Enfants d'Espagne

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12.1.26

IL ÉTAIT UNE VOIX D'ITXASSOU :
FRANCIS MARMANDE

« Allons-nous voyager dans le noir ? » demandent à l’hôtesse les voyageurs du dirigeable de la nouvelle d’E.M. Forster, La Machine s’arrête 1. À chaque fois qu’une lumière s’éteint, c’est la question que nous nous posons, de stupéfaction, d’anxiété ou de colère, où plutôt que nous posons, comme on pose épée et bouclier après une bataille.

L'histoire compte quelques musiciens critiques (Milo Fine, Eugene Chadbourne, David Toop, Maurice Gourgues, Didier Levallet...), beaucoup moins de critiques musiciens, ouvertement musiciens. Francis Marmande jouait de la contrebasse, les occasions étaient belles. Daniel Richard racontait, mercredi 7 janvier, ce moment à Antibes en 1974 où des membres de l'orchestre de Gil Evans firent le bœuf dans un café après leur concert. Parmi eux : Marvin Peterson, David Sanborn... et une contrebasse posée. Après une brève hésitation, Marmande dit « j’y vais ». Évoquons aussi l'important duo avec le saxophoniste Sylvain Guérineau, rejoint par le poète Jacques Réda et son grand texte "Passage d'Eric Dolphy", au Musée d'Art Moderne, à la Chapelle des Lombard... Nous sommes à la fin des années 70, au début des années 80. Attention : fréquence pas sage. Neuf ans plus tard, Jac Berrocal crée un quartet avec Jacques Thollot de retour (sacré revenant) et les contrebassistes Hubertus Bierman et Francis Marmande. La Nuit est au courant et de nombreuses aubes surgissent. L'affaire fait grand bruit. Marmande dans cette folle histoire : Jean-François Jenny-Clark est admiratif. Et puis, plus récemment, ce si gaillardement déluré Spontane'uz combustion 3 enregistré à Uzeste le 20 août 1998 : Sunny Murray (batterie), Bernard Lubat (piano), Sylvain Guérineau (sax alto), Francis Marmande (contrebasse). Hôte de Lubat d'Uzeste de longue date, Marmande a arrangé cette petite prophétie de science naturelle :

"Dérèglement de tous les sens
L’impossible de tous les possibles
L’horizon du rêve
Une étincelle qui dure
Fraternité si heureuse
"

Un tantinet rimbaldien, dans les notes de pochettes, il se présente comme un "non musicien".  Pas mal ! La quête du sens est un jeu. Un jeu doublement éclairé par les mots.  

En route pour rendre visite à Frédéric Goldbronn, auteur-réalisateur de l’adaptation filmée d’Hommage à la Catalogne de George Orwell (L’ESPAGNE comme perpétuité), halte à Vézelay pour boire un verre. Sur le mur en face du café, une plaque « Ici vécut Georges Bataille, écrivain 1897 - 1962 ». Pensée immédiate pour Francis Marmande à qui l'on enverra la photographie. Souvenir fugace d’une dédicace sur la page de garde (celle où les boucliers sont dressés) de Le pur bonheur, Georges Bataille 4. Bataille était l’un de ses chevaux de plume.

Sûr ! Francis Marmande écrivait sur le jazz confrontant tous les angles de bon sens et de contresens, admirablement, sensiblement, insolemment, mais ça tout le monde le sait. Dans Le Monde, dans Jazz Magazine dont il fut l'une des voix fortes jusqu'en 2000, dans Jazzman ensuite ou encore (on le sait moins) dans cette nouvelle tentative de Michel Butel en 2012 et 2013 avec Suzanne Doppelt, Hélène Hazera, Delfeil de Ton, Béatrice Leca : L'Impossible (14 numéros). Plume aussi incessante que réfléchissante. Moult ouvrages : entre autres La mémoire du chien 5, La Housse partie 6 (le livre que tous les contrebassistes se doivent d'avoir lu), Chutes libres 7 (en deux mots, tous les mots comptent), Rocío 8 (L’ESPAGNE), La Police des caractères 9 (où Don Cherry a pour voisins Gilles Deleuze, Marie-Claude Vaillant-Couturier ou Guy Debord, beau trait d'enfance) ...  Des livres souvent conçus comme des albums de musique de musiciens pensant secrètement leur disque comme un livre. La basse y garde ses accents profonds. Pour La chambre d'amour 10, s'adjoignent les photographies de Guy Le Querrec, photographe pour qui il avait écrit plusieurs préfaces d'ouvrages. Sur la couverture, le portrait si frappant de Beb Guérin.

Beb Guérin, nous en parlions souvent. Francis Marmande écrivit le texte de Conversations, 11 duo des contrebassistes François Méchali et Beb Guérin, première référence des disques nato en 1980. Certaines demandes sont des évidences, et ces évidences des clés fabuleuses. Francis Marmande sera souffleur des Voix d'Itxassou 12 de Tony Coe. Il écrira trois textes dits par Jean-Claude Adelin, Sandrine Kljajic et Françoise Fabian. Avec l'actrice de Ma nuit chez Maud (Rohmer) ou de Faubourg Saint-Martin (Guiguet), séance inoubliable au studio Acousti avec Tony Coe, Violeta Ferrer - qui enregistrait aussi ce jour-là et raconta Durruti à Francis Marmande (L’ESPAGNE). Françoise Fabian avait en fin de séance beaucoup parlé de Samson François, à la grande joie de Tony Coe. Attention enjouée de Marmande. Le premier texte à propos de la Commune de Paris, faisant référence à Itxassou, inspira le titre de l'album et probablement cet autre bayonnais, le chanteur Beñat Achiary (aussi présent sur le disque), pour créer le festival d'Itxassou.

Allumer toujours et prendre envol (Marmande pilotait des planeurs à Itxassou). L'écoute offre au regard tous les droits, ceux des énigmes de tous les seuils. 

Piles, faces, préfaces et postfaces, Francis Marmande commentait très précisément, fraternellement, les chemins de voisins. De cet autre Bayonnais, Michel Portal, intensément. Il co-écrit avec Jean-Louis Comolli le film Le concerto de Mozart, quinze jours dans un château, où Portal en compagnie de sept jeunes musiciens, ausculte le célèbre concerto pour clarinette du compositeur salzbourgeois. La question de la transmission, un cœur pour Marmande professeur d'université (et ses étudiants et étudiantes en parlent très bien). Souvenir soudain, sa présentation à Uzeste le 19 août 2023 de son camarade Jacques Deschamps pour le livre de ce dernier Éloge de l'émeute 13.

Son double, Cancel, dessinait, les éditos de Jazz Magazine de 1976 à 1994, mais aussi ailleurs, pour son amie Florence Delay par exemple 14. Les conversations à propos du dessin de presse ou de la bande-dessinée furent toujours sérieusement allègres. Extrait de son texte à propos de Tchernobyl mon amour 14 de l'autrice-dessinatrice Chantal Montellier : "Le livre qui résume le mieux cet état des choses, parce qu'il n'en parle pas ; le livre qui tresse les faits qui n'ont rien à voir, la brutalité des faits, le désastre des enfants morts, les monstres, le fantasme au piège du réel, les images d'horreur, le cri du dessin, l'atomisation de la page, le définitif refus de l'esthétique, de l'immonde tendresse, tout mixé dans la conscience d'une femme (ça joue)" 16.  Sa première apparition dans Le Monde 17 était en tant que dessinateur le 19 octobre 1973, pour un dessin représentant Sun Ra et illustrant un article de Philippe Carles alors rédacteur en chef de Jazz Magazine pour sa période possiblement la plus intense (Carles, Marmande, Alain Gerber, Gérard Rouy, Daniel Soutif, Valerie Wilmer, Denis Constant, Michel Boujut, Horace, Guy Le Querrec...). Comme Jacques Thollot, il aimait citer Siné (il était de la bande de Siné Hebdo), fort souvent.

Francis Marmande s'est éteint le jour de Noël 2025. Mourir à Noël ! Comme l'avaient fait avant lui deux autres personnalités musicales marquantes : Derek Bailey (en 2005) ou James Brown (en 2006). Les signes ne trompent pas. Et le 7 janvier, alors qu'un chant Flamenco déchire les cieux (L’ESPAGNE), il neige au Père Lachaise. "Le désir d'observer subsistait encore dans le monde. D'où le nombre extraordinaire de lucarnes et de fenêtres." (E.M. Forster 1). Comme un rappel, la vie toujours. Éclairée, en plein jour. 


• Photographie de Francis Marmande et Bernard Lubat le 18 août 1998 (préparation du concert avec Sunny Murray) - Guy Le Querrec-Magnum

1 L'échapée - 2020, 2 In Situ - 1990, 3 Labeluz - 2023 4 Lignes - 2011, 5 Fourbis - 1993, 6 Fourbis - 19977 éd. Farrago - 2000, 8 Verdier - 20039 Descartes et Cie - 2001, 10 éd. du Scorff -1997, 11 nato - 1980, 12 nato - 1990, Marmande signe le texte de la réédition de 2011, 13 Les liens qui libèrent - 2023, 14 Œillet rouge sur le sable - Farrago - 2002, 15 Actes Sud - 2006,  16 Le Monde - 3 mai 2006, 17 rappelé dans Le Monde du 15 décembre 2025 par Michel Guerrin (avec Laurent Carpentier, Stéphane Davet, Bruno Lesprit, Véronique Mortaigne, Brigitte Salino, Josyane Savigneau et Sylvain Siclier), 

26.12.24

EN PENSANT UN INSTANT À ISTRATI

"La nation, c’est un mot dont se parent deux sortes de gens : les très malins et les imbéciles."
Panaït Istrati (La jeunesse d'Adrien Zograffi)
 
 
 

15.10.24

LÉO REMKE-ROCHARD IN CHEVILLY
"LIGHTNING SHADOWS OVER DARK (SOCIAL BANDITS)"


À quinze ans, Léo Remke-Rochard, passionné de musique et de poésie (il fréquente assidument les soirées open mic de Minneapolis et St Paul), fonde avec son compère batteur Jack Dzik, Eyemyth, indépendance de l’indépendance qui publie cassettes (mais aussi LPs ou Cds) de musiciens qu’ils apprécient. Et bien sûr de leur propre groupe le duo Riverdog qui enregistrera plus tard avec Jac Berrocal et Anamaz. 

Outre avec Riverdog, on a pu l’entendre avec Jean-Marc Foussat (album en duo pour la danseuse Stéphane Guillaumon), Jean-François Pauvros, Ursus Minor, Catherine Delaunay. 

Samedi 19, on pourra le retrouver à Chevilly-Larue dans une suite dédiée aux Bandits Sociaux au sein d'un quartet comprenant aussi Guillaume Séguron (rencontré en Corrèze en 2016), ÉmilieLesbros (rencontrée dans le Minnesota en 2012), Nathan Hanson (longues discussions de plusieurs années après les concerts au Black Dog - St Paul, Minnesota -, et invité pour un soir du groupe Riverdog). 

• Médiathèque Boris Vian, Chevilly-Larue 17h, le 19 octobre - Entrée Libre comme un poème 

Photo B. Zon : Concert de Riverdog à Treignac (août 2018)

27.9.24

PETIT TRAITÉ DE COSMOANARCHISME de
JOSEP RAFANELL I ORRA



"Vous êtes ici" nous intime le point rouge sur la carte géographique sur le panneau de ville, là où la foule mécontente chante "On est là". Toutes les étagères de la "société" qui s'est prise pour le monde ne suffisent plus à la cruelle illusion du délabrement comme quotidien. Le Livre de Josep Rafanell i Orra Petit traité de cosmoanarchisme publié l'an passé d'avenir (éditions divergences), n'est pas un guide, mais l'indication de quelques boussoles de "l'inépuisable virtuosité des modes d'existence relationnels" sensibles de toutes sortes de loisibles à (re)découvrir où "la bifurcation importe davantage que la signification qui invite à une 'prise de conscience' de ce qui est".
 
 

1.7.24

ISMAËL KADARÉ

 

"Je m'attarde parfois à écouter le mugissement du vent qui étouffe le grondement du bief et j'ai alors l'impression que le vent hurle sur le monde entier.

Ismaël Kadaré (in Le général de l'armée morte) 28 janvier 1936 - 1er juillet 2024

7.6.24

ÉRIC HAZAN

 

Le sous titre du fameux livre d'Éric Hazan L'invention de Paris est : "Il n'y a pas de pas perdus". Le constat est vital dans l'évidente proposition de déploiement de la géographie de nos imaginations. Éric Hazan, chirurgien remarquable, éditeur faramineux, auteur sensible, et figure à l'engagement lumineux en toutes sortes d'escales communes, nous a quittés le 6 juin 2024.

 

 

9.3.24

AH DIS CHÉRI...
LES TROMPETTES DE JAZZ MAGAZINE

Être ou ne pas être soumis à la tentation des listes et l'illusion de complétude. La revue Jazz Magazine propose en son numéro de mars (768) "La plus belle histoire de la trompette" avec un choix de 85 trompettistes marquants. On regrettera (puisque nous y sommes invités) certaines absences notoires comme George Mitchell (capital), Red Rodney (hu ! hu !), Henry Lowther (tout de même), Bobby Bradford, Mongezi Feza, Marc Charig, Quincy Jones, Don Ayler, Manfred Schoof, Kenny Baker, Stuart Brooks, Guido Mazzon, Phil Minton, Kirk Knuffke, Cécile Baudry... et bien sûr tout près de nous, Nicolas Souchal, Rémi Gaudillat, Sylvain Bardiau (re-tout de même)... Ah les listes. Mais on est content que n'aient pas été oubliés, par exemple, Bernard Vitet, Alan Shorter ou Jac Berrocal (dont l'album réalisé avec Riverdog, Fallen Chrome, est recommandé).

30.1.24

LES ALLUMÉS DU JAZZ FONT SALON :
IN A SUGGESTIVE WAY

 

Batteur rime bien avec producteur et producteur avec lecteur : Aux Allumés du Jazz font Salon, Bruno Tocanne sur le stand d'IMR en pleine lecture du nouveau numéro du journal Les Allumés du Jazz (45). Comme sur d'autres stands, occasion aussi de découvrir des albums discographiques que l'on avait manqués, comme ce très bel album de Bruno Tocanne, In a suggestive way (IMR - 2012), au titre évocateur de lendemains possibles.

Photo : B. Zon

15.1.24

MONK ABC DE JACQUES PONZIO

 

Il existe de nombreux ouvrages consacrés à Thelonious Monk (et bien sûr un film épatant (Straight, No Chaser de Charlotte Zwerin), mais ce petit livre abécédaire de Jacques Ponzio Monk ABC (éditions Lenka Lente) nous offre directement une sorte de tempo incarné, de pas de danse, de pas de côté in situ veritas.

26.11.23

LE DÉTOUR DE GASTON

Ce n'est certainement pas la grande affaire des temps actuels et de leurs sinistres équipages, mais tout de même, on aurait un mal de mouette à ne pas en dire quelques mots. 

Le 6 avril 2022, la couverture du Journal de Spirou annonçait le retour de Gaston - héros (antihéros) de bande dessinée inventé en 1957 par André Franquin (avec les complicités d'Yvan Delporte et Jidéhem) -, en garantissant : "Une gaffe par semaine". Pschiiit ! Gaffe, forcing ou gafforcing des Éditions Dupuis ? La publication s'est arrêtée après la première planche dessinée par Delaf, créateur inspiré de la série Les Nombrils (scénarisée et - pour les premiers albums - coloriée par Maryse Dubuc) paraissant dans le même journal, pour des raisons qui ont été amplement décrites ailleurs. Et puis, avec l'aval de l'institution judiciaire (comme chacun sait, spécialiste de l'intime en matière de bande dessinée), la publication a repris le 23 août 2023 au rythme d'une planche par semaine. M'enfin, l'album Le retour de Lagaffe est sorti le 22 novembre à grand renfort de publicité et de polémiques (objectif 800 000 exemplaires, ça motive).

Ce serait mentir que de dire qu'on s'en fichait. La connaissance d'une reprise de Gaston - le plus proche, le plus copain, le plus libre de tous les héros de bd - par un autre était aussi insupportable que prestement attisée. Impossible de bouder. Alors rogntuduuu, on se jette sur la première planche. La bande dessinée actuelle est farcie de reprises : Astérix, Achille Talon, Lucky Luke, Blake et Mortimer, Ric Hochet, les Schtroumpfs, Tanguy et Laverdure, Buck Danny, Gai Luron, Benoit Brisefer, Corto Maltese, Boule et Bill, Blueberry, Jerry Spring, Tif et Tondu, Michel Vaillant, le Marsupilami, et bien sûr Spirou ultra décliné à toutes les encres (mais ça, c'est tout un chapitre). Ces reprises oscillent entre quelques coups de maître, pas mal d'inutiles platitudes (même avec des "repreneurs" de qualité) et beaucoup d'akouabon. Mais Gaston, c'est une autre affaire, une autre progression, une autre intimité, alors tout est à fleur d'appeau. Les premières planches de Delaf sont bluffantes. Sa documentation est parfaite, permettant une sorte d'imitation assez comparable au Blue du groupe Mostly Other People Do the Killing (imitation rigoureuse du Kind of Blue de Miles Davis). De ce point de vue, Le retour de Lagaffe serait une pièce d'art contemporain et l'on verrait Delaf comme une sorte de Roy Lichenstein en pacte de non agression. 

L'album se regarde avec intérêt - et ci et là quelques rires - mais, même si c'est sans déplaisir, on n'est pas dupe, on n'oublie pas, il y a des détails qui font que le double de ce théâtre se dénonce par moult petites touches. Et plus encore, cette étrange volonté de vouloir tout mettre dans un contexte historique dégarni de son épaisseur, faire figurer tous les objets (un désuet passage du Gaffophone), et la presque intégralité des personnages : Yves Lebrac, Léon Prunelle, Sonia (celle dont le dessin se rapproche le plus naturellement des Nombrils), Aimé De Mesmaeker, Jules de chez Smith en Face, le Père Gustave, Ducran Lapoigne, Joseph Longtarin, Yvonne, Joseph Boulier, le Chat, la Mouette, Mélanie Molaire, Freddy-les-doigts-de-fée, et bien sûr Mademoiselle Jeanne terriblement sous traitée et même mal traitée (chaque lectrice et lecteur attentifs à la progression de Gaston en 34 années savent l'évolution des sentiments respectifs de Gaston et de Jeanne ; à l'endroit de reprise, jamais Gaston n'aurait abandonné niaisement Jeanne en camping ou ne l'aurait blessée, même par mégarde). 

On y retrouve même Fantasio, Spirou, Spip et le Marsupilami. Franquin n'avait impliqué Gaston dans une aventure (déguisée en épisode de Spirou et Fantasio) en suite que dans l'exceptionnel, le splendidissime, Bravo les Brothers. C'est au retour de ces personnages (planches 27 et 33), abandonnés par Franquin bien longtemps avant d'arrêter Gaston, que l'édifice tenu par l'impressionnante et talentueuse force du crayon magnétique se détraque (Delaf a survolé toutes les possibilités de son appliquée documentation). Arrive une interprétation nouvelle avec la pathétique réinsertion du mystérieux dessinateur anonyme (soustraité par Franquin de son aveu même à Numa Sadoul*). Paradoxalement, quand Delaf prend ses libertés en hommage appuyé, quand survient sa création, sa désimitation, quand il aurait pu se mettre à parler, tout s'effondre. Cette liberté souhaitable entre dans une embarrassante et quelque peu bouffonne aventure en suite pour clore l'album, le clore sans rire. 

Planche 36, on écoute cet humble dialogue-aveu lorsqu'Yves Lebrac essaie de recopier une page de Franquin déglinguée par La Mouette : "Ouah c'est bluffant !! On dirait vraiment du Franquin !", "Au premier coup d'œil, oui, au second, bof...", "Comme quoi ça tient à peu de chose...", "Aaah, Franquin : souvent copié, jamais égalé !", "Vous avez raison, je ne lui arrive pas à la cheville !...". Le talentueux L'ingénieux dessinateur des Nombrils aime Franquin, c'est certain, c'est touchant, ça impressionne même, mais ce n'est pas une raison suffisante pour dompter l'impossible. La logique implique qu'il n'y aura pas de suite à ce Gaston de surface (mais 800 000 exemplaires ??? Gaston de grande surface).

Delaf a dessiné Le retour de Gaston sur une palette graphique, parce que c'est meilleur pour son dos et parce que ça lui a permis d'archiver extraordinairement tous les détails pour les redessiner ensuite. Tous les dessinateurs utilisent de la documentation (Hergé n'était pas allé en Chine pour Le Lotus Bleu) et on saluera son travail minutieux en la matière, à hauteur du défi proposé. Mais là où Franquin a su nous rencontrer, nous rencontrer profondément, se livrer en confidences jusqu'à l'accidentel merveilleux, c'est par son trait, son creuset de l'éclat, son sillon d'encre dans le papier à dessin et toutes ses aspérités, s'autorisant les violences du réel, sa liberté la plus folle, sa vie. Aucun dispositif ne peut incarner ça, le saisir au vol. En bande dessinée, le langage, ce n'est pas la représentation, mais le trait même. Depuis pas mal de temps et surtout depuis cette invention absurde du terme "Roman graphique" (comme si les écritures de Victor Hugo, Octave Mirbeau ou Simone de Beauvoir n'étaient pas déjà intensément graphiques, tout autant que leur traduction en volumes ou en livres de poche d'ailleurs) sensée désinfantiliser (traduire ouvrir le marché aux adultes en leur assurant toute respectabilité), le dessin est trop souvent devenu accompagnement et non essence.

 "Il ne faut pas imiter ce que l'on veut créer" entend-on dans Tips d'Étienne Brunet citant Steve Lacy (disques Saravah). Gaston Lagaffe a été un de nos moteurs (la destruction des parcmètres et toute la symbolique qui en découle, l'écologie, la désobéissance créative, le refus du travail, de l'autorité, la passion de la musique, une fantaisie débridée...) avec une libre grâce unique. Il reste quelques éléments, quelques substances, quelques créations indomesticables. Plutôt que de tenter, même et surtout en toute bonne volonté, de les mettre au pas, créons-en d'autres, pour demain.


 * Numa Sadoul : Et Franquin créa la gaffe (Glénat)


 Illustration : 4 couvertures par Delaf



18.11.23

ÉTRANGER DE KARINE PARROT

En temps de sinistre mise en forme de nouvelle "loi immigration" avec, en avant plan, de funestes calculs politiques piétinant les notions les plus élémentaires des échanges humains, il est urgemment sain de comprendre l'histoire de nos rapports - ou des rapports de cette récente invention de l'état-nation, avec ceux que l'on nomme "étrangers". Le livre de Karine Parrot sobrement intitulé Étranger - paru dans la collection Le mot est faible des éditions Anamosa - éclaire cette histoire en 112 pages de grande précision, tant juridique qu'humaine, en revenant sur les points essentiels, dont le moindre n'est pas le fait que "la nationalité française" est une création de la fin du XIXe siècle, avec les conséquences que l'on sait (se répartissant entre la bêtise crasse du rabâché lieu commun "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde", les besoins de main d'œuvre à bas prix, et toutes les formes de racismes). 

 
• Karine Parrot, Étranger - Anamosa, 2023, 9€
 

1.11.23

REPRISE

Mais qui a eu cette curieuse idée de demander à Fabcaro de réaliser le scénario du nouvel album des Rolling Stones ?
 

17.10.23

PHILIPPE CARLES

À partir de trois photographies de Guy Le Querrec (Magnum)

 

Le souvenir d'une voix forte, de mots forts, soudain laisse sans voix, sans mots... Philippe Carles est parti... 

Quelques photographies adressées ce matin par un des photographes de l'aventure Jazz Magazine élargissent l'espace infiniment resserré comme un cœur peut l'être. La première, en compagnie de sa compagne Michèle et du producteur Jean-Jacques Pussiau, ouvreur de voies nouvelles ; la seconde, avec André Francis, Alain Gerber, Jean-Robert Masson, Lucien Malson à Châteauvallon en 1972 - doit-on redire l'étonnante dimension de ce festival, de ce qu'il nous transmit ? "Jazz à Châteauvallon" à la télévision correspondait à nos (nous ne nous sentions pas seuls) premières lectures de la revue Jazz Magazine qui prenait le relais de Rock'n'Folk. "La poésie ne rythmera plus l'action, elle sera en avant" a écrit Arthur Rimbaud et ce devait bien être notre bouillante animation intime (oui, nous n'étions pas seuls). Jazz Magazine tombait à pic : lecture passionnée, lecture politique, lecture longitudinale qui porterait loin. Philippe Carles écrivait dans ce mensuel depuis 1964, il y défendit le free jazz. Une musique qu'avec quelques-uns, il avait vu venir. L'entorse sublime : là était la raison. Sa connaissance du jazz, tous horizons, frisait l'omniscience.  En 1971, il succédait à Jean-Louis Ginibre (qui dirigeait la revue depuis 1962) comme rédacteur en chef de ce périodique créé par Jacques Souplet et le couple Barclay en 1954. Publication achetée deux ans plus tard par les futurs inventeurs de Salut les Copains, Daniel Filipacchi et Frank Ténot dont le profil traverse la troisième photographie. 

"Qu'il se fasse un village ou c'est nous qui s'en allons" grondait Jacques Thollot dans sa Girafe. Oui c'était ça l'histoire... un village, une île... pour donner envie de rester.

C'est peu dire que le Jazz Magazine des années 70, nous semblant si libre, nous servit de base. Il se situait dans le fieffé parallèle de nos vies. Chaque ligne était une ligne de départ, vers Don Byas ou Milford Graves, Coleman Hawkins ou Michel Portal, Ella Fitzgerald ou Tamia, Miles Davis ou Jac Berrocal, René Thomas ou Joseph Dejean, Jef Gilson ou Peter Brötzmann, Dee Dee Bridgewater ou Don Cherry, mais plus encore vers tous  les possibles des démesurées mesures humaines dont nous apprenions à rencontrer les acteurs.

Free Jazz Black Power, l'ouvrage co-écrit par Philippe Carles et Jean-Louis Comolli et publié en 1971 au Champ Libre, revient sur tout ce que l'histoire de cette musique et ses merveilleux braconnages pouvaient avoir de futur, si tant est qu'il y en ait un. Il arrivait à la musique de trembler à cette idée. Et Carles parlait à la radio, sur les ondes de France Musique. La parole soude, langue d'action, ton des chemins de traverses encore possibles alors. Ceux que l'on empruntera, en confiance, pour créer par ci un petit festival endurant, par là une primitive petite maison de disques. Les deux retiendront sa généreuse attention, c'est le moins que l'on puisse dire. Alors, quand en 1996, Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, les auteurs de Free Jazz Black Power, écrivent pour l'album Buenaventura Durruti le morceau "Free" qu'enregistrera Carles. Tout s'énonce, tout se confie, tout se lie : "Sans l'idée de la révolte et de la liberté, la musique devient cynique, elle appelle à la victoire des maîtres, elle dit la mort. C'est au contraire la vivante blessure du monde qui bascule que nous entendons comme l'écho de ton nom, Durruti, dans cette musique qui reprend, cette musique-là, ce jazz-là."

Par tant d'articles, émissions de radio, ouvrages, dictionnaires, notes de pochettes de disques (qu'il serait intéressant de recenser), Philippe Carles a décrit, écrit, un pan d'histoire où fut rendue visible la parole du plus aigu geste musical. Aujourd'hui, comme une impression de solitude...


 Crédits photographiques :

1) Michèle Carles, Jean-Jaques Pussiau et Philippe Carles, après le concert "Owl records evening" au festival de Coutances, le 27 mai 1992.

2) André Francis, Alain Gerber, Jean-Robert Masson, Lucien Malson et Philippe Carles - débat au festival de Châteauvallon, le 26 août 1972.

3) Frank Ténot et Philippe Carles, à l'occasion de la remise de la médaille de Commandeur de l'Ordre des Arts et Lettres attribuée à Ella Fitzgerald par le ministre de la Culture Jack Lang en ses locaux, le 29 mai 1990.

1.7.23

MICHEL PORTAL AU FUR ET CHEZ TEXTURE

Hier soir 30 juin, à la Librairie Texture (Paris XIX), rencontre et échanges à propos et à partir du livre de Guy Le Querrec Michel Portal au fur et à mesures (Éditions de juillet). Évocation aussi de 50 ans de rêves, d'expériences, de doutes, d'élans, de tours, de détours, d'extravagances, de déglingue, de recherches, de textures en tous sens, de préhension, d'amitiés... ce qu'on souhaite ardemment à tous les enfants de 17 ans.

Photographie Z.Ulma

30.6.23

CE SOIR CHEZ TEXTURE PRESENTATION DU LIVRE DE GUY LE QUERREC
MICHEL PORTAL AU FUR ET À MESURES

Quand Michel Portal et ses amis étaient les "héros" du festival Châteauvallon, les conversations de ce qu'on appelle aujourd'hui de façon statistique "le public", portaient autant sinon plus (dixit André Francis), sur ce qui se passait chez Lip que sur la musique qui en était l'objet naturel. On ne jouera, produira, commentera pas la musique (ne devrait pas en tous cas) sans estimer l'endroit (sens large) ou la situation (sens plus large) dans laquelle elle est jouée, produite ou commentée. Comme ça n'a pas été oublié dans le livre, ce ne sera pas oublié ce soir chez Texture (Paris 19 à 19h30) pour la présentation du livre de Guy Le Querrec Michel Portal au fur et à mesures (Éditions de Juillet), en ces actuels jours d'une expressivité renversante.

31.5.23

NOËL AKCHOTÉ - PHILIPPE ROBERT : GUITARE CONVERSATION

Si la littérature à propos (disons) du jazz de son origine à 1980 est assez imposante, elle se fait beaucoup plus discrète en ce qui concerne les 40 années suivantes où les fils d'Ariane se sont souvent étrangement emmêlés jusqu'à ne plus trouver l'entrée de la sortie. Les témoignages sont précieux et en voici un publié par les (excellentes) éditions Lenka Lente. Un long entretien mené par Philippe Robert avec le guitariste Noël Akchoté où le fil conducteur est ici un jack de guitare allant à l'amplificateur du récit d'une vie et d'un savoir en cours. Sources détaillées, appréhension de l'histoire, sens du temps et du tempo, recherche de la couleur d'un noir et blanc tranchant et guitare s'enflammant de joie, d'expériences ou de questionnements au tir franc. Comme le début d'un chapitre qui conclue les précédents. La vie tient très bien en six cordes.
 
 

25.3.23

NOTES DE POCHETTE

 
La musique a cette étonnante capacité de murmurer à plein tube, soupirer jusqu'au cri sans passer par la case des dépôts et consignations. Même si l'entreprise de domestication n'a de cesse de vouloir l'encager, elle enregistre d'insensées échappées dans et hors du champ, dans le cadre et hors du cadre et parfois à cheval sur celui-ci. La technique d'enregistrement a permis grâce au disque d'en apprécier la capacité de récit et lui permettre une étonnante synthèse de l'intime. Lorsque l'on écoute un album discographique, il y a parfois, en plus d'illustrations, photographies et graphismes inspirés, des notes de pochettes (liner notes en anglais) dont la fonction est tantôt celle de présenter, d'accompagner, de compléter ou d'offrir quelques clés libres. 
 
Bien des disques qui ont révolutionné nos vies ont été commentés - en direct pourrait-on dire - par de formidables textes. On pense bien sûr rapidement à ceux de Nat Hentoff (pour des disques de Coltrane, Mingus, Ornette Coleman, Cecil Taylor, Max Roach ou Bob Dylan - lequel a parfois écrit ses propres liner notes de façon remarquable dans Blood on the tracks par exemple comme Mingus avec Edmund Pollock pour The Black Saint and the Sinner Lady), de Frank Kofsky (The John Coltrane Quartet Plays), de Ralph J. Gleason (Miles Davis, Lenny Bruce), de ceux de musiciens comme les célèbres commentaires de Bill Evans pour Kind of Blue de Miles Davis reflétant son propre jeu, ou ceux prophétiques d'un Francis Marmande pour l'album retraçant le concert de Michel Portal-Beb Guérin-Léon Francioli-Bernard Lubat à Châteauvallon 76. Il y en a beaucoup d'autres. Alors lorsqu'un producteur, une productrice, un musicien, une musicienne (dans le cas présent, il ne s'agit pas d'un équilibre linguistique, mais bien de quatre aspects de la réalité de demande) vous offrent d'écrire à propos ou à partir de la musique d'un album réalisé, vous vous sentez honoré "de ouf". Écrire les notes de pochette d'un album, des mots des livrets, est une expérience splendide, une façon de s'immerger autrement et pleinement dans la musique, de tenter d'en appréhender les contours (lesquels sont joueurs), les violences, les caches-caches et le plein amour.
 
Merci aux maisons de disques et labels : Rectangle, La nuit transfigurée, Transes Européennes, Innacor, Émouvance, Grrr, Le Souffle Continu, Pee Wee, Fou Records, In Situ...


28.1.23

IF WE COULD ONLY REMEMBER...

 

Les déplacements de La Petite Taupe et de Femmes Femmes sont des enseignements. Les enseignements de Femmes Femmes et La Petite Taupe sont des lieux. Les lieux résonnent des enseignements de passages dans les tournis plus ou moins cotons, ceux des certitudes du doute, de l'incertitude des pas pressés, des méditations intenses, des créations immenses parce que simplement humaines : If I could only remember my name, Pourfendeur de nuages, Une vie de faussaire, Love in us all, House Of Art, Ce merveilleux automne....

Pour Adolfo Kaminsky, Gina Lollobrigida, Paul Vecchiali, David Crosby, Wolf Erlbruch, Russell Banks, Pharoah Sanders, Rasul Siddik.

8.12.22

IMMENSE FONDERIE
POUR FRANÇOIS TANGUY
PAR FANTAZIO

Immense Fonderie

François est parti cette nuit.
On fait non de la tête dans le froid.
C’est la mécanique, ça bouge tout seul.
Non, je ne contrôle pas.
Chaque mort a son armée de familles de sensations, mais une comme ça, si brusque, si brusque si brutale, comme ça.
Puis après je me suis dit à Carrefour il y était lui à Carrefour, il aurait été attendri par le hochement de tête du caissier ou pas.
Le regard commence sa ronde, il est partout, il veille, il navigue, sa présence est redoublée, par l'absence, le regard vient s’ajouter à la guirlande lumineuse de regards qui entourent les corps de nous restant.
Partir brusquement c’est très bien pour soi, on n’enfle rien, on ne rajoute pas au rajout.
Pour les autres ça fait du blanc, du blanc sans adjectif, un trou blanc avant et après chaque pensée, Ça me fait ça.
La pudeur de François était trop forte, elle indisposait.
Un gros socle, François, un socle de pierre très délicate, douce, avec des éclats paillette bruns-dorés,
Où est ce qu’on peut trouver une délicatesse comme ça.
Qui va comprendre et continuer ce geste là.
En fait ça n’est pas croyable du tout.
François est bouleversé par les apparitions, les formes humaines, les corps, il plisse les yeux pour ne pas être ébloui.
Et bien François j’ai finalement saisi les forces de ton travail le 11 novembre dernier.
J’ai vu, comme dans un rêve, tes glissements de terrain et j’ai vu que tous ceux sur scène avaient vu, et étaient libres de glisser, glisser, sans théâtre, sans dispositif, glisser comme des âmes sur un toboggan.
Et le 11 novembre c’est le jour où mon père est devenu résistant en 1940, place de l’étoile, définitivement résistant.
Et toi tu es venu à la mort de mon père je ne t’y attendais pas, je ne sais pas comment tu as su, tu es sorti du sol, on dirait, tu es apparu.
Tu m’as tendu un dessin fait je suppose pendant la cérémonie, un dessin de mémoire, un dessin de la tête de mon père, son sourire, ses yeux, ses petits yeux de chinois, on ne sait pas s’il vous regarde ou pas, toute l’étrange malice de mon père est sur ce petit dessin.
« Une fois qu’on a vu, une fois qu’on a vu qu’on s’est bien détesté jusqu’au bout, qu’on a vu, qu’on est allé au bout de ça, qu’on a bien vu », c’est la phrase que tu m’as dite quand on a essayé entre deux portes d’évoquer la boisson.
C’était très clair ça, ce que tu viens de dire, des fois tu n’es pas clair parce que trop clair pour toi, lumineux pour toi, limpide pour toi, et pour moi ça ne l’était pas, parce que tu raccrochais aux autres là où tu en es toi, c’est comme ça que tu fais je crois, tu vois l’autre et tu es tout barbouillé de ce que tu es et de ce qu’il est aussi, et ça forme une pâte, et tu offres cette pâte instantanément aux autres quel que soit leur état, de ta matière présente, et tu rentres dans ta matière présente, et tu en sors, et tu essayes d’en sortir parce que l’autre apparaît. Et on croit que les autres sont là, qu’ils nous traversent, on traverse, on se traverse.
Et tu es tout apparaissant pour l’autre, mais l’autre doit comprendre qu’il te faut du temps pour revenir, pour être là, et tu mélange tout de suite l’autre à ça que tu es, et l’autre doit comprendre qu’il y a des abysses, tout le temps, et qu’on n’en revient pas comme ça, donc tu trouves le pont où ça se mélange entre l’autre qui apparaît et toi.
En quelques instants, ça se passe comme ça.
Tu tends un bâton, une perche comme si on était en pleine mer agitée.
Si l’autre ne comprend pas, tu t’en vas, et tout de suite, tu reviendras.
Tu pars, tu reviens comme une ombre, tu bricoles l’armoire, l’armoire métal de Redayef, Tunisie, tu pars mais tu es là, puis dans le camion on est allés chercher un instrument aller-retour à Tunis, 500 aller retour? Les cigognes, Chems au volant, on a le temps de dire des insanités, et ton silence et cette joie d’enfant muet derrière banquette arrière, somnolence, et nos propos vulgaires tu n’en reviens papa.
Mais que l’action qui compte, qui plane, qui nous absorbe, alors ça va.
François c’est faire circuler des ronds avec les mains, du physique de la cantique, des chants de l’évaporation qui veille, de la vase qui remue que les uns et les autres comprennent cette matière, avec des forces, François c’est le creux qu’il offre délicatement, un fauteuil, une chaise qu’il offre, une chaise, un plat il faut manger, il vous met quelque chose dans la main pour que vous ayez un territoire sur le moment, avant le moment suivant, et puis faire cette armoire en métal pour qu’elle sonne, et la refaire et elle ne sonne pas, ça ne fait rien, au pire on donnera des coups de pieds dedans, voilà.
Vision simple, intuition simple, absence, présence, matière, glissement de terrain, expression physique des forces, le graphisme, les traits, les fils tendus en hauteur avec des choses qui pendent, déplacer son corps pour aller pêcher ce qui est disponible pour tous, un espace où tous peuvent intervenir en allongeant simplement les bras, est ce que c’est possible ?
Pour ceux qui trop influencés par les mètres étalons occidentaux seraient tentés par dire que François est un être supérieur, sans provocation aucune je dis qu’il est un être inférieur, il travaille en sous terrain, et déplace des choses, des formes et des énergies par en-dessous, pour vous offrir du clair, un travail à plein temps, et vous n’imaginez pas la pénombre, des rais de lumière, des espaces, et vous invite à déplacer, remuer la vase profonde – celle où il pouvait s’engluer, bras, pieds, mais, tout, et dans le cambouis de l’antiquité jusqu’à nos jours, pas de différence, nos jours à nous, - à votre tour, on déplace, on se fait de l’espace, on fait de l’espace pour tous, et on continue.
D’une berge à l’autre, nous passons, je sais que chaque instant est un glissement de terrain, physique, pratique, évident, aussi évident que le rebouteux vous enlève une brûlure à distance, très simple, très pratique, c’est brut, et de la même manière entre théâtre, musique, et vie, c’est la pâte, la même pâte, tout est réuni, tout est un devoir, de réunir, de faire des offrandes à cette pâte invisible qui nous unit, on doit contenir les situations par en-dessous, parce qu’elles sont sauvages, incompréhensibles, et sorties de nulle part, tu le sais, c’est ta vie.

                                                                                            Fantazio 7 décembre 2022