Enfants d'Espagne

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25.3.23

NOTES DE POCHETTE

 
La musique a cette étonnante capacité de murmurer à plein tube, soupirer jusqu'au cri sans passer par la case des dépôts et consignations. Même si l'entreprise de domestication n'a de cesse de vouloir l'encager, elle enregistre d'insensées échappées dans et hors du champ, dans le cadre et hors du cadre et parfois à cheval sur celui-ci. La technique d'enregistrement a permis grâce au disque d'en apprécier la capacité de récit et lui permettre une étonnante synthèse de l'intime. Lorsque l'on écoute un album discographique, il y a parfois, en plus d'illustrations, photographies et graphismes inspirés, des notes de pochettes (liner notes en anglais) dont la fonction est tantôt celle de présenter, d'accompagner, de compléter ou d'offrir quelques clés libres. 
 
Bien des disques qui ont révolutionné nos vies ont été commentés - en direct pourrait-on dire - par de formidables textes. On pense bien sûr rapidement à ceux de Nat Hentoff (pour des disques de Coltrane, Mingus, Ornette Coleman, Cecil Taylor, Max Roach ou Bob Dylan - lequel a parfois écrit ses propres liner notes de façon remarquable dans Blood on the tracks par exemple comme Mingus avec Edmund Pollock pour The Black Saint and the Sinner Lady), de Frank Kofsky (The John Coltrane Quartet Plays), de Ralph J. Gleason (Miles Davis, Lenny Bruce), de ceux de musiciens comme les célèbres commentaires de Bill Evans pour Kind of Blue de Miles Davis reflétant son propre jeu, ou ceux prophétiques d'un Francis Marmande pour l'album retraçant le concert de Michel Portal-Beb Guérin-Léon Francioli-Bernard Lubat à Châteauvallon 76. Il y en a beaucoup d'autres. Alors lorsqu'un producteur, une productrice, un musicien, une musicienne (dans le cas présent, il ne s'agit pas d'un équilibre linguistique, mais bien de quatre aspects de la réalité de demande) vous offrent d'écrire à propos ou à partir de la musique d'un album réalisé, vous vous sentez honoré "de ouf". Écrire les notes de pochette d'un album, des mots des livrets, est une expérience splendide, une façon de s'immerger autrement et pleinement dans la musique, de tenter d'en appréhender les contours (lesquels sont joueurs), les violences, les caches-caches et le plein amour.
 
Merci aux maisons de disques et labels : Rectangle, La nuit transfigurée, Transes Européennes, Innacor, Émouvance, Grrr, Le Souffle Continu, Pee Wee, Fou Records, In Situ...


28.5.22

TROIS ALBUMS D'À LA ZIM

 

Disques, livres et films agissent en crieur de beautés quand ils ne sont pas soumis aux étouffoirs des régiments des puissants. On dit l'époque morose... on ne va pas discuter car c'est vrai qu'on ne nage pas tous les jours dans le folichon. Mais il est de beaux signes, de sacrés signes (comme dirait Ginsberg) comme ces trois disques publiés par À la Zim, association de bienfaiteurs musiciens. Trios de disques avec splendide arrivée dans le désordre (l'ordre de la vie) le plus salvateur. "L'ombre de la bête" de François Robin & Mathias Delplanque, "Tamas lier" d' Erwan Hamon & Yousef Zayed et Sylvain GirO et le chant de la griffe. Trois albums infiniment divers dans leurs recherches tellement accomplies au plus près des besoins de nos plaies, trois albums plein champs enchantés.

18.4.22

QUENTIN ROLLET SUR reQords

Schématiquement, il existe deux types d'albums discographiques, ou plutôt deux volontés d'albums discographiques : les disques documentaires et les disques de fiction, les uns suivent les artistes à la trace, les autres empruntent à l'empreinte unique. Et puis, il en est d'autres qui ne se résolvent à rien, ou plutôt à tout, des albums-échappées qui se logent dans la vie comme autant de nouvelles, de romans de crier gare. Ils sont le pas ralenti quand tout s'affole ou au contraire le point d'empressement quand tout stagne. Ils n'ont que faire de s'inscrire dans la feria des disques cultes, ni dans quelque course que ce soit, ils sont le pouls de la métaphore, l'ombre qui s'estompe dans la lumière d'une minute privilégiée. Le nouvel album de Quentin Rollet et Eugene Chadbourne, au titre parfaitement palpable Recorded yesterday and on sale today, en est l'adéquate illustration. Il arrive à point. C'est d'ailleurs l'une des grandes qualités de Quentin Rollet d'arriver à point, d'improviser en pleine forme dans l'improvisation trop visée, de former la déforme et, comme artisan sur toute la ligne, du saxophone à la production, de pulvériser les genres. Cinq albums discographiques récents, cinq nouvelles donc, aux pochettes avenantes, publiés par reQords, en sont l'ardente illustration ; l'initiale au milieu du nom, une façon d'animer au-delà du jeu, de loger l'empreinte sans la rendre catégorique. Tout électrise, (s')amuse, farfouille, fusionne, carde, tourmente, signale, insinue, mystifie, démystifie et hop ! relance. Keep rolling Quentin !



- Quentin Rollet - Eugene Chadbourne : Recorded yesterday and on sale today - reQords 2022
- Borisou, Lorichon, Nosova, Rollet : Shampanskoye - reQords 2021
- Kim Giani & Quentin Rollet... mettent une ambiance de malade - reQords 2020
- Q & A : The new me - reQords 2020
- Quentin Rollet & Romain Perrot : L'impatience des invisibles - reQords 2019

13.2.22

THE JOHN COLTRANE QUARTET PLAYS

eden ehbez eut les cheveux longs avant tout le monde (il y eut bien sûr des mondes avant le monde), a porté la barbe longue avant tout le monde, mangé bio avant tout le monde, été gymnaste mystique avant tout le monde, vécu tout nu ou presque avant tout le monde et sans domicile avant tout le monde. Avant tout le monde eden ehbez (nom de naissance : George Alexander Aberle) fut le hippie parfait disant volontiers : J’ai l’air cinglé, mais je ne le suis pas, ce qui est marrant c’est que ceux qui le pensent n’ont pas l’air cinglé, mais le sont. Il refusait les lettres capitales pour les noms propres et écrivait des chansons, l’une d’entre elle « Nature Boy » – autoportrait – devenant instantanément un tube lorsque Nat King Cole l’enregistra en 1947. ehbez était venu, sans capitale donc, la proposer à Cole après un concert, mais fut éconduit par le manager. Il la laissa quand même à l’assistant du chanteur Otis Pollard qui eut l’intelligence de la remettre à Nat King Cole. Cole l’aima de suite, la joua en concert et chercha à savoir qui lui avait donné. Irving Berling avait tenté de lui acheter le titre (ça se faisait alors et ça se fait de nouveau pas mal ces temps-ci), ce que refusa honnêtement l’homme au « Blue Gardenia » qui péniblement et respectueusement à force de recherches retrouva ehbez dans la nature des collines de Los Angeles. En 1948, c’est bien naturellement que Joseph Losey adopta « Nature Boy » pour son antimilitariste, antiségrégationiste Garçon aux cheveux verts, chantée dans le film par un chœur anonyme. Évidemment, tout le monde avant tout le monde a voulu le chanter, le jouer, l’épouser. Les cheveux poussaient au portillon. Sarah Vaughan, Frank Sinatra, Ella Fiztgerald, garantie de trio de tête, Johnny Hartman, Miles Davis, Jackie McLean, James Brown, Art Pepper, Shirley Bassey, Vinícius de Moraes, Django Reinhardt, Sun Ra (superbe John Gilmore) et 1 000 autres ont suivi. José Feliciano en a offert une version presqu’aussi sensible que sa miraculeuse reprise de « Light my fire ».

Puis vint John Coltrane dans un album souvent oublié (parce qu’entre A love supreme et Ascension ?), intitulé sans effort The John Coltrane Quartet plays, à moins que ce soit parce qu’il n’était pas possible de donner meilleure définition à l’intégrité d’un groupe ici simplement présenté en son aperte altitude. L’après A love supreme est bouleversé d’éblouissants vertiges, on pourrait dire de troubles fabuleux, d’une intensité rageuse, immédiatement. John Coltrane y joue « Nature Boy » et, pour donner du fil à retordre à tous les amateurs de définitif bien ordonné, ajoute le contrebassiste Art Davis au groupe. Ça ne change rien, le temps d’un morceau, un quartet à cinq. « Nature Boy » déborde la contemplation, éprouve l’amour au pied du mur, amour qui a connu de plus faciles quarts d’heures. Appel d’urgence à l’être et la terre. Les paroles d’eden ehbez chantent
La meilleure chose que tu apprendras jamais, c'est d'aimer et d'être aimé en retour. Sorte d’amour suprême donc, auquel eden ehbez aurait concédé des lettres capitales, amour suprême comme saboulé par Coltrane, mis en instance. “L'homme est la nature prenant conscience d'elle-même” disait Elisée Reclus et Coltrane, McCoy Tyner et Elvin Jones le jouent dans tout l’album. The John Coltrane Quartet plays est composé de quatre morceaux dont deux originaux. L’urgence (et le mot n’est pas trop fort) n’est pas dans ce qu’on appellerait aujourd’hui une « création », elle est ailleurs, au-delà, en contrepied de possibles habitudes (quand bien même elles prétendent l’inverse). Le premier véhicule trouvé fit l’affaire du voyage impératif. The John Coltrane Quartet a les clés. Ça aurait pu être une mobylette, ce fut aussi essentiellement beau. Et c’est bien une histoire, une maturité instantanée que le disque raconte, un état du présent d'alors, des secousses du monde, des inquiétudes noires et de tous les grondements. « Chim Chim Cheree » vient de Mary Poppins, film sorti l’année d’avant, et sert à l’embarquement, prétexte à la restitution immédiate ; ça va aller plus vite que « My favourite things ». « Brazilia » est en plein virage (il y a même un z sur la couverture de pochette et un s à l’intérieur : de l’un à l’autre) et « Nature Boy » est le repère pour ne plus rêver à rien vers la vie dense. Frank Kofsky, dans ses très abondantes notes de pochette de l’album, conclut ainsi : Au moment où j'écris ces lignes, le monde est en train de vivre une révolution. Les artistes, surtout lorsque leur art est aussi étroitement lié à l'existence d'un peuple comme l'est le jazz, ne peuvent pas rester à l'écart des préoccupations de la société en général. Aujourd'hui, la révolution dans le jazz porte le nom de ... avant garde. (Don Heckman, lui-même participant de l'avant-garde, a observé que "certains des musiciens d'aujourd'hui conçoivent le jazz comme un symbole de changement social - voire de révolution sociale"). À mon avis, cette dernière révolution n'a pas produit d'expression plus exaltante de ses objectifs que celle que l'on peut trouver dans la performance de John Coltrane

Et puis… et puis … il y a « Song of praise » où se produit ce que tous les fatalistes, fussent-il un moment exaltés, ne pourront jamais autoriser : la pleine unité par le geste et la pensée entre le corps de la musique, le corps du musicien et le corps du monde. Un instant, on ne sait plus où se mettre devant tant d’ouvertures, de confiance en soi, de confiance en l’autre, d’univers à l’aise, de tumulte prodigieux, de tensions enracinées, de fécondité à portée de main ; l’instant d’après, tout revit de ce que nous pourrons faire et défaire, déplacer le sens et étourdir la mort. John Coltrane jouait pour tout le monde.

• The John Coltrane Quartet Plays (Impulse, 1965)

3.9.20

IL Y A 40 ANS

 

Il y a quarante ans, une chatte (plutôt) siamoise, qui avait pris le sien d'un cousin de Géronimo, donnait son nom - nato (je suis né en vieil espagnol) - à une maison de disques naissant ce 3 septembre 1980. 40 ans de chemins sans évidence, d'évidences sans chemin, de rencontres, de possibles impossibles et d'impossibles possibles, de rencontres, de nécessités, de rencontres, de bien entendus, de malentendus, d'apprentissage permanent, de surprises, de rencontres, de décadrages, de recadrages, de secondes, de minutes, de suspens, de traductions, de rencontres, de difficiles, de très difficiles, d'erreurs, de blessures, de lents demains, de sentiers entiers, de boussoles révoltées, de villages, de fragments, d'à venir, de beauté, de recherches, de trac, de manque de souffle, de manque de sous, de mots, de fables, de rires, de dessins, de sels d'argent, de bagarre, de bandes, de magnétique, de musique il va sans dire, de musiques il va immanquablement sans dire, de si grandes amitiés et de tant de gens à remercier...

19.12.16

NOS HISTOIRES

 On nous demande parfois (souvent) : "Mais pourquoi faire (encore) des disques ?". Pour parler du monde, de son histoire, de ses êtres et de ses détails, pour approcher en un peu d'espoir, cette unité de la rivière.       

Chaque album a une histoire, jamais finie. Ci-ou-là, à certains moments de rencontres, s'ouvrent quelques portes, quelques fenêtres, esquisses de la vie fragile, figuration discrète de la perspective.

24.1.16

THE LEE KONITZ DUETS

 Dans l'abondante discographie de Lee Konitz, les perles ne manquent pas, autant d'aventurières empreintes avec une perception (libre) du temps, une précision (cool) de l'instant qui constituent un inépuisable éclat serein. On commencera volontiers par le radieux album The Lee Konitz Duets (Milestone 1967 produit par Dick Katz) où l'altiste (parfois ténor) converse avec Marshall Brown, Joe Henderson, Elvin Jones, Karl Berger, Eddie Gomez, Dick Katz, Jim Hall, Richie Kamuca, Ray Nance. "Alone together" indeed !

19.1.16

GIORGIO GOMELSKY

Le premier disque de John McLaughlin (considéré parfois sans exagération comme son meilleur) s'intitule Extrapolation. John Surman, Brian Odges et Tony Oxley forment l'orchestre. L'album est produit par Giogio Gomelsky, l'homme du Crawdaddy Club (qui vit les début des Rolling Stones), le manager des Yardbirds, le producteur des disques Marmalade (Julie Driscoll, Brian Auger), le découvreur de Magma, Henry Cow, Gong et plus tard de Bill Laswell. Gomelsky s'est tiré à 82 ans le 13 janvier quelques jours avant son anniversaire.

6.1.16

QUIET SONG

Quiet song de Paul Bley, Jimmy Giuffre et Bill Connors (1975), un disque d'une grande beauté étrangement ignoré (il ne figure même pas dans nombre de discographies du pianiste) et comme toutes les choses de grande beauté ignorées, bêtement ignoré.



Post blogum : Le 11 septembre 1972, Manfred Eicher capte l'essence même de l'art de Paul Bley pour un album intitulé "Open, to love" (avec une étrange mais significative virgule) : un des très grands disques ECM.











 
 Post blogum 2 : En 1983, Jean-Jacques Pussiau, lui aussi, entamait pour Owl une très signifiante liaison avec le pianiste canadien. Un premier album solo Tears (mai 1983) suivi en décembre 1989 de The Art of a Trio - Saturday et The Art of a Trio - Sunday par le trio résurgent Paul Bley-Jimmy Giuffre-Steve Swallow et également en décembre de la même année de Partners en duo avec Gary Peacock. Viendront ensuite en avril 1992 Fly away little Bird par
Paul Bley-Jimmy Giuffre-Steve Swallow et l'intime Homage to Carla. Jean-Jacques Pussiau enregistrera une nouvelle fois Paul Bley en 1997 pour le coffret Films (paru chez RCA/BMG). Albums de réflexion et d'émerveillements au rayonnement épanoui et durable produit par un expert en disques chouettes.

 
 
 

31.10.15

ANTHONY BRAXTON - DEREK BAILEY
FIRST DUO CONCERT



Pour nombre d'entre nous (qui sont-ils ? qui sommes-nous ?), la sortie de l'album "First Duo Concert" d'Anthony Braxton et Derek Bailey avait constitué un choc aussi fort que Miles Davis at Fillmore par exemple. Nous étions en présence de deux façons, deux savoirs, deux discours, deux traditions, deux évidences, deux sources de secrets, deux tactiques même, bien différents, qui là vivaient ensemble en créant l'espéré inespéré. Une époque où Anthony Braxton pouvait faire la couverture des magazine spécialisés en Jazz... Emanem est toujours là et en propose une belle réédition de ces plages de référence en disque compact.

25.10.15

FREEDOM

On n'en finit pas de se dire (et ce depuis le début des années 70) que tout ce recyclage posthume (qui nous a d'abord ravis - Rainbow Bridge, Cry of Love) dépasse les bornes jusqu'à l'étrange indiscrétion rapace, au léger malaise. Mais force est de reconnaître que l'attirance provoquée par ces drôles de galettes va le plus souvent contre notre volonté sainement rationnelle. Alors, la petite honte du hors-jeu-hors-temps momentanément remisée, l'émerveillement éclate une fois encore comme dans ce Freedom - Atlanta Pop Festival qui vient d'être publié, trace d'une urgence difficilement concevable, de l'éclat de la nécessaire incertitude poétique, d'une liberté prise par le temps, d'une preuve infaillible du jaillissement de la vie courte, d'un incendie définissant l'existence, du temps brutalement rétréci. Et le fait de savoir tout ça par cœur n'y change rien.

Jimi Hendrix : Freedom: Atlanta Pop Festival (Double album - Experience Hendrix distribution Sony)

24.12.13

PHIL SPECTOR CHRISTMAS ALBUM

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Phil Spector : A Christmas Gift For You (1963)

L’album de Noël pour les vedettes de la chanson d’Outre-Atlantique est une forme instituée. Le pays qui a inventé Santa Claus et qui consomme la moitié de l’électricité de la planète adore le son des « Jingle bells », les forêts sacrifiées en masse et les dindes abattues en série. Pour sonoriser cette période d’infantilisme intense, chaque artiste mainstream se doit d’offrir son album de chants de Noël comme d’autres doivent aller une fois dans leur vie à Lourdes, La Mecque ou Benarès. Certains le font de manière légère au-dessus de tout soupçon (Doris Day), d’autres par-dessus la jambe des rois mages et certains, en toute bonne foi, cherchent à raviver doucement l’affaire (Noël Jazz, Rock’n’roll  à Noël, les plus beaux twists de Noël etc.). Une fois cette pénitence acquittée, les artistes, qui n’auront pas manqué de voir un petit chèque dans leur chaussette, reviennent à de plus saines occupations. Phil Spector, lui, échappe à la figure imposée. Mieux !  Il se prend pour le Père Noël et vire tout le monde du périmètre sapiné pour imposer ses lutins : Les Ronettes, les Crystals, Bob B Sox and the Blue Jeans et Darlene Love. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il secoue la crèche d’une magnifique érection de son beau mur du son. Ce petit miracle de Noël, disque majeur adulé par Brian Wilson, passera néanmoins dans la salle d’attente de la popularité car le 22 novembre 1963, alors que le disque arrive chez les disquaires, le président John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas. Cette année-là, les radios ne passeront pas de chansons de Noël. Et merde !

Jean Rochard

Paru dans Musiq n°11, novembre/décembre 2007

13.10.12

RODRIGUEZ
(COMING FROM REALITY
AND OTHER FACTS)

Est-ce que j'aurais eu moins d'amour pour les disques de Rodriguez si je n'avais vu le film du réalisateur suédois Malik Bendjelloul, si je n'avais entendu cette histoire d'un type de Working Class Hero autrement plus vrai que celui prétendu par John Lennon, si je n'avais su son impact sur toute une jeunesse lorsque lui n'en savait rien, si je n'avais perçu, grâce à lui, la possible objectivité du hasard, si je n'avais senti son incroyable dignité de travailleur, de père et de musicien, si je n'avais été si touché par ce premier contact ?

Toujours est-il que, chaque jour, depuis que j'ai vu Searching for Sugar Man puis acheté de suite l'intégralité de la discographie du chanteur de Detroit, c'est à dire Cold Fact (1970) et Coming from Reality (1971), j'écoute ses albums aux titres précis. J'ai l'impression dans mon coeur, dans mon corps, qu'en cette période de doute prononcé, ce temps de violence sans nom souvent privé d'amour, de confusion entre la substance collective et l'esprit individuel, ses chansons aux paroles toujours si tangibles me sauvent à chaque fois. C'est une impression de plénitude d'une musique qui a traversé tout le spectre de la vie, a vaincu les cynismes et les banalités affligeantes, le vide imbécile et prétentieux, la dictature technologique, l'anti-rythme policier, les politiques misérables, la rouerie médiatique et autres aliénations modernes. L'insuccès premier de Rodriguez a permis le succès de son humanité. Alors lorsque j'entends "Sugar man", "Crucify your mind", "This Is Not A Song, Its An Outburst : Or the establishement blues", "Rich folks hoax", "I wonder", "I think of you" ou "Sandrevian lullaby - lifestyles", je crois encore, in extremis, à la musique comme langage fort ; soudain toutes les autres belles choses que j'ai entendues, toutes à l'heure, hier ou il y a longtemps, se rassemblent, alors quelque chose bouge. "Combien de temps pouvez-vous vous réveiller dans cette bande-dessinée et planter des fleurs ?"*

* "Cause" (Sixto Rodriguez in Coming from reality)