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mercredi 24 mai 2017

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 139 (fin)


139. WE'RE GONNA HAVE A REAL GOOD TIME TOGETHER [THE VELVET UNDERGROUND] 

   Le fou furieux rebroussa chemin en marche arrière et en vitesse accélérée pour regagner la partie fragile de mon cerveau qu'il n'aurait jamais du quitter.   

   De son joli pas de danseuse, Mary glissa gracieusement jusqu'au juke-box, le même fantasmatique Wurlitzer qui faisait jadis la fierté d'Un Joli Nom (décidément, après les hélicoptères et la maison, « le Monstre » avait peu lésiné sur les moyens pour tenter d'amadouer sa mauvaise conscience). Bientôt, la voix de Van Morrison fit trembler les murs du salon : « Like to tell ya about my baby / You know she comes around... »

   Une vieille nana qui ressemblait vaguement à Polina était installée juste en face de moi. Une paire de vieux jumeaux tout chauves qui ressemblaient vaguement à Christophe et Cyril était assis à côté d'elle. Mon regard ne tarda pas à croiser les yeux si bleus d'une ancienne beauté qui ressemblait vaguement à Olympia. D'autres vieux gars qui ressemblaient vaguement à Guillaume, Alphonse et Isidore se tortillaient sur leur chaise. Je suppose que de l'autre côté du miroir, un vieux type qui ressemblait vaguement à Jimmy regardait l'assemblée d'un air passablement éberlué.

   Nous nous observâmes bouche bée pendant une belle poignée d'éternité, alors que Mary continuait à jouer au D.J. sur le juke-box étincelant. Des milliards de mots enfouis depuis des lustres tentaient vainement de s'échapper de nos lèvres endolories. Finalement, Olympia parvint à extraire quelque chose du charabia qui mangeait les émotions à fleur de sang de chacun : « C'est ta femme, Jimmy, qui passe les disques sur le juke-box ? C'est Mary Moore, la danseuse ? Je suis archi fan ! Je connaissais rien à la danse, c'est mon mari qui m'a invité à une représentation de Où va le blanc quand la neige fond ? pour notre anniversaire de mariage. Depuis, on rate jamais un de ses spectacles. Un soir, en sortant du théâtre, j'ai cru t'apercevoir, accoudé au bar. J'ai pensé que ça recommençait. Pendant une grosse dizaine d'années, je vous ai tous vu, partout, tout le temps. Quand j'allais acheter un disque, Christophe tenait la caisse ; quand je me rendais chez le coiffeur, Polina me shampouinait ; quand je prenais l'avion, Alphonse faisait le steward... J'ai épuisé tous les médecins, les psys et les marabouts de la capitale ! Au final, c'est un clown qui m'a sauvé ! Un vrai Auguste à l'ancienne avec le gros nez rouge, le falzar improbable et les pompes pointure cinquante-six. Je m'étais perdue dans le dédale d'un hôpital psychiatrique et j'avais atterri à l'étage des enfants. En réalité, il était avocat, mais, une fois par semaine, il venait tenter de faire marrer les gosses. Le costume, c'était son armure de grand timide, parce qu'il faisait pas tous ces trucs de clown. Lui, il racontait des histoires complètement abracadabrantes en prenant des voix toutes plus délirantes que les précédentes. Les gamins adoraient et, moi, j'avais plus ri depuis le soir où Chris était tombé de la scène après s'être entortillé les pieds dans son jack pendant qu'il imitait les moulinets de Pete Townshend ! Il était tellement timide, mon petit clown baratineur, que c'est moi qui ait été obligé de lui parler. J'avais jamais dragué un mec de toute ma vie, « Miss lycée à vie » n'avait pas besoin de ça ! Il m'a sauvé en me faisant un bébé, les hallucinations ont cessé le jour où j'ai su que j'étais enceinte... Bon, qu'est-ce qu'on fait, maintenant, mes amours, on s'embrasse comme des fous et on met le feu à cette baraque ? »

   Un mignon petit séraphin survola la pièce en effectuant quelques saltos un peu trop frimes avant qu'un autre ange ne s'exclame : « Oh, non, mamou, elle est trop cool, cette maison ! »

   C'était le sosie parfait d'Olympia, le jour où je l'avais vu, pour la première fois, tout en haut des marches, à la sortie du métro Pasteur.

   Je rangeai précieusement toutes mes émotions dans le pli de mon foulard, pris ma plus belle voix de chanteur raté, et offris à mes amis le solo final dont vous devrez vous contenter : « On ne va rien brûler du tout, si ce n'est la vie par tous les bouts, les plus beaux disques peuvent se permettre de contenir une chanson un peu trop longue et douloureuse, cela ne peut gâcher leur superbe. Et que fait-on quand un album magnifique vient de se terminer ? On s'en saisit délicatement avant de le retourner et de reposer l'aiguille magique tout au bord du sillon sacré. »




FIN    

                 

lundi 22 mai 2017

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 138


138. ALL OR NOTHING [THE SMALL FACES] 

   Le vent était si délicieux qu'on en aurait mangé à la petite cuillère. 

   Mes bottines crurent reconnaître les marches du perron de la maison du cousin d'Oscar (cela aurait bien été le genre de ce dernier de tremper dans ce type de surprise) mais pas le long couloir qu'Eleonore me fit traverser. Elle m'aida ensuite à m’asseoir. La pièce était chargée de trop d'odeurs et d'électricité pour que je puisse y déceler le moindre indice. Elle m'enleva le casque au sublime milieu du All or nothing des Small Faces (ce qui, en toute autre occasion, aurait valu un lourd châtiment corporel !).    

   « Je vous remercie tous pour votre présence, dit Mary d'une voix étranglée par une vive émotion, je vais vous demander d'avoir la gentillesse de patienter encore quelques minutes avant de retirer vos masques ; j'ai un enregistrement à vous faire écouter... Merci de garder votre calme et de rester silencieux jusqu'à la fin. »

   Je n'y comprenais goutte. 

   « Bonjour à toutes et tous. Je sais que vous ne me pardonnerez jamais, parce que je suis un impardonnable monstre... J'étais jeune, rongé par l'ambition, et je savais que je ne ferais jamais vraiment partis de votre bande, alors j'ai commis cette trahison ignoble... Ce n'est pas grand chose en comparaison de ce que je vous ai volé, mais, il y a déjà longtemps, avec l'argent que m'a rapporté vos chansons, j'ai fais construire cette maison en face des falaises. Si vous vous serrez un tout petit peu, il devrait y avoir de la place pour tout le monde... Je remercie Jimmy, s'il ne m'avait pas expédier dans les vapes à grands coups de poings, je n'aurais peut-être jamais trouvé le courage de vous l'offrir... J'espère que vous y passerez des moments merveilleux... Je ne vous fais pas cadeau de mon nouveau disque qui doit paraître la semaine prochaine, ça risquerait de gâter l'ambiance ! »

   Il y eut des cris étouffés, des bruits de chaises manquant se renverser et deux ou trois insultes bien salées s'échappant entre des dents serrées...  

   Je vous le jure, de toute votre vie, vous n'avez pu entendre une voix aussi geignarde, et je n'ose exprimer ce que je pensais de sa petite vanne pourrie qui, mine de rien, nous rappelait qu'il appartenait encore à ce monde de la musique duquel son infâme traîtrise nous avait exclu...     

   Sur cette pesante réflexion – et avec une page d'avance –, un fou furieux fracassa la porte d'entrée avant de faire irruption dans le salon en braillant comme un damné : « Mais qu'est-ce que c'est que cet incroyable fichu bazar ? Vous avez donc pas lu les notes d'Elliott Murphy sur la pochette du live de 69 du Velvet Underground : « Contrairement au cinéma, le rock'n'roll ne ment pas, il ne promet pas une fin heureuse » ?

  

lundi 15 mai 2017

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 137


137. SUNNY AFTERNOON [THE KINKS] 

   Mary me connaissait trop bien pour ignorer de quelle teinte maussade se colorait mon cœur blessé – et elle savait que je savais qu'elle savait ! Notre petite Eléonore ne devait pas être dupe non plus. Pour autant, nous jouâmes tous les trois la même étrange comédie car il faut bien, un jour, faire l'effort de remonter une à une les marches calcinées et malodorantes de l'enfer. 

   La Mini emprunta exactement la même route que la voiture de la B.I.D. A son tour, alors que nous approchions de l'héliport de Balard, Mary s'excusa d'avoir à me bander les yeux et de devoir me coller un casque sur les oreilles. C'était quoi cette fameuse surprise, elle avait reçu l'autorisation exceptionnelle de passer un week-end sur l'Ile en famille et avec la bonne pile de disques ? Mes vieux compagnons de rêves n'auraient pas du tout goûté cette grossière entrave au règlement !

   Beaucoup de gens se servent uniquement de leur nez pour se moucher (il n'est qu'à voir les hectolitres de méchantes eaux de toilettes qui s'écoulent à coups de publicités outrancières) ! J'ose prétendre que ce n'est pas mon cas, mon appendice nasal s'était fortement développé alors que je prenais des bains parfumés à la violette en compagnie d'Olympia ! 
   Quand les filles m'aidèrent à descendre de l'hélicoptère, je sentis immédiatement que nous venions d'atterrir sur une île absolument pas déserte, mais sur cette bonne vielle terre d'Angleterre. L'hélicoptère, c'était peut-être un peu onéreux pour deux jours à Londres ou dans la belle famille...
   On me poussa à l'arrière d'une voiture tel un kidnappé. Après quelques miles, la conductrice (en présumant que nous étions dans un véhicule britannique) ouvrit la fenêtre de quelques centimètres, alors que Ray Davies entonnait son sublime Sunny afternoon. Je compris que nous approchions. Le vent qui s'engouffra dans notre réceptacle sentait l'iode et la craie des falaises. Les décennies peuvent s'écouler, les monstres infecter l'univers de leurs odeurs putrides, il est des parfums qui jamais ne s'évaporent totalement de nos souvenirs olfactifs. Mary souleva une oreillette sur le deuxième refrain et me souffla : « Ce ne sera plus très long » avant de déposer un tout petit baiser très doux sur mon lobe gauche. 

   Je m'étais juré de ne jamais revenir à moins d'avoir miraculeusement retrouvé toute la bande... Les images défilaient à toute vitesse (non, bien plus vite que ça) sous le bandeau inviolable... Mes yeux hurlaient dans le rouge telles les aiguilles d'un VU-mètre poussées par cent Hendrix en furie déchiquetant les derniers lambeaux de mon adolescence comme on descend la gamme maudite d'un blues faustien... 

   Le bruit d'un klaxon s'engouffra sous mon casque. Entre deux chansons, j'entendis quelques gouttes de pluie s'écraser sur le pare brise. La conductrice referma la fenêtre juste avant de dépasser le panneau : Margate, district of Thanet, Kent. En tous cas, je l'aurais juré. 


   

mardi 2 mai 2017

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 136


136. THESE DAYS [JACKSON BROWNE] 

   Les filles m'attendaient devant la maison sous un gigantesque parapluie, aux couleurs de l'Union Jack, rapporté par Eleonore de ce qu'il reste de Carnaby Street. Malgré le va et vient des issues glace, je pus distinguer l'ampleur exceptionnelle du sourire qui maquillait leurs lèvres. Jamais, je n'avais observé un spécimen aussi radieux. 

   Nous échangeâmes de longs baisers sur le trottoir détrempé, puis elles me prirent chacune par une main pour m'entraîner à l'intérieur. Il flottait un doux parfum de tubéreuse dans le salon (la délicieuse fragrance est remontée dans mes narines au moment de conclure la phrase précédente). Tout à coup, mes mignonnes se regardèrent, échangèrent un clin d’œil complice avant de brailler d'une seule voix : « Le miracle ! Le miracle ! », tels des fans réclamant l'entrée immédiate d'un groupe sur scène ! 

   J'avais joliment arrangé le portrait du « Monstre » à la manière de quelque maître cubiste, mais mes petits poings rageurs ne furent pas suffisamment lourds pour l'expédier dans les profondeurs abstraites du coma. Son manager avait manigancé tout ce vilain baratin dans l'espoir de refourguer une énième compilation de ses affreux succès d'antan, il paraît que ce genre de fait divers relance confortablement les ventes. A sa sortie d'hôpital, le « Monstre » m'avait disculpé en contredisant la version de la mamie qui promenait son chien. Son imagination s'était portée sur un agresseur d'origine asiatique (et sans doute champion d'arts martiaux, avait-il pris soin de préciser) qui en aurait voulu à son portefeuille... J'aurais du être soulagé, pourtant, une nouvelle coulée de larmes noya de nouveau mon cœur. A cause de cet abominable, j'avais raté mon séjour sur l'Ile Déserte. Cela en plus de tout le reste...

   Mais comment Mary connaissait-elle tous ces détails ? Le « Monstre » avait osé téléphoner chez moi, osé parler de sa voix de chanteur suave à ma douce amoureuse... Avant que je n'ouvre la bouche pour hurler à la mort, Mary m'annonça : « Pour fêter cet heureux dénouement, nous t'avons préparé une belle surprise, nous t'emmenons en promenade pour le week-end. Tu as juste le temps de boire une coupe de champagne en écoutant la première face d'un disque. »

   On ne pose jamais cette question : « Quel serait votre album de retour d'Ile Déserte ? »

   Et je manquais encore lamentablement l'occasion de me rattraper... J'ai bien honte de vous avouer le nom du disque, mais je vous dois la vérité... 

   Bientôt, je vis des chanteurs miniatures glisser de leur pochette et lever leur index, comme à l'école, pour que je les choisisse ! Lou, Nick, Mick, Steve, Jim, Bob, John, Jimi, Arthur, James, Otis, Billie, Sam, Syd, Alex, Van, Louis, Ray, Iggy, Rod, Janis, Amy, Roger, Marc, David, Robert, Patti, Jonathan, Chris, Joey, Joe, Willy, Tom, Paul, Ian, Chrissie, Lux, Jeffrey... Qui allait donc l'emporter ? 

   On apprend les notes de pochettes et les crédits par cœur, mais on ne peut gagner à tous les coups... Chelsea girl,  le premier album de Nico, me fit découvrir le merveilleux Tim Hardin, mais il me conduisit aussi à acheter le For everyman de Jackson Browne pour sa version de These days, préalablement offerte à sa fiancée de l'époque (à ce que raconte la légende). Le gars Jackson jouait tout ce que j'étais sensé détester (surtout à l'époque de me jeunes années) : du soit disant rock dépourvu de rock comme de roll, des berceuses à peine électriques et sans le charme insondable de la voix bouleversante de Nico... Seulement, voilà, ma tête pesant encore aussi lourd qu'une hideuse porte de prison, je dédaignai Lou, Iggy, Steve et tous mes chers favoris pour m'abîmer dans cet album de dimanche pluvieux, de lendemain de cuite, de descente d'acide... 

« These days, these days. And if I seem to be afraid to live the life that I have made in song. It's just that I've been losing so long (Ces jours, ces jours. Et j'avais l'habitude d'être effrayé de vivre la vie comme si je l'avais mise en chanson. C'est juste que j'ai perdu si longtemps. »  

   Je regardai les bulles danser dans mon verre, comme on fait le compte de ses amis perdus. 

    

               

mercredi 12 avril 2017

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 135


135. AS TEARS GO BY [MARIANNE FAITHFULL] 

   Mes deux bons gros gars de la B.I.D. disparurent donc dans l'infini des limbes mystérieuses, mais le véritable hélicoptère ne tarda pas à transpercer le rose vaporeux des nuages. J'eus à peine le temps de ranger mon Desertshore dans la pochette du Fisher-Z avant de le cacher dans un placard de la cuisine. Evidemment, je perdais là un bien précieux collector (à ma connaissance, il n'avait pas été réédité dans l'une de ces dispendieuses nouvelles versions en 180 grammes), mais ce geste généreux sauverait peut-être un malheureux, pressé par l'adversité. Cela me semblait en valoir la peine – et quand on a expédié un type dans les profondeurs du coma, on ne craint plus de contrevenir au règlement d'une quelconque brigade.   

   Comme lors du voyage aller, on me posa un masque de sommeil sur les yeux et le casque d'un lecteur mp3 sur les oreilles. C'était tout à fait inutile. Une trouille immense mangeait mes sens et je ne parvenais plus qu'à distinguer l'écho de moins en moins lointain d'une grille qui se referme en écrabouillant le chant de la liberté. Au fond de mon ciel noir et sourd, les oiseaux de malheur pouvaient jouer de la harpe maudite en ricanant. Il n'y avait plus de désert ou fuir et l'Ile du Diable gagnait du terrain sur la mer.   

   Me laisserait-on seulement le droit d'embrasser mon amoureuse et ma fille une dernière fois avant de m'envoyer lécher les murs lépreux de la geôle ? La question s'étira sur des centaines de kilomètres... J'avais mal au cœur. On ne pèse jamais le poids de cette phrase.

   Du tarmac de l'héliport, j'entrevis des centaines de flics et de militaires. C'était quand même un peu abusé, comme dit ma petite chérie, je n'étais pas l'ennemi public n°1 ! 
   En fait, tout ce petit monde armé jusqu'aux dents acérées se déployait dans un exercice antiterroriste, et nous gagnâmes la voiture de la Brigade sans qu'aucun lascar en uniforme ne pense à me passer les menottes. Ce fut le plus long trajet de toute mon existence. Il pleuvait à verse, la circulation se montrait difficile. J'essayais de me relire la lettre de Mary pour me donner du courage et croire au miracle, mais la vision des flics m'attendant devant la maison me faisait hurler en sourdine. A mi chemin, la pluie redoubla et le ciel prit des couleurs d'apocalypse.

   « Pour votre retour, vous n'êtes vraiment pas gâté, me souffla un des deux brigadiers. »

   On aurait dit qu'il savait – qu'il savait que, dans un instant, j'allais changer de véhicule pour un fourgon qui ferait marche arrière vers Fleury, la mal nommée. Déjà, je ne reconnaissais plus l'entrée de la ville, comme si je revenais de cent ans d'un bagne qui ne m'avait pourtant pas encore avalé. 

   La voiture tourna pour glisser dans ma rue. Je retenais mes larmes depuis si longtemps qu'elles finirent par déborder à l'intérieur. 

    

mardi 4 avril 2017

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 134


134. JANITOR OF LUNACY [NICO] 

   Il n'y a pas de hasard, le destin hurle à la mort... La vengeance, peut-être, aura fait chuter quelques fantômes de leur hamac... Des phrases qu'emporte le vent... 

   L'album s'ouvre sur Janitor of lunacy, la chanson préférée de Nico, celle qu'elle interprétait à chaque concert.
   Sur la première note de l'harmonium, « le Monstre » se retourna doucement dans son coma... « Janitor of lunacy, paralyze my infancy, petrify the empty cradle, bring hope to them and me (Cerbère de la folie, paralyse ma petite enfance, pétrifie le berceau vacant, porte-leur espoir comme à moi). » Le chien à trois têtes empeste l'odeur nauséabonde des Enfers... Et « le Monstre » ne pourra plus s'enfuir... Je revis la scène pour la millième fois : la pointe de ma bottine frappant ses testicules recroquevillées par une trouille immense... « Mortalize my memory, deceive the devil's deed (Donne la mort à ma mémoire, déjoue le fait du diable). » Comment oublier quand les sirènes de flics se compliquent aux crissements du sable qui me mord les pieds ? « Tolerate my jealousy, recognize the desperate need (Tolère ma jalousie, reconnais le besoin acharné). » Autant lancer une prière dans le désert. La cicatrice intérieure se creuse encore un peu. « Janitor of lunacy, identify my destiny, revive the living dream, forgive their begging scream (Cerbère de la folie, identifie ma destinée, ranime le rêve vivant, pardonne leur cri suppliant). » Il n'y a pas de hasard, le destin hurle à la mort... les fantômes laissent tomber leur masque sur le trottoir ensanglanté... Je ne me souviens plus des suppliques du « Monstre »... « Disease the brething grief (Invalide le chagrin haletant). » Si seulement... Il fait une chaleur à crever sur cette île déserte...

   Janitor of lunacy, ce n'est pas exactement : « Be bop a Lula, she's my babe » avec tout le respect que l'on doit à Mr. Vincent ! 

   Nico, aussi appelée : « la déesse de la lune »... D'abord modèle qui fit frémir les couvertures de Vogue, puis cover girl pour quelques pochettes de disques de jazz, bien avant qu'elle ne s'imagine en chanteuse. D'actrice dans la Dolce vita de Federico Fellini, elle deviendra l'atout charme du Velvet Underground (avec une toute petite poignée de chansons à interpréter et quelques faméliques coups de tambourin à asséner (tiens, ça me rappelle étrangement quelqu'un de connaissance !)). Nico, un trajet unique pour devenir une artiste encore plus unique dans le monde de la « pop » (avec de très larges guillemets). On connaît son admiration pour Nusrat Fateh Ali Khan (magnifique chanteur et musicien pakistanais, dont elle parla avant tout le monde), son goût pour les harmonies inspirées des folklores eurasiens, ses inclinaisons vers les troubadours courtois ou les lieder de Gustave Mahler... Quelques références qui ne manqueront pas d’effaroucher ceux qui, pourtant, ne cessaient de vanter l'originalité du Velvet Underground, mais je suppose que l'originalité à ses limites, comme la beauté, et certains jugeaient celle de Nico glaciale – des gens, certainement, capables de confondre le Pérou et le Groenland ! Heureusement, Olympia m'avait enseigné comment ne pas craindre les très belles filles.  

   L'harmonium est une drogue, il suffit d'aspirer le souffle des vents pour tournoyer tel un derviche avant de se laisser glisser vers les profondeurs de l'enchantement.

   The Falconer (Le Fauconnier) : « The falconer is sitting on his summersand at dawn unlocking flooded silvercages and with a silverdin arise all the lovely faces and the lovely silverstraces erase my empty pages (Le fauconnier est posté à l'aube sur sa plage d'été déverrouillant les cages d'argent inondés et en un tumulte argentin se lèvent tous les ravissants visages et les ravissants tracés d'argent effacent le blanc de mes pages). » Retrouver un à un les visages des fantômes et s'endormir en paix dans les draps propres des pages immaculées.
   My Only child (Mon Unique enfant) : « There are no words no ears no eyes to show them what you know (Il n'existe pas de mots ni d'oreilles ni d'yeux pour leur montrer ce que tu sais). » Eleonore, ma petite princesse, toi qui range les disques les yeux fermés, et toi qui sauve mon aventure. Je suis si heureux que tu écoutes Nico en mon absence, toi qui l'a trouvait : « trop flippante » !
   Abschied (Adieu) : « Sein köper bewegt sich nicht, im traume sich endlich sein zwingen vergisst (Son corps ne bouge pas, en rêve enfin s'oublie sa crainte) ». Dort, petit monstre, et laisse-moi rêver !  
     
   Le disque tourna et tourna encore, il tournait toujours quand le bruit des pales d'un hélicoptère vint troubler la nouvelle harmonie de l'île.  
   Mes deux obèses préférés gagnèrent la plage dans un ridicule canot pneumatique qui manqua de chavirer sous leur poids. 
   « Je sais que je suis en train de rêver, vous ne me la ferez plus ! » 
   Ils quittèrent définitivement mes songes en maugréant...

  

mardi 28 mars 2017

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 133


133. THE LETTER [THE BOX TOPS] 

   On reconnaît le véritable gentleman au fait qu'il utilise une pince à sucre, qu'il soit accompagné ou seul à table devant sa tasse de café (le véritable gentleman évite de sucrer son thé, cela dénature le divin breuvage). De son côté, le rocker élégant ne se promènera jamais en caleçon même pour arpenter le rivage d'une île déserte au climat particulièrement serein. Or donc, un matin, au sortir de la douche, je trouvai un billet glissé dans la poche à l'italienne de ce que Mary appelait mon pantalon de collection, une pure merveille portant l'étiquette de Granny Takes A Trip et ayant traversé l'espace temps pour se retrouver sur un portant égaré au milieu d'un vide grenier.   

   Mon Jimmy Chéri,

   Voilà X jours que tu es partis et pas un coup de téléphone, pas une carte postale !
  J'espère que tu as trouvé un bon album à écouter, sinon, c'est de ta faute, il ne fallait pas envahir notre salon avec ces étagères croulant sous le poids de centaines de disques inutiles ! 
   J'ignore où je me trouverai quand tu liras ces lignes, mais je sais que je penserai à toi.

   Je t'embrasse très fort (non, encore plus fort que ça !),
   Mary

P.S. : ne te fais pas de souci, je suis certaine que tout finira par s'arranger.

   Elle avait griffonné ces mots à la hâte, d'une main tremblante, pendant qu'elle préparait mes affaires. J'imaginai le sourire qui n'avait pu s'empêcher de se dessiner sur son doux visage pendant qu'elle rédigeait ces petites bêtises.

   Comme armé des supers pouvoirs que cette missive m'avait conférés, je fonçai vers la valise de disques. Dans la pochette du Red skies over paradise de Fisher-Z (dont j'avais totalement oublié l'existence), je trouvai le sublime et bien nommé Desertshore de Nico. C'est l'avantage, le seul, d'avoir une gamine qui farfouille dans votre discothèque sans jamais rien remettre à la bonne place.

   Enfin, la véritable aventure de L'Ile Déserte allait pouvoir commencer. J'essuyai délicatement le précieux vinyle avant de le déposer, avec grand soin, sur le plateau magique. Mon cœur battait une incroyable chamade. Précautionneusement, je tournai le bouton du volume, puis posai l'aiguille sur le bord du sillon sacré.