’importe : c’est au rythme de mon débit et à la récurrence de mes bafouillis qu’il savait si je maîtrisais – ou non – les enseignements de ma mère. Et ses remarques, éclairées, précieuses, subtiles, tapaient chaque fois dans le mille. Cet homme était un magicien. Doublé d’un devin…

Entre mes différentes plages d’études – et mes cours de piano dispensés par une comtesse polonaise moustachue et sans âge, logée à l’année au Grand Hôtel de la Californie –, je jouais aux billes et aux osselets avec les enfants des clients les moins arrogants, trop contents d’échapper à la surveillance de leur nanny, kindermädchen et autres nyanya pour jouer avec moi au gendarme et aux voleurs dans les couloirs ouatés du palace. À force de les fréquenter, je pouvais tenir à huit ans une conversation en italien comme en anglais et possédais déjà de solides notions d’allemand, de russe et de polonais.

Les dimanches où il faisait beau temps – c’est-à-dire presque tous –, nous descendions en famille à La Bocca où je batifolais avec ma mère dans les vagues en tunique de coton blanc et pantalon bouffant. Quand mes parents obtenaient deux ou trois jours de repos d’affilée, papa me sanglait un coussin sous les fesses et m’installait sur le porte-bagages de son vélo pour gagner les sentiers de l’Estérel que nous gravissions ensuite à dos d’âne « pour faire briller les yeux de la petite ».

À l’extrême est de la côte, le petit village d’Èze était notre repaire secret. Trois heures et demie aller. Trois heures et demie retour. Sur le trajet, agrippée à la taille de papa, je m’emplissais les yeux de soleil, les oreilles du chant des cigales et les poumons d’air tiède. Un air tiède imprégné d’effluves de sel marin, de ciste et de romarin. Et c’est l’arrière-train endolori que nous jouions à cache-cache dans les ruelles de l’antique cité médiévale qui offrait – et offre toujours – le plus admirable tableau de la côte d’Azur où, entre cactus, agaves et aloès, ciel et eau se confondaient jusqu’à la baie de Saint-Tropez.

 

L’éclatement de la guerre, au cœur de l’été 1914 prit tout le monde de court. Au Grand Hôtel de la Californie, le procès de Mme Caillaux – qui, pour laver l’honneur de son mari, avait assassiné le « très machiavélique directeur du Figaro » – avait depuis longtemps supplanté l’attentat de Sarajevo dans les débats. Et puis d’ailleurs, c’était où, Sarajevo ? Même les Lacour ne s’en souciaient guère. Alors nous…

Parce qu’il avait le malheur inscrit dans les veines, seul papa pressentit le pire.

— Ça peut te paraître loin tout ça, mia cara bambola, mais en réalité, c’est tout près. Tu serais un uccello… un oiseau, Sarajevo

se situerait droit devant toi : Cannes, Ancona, l’Adriatique à traverser, Split et enfin terminus, tout le monde descend ! Pour le pire ou… pour le pire. La guerre est à nos portes, Prudence. Depuis le conflit franco-prussien, jamais l’Europe n’a été aussi proche de s’embraser. L’Europa va a fuoco.

Soixante-dix ans plus tard, je revois encore ses yeux remplis d’effroi lorsqu’il développait ses arguments. Des yeux noirs et pénétrants, qui produisaient des éclairs de feu et incendiaient mon cœur de petite fille.

— Les alliances, les mariages et les traités ont imbriqué… intrecciati les monarchies et les empires les uns dans les autres. Elles ne forment plus qu’un seul et grand bouquet de têtes couronnées et dégénérées pour moitié. Personne ne peut s’extraire de cette nasse : tout le monde est pieds et poings liés avec son oncle, son père ou son cousin issu de germain. Il primo qui partira à la guerre entraînera inexorablement son parent dans le conflitto.

L’ordre de mobilisation générale décrété à partir du 1er août 1914 le stupéfia néanmoins. Il avait beau redouter le drame, il espérait quelque part qu’il ne serait pas appelé. Naturalisé français depuis son mariage avec Yvonne, papa, qui ne demandait qu’à vivre en paix, dut une fois de plus tout quitter pour défendre sa nouvelle patrie.

— Il va falloir faire preuve de pazienza… molta pazienza… Contrairement à ce que tout le monde prétend, la guerre qui se profile risque de durer un paquet de temps. Si l’Italie et les États-Unis d’Amérique s’en mêlent, il y a même de fortes probabilités que la guerra devienne mondiale.

En moins d’un mois, le palace se vida de tous ses hommes en âge de manier un fusil. Et de ses bêtes aussi. Si le coq et les poules furent épargnés, la vache, son veau et les quatre chevaux, n’échappèrent pas à la réquisition. Pour tirer les canons, transporter les troupes vers les zones de combat et remplir les gamelles des soldats. Aussi choquant que cela puisse sembler, je vis partir Henri, « mon » chien – ou plutôt celui de l’hôtel, un croisé berger allemand-malinois supposé faire déguerpir les voleurs, mais en réalité plus enclin à se rouler dans l’herbe avec moi qu’à courser les cambrioleurs – avec presque autant de peine que mon père. Sauf que lui, il fut mangé, rôti, un soir de grande disette – mon chien, pas mon père.

Restée seule avec ma mère, j’étais comme amputée. Et déboussolée. Dans le palace vidé de ses occupants partis se réfugier dans leur château, leur manoir ou leur hôtel particulier, tout faisait écho et chaque bruit rebondissait : la cuillère à café sur le parquet, ma plume sur mon cahier, la porte du garde-manger de plus en plus vide que l’on fermait désormais à clef.

À partir de janvier 1915, Mme Arlette – la femme du directeur parti réintégrer son régiment dans les Ardennes en octobre 1914 – dut s’accommoder pour faire tourner le palace de cinq femmes, un vieillard et deux enfants.

En proposant un hébergement à l’année aux populations belges et françaises ayant fui les zones de conflit, Le Grand Hôtel de la Californie parvint quand même à occuper la moitié de ses chambres. Ce qui était un peu plus glorieux que ses voisins de Nice, Cannes et Juan-les-Pins.

Au printemps 1916, pour remplir nos assiettes, les parterres de papa furent transformés en potager et du blé fut semé sur ses belles pelouses vert tendre. Celles qui faisaient jadis sa fierté. L’expérience, ratée, resta sans lendemain. Dommage quand même. Alors que depuis le début de la guerre, j’avais tout le temps faim, je jubilais à la perspective de cuire du pain.

Les lettres de mon père, ouvertes par la censure, nous parvenaient au compte-gouttes et expurgées de leur contenu le plus intime. Et le plus criant. Ses permissions annoncées puis reportées étaient annulées les unes après les autres. Sans explication ni excuse. Les nouvelles du front, quand on savait lire entre les lignes, avaient de quoi faire frémir et désespérer la frange la plus optimiste de l’humanité. Fidèle à elle-même, ma mère se refusait au moindre commentaire. Alors que moi, du haut de mes onze ans, j’étais en pétard contre la terre entière.

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BIO:

Anne-Marie Revol, née en 1973, est une journaliste-chroniqueuse et femme de lettres française.

Ouvrages
Nos étoiles ont filé, Stock, 2010 (ISBN 978-2-7096-5605-4 et 2-7096-5605-1, notice BnF no FRBNF42272845, présentation en ligne  traduit en italien sous le titre: A voi che mi mancate tanto - Lettere di una madre alle figlie che non ci sono più-, éditions Mondadori, juin 2011.
Gaspard ne répond plus, Jean-Claude Lattès, 2016 (ISBN 978-2-234-06506-2 et 2-234-06506-2, présentation en ligne [archive]) ; réédition Le Livre de Poche, 2018 (ISBN 978-2253070535).
L’étoile russe, Paris/53-Mayenne, Jean-Claude Lattès, 2018, 318 p. (ISBN 978-2-7096-6090-7, présentation en ligne
Une vie inestimable, Jean-Claude Lattès, 2021, 280 p. (ISBN 978-2709665971)

Le passager sans visage

Le passager sans visage

Résumé :
" Tu n'es pas seule à chercher "...
Ce mot anonyme laissé sur son paillasson est plus qu'un appel : un électrochoc. Cette fois, l'inspectrice Grace Campbell le sait, elle n'a pas le choix. Elle doit ouvrir la porte blindée du cabinet situé au fond de son appartement. Et accepter de se confronter au secret qui la hante depuis tant d'années...
Des confins de la campagne écossaise aux profondeurs de la Forêt-noire où prend vie le conte le plus glaçant de notre enfance, jamais Grace n'aurait pu imaginer monter dans ce train surgi de nulle part et affronter le Passager sans visage...
Avec ce thriller au suspense angoissant, Nicolas Beuglet nous plonge dans les perversions les plus terribles de nos sociétés. Et, au passage, nous interroge : et si parmi les puissants qui régissent le monde se cachaient aussi des monstres sans visage ?
Un train, un passager sans visage, une organisation terrifiante.

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Résumé du tome précédent,
Le Dernier Message
Inspectrice de police à Glasgow, Grace Campbell est plus mystérieuse que ce que laisse paraître son attitude empathique et enjouée. Cette jeune Écossaise d’une trentaine d’années a décidé de vivre dans une extrême solitude, sans attaches amicales ou familiales. Plus troublant encore, dans son appartement se trouve une pièce secrète fermée par une porte blindée. Que cache-t-elle à l’intérieur ?

Un secret qui la tourmente d’autant plus qu’elle s’ennuie dans son travail. Grace a été mise au placard après une arrestation qu’elle a fait échouer. Jusqu’à ce petit matin où son supérieur, Elliot Baxter, lui demande de partir pour l’île d’Iona, à l’ouest de l’Écosse, où un pensionnaire du monastère a été retrouvé assassiné dans sa cellule. Sautant sur l’occasion pour prouver qu’elle est de nouveau opérationnelle, Grace ne sait pas encore qu’elle s’embarque pour une enquête au long cours qui la mènera jusqu’aux confins du Groenland.

Durant ses investigations, elle reprendra peu à peu confiance en elle et fera preuve d’un courage à toute épreuve. Cette « nouvelle » Grace, réhabilitée dans ses fonctions, aura-t-elle à présent le courage d’ouvrir la porte de son cabinet secret et d’affronter ses vieux démons ?

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– 1 –
Deux amandes ambrées suspendues dans l’obscurité fixaient Grace de l’autre côté de la fenêtre. Comme chaque jour à trois heures du matin, elle venait de s’éveiller et il était déjà là, l’observant sans ciller. Elle posa un pied hors du lit en frissonnant et réajusta son tee-shirt un peu lâche afin de dissimuler son décolleté au regard hypnotique de l’étranger. Dans la pénombre de sa chambre que nimbaient les lueurs blafardes des lampadaires, elle s’approcha de la lucarne, croisa les bras et considéra de haut l’inconnu. Une discrète moue d’hésitation au coin des lèvres, elle le toisait comme elle aurait fait avec un témoin qui semblait lui mentir.

Mais cette fois encore, elle céda vite au chantage des deux billes phosphorescentes étincelant d’un espoir disproportionné, et ouvrit la fenêtre au chat qui miaula de contentement.

Un courant d’air hivernal hérissa le duvet clair des bras de Grace. Un silence étouffé planait dans la nuit, signe d’un ciel chargé de nuages alourdis de neige.

Le pelage du félin reflétait la clarté diffuse des réverbères et de la lune ; il lécha son dos, attendant apparemment que la jeune femme réagisse au cadeau qu’il venait de lui apporter.

— Un nouvel oiseau mort, comme c’est gentil…, chuchota-t-elle de sa voix naturellement tempérée pour ne pas réveiller son voisin âgé et ami Kenneth qui pour une fois ne s’était pas réveillé au petit matin en sanglotant.

Le chat cessa sa toilette et pencha la tête. Grace prit un air embarrassé, comme si elle s’adressait à un enfant.

— Tu ne me vois jamais chasser, donc tu te demandes comment je fais pour me nourrir…

L’animal décocha un discret coup de patte au cadavre ailé.

— Je prends note de ta circonspection quant à mes capacités de survie. Sache que ta sollicitude pour me sauver de la malnutrition me touche. Mais, comme tu peux le constater, je n’ai pas que la peau sur les os, s’amusa Grace en tâtant un petit pli sur la courbe de sa taille.

Le félin arrondit son dos et entreprit de se frotter contre le bras de la jeune femme, qui recula.

— J’ai bien compris ce que tu voulais, mais j’ai décidé de vivre seule, vraiment seule, sans parents, sans amis, sans personne, rien qu’avec mes livres…, dit-elle en jetant un œil à l’anneau qu’elle portait au pouce.

Le chat s’assit et détourna son attention de Grace, ses pupilles fixant un point près du lit.

— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?

L’animal couvait des yeux la table de chevet.

— Alors, tu te souviens, souffla-t-elle. Tu connais le rituel de ma lâcheté…

Tous les matins, après s’être levée, Grace s’agenouillait devant le petit meuble, en ouvrait l’unique tiroir, y plongeait la main, effleurait du bout des doigts un clavier numérique, hésitait et, finalement, retirait son bras avant de refermer brutalement le casier.

— Tu sais, il y a six mois à peine, j’ai eu le courage de reprendre la clé et d’aller rouvrir la porte. Mais, quand j’ai revu tout ce qu’il y avait derrière… j’ai flanché et je suis ressortie tout de suite. Je m’étais crue prête à affronter de nouveau la vérité… cette vérité dont dépend ma vie et qui me fait si peur.

Le chat continuait à surveiller comme s’il guettait un trou de souris.

Grace regarda dans le vide et poussa un profond soupir avant de se rasseoir sur le bord de son lit.

— Parfois, tu te lances corps et âme dans une enquête, mais quand vient le moment de la concrétiser, tu l’abandonnes lentement. Non par paresse, mais parce que tu pressens la terrifiante réalité que tu vas découvrir.

Grace eut un rictus moqueur.

— L’inspectrice Grace Campbell, louée par tous les notables de Glasgow pour sa bravoure, a peur… d’elle-même.

Elle fit un geste de dépit et leva les yeux au ciel en prenant conscience qu’elle se confiait à un chat, si compatissant soit-il.

Ce dernier frissonna au contact de flocons de neige tombés sur son museau. Grace ouvrit alors sa commode et en tira une couverture qu’elle enroula et disposa sur le rebord de la fenêtre pour former un nid à côté de l’animal.

— Tu peux te blottir là-dedans, tu auras chaud… Mais on en reste là.

Elle referma délicatement la fenêtre pour ne pas coincer la queue louvoyante du félin. Puis elle s’empara de la lanterne posée sur sa table de nuit, et alluma la bougie qui crépita dans le calme de la chambre. La flamme répandit son halo sur le visage de la jeune femme, inondant d’une lueur orangée son doux regard noisette et les vaguelettes charnues de ses lèvres. Grace se retourna.

Seuls les contours de sa silhouette aux formes joliment arrondies miroitaient sur les carreaux. Le chat avait disparu. Elle regretta presque qu’il soit parti si vite. Elle aurait aimé qu’il insiste un peu plus, qu’il fixe de nouveau le tiroir tabou. Qu’il la culpabilise de repousser sans cesse l’échéance.

Elle ramassa ses vêtements qui traînaient par terre, en s’amusant à penser qu’un observateur extérieur aurait pu y voir les reliefs d’un désir impatient. La réalité était moins exotique. Hier soir, elle n’avait pas eu le courage de ranger ses affaires après être rentrée bien plus tard qu’à son habitude d’une soirée mondaine organisée par le maire de Glasgow. Son supérieur l’avait suppliée d’y faire une apparition. L’enquête qu’elle avait menée sur le meurtre du monastère d’Iona avait eu un retentissement considérable et, depuis six mois, elle devait endosser, bien malgré elle, le rôle d’ambassadrice de la police de Glasgow. Une coupe de champagne à la main, qu’elle avait fait mine de siroter, Grace avait aimablement évoqué les grandes lignes de ses investigations, avant de prétexter la nécessité de nourrir son chat pour quitter la soirée et retrouver le calme de son appartement.

Elle déposa ses vêtements dans la corbeille à linge en osier de la buanderie, puis entra dans le salon, où le rayonnement de sa lanterne glissa sur les livres qui ornaient toute la surface des murs, à l’exception d’une partie de l’un d’eux, de la largeur d’une porte, obturée par un rideau de velours bordeaux. Elle fit un léger écart en passant devant la tenture, éprouva l’inévitable pincement au cœur.

Puis elle alluma la radio et s’installa sur un tapis de gym au milieu de la pièce afin de faire ses exercices de Pilates.

D’une oreille distraite, elle écouta les informations de la nuit qui s’égrenaient : alerte à la pollution dans la ville d’Édimbourg, vote au Parlement écossais de la loi d’accélération de l’identité numérique… Son activité physique accomplie, Grace se rafraîchit d’une douche à peine tiède, s’habilla et prit un petit déjeuner frugal en lisant Le Meilleur des mondes. Jusqu’à ce qu’un grincement de parquet provenant du palier attire son attention.

À cette heure, dans l’immeuble, Grace était généralement la seule levée. Elle pensa au chat qui aurait trouvé un moyen de pénétrer dans le bâtiment, mais la plainte des lattes avait été provoquée par un pas bien plus lourd.

La jeune femme s’approcha discrètement de la porte d’entrée. L’œilleton ne lui révéla qu’un couloir vide. Elle déverrouilla la serrure et ouvrit. Personne. Mais sur le seuil se trouvait une enveloppe.

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2 –
Grace eut à peine le temps de voir que l’enveloppe était de format A4, en papier kraft. Pieds nus, elle se précipita vers l’escalier, le dévala à toute vitesse et poussa la porte de l’immeuble donnant sur la rue. Sous les cloches de lumière pâle voletaient des flocons de neige dans le silence cotonneux de la nuit finissante. Pas une silhouette, aucun bruit de pas sur le trottoir. Rien d’autre que quelques voitures garées nappées de poudreuse et parfois le vrombissement lointain d’un moteur.

Grace regagna le troisième étage. L’enveloppe était toujours là, mais elle l’ignora et frappa chez son voisin.

— Kenneth, c’est Grace.

Elle finit par entendre des pas et la porte s’ouvrit sur un homme qui devait bien avoir quatre-vingts ans. Ses cheveux amassés sur les tempes et clairsemés sur le haut lui donnaient un air de chef d’orchestre un peu perché. Mais son regard était tout sauf loufoque. Posé, profond, il considérait la jeune femme avec une bienveillance religieuse et ne parut pas surpris de la voir de si bonne heure.

— Entrez, Grace.

— Non, je suis simplement venue vous demander quelque chose : est-ce vous qui avez déposé cette enveloppe devant chez moi ?

Il avisa la lettre, perplexe.

— Non.

— Et vous étiez en train de dormir, donc vous n’avez rien vu, rien entendu.

— Oui, pour une fois, je n’ai pas fait de cauchemar et je n’ai pas eu besoin de votre voix pour m’apaiser, sourit-il.

Grace lui répondit d’une légère moue de connivence.

— Retournez vous coucher, chuchota-t-elle.

— Vous me direz au moins ce qu’il y avait dedans. Qui sait ? peut-être vient-elle d’un soupirant secret.

— Si les chats savent écrire, c’est possible, sinon, il n’y a aucune chance.

Le vieil homme la regarda d’un air interrogatif.

— Il n’y a que moi qui puisse comprendre cette plaisanterie, Kenneth, ne m’en veuillez pas, vous savez ce que c’est de vivre seul. À bientôt.

— Bonne journée, Grace.

Il referma la porte derrière lui.

Grace enjamba la lettre et rentra chez elle pour enfiler une paire de gants en cuir. Puis elle retourna sur le palier, s’agenouilla et prit l’enveloppe entre ses doigts. Elle découvrit alors que quelque chose était écrit au dos en caractères d’imprimerie :

 

Tu n’es pas seule à chercher.

Chercher quoi ?

Dans une confusion d’impatience, d’inquiétude et de méfiance, Grace rabattit la porte de son appartement, s’assit sur son canapé, soupesa l’enveloppe qui paraissait ne contenir qu’un seul document, et se décida à la décacheter.

Elle fit glisser le contenu dans sa main et recueillit une simple feuille imprimée d’un message qui semblait faire suite au premier :

 

Tu sais très bien où commence le chemin de la vérité.

Evening Times – 14 novembre 1999, photo p. 5.

 

Sidérée, Grace vit la feuille trembler entre ses doigts. Elle savait évidemment où trouver cet extrait de l’Evening Times. Elle ne le savait que trop. Irrémédiablement, son regard se dirigea vers le rideau de velours bordeaux. Mais qui pouvait être au courant ? Qui lui avait envoyé ce message ?

Son esprit s’affola de tant de questions, elle dut se rabattre sur sa discipline d’inspectrice pour ne pas céder à la panique : elle allait faire analyser l’enveloppe par le bureau scientifique pour y rechercher des empreintes, étudier le papier afin d’y déceler des particularités qui permettraient d’identifier l’expéditeur, elle allait également récupérer les enregistrements des caméras de surveillance de son quartier, interroger le voisinage…

Tu te mens une fois de plus, pensa Grace. Qui que soit ce mystérieux messager, tu cherches encore un prétexte pour ne pas voir ce qu’il t’encourage à regarder !

Elle le savait, la seule question qui méritait une réponse pour l’instant était la suivante : que recelait la coupure de presse désignée dans le message ?

Alors que les spectres de ses angoisses flottaient de nouveau en elle, Grace sentit monter une urgence qu’elle n’avait pas éprouvée depuis des années. C’était le moment ou jamais de faire face à ses peurs pour espérer les anéantir une fois pour toutes.

Elle fonça dans sa chambre, ouvrit le tiroir de sa table de chevet, tapa le code à quatre chiffres sur le clavier, ouvrit le petit coffre-fort et en ressortit une clé au double panneton caractéristique des portes blindées.

Les mains moites, elle retourna dans le salon et se posta devant le rideau recouvrant le seul pan de mur qui n’était pas dédié aux livres.

Elle s’efforça de respirer profondément trois fois, puis tira lentement la tenture. Derrière la draperie se dévoila une porte métallique aux saillantes armatures d’acier.

Grace se mordilla la lèvre inférieure puis, d’un mouvement alerte qui court-circuita les hésitations de son cerveau, elle glissa la clé dans la serrure et, dans un claquement de mécanisme huilé, elle déverrouilla le lourd rempart.

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– 3 –
L’atmosphère de la pièce saturée par l’odeur de vieux papier était à la fois rassurante, car elle évoquait à Grace le refuge de ses livres, et angoissante, quand la jeune femme songeait aux mots couchés sur les feuilles qui tapissaient trois des murs. Depuis quinze ans, elle amassait là tous les documents pouvant lui ouvrir les portes de la vérité. Mais ces dernières années, la frénésie de la recherche passée, elle avait repoussé le moment de tirer les conclusions des informations récoltées. Au point de ne plus franchir le seuil de sa pièce secrète. Si ce n’est il y a six mois, pour en ressortir aussitôt.

Y remettre les pieds pour de bon après tant de temps lui donna l’impression de découvrir le travail de quelqu’un d’autre.

Rangés en colonnes parfaites, des dizaines d’articles de journaux jaunis s’alignaient sur les parois. On y repérait vite les grands quotidiens écossais comme l’Evening Times, The Scotsman, le Scottish Daily Express, mais aussi la presse à scandale plus racoleuse. Certains étaient directement annotés en rouge, tandis que d’autres se voyaient accompagnés de fiches manuscrites colorées punaisées à leurs côtés. Tous les murs étaient bardés de coupures de presse à l’exception de celui faisant face à l’entrée, recouvert d’un drap.

Le cœur battant, intimidée, presque paniquée, Grace referma la porte à clé. Comme on pénètre dans une église en se dirigeant vers l’autel, elle se tint debout, derrière un long bureau fait d’une planche posée sur des tréteaux. Le meuble improvisé occupait le centre de ce qui s’apparentait à un cagibi aménagé. Elle alluma le plafonnier et observa attentivement les articles, sans chercher tout de suite celui évoqué dans le message. Elle avait besoin de se réapproprier progressivement les lieux et les informations qu’elle y cachait. Ne serait-ce que pour éviter d’être submergée par l’angoisse de ses souvenirs.

Elle parcourut la première colonne d’articles, datés du 11 au 14 novembre 1998, qui relayaient la disparition d’une fillette de dix ans résidant dans le petit village de Kirkcowan, à environ cent cinquante kilomètres au sud de Glasgow. L’enfant n’était pas rentrée de l’école, qu’elle avait quittée, comme tous les jours, à seize heures. On l’avait pourtant vue prendre son chemin habituel à travers les bois en direction de son domicile. Sur certains clichés, un homme et une femme d’une quarantaine d’années se tenaient dans les bras l’un de l’autre, le visage martyrisé par le désespoir, comme le soulignait la légende : « Monika et Darren Campbell, dévastés par l’angoisse de ne jamais retrouver leur enfant. » La photographie de la jeune disparue diffusée à l’époque la montrait souriante, un serre-tête ceignant ses longs cheveux, un regard doux.

Naquit alors chez Grace un sentiment inédit. Si nouveau qu’elle en fut troublée. Depuis qu’elle avait entrepris ses recherches, chaque fois qu’elle avait regardé cette image, elle s’était identifiée à la petite fille. Malgré ses trente-trois ans, Grace était encore cette gamine, figée dans un état de victime innocente et impuissante. Comme si elle avait grandi de corps mais jamais d’esprit.

Or, à cet instant, il lui sembla qu’elle avait sous les yeux le portrait de quelqu’un d’autre. Une connaissance, une enfant qui aurait pu être la sienne mais pas vraiment elle. Grace prit alors conscience combien les épreuves qu’elle avait traversées au cours de sa précédente enquête l’avaient transformée. Elle était devenue une femme libre.

Sa respiration se fit plus sonore alors que montait en elle non plus la terreur, l’angoisse ou la tristesse, mais une lame de fond qui ne demandait qu’à déferler depuis toutes ces années : la colère.

Un poing serré, Grace contint la rage qui irriguait ses veines. Elle savait qu’il ne fallait pas y céder aveuglément, mais au contraire la couver comme une brûlante source d’énergie. Elle examina donc une deuxième colonne d’extraits de journaux publiés entre le 17 et le 30 novembre 1998, qui mettaient en avant l’inspecteur Scott Dyce, chargé de l’affaire. Personnage d’allure austère au visage allongé, les joues tombantes, le crâne à moitié dégarni, qui, le plus souvent, déclarait ne pouvoir communiquer tant que l’enquête était en cours. Les journalistes semblaient s’en offusquer et commençaient à sous-entendre que le policier tentait de masquer son incompétence en se réfugiant derrière le secret professionnel. Grace consulta enfin une troisième colonne d’articles, datant cette fois-ci du 12 décembre, et annonçant la réapparition de la petite fille, retrouvée saine et sauve marchant le long d’une route.

La jeune femme s’assit sur son fauteuil à roulettes, en s’efforçant de ne pas arracher les coupures de presse, qui semblaient presque se délecter de la souffrance de cette enfant au lieu de rapporter des faits utiles à l’enquête. Persuadée qu’elle avait besoin de maîtriser les tenants et les aboutissants de l’affaire pour donner du sens à sa colère, elle s’enfonça encore plus loin dans le détail des événements.

Les journaux expliquaient que des traces de sévices avaient été constatées sur le corps de la fillette. Celle-ci restait prostrée face aux policiers, incapable de leur indiquer l’endroit où elle avait été enfermée ou de se rappeler quoi que ce soit de sa détention. Elle ne se souvenait que vaguement de sa fuite : elle était parvenue à se cacher dans le coffre d’une voiture et à en sortir au moment où celle-ci s’était arrêtée à une station-service pour prendre de l’essence. Elle ne pouvait dire combien de temps elle avait roulé. Elle s’était ensuite dissimulée derrière des buissons jusqu’au départ du véhicule. Elle disait ne se rappeler rien d’autre. Des psychologues analysaient cette amnésie comme un choc post-traumatique, une façon pour l’enfant de se protéger en oubliant l’indicible. Grace écrasa sa tête entre ses mains, le front plissé, les mâchoires crispées dans un vain effort de mémoire. Vingt-trois ans plus tard, quelques bribes lui revenaient sous forme de flashs violents. Elle se voyait lutter contre un homme au visage flou avec une rage impuissante. Parfois elle voyait une chaise roulante. Elle sentait le manche d’un marteau entre ses mains, puis une poigne qui lui faisait lâcher prise. Des mains sur elle et… le reste n’était qu’un abîme si absurde qu’elle en avait effacé le souvenir. Les seuls éléments dont elle était certaine et dont elle gardait une perception nette, c’était la peur qu’elle avait ressentie dans le coffre de la voiture et les retrouvailles avec ses parents. Ainsi que deux images qui restaient gravées en elle.

Lentement, Grace tourna la tête vers le mur voilé et se leva pour en retirer le drap. Les feuilles fixées derrière bruissèrent sèchement, révélant un damier de 

dessins crayonnés. En gros plan, en vue plus large, achevés, raturés ou incomplets, tous déclinaient les deux mêmes sujets. Le premier était un individu habillé d’un vêtement multicolore, dont le visage masqué se trouvait percé par deux fentes à peine plus claires au niveau des yeux.

Une pesanteur acide dans la poitrine, Grace se massa le front et s’attarda sur l’autre personnage. Des traits de crayon plus doux et plus précis donnaient naissance au portrait d’un jeune garçon de douze ans environ. Derrière une mèche de cheveux, son regard exprimait une profonde tristesse. La dernière esquisse de la série ne représentait que ses yeux, comme le souvenir d’une image aperçue dans l’embrasure d’une porte prête à se refermer. Celle d’un coffre dans lequel le petit garçon l’avait aidée à se cacher.

Grace contempla longuement les différents croquis de l’enfant. Elle en arracha un qu’elle mit dans sa poche pour garder le portrait de son sauveur auprès d’elle. Puis, avec plus de défiance, elle s’arrêta sur le visage masqué. Quel être diabolique se cachait derrière ? Comment l’humanité pouvait-elle produire un tel monstre ? Cet homme l’avait détruite pour son plaisir ignoble. Et jamais il n’avait eu à payer. Lui était sans doute libre, heureux, et elle souffrait depuis toutes ces années. Il était temps que l’expérience accumulée dans ses fonctions d’inspectrice lui permette de faire justice elle-même et qu’enfin ses cauchemars cessent de la hanter.

— Où es-tu, ordure ? cria Grace, éructant la rage de vengeance qui venait d’éclore en elle tel un œuf de dragon trop longtemps couvé.

Essoufflée, le poing écrasé contre le mur, elle ferma les yeux et forgea sa haine en colère froide et raisonnée. Elle se devait d’être efficace, organisée, professionnelle, comme elle le serait pour retrouver le bourreau de sa propre fille.

Sa fureur passablement disciplinée, elle se décida à chercher la coupure de l’Evening Times à laquelle le mystérieux message faisait allusion.

Nerveusement, elle se dirigea vers une pile de journaux dans un coin de la pièce, qu’elle feuilleta jusqu’à tomber sur l’édition de l’Evening Times du 14 novembre 1999. Soit presque un an jour pour jour après l’annonce de sa disparition. Grace lut le chapeau de l’article à voix basse.

— L’affaire Campbell toujours irrésolue. Entre les incertitudes du témoignage de l’enfant et les manquements de l’inspecteur chargé de l’enquête à l’époque, la véracité de l’enlèvement de la petite fille pourrait ne jamais être attestée.

À côté du long papier qui revenait sur les éléments importants de l’histoire se trouvait bien une photo, à la page 5. Le cliché était celui d’un paparazzi et Grace frissonna en découvrant qui avait été visé par l’objectif du photographe. En arrière-plan, elle reconnut sa maison d’enfance et la silhouette d’une fillette. Mais c’était quelqu’un d’autre que l’on voyait clairement sur l’image. Tu sais très bien où commence le chemin de la vérité.

Qu’importe l’identité de ce messager, songea Grace, il avait raison. Elle savait depuis longtemps que c’était la personne que l’on voyait sur la photo qu’elle devait interroger pour espérer faire jaillir la lumière sur cette affaire.

Jusqu’à aujourd’hui, elle avait eu si peur de la revoir. Mais désormais, l’appel de la vengeance était devenu plus fort que la crainte de remuer le passé.

Il était temps de provoquer la confrontation. Même si le pire était à redouter.

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– 4 –
Grace fit un détour par le poste de police de Govan afin d’y déposer l’enveloppe au laboratoire. Elle ne voyait vraiment pas qui pouvait en être l’expéditeur. Un policier qui aurait travaillé sur sa disparition à l’époque ? L’inspecteur Scott Dyce lui-même ? Un journaliste ? Ou encore une ancienne victime qui partagerait son désir de vengeance ? Comme ce jeune garçon qui l’avait aidée à s’enfuir ? Si plausibles soient-elles, aucune de ces hypothèses ne justifiait l’anonymat du messager.

Tout cela semblait absurde. D’ailleurs, pourquoi quelqu’un se manifesterait-il maintenant, après toutes ces années ?

Finalement, tout en la poussant à chercher la vérité, ce message épaississait un peu plus les zones d’ombre autour de son enquête.

Au commissariat, Grace enregistra le scellé de l’enveloppe sous un nouveau numéro de dossier et confia au scientifique présent ce dimanche-là l’objectif d’y relever des empreintes ou des traces d’ADN qui pourraient correspondre aux fichiers de la police.

— Cela concerne-t-il l’enquête sur l’assassin d’Iona ? demanda l’officier en suppliant Grace de son jeune regard de débutant. Ça donnerait un joli coup de pouce à ma carrière de dire que j’ai bossé avec vous sur ce dossier.

C’était la première fois que Grace utilisait les compétences d’un collègue pour une affaire personnelle, mais, même si cette entorse à sa déontologie devait lui coûter cher, elle accepterait la sentence, pourvu qu’elle ait mis toutes les chances de son côté pour remonter jusqu’à son bourreau et faire justice.

— Oui, ça pourrait y être lié, mentit-elle. Mais j’aimerais que vous ne communiquiez les résultats qu’à moi pour le moment. Notre chef adoré Elliot n’a pas envie qu’on remette en cause les dernières conclusions qui nous ont valu les félicitations de toutes les huiles de la région.

— OK, je comprends. Je vous appelle.

— Si vous me faites du bon boulot, je vous promets un petit mot de recommandation le jour où vous voudrez partir d’ici. Ça vous va ?

Les yeux du jeune scientifique s’illuminèrent de fierté.

— Comptez sur moi.

Grace tourna les talons, déposa un mot dans le bureau de son supérieur, Elliot Baxter, et rejoignit sa voiture sous un ciel au ventre lourd de neige. Après s’être accordé quelques secondes pour bien prendre conscience de ce qu’elle allait faire, elle démarra.

Cela faisait près de quinze ans qu’elle n’avait pas remis les pieds dans le village de son enfance. Il n’était plus tout à fait réel dans son esprit, comme si les années l’avaient voilé d’une brume fantomatique, le reléguant à la frontière du rêve et du passé 

Deux heures après avoir quitté les rues de Glasgow, elle traversait la campagne écossaise sous un ciel terne. À l’approche de Kirkcowan, les pâturages avaient disparu sous les étendues de neige parsemées de bosquets d’arbustes grelottants, à l’image de ces chevaux à l’encolure abattue, pétrifiés dans le brouillard.

Grace ralentit comme un wagonnet de fête foraine qui sortirait du tunnel du train fantôme. Elle parcourut l’artère principale du bourg encore endormi. Relique surgie d’une mémoire ensablée, elle aperçut la petite boulangerie où ses parents l’avaient autorisée à se rendre seule pour la première fois de sa vie, à condition de bien recompter la monnaie et de ne pas parler aux inconnus. Ne pas parler aux inconnus…

À côté sommeillait encore la boutique de vêtements qui, dans le souvenir de Grace, avait toujours eu l’air abandonnée, avec sa vitrine poussiéreuse et ses robes vieillottes posées sur des mannequins blafards aux lèvres carmin. Silhouettes figées, mais presque plus animées que les piliers de comptoir du café du coin, qui semblaient chaque matin vider le même verre en grommelant mollement quelques ragots.

Grace s’était souvent demandé ce que l’on avait pu raconter dans son dos et celui de ses parents au sujet de son enlèvement. Il n’était d’ailleurs pas impossible que certains habitants aient eu connaissance d’informations qui auraient pu aider la police à retrouver le ou les ravisseurs. Mais rien n’avait filtré, comme dans tous ces villages où tout se sait, mais rien ne se dit. Au fond d’elle, Grace s’autorisa à haïr ces gens qui, loin de faire bloc autour d’elle, l’avaient regardée de travers et peu à peu ostracisée.

Elle tourna en direction du vieux cimetière, dont les croix de pierre affleuraient sous l’abondante couche de neige, et ne tarda pas à rejoindre une allée grimpant à flanc de colline, à l’écart du bourg. La température chuta lentement. Le givre cristallisait les branches nues et le brouillard s’intensifia. Grace sentit l’appréhension monter comme une marée amère. Elle approchait.

Elle s’accrocha à sa colère pour ne pas perdre courage et tint bon avant de caler abruptement, le regard vissé sur le sentier qui perçait la forêt de glace sur sa gauche. Une poussée d’angoisse telle qu’elle n’en avait pas éprouvé depuis des années l’étourdit. Les doigts noués sur le volant, le moteur à l’arrêt, elle ferma les yeux pour reprendre ses esprits. Oui, c’est ici que c’est arrivé, mais c’est du passé, se répéta-t-elle. Ce n’est plus toi. Tu n’es plus cette petite fille terrorisée. Tu n’as plus de raison d’avoir peur.

Mais le traumatisme était têtu et son cœur palpita de plus belle. Elle rouvrit les yeux, affolée, presque convaincue que quelqu’un allait la sortir violemment de son véhicule et l’enlever.

Elle souleva l’accoudoir de son siège à la recherche de biscuits qu’elle avait l’habitude de ranger là à une époque en cas de fringale boulimique. Elle les avait depuis remplacés par une bouteille d’eau.

— Quelle conne ! lança-t-elle contre elle-même.

Sa frustration eut au moins le mérite de raviver sa rage de vengeance. Si elle avait souffert au point de se réfugier dans la nourriture pendant une longue période, c’était à cause du calvaire qu’elle avait enduré.

Avec une résolution nouvelle, elle tendit la tête vers le chemin dont elle n’était jamais ressortie. Elle l’affronta sans ciller, comme on regarde l’une de ses pires terreurs en face. Tout lui revint en mémoire : les effrayants bruits de pas dans son dos, son cartable qu’on tire brusquement vers l’arrière, l’asphyxie d’une main puante lui écrasant la bouche et le nez, la douleur de ses tibias cognant contre le bas de la camionnette et l’effroi si dévorant qu’elle en avait perdu connaissance.

Malgré les cicatrices ouvertes, la peur a changé de camp, songea-t-elle.

Et elle redémarra.

Les branches des arbres qui mangeaient le parcours, les larges trous creusés par les pluies et les pierres qui frottaient contre le bas de caisse témoignaient de l’absence d’entretien de la piste depuis bien des années.

Grace progressa prudemment, aussi méfiante à l’égard d’une mauvaise ornière que de sa réaction lorsqu’elle arriverait à destination. Et c’est ainsi qu’après quelques minutes une bâtisse émergea du brouillard.

La jeune femme coupa le moteur, hypnotisée par ce paysage qui appartenait à une autre vie.

Si l’on faisait abstraction de la couche de neige, rien n’avait changé : le jardin et son massif de rhododendrons, cachette privilégiée de l’époque encore heureuse de son enfance, les deux rosiers grimpants, le long du mur, qui se rejoignaient en arche au-dessus de la porte d’entrée. Celle-ci, pour la petite fille qu’elle était, se transformait en un passage vers un monde magique. La remise, vestige de l’ancienne ferme, était toujours là, accolée au bâtiment principal. Autrefois débarras riche en trésors à dénicher, elle était devenue un garage lorsque ses parents avaient décidé d’acheter une voiture afin d’accompagner Grace jusqu’à l’école, après « la chose », comme ils avaient pris l’habitude de mal nommer son enlèvement.

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Nicolas Beuglet, né en 1974, est un écrivain et journaliste français. Il est connu pour sa trilogie de romans policiers ayant pour héroïne l'inspectrice norvégienne Sarah Geringën, dont les deux premiers volets ont été vendus à plus de 540 000 exemplaires.

Romans
Sous le pseudonyme de Nicolas Sker, Le Premier Crâne, Michel Lafon, avril 2011, 348 p. (EAN 978-2749913858)
Le Dernier Message, XO éditions, septembre 2020, 400 p. (EAN 978-2374482149)
Le Passager sans visage, XO éditions, septembre 2021, 366 p. (EAN 978-2374483610)
Série Trilogie Geringën
Le Cri, XO éditions, septembre 2016, 494 p. (EAN 978-2845638204)
Complot, XO éditions, mai 2018, 496 p. (EAN 978-2845639812)
L'Île du Diable, XO éditions, septembre 2019, 320 p. (EAN 978-2374481340)
Collectifs
Sangdrillon, dans Storia : 17 auteurs de thrillers s'engagent pour ELA, anthologie sous la direction de Bertrand Pirel. Paris : Hugo poche, coll. "Suspense" n° 202, 10/2020, p. 197-207. (ISBN 978-2755685176)
« Laissez-moi vous raconter l'histoire... », dans Lettre à ce prof qui a changé ma vie : enseigner la liberté : 40 personnalités s'engagent. Paris : Robert Laffont - Pocket n° 18336, 11/2020, p. 27-29. (ISBN 978-2-266-31767-2)

Le Secret..Le bruit du silence .

Le Secret..Le bruit du silence .

RÉSUMÉ;
Dans le train qui la ramène de Marseille à Paris, Morgane s'ennuie.« Confiez-moi un secret » demande-t-elle à ses abonnés.

Des centaines de messages affluent, tous plus personnels les uns que les autres. Elle en lit un, deux, puis elle les dévore tous, touchée par la fragilité qui s'en dégage. D'où lui vient cet intérêt pour l'intimité de ces personnes ?

La curiosité se mue en enquête, mais à mesure qu'elle progresse, un souvenir émerge à l'ombre des secrets des autres : le sien. Une histoire de famille secrète et douloureuse, celle d'une lignée de femmes marquée par le silence.

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INTRODUCTION
En avril 2020, après avoir passé quelques jours chez ma mère à Marseille, je rentre à Paris en train. Les trois heures de trajet sont longues, je n’ai plus de batterie sur mon ordinateur, et je m’ennuie. Alors de manière spontanée, je fais une story sur Instagram qui contient une proposition particulière : « Confiez-moi un secret ». Un peu bêtement, je rajoute « du croustillant » car je m’attends à quelques ragots bien sentis. Je change de musique, je pose mon téléphone, et je regarde le paysage défiler. Dix minutes plus tard, j’ouvre Instagram à nouveau, et je suis stupéfaite par le nombre de réponses que j’ai reçues. Une avalanche ! Puis je réalise que la proposition a été prise au premier degré : des centaines de secrets d’inconnus affluent, qui ne sont en rien des potins, mais de véritables confessions. Je suis surprise de la confiance qui m’est accordée, mais je ressens automatiquement du stress. C’est une responsabilité que je ne m’attendais pas à devoir endosser. Qu’est-ce qui a poussé ces gens à me partager la chose la plus intime de leur existence, sans même me connaître, avec le risque qu’elle soit révélée publiquement ? Une urgence de dire, de déposer, de faire exister, d’enterrer ?

 

Je suis le genre de personne à qui l’on se confie facilement. J’ai horreur de cette fâcheuse habitude que l’on a prise de se demander si l’on va bien sans écouter réellement la réponse. Moi, ce que je veux savoir quand je demande « ça va ? », c’est comment vont nos cœurs, nos engagements, nos déceptions, nos colères. J’aime poser des questions profondes de manière inopportune, quand ce n’est ni l’endroit ni le moment, et créer des intimités risquées avec celles et ceux qui croisent mon chemin. Déstabiliser ne me dérange pas, au contraire, c’est souvent à ce moment précis qu’émergent des discussions intéressantes.

 

Me voilà donc avec ces secrets qui me brûlent les mains. Je les observe un peu béate sans savoir quoi en faire. Je les tourne, les retourne, essaie de les décrypter. Après ces quelques jours en famille faits de discussions superficielles, j’ai soudain le vertige de toute cette profondeur de la parole. Parler ne fait pas partie des traditions de ma famille, et comme tout, cela s’apprend. Moi je l’ai expérimenté plutôt avec des inconnus, des amours et des amis, qu’avec mes parents.

 

De cette habitude du silence j’ai puisé des ressources et même certains plaisirs. J’ai toujours été admirative de la beauté des mots, et plus particulièrement de ceux qui sont tus, ou dits dans un souffle, parce qu’ils dessinent un terrain vague et libre où tout reste à faire. Ils attendent, tapis dans l’ombre, l’impulsion qui leur permettra d’exister au monde. Et j’ai toujours pensé qu’ils le devaient.

 

Enfant, dans la voiture, assise sur la banquette arrière, je tends toujours l’oreille pour tenter d’écouter les discussions de mes parents. La ceinture frotte mes clavicules, le vent s’engouffre dans mes oreilles, couplé aux voix mono-cordes qui s’élèvent de la radio. Entendre est impossible. De toute manière, les enfants ne doivent pas écouter les conversations des adultes. Chez ma grand-mère, c’est pareil. Dès que je passe le pas de la porte de la cuisine, souvent, les voix étouffées que j’entendais au loin cessent tout à coup. Quand, dans la voiture, en partant, je demande à ma mère quel était l’objet de leur conversation, elle me répond que ce sont des discussions d’adultes et qu’elles ne me concernent pas. Me voilà aujourd’hui enfin adulte. Et pourtant, je ne sais toujours pas.

 

Faire accoucher la parole devient alors mon métier. Grâce à Amours solitaires, je deviens « sage-femme » de récits amoureux, et chaque fois qu’un de ceux-là voient le jour, c’est une creusée plus profonde dans l’intimité des autres. Pourtant, ma parole à moi continue d’être difficile à trouver.

 

Ma première surprise passée, je me plonge dans ces confidences, le cœur excité, les doigts frénétiques. Je lis un secret, puis deux, puis je les dévore tous. Touchée par l’honnêteté et la fragilité qui s’en dégagent, je pressens que tout a été lâché sans aucune pudeur ni vernis. Il est bien sûr difficile de savoir si tout ce qui m’a été partagé est vrai, mais j’ai envie de le croire.

 

Ce qui m’interpelle le plus, c’est la différence de niveaux dans l’acception même du secret que chacun se fait. Quand certains répondent « J’ai fumé mon premier joint et les flics m’ont coursé », d’autres s’inquiètent de leur coming out trans à leurs grands-parents ou du cancer caché de leur mère. Pour certaines, c’est une grossesse heureuse, pour d’autres la première fois qu’elles se confient sur leur viol. L’émotion la plus forte que m’a procurée dans un premier temps cette enquête vient de là : de la diversité des points de vue, des existences, qui fait dévier les définitions, et qui offre une grande leçon d’empathie et d’humilité.

 

Le tout donne une matière que je n’avais pas soupçonnée : intense, déstabilisante, poétique et terrible. Tous ces secrets dessinent une fresque sociale, un état des lieux de l’époque entraperçu par la porte de l’inavouable.

 

Plus je me plonge dans les secrets, plus j’ai envie d’en découvrir de nouveaux. Je commence alors à m’interroger à propos de ma démarche : est-ce du voyeurisme ? D’où vient cette envie de m’intéresser à l’intimité de ces personnes ? La réponse à cette question, je ne l’aurai pas tout de suite, mais elle sonne d’ores et déjà comme un avertissement. Au fur et à mesure de l’introspection, je réalise qu’il s’agit plutôt d’une volonté de compréhension générale de l’autre et d’empathie, qui me réconcilie dans le même temps avec moi-même.

 

Ce que je retrouve dans tous ces récits, aussi divers soient-ils, c’est quelque chose qui parle du monde entier, de l’univers complet qui se courbe et se retourne pour laisser enfin apparaître son flanc. Il existe dans les secrets quelque chose qui déverrouille les peines, réveille les feux intérieurs, bouscule les solitudes, questionne les convictions profondes, les privilèges et les abdications. C’est ce quelque chose, la nuit, qui vient s’asseoir à côté de moi pour me dire que je ne suis pas la seule à avoir peur de m’endormir la dernière. Par une sorte d’effet miroir, je m’y sens en sécurité. J’y vois tout ce que personne ne connaît de moi, et c’est rassurant de savoir que ça existe ailleurs. J’y lis des peines, des petites victoires, des années de silence, des voix en devenir, des trajectoires brisées.

 

Rapidement j’ai envie de converser avec celles et ceux qui se sont confiés, comprendre les mécanismes de leurs secrets pour en dresser un état des lieux. Je sélectionne alors plusieurs secrets et je propose un entretien à leurs détenteurs. Le premier se passe dans un hôtel à Paris et dure plus de trois heures. Encore novice, j’oublie de déclencher mon dictaphone. Les suivants se passeront par téléphone, le Covid ayant fait irruption dans nos vies entre-temps. Parfois un seul entretien suffit. Parfois, les échanges s’étalent dans le temps. La parole ne se déverrouille pas à la même vitesse chez tout le monde. Durant plus d’un an et demi, je m’entretiens avec des centaines de personnes, j’écoute leurs histoires, la façon qu’elles ont eue ou non de les révéler, de les faire exploser.

 

Et plus j’assiste à la naissance de leur parole, plus je me confronte au gouffre de mes silences et de ceux de ma famille. Je deviens alors avide de leur courage, du déliement de leur langue, de leur plongée introspective, et je cultive l’espoir secret d’y parvenir moi aussi et d’entraîner avec moi la lignée qui m’a précédée.

 

Ce livre parle du secret. Ou devrais-je dire de la fin du secret. Car une fois dit, celui-ci est censé mourir. Ce livre met en mouvement des voix qui jusque-là s’étaient toujours tues. Il est la parole que j’ai reçue, la manière dont je l’ai reçue, et comment je me la suis appropriée pour arriver à parler peut-être pour la première fois des secrets qui ont jalonné ma vie.

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LES SECRETS À ÉTAGES
« Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr ! »

Paul Valéry

Je mets du temps à mener mon premier entretien. J’ai besoin de faire le tri parmi toutes ces réflexions, et de me préparer au mieux pour éviter toute maladresse. Ce que je veux comprendre en premier lieu, c’est pourquoi l’histoire de ces personnes a-t-elle fait de la situation qu’elles me décrivent, un secret ? Ce que je perçois très vite, c’est que le simple récit ne suffit pas. Il faut se pencher sur la mécanique interne du secret si on veut le cerner avec précision.

 

Avec les premiers entretiens, je m’aperçois que souvent, le secret que l’on me raconte n’est qu’une conséquence de quelque chose de beaucoup plus profond et indicible. Je dois alors contourner les premières confidences pour trouver la matière sombre qui m’intéresse : l’essence même du secret, celle que l’on voudrait ne jamais voir exister. Si celui-ci est une réaction en chaîne explosive, pourquoi ne m’en partage-t-on qu’une part infime ? De cette interrogation naît ma première mission : repérer les mines enfouies plutôt que d’en observer çà et là les éclats.

« Je suis libertine »
Je prends conscience de cela avec Jade. Elle est une des premières personnes à avoir déposé son secret. Cela fait quelques mois maintenant que nous échangeons des messages. Sa voix est douce. Elle semble également heureuse d’entendre la mienne. On rit avec pudeur, on apprend à se connaître. En l’appelant, j’ai envie de parler d’amour et de sexualité avec une femme qui a choisi une trajectoire différente de la mienne. La réalité s’avère beaucoup plus complexe que cela.

 

Tout commence il y a neuf ans environ, quand elle rencontre Liam. Naît alors une amitié sincère et chaste. Il est en couple, elle aussi, mais après plusieurs mois d’hésitations, ils cèdent et s’embrassent. « C’était déstabilisant, mais doux », me précise-t-elle, avec une certaine émotion dans la voix. Lorsqu’ils finissent par faire l’amour, c’est comme une deuxième première fois pour Jade. « Pourquoi était-ce si parfait ? Probablement parce que nous nous connaissons suffisamment pour pouvoir tout dire, tout entendre. »

 

Entre eux, l’attraction physique et émotionnelle est très forte. Elle tombe amoureuse « trop vite, trop tôt » : Liam s’est remis en couple avec son ex. Jade doit alors prendre son mal en patience. En parallèle, il l’encourage à faire de nouvelles rencontres qui deviennent des sex friends. « Et le monde ne s’est pas écroulé pour autant. » Liam la désire toujours et finit par rompre avec sa partenaire. Ils passent un bel hiver, sous diverses couettes, dans des bras doux, mais avec quelques larmes aussi. Liam a besoin de liberté et Jade y prend également de plus en plus goût. « Le printemps se déroule ainsi, mi-batifolants mi-amants ; je ne peux pas dissocier ces deux pans de notre histoire. » dit-elle avant de marquer une légère pause. Lui explore sa bisexualité, et la question du sexe à plusieurs finit par se poser. Ils le concrétisent en réalisant leur premier plan à trois, et c’est une première révolution entre eux.

 

À la fin du printemps, ils se déclarent officiellement en couple. Ils commencent alors à se renseigner sur les clubs libertins sans oser se lancer. Quand je lui demande comment ils se définissent, elle me répond : « en relation libre. Je n’ai qu’une limite : le polyamour. » Jade explore à son tour sa bisexualité. Ils finissent par trouver un site web plus sérieux que les autres et se rendent à leur première soirée libertine et c’est la révélation. « Je ne me suis jamais sentie autant comprise et respectée de ma vie. » ajoute-t-elle pleine de sérénité.

 

Le couple s’aventure aussi dans le BDSM, et fin avril, ils participent à une soirée qui agit comme un déclic pour Jade. « Depuis, je ne me suis plus arrêtée et je peux donc dire, après plusieurs années de questionnement et de recherche, que je suis libertine, amatrice de BDSM, et surtout amoureuse inconditionnelle de mon Liam sans que cela soit incompatible. La plus belle forme d’amour est d’évoluer ensemble tout en respectant la liberté de chacun. »

 

Lorsque je demande à Jade à qui elle cache ce secret et pourquoi, elle m’explique que ça a d’abord été un secret pour elle-même. Aujourd’hui, elle le dissimule à certains membres de son entourage, notamment sa famille, de peur d’être jugée. « Au quotidien, j’ai l’image de la copine sympa, de la gentille infirmière un peu artiste sur les bords. J’ai l’impression qu’il n’y a aucun espace pour leur en parler, c’est surtout ça le problème. »

 

Le secret de Jade ne semble pas lui peser outre mesure : elle ne craint pas que ses proches le découvrent, sans pour autant avoir envie de le leur révéler. Mais je sens qu’il y a dans son histoire quelque chose de plus profond et de plus complexe. Je lui demande alors s’il y a eu une période où elle était dans le déni vis-à-vis d’elle-même. Elle prend de longues secondes de réflexion avant de murmurer dans un souffle « Hum… Oui complètement. » Un rire nerveux lui échappe. Les réponses semblent tout à coup plus difficiles à formuler. « Pendant toute mon adolescence, j’étais très renfermée… Pour être claire, j’étais homophobe. J’ai dû déconstruire cette pensée pour réussir à m’accepter. » L’origine de son secret semble être là : un autre secret, survenu plus tôt dans son existence, et c’est peut-être celui-ci qui m’intéresse le plus.

 

« Je me suis rendu compte que je ne m’étais jamais posé la question de ma propre sexualité. En discutant avec Liam, j’ai analysé mon homophobie et trouvé ses racines en partie dans mon éducation. Un nouvel horizon des possibles s’est ouvert à moi, et je me suis enfin autorisée à l’explorer. C’est de cette manière que j’ai découvert ce qui allait devenir mon secret. »

 

Voilà ce que je recherche dans mes entretiens : une intimité. Parfois je ne l’atteins pas. D’autres fois la personne se ferme au moment où nous l’effleurons. Aujourd’hui, nous y sommes. Je lui demande si l’on peut parler un peu plus de 

son homophobie, si elle peut remonter avec moi aux origines de ce rejet. Un long moment de silence s’installe, suivi d’un rire gêné.

 

« Alors oui… mais ça, c’est un secret que je peux te livrer à toi, mais je ne sais pas si ce sera possible de l’utiliser1. Ça vient de la religion. J’ai été élevée dans un mode de vie chrétien rigoriste qui rejetait l’homosexualité. »

 

Cette troisième couche dans la confidence est le pilier des autres, celle qui a déclenché toute une réaction en chaîne. Jade est la première personne dans mon enquête à détenir ce que je qualifierais de « secret à étages ». Ce n’est pas celui auquel je m’attendais, et peut-être pas non plus celui qu’elle comptait me raconter. L’histoire originelle n’était qu’un sas d’entrée. Le secret évolue sur le fil ténu qui sépare ce qui est montré de ce qui est caché. À la manière d’un équilibriste, il tangue tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Chaque fois que l’on traverse une frontière, d’autres s’érigent qu’il faut à nouveau enjamber. On ne pénètre pas si facilement dans l’intimité de quelqu’un. Il y a des étapes, des salles d’attente, qui se déverrouillent avec le temps, la confiance et la volonté d’introspection de chacun.

 

Après avoir discuté avec Jade, je me suis demandé comment s’était créée cette réaction en chaîne et pourquoi il avait été si difficile de remonter à la source. Son secret est-il vraiment le libertinage ? Oui et non, celui-ci intervient plus tôt, et touche au travestissement de ses valeurs profondes, vous savez, celles-là mêmes que l’on ne choisit pas parce qu’elles nous ont été inculquées tout au long de notre enfance. On naît dans un certain environnement, on ingurgite des principes, des pensées que l’on recrache malgré nous, jusqu’au jour où, à l’adolescence par exemple, on commence à se forger nos propres idées qui peuvent entrer en contradiction avec celles de nos parents. Pour ma part, j’estime avoir eu la chance de grandir dans une famille de gauche, avec qui je n’ai jamais connu de fracture idéologique, si ce n’est parfois plus de radicalité, notamment sur les questions liées au féminisme et aux violences policières.

 

En tout cas, ce premier entretien me bouleverse et il a le mérite de dessiner une méthodologie. Désormais, je devrai chaque fois remonter aux origines pour ne pas passer à côté du secret source duquel découle tous les autres. Telle une archéologue, j’époussèterai les couches de l’intime avec patience et douceur pour révéler l’indicible. C’est étrange de recevoir la parole des autres et qu’elle éveille en nous la sensation qu’il se joue quelque chose de personnel. En écoutant Jade, je ne peux m’empêcher de me chercher dans ses secrets. Je ne me reconnais pas dans son vécu, mais dans ses silences. Je suis admirative de l’introspection dont elle a fait preuve. J’aimerais avoir le courage de faire de même.

 

Cette enquête, j’ai d’abord pensé que je la faisais par hasard. Je me suis demandé ensuite comment lier tous ces témoignages qui éveillaient en moi une passion dévorante. Ce que je n’avais pas prévu, c’est l’écho qu’ils susciteraient en moi. Pourquoi les silences de ces personnes me sont-ils si familiers ? Peut-être parce que je me suis moi aussi longtemps tue et que l’on s’est toujours tu sur mon passage. Mais sitôt cette brèche de pensée ouverte en moi, je la referme, effrayée par l’ampleur du chemin à parcourir. Pourquoi est-il plus simple de creuser l’intimité des autres plutôt que la sienne ?

« On t’attend pour aller à la plage »

Je pense au secret de Jade pendant plusieurs jours. Si je partage les mêmes valeurs que ma famille, je me demande si certains des repères sur lesquels je me suis construite ont pu être ébranlés au point de bouleverser mes certitudes. Il me semble que oui. J’ai grandi sans figure paternelle, ce qui a très tôt créé un lien fusionnel avec ma mère. Lorsque j’étais enfant, nous habitions un petit studio à Martigues prêté par l’une de ses amies. Il n’y avait pas de chambre, seulement un lit encastrable qu’on descendait du mur le soir venu et dont le grincement était devenu habituel. Nous dormions ensemble, et il était inenvisageable pour moi de passer la nuit ailleurs. Je voulais que l’on reste toutes les deux, pour toujours.

 

Je me souviens des premières colonies de vacances auxquelles je me rendais en traînant des pieds, et à quel point j’avais envie de rentrer juste pour être en sécurité auprès d’elle. Nous sommes en plein mois de juillet, je suis en Ardèche depuis une semaine. J’ai du mal à m’intégrer, tout me demande un effort insurmontable. Chaque matin a lieu la distribution du courrier, un rituel que je ne raterais pour rien au monde. Ma mère m’adressait toujours une lettre ou un colis avant le départ afin que je ne me sente pas seule à l’arrivée. J’ai eu la chance de grandir avec ce genre de maman. Un jour, je parcours une de ses cartes postales et à la moitié de ma lecture, je fonds en larmes en tombant sur cette phrase « On t’attend pour aller à la plage. » Chaque soir qui suit, j’y repense et je me sens alors proche d’elle malgré la distance. C’est à la fois agréable et douloureux. Un peu comme lorsqu’on place son doigt très près d’une flamme et qu’on l’y laisse quelques secondes de trop. Avec le recul, je ne comprends pas pourquoi cette phrase m’a autant bouleversée. Pourtant, écrire ces quelques mots me serre encore le ventre.

 

J’ai toujours vu ma mère comme une bâtisse solide, qui ne plierait jamais sous le vent, et dans laquelle je pourrais me réfugier en laissant sur le pas de la porte mes inquiétudes et mes anxiétés. Elle est toujours venue me chercher quand je ne supportais plus d’être loin d’elle. Elle a toujours été là. Si je pouvais me permettre de craquer, c’est parce que je savais qu’elle aurait la force de me relever. J’ai grandi dans la foi de son inaltérable puissance et invincibilité, et je crois que c’est un des premiers repères autour desquels je me suis construite. C’est ce fondement qui a été le plus ébranlé lorsque j’ai appris qu’elle était atteinte d’une sclérose en plaques2. Je devais avoir 12 ans. Elle a toujours tout fait pour m’en protéger, si bien que je n’ai pris conscience de la gravité de cette maladie que bien plus tard. À ce moment-là, tout mon édifice intérieur s’est fragilisé, et j’ai été confrontée à la vulnérabilité de celle que je croyais indestructible. Tout mon mode de pensée a été chamboulé, il a fallu réapprendre à percevoir le monde avec ce nouveau filtre. Avec le recul, je me demande si j’ignorais vraiment cette part de moi, ou si simplement je faisais tout pour ne pas la voir. Je voulais qu’elle n’existe pas, je voulais ne jamais avoir peur.

« J’ai un cancer de l’ovaire depuis dix mois et je n’en ai encore parlé à personne »
Cela fait plusieurs jours que je souhaite appeler Victoire, mais nous avons du mal à fixer un rendez-vous. Elle est hospitalisée depuis plusieurs semaines sans accès régulier à son téléphone. Un matin cependant, elle m’écrit pour me dire 

qu’elle est disponible. Ni une ni deux, je me jette sur mon portable. Elle décroche. Elle semble très jeune. Elle a tout juste 19 ans. Par-dessus les bruits de la ville, je sens une grande timidité dans sa voix, une gêne aussi peut-être. Je la comprends, appeler une inconnue pour lui parler de ce que l’on a de plus intime a quelque chose de déroutant. Je me souviens m’être demandé comment il était possible de garder pour soi une telle charge émotionnelle, encore plus à son âge.

 

« Il y a de ça dix mois, durant la nuit, je ressens de fortes douleurs au ventre » commence-t-elle. Victoire réveille alors sa mère, catastrophée, pour qu’elle l’emmène aux urgences. Elle a 18 ans à l’époque. Arrivée sur place, une gynécologue l’examine, et lui explique qu’elle a une tumeur et qu’il va falloir la retirer au plus vite. Quelques semaines plus tard, l’opération a lieu. Elle marque une rapide pause, comme pour reprendre ses esprits, puis poursuit, toujours avec cette même timidité dans la voix « Le problème, c’est qu’il reste des résidus. Une tumeur se reforme sur la première. Le couperet tombe : j’ai un cancer. Je décide de n’en parler à personne, je n’y arrive pas. »

 

Elle se tait de longues secondes. Peut-elle m’expliquer ce choix ? Elle hésite, je patiente. « Je crois que je ressens une sorte de honte, parce que la maladie touche l’appareil reproducteur féminin, plus précisément les ovaires. Une zone qui occupe une place particulière dans mon histoire… C’est très compliqué pour moi de l’évoquer avec mes parents. » Intriguée, je lui demande plus d’explications. Si ça avait concerné une partie différente de son corps, elle en aurait sûrement parlé. Puis à côté de ça, elle croyait pouvoir s’en sortir toute seule. « Comme je suis majeure, je recevais directement les résultats, je gérais mes prises de sang, mes rendez-vous. Je pouvais me couper de mes parents. »

 

Je sens que nous nous approchons, à pas de loup, de la zone sensible. Je pense immédiatement à la possibilité d’un secret à étages qui en cacherait un autre, alors je creuse. D’où lui vient cette pudeur concernant cette zone bien précise de son corps ? De longues secondes de silence s’ensuivent. La parole devient plus lourde, plus lente, comme s’il fallait la traîner sur plusieurs mètres pour l’expulser.

 

« Petite, j’ai été abusée sexuellement. » souffle-t-elle. « Ce n’est pas facile pour moi de séparer la maladie de ces violences dont j’ai été victime. » Surtout que sa gynécologue, qui est au courant de son passé, a tendance à penser que les deux sont liés, et que c’est son corps qui réagit à ce traumatisme. « Je n’aime pas cette idée, car elle signifie que je ne maîtrise rien, et que boum, un cancer arrive. »

 

J’ai reçu énormément de secrets impliquant des viols et des abus sexuels. Comme je ne me sentais pas prête, j’avais décidé d’attendre avant de m’y confronter. Mais voilà que le sujet tombe sans que je m’y sois préparée. Alors j’essaie de trouver le bon équilibre entre empathie et recul.

 

Je lui demande ce que cela fait de garder un tel secret quand on a 18 ans. Elle réfléchit. « C’est… lourd. Parfois, on a envie de le hurler, de le dire à la première personne qui passe, même un inconnu. Il y a eu des moments où j’ai voulu me confier à mes parents. J’étais seule avec eux, c’était l’occasion, pourtant ça ne sortait pas. Le cacher à mes amies qui vivent dans l’insouciance, c’est 

aussi difficile. Je sens une distance de plus en plus grande se creuser avec mon entourage. »

 

Nous marquons toutes les deux une pause. Nous allons devoir parler de ce premier secret qui semble avoir déclenché le second. Mais je la laisse enchaîner naturellement, pendant que je réfléchis à la meilleure manière de poser mes questions.

 

« Il y a quelques semaines, j’ai eu rendez-vous chez ma gynécologue. Demi-bonne nouvelle pour moi : je n’ai plus de cancer, mais j’ai une nouvelle tumeur. » Victoire doit se faire opérer le 19 juin. En sortant de l’hospitalisation, elle craque. Elle décide d’appeler ses parents pour tout leur raconter.

 

Pour la première fois ce matin-là, elle parvient à dissocier sa maladie des abus qu’elle a subis. Je prends alors conscience du pouvoir guérisseur de la parole face au gouffre du silence. En formulant son secret, Victoire a désamorcé l’association néfaste qui la faisait souffrir. Elle me révèle ensuite qu’elle traverse une lourde dépression depuis ses 15 ans, liée aux violences sexuelles dont elle a été victime entre 4 et 11 ans. « Mes parents ont été là pour moi, et ils le sont encore aujourd’hui. Maintenant, que je leur ai parlé de mon cancer, j’ai l’impression que je peux le dire à tout le monde. »

 

Elle marque une pause. Sa respiration est lourde. Ses parents étaient au courant de son premier secret, alors que je pensais qu’ils l’ignoraient, et que c’était pour cette raison qu’elle n’évoquait pas sa maladie. Une porte s’ouvre, et le moment est peut-être venu d’aborder son passé. À qui s’est-elle confiée la première fois ? À sa professeure d’histoire-géographie en terminale qui, pressentant un malaise, l’avait fait venir à son bureau à la fin d’un cours pour s’enquérir de son état. Victoire lui avait tout raconté. Celle-ci avait donc transmis l’information à l’infirmière qui avait pris contact avec ses parents. « Ici aussi, le fait d’en avoir parlé à quelqu’un m’a libérée et j’ai pu l’évoquer par la suite à nouveau. Ça ne me posait plus de problème. »

 

S’il était difficile de le confier à son père et à sa mère, c’est parce qu’il s’agissait d’un de leurs amis et qu’il leur a fallu du temps pour le digérer. Au moment où nous nous parlons, Victoire est hospitalisée pour une tentative de suicide. Celle-ci a eu l’effet d’un électrochoc sur ses parents. « On en a beaucoup parlé hier soir par exemple. Ça fait beaucoup de discussions sérieuses en peu de temps. » Elle rit. « J’ai porté plainte en 2018, mais je n’ai pas eu de suites pour l’instant. Pour sortir de la dépression, il faut parler, parler, parler. Quand je t’ai confié mon histoire, c’était… (elle marque une pause) “… une urgence de dire”. J’ai vu ta story, et j’ai pensé que je devais mettre mes secrets quelque part. »

 

Je suis très secouée par cette longue conversation. Quelques heures après, je lui envoie un message pour la remercier et pour vérifier que je n’ai pas été maladroite. Elle me rassure tout de suite, ce qui me donne du courage pour poursuivre cette enquête.

 

La mécanique du secret à étages de Victoire m’interpelle une fois de plus. Celui qu’elle m’a raconté en premier n’était que la conséquence d’un traumatisme plus ancien. Nous sommes à nouveau dans une spirale que les mots n’ont pu enrayer. Je pensais qu’en se confiant à un tiers, on allégeait le poids qui reposait sur nos épaules. Victoire est la preuve que ça ne fonctionne pas toujours ainsi.

 

La clé du secret de Victoire, c’est la honte. Si elle décide de surmonter seule sa maladie, c’est aussi et surtout pour ne pas ressusciter les traumatismes qu’elle a vécus. Nous touchons du doigt pour la première fois la question du tabou. Si parler ne suffit pas, alors, comment se libérer d’un tel poids ? Je repasse en boucle dans ma tête l’expression qu’elle a utilisée, « l’urgence de dire ». Je crois qu’on ne pourrait pas mieux formuler l’objet de ce livre.

 

Chaque entretien suscite chez moi d’intenses réflexions. Pourquoi ces plongées dans l’intimité des autres me ramènent-elles systématiquement à la mienne ? Pourquoi ai-je l’impression de si peu me connaître ? Je n’arrive pas à éloigner le miroir que ces secrets tendent vers moi. L’irruption du tabou dans l’enquête me bouleverse à titre personnel. Celui-ci occupe une place particulière dans ma famille. L’histoire de ma grand-mère maternelle nous hante depuis toujours, et nous en avons toutes et tous payé les conséquences, ma mère la première. J’ai eu vent de plusieurs événements traumatiques de sa vie, mais de manière décousue. Je sais vaguement qu’à l’âge de 16 ans, elle a été arrachée à sa Guyane natale par un ami de son père qui l’a épousée et ramenée au Maroc. Je crois qu’il était violent avec elle et qu’elle s’est enfuie en cachette pour la France avec ses deux enfants. Je ne sais rien d’autre, pas même si toutes ces informations sont justes. Et plus mon engagement féministe se radicalise, plus je souffre de cette histoire dont j’ignore tout et dont ma grand-mère se refuse de parler.

 

Depuis, j’ai l’impression que ce tabou circule dans ma famille, et qu’il a eu des conséquences sur les générations qui ont suivi. Il y a quelques années, la kinésiologue3 qui suivait ma mère lui a demandé si elle pensait que sa mère avait été battue durant sa grossesse, car cela pourrait expliquer en partie l’origine de sa maladie. Elle a alors pris son courage à deux mains pour en parler avec ma grand-mère, mais celle-ci est restée muette. Si elle n’a rien dit dans de telles circonstances, je ne vois pas ce qui l’amènerait un jour à se confier.

 

Tout ceci est enfoui si profondément en moi que c’en est absent de mon quotidien. Il n’empêche que ces traumatismes familiaux tus ressortent ponctuellement, dans mes engagements, dans mes révoltes, dans mes intérêts, dans ce livre aussi. Comment réagirait ma grand-mère si je retournais aujourd’hui la voir pour lui demander de me raconter son histoire ? Serait-ce salvateur pour elle comme ça pourrait l’être pour nous ?

 

À l’urgence de dire de Victoire, j’ajoute l’urgence d’entendre.

« Je pense que le géniteur de mon fils est mon violeur »
Peu après m’être entretenue avec Victoire, je fais la rencontre d’Élina, qui est un séisme dans mon enquête. Tout me bouleverse chez elle : sa voix, son histoire, son calme, son intelligence aussi. Son récit est d’une telle richesse qu’on peut l’analyser par des dizaines de prismes différents sans jamais l’épuiser. Il est l’archétype même du secret à étages.

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.BIO:

Morgane Ortin est une autrice, chroniqueuse et éditrice française née le 12 février 1991 à Martigues.

Amours solitaires
Morgane Ortin crée en février 2017 le compte Instagram Amours solitaires, sur lequel elle recueille les échanges amoureux fait par SMS. Son premier livre Amours solitaires sort en librairie le 31 octobre 2018 aux éditions Albin Michel.

Compte Instagram
Morgane Ortin a créé ce compte Instagram dans le but de conserver ses propres messages amoureux et de les partager à sa communauté grandissante. Voyant le succès important de ce nouveau compte, elle se met à récolter des messages dont elle n’est pas la destinataire. Elle crée ainsi un site internet du même nom, ou chacun est libre de déposer ses messages. Morgane Ortin en sélectionne tous les jours un ou plusieurs afin de les partager avec sa communauté sur son compte Instagram « Amours solitaires »

Livres
Morgane Ortin récolte sur son site internet environ neuf-cents messages d’amour par jours, déposés sur sa plateforme par ses internautes. Certains de ces messages ont servie à la création de deux romans épistolaires appelés «Amours Solitaires ». Le premier tome est sorti le trente et un octobre 2018 aux éditions Albin Michel. Ce dernier se compose de 278 messages mis bout-à-bout afin de créer une histoire entre deux individus fictifs.

Série
Cette histoire partagée au sein des deux romans épistolaires « Amours Solitaires » a donne lieu à la production d’une série portant le même nom. Cette websérie a été fondée sur les mêmes principes que ceux ayant produit les romans. Celle-ci a été réalisée par Xavier Reim, scénarisée par Joris Goulenok et produite par Milgram, en co-production avec ARTE, France Télévision, INA, Radio France, France Media monde et TV5 Monde. La websérie « Amours Solitaires » peut être visionnée sur YouTube et sur Arte depuis le 11 avril 2020.

Publications
Morgane Ortin, Amours solitaires, Albin Michel, 2018 (ISBN 978-2-226-43921-5 et 2-226-43921-8, OCLC 1078656030, présentation en ligne .
Morgane Ortin, Amours solitaires : une petite éternité, Albin Michel, 2019 (ISBN 978-2-226-44588-9 et 2-226-44588-9, OCLC 1140365380, présentation en ligne.

La plus secrète mémoire des hommes

La plus secrète mémoire des hommes

PRIX GONCOURT 2021

RESUME:

En 2018, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, découvre à Paris un livre mythique, paru en 1938 : Le Labyrinthe de l'inhumain. On a perdu la trace de son auteur, qualifié en son temps de " Rimbaud nègre ", depuis le scandale que déclencha la parution de son texte. Diégane s'engage alors, fasciné, sur la piste du mystérieux T. C. Elimane, où il affronte les grandes tragédies que sont le colonialisme ou la Shoah. Du Sénégal à la France en passant par l'Argentine, quelle vérité l'attend au centre de ce labyrinthe ?
Sans jamais perdre le fil de cette quête qui l'accapare, Diégane, à Paris, fréquente un groupe de jeunes auteurs africains : tous s'observent, discutent, boivent, font beaucoup l'amour, et s'interrogent sur la nécessité de la création à partir de l'exil. Il va surtout s'attacher à deux femmes : la sulfureuse Siga, détentrice de secrets, et la fugace photojournaliste Aïda...
D'une perpétuelle inventivité, La plus secrète mémoire des hommes est un roman étourdissant, dominé par l'exigence du choix entre l'écriture et la vie, ou encore par le désir de dépasser la question du face-à-face entre Afrique et Occident. Il est surtout un chant d'amour à la littérature et à son pouvoir intemporel.

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LIVRE PREMIER

PREMIÈRE PARTIE

LA TOILE DE L’ARAIGNÉE-MÈRE

27 août 2018
D’un écrivain et de son œuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine : la solitude.

Je quitte Amsterdam. Malgré ce que j’y ai appris, j’ignore toujours si je connais mieux Elimane ou si son mystère s’est épaissi. Je pourrais convoquer ici le paradoxe de toute quête de connaissance : plus on découvre un fragment du monde, mieux nous apparaît l’immensité de l’inconnu et de notre ignorance ; mais cette équation ne traduirait encore qu’incomplètement mon sentiment devant cet homme. Son cas exige une formule plus radicale, c’est-à-dire plus pessimiste quant à la possibilité même de connaître une âme humaine. La sienne ressemble à un astre occlus ; elle magnétise et engloutit tout ce qui s’en rapproche. On se penche un temps sur sa vie et, s’en relevant, grave et résigné et vieux, peut-être même désespéré, on murmure : sur l’âme humaine, on ne peut rien savoir, il n’y a rien à savoir.

Elimane s’est enfoncé dans sa Nuit. La facilité de son adieu au soleil me fascine. L’assomption de son ombre me fascine. Le mystère de sa destination m’obsède. Je ne sais pas pourquoi il s’est tu quand il avait encore tant à dire. Surtout, je souffre de ne pouvoir l’imiter. Croiser un silencieux, un vrai silencieux, interroge toujours le sens – la nécessité – de sa propre parole, dont on se demande soudain si elle n’est pas un emmerdant babil, de la boue de langage.

Je vais fermer ma gueule et te suspendre ici, Journal. Les récits de l’Araignée-mère m’ont épuisé. Amsterdam m’a vidé. La route de solitude m’attend.

I
Aux auteurs africains de ma génération, qu’on ne pourrait bientôt plus qualifier de jeune, T.C. Elimane permit de s’étriper dans des joutes littéraires pieuses et saignantes. Son livre tenait de la cathédrale et de l’arène ; nous y entrions comme au tombeau d’un dieu et y finissions agenouillés dans notre sang versé en libation au chef-d’œuvre. Une seule de ses pages suffisait à nous donner la certitude que nous lisions un écrivain, un hapax, un de ces astres qui n’apparaissaient qu’une fois dans le ciel d’une littérature.

Je me souviens d’un des nombreux dîners que nous avions passés en compagnie de son livre. Au milieu des débats, Béatrice, la sensuelle et énergique Béatrice Nanga dont j’espérais qu’elle m’asphyxie un jour entre ses seins, avait dit toutes griffes dehors que les œuvres des vrais écrivains seules méritaient qu’on débatte à couteaux tirés, qu’elles seules échauffaient les sangs comme un alcool de race et que si, pour complaire à la mollesse d’un consensus invertébré, nous fuyions l’affrontement passionné qu’elles appelaient, nous ferions le déshonneur de la littérature. Un vrai écrivain, avait-elle ajouté, suscite des débats mortels chez les vrais lecteurs, qui sont toujours en guerre ; si vous n’êtes pas prêts à caner dans l’arène pour remporter sa dépouille comme au jeu du bouzkachi, foutez-moi le camp et allez mourir dans votre pissat tiède que vous prenez pour de la bière supérieure : vous êtes tout sauf un lecteur, et encore moins un écrivain.

J’avais soutenu Béatrice Nanga dans sa charge flamboyante. T.C. Elimane n’était pas classique mais culte. Le mythe littéraire est une table de jeu. Elimane s’y était assis et avait abattu les trois plus puissants atouts dont on pût disposer : d’abord, il s’était choisi un nom à initiales mystérieuses ; ensuite, il n’avait écrit qu’un seul livre ; enfin, il avait disparu sans laisser de traces. Il valait, oui, qu’on mît son nez en jeu pour s’emparer de sa dépouille.

Si on pouvait douter qu’ait réellement existé, à une époque, un homme appelé T.C. Elimane, ou se demander si ce n’était pas là le pseudonyme qu’un auteur s’était inventé pour se jouer du milieu littéraire ou s’en sauver, nul, en revanche, ne pouvait mettre en doute la puissante vérité de son livre : celui-ci refermé, la vie vous refluait à l’âme avec violence et pureté.

Savoir si, oui ou non, Homère a eu une existence biographique demeure une question passionnante. À la fin, cependant, elle change peu de chose à l’émerveillement de son lecteur ; car c’est à Homère, qui ou quoi qu’il fût, que ce lecteur rend grâce d’avoir écrit L’Iliade ou L’Odyssée. De la même façon, peu importait la personne, la mystification ou la légende derrière T.C. Elimane, c’était à ce nom que nous devions l’œuvre qui avait changé notre regard sur la littérature. Peut-être sur la vie. Le Labyrinthe de l’inhumain : ça s’intitulait comme ça, et nous allions à ses pages comme les lamantins vont boire à la source.

À l’origine, il y avait une prophétie et il y avait un Roi ; et la prophétie dit au Roi que la terre lui donnerait le pouvoir absolu mais réclamerait, en échange, les cendres des vieillards, ce que le Roi

accepta ; il se mit aussitôt à brûler les aînés de son royaume, avant de disperser leurs restes autour de son palais où, bientôt, poussa une forêt, une macabre forêt, qu’on appela le labyrinthe de l’inhumain.

 

II
Comment nous étions-nous rencontrés, ce livre et moi ? Par hasard, comme tout le monde. Mais je n’oublie pas ce que l’Araignée-mère m’a dit : un hasard n’est jamais qu’un destin qu’on ignore. Ma première lecture du Labyrinthe de l’inhumain remonte à une date très récente, un peu plus d’un mois. Dire qu’Elimane m’était tout à fait inconnu avant cette lecture serait pourtant faux : au lycée, déjà, je connaissais son nom. Il figurait dans le Précis des littératures nègres, une de ces increvables anthologies qui, depuis l’ère coloniale, servaient d’usuels de lettres aux écoliers d’Afrique francophone.

C’était en 2008, classe de première, dans un internat militaire situé au nord du Sénégal. La littérature commençait à m’attirer et je formais le rêve adolescent de devenir poète ; ambition tout à fait banale quand on découvrait les plus grands d’entre eux et qu’on vivait dans un pays que hantait toujours l’encombrant spectre de Senghor ; un pays, donc, où le poème demeurait l’une des plus fiables valeurs à la coterie des séductions. C’était l’époque où les filles se draguaient aux quatrains, mémorisés ou composés.

Je commençai par conséquent à me perdre dans les anthologies poétiques, les dictionnaires de synonymes, de mots rares, de rimes. J’en commis d’affreuses, qui ponctuaient de branlants hendécasyllabes pleins de « larmes blettes », de « ciels déhiscents », de « hyalines aurores ». Je pastichais, parodiais, plagiais. Je feuilletais avec frénésie mon Précis des littératures nègres. Et c’est là que, pour la première fois, à côté des classiques des lettres noires, entre Tchichellé Tchivéla et Tchicaya U Tam’si, je tombai sur le nom, inconnu, de T.C. Elimane. Le commentaire qui lui était consacré était si singulier dans l’anthologie que je m’attardai sur sa lecture. Ça disait (j’ai gardé mon manuel) :

T.C. Elimane est né au Sénégal. Il obtint une bourse d’études, vint à Paris et y publia, en 1938, un livre dont le destin a été frappé au coin de la singularité tragique, Le Labyrinthe de l’inhumain.

Et quel livre ! Le chef-d’œuvre d’un jeune nègre d’Afrique ! Du jamais vu en France ! En naquit une de ces querelles littéraires dont ce pays seul a le secret et le goût. Le Labyrinthe de l’inhumain compta autant de soutiens que de détracteurs. Mais alors que la rumeur promettait à l’auteur et à son livre de prestigieux prix, une ténébreuse affaire littéraire brisa leur envol. L’œuvre fut vouée aux gémonies ; quant au jeune auteur, il disparut de la scène littéraire.

La guerre éclata ensuite. Nul n’a plus eu de nouvelles de ce T.C. Elimane depuis la fin de l’année 1938. Son sort reste un mystère malgré d’intéressantes hypothèses (sur cette question on lira par exemple avec profit le bref récit de la journaliste B. Bollème, Qui était vraiment le Rimbaud nègre ? Odyssée d’un fantôme, Éditions de la Sonde, 1948). Éclaboussé par la polémique, l’éditeur retira le livre des ventes et détruisit tous ses stocks. Le Labyrinthe de l’inhumain ne fut plus jamais réédité. L’ouvrage est aujourd’hui introuvable.

Redisons-le : cet auteur précoce avait du talent. Peut-être du génie. Il est regrettable qu’il l’ait dédié à la peinture du désespoir : son livre, trop pessimiste, alimentait la vision coloniale d’une Afrique de ténèbres, violente et barbare. Un continent qui avait déjà tant souffert, qui souffrait et souffrirait encore, était en droit d’attendre de ses écrivains qu’ils donnassent de lui une image plus positive.

Ces lignes me jetèrent aussitôt sur la piste de poussière d’Elimane, ou plutôt, sur la piste de son fantôme. Je passai les semaines suivantes à essayer d’en savoir plus sur son destin, mais Internet ne m’apprit rien que le manuel ne m’eût déjà dit. Il n’existait aucune photo d’Elimane. Les rares sites qui l’évoquaient le faisaient de manière si allusive que je compris bientôt qu’ils n’en savaient pas plus que moi. Tous ou presque parlaient d’un « auteur africain honteux de l’entre-deux-guerres » sans dire en quoi, précisément, consistait sa honte. Je ne parvins pas non plus à être mieux renseigné sur l’œuvre. Je ne trouvai aucun témoignage qui l’abordât dans le fond ; aucune étude ou thèse qui lui fût consacrée.

J’en parlai à un ami de mon père, qui enseignait la littérature africaine à l’université. Il me dit que l’éphémère vie d’Elimane dans les lettres françaises (il insista bien sur « françaises ») n’avait pas permis la découverte de son œuvre au Sénégal. « C’est l’œuvre d’un dieu eunuque. On a parfois parlé du Labyrinthe de l’inhumain comme d’un livre sacré. La vérité est qu’il n’a engendré aucune religion. Plus personne ne croit à ce livre. Personne n’y a peut-être jamais cru. »

Ma situation dans cet internat militaire perdu en brousse limitait mes recherches. Je les arrêtai et me résignai à cette vérité simple et cruelle : Elimane avait été effacé de la mémoire littéraire, mais aussi, semblait-il, de toutes les mémoires humaines, y compris celles de ses compatriotes (mais il est  bien connu que ce sont les compatriotes qui vous oublient toujours les premiers). Le Labyrinthe de l’inhumain appartenait à l’autre histoire de la littérature (qui est peut-être la vraie histoire de la littérature) : celle des livres perdus dans un couloir du temps, pas même maudits, mais simplement oubliés, et dont les cadavres, les ossements, les solitudes jonchent le sol de prisons sans geôliers, balisent d’infinies et silencieuses pistes gelées.

Je me détachai de cette triste histoire et retournai écrire des poèmes d’amour avec mes vers bancals.

Tout compte fait, ma seule découverte majeure fut, sur un obscur forum du web, la longue première phrase du Labyrinthe de l’inhumain, comme si elle était l’unique rescapée de son anéantissement soixante-dix ans plus tôt : À l’origine, il y avait une prophétie et il y avait un Roi ; et la prophétie dit au Roi que la terre lui donnerait le pouvoir absolu mais réclamerait, en échange, les cendres des vieillards, etc.

 

III
Voici maintenant comment Le Labyrinthe de l’inhumain revint dans ma vie.

Après ma première rencontre avec lui au lycée, un temps passa sans que j’aie de nouveau affaire à Elimane. Il m’arrivait bien sûr de repenser à lui, mais de loin en loin et, toujours, avec un peu de tristesse, comme on se souvient d’histoires inachevées ou inachevables – un vieil ami perdu, un manuscrit détruit dans un incendie, un amour auquel on avait renoncé par crainte d’être enfin heureux. J’obtins le bac, quittai le Sénégal et vins poursuivre mes études à Paris.

Là, je rouvris brièvement le dossier Elimane, sans succès : le livre, même chez les bouquinistes dont on m’avait vanté le fonds, demeura introuvable. Quant à l’opuscule de B. Bollème, Qui était vraiment le Rimbaud nègre ?, on m’apprit qu’il n’était plus réédité depuis le milieu des années 1970. Mes études et ma vie d’immigré m’éloignèrent bientôt du Labyrinthe de l’inhumain, livre-fantôme dont l’auteur semblait n’avoir été qu’un craquement d’allumette dans la profonde nuit littéraire. Peu à peu, ainsi, je les oubliai.

Mon cursus universitaire en France me mena vers une thèse de littérature que je vécus assez vite comme un exil de l’éden de l’écrivain. Je devins un doctorant fainéant, bientôt détourné de la noble voie académique par ce qui n’était plus une tentation passagère mais un désir aussi prétentieux que certain : devenir romancier. On m’avertissait : peut-être ne réussiras-tu jamais en littérature ; peut-être finiras-tu aigri ! déçu ! marginalisé ! raté ! Oui, possible, disais-je. L’increvable « on » insistait : tu pourrais finir suicidé ! Oui, peut-être ; mais la vie, rajoutais-je, n’est rien d’autre que le trait d’union du mot peut-être. Je tente de marcher sur ce mince tiret. Tant pis s’il cède sous mon poids : je verrai alors ce qui vit ou est crevé en dessous. Et puis je suggérais à « on » d’aller se faire mettre. Je lui disais : en littérature on ne réussit jamais, alors prends le train de la réussite et plante-le-toi où tu pourras.

J’écrivis un petit roman, Anatomie du vide, que je publiai chez un éditeur plutôt confidentiel. Le livre fit un four (soixante-dix-neuf exemplaires écoulés les deux premiers mois, ceux que j’avais achetés de ma poche inclus). Mille cent quatre-vingt-deux personnes avaient pourtant liké le post que j’avais publié sur Facebook pour annoncer la parution imminente de mon livre. Neuf cent dix-neuf avaient commenté. « Félicitations ! », « Fier ! », « Proud of you ! », « Congrats bro ! », « Bravo ! », « Ça m’inspire ! » (et moi j’expire), « Merci, frère, tu fais notre fierté », « Hâte de le lire In Sha Allah ! », « Il sort quand ? » (j’avais pourtant indiqué la date de sortie dans le post), « Comment se le procurer ? » (c’était aussi dans le post), « Il coûte combien ? » (idem), « Titre intéressant ! », « Tu es un exemple pour toute notre jeunesse ! », « Ça parle de quoi ? » (cette question incarne le Mal en littérature), « On peut le commander ? », « Dispo en PDF ? », etc. Soixante-dix-neuf exemplaires.

Il m’avait fallu attendre quatre ou cinq mois après sa publication pour qu’on le tirât du Purgatoire de l’anonymat. Un journaliste influent, spécialiste des littératures dites francophones, l’avait chroniqué en mille deux cents caractères espaces comprises dans Le Monde (Afrique). Il émettait quelques réserves sur mon style, mais sa dernière phrase m’avait accolé la locution redoutable, voire dangereuse, diabolique même, de « promesse à suivre de la littérature africaine francophone ». J’avais certes échappé à la terrible et mortelle « étoile montante », mais sa louange n’en demeurait pas moins assassine. Elle suffit, par conséquent, à me valoir une certaine attention dans le milieu littéraire de la diaspora africaine de Paris – le Ghetto, comme l’appelaient avec affection certaines langues de pute, dont la mienne. À compter de cet instant, même ceux qui ne m’avaient pas lu et ne me liraient sans doute jamais savaient, grâce à l’entrefilet du Monde Afrique, que j’étais l’énième nouveau jeune écrivain qui arrivait, dégoulinant de promesses. Je devins, dans les festivals, rencontres, salons et foires littéraires où l’on m’invitait, le préposé naturel à ces inusables tables rondes intitulées « nouvelles voix » ou « nouvelle garde », ou « nouvelles plumes » ou je ne sais quoi d’autre de prétendument neuf mais qui, en réalité, semblait déjà si vieux et fatigué en littérature. Ce petit écho parvint chez moi, au Sénégal, et l’on commença à s’intéresser à moi puisque Paris l’avait fait, ce qui tenait lieu d’imprimatur. Anatomie du vide fut commenté à compter de ce moment (commenté ne signifiant pas : lu).

Malgré tout cela, le roman m’avait laissé insatisfait, peut-être malheureux. J’eus bientôt honte d’Anatomie du vide – que j’avais écrit pour des raisons que je détaillerai plus tard – et, comme pour m’en purger ou l’ensevelir, commençai à rêver d’un autre grand roman, ambitieux et décisif. Ne restait qu’à l’écrire.

 

IV
C’était donc cela, écrire mon magnum opus, que je tentais de faire depuis un mois quand, une nuit de juillet, incapable de trouver la première phrase, je m’enfuis dans la rue parisienne. J’y déambulais, à l’affût du miracle. Il se présenta à moi derrière la vitrine d’un bar, quand j’y reconnus Marème Siga D., une écrivaine sénégalaise d’une soixantaine d’années, que le scandale de chacun de ses livres avait transformée, pour certains, en pythonisse malfaisante, en goule, ou carrément en succube. Moi, je la voyais comme un ange ; l’ange noir de la littérature sénégalaise, sans qui cette dernière serait un mortel cloaque d’ennui où barbotent, semblables à des étrons mous, ces livres qu’ouvrent fatalement des descriptions d’un soleil éternel « dardant ses rayons à travers les feuillages », ou des vues sur ce visage romanesque universel dont les pommettes sont « saillantes », le nez « aquilin » (ou « épaté »), le front « bombé » ou « proéminent ». Siga D. sauvait la récente production littéraire sénégalaise de l’embaumement pestilentiel des clichés et des phrases exsangues, dévitalisées comme de vieilles dents pourries. Elle avait quitté le Sénégal pour écrire d’ailleurs une œuvre dont la seule obscénité était d’être radicalement honnête. Cela lui avait valu un certain culte – et quelques procès auxquels elle se rendait toujours sans avocat. Elle les perdait souvent ; mais ce que j’ai à dire, affirmait-elle, se trouve là, dans ma vie, alors je continuerai de l’écrire et d’emmerder vos attaques minables.

Je reconnus Siga D., donc. J’entrai dans le bar et m’assis non loin d’elle. Hormis nous, il y avait trois ou quatre clients disséminés dans la salle. Le reste cherchait un peu d’air en terrasse. Siga D. était seule à sa table, immobile. On aurait dit une lionne qui guette une proie, tapie dans les hautes herbes, déchiquetant la steppe avec de grands yeux jaunes. La froideur apparente de son attitude jurait avec le feu de son œuvre dont le souvenir – pages somptueuses et péléennes, pages de silex et de diamant – me fit douter, un temps, que ce fût cette femme, si impassible, qui les avait écrites.

À ce moment précis, Siga D. agita le bras pour relever la manche de son grand-boubou. Par le bâillement de l’habit alors, quelques secondes, j’entraperçus ses seins. Ils se profilaient comme au bout d’un tunnel ou d’un couloir d’attente, le couloir d’attente du désir. Siga D. avait écrit à leur sujet des paragraphes mémorables, des blasons dignes des plus torrides anthologies de textes érotiques. J’étais donc devant une poitrine passée à la postérité littéraire. De nombreux lecteurs l’avaient vue par l’esprit et, sur ses rondeurs, beaucoup parmi eux avaient érigé de solides fantasmes. Je réactivai les miens. Le bras retomba et renvoya la poitrine à son secret.

Je pris mon courage à une main, l’autre vida mon verre d’un trait, puis j’abordai Siga D. Je me présentai, Diégane Latyr Faye, je dis mon amour pour son œuvre, mon émotion de la voir, ma fascination pour sa personnalité, mon impatience de lire son prochain livre, bref, le potage d’éloges convenus que ses admirateurs devaient lui servir à longueur de rencontres ; puis, comme son visage afficha la politesse agacée des gens qui veulent congédier un importun sans avoir à le lui dire, je jouai mon va-tout et lui parlai de sa poitrine, que je venais de voir et qu’il m’aurait plu de revoir.

Elle plissa les yeux de surprise, une faille s’ouvrit, je m’y engouffrai : Cette poitrine m’a tant fait rêver, Madame Siga. – Ce que tu as entrevu d’elle te plaît ? dit-elle calmement. – Oui, ça me plaît beaucoup et je veux plus. – Plus ? – Plus. – Pourquoi ? – Parce que je bande. – Sérieusement, Diégane Latyr Faye ? Il ne t’en faut pas beaucoup, jeune homme ! – Oui, je sais, Madame Siga, votre poitrine me hante depuis si longtemps, si vous saviez. – Cesse de me vouvoyer, cesse de m’appeler Madame Siga, c’est ridicule, et cesse aussi de bander, dégonfle-moi-ça, mënn na la jurr, je pourrais être ta mère, Diégane. – Kone nampal ma, alors fais-moi téter comme une mère, répliquai-je, comme au temps de l’adolescence, quand des filles rejetaient mes avances (ou ne comprenaient rien à mes hendécasyllabes), estimant, puisqu’elles avaient quatre ou cinq années de plus que moi, qu’elles auraient pu m’enfanter.

Siga D. m’avait regardé un temps et, pour la première fois, avait souri.

– Je vois que Monsieur a de la répartie. Je vois que Monsieur a de la bouche. Tu veux téter ? Très bien. Suis-moi. Mon hôtel est à quelques minutes. In Sha Allah Monsieur va téter.

Elle s’apprêta à se lever avant de s’interrompre : À moins que tu ne préfères que je te nampal ici et maintenant ?

Elle concrétisa la proposition et tira presque aussitôt, bas sur sa gorge, le col de l’ample boubou ; et alors un sein lourd, le gauche, jaillit du corsage défait. Tu veux ? dit Siga D. Voilà la chose. La grande médaille de l’aréole éclata dans sa nuance brune, île au milieu d’un océan d’abondance aux teintes plus claires. Siga D. me regardait, la tête inclinée vers sa droite, impassible et comme indifférente à tout le reste. Bien qu’elle eût pu jouer d’effets crève-l’œil et un peu vulgaires, cette obscène volupté s’exhibait au contraire avec une force retenue, à laquelle je trouvai même bientôt de l’élégance. Alors ? Tu veux ou tu veux pas ? Elle se prit le sein. Elle le pétrit avec lenteur. Après quelques secondes, je dis que je préférerais téter dans l’intimité de l’hôtel. Dommage, répondit-elle avec une inquiétante douceur, et elle rangea la mamelle avant de se lever. Des arômes de myrrhe et de cinname emplissaient l’air. Je payai. Je la suivis.

 

V
Nous arrivâmes à l’hôtel où elle logeait pendant les quelques jours qu’elle passait à Paris pour assister à un colloque consacré à son œuvre. Mais c’est ma dernière nuit ici, m’avait-elle dit en appelant l’ascenseur. Je retourne dès demain chez moi, à Amsterdam. Alors c’est ce soir ou jamais, Diégane Latyr Faye.

Elle entra dans l’ascenseur, un terrible sourire aux lèvres. Notre montée vers le treizième étage fut une douloureuse chute dans ma déconfiture. Le corps de Siga D. avait tout connu, fait, goûté : que pouvais-je lui apporter ? Où l’emmener ? Qu’imaginer ? À quoi jouer ? Ces philosophes qui vantent les vertus inépuisables de l’inventivité érotique n’ont jamais eu affaire à Siga D., dont la seule présence effaçait mon historique d’amant. Qu’entreprendre ? Déjà le quatrième étage. Elle ne sentira rien, elle ne te sentira même pas entrer, ton corps se liquéfiera contre le sien, il coulera et sera absorbé par les draps, le matelas. Septième. En elle, tu ne vas pas seulement te noyer : tu vas disparaître, te désintégrer, te désagréger, elle va t’a.to.mi.ser, et tu dériveras dans le clinamen des matérialistes antiques, celui de Leucippe, de Démocrite d’Abdère (qui n’eut d’égal sur le plan philosophique qu’Empédocle), sans oublier Lucrèce, le noble commentateur d’Épicure le Jouisseur béni dans le De rerum natura. Dixième. L’ennui, le mortel ennui, voilà ce que tu lui promets.

Il faisait chaud, je transpirais de froid et Siga D. pouvait m’envoyer au vent d’une chiquenaude, d’un souffle, comme un fragile épillet. Je pensai, pour me redonner de la vigueur, à la rabelaisienne tétée à venir, à la poitrine littéraire. Mais cette image, au lieu de m’aider, me plongea dans une plus grande faiblesse : mes mains m’apparurent ridiculement inoffensives et petites devant les seins de l’écrivaine, de fichues mains incapables de désir, des moignons. Quant à ma langue, je ne songeais même pas à l’utiliser : les mamelons poétiques la plombaient déjà. J’étais foutu.

Treizième étage. La porte de l’ascenseur s’ouvrit, Siga D. sortit sans me regarder, tourna à gauche et, pendant quelques secondes, je n’entendis plus ses pas, qu’absorbait l’épaisse moquette du couloir ; puis il y eut le bruit d’un verrou qui s’ouvrait au contact d’une carte magnétique, avant que ne revienne le silence. J’étais resté dans la cabine de l’ascenseur, où je lâchai enfin les gaz que je retenais depuis le rez-de-chaussée au nom de la dignité. J’hésitai à fuir. Ce n’eût même pas été une fuite, puisque nous savions tous deux que j’avais déjà perdu avant même d’avoir livré bataille. Ce n’eût été, si j’étais parti, que l’issue triste mais prévisible de ma débâcle, le couronnement de ma défaite annoncée. L’ascenseur fut appelé à l’accueil. Les portes commencèrent à se fermer. Je les retins in extremis et sortis, moins mû par le courage que par l’obscur désir de subir une complète déroute.

J’avançai donc dans le couloir. Une porte était restée ouverte. De son entrebâillement, invitation ou alerte, s’échappait les mêmes effluves de myrrhe et de cinamme. Je ne la poussai pas, comme s’il s’était agi de l’entrée des Enfers. Je me tins là, bête et immobile. La lumière du couloir finit par s’éteindre. Je fis un pas en avant ; elle se ralluma ; je franchis le seuil. Une pièce aux tons pastel m’accueillit, luxueuse et impersonnelle. Par une grande baie vitrée qui ouvrait sur un balcon, j’aperçus un instant Paris scintiller. Un bruit d’eau : Siga D. prenait sa douche. Je respirai : un peu de répit avant l’heure de vérité.

La taille du lit, invraisemblablement grand, me frappa cependant moins que le kitsch du tableau qui plastronnait au-dessus. Aucun artiste ne devrait survivre après avoir si superficiellement embelli, c’est-à-dire défiguré le monde, pensai-je. Puis je détournai les yeux, m’affalai sur le gigantesque lit et envoyai mes pensées se noyer au plafond. Devant moi, se jouèrent plusieurs scénarios possibles quant à la suite des événements. Tous se terminaient de la même manière : j’enjambais la balustrade du balcon et sautais dans le vide, sous le rire impitoyable de Siga D. qui n’avait rien senti. Elle sortit de la douche au bout d’un quart d’heure. Une serviette blanche, qui lui arrivait aux cuisses, était nouée autour de sa poitrine ; une autre ceignait sa tête comme le turban d’une sultane.

– Ah, tu es encore là, toi.

Je ne sus, au ton de sa voix, si c’était une constatation froide, une découverte surprise, une remarque d’une dévastatrice ironie, ou même une question. Chacune de ces options pouvait recouvrir de terribles sous-entendus. Je ne répondis rien. Elle sourit. Je la regardai faire des allers-retours entre la chambre et la salle de bains. Siga D. avait bien le corps d’une femme mûre qui n’avait jamais reculé ni devant le plaisir ni devant la souffrance. C’était une beauté emmêlée de douleur ; un corps impudique, éprouvé, réprouvé ; un corps sans rudesse, mais que la rudesse du monde n’effrayait pas. Il suffisait de le voir vraiment pour le connaître. Je regardais Siga D. et je savais la vérité : ce n’était pas un être humain que j’avais devant moi, c’était une araignée, l’Araignée-mère, dont l’immense ouvrage croisait des milliards de fils de soie, mais aussi d’acier et peut-être de sang, et moi j’étais une mouche empêtrée dans cette toile, une grosse mouche fascinée et verdâtre, prise dans Siga D., dans le lacis et la densité de ses vies.

Il s’écoula ces longues minutes au cours desquelles, après leur douche, certaines femmes font mille choses qui semblent de la plus haute importance, sans qu’on sache exactement quoi. Elle finit par s’asseoir sur un fauteuil devant moi, toujours couverte de sa seule serviette. Celle-ci remonta, je vis le haut de ses cuisses, puis ses hanches et, enfin, le tertre du pubis. Je ne cherchai pas à détourner le regard et fixai un instant sa toison. Je cherchais son Œil. Elle croisa les jambes et le souvenir de Sharon Stone pâlit tout d’un coup dans ma mémoire.

– Je parie que tu es écrivain. Ou apprenti écrivain. Ne t’étonne pas : j’ai appris à reconnaître les gens de ton espèce au premier coup d’œil. Ils regardent les choses comme s’il y avait derrière chacune d’elles un profond secret. Ils voient un sexe de femme et le contemplent comme s’il renfermait la clef de leur mystère. Ils esthétisent. Mais une chatte n’est qu’une chatte. Il n’y a pas à baver votre lyrisme ou votre mystique en y noyant vos yeux. On ne peut pas vivre l’instant et l’écrire en même temps.

– Bien sûr que si. On peut. C’est ça, vivre en écrivain. Faire de tout moment de la vie un moment d’écriture. Tout voir avec les yeux d’un écrivain et…

– Voilà ton erreur. Voilà l’erreur de tous les types comme toi. Vous croyez que la littérature corrige la vie. Ou la complète. Ou la remplace. C’est faux. Les écrivains, et j’en ai connu beaucoup, ont toujours été parmi les plus médiocres amants qu’il m’ait été donné de rencontrer. Tu sais pourquoi ? Quand ils font l’amour, ils pensent déjà à la scène que cette expérience deviendra. Chacune de leurs caresses est gâchée par ce que leur imagination en fait ou en fera, chacun de leurs coups de reins, affaibli par une phrase. Lorsque je leur parle pendant l’amour, j’entends presque leurs « murmura-t-elle ». Ils vivent dans des chapitres. Un tiret de dialogue précède leurs paroles. Als het erop aan komt – c’est du néerlandais, ça veut dire « en fin de compte » –, les écrivains comme toi sont pris dans leurs fictions. Vous êtes des narrateurs permanents. C’est la vie qui compte. L’œuvre ne vient qu’après. Les deux ne se confondent pas. Jamais.

Intéressante et discutable théorie que je n’écoutais plus. La serviette de Siga D. était maintenant presque défaite. Elle avait décroisé les jambes. Son drap de bain ouvert me révélait presque tout son corps : son ventre, sa taille, toutes les inscriptions sur sa peau… Seuls ses seins demeuraient cachés par deux ultimes bouts de serviette. Quant à l’Œil, je le voyais désormais nettement, et il était hors de question que le mien cillât le premier.

– Voilà : tu penses à des phrases en cet instant même. Mauvais signe. Si tu veux écrire un bon roman, oublie-le pour le moment. Tu veux me baiser, non ? Oui, tu le veux. Je suis là. Ne pense qu’à ça. À moi.

Elle se leva du fauteuil, s’approcha, pencha son visage sur le mien. Sa serviette se défit totalement ; la poitrine apparut ; elle la plaqua contre la mienne.

– Sinon, dégage d’ici et va écrire un autre petit roman de merde.

Je trouvai cette provocation un peu puérile et renversai Siga D. sur le lit. L’expression que révéla son visage, de triomphe, volupté, défi, m’emplit d’un furieux désir. Je commençai d’embrasser ses tétons. Je m’appliquai et lui arrachai des soupirs ou, plus justement, des proto-soupirs. C’est du moins ce que je me plus à croire. Réels ou rêvés, ils me galvanisèrent. J’étais proche du centre de la toile, moi la mouche, proche du centre létal et obscur de la demeure de l’Araignée-mère. Je voulus glisser vers l’Œil. Elle me retint alors et me fit rouler sur le côté tel un enfant, avec une humiliante facilité, dans un éclat de rire ; puis elle se leva et commença à se rhabiller.

Traversé par le souffle d’une violente colère, je voulus revenir à la charge. Mais la conscience du ridicule tableau que je devais offrir à ce moment me retint. Je la fermai et demeurai coi. Siga D. se mit alors à chanter en sérère avec lenteur. Je m’allongeai pour l’écouter et, peu à peu, la chambre, qui n’avait jusqu’alors rien exprimé qu’un confort glacial, devint vivante et triste et peuplée de souvenirs. La chanson parlait d’un vieux pêcheur qui préparait son embarcation pour aller défier une déesse-poisson.

Je fermai les yeux. Siga D. finit de se vêtir en fredonnant le dernier couplet. La barque s’éloignait sur l’océan calme et le pêcheur scrutait l’horizon avec des yeux durs et brillants, prêt à affronter la fabuleuse déesse. Il ne se retourna pas vers le rivage, où sa femme et ses enfants le regardaient. À la toute fin, Sukk lé joot Kata maag, Roog soom a yooniin, Sa pirogue passa derrière l’océan et Dieu fut sa seule compagnie. À l’instant où Siga D. se tut, une térébrante tristesse imprégna toute la chambre.

Elle dura quelques secondes, et j’en sentais presque le poids et l’odeur quand Siga D. m’invita à m’asseoir au balcon, où nous nous trouverions mieux. Elle avait rapporté d’Amsterdam une excellente herbe, dont elle garnit elle-même, avec l’indolente agilité de l’habitude, un gros joint, assez intimidant, je n’en avais jamais vu de semblable, et nous le fumâmes en discutant de choses graves et légères, des mille masques de la vie, de la tristesse au cœur de toute beauté, un joint vraiment énorme et une herbe de qualité. Je lui demandai si elle connaissait la suite de l’histoire du pêcheur et de la déesse fabuleuse.

– Non, Diégane. Je ne crois pas qu’il y ait une suite. C’est une de mes belles-mères, Ta Dib, qui me la chantait dans mon enfance. Elle l’a toujours interprétée comme ça.

Siga D. avait marqué une petite pause, puis elle dit qu’une suite n’était pas nécessaire, car chacun de nous, als het erop aan komt, connaissait la fin de cette histoire, qui ne pouvait se terminer que d’une seule manière. J’étais d’accord avec elle, il n’y avait qu’une fin possible. Le brasillement du joint s’éteignit à ce moment-là entre mes doigts. Je m’étais rarement senti, de toute ma vie, aussi détendu. J’avais levé les yeux vers le ciel, un ciel sans étoiles, que voilait quelque chose – pas la procession des nuages, non, mais une autre étendue, démesurée et profonde, qui ressemblait à l’ombre d’une gigantesque créature survolant la Terre.

– C’est Dieu, avais-je dit. Je m’étais tu un moment avant de poursuivre, d’une voix tranquille et basse (je crois n’avoir jamais plus éprouvé la sensation inédite et injustifiable que j’avais ressentie alors, la sensation de toucher la Vérité du doigt) : C’est Dieu. Il est tout près ce soir, je pense même qu’Il n’a pas été aussi proche de nous depuis longtemps. Mais Il sait. Il sait que venir L’anéantirait pour de bon. Il n’est pas encore assez armé pour faire face à Son plus grand cauchemar : nous, les Hommes.

– Tu fais donc partie de ceux que la consommation d’herbe transforme en métaphysiciens théologiens, murmura Siga D.

Après un nouveau silence elle dit : Attends. Elle rentra alors dans la chambre, fouilla dans son sac, puis revint avec un livre en main. Elle se rassit, ouvrit l’ouvrage au hasard et dit : on ne peut pas finir cette soirée sans lire un peu de littérature, sans sacrifier quelques pages au dieu des poètes, puis elle commença à lire : trois pages suffirent à faire de moi un grand frisson.

– Je sais. C’est meilleur qu’un joint, dit-elle en refermant le livre.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Le Labyrinthe de l’inhumain.

– Impossible.

– Pardon ?

– Impossible. Le Labyrinthe de l’inhumain est un mythe. T.C. Elimane est un dieu eunuque.

– Tu connais Elimane ?

– Je le connais. J’avais le Précis des littératures nègres. J’ai cherché ce livre pendant… Je…

– Tu connais l’histoire de ce livre ?

– Le Précis disait que…

– Oublie le Précis. Tu as cherché toi-même ? Oui, tu as dû essayer. Mais tu n’as pas trouvé. Évidemment. Personne ne peut trouver. Moi j’ai failli trouver. Je m’en suis rapprochée. Mais la route est tortueuse. Longue. Parfois mortelle. On cherche T.C. Elimane, et un précipice silencieux s’ouvre soudain sous nos pieds comme un ciel à l’envers. Comme une gueule sans fond. Devant moi aussi ce gouffre s’est ouvert. J’ai basculé. La chute a eu lieu… la chute…

– Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

– … et je l’ai vécue. La vie a pris des directions inattendues, mon fil s’est perdu dans les sables du temps et je n’ai plus eu le courage de partir à sa recherche.

– Retrouver qui ? Quoi ? Et d’abord, comment t’es-tu procuré ce livre ? Qu’est-ce qui prouve que c’est bien Le Labyrinthe de l’inhumain ?

– … je n’ai jamais raconté ce que j’ai vécu ou failli vivre avec lui. Je sens que c’est le point aveugle de ma vie, son angle mort…

– Tu as trop fumé.

– … mais aussi son angle le plus vivant, son point lucide… et si je parviens à retrouver le fil de cette histoire, je serai allée plus loin que je n’ai jamais été dans le pays étranger qui est en moi et qu’il habite…

– Tu délires sévère.

– … et je serai descendue au cœur de ce que je dois réellement écrire : mon livre sur Elimane. Mais pour l’instant, je ne suis pas prête. Quant aux circonstances dans lesquelles j’ai eu ce livre… Ce n’est pas une histoire que je peux te raconter, Diégane Faye. Pas aujourd’hui en tout cas. Pas encore.

Siga D. s’était tue et avait tourné la tête vers la ville, mais il me paraissait évident qu’elle ne voyait aucune des lueurs qui saillaient çà et là, comme une joaillerie précieuse, sur le corps de Paris. C’était vers elle-même, vers les lueurs ou les crépuscules de son passé, que son regard était dirigé. Je ne cherchai pas à la tirer de la mélancolie du souvenir. Au contraire, je la laissai s’y enfoncer, tentant de mesurer, dans les ombres de ses yeux, la profondeur de sa coulée dans la mémoire. L’Araignée, alors même qu’elle s’éloignait dans le temps, me parut plus présente, plus proche, plus réelle. Sur le rouet du passé, elle filait en silence des motifs inconnus, complexes et beaux des blessures qu’ils semblaient rouvrir. Je me sentis soudain comme emporté par sa mémoire, ses pensées ; elles irradiaient, si intenses qu’elles paraissaient jaillir de son enveloppe physique et transpercer, ravir toute présence alentour. Je compris, après quelques secondes passées sous cette pesanteur (une pesanteur chaotique et irrésistible, invisible mais palpable : la pesanteur d’une pensée concentrée, et dont on essayait d’extraire un sens, peut-être une vérité), je compris que j’assistais à un spectacle dont la scène m’avait jusqu’alors semblé ne devoir jamais être qu’intérieure, reléguée au secret de la conscience, réservée à une expérience mystique, possible seulement dans un tableau symboliste ou un cauchemar : je voyais une introspection. Une âme autre invitait la mienne en elle, tournait son regard vers ses profondeurs, et s’apprêtait à se juger impitoyablement. C’était une autopsie dont le légiste était aussi le cadavre ; et le seul témoin de cette vision, de cette sensation qu’on aurait pu qualifier de belle ou d’horrible, de belle et d’horrible, c’était moi.

– C’est un fantôme, dit soudain Siga D., et dans sa voix je perçus celles de toutes les Siga D. qu’elle avait croisées dans son souvenir. On ne rencontre pas Elimane. Il vous apparaît. Il vous traverse. Il vous glace les os et vous brûle la peau. C’est une illusion vivante. J’ai senti son souffle sur ma nuque, son souffle surgi d’entre les morts.

À mon tour, alors, je regardai simplement la ville assoupie et, la contemplant, songeai que cette nuit ressemblait tout de même à un putain de rêve. Je me dis que je devais me tenir prêt à me réveiller à tout moment sur le canapé déglingué de l’appartement que je partageais avec Stanislas. C’était plus probable que d’être là, debout au balcon d’un hôtel de luxe, en compagnie d’une grande romancière qui possédait Le Labyrinthe de l’inhumain.

– Tiens, dit Siga D.

Elle me tendait le livre. Je réprimai un mouvement de peur.

– Lis-le, puis viens me voir à Amsterdam. Prends-en soin. Je ne sais pas pourquoi je te fais ce cadeau, Diégane Latyr Faye. Je te connais à peine, et pourtant je te donne ce que je possède sans doute de plus précieux. Peut-être devons-nous le partager. Notre rencontre est insolite, elle est passée par de curieux chemins de traverse, mais elle tend vers ça : ce livre. C’est peut-être un hasard. C’est peut-être le destin. Mais les deux ne s’opposent pas nécessairement. Le hasard n’est qu’un destin qu’on ignore, un destin écrit à l’encre invisible. Une personne m’a dit ça un jour. Elle n’avait peut-être pas tort. Je vois dans notre rencontre une manifestation de la vie. Et c’est toujours elle qu’il faut suivre : la vie et ses imprévisibles voies. Elles tendent toutes vers le même endroit, notre destination à tous, mais empruntent, pour y aller, des itinéraires qui peuvent être beaux ou terribles, pavés des fleurs ou d’ossements, des chemins nocturnes qu’on parcourt souvent seul, mais où nous avons l’occasion de mettre notre âme à l’épreuve. Et puis… il est si rare de rencontrer quelqu’un à qui ce livre dise quelque chose. Prends-en soin. J’attendrai ta visite à Amsterdam, écris-moi quand tu te seras décidé, que je m’organise pour t’accueillir. Je te laisse mes coordonnées sur le rabat. Comme ça. Voilà. Tiens.

Je me dis alors : le réveil va intervenir maintenant, quand tu toucheras le livre. Je tendis donc la main, prêt à ouvrir les yeux sur le décor de mon salon. Mais la scène continua : je tenais Le Labyrinthe de l’inhumain. Il avait la sobriété d’un autre temps : sur un fond blanc, figuraient, de haut en bas, le nom de l’auteur, le titre, l’éditeur (Gemini), encadrés par un liséré bleu anthracite. Au dos, je lus deux phrases : T.C. Elimane est né dans la colonie du Sénégal. Le Labyrinthe de l’inhumain est son premier livre, le premier chef-d’œuvre authentique d’un nègre d’Afrique noire qui affronte et dit librement la folie et la beauté de son continent.

Je tenais le livre entre mes mains. J’avais déjà rêvé de cet instant et m’attendais qu’il se produisît autre chose ; mais il n’arriva rien et, lorsque je relevai la tête, Siga D. me regardait.

– Va, va lire. Tu en as pour longtemps. Je t’envie. Tu vas découvrir ce livre. Mais je te plains aussi.

Elle ne cacha pas l’ombre triste qui passa alors dans ses yeux. Je ne lui demandai pas le sens de ses dernières paroles et glissai Le Labyrinthe de l’inhumain dans la poche arrière de mon jean après un timide merci. Siga D. dit qu’elle ne savait pas s’il fallait la remercier ou la maudire. Je lui rétorquai qu’elle en faisait peut-être un peu trop dans la dramatisation. Elle me baisa la joue et dit : Tu verras bien.

La grosse mouche sortit ainsi de la toile. Chez moi, je trouvai un épais silence que craquelait toutefois un souffle pugnace et conquérant : Stanislas, mon colocataire, ronflait. Il était traducteur du polonais et travaillait depuis quelques mois à donner une nouvelle version de Ferdydurke, le grand roman de son illustrissime compatriote Witold Gombrowicz.

Je gagnai ma chambre avec le fond d’une bouteille et lançai sur mon téléphone une sélection personnelle de morceaux de Super Diamono, mon groupe préféré. Je tâtai le livre dans ma poche, le sortis, l’examinai un instant. Je ne pouvais affirmer n’avoir pas cru à son existence : il y eut des nuits où je lui avais appartenu corps et âme, et des nuits où je le récitai d’une traite sans l’avoir jamais vu ; mais il y en eut aussi beaucoup d’autres où son existence se réduisait à moins qu’un mythe : à sa seule projection, à sa fragile espérance. Saloperie de Labyrinthe ! Mais voilà : l’objet d’obsessions que je croyais puériles et mortes à jamais resurgissait des décombres en sang de mes rêves.

Le Super Diamono jouait et la voix d’obsidienne en fusion d’Omar Pène cinglait vers le jour sur la calme mer nocturne. Dans son sillage, tranquille et splendide, glissait Mujjé, un memento mori en forme de joyau unique, forgé dans la lave de douze minutes de jazz. Da ngay xalat ñun fu ñuy mujjé, disait-il, souviens-toi de notre fin, pense à la grande solitude, songe à la promesse du crépuscule, qui sera tenue pour tous. Rappel aussi redoutable qu’essentiel, aussi vieux que le temps, mais dont je crus mesurer la vertigineuse gravité pour la première fois de ma vie. C’est donc livré à cet abîme ouvert par le Diamono et Pène que je commençai la lecture du Labyrinthe de l’inhumain.

Il faisait encore sombre même si l’écume du jour moussait déjà derrière le fil de l’horizon. Je lus ; la nuit expira sans un cri ; ensuite je relus et la bouteille se vida ; j’hésitai à en ouvrir une autre et finis par me raviser, et continuai à lire en écoutant les chansons du Diamono, jusqu’à ce que toutes les étoiles s’effacent dans le rai de lumière qui perforait ma fenêtre et que s’épuisent toutes les ombres et tous les silences blessés et le ronflement de Stanislas et la plus ancienne mélopée de cette triste terre et tout ce que je croyais connaître des hommes ; puis, alors que le jour était levé depuis un moment et que ma sélection musicale avait pris fin (mais le silence après Pène est le testament poétique de Pène), je m’endormis, prêt à retrouver dans mon sommeil la transfiguration hallucinée des événements de la nuit, à me réveiller dans un monde qui paraîtrait inaltéré au premier regard, mais où tout, sous la surface des choses, sous la peau du temps, aurait changé à jamais.

Tels furent, après ma soirée dans la toile de l’Araignée, mes premiers pas sur le cercle de solitude où glissaient Le Labyrinthe de l’inhumain et T.C. Elimane.

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BIO:

Mohamed Mbougar Sarr est un romancier sénégalais d'expression française, né à  Dakar ,en  1990.

Il devient lauréat du prix Stéphane Hessel pour sa nouvelle "La cale" (2014), est ensuite récompensé du Prix Ahmadou Kourouma au Salon du livre de Genève et du Grand Prix du Roman métis (Éditions Présence africaine, 2015) pour son premier roman "Terre ceinte" puis est élevé au rang de Chevalier de l’Ordre national du Mérite par le Président de la République du Sénégal.

Son second roman "Silence du chœur" (Éditions Présence africaine - 2017) est lui récompensé du Prix littérature monde au Festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo.

C'est en 2018 que paraît aux Éditions Philippe Rey son dernier roman "De purs hommes".

Un bref instant de splendeur

Un bref instant de splendeur

RÉSUMÉ:
Un bref instant de splendeur se présente sous la forme d'une lettre qu'un fils adresse à sa mère qui ne la lira jamais. Fille d'un soldat américain et d'une paysanne vietnamienne, elle est analphabète, parle à peine anglais et travaille dans un salon de manucure aux États-Unis. Elle est le pur produit d'une guerre oubliée. Son fils, dont la peau est trop claire pour un Vietnamien mais pas assez pour un Américain, entreprend de retracer leur histoire familiale : la schizophrénie de sa grand-mère traumatisée par les bombes ennemies au Vietnam, les poings durs de sa mère contre son corps d'enfant, son premier amour marqué d'un sceau funeste, sa découverte du désir, de son homosexualité et du pouvoir rédempteur de l'écriture.Ce premier roman, écrit dans une langue d'une beauté grandiose, explore avec une urgence et une grâce stupéfiantes les questions de race, de classe et de masculinité. Ocean Vuong signe une plongée dans les eaux troubles de la violence, du déracinement et de l'addiction, que la tendresse et la compassion viennent toujours adroitement contrebalancer. Un livre d'une justesse bouleversante sur la capacité des mots à panser les plaies ouvertes depuis des générations.

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I

Je recommence.

 

Chère Maman,

J’écris pour me rapprocher de toi – même si chaque mot sur la page m’éloigne davantage de là où tu es. J’écris pour revenir au jour où, sur cette aire de repos de Virginie, tu as fixé, horrifiée, le chevreuil empaillé suspendu au-dessus du distributeur de sodas à côté des toilettes, tandis que l’ombre de ses bois s’étendait sur ton visage. Dans la voiture, tu n’arrêtais pas de secouer la tête. « Je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Ils ne voient pas que c’est un cadavre ? Un cadavre, ça doit s’en aller, pas rester coincé comme ça pour toujours. »

Je repense aujourd’hui à ce chevreuil, à la façon dont tu as plongé ton regard dans ses yeux de verre noir et vu ton reflet, tout ton corps, déformé dans ce miroir sans vie. Et que ce n’était pas la mise en scène grotesque d’un animal décapité qui te bouleversait, mais cette mort sans fin incarnée par la taxidermie, une mort perpétuellement en train de mourir tandis que nous passons devant pour nous soulager.

J’écris parce qu’ils m’ont dit de ne jamais commencer une phrase par parce que. Mais je n’essayais pas de faire une phrase – j’essayais de me libérer. Parce que la liberté, paraît-il, n’est rien d’autre que la distance entre le chasseur et sa proie.

 

 

L’automne. Quelque part au-dessus du Michigan, une colonie de papillons monarques, qui compte plus de quinze mille individus, commence sa migration annuelle vers le sud. En l’espace de deux mois, de septembre à novembre, ils se déplaceront, un battement d’ailes à la fois, depuis le sud du Canada et les États-Unis jusqu’à certaines régions du centre du Mexique, où ils passeront l’hiver.

Ils se posent parmi nous, juchés sur les rebords de fenêtre et les grillages, les fils à linge encore flous sous le poids des vêtements tout juste pendus, le capot d’une Chevrolet bleu délavé, et leurs ailes se replient lentement, comme s’ils les rangeaient, avant de claquer une fois pour l’envol.

Une seule nuit de gel suffit pour éliminer toute une génération. Vivre, alors, est une question de temps, de tempo.

La fois où j’avais cinq ou six ans et où, pour faire une blague, je t’ai sauté dessus de derrière la porte du couloir, en criant « Boum ! ». Tu as hurlé, le visage ravagé, déformé, et puis tu as éclaté en sanglots et agrippé ta poitrine en t’appuyant contre la porte, le souffle coupé. Je suis resté là, déconcerté, avec mon petit casque de soldat de guingois. J’étais un petit garçon américain qui répétait bêtement ce qu’il avait vu à la télé. Je ne savais pas que la guerre était toujours en toi, ni même qu’il y en avait eu une, de guerre, et qu’une fois que ça pénètre en vous ça ne vous quitte jamais – mais ne fait que résonner, un écho qui dessine le visage de votre propre fils. Boum.

La fois où, en CE2, avec l’aide de Mme Callahan, ma professeure d’anglais langue étrangère, j’ai lu le premier livre que j’aie aimé, un bouquin pour enfant intitulé Thunder Cake, le gâteau de tonnerre, de Patricia Polacco. Dans l’histoire, une petite fille et sa grand-mère repèrent à l’horizon verdoyant un orage qui se prépare, et au lieu de fermer les volets et de clouer des planches aux portes, elles se lancent dans la confection d’un gâteau. J’ai perdu pied devant ce geste, son refus aussi dangereux qu’audacieux du bon sens. Tandis que Mme Callahan se tenait derrière moi, sa bouche contre mon oreille, le courant de la langue m’a entraîné plus profond. L’histoire s’est déployée, l’orage a déferlé pendant qu’elle parlait, et puis encore une fois quand j’ai répété les mots. Préparer un gâteau dans l’œil du cyclone ; se gaver de sucre alors que le danger est imminent.

 

 

La première fois que tu m’as frappé, je devais avoir quatre ans. Une main, un éclair, une minute de vérité. Ma bouche embrasée sous tes doigts.

La fois où j’ai essayé de t’apprendre à lire comme Mme Callahan me l’avait enseigné, mes lèvres contre ton oreille, ma main sur la tienne, les mots qui bougeaient sous les ombres que nous faisions. Mais cet acte (un fils qui enseigne à sa mère) renversait nos hiérarchies, et avec elles nos identités, qui dans ce pays étaient déjà précaires, captives. Après les bégaiements et les faux départs, les phrases déformées ou coincées dans ta gorge, après l’embarras de l’échec, tu as refermé le livre d’un geste brusque. « Je n’ai pas besoin de lire, as-tu dit, la mine froissée, et tu as repoussé la table. Je vois... ça m’a suffi jusqu’à présent, pas vrai ? »

Et puis la fois avec la télécommande. Une ecchymose zébrée sur mon avant-bras, qui me ferait mentir à mes enseignants. « Je suis tombé en jouant à chat. »

La fois où, à quarante-six ans, tu as eu une brusque envie de colorier. « Allons chez Walmart, as-tu dit un matin. J’ai besoin de cahiers de coloriage. » Pendant des mois, tu as rempli l’espace entre tes bras de toutes les nuances que tu n’étais pas capable de prononcer. Magenta, vermillon, safran, bronze, tilleul, cannelle. Chaque jour, pendant des heures, tu te vautrais sur des paysages de fermes, de prairies, de Paris, deux chevaux dans une plaine battue par les vents, le visage d’une fille avec des cheveux noirs et une peau que tu as laissée vierge, laissée blanche. Tu les accrochais partout dans la maison, qui commençait à ressembler à une salle de classe d’école élémentaire. Quand je t’ai demandé : « Pourquoi le coloriage, pourquoi maintenant ? », tu as posé le crayon bleu saphir et tu as contemplé, rêveuse, un jardin inachevé. « Je m’y évade juste un petit moment, as-tu répondu, mais je ressens tout. Comme si j’étais toujours là, dans cette pièce. »

La fois où tu m’as jeté la boîte de Lego à la tête. Le sang en pointillé sur le parquet.

« Ça t’est déjà arrivé de faire un décor, as-tu demandé en remplissant une maison à la Thomas Kinkade, et après tu te mets dedans ? Ça t’est déjà arrivé de rester en arrière et de te regarder t’enfoncer plus loin, plus profond dans ce paysage, t’éloigner de toi ? »

Comment aurais-je pu te dire que ce que tu décrivais, c’était l’écriture ? Comment aurais-je pu dire que nous sommes, en fin de compte, si proches que les ombres de nos mains, sans être sur la même page, se confondent ?

« Je suis désolée, as-tu dit, en mettant un pansement sur la coupure de mon front. Prends ton manteau. Je vais te payer un McDo. » La tête bourdonnante, j’ai trempé des nuggets de poulet dans le ketchup tandis que tu me regardais. « Il faut que tu deviennes plus grand, plus fort, O.K. ? »

 

 

J’ai relu le Journal de deuil de Roland Barthes hier, le livre qu’il a écrit chaque jour pendant un an après la mort de sa mère. J’ai connu le corps de ma mère malade, écrit-il, puis mourant. Et c’est là que je me suis arrêté. Là que j’ai décidé de t’écrire. À toi qui es toujours en vie.

Ces samedis de fin de mois où, s’il te restait de l’argent après les factures, nous allions à la galerie marchande. Certaines personnes s’habillaient pour aller à l’église, ou dîner chez quelqu’un : nous nous mettions sur notre trente-et-un pour nous rendre dans un centre commercial en bordure de l’autoroute 91. Tu te réveillais tôt, passais une heure à te maquiller, enfilais ta plus belle robe noire à paillettes, ton unique paire de créoles en or, des chaussures lamées noires. Et puis tu t’agenouillais et tu frottais ta main pleine de brillantine dans mes cheveux, et les rabattais d’un coup de peigne.

En nous voyant là, un inconnu aurait été incapable de dire que nous faisions nos courses à l’épicerie du coin sur Franklin Avenue, dont l’entrée était jonchée de vieux reçus de bons alimentaires, où les denrées de base comme le lait et les œufs coûtaient trois fois plus cher qu’en banlieue, et où les pommes, flétries et talées, traînaient dans une boîte en carton au fond détrempé par le sang de cochon qui avait coulé de la caisse de côtes de porc en vrac, la glace ayant fondu depuis longtemps.

« Viens on se prend de ces chocolats de luxe », disais-tu en désignant le chocolatier Godiva. Tu prenais un petit sac en papier contenant peut-être cinq ou six carrés de chocolat que nous choisissions au hasard. C’était souvent tout ce que nous achetions au centre commercial. Et puis nous nous promenions, nous partageant un chocolat jusqu’à ce que nos doigts soient luisants de sucre et couleur d’encre. « C’est comme ça qu’il faut profiter de la vie », disais-tu en suçant tes doigts au vernis rose écaillé par une semaine de pédicures.

La fois avec tes poings, hurlant dans le parking, tes cheveux ciselés en rouge par le soleil de la fin d’après-midi. Mes bras qui protégeaient ma tête tandis que tes doigts repliés s’abattaient autour de moi.

Ces samedis-là, nous flânions dans les allées, jusqu’à ce que, l’une après l’autre, les boutiques baissent leur rideau métallique. Et puis nous prenions le chemin de l’arrêt de bus au bout de la rue, nos souffles flottant au-dessus de nous, et le maquillage qui séchait sur ton visage. Rien d’autre en main que nos mains.

 

 

Par ma fenêtre ce matin, juste avant le lever du soleil, un cerf se dressait dans un brouillard si dense et lumineux que le deuxième, pas très loin, ressemblait à l’ombre inachevée du premier.

Tu peux colorier ça. Tu peux l’appeler : « Histoire de la mémoire ».

 

 

La migration peut être déclenchée par l’angle des rayons du soleil, qui indique un changement de saison, de température, de végétation et de ressources alimentaires. Les femelles monarques pondent des œufs en cours de route. Toute  histoire possède plus d’un fil, et chaque fil est une histoire de division. Le voyage fait sept mille sept cent soixante-dix kilomètres, davantage que ce pays dans sa longueur. Les monarques qui s’envolent vers le sud ne reverront pas le nord. Chaque départ est donc définitif. Seuls leurs enfants reviennent : seul l’avenir revisite le passé.

Qu’est-ce qu’un pays, sinon une sentence sans frontières, une vie ?

La fois où chez le boucher chinois, tu as pointé du doigt le cochon rôti pendu à son crochet. « Ses côtes sont exactement comme celles d’un humain une fois qu’elles ont brûlé. » Tu as laissé échapper un petit rire sec, puis tu t’es interrompue, tu as sorti ton portefeuille, le visage pincé, et tu as recompté notre argent.

Qu’est-ce qu’un pays sinon la phrase qui vous condamne à vie ?

 

 

La fois avec le bidon de lait. Le récipient qui explose sur l’os de mon épaule, et puis la pluie blanche et drue sur le carrelage de la cuisine.

La fois au parc d’attractions, où tu es montée dans le grand huit Superman avec moi parce que j’avais trop peur d’y aller seul. Et où tu as vomi après, ta tête plongée tout entière dans la poubelle. Et moi qui, dans ma joie stridente, ai oublié de dire : Merci.

La fois où nous sommes allés chez Goodwill et avons rempli le caddie d’articles avec une étiquette jaune, parce que ce jour-là l’étiquette jaune signifiait cinquante pour cent de réduction supplémentaire. J’ai poussé le caddie et sauté à l’arrière, j’ai plané, notre butin de trésors au rebut me donnant l’impression d’être riche. C’était ton anniversaire. Nous faisions des folies. « Est-ce que j’ai l’air d’une vraie Américaine ? » as-tu demandé, pressant une robe blanche le long de ton corps. Elle était légèrement trop habillée pour que tu aies jamais l’occasion de la porter, mais quand même assez décontractée pour promettre la possibilité de servir un jour. Une chance. J’ai acquiescé, tout sourire. Le caddie était tellement plein à ce moment-là que je ne voyais même plus où j’allais.

La fois avec le couteau de cuisine – celui que tu as pris, puis reposé, tremblante, en disant à voix basse : « Va-t’en. Va-t’en. » Et j’ai couru dehors, dans les rues noires de l’été. J’ai couru jusqu’à ce que j’oublie que j’avais dix ans, jusqu’à être réduit aux seuls bruits des battements de mon cœur.

 

 

La fois où, à New York, une semaine après la mort du cousin Phuong dans l’accident de voiture, j’ai pris la ligne 2 vers le nord et j’ai vu son visage, net et rond alors que les portes s’ouvraient, le regard braqué sur moi, vivant. J’en ai eu le souffle coupé – mais j’avais assez de jugeote pour savoir que c’était seulement un homme qui lui ressemblait. Pourtant, j’ai été bouleversé de contempler ce que je pensais ne jamais revoir : les traits à l’identique, la mâchoire lourde, le front dégagé. Son nom s’est précipité vers mes lèvres avant que je m’en souvienne. De retour en surface, je me suis assis sur une bouche d’incendie et je t’ai appelée. « Maman, je l’ai vu, ai-je soufflé. Maman, je te jure que je l’ai vu. Je sais que c’est idiot, mais j’ai vu Phuong dans le métro. » J’étais en train de faire une crise de panique. Et tu le savais. Pendant un moment tu n’as rien dit, puis tu t’es mise à fredonner la mélodie de Joyeux anniversaire. Ce n’était pas mon anniversaire, mais c’était la seule chanson que tu connaissais en anglais, et tu as continué. Et j’ai écouté, le téléphone pressé si fort contre mon  oreille que, tout le reste de la soirée, j’ai eu un rectangle rose imprimé sur la joue.

 

 

J’ai vingt-huit ans, je fais 1,63 m, 51 kg. Je suis beau vu sous trois angles exactement, et sinistre de partout ailleurs. Je t’écris de l’intérieur d’un corps qui autrefois t’appartenait. Autrement dit, je t’écris en tant que fils.

Si nous avons de la chance, le dernier mot de la sentence peut devenir notre commencement. Si nous avons de la chance, quelque chose se transmet, un autre alphabet inscrit dans le sang, les tendons et les neurones : des ancêtres chargeant les membres de leur espèce de cet élan silencieux qui les propulse vers le sud, vers l’endroit du récit auquel personne n’était censé survivre.

 

 

La fois où, au salon de manucure, je t’ai entendue consoler une cliente récemment endeuillée. Pendant que tu lui vernissais les ongles, elle parlait, entre ses larmes. « J’ai perdu mon bébé, ma petite fille, Julie. Je n’arrive pas à y croire, c’était ma plus forte, ma plus âgée. »

Tu as hoché la tête, le regard sérieux derrière ton masque. « Ça va aller, ça va aller, as-tu dit, ne pleurez pas. Votre Julie, as-tu continué, morte comment ?

— Cancer, a répondu la dame. Et dans le jardin, en plus ! Elle est morte juste là dans le jardin, bon sang. »

Tu as reposé sa main, enlevé ton masque. Cancer. Tu t’es penchée en avant. « Ma mère aussi, elle meurt à cause le cancer. » La pièce est devenue silencieuse. Tes collègues se sont tortillées sur leur siège. « Mais qu’est-ce qui se passe dans jardin ? Pourquoi elle meurt là ? »

La femme s’est essuyé les yeux. « C’est là qu’elle vit. Julie est mon cheval. »

Tu as hoché la tête, remonté ton masque, et tu t’es remise à lui vernir les ongles. Après le départ de la femme, tu as balancé la protection à travers la pièce. « Une saloperie de cheval ? Merde alors, j’étais prête à aller sur la tombe de sa fille avec des fleurs ! » as-tu dit en vietnamien. Pendant le restant de la journée, tandis que tu travaillais sur une main ou une autre, tu levais parfois les yeux et gueulais : « C’était une saloperie de cheval ! » et nous éclations tous de rire.

 

 

La fois où, à treize ans, j’ai fini par dire stop. Ta main en l’air, ma pommette brûlante du premier coup. « Stop, Maman. Arrête de faire ça. S’il te plaît. » Je t’ai toisée fixement, comme j’avais alors appris à regarder dans les yeux les brutes qui s’en prenaient à moi. Tu t’es détournée et, sans rien dire, tu as enfilé ton manteau en laine marron et tu es partie faire des courses. « Je vais acheter des œufs », as-tu dit par-dessus ton épaule, comme s’il ne s’était rien passé. Mais nous savions tous les deux que c’était terminé. Tu ne me frapperais plus jamais.

Les monarques qui ont survécu à la migration ont transmis ce message à leurs enfants. Le souvenir des membres de leur famille perdus lors du premier hiver était tissé dans leurs gènes.

À quel moment une guerre prend-elle fin ? À quel moment puis-je prononcer ton nom et ne lui faire dire que ton nom, et pas ce que tu as laissé derrière toi ?

La fois où j’ai ouvert les yeux sur une heure bleue d’encre, ma tête – non, la maison – emplie d’une musique douce. Mes pieds sur le parquet froid, je suis allé dans ta chambre. Ton lit était vide. « Maman », ai-je dit, aussi immobile qu’une fleur coupée sur la musique. C’était du Chopin, et ça sortait de la penderie. La porte se découpant sur fond de lumière rougeâtre, comme l’entrée d’un bâtiment en feu. Je me suis assis devant, j’ai écouté les premières notes et, dessous, ton souffle régulier. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là. Mais à un moment je suis retourné au lit, j’ai tiré les couvertures sur mon menton jusqu’à ce que ça s’arrête, non pas le morceau mais mes tremblements. « Maman, ai-je répété dans le vide, reviens. Sors de là et reviens. »

 

 

Tu m’as dit une fois que l’œil humain était la plus solitaire des créations divines. Que tant de choses de ce monde traversent la pupille, et que pourtant elle ne retient rien. L’œil, isolé dans son orbite, ne sait même pas qu’il y en a un autre, exactement pareil, à quelques centimètres de lui, tout aussi avide, tout aussi vide. En ouvrant la porte d’entrée sur la première neige de ma vie, tu as murmuré : « Regarde. »

 

 

La fois où, tout en éboutant un panier de haricots verts au-dessus de l’évier, tu as dit de but en blanc : « Je ne suis pas un monstre. Je suis une mère. »

Qu’entendons-nous par le mot survivant ? Un survivant, c’est peut-être le dernier qui rentre chez lui, l’ultime monarque qui se pose sur une branche déjà lourde de fantômes.

Le matin s’est refermé sur nous.

J’ai posé le livre. Les têtes des haricots verts continuaient à se briser net. Ils tambourinaient dans l’évier comme des doigts. « Tu n’es pas un monstre », ai-je dit.

Mais je mentais.

Ce que je voulais dire en réalité, c’est qu’être un monstre ce n’est pas si terrible. De la racine latine monstrum, messager divin des catastrophes, qui a évolué en ancien français pour désigner un animal aux innombrables origines : centaure, griffon, satyre. Être un monstre, c’est être un signal hybride, un phare : à la fois refuge et avertissement.

J’ai lu que les parents qui souffrent du syndrome de stress post-traumatique sont plus susceptibles de frapper leurs enfants. Peut-être y a-t-il une origine monstrueuse à cela, en fin de compte. Peut-être que lever la main sur son enfant, c’est le préparer à la guerre. Affirmer qu’avoir un cœur qui bat n’est jamais aussi simple que la tâche dévolue à ce dernier : dire oui oui oui au corps.

Je ne sais pas.

Ce que je sais, c’est que cette fois-là chez Goodwill, tu m’as tendu la robe blanche, les yeux vitreux et écarquillés. « Tu peux lire ça, as-tu demandé, et me dire si ça résiste au feu ? » J’ai examiné l’ourlet, étudié les caractères imprimés sur l’étiquette et, encore incapable de lire moi-même, j’ai répondu : « Ouais. » Je l’ai dit quand même. « Ouais, ai-je menti, brandissant la robe sous ton menton. Ça résiste au feu. »

Des jours plus tard, un garçon du quartier, passant à vélo, me verrait porter cette même robe – je l’avais enfilée en pensant te ressembler davantage – dans le jardinet devant la maison, pendant que tu étais au travail. À la récré le  lendemain, les gosses m’appelleraient taré, tapette, tarlouze. J’apprendrais, bien plus tard, que ces mots étaient également des itérations de monstre.

Parfois, j’imagine que les monarques fuient non seulement l’hiver mais aussi les nuages de napalm de ta jeunesse au Vietnam. Je les imagine s’envoler indemnes au-dessus des brasiers brûlants, leurs minuscules ailes noir et rouge dansant comme des débris soufflés sur des milliers de kilomètres à travers le ciel, de sorte qu’en levant les yeux, il est impossible désormais de deviner l’explosion qui les a fait naître, c’est juste une famille de papillons qui planent dans l’air pur et frais, leurs ailes enfin capables, après tant d’incendies, de résister au feu.

« Tant mieux, mon bébé. » Ton regard s’est perdu par-dessus mon épaule et, le visage de marbre, tu as pressé la robe contre ta poitrine. « Tant mieux. »

Tu es une mère, Maman. Tu es également un monstre. Mais j’en suis un aussi – et c’est pour ça que je ne peux me détourner de toi. C’est pour ça que j’ai choisi la plus solitaire des créations divines et t’ai placée à l’intérieur.

Regarde.

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Bio:

Ocean Vuong (né Vương Quốc Vinh) est un poète, romancier et essayiste américain né le 14 octobre 1988 à Hô Chi Minh-Ville.

En 2016, Vuong obtient le prix Whiting (en) en poésie pour son recueil de poésie Night Sky with Exit Wounds. Il obtient aussi le prix T.S. Eliot en 2017 pour le même recueil.

Il est l'auteur d'un roman Un bref instant de splendeur (On Earth We’re Briefly Gorgeous), un ouvrage autobiographique qui explore le trauma lié à ses origines. Ce roman autobiographique, paru en 2019, est considéré comme le meilleur livre de l'année par le Washington Post et est un succès commercial.

Ouvrages traduits en français.


Un bref instant de splendeur, roman, 2021, Gallimard (ISBN 978-2072835964)
Ciel de nuit blessé par balles, recueil de poésie, 2018, Éditions mémoire encrier (ISBN 978-2897125073)

Te tenir la main pendant que tout brûle

Publié le 04/11/2021 à 19:20 par kinesicors1-campagne Tags : sur paris maison société mort jeune moi coup centre fille rose coeur vie roman
Te tenir la main pendant que tout brûle

Résumé
Si vous n'avez pas la force brute et que personne ne vous entend, il vous reste d'autres voies... Lac-Clarence, Québec, 2002. Maxine Grant, inspectrice et mère célibataire dépassée, est appelée sur une scène de crime affreuse. L'ancienne institutrice du village, appréciée de tous, a massacré son mari, le lardant de coups de couteau. Paris, 1899. Lucienne Lelanger refuse d'admettre la mort de ses filles dans un incendie.
Elle intègre une société secrète dans l'espoir que le spiritisme et la magie noire l'aideront à les retrouver. Lac-Clarence, 1949. La jeune Lina vit une adolescence mouvementée. Pour la canaliser après l'école, sa mère lui impose de la rejoindre à la Mad House, la maison de repos où elle travaille. Lina y rencontre une étrange patiente, qui lui procure des conseils pour le moins dangereux...

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Extraits:

1
Maxine
2002
Ma voiture quitte la route goudronnée et tangue comme une barque mise à flot. Je navigue entre les nids-de-poule en donnant de francs coups d’accélérateur. Bordel de merde. Les pneus crissent en écrasant les pierres enduites de givre. Ils crachent la boue sur les bas-côtés puis se redressent en crépitant.

La bâtisse des Caron se tient au bout de cette allée caillouteuse, droite comme un I, creusée au cœur d’un bois aussi dense qu’une toison. Plantée au centre d’une clairière enneigée, elle ressemble à la pupille d’un œil mort : fixe, sombre et cerclée de blanc.

Je lève le pied de l’accélérateur pour glisser sur une plaque de verglas sans perdre le contrôle de mon véhicule encore une fois. Je songe à Hugo que j’ai dû laisser dans son landau. J’ai demandé à Charlotte de le sortir, comme je le fais toujours après sa sieste de milieu de matinée. Elle m’a regardée comme si j’étais folle. Je ne sais pas où est passée ma douce, généreuse et tendre Charlotte.

Une bouffée de chaleur me fait regretter d’avoir gardé mon anorak pendant le trajet. En sautant dans la voiture tout à l’heure, Marceau vociférant ses ordres au bout du fil avec son habituelle élégance, je n’ai pas pris le temps de l’enlever. J’essuie une goutte de sueur sur ma lèvre supérieure. Je pense aux auréoles imprimées sur mon pull gris, aux coulées de transpiration entre mes seins qui doivent ressembler à des montées de lait. À mes racines grasses et grisonnantes masquées sous mon bonnet de laine.

Il fallait que ce soit moi qu’on appelle. Moi.

Une voiture de la Sûreté du Québec est garée en plein milieu du parvis avec l’arrogance que procure parfois le badge de police. Deux agents en uniforme sont penchés en avant, au pied des marches du porche, comme s’ils comptaient me montrer leur lune.

Ils se retournent au bruit de mon dérapage involontaire, se redressent et me font signe. J’ai envie de rappeler à ces imbéciles que je ne suis pas complètement miro. Encore deux lumières.

Je me gare sur le côté, zippe ma parka jusqu’au menton et souffle un grand coup en ouvrant la portière. Le froid fige mon visage. Je grimace en enfonçant le bonnet sur mes oreilles et me dirige tête baissée vers les deux agents.

— Lieutenant Grant ! je crie pour couvrir le bruit du vent.

Je brandis mon badge, auquel ils ne jettent pas un regard.

— Elle refuse de bouger, lieutenant, s’excuse l’agente sur la droite.

J’avance vers eux et le profil de Madame Caron se dessine. La vieille institutrice est assise sur le perron, la tête tournée vers ma voiture, une couverture de survie sur les épaules.

— Elle n’a même pas voulu enfiler ses chaussures. Elle s’est mise à hurler, si vous aviez entendu ça ! se justifie l’agente en levant les yeux au ciel pendant que je détaille les bas noirs sur la marche enneigée.

Le visage de Madame Caron est couvert de giclées et de gouttelettes brunâtres qui creusent ses rides et les gerçures de ses lèvres bleuies par le froid. Les mèches de son carré blond sont agglutinées contre ses tempes et ses oreilles en baguettes poisseuses. Un voile de sang séché lui tire la peau comme un masque.

— On a juste réussi à lui emballer les doigts comme vous nous l’avez demandé, M’am, continue la policière.

Emballer les doigts. Mais d’où sortent ces bouseux, bordel ?

Je m’accroupis près de celle qui a appris à lire et à écrire à des générations de Lac-Clarençois.

— Madame Caron ? C’est Maxine Grant. Je suis là. Je suis arrivée. Qu’es-ce qu’il s’est passé, madame Caron ?

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2

Maxine 

2002

-Madame Caron?

L'institutrice ne làche pas ma voiture des yeux.Elle passe sa langue sur ses lèvres ,effaçant quelques traces brunes.Elle ne réagit pas au contact du sang de son mari;Elle ne repousse pas non plus la main de l'agent qui replace la couverture de survie sur ses épaules.Je ne suis pas là;personne n'est là.Elle non plus.

Je me redresse mon genou droit claque , le gauche se dérobe presque sous ma jambe.

-Je vou emmène ,M'am?

-Lieutenant Grant.

-Oui,pardon M'am.Lieutenant Grant.

Je répond d' un hochement de tète en me retenant de baffer cette fille , pas la chose idéale  à faire pour célébrer mon retour de congé mat,et je gravis lentement les marches du porche  en évitant les empreintes sanguinolentes  laissées par Madame Caron.

-C'est là ,M' a... lieutenant ,m'indique  Téte -à-claques lorsque nous nous retrouvons dans le corridor.

Sa posture m'informe clairement qu'elle ne compte pas aller plus loin.Le doigt pointé  vers l' unique pièce allumée sur notre droite , elle a baisée les yeux sur les traces  de pas écarlates  tatouées sur le tapis rose  qui se déroule comme une langue  jusqu'aux doubles portes du salon.

J'enfile une paire de gants attrapés au vol avant de partir et je remonte le couloir  en longeant le mur.

Les relents ferreux et douceatres me retournent le coeur .Il a suffit  de neuf mois sans rendez-vous  avec la mort pourque j'en oublie son odeur.Neuf mois en tété à téte avec la vie naissante ,qui n'a rien d'aussi angélique qu'on nous le vend,avec ses couches débordantes  d' immondices et autres  régurgitations nauséabondes.

Je sais ce qui m'attend dans cette pièce  et pourtant je me fige à l' entrée du salon.

Mes yeux passent du parquet de pin clair à la cheminée  de pierre, des murs jaune  pale  au plafon orné de moulures ; les canapés en velour cotelé , leurs coussins frangés, les tentures fleuries ,l'épais tapis oriental, la table basse en verre ,celles d' appoint.Des trainées de sang ,des gouttelettes ,des giclées hachurent ,salissent,défigurent la pièce.

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BIO;

Johana Gustawsson, née en 1978 à Marseille, est une romancière française, auteure de thriller et de roman policier historique.

Romans policiers
Série Emily Roy et Alexis Castells
Block 46, Bragelonne, 2015, thriller, 336 p. (ISBN 9782352949091)
Mör, Bragelonne, 2017, thriller, 312 p. (ISBN 9791028102371)
Sång, Bragelonne, 2019, thriller, 460 p. (ISBN 9791028106683)
Autres romans policiers
On se retrouvera, Fayard, coll. « Fayard noir », 2013 (en collaboration avec Laetitia Milot)
Te tenir la main pendant que tout brûle, Calmann-Lévy, 2021 (ISBN 978-2702181768)

Une Villa en Sicile : Meurtre et Huile d’Olive

Une Villa en Sicile : Meurtre et Huile d’Olive

Résumé/

UNE VILLA EN SICILE : MEURTRE ET HUILE D’OLIVE est le premier roman d'une captivante nouvelle série de cosy mysteries par l'auteur à succès Fiona Grace, auteur de Meurtre au Manoir. 

Audrey Smart, 34 ans, est une brillante vétérinaire, mais elle en a assez de ses clients exigeants qui pensent en savoir plus qu’elle et qui ne se soucient pas de leurs animaux. Epuisée par ses heures de travail interminables, elle se demande si le moment n’est pas venu de donner à sa vie une nouvelle direction. Et lorsqu’une réunion d’anciens camarades de lycée (ainsi que ses espoirs de voir se raviver un ancien amour) se termine en catastrophe, Audrey comprend que le moment est venu d’entreprendre un changement.

Quand Audrey voit une annonce pour une maison à 1$ en Sicile, elle est captivée. Le seul problème, c'est que la maison nécessite des rénovations, domaine dont elle ignore à peu près tout. Elle se demande si cela pourrait se réaliser - et si elle saurait se montrer assez folle pour se lancer.

Audrey peut-elle refaire sa vie et sa carrière – ainsi que la maison de ses rêves - dans un beau village sicilien ? Et pourquoi pas y trouver l'amour ?

Ou alors, une mort inattendue - qu'elle seule peut résoudre - mettra-t-elle fin à tous ses plans ?

Certains rêves sont-ils trop beaux pour être vrais ?

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Extraits/

CHAPITRE UN

 

Être vétérinaire impliquait de s’occuper d’une foule de créatures étranges.
Pas les patients.

Non, les patients étaient mignons, tendres, adorables, raison pour laquelle Audrey Smart s'était lancée dans cette carrière au départ. Elle n'avait jamais rencontré un animal qu'elle détestait.

C'étaient ceux qui payaient les factures et son salaire, dont elle aurait préféré se passer.

Audrey dévisageait la « maman » de son dernier patient. La femme caressa la tête avachie de son adorable caniche nain, et l'embrassa de ses lèvres peintes et botoxées.

– Je ne sais pas ce qui ne va pas avec Donut. D’habitude, il n’est pas aussi léthargique !

Hmmm, je me demande bien aussi. Ça n’aurait rien à voir avec maman par hasard ?

Tout en se forçant à la regarder bien en face, alors qu’elle n’avait qu’une envie, lever les yeux au ciel, Audrey expliqua, une fois de plus :

– Vous avez laissé traîner du vin pendant votre garden-party, Mme Marx. Vous avez dit que le chien avait bu la moitié d’un verre ? C’est beaucoup pour un si petit organisme.

Audrey ne voulait pas juger, mais parfois, c’était si tentant.

Les sourcils trop épilés de la femme se dressèrent alors.

– C’est absurde ! Donut a des goûts très raffinés et je ne sers que le meilleur.

Repoussant sa queue de cheval par-dessus son épaule, Audrey plaça le stéthoscope sur le flanc de l'animal, écoutant son cœur battre au ralenti. Pauvre créature. Elle caressa sa toute petite tête, juste entre ses oreilles.

– Je suis certaine que vous avez très bon goût, mais même le meilleur des vins n’est pas recommandé pour un chien, car les raisins peuvent être toxiques. Le vin et les chiens ne font pas bon ménage.

La femme tapota impatiemment le talon de son Louboutin sur le sol ciré, un air de défi sur son visage pincé, au teint anormalement cuivré.

– Vous ne connaissez pas Donut.

Audrey sourit au petit chien qui la contemplait avec gratitude et adoration.

– Nous devrions le faire vomir.

Elle resta bouche bée.

– Le faire vomir ? Vous n’y pensez pas !

– D’accord, bon, il n’est pas en danger. Si vous préférez, nous pouvons simplement le laisser se reposer. Il devrait aller mieux d’ici quelques heures, mais nous le garderons ici en observation.

Au lieu d'accepter, la femme posa ses poings sur ses hanches.

– Où est cet adorable et séduisant vétérinaire ? Celui qui a un regard bleu pénétrant et langoureux ? J’exige de le voir.

Audrey soupira. Peut-être s’était-elle montrée un peu trop brusque. Mais cela se passait toujours ainsi. Elle se voyait comme le porte-parole des animaux dont elle s'occupait, leur défenseuse. Parfois, elle ne pouvait s'empêcher de se montrer insensible envers leurs propriétaires.

– Le Dr Ferris est absent. C’est moi le vétérinaire titulaire maintenant.

Elle toisa longuement Audrey, comme pour dire, Et qui êtes-vous pour dire ça ?

– J'exige de voir un vrai médecin.

Audrey laissa échapper un nouveau soupir. À trente-deux ans, elle n’aurait pas dû avoir besoin de se trimballer son diplôme de vétérinaire en permanence, comme un accessoire, au même titre que son iPhone. Sans doute était-ce dû à de bons (ou de mauvais) gènes, qui lui donnaient l’air de ne pas avoir encore terminé ses études ; ou peut-être était-ce parce qu’elle était une femme, ou encore parce que la plupart des propriétaires d’animaux qui venaient au Centre Vétérinaire de Back Bay étaient bien trop imbus d’eux-mêmes pour remarquer la petite plaque à son nom qui indiquait « Dr Audrey Smart »… Mais sérieusement. Combien de temps devrait-elle encore subir cela ?

Déjà trois fois cette semaine.

Tout en se mordant la langue, elle attrapa son iPad sur la table d'examen et tendit la main vers la porte. Quand elle l’ouvrit, elle fit signe à l'un des vétérinaires de veiller à ce que tout se passe bien entre Donut et les autres animaux en observation.

– Je vais laisser une note pour que le Dr Ferris jette un œil quand il prendra sa garde le matin.

Finalement apaisée, Mme Marx donna quelques baisers à son pauvre chien ivre et dit, comme si elle parlait à un bébé :

– Tu vas tellement manquer à maman !

Elle passa devant Audrey en la foudroyant du regard, laissant derrière elle un nuage de parfum suffocant.

– Oui, veillez-y, dit-elle, la tête haute comme un membre de l’aristocratie britannique, tout en plongeant la main dans son énorme sac à main haute couture pour y chercher son portefeuille.

À la seconde même où la femme franchit la porte, Audrey abandonna le sourire factice qu’elle avait eu du mal à garder. Elle vérifia l'heure à l'horloge au-dessus de la réception. Trois minutes avant le départ. Enfin.En route pour la salle de repos, elle avait déjà commencé à déboutonner sa blouse blanche quand une montagne d’ennuis se dressa en travers de son chemin.

Elle n’avait nulle part où aller. S'il ne l'avait pas déjà repérée, elle se serait cachée dans l'une des salles d'examen, mais là, ils étaient seuls dans le couloir. Le Dr Brice Watts faisait partie de ces personnes qui portent l'angoisse et le drame sur eux. Il était comme une tornade dévorant tout sur son passage, ne laissant derrière elle que l’ombre de ce qui avait été.

– Écoute, Aud, ma petite, dit-il en avançant dans le couloir vers elle, tout en clignant de l’œil en direction de la réception, probablement à l’une des rares vétérinaires qu’il n’avait pas déjà ajoutées à sa liste de conquêtes.

– Tu peux me dépanner pour ce soir ? J'ai un truc.

Il mima des guillemets avec ses mains, après coup. Ce type mettait toujours tout entre guillemets, même quand il n'en fallait pas.

– Un truc ? répéta Audrey.

Elle mima à son tour des guillemets pour dire :

– Comme une verrue plantaire ?

Il se moqua d'elle comme si elle avait été une enfant moyennement amusante, qui avait abusé de la patience des adultes. Il devait avoir 

quarante-cinq ans, et devenait chauve, et pourtant il jouait tellement bien la carte du « Je suis meilleur que toi » qu’étonnamment, pas mal de gens marchaient.

– Des billets pour une représentation au Boston Symphony Hall. Mahler.

– Désolé, Bri, mon garçon dit-elle en haussant des épaules, pas peu fière de ce surnom. Mais j'ai un truc, moi aussi.

Il en resta bouche bée. Elle l’avait visiblement surpris, puisque de tous les médecins, c’était elle qui était presque toujours, systématiquement, libre.

– Dois-je te rappeler que tu es tout en bas de l’échelle ici ?

Elle le dévisagea. Ce n'était pas la première fois qu'il lui faisait ce genre de coup de dernière minute, l'obligeant à bousculer complètement son précieux planning Netflix.

– Je comprends. Mais je sais aussi que j’ai pris cet engagement il y a des mois de cela, et je ne peux pas décommander à la dernière minute. Je suis désolée. D'ailleurs, j'ai pris ton astreinte d’urgences la semaine dernière, pour ton autre truc. Tu te souviens ?

À en juger par son expression, ce n’était pas le cas.

– Tu te rappelles ? Ce gala au Boston Ballet auquel il fallait que tu ailles ?

– Ah, ça. Oui, mais…

Audrey fit comme si elle regardait sa montre, même si elle n’en portait pas.

– Comme je l'ai dit, je dois partir.

Elle se faufila devant lui dans le couloir, le laissant grommeler derrière elle. Une fois à son casier, elle récupéra ses affaires, espérant pouvoir s'échapper en direction du métro sans que d'autres catastrophes ne se présentent.

Ce n’était pas comme si elle avait tout inventé. Elle avait vraiment quelque part où aller. Mais elle avait le sentiment qu'avec sa chance, cela allait être encore plus pénible que de subir la compagnie nocive de Mme Marx pour une consultation de quinze minutes.

 

 

*

 

En grandissant, Audrey avait rêvé de trouver tout un comité d'accueil en rentrant chez elle. Elle ouvrirait la porte et une demi-douzaine de ses êtres préférés au monde seraient là, remuant la queue avec excitation, attendant leurs câlins. Elle aurait voulu avoir un chien ou deux, sans aucun doute un chat, peut-être un lapin et un hamster. Même une tortue, juste pour faire le compte.

Cette idée était tombée aux oubliettes lorsqu'elle avait obtenu son diplôme de l'école vétérinaire avec près de deux cent mille dollars de dettes, avait trouvé un emploi et essayé d'entrer dans le monde réel, il y avait de cela quatre ans.

Le seul endroit qu'elle pouvait se permettre en ville était un petit placard à Southie, dont l'intérieur avait dû être recouvert plus d’une fois de ce ruban jaune qui marque les scènes de crime. Pourtant, elle avait été heureuse, enthousiaste à l’idée de démarrer ce nouveau chapitre de sa vie en tant que femme active.

Ce n'est qu'après avoir emménagé qu'elle avait remarqué la clause du bail qui stipulait Pas d'animaux.

De toute façon, cela aurait été injuste pour sa petite troupe, si elle avait existé. Son travail lui prenait à présent beaucoup trop d'heures ; elle devait bien rembourser petit à petit ses prêts étudiants.

Soupirant, elle pénétra dans l’appartement, dans un silence absolu, et contempla les murs mornes et gris. Elle avait arrangé l'endroit du mieux qu'elle avait pu, ajoutant des touches personnelles, essayant de se l’approprier, mais semblait toujours aussi provisoire.

Ses yeux tombèrent sur une enveloppe blanche sur le sol. Quelqu'un avait dû la pousser sous la porte.

Alors qu'elle se penchait pour la ramasser, sa première pensée fut : Un admirateur secret ?

Puis elle rit de sa stupidité. Elle ne faisait pas seulement vingt ans. Certaines de ses pensées, réalisait-elle, étaient tout aussi naïves. Surtout celles concernant les hommes. Il y avait un gars au quatrième étage, en dessous d'elle, qui était plutôt mignon, mais même à trente-deux ans, Audrey ne parvenait qu’à rougir comme une écolière à chaque fois qu'ils se rencontraient dans les escaliers. Une fois, il lui avait demandé si elle connaissait de bons restaurants thaïlandais à proximité, et elle s’était contentée de glousser nerveusement. Il avait dû penser qu'elle était idiote.

En soulevant le rabat de l’enveloppe, elle râla en apercevant le logo de la société de gestion immobilière de son propriétaire.

– Qu’est-ce qu’ils peuvent bien me vouloir ? Je n’ai pas de retard loyer, marmonna-t-elle en dépliant la lettre.

Elle se contenta d’abord de lire en diagonale. Puis elle lut l’intégralité de la lettre. Deux fois. Elle se précipita ensuite dans la cuisine, où elle la jeta sur la table. Elle avait désespérément besoin d’un animal à cajoler.

Comment ces gens avaient-ils pu vendre l'immeuble, sans préavis ? Non seulement cela, mais les nouveaux propriétaires doublaient le loyer ! Il n’existait pas de lois contre ça ?

Elle attrapa son téléphone, le souffle court, essayant de réfléchir à qui elle pouvait appeler, puis elle remarqua l'heure.

Elle était attendue à l’hôtel Copley Square dans une heure pour sa réunion d’anciens camarades de lycée.

Par le passé, les réunions de lycée ne lui avaient guère réussi. Celle des cinq ans avait été un gros échec. Elle s’était pomponnée, excitée à l’idée de pouvoir se vanter d’avoir obtenu son diplôme magna cum laude {1}du Boston College, d’être sur le point d’aller à l’école vétérinaire, et puis… rien.

Personne ne l'avait remarquée. Elle avait passé tout le temps à sa table, seule. Quelqu'un l'avait prise pour une serveuse et lui avait commandé un whisky sec.

La soirée avait été si terrible quelle s’était fendue d’un grand « oh que non ! » pour la réunion des dix ans. Et elle s’était montrée très favorable à l’idée d’éviter les réunions des quinze, vingt, vingt-cinq ans… toutes, jusqu’à la dernière.

Mais ça, c’était jusqu'à ce que…

Elle alluma son téléphone pour relire le dernier message que Michael Breckenridge lui avait envoyé sur Facebook quelques jours auparavant. J'ai hâte de te voir, ma jolie.

Elle fut parcourue d’un frisson d’excitation. Une vraie adolescente. Au lycée, Michael avait été son plus grand béguin, le gars qu’elle avait du mal à regarder sans que son cœur batte la chamade, que le rouge lui monte aux joues. Il avait un an de plus qu’elle et était acteur dans la 

troupe. Son interprétation de Willy Loman dans Mort d'un commis voyageur avait fait un malheur à Westwood High.

Il l’avait contactée à l'improviste, quelques semaines auparavant, lorsqu'elle avait rejoint un groupe Facebook pour se tenir au courant des projets de réunion. Étonnamment, il se souvenait d'elle, même si Audrey ne s’était jamais occupée d’autre chose que des décors de la pièce.

Ma jolie.

Elle frémit en courant vers la douche, essayant de se souvenir de la dernière fois qu'elle avait été complimentée de la sorte. Jamais, à vrai dire. Malheureusement, la réunion des cinq ans reflétait parfaitement sa vie amoureuse dans son ensemble.

Absolument sans histoires. Inexistante. Un échec complet.

Cette fois, les choses ne seraient pas seulement différentes, mais magiques.

Audrey, courage. Cela fait quinze ans. Tu es docteur en médecine vétérinaire.

Quarante-cinq minutes plus tard, elle finissait d'appliquer ses faux cils, et reculant devant son miroir, tout en lissant sa robe rouge rubis moulante. Le vendeur de chez Nordstrom l’avait qualifiée de fatale ; l’essayage lui avait valu d’attirer une petite foule d’admirateurs, qui l’avaient complimentée sur sa silhouette fine et sa jolie peau. Et qu’est-ce que cela pouvait bien faire s’ils avaient tous plus de quatre-vingts ans ? Audrey se regarda dans le miroir et rejeta les épaules en arrière. La robe était vraiment simple, très sexy, et lui donnait l’impression de ne rien porter. Jamais encore elle n’avait assumé une telle tenue en public.

Tu es splendide, se dit-elle, faisant écho aux dames dans le vestiaire alors qu'elle sortait quelques mèches brunes de son chignon.

Elle appliqua un rouge à lèvres écarlate, la touche finale, claqua des lèvres et esquissa un baiser en direction du miroir.

– Michael n’aura d’yeux que pour toi, murmura-t-elle à son reflet. Elle avait vraiment besoin d’un animal à cajoler.

Du moins, j'espère.

Elle prit une profonde inspiration, attrapa son sac à main et se dirigea vers la porte. C’est alors que son téléphone sonna.

Lorsque le nom de Michael apparut à l'écran, elle faillit perdre l'équilibre du haut de ses talons de dix.

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CHAPITRE DEUX

 

Audrey ouvrit Facebook Messenger et lut le message pour la dixième fois. Garde une place pour moi, ma jolie.

Elle drapa le tissu de sa robe sur son genou et se souvint de la raison pour laquelle elle ne portait pas de robes de soirée fendues jusqu’aux cuisses dans les transports en commun.
Un homme édenté et hirsute – il avait littéralement des poils partout – la scrutait de l'autre côté de l'allée tout en faisant des gestes obscènes. Était-ce la pleine lune ?

Certes, les rencontres avec des gens bizarres ne lui arrivaient pas qu’une fois par mois. Elles semblaient se produire de plus en plus souvent ces temps-ci. La semaine précédente, un type avec un sweat-shirt MIT s'était penché vers elle et lui avait demandé s'il pouvait renifler ses cheveux.

Parfois, elle en venait à vraiment détester le métro. Mais, outre le fait de n’avoir qu’un appartement minuscule, elle ne possédait pas de moyen de transport. Elle n’avait même pas de vélo.

Elle plongea le nez sur son téléphone, essayant de maîtriser les battements rapides de son cœur.

Garde une place pour moi, ma jolie.

Ses hormones d’adolescentes se réveillèrent et lui envoyèrent des frissons dans tout le corps alors qu'elle essayait de se concentrer sur les nouvelles du jour. Mais elles étaient déprimantes – politique, crime, catastrophes naturelles. Rien de bien joyeux, même de loin. Pourquoi les nouvelles étaient-elles toujours mauvaises ?

La pire nouvelle de la journée : Pas d'appartement. Honnêtement, elle se démenait déjà, essayant tant bien que mal de rembourser ses prêts étudiants dans sa petite bicoque. Comment était-elle censée payer un loyer aussi élevé ? La situation était grave. Du genre « fond du gouffre ».

Alors qu’elle faisait défiler son écran avec le pouce, elle faillit manquer une villa en stuc baignée de soleil, à flanc de colline, et qui surplombait une mer d'un bleu profond.

Elle poussa un soupir audible, ...

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BIO/

Fiona Grace est une romancière Américaine.

Elle est diplômée du Collège de William et Mary à Williamsburg, en Virginie et de l'école de journalisme de l'Université Columbia.

Elle est auteure de plusieurs séries de romans policiers notamment "Un roman policier de Lacey Doyle" ("A Lacey Doyle Cozy Mystery"), qui comporte neuf tomes (2019-2021) dont le "Meurtre au Manoir" ("Murder in the Manor", 2019) est le premier tome.

ROMAN À SUSPENSE EN VIGNOBLE TOSCAN,  comprend sept livres; UN COSY MYSTERY D’UNE SORCIÈRE DOUTEUSE, qui comprend trois livres ; LA BOULANGERIE DE LA PLAGE, qui comprend six livres;

Et UN COZY MYSTERY AVEC CHATS ET CHIENS, qui comprend neuf livres.

 

UN COZY MYSTERY AVEC CHATS ET CHIENS

UNE VILLA EN SICILE : MEURTRE ET HUILE D’OLIVE (Tome 1)

UNE VILLA EN SICILE : DES FIGUES ET UN CADAVRE (Tome 2)

UNE VILLA EN SICILE : VIN ET MORT (Tome 3)

UNE VILLA EN SICILE : CÂPRES ET CALAMITÉ (Tome 4)

UNE VILLA EN SICILE : VENGEANCE ET ORANGERAIE (Tome 5)

SÉRIE POLICIÈRE COSY LA BOULANGERIE DE LA PLAGE

UN CUPCAKE FATAL (Tome 1)

UN MACARON MEURTRIER (Tome 2)

UN POP-CAKE DANGEREUX (Tome 3)

UN PAIN AUX RAISINS MORTEL (Tome 4)

UN ROMAN POLICIER ENSORCELÉ

SCEPTIQUE À SALEM : UN ÉPISODE DE MEURTRE (Tome 1)

SCEPTIQUE À SALEM : UN ÉPISODE DE CRIME (Tome 2)

SCEPTIQUE À SALEM : UN ÉPISODE DE MORT (Tome 3)

LES ROMANS POLICIERS DE LACEY DOYLE

MEURTRE AU MANOIR (Tome 1)

LA MORT ET LE CHIEN (Tome 2)

CRIME AU CAFÉ (Tome 3)

UNE VISITE CONTRARIANTE (Tome 4)

TUÉ PAR UN BAISER (Tome 5)

RUINE PAR UNE PEINTURE (Tome 6)

RÉDUIT AU SILENCE PAR UN SORT (Tome 7)

PIÉGÉE PAR UN FAUX (Tome 8)

CATASTROPHE DANS UN CLOÎTRE (Tome 9)

ROMAN À SUSPENSE EN VIGNOBLE TOSCAN

MÛR POUR LE MEURTRE (Tome 1)

MÛR POUR LA MORT (Tome 2)

MÛR POUR LA PAGAILLE (Tome 3)

MÛR POUR LA SÉDUCTION (Tome 4)

MÛR POUR LA VENGEANCE (Tome 5)

MÛR POUR L’AMERTUME (Tome 6)

MÛR POUR LA MALVEILLANCE (Tome 7)