Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne
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9.8.19

JEAN-PIERRE MOCKY

Jean-Pierre Mocky in Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma de Jean-Luc Godard que l'on aperçoit comme une sorte d'ombre (celle d'un doute ?)

Ça devait arriver, comme un défi au défi d'être et ne plus être : Jean-Pierre Mocky n'est plus. Il y aura bien sûr un concert de louanges de gens qui ne regardaient plus ses films depuis longtemps ou qui même ne les revoyaient plus, des hommages aussi crétins et niais que celui de la ministre Muriel Pénicaud rendu à l'auteure Toni Morrison partie quelques jours plus tôt, des simagrées que Mocky aurait volontiers mises en scène d'un trait de couteau.

Jean-Pierre Mocky a réalisé 66 longs métrages, 43 téléfilms (à la Hitchcock), quelques courts métrages, joué comme acteur en quelques participations bien pointées (avec Georges Franju - dans un film qui est aussi le sien, Jean-Luc Godard, Jean Cocteau, Michelangelo Antonioni). Le compte n'est sans doute pas bon car d'autres films étaient en train de pellicule ou de papier (on parle d'un film sur les Gilets Jaunes et d'un autre sur la campagne de l'actuel locataire de l'Elysée). Au-delà d'anecdotes plus ou moins sidérantes, de moments de télévision somme toute anecdotiques, il a incarné, au sens le plus direct du terme, une vie de cinéma. Les spécialistes proclamés dissocieront certainement ses films remarquables - ses grands films mêmes - de ses bricolages fauchés. Si les moyens diffèrent d'un film à l'autre et que les trois dernières décennies furent celles d'une redoutable adversité, d'une certaine solitude pourtant très entourée (une impressionnante fidélité des acteurs et actrices dans tous les cas de figure), il s'agit bien d'un même élan, d'une même énergie, d'un même défi avec des traitements un peu différents au vu des moyens. Jean-Pierre Mocky est une nouvelle vague à lui tout seul, qui naît en 1959 avec Les dragueurs (qui fait rentrer l'expression dans le langage courant) pour s'échouer le 8 août 2019. À la différence de l'autre nouvelle vague qui naît en même temps, celle de Mocky est sans rupture avec le cinéma d'avant - ou de sa continuité. Il se montre accueillant avec ses réfugiés (Bourvil, Victor Francen, Charles Vanel, Micheline Presle, Michel Serrault, Élina Labourdette, Francis Blanche, Denise Grey, Jean Poiret, Michel Simon, Michel Galabru, Raymond Rouleau, Jacqueline Maillan, Alexandre Rignault ...) autant qu'avec les nouvelles figures (Véronique Nordey, Charles Aznavour, Jacques Charrier, Michael Lonsdale, Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Carole Laure, Eddy Mitchell, Stéphane Audran, Patricia Barzyk, Philippe Noiret, Eva Darlan, Alberto Sordi, Jacques Dutronc, Dominique Lavanant, Andréa Ferréol, Jean-François Stévenin, Emmanuelle Riva, Anne Deleuze, Catherine Leprince, Bernadette Lafont, Béatrice Dalle, Richard Bohringer, Jane Birkin, Sabine Azéma...). Pourtant chez Mocky, tout explose, rien de pathétique, les acteurs figurent ce qu'ils sont sans se soucier d'intérioriser (mais peut-être est-ce parfois leur petit chagrin : on se souvient de Fernandel et Heinz Rühmann assez paumés en 1965 dans La Bourse ou la Vie), l'incarnation est purement cinématographique (d'une autre façon que chez Robert Bresson, mais in fine toute aussi forte). Certains acteurs et actrices spécifiquement mockystes en portent les repères : Jean-Claude Rémoleux, Marcel Pérès, Jean Abeillé, Sylvie Joly, Antoine Mayor, Marcel Pérès, Dominique Zardi, Roger Legris, Rudy Lenoir, Sophie Moyse, Jacques Legras, Roland Blanche, Olivier Hémon, Eric Dod, nos amis Jac Berrocal ou Violeta Ferrer ou même Noël Roquevert (du cinéma "d'avant").

Si on se délecte de voir et revoir La Cité de l'indicible peur, Les Compagnons de la marguerite, Un drôle de paroissien, Solo, L'Albatros, L'Ibis rouge, Le Témoin, Litan, Y a-t-il un Français dans la salle ?, Le Miraculé, À mort l'arbitre, Bonsoir, Noir comme le souvenir, Grabuge, Le Deal, Le Renard Jaune...,  on sera tout autant saisi par l'ascendant cinématographique de n'importe quel film de Jean-Pierre Mocky. Dans cette "espèce d'encyclopédie du genre humain", selon ses propres mots, le chahut est total, les charges dépourvues de cajoleries, l'invention risquée, l'ailleurs implacablement là, le fantastique révélateur, la marge explosive, le décalage agressif, le romantisme sans réplique, les marmites bouillonnantes, les bourgeois à vomir. L'enfance y reprend tous ses droits. Les autorités hypocrites en prennent pour leur grade. "Je ne veux pas avoir une morale, je ne suis pas meilleur que les autres, par conséquent je ne peux pas dire aux gens 'faites ci ou ça', par contre je peux, à travers des fables où un personnage fait ce que moi, je voudrais faire, indiquer des façons d'arranger certaines choses" confiait-il en 1989.

Ce franc-tireur, pour reprendre une expression commode - comme le sont quelques autres gens de cinéma : Jean-Luc Godard (au bout du conte, sorte de marginal de la Nouvelle Vague), Jean-Louis Comolli ou Jacques Rozier, comme l'était Agnès Varda - qui achetait des cinémas (Le Brady, l'Action École) pour projeter ses films et faire la nique aux "emmerdeurs opportunistes" a inventé en toute autonomie un cinéma du déménagement permanent du même endroit, un irrécupérable et salutaire non conformisme.


13.7.16

JEAN MARBŒUF ET URSUS MINOR
SUR LES TOILES CORREZIENNES

 Par Thierry Mazaud

Il y a des noms qu’on était certain d’entendre samedi dernier à Tulle. Et on les a entendus : Bernard Hermann, Georges Delerue, Nino Rota… Ces compositeurs ont été cités dans le cadre du 6ème Ciné d’été à Tulle, festival placé sous la houlette d’Agnès Gameiro et qui avait opté cette année pour une thématique axée autour des musiques de films et des chansons dans les films. Ont été projetés Le bal, Chantons sous la pluie, Une chambre en ville, On connaît la chanson, Aubervilliers, Sita chante le blues

Et puis, par le biais d’un partenariat avec Kind of Belou (plus le soutien logistique de l’I.P.N), le public a pu (re)découvrir Coup de sang, le film que Jean Marbœuf a réalisé en 2006 (1). La présence dans ce festival de ce film étrange et mélancolique, à la forme non conventionnelle est due à sa bande originale signée Ursus Minor. Un choix heureux pour tous ceux qui savent l’importance de cette formation. La voix et les mots de Stokley Williams impriment au récit un tempo mélancolique, lancinant et lumineux à la fois. Les pastilles vocales de Marie-Christine Barrault sur le thème principal font des nœuds dans la gorge. Comme les intonations de la guitare électrique de Jef Lee Johnson qui rappellent : 1. Combien les compositeurs (et les cinéastes) délaissent cet instrument lorsqu’ils imaginent une B.O ; 2. Combien ce musicien manque (le sujet de Coup de sang est la disparition : la douleur et le désarroi qu’elle porte en elle).

Puis, en compagnie de Jean Rochard, conseiller musical sur quelques uns de ses films, Jean Marbœuf s’est prêté à cet étrange exercice consistant à répondre aux questions d’un public engourdi par le noir et le confort de la salle, retourné par la force de l’œuvre.

Le réalisateur a gratifié les spectateurs tullistes d’un bonus avec la projection du court-métrage Help! (2), qu’il a réalisé avec le concours de Jacques Tardi.

Dans l’après-midi, une discussion s’est installée dans le hall du cinéma Véo de Tulle. Les deux Jean, Marbœuf et Rochard, ont comparé leurs visions sur le sujet du jour avec celles du réalisateur Carlos Saboga et du compositeur Alain Jomy.

Profitant de sa présence en Corrèze, Jean Marbœuf était convié quelques heures plus tard à Treignac pour une seconde projection dans les salons de la galerie Treignac Projet. Le choix de ce lieu délicieusement impropre à la projection d’une œuvre de cinéma n’avait rien d’anodin puisque l’endroit fût le théâtre il y a près d’un an de l’enregistrement du quatrième album d’Ursus Minor.

* Un grand merci à Agnès, Christiane, Sam et Lise pour leur accueil. 


Photo : Agnès Gameiro-Delteil


(1) Avec Pierre Arditti, Marie-Christine Barrault, Fadila Belkebla, Bernard Haller, Michèle Simmonet, Anne Deleuze, Sandrine Leberre, Patrick Laval, Violeta Ferrer, Julie Marbœuf ... Les films du Chantier (2006)

(2) Film inspiré de "Quand ils sont venus chercher..." de Martin Niemöller. Avec Eric Mariotto, Julie Marbœuf, Pierre Cognon, Paul Borne. Décors dessinés par Jacques Tardi. Grand Prix du court métrage au Festival des films du Monde de Montréal. (2013)

21.12.15

JOHN TRUDELL ET ETIENNE BULTINGAIRE


John Trudell et Etienne Bultingaire ne se connaissaient pas. L'un était poète-activiste, l'autre ingénieur du son-musicien. Tous les deux ont été emportés par la maladie infernale, à quelques heures d'intervalle, les 7 et 8 décembre derniers.

C'est pour l'enregistrement, en février 1990, de la suite de Tony Hymas Oyaté (dédiée à 12 chefs indiens d'Amérique du Nord de la seconde partie du XIXe siècle) à Albuquerque (Nouveau-Mexique) que la rencontre avec John Trudell a lieu. Dès que nous nous sommes entretenus avec Hanay Geiogamah, conseil sur le projet, le premier nom évoqué fut le sien et l'écoute des cassettes que John Trudell avait réalisées avec Jesse Ed Davis et Quiltman devint confirmation évidente. Ses mots dans Tribal voices saisirent : "Rappelle-toi, toi l'impatient, rappelle-toi et vis sans avoir peur de la vérité".

Né en 1946, John Trudell grandit dans la réserve Santee Sioux dans le Nebraska. En quittant l'armée pendant les premières années de la guerre du Vietnam, il devient un des membres actifs de la cause indienne lors de l'occupation d'Alcatraz par les United Indians of All Tribes en 1969. Il est porte-parole du mouvement et crée le programme Radio Free Alcatraz diffusé la nuit depuis Bekeley. Il rejoint ensuite l'American Indian Movement (créé à Minneapolis en 1968 pour défendre les Indiens du harcèlement policier puis tous les droits indiens dans les réserves et les centres urbains) dont il est le président de 1973 à 1979. 1973 est l'année de l'occupation de Wounded Knee par l'AIM et 300 habitants de la réserve de Pine Ridge à l'endroit même où, en 1890, le 7e de cavalerie avait massacré la tribu du chef Big Foot en recherche de refuge. En 1979 lors d'une manifestation à Washington, John Trudell brûle le drapeau américain après un discours devant les bureaux du FBI. 12 heures plus tard, dans la réserve Shoshone Paiute of the Duck Valley, un incendie ravage sa maison où vit sa femme Tina Manning, activiste pour les questions relatives à l'eau, leurs trois enfants et ses beaux-parents. Tous périssent sauf le père de Tina, sévèrement brûlé. Trudell accuse le FBI. L'enquête conclut à un accident. Il quitte l'AIM pour une sorte d'errance. Doucement, le mot se forge comme nouvelle arme. Devant la foudroyante réalité, l'avenir a encore un cœur. "Rappelle-toi et vis". Il publie un recueil de poésies Living in Reality. Jackson Browne l'encourage à se diriger vers la musique. C'est ce qu'il fait grâce au guitariste kiowa Jesse Ed Davis (entendu avec Taj Mahal, Bob Dylan, George Harrison, John Lennon). Davis meurt, à 43 ans, en 1988 d'une overdose. À cette époque, John Trudell apparaît dans le film de Jonathan Wacks Pow Wow Highway (produit par George Harrison). On le revoit au cinéma en 1992 pour le rôle de Jimmy Looks Twice dans Thunderheart de Michael Apted (1992). Heather Rae lui consacrera un documentaire en 2005 : Trudell.

En 1989, nous prenons contact avec lui pour le projet d'enregistrement de "Crazy Horse" qui ouvre ce qui deviendra Oyaté. La même année, il rencontre Tony Hymas en tournée avec Jeff Beck à l'issue d'un concert à Los Angeles. Février 1990, dans une ancienne opera house transformée en studio dans le village de Cerillos dans les montagnes du Nouveau-Mexique, se retrouvent Hymas et plusieurs musiciens et chanteurs indiens (Paul Ortega, Carlos Nakai, Floyd Westerman, Jim Pepper, Tom Bee, Hanay Geiogamah, Joe Bellanger, DJ Nez, Bonnie Jo Hunt et John Trudell). Trudell enregistre "Crazy Horse" (Jeff Beck y ajoutera sa guitare, ce qui le ravira). l interprète également le "Captain Jack" de Barney Bush, empêché au dernier moment à cause d'un décès familial. C'est lui qui suggérera le titre Oyaté (mot signifiant "le peuple" en lakota). Ensuite c'est la première venue à Paris pour Oyaté au festival Banlieues Bleues à la Maison de la Culture de Bobigny. À un journaliste un peu trop enjoué qui veut lui servir un verre de vin en insistant car "En France, on dit que c'est le sang de la terre", il réplique "Moi, j'appelle ça le soporifique de l'oppresseur". En 1992, pour Ryko, il publie l'album A.K.A. Graffiti Man, premier d'une longue suite de disques et de concerts où sa vision première de la force des mots, capable d'engendrer de profondes métamorphoses sans le moindre reniement, ne cédera jamais. En l'an 2000 au festival Sons d'Hiver, nous nous retrouvons avec John Trudell, Barney Bush et Tony Hymas pour de mémorables moments. John et Barney, deux voix qui se muent, dans la multiplicité, en suite pour la vie. Une plume fut offerte que Trudell viendrait rechercher un jour. Elle est toujours là.

C'est grâce à Didier Petit que la rencontre avec Etienne Bultingaire eut lieu, non dans les montagnes du Nouveau-Mexique, mais près des Pyrénées, à Tarbes en septembre 1997 pour les enregistrements de Fluide de Denis Colin et de NOHC, ensemble de Didier Petit. Immédiatement avec Étienne, l'aventure enregistrée prend un autre tour, celui d'une capacité à saisir le temps au moment où la vie s'exprime, de rendre compte de la totalité des brisures hors normes. Son parcours n'est pas celui d'une carrière, mais d'une recherche. Une recherche de contrastes et d'harmonies des esprits, en partie commencée au théâtre de Amandiers des années plus tôt lors de ses  rencontres avec Eric Rohmer, Pierre Stein et Daniel Mesguich. En 1982, il rejoint l'Ircam comme assistant son et travaille avec Pierre Boulez ainsi qu'avec Marc Antoine Dalbavie, Philippe Manoury, Tristan Murail, Harrison Birtswisle, Luciano Berio et Karlheinz Stockhausen. Mais sa curiosité dépasse les bornes des normes. Le son s'acquiert comme idéal, comme vision. L'exploration du son touche à l'insaisissable où l'ailleurs porte autant de signes d'ouverture : le son suscite la matière. Pierre Henry trouve en lui un partenaire précieux pour plus de 20 ans de collaboration. 

Avec Didier Petit se noue rapidement une indéfectible entente. Le violoncelliste et producteur raconte : "Notre première rencontre s'est faite au Dunois. Et oui !!! Mais pas l'ancien, le nouveau... Il y avait eu des soirées de rencontres improvisées en avril 1991 avec le gratin des improvisateurs. Je désirais les enregistrer et Xavier Bordelais (avec qui j'avais enregistré deux disques), n'étant pas disponible, m'a parlé d'Étienne qu'il connaissait de l'IRCAM. Là a débuté une longue amitié durant laquelle notre échange sera passé d'un état de complicité sur des enregistrements de la collection in situ (duo Zingaro-Pifarély, Guillaume Orti, Hélène Breschand, Système Friche, Denis Colin trio Fluide, NOHC, François Tusques Le jardin des délices, Frédéric Firmin, Olivier Benoît-Sophie Agnel)... vers son entrée dans le monde de la maniputation sonore avec le groupe Wormholes. Outre l'enregistrement du disque, Étienne faisait aussi du traitement sonore durant les concerts. Puis, nous avons collaboré artistiquement durant 4 ans au Festival des Wormholes au théâtre de l'Echangeur à Bagnolet. Nos deux dernières représentations ont eu lieu en duo au Festival Why Note à Dijon et à La Lutherie Urbaine." Étienne enregistre et sonorise Claude Barthélémy, Thierry Lancino - Tamas Ungvary, Luc Ferrari, Camel Zekri, Jean-Rémi Guedon, Fred Frith, Steve Coleman, Nelson Verras, John Hebert, Tom Johnson, Dominique Pifarély. Désireux de raconter par la matière sonore, il chérit particulièrement le partage de la scène favorable à cet envol intérieur, avec Didier Petit donc, mais aussi Jean-Pierre Drouet, Louis Sclavis, Carol Robinson, Serge Teyssot-Gay et bien sûr avec son camarade Thierry Balasse.

En janvier 1999, à Sons d'Hiver Étienne Bultingaire est de notre aventure Los Incontrolados (projet infini), où se forgent de nouvelles complicités. Ce gourmand de calissons devient le preneur de son (comme on dirait un transmetteur d'étoiles) le plus intime de Benoît Delbecq (7 albums enregistrés ensemble). Il est des voyages suivants de Los Incontrolados, au Maroc, à l'invitation de Xavier Matthyssens (1999) puis en 2000 à Luz-Saint-Sauveur. En 2000 aussi, il sera également à Rabat pour une une soirée remuante, inoubliable les cols blancs, inoubliable, lors d'une rencontre du groupe de Tony Hymas avec Mike Cooper, Henry Lowther, François Corneloup, Hélène Labarrière, Mark Sanders et Mahmoud Ghania et ses Gnawas. Autres moments de partage avec Wormholes de Didier Petit ou Denis Colin et son Subject to Change et plus récemment avec Joëlle Léandre, Benoît Delbecq et Carnage The Executioner pour Tout va monter. Y figure un morceau spontanément intitulé "Bonjour Étienne", simple dédicace affective désormais un bonjour pour toujours.

Étienne est parti le 7 décembre donc, et John le jour suivant. Tous les deux étaient dans la recherche acharnée du moment initiateur vif et concret, tous les deux étaient présence dans le temps présent, tous les deux n'ont eu de cesse d'évoluer vers un exigeant précipité d'avenir, tous les deux cultivaient les dimensions inattendues pour un peu plus de beauté, état de rêve dans le fleuve du temps.

Photos de John Trudell, seul et avec Tony Hymas, prises à Albuquerque par Guy Le Querrec (Magnum) lors de l'enregistrement d'Oyaté 
Photos d'Etienne Bultingaire : extrait d'une vidéo avec Carol Robinson et Serge Tessot-Gay, Etienne et Didier Petit lors de leur rencontre (collection Didier Petit)


29.6.09

AGUSTI CENTELLES



Ce baiser, moins célèbre, sans doute, que celui dit de l'Hôtel de Ville de Paris immortalisé par Robert Doisneau, ne rejoindra probablement jamais comme le second le monde de l'art (l'accession d'une oeuvre à d'irréelles valeurs dépassant de loin son sujet et son auteur). Pourtant on pourrait s'y arrêter des heures. Il a été photographié par Agustì Centelles à Barcelone en Juillet 1936 lorsque le peuple à forte majorité libertaire vint à bout - de sa propre initiative - du soulèvement militaire fasciste. Ses photographies de la période 36-39 sont exposées à l'Hôtel Sully à Paris jusqu'à mi-novembre. Agustì Centelles n'est pas une star de la photographie plongée bravement dans la guerre d'Espagne, il est témoin actif et antifasciste qui a photographié la guerre de ce camp-là en subissant le sort de ses pairs. Son témoignage est très précieux car il comporte les photographies des journées révolutionnaires de juillet 1936 et leurs espoirs collectifs, des affrontements de mai 1937 lorsque les staliniens prirent violemment la direction en anéantissant définitivement le vouloir populaire, et des camps de la honte en France, où Centelles est interné avec des milliers de réfugiés en 1939 (Bram), qui scellent l'infamie et ouvrent une autre période de grande barbarie.

Agustì Centelles deviendra photographe à Carcassonne où, comme de nombreux espagnols trahis, il rejoindra pourtant la résistance française (la trahison sera doublée à la "libération") et réalisera des faux papiers en série. Lorsque le réseau est démantelé par la Gestapo, il cache ses négatifs et repasse clandestinement en Espagne. Il ne les retrouvera qu'en 1976 après la mort du dictateur Franco.

Comme de mal entendu, et on ne s'y fera jamais et on ne devra jamais s'y faire et il faudra tout faire pour ne pas s'y faire, les légendes de l'exposition sont souvent succintes et font l'impasse autant qu'elles le peuvent sur l'importance du mouvement anarchiste en Espagne. Histoire estropiée ! Les indications des photographies de membres de la CNT les notent comme simples républicains. Et dans la chronologie historique, la CNT n'est pas mentionnée - même pas dans les journées de juillet 36 - et le mot "anarcho-syndicaliste" n'apparaît qu'au moment de la liquidation du Poum (???). Mais les photographies parlent plus fort que les jeux d'ombres institués. Il faut voir et entendre les images du photographe catalan. Absolument !

Post scriptum : Un couple de jeunes gens à l'aise, très branchés, traversa l'exposition en pérorant (fort) sur Martin Parr, chantre de l'insignifiance photographique. Obscénité d'époque ! On attendait qu'ils partent, on aurait dû les chasser. On y retournera.

Photographies : Agustì Centelles

Rappels :
- La chanson du pirate
- Barcelone,juillet 36... St-Paul, mai 09
- Les amitiés d'Abel Paz
- Mots croisés
- Carl Einstein pour nous autres
- Violeta Ferrer : Souvenirs d'Espagne
- Août 1944, anarchistes et antifascistes espagnols entrent dans Paris


7.6.09

LA CHANSON DU PIRATE




En trois poèmes, l'un pour Durruti et les jours collectifs du Barcelone de 1936 (Testament de Durruti de Lucia Sanchez Saornil), le second pour Abel Paz à la requête de Diego Camacho (La chanson du pirate du romantique José de Espronceda) et l'autre pour les perpétuels oubliés victimes des brutalités policières (Romance de la Garde Civile Espagnole de Federico Garcia Lorca), Violeta Ferrer a, avec une émotion difficile à contenir, partagé cette idée commune des êtres bouleversés par l'histoire et habités par ce caractère urgent de la nécessité d'être, si bien exprimée par Abel Paz (Diego Camacho) dans le film de Frédéric Goldbronn Diego, projeté pour cette chaleureuse soirée du 28 Mai aux Ateliers Varan dédiée à cet anarchiste espagnol. Violeta Ferrer et Abel Paz ont été enfants en même temps. Auparavant et comme un lien fort défiant le temps qui passe, Marc Tomsin a lu le texte nécessaire de Valeria Giacomoni, jeune italienne installée à Barcelone ayant partagé beaucoup avec l'auteur de Buenaventuta Durruti, un anarchiste espagnol (ouvrage qui inspira bien des gens ainsi qu'un disque et le beau film de Jean-Louis Comolli, aussi présent ce soir-là).

"DIEGO, par Valeria Giacomoni

Lorsque quelqu’un comme Diego s’en va, le deuil se transforme vite en une énergie nouvelle : tous nos rapports aux autres sont remis en cause, nous tous qui l’avons côtoyé sommes poussés à faire un pas en avant. C’est maintenant à notre tour… « Barcelone ne sera plus la même » me dit un camarade italien après avoir appris la nouvelle. C’est un morceau d’histoire qui disparaît et bien autre chose aussi ; un ami et un exemple d’anarchisme vivant qu’il est si difficile de rencontrer aujourd’hui. Et si je dis anarchisme vivant, ce n’est pas seulement parce qu’il était devenu un des rares acteurs de la guerre civile espagnole encore en vie qui n’oubliait pas ce qu’elle avait signifié, mais c’est aussi parce qu’il avait continué à vivre en cohérence avec ses idéaux. Diego a vu un autre monde. Il l’a vu naître et mourir. Il a alors consacré sa vie à lutter pour lui, défiant la répression dans un premier temps, puis, dans un second temps, s’employant à maintenir en vie la mémoire de ce qui fut pour qu’elle ne se perde pas dans le néant. Ces derniers temps, il parlait souvent de « cette Espagne-ci que je veux oublier », de la façon dont la mémoire officielle parvient à reconstruire l’histoire de la guerre civile sans citer la CNT, comme s’il ne s’était agi que d’un affrontement entre « rouges » et franquistes, en oubliant qu’elle avait été aussi une révolution sociale grâce à la volonté d’émancipation du peuple puisée dans la diffusion des idées anarchistes. « Comment peut-on raconter l’histoire sans nommer les protagonistes ? » se demandait Diego. De là sa passion de l’écriture, son besoin de laisser un témoignage sur ce qu’il avait vécu, de s’opposer à la distorsion de l’histoire, de la sienne à tout le moins. Et je pense qu’écrire était aussi une manière de « tout déballer » et de ne pas rester attaché au passé : ouvrir aux autres nos propres souvenirs permet non seulement de se souvenir mais aussi de vivre le présent en fonction de notre expérience. C’est ce que l’amitié de Diego m’a transmis de meilleur : l’anarchisme est une manière de vivre, une attitude face à la vie ; nous ne pouvons pas seulement parler d’histoire et de ce qui a été ; à tout moment, avec nos moyens modestes, nous pouvons faire quelque chose pour améliorer le monde dans lequel nous vivons. C’est pourquoi tout ce qui lui était extérieur l’intéressait, et il me questionnait sur ma propre vie, non seulement sur mon engagement politique ou historique mais aussi sur mes relations avec les autres, avec ma famille, avec l’argent, sur mes amours, le travail… « Il est important que tout se développe harmonieusement, de façon équilibrée. Nous ne pouvons pas espérer que le monde change et il me semble clair qu’aucun mouvement ni aucun collectif n’aura la force de faire que les choses aillent autrement. Le premier pas consiste à développer une conscience individuelle, à vivre de façon cohérente ; chaque choix dans notre vie est politique, au-delà de notre engagement dans la recherche de l’idéal et dans la lutte. » Ainsi, après avoir transporté dans toute l’Espagne, en Europe et même au Japon son expérience et sa façon d’être, Diego se retira dans son appartement dont il fit un espace où chacun se sentait chez soi. Il recevait la visite de camarades du monde entier qui venaient chercher chez lui quelque chose qui n’existe plus : vivre pour un idéal, constater que l’anarchisme est une attitude face à la vie et que la lutte continue, même depuis son propre fauteuil, pour transmettre aux autres écrits, nature profonde et expérience vécue. Il prêtait les chambres à condition de respecter les règles de la vie collective et de l’aider un peu dans sa vie quotidienne. Il était au courant de toutes les activités du mouvement libertaire à Barcelone et en Europe grâce à nous tous, ses amis, qui lui rendions visite et lui parlions des conférences organisées, des participants, des sujets évoqués… Il n’avait plus envie de sortir de chez lui, en partie parce qu’il avait du mal à se déplacer, mais aussi parce qu’il ne voulait plus voir « toute la merde qui est dehors ». Il disait que ce monde n’était plus le sien, ce monde de relations hypocrites, du culte de l’argent, de la politique en tant que lutte de quelques-uns pour le pouvoir et non plus du choix de vie de tous. Ce monde n’était pas celui pour lequel il avait lutté et comme témoin « d’une autre façon de vivre » il n’avait plus rien à dire. Les médias ne tenaient pas à rappeler cet épisode de l’histoire d’Espagne et donc ils ne publiaient plus ses articles. Ces derniers temps, il était fatigué et disait volontiers qu’il était mort ; je riais et le rassurais en lui faisant remarquer que la mala leche (la férocité) qu’il manifestait dans ses propos démontrait clairement qu’il était bien vivant… Il nuançait en affirmant qu’il se disait mort parce que les autres le considéraient comme tel et qu’ils attendaient sa mort réelle pour lui rendre hommage et l’enterrer définitivement. Par contre, il a clairement démontré à tous ceux qui l’ont connu ces dernières années qu’il est possible de continuer à lutter. Chaque fois que j’allais le voir chez lui, je sortais plus heureuse qu’à mon arrivée. C’est cette révolution-là qu’il nous a chargés de réaliser.
Ciao Diego."

Texte reproduit grâce à l'amabilité des éditions Rue des Cascades

minifilm : Z. Ulma

À lire : Ecoute petit de Marc Tomsin


28.5.09

CE SOIR POUR ABEL PAZ À PARIS


Des compagnes et compagnons d'Abel Paz se retrouveront le vendredi 29 mai aux Ateliers Varan, (6 impasse du Mont-Louis 75011 Paris - métro Philippe Auguste) à 20 heures autour du film de Frédéric Goldbronn, Diego et de poèmes lus par Violeta Ferrer. La soirée se poursuivra autour d’un verre. Vous êtes bien sûr invité(e)s.


15.4.09

LES AMITIÉS D'ABEL PAZ




La contrebassiste Hélène Labarrière est venue jouer pour l'enregistrement en 1986 du disque Buenaventura Durruti, elle a alors découvert le livre d'Abel Paz et puis a souhaité revenir : "Je jouerais différemment maintenant que j'ai lu ce livre."

Abel Paz nous avait beaucoup encouragés à réaliser notre disque de salut à Buenaventura Durruti où sa voix faisait suite à celle d'une enfant (Elsa Birgé). Une voix d'expérience et de partage. À la CNT l'année suivante, sa parole précédait, lors de la fête du livre libertaire, un concert avec Evan Parker, Hélène Labarrière, Sylvain Kassap, Benoît Delbecq, Guillaume Orti, Noël Akchoté, Mark Sanders et Violeta Ferrer dont la voix provenait du même temps. Il était venu à Villeurbanne pour une conférence précédent la première de Los Incontrolados (orchestre collectif né du disque sur Durruti) puis à Sons d'Hiver pour le projet de Los Incontrolados (Testament d'un Incontrôlé de la Colonne de Fer) où ses mots s'étaient mêlés à ceux des enfants dans les écoles du Val-de-Marne. Benoît Delbecq et Noël Akchoté s'étaient entretenus avec lui pour Jazz Magazine. Il avait su imposer le silence lors d'une émission à Radio Nova, confondant ses intervieweurs. À Minneapolis, en 2007, à la librairie Arise un passionnant débat s'était tenu autour du film "Diego" (éclairants souvenirs espagnols) de Frédéric Goldbronn lors de la publication américaine intégrale du livre d'Abel Paz sur Durruti. Une autre soirée au Black Dog de St Paul avait eu lieu autour du même film le premier mai un an plus tôt lors de la grande grève des hispaniques. Les paroles de ce militant anarchiste qui croyait dans la poésie résonnaient fort à ce moment de l'Amérique du XXIème siècle. "Une nouvelle société était en marche. Les ouvriers cessaient d’être esclaves et devenaient des hommes libres".

Abel Paz était le pseudonyme que s'était choisi celui qui répondait au beau nom andalou de Diego Camacho pour écrire... Né le 12 août 1921 à Alméria, fils d'une chiffonnière "révolutionnaire dans l'âme", il devient ouvrier du textile à Barcelone en 1934 où sa famille a émigré en 1930. C'est en 1935 de retour à Almeiria qu'il rejoint la CNT, par ailleurs omniprésente à Barcelone où il revient en 1936. Il y vit intensément les journées de juillet ; "En une journée, nous sommes devenus des adultes". Trop jeune pour rejoindre les colonnes anarchistes, il fonde avec ses deux amis les Don Quichotte de l'Idéal, qui publient Le Quichotte. En 1937, il participe aux événements de Barcelone qui opposent les staliniens aux jeunesses libertaires et au POUM. Il est arrêté pour un temps bref. En 1938, le voilà sur le front. Puis 1939, c'est le temps des camps honteux mis à "disposition" par l'état français pour les réfugiés anti-franquistes. En 1942, après son emprisonnement en France, la lutte reprend en Espagne. Il y est arrêté un an plus tard. Sa peine purgée, il continue la lutte anti-franquiste, c'est à nouveau l'exil vers la France. En 1953, missionné par la CNT en exil, il revient clandestinement en Espagne pour organiser les publications de Solidaridad Obrera et CNT. Membre du syndicat des correcteurs français (comme Violeta Ferrer et nombreux anarchistes espagnols), il prend part aux événements de 1968 et publie en 1972 la première biographie de Durruti qui est aussi une histoire de la Révolution Espagnole (événement que l'histoire officielle s'entête à dissimuler). En 1977, c'est le retour en Espagne. Il a écrit d'autres ouvrages sur cette période dont plusieurs autobiographiques et un livre très important sur la Colonne de Fer.

Abel Paz s'est éteint le 13 avril 2009 à Barcelone, il nous avait beaucoup éclairés.

"Nous avons créé notre temps, ce qui semble incompréhensible pour ceux qui ne l’ont pas vécu. On nous a ensuite imposé un autre temps, mais je vis encore celui que nous avions créé. Je n’ai jamais retrouvé l’intensité de ce 19 juillet 1936..."

À lire (publications en français) :
Buenaventura durruti, 1896-1936 (Tête de Feuilles - rééditions augmentées : Quai Voltaire puis Editions De Paris-Max Chaleil)
Chronique passionnée de la colonne de fer (CNT - réédition Nautilus)
Guerre d'Espagne (Hazan)
Durruti 1896 - 1936 (Album de photographies - L'Insomniaque)
Barcelone 1936 - Un Adolescent Au Coeur De La Révolution Espagnole (La Digitale)

À écouter :
Buenaventura Durruti (nato 1996)

À voir :
Diego de Frédéric Goldbronn (dont sont extraites les citations d'Abel Paz ci-dessus) (1999)
Buenaventura Durruti (1896-1936) de Jean-Louis Comolli (1998)
Buenaventura Durruti dans la révolution espagnole de Paco Rios et Abel Paz (1998)

Centre Ascaso-Durruti 6 rue Henri-René 34000 Montpellier - Tél. : 04 99 52 20 24


Echos de Glob :
Violeta Ferrer
Mots Croisés


24.12.08

LE RETOUR DES MOTS (SANS ARRÊTS)




Samedi 20 décembre, au Lavoir Moderne de Paris, Violeta Ferrer, dit, donne, chante la poésie de Federico Garcia Lorca en compagnie réfléchie de Raymond Boni (La guitarra). Les mots de Lorca, généreusement transmis, brisent le silence meurtrier par la beauté exprimable de la vie augmentée, celle qui défie l'énergie mortelle refusant aux êtres de pouvoir s'unir. Violeta Ferrer a porté sans jamais les déposer, ces paroles-là depuis l'Espagne des oubliés. L'Espagne violée par l'ordure fasciste qui fut si agréable aux champions de "l'anti-fascisme" libérateurs (sous conditions) de l'Europe qu'elle mourut dans son lit, pendant que les démocrates en vacances s'exhibaient sur ses plages loin du sens des êtres réellement porteurs de vie.

Lorsque toutes les terrasses
furent des sillons en terre,
l'aube ondula des épaules
en un long profil de pierre.

O la ville des gitans !
Les gardes civils se perdent
dans un tunnel de silence
tandis que les feux t'encerclent.


Les mots de la Romance de la Guardia Civil española, résonnent justement et infiniment en nos temps aggravés de brutalités policières, ces temps où le camp des gitans grandit chaque jour. Ces temps où beaucoup d'entre nous sont sur le départ sans savoir où nous irons. Nous devrons surtout emporter la poésie, cette poésie-là, ce langage-là que les Gardes Civils du passé, du présent et du futur brutaliserons toujours en vain. Ils ne peuvent comprendre ceux qui partagent encore. Ceux qui parlent avec le flux des veines. Il est aussi des cris libérateurs.

Les mots de Lorca sont encore là pour nous dire qui nous sommes si nous voulons bien l'entendre. Violeta Ferrer et Raymond Boni ont opté en ces temps de fêtes-rien-que-les-fêtes pour un cadeau utile.

Post blogum : Au moment où l'Empereur et son Baroche sont en vacances, la radio nous informe que c'est la Chef de la Police qui est responsable de l'état.


Images : B. Zon

29.6.08

IL Y A UN MOIS



Mahmoud Ahmed au Fine Line le 24 mai

Il y a un mois, Denis Colin et Kelly Rossum effectuaient avec finesse la clôture (voulue ouverture sans se forcer) du festival Minnesota sur Seine. Un thème du clarinettiste dédié à Malachi Ritscher, amateur musicien à l'amitié profonde qui s'est immolé à Chicago pour protester contre la guerre en Irak, nous rappelait que nous ne vivons pas dans des mondes séparés et renforçait cette partie qui nous incite. Pourquoi faire un festival, une réunion de musiciens et autres personnes en recherche de langage ? Pourquoi quand tant est obstacle : subventions revues à la baisse (ou supprimées pour certaines), augmentation brutale des tarifs aériens, complexité kafkaïenne pour obtenir les visas (même si son dossier était en règle et les lourds frais de dossier acquités, Benoît Delbecq n'aura pas le sien en temps), lenteurs administratives sur tous les fronts battant des records, malentendus, jalousies, inutilités envahissantes, errare humanum est (multi), attaque des sectes (des fois), manque de temps, crise de foi, manque d'argent, manque de sommeil ...


La Rumeur et Ursus Minor au Triple Rock Social Club le 22 mai

Oui, pourquoi lorsqu'autour de nous, la terre tremble conduisant les uns à l'abandon, les autres à la retraite, lorsque les pompiers confondent ouverture et partage avec lobbyisme ? Peut-être simplement car une fois encore, les musiciens nous ont bien eus, stimulants, partageurs et sans cesse en état de langage. Peut-être aussi parce que le public le souhaite sans passivité, qu'en des lieux divers intimes ou de surfaces largement boisées se trame ce qui nous maintient en vie et que nous avons l'impression le temps d'un soupir essentiel que c'est pour longtemps. La musique peut encore un peu et nous devons comprendre que nous avons à repartir de l'endroit où nous sommes (pas forcément zéro). Nos pratiques ne sont pas plus étrangères que nous ne le sommes nous-mêmes.


Viv Corringham, Peter Cusack, Chris Thomson, Chris Bates, Pablo Cueco au Minnesota Museum of Modern Art le 17 mai



Jeudi 15 mai
OPENING NIGHT

Anthony Cox / Raymond Boni
Anthony Cox: basses
Raymond Boni: guitare

Black Dog Café - St Paul

Vendredi 16 mai
A NIGHT WITH FEDERICO GARCIA LORCA

CHANSONS DE LORCA : arrangées par Tony Hymas
Michelle Kinney : violoncelle
Jacqueline Ultan : violoncelle
Jef Lee Johnson : guitare
Tony Hymas : piano

POEMAS DE FEDERICO GARCIA LORCA
Violeta Ferrer et Raymond Boni

Violeta Ferrer : voix
Raymond Boni : guitare

FLAMENCO
Gabriel Gonzalez et Miguel Linares
Gabriel Gonzalez : chant
Miguel Linares : guitare

Central Presbyterian Church, 500 Cedar St - Downtown, St Paul

Samedi 17 mai
A NIGHT ON TOP OF THE POPS

Peter Cusack / Viv Corringham feat. Chris Thomson, Chris Bates, Pablo Cueco
Viv Corringham: vocals
Peter Cusack: bouzouki, guitare
Chris Thomson: saxophones
Chris Bates: contrebasse
Pablo Cueco: zarb

Mystery Palace invites Noël Akchoté
FoodTeam aka Ryan Olcott: claviers
James Buckley: basse
Joey Van Phillips: batterie
Noël Akchoté: guitare

Minnesota Museum of American Art - St Paul

Dimanche 18 mai
BREAKFAST WITH KYLIE

Noël Akchoté plays Kylie Minogue
Noël Akchoté: guitare

Black Dog Café - St Paul

L'APRÈS MIDI DES FAUNES

Christophe Rocher / Christofer Bjurström
Christophe Rocher: clarinettes
Christofer Bjurström: piano

Black Dog Building - St Paul

A NIGHT OF OLD AND NEW WORLD ROOTS

Roma di Luna avec Jacky Molard Quartet
Alexei Moon Casselle : guitare, chant
Channy Moon Casselle : chant, violon, guitare
Jessi Prusha : choeurs
Michael Rossetto : banjo
Jacky Molard : violon
Hélène Labarrière : contrebasse
Janick Martin : accordéon
Yannik Jory : saxophones

Cedar Cultural Center - Minneapolis

Lundi 19 mai
FEST NOZ SURPRISE

Jacky Molard : violon
Hélène Labarrière : contrebasse
Janick Martin : accordeon
Yannik Jory : saxophones
Gabriel Gonzalez : voix
Miguel Linares : guitare
Tony Hymas : claviers
François Corneloup : saxophone
Chris Thomson : saxophone
Nathan Hanson : saxophone
Brian Roessler : contrebasse
Pablo Cueco : Zarb
Mirtha Pozzi : percussions


Black Dog - St Paul

Mardi 20 mai
AN EVENING IN PARIS (EARLY 20TH CENTURY)

Tony Hymas, joue Debussy and Satie
1ère et 2ème Gymnopédies d'Erik Satie - 12 Etudes de Claude Debussy
Tony Hymas : piano

Creation Audio - Minneapolis

Mercredi 21 mai
TAUT HIDES AND TUNED STRINGS

Pablo Cueco zarb solo
Pablo Cueco : zarb
Mirtha Pozzi : percussions

Trio Tony Hymas, Bruno Chevillon, JT Bates
Tony Hymas: piano
Bruno Chevillon: contrebasse
JT Bates: batterie

+ sur un titre :
Pablo Cueco : zarb
Mirtha Pozzi : percussions

Artists Quarter - St Paul

Jeudi 22 mai
ECHOES OF TRUTH, FIRE MUSIC

Post Nomadic Syndrome
Oskar Ly: chant
Shawn Mouacheupao: batterie
Tieng Hang: basse
Tou SaiKo Lee: MC
Chuefeng Xiong: guitare

La Rumeur
Ekoué: mc
Mourad: mc
Le Bavar: mc
Soul G: platines

Ursus Minor
Tony Hymas : claviers
Jef Lee Johnson : guitare
François Corneloup : saxophones
Stokley Williams : batterie

Triple Rock - Minneapolis

Vendredi 23 mai
JAZZ AT THE GALLERY

Dominique Pifarély Trio invites Tim Berne
Dominique Pifarély: violon
Julien Padovani: orgue
Eric Groleau: batterie
Tim Berne: saxophone alto

François Corneloup “Next” François Corneloup : saxophones
Dominique Pifarély : violon
Dean Magraw : guitare
Chico Huff : basse
JT Bates: batterie

Minnesota Museum of American Art - St Paul

Samedi 24 mai
LOWERTOWN MUSIC CRAWL

Didier Petit /Gary Schulte
Didier Petit: violoncelle
Gary Schulte: violon

Tim Berne / Bruno Chevillon
Tim Berne: saxophone
Bruno Chevillon: basse

Douglas Ewart / Didier Petit
Douglas Ewart: anches, flutes
Didier Petit: violoncelle

NBA with Didier Petit
Nathan Hanson: saxophones
Brian Roessler: basse
Alden Ikeda: batterie
Didier Petit: violoncelle

Downtown St Paul

A NIGHT IN ETHIOPIA

Yohannes Tona - Michael Bland - Jef Lee Johnson
Yohannes Tona : basse
Michael Bland : batterie
Jef Lee Johnson : guitar

Mahmoud Ahmed et son Ensemble
Mahmoud Ahmed: chant
Moges Habte: saxophone
Tekle Gebremedhin: saxophone
Araya Wolde Michael: claviers
Tamre W. Agede: guitare
Yenesew Tefera: basse
Mikias Abebayehu: batterie

Fine Line - Minneapolis

Dimanche 25 mai
LOWERTOWN MUSIC CRAWL 2

Didier Petit / Milo Fine
Didier Petit: violoncelle
Milo Fine: piano

Zeitgeist Ensemble joue "Le soleil se couche à l'ouest" de Pablo Cueco
Heather Barringer : percussion
Patti Cudd: percussion
Pat O'Keefe: clarinettes
Shannon Wettstein: piano

et débats avec Francis Falceto, La Rumeur etc.

Didier Petit / Carnage
Didier Petit: cello
Carnage : mc

Kelly Rossum / Denis Colin
Kelly Rossum: trumpet
Denis Colin : clarinette basse


et Steve Wiese, Dan Rein, Guy Le Querrec, Sergine Laloux, Olivier Gasnier, Fabien Barontini, Bruce, Bryan, Nancy, Melis, Don, Tom, Rich, Anthony, Stacy, Andy, Elizabeth, Jeremy, Sylvie Fontaine, Ray, Andrew Dawkins, Pat, Scott, Crystal, Lucia, Léo et bien d'autres et plus ...


Image : B. Zon

27.4.08

VIOLETA FERRER : SOUVENIRS D'ESPAGNE


Violeta Ferrer, sera au festival Minnesota sur Seine le 16 mai prochain avec le guitariste Raymond Boni pour un récital du poète qui l’habite Federico Garcia Lorca. Ce sera la première fois qu'elle dira aux USA, le poète andalou assassiné par les fascistes en 1936, depuis son séjour à New-York en 1962 lorsqu'elle appartenait à la compagnie de Laura Toledo. Lors d’une conversation vespérale, la fille des anarchistes Acrato Llull et Pilar Grangel a évoqué quelques souvenirs de l’Espagne de 1936.




Electra et Violeta (Barcelone 1934)

Jean Rochard
Tu avais quel âge en 1936 ?

Violeta Ferrer
Ca me paraît tellement loin. J’avais 13 ans. J’ai vu une photo récemment de l’enterrement de Durruti, j’étais gamine.

JR
Est-ce que tu te rappelles quand on vous a annoncé la mort de Durruti ?

VF
Quelqu’un dans la maison a dit : « Durruti est mort ». Je me souviens que j’ai entendu ça par une fenêtre, j’étais dans la cour près d’une petite fontaine. Ca m’a abasourdie, vraiment. J’étais complètement estomaquée. « Comment ? Durruti ? ». Durruti, c’était le héros invincible à mes yeux. Partout, partout, on parlait de lui, c’était un personnage absolument charismatique, tout le monde l’aimait, l’admirait. À Barcelone, une maison sur trois était anarchiste, une famille sur trois. C’était quelqu’un d’extrêmement populaire. Quelque chose s’est effondré avec cette nouvelle.

JR
Tes parents étaient enseignants ?

VF
Ils avaient ouvert une école rationaliste qui s’appelait « Ecole Johan Heinrich Pestalozzi » du nom d’un Suisse rationaliste.

JR
Mais le fait que l’école était privée, est-ce que les gens qui n’avaient pas d’argent pouvaient …

VF
Ca devait pas être pas être très cher et je ne suis pas sûre que tout le monde payait. L’autre alternative, de toute façon c’était l’école des curés. Alors … Il y avait des enfants dans la journée et le soir, des adultes, mon père faisait des cours aux adultes parce que là-bas les gens modestes étaient forcément incultes parce qu’enfants déjà ils devaient travailler.

JR
Après les journées de juillet 36, il y a dû avoir un moment assez euphorique, non ?

VF
Complètement ! Il y avait des voitures qui passaient avec des jeunes armés, criant, on croyait que la liberté était arrivée, on y croyait. On y croyait vraiment. Et même quand je suis venue en France, on ne venait pas pour rester. Ce n’était pas possible que les fascistes gagnent. Ma mère était responsable d’une colonie d’enfants évacués mais dans notre esprit, on n’a rien pris de nos affaires espagnoles, tout est resté là-bas parce que l’on pensait y revenir.


Acrato Llull, le père


JR
Mais ton père était déjà mort ?

VF
Mon père est mort avant la guerre, l’année précédente. Il est mort de maladie parce que le toubib s’est trompé. Il a été emprisonné à Monjuich pour délit d’écriture. Quand mon père était en prison, ma mère a eu une enfant qui est née et qui est morte sans qu’il ait pu la tenir dans ses bras parce qu’il était enfermé. Monjuich était plein d’anarchistes emprisonnés.


Pilar Grangel, la mère

JR
Et ta mère, au début de la guerre d’Espagne, en fait de la révolution espagnole, en juillet, août, les premiers mois, tu te rappelles de son activité ?

VF
Elle faisait partie du syndicat Mujeres libres « femmes libres », ce qui était assez mal vu là-bas même par certains libertaires parce que les femmes libres, ça la foutait mal, les hommes n’aimaient pas ça de toute façon, ils étaient quand même très habitués à ce que la femme soit soumise. En juillet 36, j’étais chez moi, c’était grand puisque c’était une école, mais pas immense, c’était une école modeste mais pour une maison, c’était grand. Je suis montée sur la terrasse, en Espagne, il y a beaucoup de maisons avec une terrasse, au risque de me faire tirer dessus. Je regardais les balcons alentours, ou ce qu’on appelle des galeries, c’est-à-dire c’est un balcon comme une logia. Je voyais des mecs allongés qui tiraient et moi je trouvais ça extraordinaire. Ca sortait du quotidien, de la chose de tous les jours, c’était une explosion, c’était une aventure. Les voitures, des petites camionnettes passaient pleines de jeunes armés, c’était une révolution. C’était un truc extraordinaire en même temps, une ambiance… tu avais l’impression d’avoir secoué une horreur, un régime…

JR
Donc, pour revenir sur la mort de Durruti, quand tu apprends ça, ça arrive comme le premier signe funeste ?

VF
C’est une déception totale, c’est l’impossible. D’ailleurs, on est allé à son enterrement et il y avait du monde, mais alors partout, partout, partout, partout. On aurait dit que tous les gens de Barcelone étaient dans la rue. Barcelone est quand même la ville la plus grande d’Espagne. C’est plus grand que Madrid, avec plus d’habitants. Ca a duré longtemps. C’était la cohue, la cohue, la cohue. J’y suis allée avec ma mère. On avait un drapeau rouge et noir bien sûr avec une photo très connue de Durruti où il est un peu penché. Quelqu’un qu’on connaissait l’avait peint sur toile et elle avait été collée ou cousue sur le drapeau. Alors, c’était assez spectaculaire. Un enfant qu’on connaissait, un voisin, était là avec moi pour porter ce drapeau. Ce petit garçon s’appelait Adolpho Carballo. On l’a trouvé plus tard, mort sur une route, tué par une balle.



JR
Diego (Abel Paz ndlr) dit qu’en juillet 36 qu’en une journée, les enfants sont devenus adultes…

VF
Oui, mais c’était un garçon. C’était très différent, un garçon et une fille en Espagne. Une fille était très surveillée, on n’avait pas la maturité qu’a une fille maintenant.

JR
Oui, mais cette maturité-là … on a du mal à imaginer aujourd’hui des adolescentes de 15 ans sur les barricades ….

VF
Si. Si ça arrivait. Ca peut arriver. Le moment venu. Dans la vie, ça dépend de ce que tu fais et de ce qui t’arrive. Si tu dois te défendre, ou tu te laisses bouffer ou tu te défends.

JR
Il y a eu beaucoup de femmes dans ces journées-là, quand on regarde les photos…

VF
Oui, il y en a eu, c’est vrai, il y en a eu parce qu’il y en a toujours. Ma mère est partie sur le front d’Aragon, pas pour se battre mais pour apporter des vêtements ou je ne sais plus quoi. Il y a eu un camion qui est parti avec plusieurs personnes et ma mère est partie.

JR
Quand ta mère partait là-bas, tu te souviens de ce que vous faisiez. Quelqu’un vous gardait ?

VF
Il y avait ma grand-mère à la maison. À un moment donné, pendant la guerre, ma mère a arrêté l’école, pas tout de suite mais après, elle a arrêté l’école.

JR
Mais ta grand-mère, elle n’est pas venue en France ?

VF
Non, elle est restée là-bas.

JR
Et elle n’a pas été inquiétée après ?

VF
C’était une femme de l’ancien temps qui ne savait ni lire ni écrire. Elle n’était pas dangereuse, c’était une femme âgée. Je suis retournée une fois voir ma maison à Barcelone, mais elle n’existe plus, il y a un immeuble maintenant. Pablo mon fils a prévenu sa fille Maya qui était plus petite, « si tu vois yaya pleurer, c’est … » mais non, ce n’était plus ma maison. Ce n’était plus ma maison.

JR
Comment as-tu vécu la guerre?

VF
La guerre se passait sur le front plutôt qu’à Barcelone, sauf les premiers jours où ça a éclaté. L’ambiance de la ville avait complètement changé. Il y avait les bombardements aussi. Quand les bombardements ont commencé, l’école de ma mère existait encore. Et il y avait une petite fille qui paniquait comme une folle, qui s’en allait en courant sans demander son reste, qui rentrait chez elle mais en hurlant. Et moi, c’était de l’inconscience mais je n’avais pas peur. J’écoutais le son parce que ça faisait « bom, bom », il y avait comme un écho, une répercussion et j’écoutais ça. Je ne pensais pas que ça pouvait me toucher.

JR
En 37, le gouvernement change, c’est le gouvernement Negrin qui arrive soutenu par les Russes et les communistes.

VF
Je ne m’occupais pas vraiment de ces choses. Ma mère parlait beaucoup avec des gens qui venaient, des amis et je saisissais des bribes. Un proche de Durruti, quelqu’un qui était son second qui était toujours avec lui sur le front, était un ami de la maison, il venait avec sa compagne et sa petite fille. Il y avait des gens de la Colonne de Fer. Il y avait des journaux comme Linea de fuego, mais je me rappelle surtout de Solidaridad obrera. C’était ce qu’on achetait chez moi « Solidarité ouvrière ». J’y jetais un œil quand il arrivait. Ma mère était une femme très dynamique et active. Mais ses réunions ne se passaient pas à la maison. Je me souviens que lors des journées de Mai 37, on écoutait la radio. Il y avait cette histoire de Poum (Nuñez, avec qui je me suis mariée en France était du Poum) que les communistes essayaient de supprimer. On écoutait à la radio la progression des événements et les communistes abattaient leurs opposants, déblayaient le terrain à Barcelone et dans d’autres villes. Les gens du Poum appelaient au secours et à ce moment-là, ils ne méprisaient plus les anarchistes, ils disaient « hombre de ideas avanzadas… ». Alors les anarchistes, c’était des hommes d’idées avancées parce qu’à ce moment-là, ils en avaient besoin. Ca énervait ma mère.

JR
A ce moment-là, en mai 37, il devait y avoir un climat de suspicion terrible en même temps, quand il y a eu les affrontements dans la rue entre les communistes, les jeunesses libertaires et le Poum…

VF
Ca ne se passait pas dans tous les quartiers, je ne l’ai pas vu de mes yeux. Tout le monde parlait de ça, la radio, les autres petites filles, ma mère… Je me souviens qu’un des frères de ma mère est venu un soir, il est passé à la maison et il s’en va directement à une des fenêtres. C’était un rez-de-chaussée et en Espagne les fenêtres donnant sur la rue avaient des barreaux de fer. Et cet oncle est allé à une des fenêtres, il a passé le bras et il a pris son fusil qu’il avait laissé à l’extérieur pour qu’on ne le voie pas entrer à la maison avec un fusil. Et il l’avait pris de l’extérieur, il l’avait posé comme ça… D’habitude il le portait, il ne le cachait pas. Mais là, il y avait une espèce de danger présent. Parce que dans des moments comme ça, si tu vois quelqu’un avec un fusil même à l’épaule, tu tires dessus, tu dis je tire avant que lui me…

JR
Tu vas encore à l’école à ce moment-là ?

VF
Non, là, je vais au lycée. Un lycée mixte qui était avant une école religieuse d’où les bonnes sœurs avaient foutu le camp en 36. On y a trouvé des drôles de trucs, des histoires de sexe entre les curés et les religieuses, des preuves. L’école avait été réquisitionnée quand les possesseurs précédents étaient partis donc le lieu vide. J’y suis passée récemment, c’est redevenu un truc de bonnes sœurs.

JR
Et qu’est-ce que vous appreniez à l’école ?

VF
On apprenait ce qu’on apprend dans un lycée, c’est-à-dire l’orthographe… Il y avait des profs. Il y en avait un justement pour l’orthographe, la grammaire et on disait tous, « c’est un curé qui s’est déguisé ». Parce qu’il était mince, et puis très comme ça. Un jour il me fait dire un verbe. Et le hasard a fait que la veille, je l’avais étudié entièrement, alors j’étais là et je le disais sans me tromper. Il me dit « tu es en train de le lire », ce n’était pas vrai. Et ça, c’était pas très anarchiste comme attitude, c’était vraiment un curé quoi !

JR
Et alors, les distractions que vous aviez : tu allais au cinéma ?

VF
Il y avait un cinéma pas loin de chez nous, dans la même rue et ces gens-là avaient décidé qu’avec un cachet de l’école on payait 25 centimes. Donc, le samedi après-midi, les mômes y allait et à cette époque, il y avait deux longs métrages plus un intermède. Alors, on passait tout l’après-midi à regarder les films de l’époque avec Gary Cooper, Clark Gable …, je les ai vus quand ils sortaient.

JR
Il y avait aussi les films faits par le syndicat du cinéma qui était anarchiste, vous les voyiez ?

VF
Oui, mais occasionnellement, ils n’étaient pas dans les salles, il fallait aller dans une conférence, dans un lieu, on y allait exprès.

JR
La poésie de Lorca, c’est à ce moment-là que tu la découvres ou c’était avant, quand tu étais plus petite ?

VF
Non, je n’étais pas si petite quand je l’ai découverte. Tout d’un coup, il y a « La casada infiel » « la mariée infidèle » qui pour l’époque et pour le pays était osé, osé… Nous, on récitait des poésies révolutionnaires, enfin qui avaient à voir avec le sens moral de la vie. Je me souviens que je disais un poème sur un type qui avait été fusillé en Amérique du sud par un des gros bonshommes possesseurs du pays.

JR
Lucia Sanchez Saornil, tu disais ses poèmes par exemple ?

VF
Ce sont des poèmes que j’ai connus en France. Au début en France, on était entre nous, entre Espagnols, entre réfugiés et là, il y avait des choses qui se disaient, des choses qu’on n’avaient pas forcément connues avant. Surtout nous les gosses. Lorca je l’ai connu parce que tout le monde le connaissait à un moment donné par « la mariée infidèle ». L’Espagne d’avant 36 et d’après Franco, c’était un pays avec des curés partout. Quand un curé passait, les mômes allaient lui baiser la main sans le connaître et le curé se laissait faire. Une mainmise, l’église en Espagne! Encore maintenant. J’achète « El Pais » de temps en temps et l’Eglise est encore exigeante, autoritaire, même si c’est beaucoup plus flou. Ils sont payés par l’Etat, ils ont un tas de …

JR
Ta mère a été très anticléricale ?

VF
Ben oui, forcément parce qu’étant petite, ma grand-mère était hyper catho, c’était tellement abusif. Les femmes n’avaient le droit que de se taire et de laver le sol.

JR
Comment ta grand-mère a vécu 1936. Tu te rappelles ?

VF
Elle avait peur, elle avait peur des bombardements. C’était une femme qui ne savait ni lire ni écrire, une femme d’avant.

JR
Mais elle, par exemple, elle n’était pas pour les franquistes ?

VF
Politiquement, elle n’était rien, parce qu’elle ne savait pas. Les conflits avec ma mère étaient de simples conflits de famille.

JR
Donc, quand ta mère vous emmène en France, en 38 ?

VF
On est arrivé en France en 38, 7 ou 8 mois avant la fin de la guerre.

JR
C’est parce que ça sentait le roussi ?

VF
Nous on ne le croyait pas parce que ma mère a tout laissé en Espagne.

JR
Elle pensait revenir vraiment ?

VF
Elle a laissé même son carnet de caisse d’épargne. Quand Franco a gagné, toutes nos affaires et celle d’autres gens comme nous anti franquistes, des gens du peuple – il y a toujours aussi toute une partie du peuple qui va du côté de celui qui a gagné – toutes nos affaires de la maison étaient dans la rue, jetées… Le mec qui tenait une mercerie à côté de chez nous était carrément facho, on le savait, d’ailleurs il nous regardait comme ça, quand tu allais acheter quelque chose, c’était tout juste s’il te mettait pas à la porte. L’Espagne était très très très catholique alors ces gens, rien que pour ça ont applaudi Franco…

JR
C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la bourgeoisie française ne voulait pas aider l’Espagne républicaine.

VF
En France, des gens se sont découverts anti-hitlériens à la fin de la guerre suivante, alors qu’au moment où ça se passait, ils étaient plutôt pour. Les gens cherchent à ne pas avoir de problèmes, la plupart, un grand nombre. Et alors là, donc, toutes nos affaires ont été jetées dans la rue. Et ma tante est passée dans la rue comme si de rien n’était et tout était dehors. Et elle a vu le livret de caisse d’épargne, elle l’a ramassé, et plus tard elle l’a ramené en France.

JR
Ta tante vous a rejoints après ?

VF
Oui, plus tard et mon oncle aussi. Mais ma mère avait pris dans la colonie leur fille.

JR
Quand tu dis plus tard, c’est beaucoup plus tard ?

VF
Non, c’est pas beaucoup plus tard. Les gens qui partaient, ma tante et son mari – parce que nous on avait sa fille – sont passés à pied par la montagne avec un passeur, la frontière était fermée. Ils ont traversé les Pyrénées à pied.

JR
Ils sont venus pour vous rejoindre. Eux, ils étaient anarchistes aussi ?

VF
Oui, mais mais moins impliqués que ma mère. Ils étaient très anti-franquistes.

JR
C’est une situation historique assez exceptionnelle parce que l’anarchisme a pris en Espagne comme dans aucun autre pays européen.

VF
Il y a même des choses d’Espagne que j’ai apprises ici plus tard, par exemple, en Andalousie, très tôt, au début du siècle passé déjà, l’anarchie a pris, il y a eu des fusillés au parc de Maria Luisa au début du siècle. Il y a eu un truc qui s’appelle Casas Viejas dans un village qui s’appelait les vieilles maisons. Là-bas, on a trucidé des gens. Nous, on a eu à la maison à un moment donné des enfants dont les parents faisaient la grève de la faim. Les gens qui pouvaient prenaient un enfant pour qu’il n’ait pas à subir tout ça, le temps qu’il fallait. C’était une dictature horrible. C’est curieux parce que l’Espagne était riche de l’or volé aux Indiens de l’Amérique du Sud. Les banques espagnoles avaient de l’argent en veux-tu en voilà, je crois que c’était le deuxième ou le troisième pays riche et on n’en foutait rien du tout. C’était planqué, l’or était là et les travailleurs, les paysans l’ouvrier étaient exploités au maximum à ne pas avoir de quoi bouffer, en travaillant. En Andalousie par exemple, il y a des élevages de taureaux. Les élevages de taureaux demandent beaucoup de terre, d’espace pour que le taureau ne voie pas l’homme ou le moins possible sinon il l’attaque directement après. Donc, seuls les gens très riches avaient la possibilité de faire ça et les pauvres, les gens pauvres – on ne peut pas dire autrement – c’était des travailleurs qui allaient, qui se proposaient pour travailler la terre et tous les matins, il y avait la queue. Celui qui dirigeait ce type de travaux « toi, toi, toi, toi et les autres à la maison » et les autres s’en allaient sans boulot. Tous les jours ça se passait comme ça. C’est-à-dire qu’il y avait une organisation de la misère effrayante alors que dans les banques espagnoles, il y avait du fric, l’or des Incas et des Aztèques, ramené d’Amérique du Sud.

JR
Et pour revenir à Lorca, tu te rappelles la première fois que tu as dit ses poèmes en public ?

VF
Exactement non, je pense que c’est en France. Mais à l’école en Espagne, j’avais un cahier. C’est tout un entourage, des conditions du contexte où j’ai commencé à écrire dans ce cahier, au lycée d’un côté et de l’autre. En France, j’ai tourné mon cahier dans l’autre sens. J’ai commencé à copier des poèmes en espagnol.

JR
C’est un cahier de tes années lycée et c’est là que tu trouves les premiers trucs de Lorca.

VF
Non ! J’ai emmené ce cahier en France. En Espagne, on disait beaucoup de poèmes, ça se faisait beaucoup mais c’était des poèmes révolutionnaires, ce n’était pas forcément des choses bonnes littérairement parlant. Et en France, j’ai commencé – je ne sais ni comment ni pourquoi – à copier des beaux poèmes espagnols. Par exemple, j’ai découvert un auteur que je ne connaissais pas, qui est andalou, qui fait, qui avait fait des très beaux poèmes, je connaissais un poème que j’avais pêché je ne sais pas où, qui est dans ce cahier, et après j’ai acheté le livre de cet auteur-là. C’est une manière… les choses se suivent comme une conséquence naturelle des choses.

JR
Donc Lorca, il arrive au milieu de tout ça.

VF
Il arrive là-dedans. J’ai commencé à copier ses poèmes comme ça, toutes sortes de poèmes. J’avais cette envie de puiser dans des choses belles, bien écrites.

JR
Tu te rappelles de la première fois que tu as dit des poèmes en public ?

VF
Oh mais j’étais petite. La première fois que j’ai dit des poèmes sur une scène, j’étais petite ! C’était en Espagne. Quand je dis que j’étais petite, j’étais une gamine et j’ai toujours eu, c’est un peu prétentieux de dire ça, mais j’ai toujours eu une articulation très nette, très marquée, je parlais très bien même toute petite. Les premières fois où j’ai dit des poèmes, j’avais sept ou huit ans. Je me souviens qu’un monsieur m’a mise comme ça sur la scène et je suis partie à dire des poèmes. Oui. Le premier poème que j’ai dit en public, c’était une fable traduite du français « Le chien et le loup ». Parce que par instinct, j’allais…. Les écrits de la révolution, étaient stimulants, enthousiasmants avec une force colossale mais pas toujours bien écrits. Il y avait beaucoup d’analphabétisme en Espagne et les anarchistes développaient le savoir aurprès des plus pauvres.

JR
Quand tu es arrivée en France, tu as fait ça dans le camp où vous étiez, tu as dit des poèmes pour les gens…

VF
Oui et puis après. Je dois avoir une photo par-là, où je suis en train de déclamer. Lors d’une journée passée à la campagne entre anars, à un moment donné, on m’a demandé de dire des textes, donc, je suis là en train de parler et il y a autour de moi les gens qui écoutent. Je ne sais pas comment c’est venu mais je l’ai toujours fait. Après, j’ai suivi les cours d’art dramatique chez Charles Dullin. C’était très espagnol le fait de dire des poèmes.


Fête anarchiste, France 1945-46


JR
Tu te rappelles quand vous avez traversé la frontière.

VF
Oui, vaguement, c’était avant l’exil. J’étais avec ma sœur. On envoyait les enfants d’abord. Donc on avait nos papiers. Après on est allé dans un camp à Clermont l’Herault. On est venu normalement par le train et tout ça. Ca nous a été évité l’atroce exil qui a suivi. Lorsque tous les autres réfugiés sont venus, on nous a pris nos papiers officiels et on nous a assimilées à eux. Même sur mes papiers actuellement, ma date d’entrée en France, elle est celle de l’exil alors que je suis venue 7 ou 8 mois avant.

JR
Tu te rappelles de l’annonce de la fin de la guerre, ?

VF
Le désespoir !

JR
Quand la guerre a été finie, vous avez compris qu’il n’y avait pas de retour possible ?

VF
Oui. Certains enfants sont retournés en Espagne parce que les parents étaient restés là-bas. Franco avait promis et dit « si vous revenez, il ne vous sera fait aucun mal » et en fait il a liquidé des milliers de gens. Aujourd’hui, je suis toujours une réfugiée. Lorsque je vais en Espagne, je ne suis pas chez moi et ici non plus. Il n'y a jamais de retour possible.

Propos recueillis par Jean Rochard et transcrits par Crystal Raffaëlli en mars 2008

À consulter : Biographie Violeta Ferrer sur le site nato
À écouter : Violeta Ferrer Poemas de Federico Garcia Lorca
Buenaventura Durruti
À voir : Diego de Frédéric Goldbronn



Photos : Archives Violeta Ferrer - Images animées : B. Zon

10.3.08

MINNESOTA SUR SEINE
NOUVEAUX CONCERTS ANNONCÉS



Petit à petit le loon fait son nid ...Après Mahmoud Ahmed le 24 mai au Fine Line de Minneapolis, trois nouvelles soirées annoncées pour le festival Minnesota sur Seine :







le 16 mai à St Paul:
A night with Federico Garcia Lorca
- Lorca songs arrangées par Tony Hymas pour un ensemble comprenant Jef Lee Johnson (guitare), les deux violoncellistes de Jelloslave : Michelle Kinney et Jacqueline Ultan et Tony Hymas au piano.
- Poemas de Federico Garcia Lorca par Violeta Ferrer et Raymond Boni
- Flamenco avec Gabriel Gonzalez et Miguel Linares

le 18 mai au Cedar Cultural Center de Minneapolis:
A night of old and new world roots
- Roma di Luna (ce que le folk nous a apporté de plus beau dernièrement) avec le quartet de Jacky Molard (Hélène Labarrière, Yannick Jory, Janick Martin)

le 22 mai au Triple Rock:
- La Rumeur (première américaine d'un groupe capital) avec Ursus Minor (dont ce sera le retour après un an et demi d'absence)

... d'autres concerts bientôt annoncés

29.6.07

DIABOLO ROUGE ET NOIR


Violeta Ferrer est - on devrait le savoir - une voix stupéfiante portant loin les mots du poète andalou Federico Garcia Lorca qu'elle affectionne depuis l'enfance. Elle est aussi depuis longtemps fan de cinéma. Lorsque les choses tournaient si mal dans l'Espagne de 1937, elle avait, jeune adolescente, écrit à Joan Crawford en lui demandant de l'aide. Le cinéma lui a mal rendu cet intérêt si ce n'est des réalisateurs comme Jean-Luc Godard (une belle séquence d'Eloge de l'amour) ou Yves Caumon qui lui ont offert des rôles qu'elle aimait. On l'a vue aussi souvent chez Jean-Pierre Mocky (ce qui l'amuse toujours) et chez Jean Marboeuf et puis de façon discrète ci et là chez Philippe Garrel, Albert Dupontel, Philippe Ramos, Orso Miret, Sébastien Lifshitz. Pourtant cette présence étonnante, cette façon de nous "cueillir" pour reprendre les mots d'une cinéaste à la mode au sortir de la projection de La beauté du monde d'Yves Caumon, n'a pas trouvé cette place méritée (évidente) dans ce tortueux septième art. Récemment, Diane Kurys a fait appel a elle pour le film sur Françoise Sagan. Làs ! Violeta est rentré chez elle faire des mots croisés. Elle a tenu à écrire, un peu plus tard, à la réalisatrice ce courrier explicatif :

Bonjour,

Nous nous sommes vues, le premier jour du tournage, au 244 de la rue de Rivoli. Nous avons été déçues, toutes deux.
C'est vrai qu'il m'est arrivé deux ou trois fois de refuser d'être la bonne espagnole avec accent. Il me semble que vous avez même douté que je sois vraiment espagnole parce que je n'avais pas cet accent que vous espériez. Je vous ai même dit "je suis en France de puis plus longtemps que vous". C'était une boutade, bien sûr. Mais vraie. Je suis ici depuis la guerre d'Espagne, vous n'étiez pas née, j'avais 14 ans. A 15 ans, j'étais dans un camp (pas les plus durs, c'était un camp de femmes et enfants) avec ma mère et ma soeur, de 4 ans ma cadette. Ma mère a demandé si nous pouvions aller à l'école ma soeur et moi, ça nous a été accordé mais nous y allions et revenions accompagnées d'un gendarme.
Le temps a passé et à la Libération, je suis "montée" à Paris et suis allée pendant trois ans à l'école de Charles Dullin (de son vivant), mais je m'étais mariée, à un Espagnol qui ne voulait pas que je sois comédienne. Je vous passe tout ça qui n'a d'intérêt que pour moi parce que c'est mon vécu. J'ai même été, pendant 20 ans, correctrice typographique!
Pour moi, les bonnes espagnoles, c'était l'époque du franquisme et de la misère. Franco est mort en 1975. Il y a eu depuis les bonnes portugaises, les africaines, etc...
J'espère que le tournage se passe bien et j'irai voir le film.

Amicalement,

Violeta Ferrer, Paris, le 20 juin 2007


photo : Violeta Ferrer en 1943