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lundi 18 mars 2019

La forêt qu'il vaut mieux laisser là où elle est.

Une brume étrange a recouvert le monde, seuls quelques endroits, des poches, vivent en dehors des zones brumeuses où sévissent une faune et une flore étrange et souvent mortelle. Serait-on dans un nouveau Stephen King ? Non, nous voici dans le premier roman de  Colin Heine «  La forêt des araignées tristes » paru chez ActuSF.

Bastien est paléontologue. Sa grande passion est de rédiger une encyclopédie sur les bestioles nées dans la vape, cette substance ayant recouvert le globe. Pour cela, il peut compter sur son ami Ernest, explorateur qui arrondi ses fins de mois en vendant des spécimens à son ami scientifique lorsqu’il revient d’expéditions financées par «  La Compagnie » . Nos deux larrons vont être mêlés à une série d’évènements rocambolesques dans un monde en mutation tant naturelle que sociale.

Il ne faut pas juger un livre sur sa couverture. C’est un fait avéré. Cependant, l’on peut s’attendre à ce que celle-ci reflète un tant soit peu l’intérieur de ce qu’elle protège contre le passage du temps. Il en va de même pour le titre d’une œuvre, indication de ce vers quoi l’on s’apprête à plonger avec fébrilité lorsque l’on s’attaque aux premières pages.

Et là, c’est un peu le drame. Ni l’illustration de couverture, ni le titre ne reflètent la substantielle moelle de l’intrigue du roman. Situé dans un environnement steampunk plus ou moins ouvragé ( la construction politique de ce monde est assez floue, peut-être pour être développée dans une éventuelle suite ? ) , les passages d’aventures en forêts sont une partie congrues de l’intrigue. Alors que couverture et titre, au diapason, semblaient annoncer une traversée à la «  Avatar/Predator chez Lovecraft », le roman empile les phases urbaines.

Et cette ville ressemble peu ou prou à n’importe quelle cité steampunk un tant soit peu avancée que l’on a croisé par le passé en tant que lecteur féru d’imaginaire ( si c’est votre première fois par contre, vous vous amuserez bien plus ). Et dans cette ville où vit notre Bastien, héros principal, et bien de sombres choses s’annoncent. Bastien survit coup sur coup à deux attentats ( la suspension d’incrédulité à des limites : vous avez plus de chances de gagner au loto que d’être pris dans un tel évènement odieux ) , trop à l’écoute de sa gouvernante qui ne fait pas confiance aux policiers, Bastien décide de jouer les détectives amateurs…en allant directement prévenir un suspect qu’il sait des choses ( oui, le héros est un François Pignon digne d’être invité à dîner le mercredi soir ). Coïncidences et bêtises crasses de notre pied nickelés  font doublement grincer des dents : 1° car c’est à se taper le front devant tant de naïveté et 2° tellement le procédé souligne au gros fluo rose bonbon que l’auteur ne savait faire avancer son intrigue que grâce à ces facilités d’écriture.
Et pour couronner le tout, Colin Heine surcharge son intrigue avec une histoire alambiquée de confrérie secrète de tueurs, histoire d’ajouter un peu de suspense dans sa soupe.
Car l’environnement urbain est moins érotiquement dangereux qu’une jungle remplie d’animaux mutants et ne cherchant qu’à bouffer de l’humain en expulsant des tripes partout. C’est dommage, l’auteur n’avait-il pas un tel lieu à disposition ?

Mais au-delà de la bêtise du protagoniste, il y a les idées politiques sous-lignées à l’encre noire que l’auteur distille au fil des pages. Tous les clichés du petit bobo de gauche manichéen y passent. Sans jamais chercher les nuances de gris , Heine décrit les compagnies comme toute dirigées par des monstres heureux d’être des salauds, les ouvriers (même plus aisés, comme les explorateurs de talent tel ce bon Ernest, peut-être le seul personnage un peu sensé dans cette histoire, et encore ) sont tous des victimes du systèmes, les forces de l’ordre sont le mal absolus, des séides de Darth Vader en personne dont le seul but dans la vie est de répandre la violence dans les plus basses classes sociales. Et soudain, pour enfoncer le clou, on notera l’abjection littéraire. Alors que « les forces du mal » défouraillent du « gueux » à tout-va dans des descriptions à mi-chemin entre le clair et le flou, l’auteur prend un plaisir sadique à décrire bien sordidement les mises à mors ( sans doute méritées de son point de vue ) des rares forces de l’ordre qui passeraient sous le fil des prolétaires. Car oui, certains méritent de crever comme des chiens dès lors qu’ils travaillent pour un gouvernement. 
Chaque mort violente est le constat d’un échec, mais pour Heine, certaines morts violentes se doivent d’être décrites, à la limite du mode d’emploi.

Mensonger dans ses promesses, idiots et alambiqués pour se donner une fausse épaisseur thématique et politiquement puant de par son manque de nuances, voila un roman qui, s’il avait été écrit pour être subversif et dérangeant ( tant sur nos sociétés que sur comment l’environnement va se retourner sur lui-même, nous entraînant dans ses torrents de boues et de bois ) n’en est qu’un manifeste déguisé de qui est bon et qui est mauvais. Une arnaque.

mardi 16 octobre 2018

Batman : The Dark Prince Charming.


Alors que s’apprête à sortir en VF " Batman White Knight "
( Batman Chevalier Blanc ) scénarisé et dessiné par Sean Murphy , retour sur l’autre projet chiroptère qui posa ses pattes entre 2017-2018 et lui aussi fruit d’un seul homme, Enrico Marini : Batman The dark prince charming.


Enrico Marini est avant tout un dessinateur suisse ( et oui, souvent présenté comme Italien en raison de son patronyme, monsieur est helvète. On se rappelle trop peu que ce paradis – fiscal – alpin est composé de régions fancophones, germanophones et italiennes) qui a fait ses études à Bâle ( ah tien, en Suisse donc…vous voyez que tout se recoupe ? )  avant d’entamer une carrière dans la bande-dessinée.

Les deux plus notables étant sans doute Rapaces et Le Scorpion.
Il fait ses débuts de scénariste (tout en assurant la mise en images ) avec Les Aigles de Rome, série péplum agréable à l’œil.

À l’été 2017, DC Comics annonce fièrement avoir signé avec lui pour un projet de deux albums à l’Européenne. Bien que parlant et écrivant français, Marini travaille sur son Batman en anglais. Il s’agit avant tout d’une opération, d’un coup médiatique et marketing pour DC et le produit fini sera dés lors traduit non par l’auteur lui-même mais par Jéröme Wicky, un habitué du monde de la chauve-souris gothamite en VF.

En un mot comme en cent, non, Batman The Dark Prince Charming n’est pas une incursion de la BD franco-belge sur les terres américaines, c’est avant tout une commande d’outre-atlantique à un auteur européen à qui l’on a laissé une certaine latitude pour bosser, point. Et s’il vous fallait une preuve supplémentaire de la chose, si en Europe les dates de sorties entre deux albums d’une série sont rarement fixes ( l’on peut voir apparaître certains schémas mais rien n’est jamais très officiel , il faut attendre quelques semaines avant la sortie d’un album pour être fixé ) , aux États-Unis, l’obsession des délais est limite maladive ( un exemple connu : un film n’a pas encore de scénariste qu’il a déjà une date de sortie programmée ! ).

Et les délais, Marini en a. Dés l’annonce du projet, l’on sait que le 1er tome sortira en Novembre 2017. Et lors de cette sortie, l’on annonce en fanfare que le tome 2 sortira en Juin 2018, Marini se servant d’ailleurs de ses réseaux sociaux pour dévoiler l’avancement de son travail. Histoire de maintenir le buzz en fournissant moult extrait du WIP ( Work In Progress ).

Alors que cela est posé, penchons-nous donc sur l’ensemble de cette saga.
À tout seigneur tout honneur, Marini étant avant tout un dessinateur, c’est cet angle que nous attaquerons en premier lieu (et si ça vous plaît pas, bin tant pis, c’est mon blog à moi, na ! )

Premier constat, le format. Of course, il claque. Les albums européens ont toujours été plus grands que ceux de nos cousins américains, et même si Urban Comics a augmenté la taille des nouvelles parutions, le format à l’Européenne gagne toujours par K.O. Un art visuel est souvent mieux servi par le grand format ( regardez la taille de la plupart des livres consacrés aux beaux-arts, en particulier la peinture ).

Les deux albums sont de beaux objets qui flattent l’œil du collectionneur bibliophile. Notons que Dargaud ( à savoir la maison mère d’Urban Comics ) a sorti une édition collector du premier tome avec une couverture alternative et plusieurs pages de bonus « making-of » centré sur les travaux de recherches préparatoires de Marini pour trouver le look de ses personnages.

L'édition collector en question.


Car si Batman, Catwoman, Le Joker sont toujours reconnaissables, c’est avant tout grâce à certains codes immuables mais non contraignants.
 Il est possible de jouer avec eux et de fournir une vision inédite et pourtant totalement raccord. Le cinéma ne s’est pas gêné pour le faire, les comics non plus au fil du temps. Alors tant qu’à faire, Marini lui aussi décide d’imposer sa marque et d’enrichir le monde du chevalier noir. Pour le meilleur mais aussi souvent pour le pire et l’outrancier.
Adepte de la fille sexy ( Le Scorpion n’en est pas avare ) voire sexualisée à outrance ( mais la chose est justifiée par la nature vampirique et donc provocante pour l’ordre moral établi dans Rapaces ) , Marini , sans raisons apparente, déchire le costume de Catwoman et transforme Harley Quinn en poupée Colombine dont seul le haut de la robe aurait survécu ( bin oui, faut quand même un peu voir les atours de l'Arlequin, c'est une base du perso ), dévoilant au passage très souvent la culotte de la «  fiancée du Joker ». Visuellement, toutes les femmes connues des fans sont représentées comme des fantasmes pour ado boutonneux.





Cependant, il est impossible de dire que le trait de Marini ne flatte pas la rétine, le travail du dessinateur , qu’il caresse nos bas instincts ou non, est un modèle de travail acharné. Il n’a jamais été un manchot et chaque planche est belle.
Souvent hors-sujet, mais belle. Comme ses vues de Gotham nageant dans le sépia, donnant l’impression que Batman agit soit en fin d’après-midi ( hérésie)  soit que l’éclairage public de Gotham est désormais presque aussi bon que celui de Metropolis, la ville de Superman ( hérésie-bis). Certes, le rendu des couleurs est de toute beauté. Mais la forme est à côté de la plaque par rapport au fond : Batman est une créature de la nuit , des ombres . Et ce qui donne de la couleur à la ville c’est le caractère monstre de foire de ses adversaires.

Donc, ça, c'est Gotham au milieu de la nuit. Même Joël Schumacher ne l'éclairait pas autant.

Si le look du Joker peut surprendre ( une sorte d’hybride entre Nicholson et Ledger avec un côté chanteur de KISS en sus ) , il n’en reste pas moins intéressant et marquant. Batman porte un costume/armure qui ne dépaillerait pas dans la série des jeux vidéos Arkham ou dans les films de Christopher Nolan.
Graphiquement, Marini passe donc presque systématiquement à côté de ce qui fait l’univers batmanien et l’on sauvera Batman donc, le Joker, le manoir et la bat-mobile. C’est peu car ces éléments sont plongés dans tout le reste !
Mais le drame survient dans le tome 2.
Nous l’avons vu plus haut, Marini est tenu de tenir un délai, serré, pour fournir la dernière partie de son diptyque. Et si l’on reconnait toujours son trait et son talent, force est de constater que plus le second album avance, moins les dessins et la colorisation collent au niveau dont est capable le dessinateur suisse. C’est toujours beau mais en deçà de ce que l’on était en droit d’attendre.



Quand est-il du scénario dont nous venons d’évoquer l’illustration ?
Et bien c’est franchement pas terrible.
Pour l’anniversaire d’Harley Quinn, le Joker décide de voler un bijou ( c’est original à mort comme idée. Et le Joker qui s’intéresse à Harley, cela rappelle le film Suicide Squad. Marini n’aurait-il comme référence que les films et non les comics ? Je commence sérieusement à le croire ).Le cambriolage échoue bien évidemment lorsque la plus grosse chauve-souris de la ville s’en mêle.
 Pendant ce temps, Bruce Wayne est accusée par une ex-junkie d’être le père biologique de sa fille et lui intente un procès. Les deux intrigues se rejoignent lorsque le Joker kidnappe la gamine pour forcer Mr Wayne à lui remettre un diamant d’une valeur vertigineuse pour contenter Miss Quinn.
Qu’il soit le père ou non, Bruce est Batman. Et n’a d’autres choix que de tenter de secourir l’enfant.
72 pages par album. 144 pages en tout et pour tout pour poser les personnages et résoudre cette aventure. C’est presque 100 pages de trop par rapport aux standards habituels tant américains qu’européens. Certes, Jean Van Hamme , avec Largo Winch , a toujours livré des diptyques mais toujours avec un talent certain et une connaissance de son/ses sujet(s).

Et autant dire que Marini ne maîtrise ni l’art littéraire ni la mythologie gothamite.
On l’a vu, que cela soit dans l’écriture ou le visuel, Enrico Marini puise bien plus dans le cinéma que le comics, se coupant de 80 ans de richesse thématique et visuelle.
Alors oui, difficile de critiquer ses goûts, surtout quand il puise chez Christopher Nolan, mais les films Batman ne sont qu’une partie d’un iceberg. Et pas la partie la plus représentative tant des auteurs comme Burton ou Nolan ont soigneusement pris ce qui les intéressaient pour coller à leurs envies d’auteurs, quitte à dénaturer certains points ( coucou Burton, c’est surtout toi que je vise là).
The dark prince charming, avec son intrigue relativement simple, si pas simpliste, ne peut tenir sur un aussi large nombre de pages. Il va donc falloir diluer un scénario mince dans un déluge de scène d’action certes très pêchues mais qui transforment le scénario en histoire homéopathique dont la lecture avoisine les 25 minutes ( dans son entièreté ! )


Et quand l’action risque de frôler l’overdose, Marini dispose d’une autre astuce : le cul ! Vous avez rêvé de voir (ou de deviner ) les courbes de Selina Kyle/ Catwoman quand elle dort avec Bruce Wayne ? Marini va vous éblouir. Vous avez toujours souhaité voir Harley Quinn servir de buffet à sushi mieux épilé que le crâne de Lex Luthor ?  Marini vous a entendu.
Tom King, l’actuel scénariste du comic book Batman, s’échine a écrire une merveilleuse histoire au long cours sur la relation Bruce/Selina. Et si les scènes intimes ( voire très intimes) ne manquent pas, elles ne sont jamais putassières pour un sou sans pour autant flirter avec la pudibonderie. Comme quoi, avec un réel doigté d’écrivain, on fait des merveilles.

Tel un Charles de Gaule (et il sait comment dessiner pour en provoquer ), Marini crie «  Je vous ai compris ». Et n’a rien pigé du tout, comme le général…
Mais les dessiner pour le simple plaisir de dévoiler les corps n’est pas suffisant. Marini dévoie leurs caractères.
Selina est une jalouse compulsive, rancunière et colérique ( wow, ça c'est de la femme indépendante dis donc ).
Harley est une idiote ( elle a un doctorat en psychiatrie mais bon ) soumise , contente de son sort et…JAMAIS DRÔLE ! Même pas involontairement.Un comble.
Entre elles deux et l’accusatrice de Bruce, toutes les femmes de la BD offrent un portrait déplorable de la gent féminine.
Bruce lui-même se comporte en connard arrogant et macho, un mâle alpha +, content de sa position.
En plus de fournir une intrigue bête et sans tension ( Bruce Wayne qui va mettre enceinte une junkie ? Quelqu’un y croît une seule seconde, sérieux ? Batman qui échoue ? Ha ha ) , Marini laisse exploser un sexisme palpable que ses collègues scénaristes avaient semblent-ils contenus dans ses autres séries.



Graphiquement digne mais scénaristiquement totalement indigent , The Dark Prince Charming aurait été un navet sans nom si le talent du dessinateur n’avait pas fait de cette histoire le réceptacle de deux art-books un peu gâchés par les phylactères.Parce que oui, bordel, c'est beau.
Et cette beauté va supplanter l'esprit critique de nombreux lecteurs...

lundi 9 juillet 2018

Bioshock Gothique.

ARTICLE INITIALEMENT PARU LE 23/02/2017
Près de 4 ans après l’échec au box-office de Lone Ranger, spectacle fou de western sauce Pirates des Caraïbes ( non, c’est pas sale ce que je dis ! ) qui n’avait pas trouvé son public ( ah ça, une histoire entièrement basée sur les méfaits de l’homme blanc, ça a toujours du mal à bénéficier d’un bon bouche-à-oreille) , Gore Verbinski revient avec A cure for Wellness, adapté sottement en A cure for life dans les salles européennes francophones ( parce que le public est sans doute trop con pour prononcer wellness ou comprendre le mot…ça va encore aider à ne pas sentir l’élitisme crasse des distributeurs qui se prennent pour des cadors intellectuels ).
Oui, je sais, je râle de plus en plus ouvertement dans ces pages virtuelles. Mais hé, elles sont à moi !

Pourtant, le réalisateur a jadis connu une époque d’état de grâce : son remake angoissant de The Ring et le premier épisode de Pirates des Caraïbes suffisent à le considérer comme ultra-bankable par les studios. Hélas pour lui, trois choses vont venir perturber sa carrière.

Premièrement, Pirates des Caraïbes-Jusqu’au bout du monde va se planter, aux yeux des studios. Ne caressant jamais son public dans le sens du poil ( négligeant l’adage que le spectateur lambda veut être surpris mais pas trop quand même ) et semblant en faire trop, ce troisième opus devient vite conspué. Grand film incompris et maudit par la même occasion,il reste l’épisode le plus intéressant dans ses choix narratifs et esthétiques. Il ne s’agissait pas d’un réalisateur frustré de ne pas être Peter Jackson mais d’un homme offrant (et s’offrant) un ride spectaculaire et inventif de près de 3 heures. Pas étonnant que Zimmer ait livré là une de ses meilleurs B.O !

Le film a coûté presque 300 millions (!!!) de $.
Dans ces conditions, les studios le trouvent dépensier (et ce même si il a rapporte près d’un milliard avec ce seul film ! Un bénéfice de 700 millions, c’est un plantage pour les exécutifs de Disney si le film coûte autant au départ.) . Alors qu’un quatrième opus est quand même envisagé, Verbinski , sentant le vent tourner, prend le large de la saga. Comment continuer à aller de l’avant si le studio sabre le budget et vous coupe les ailes dans le futur. Autant laisser ces désagréments à d’autres ( ce qui arrivera d’ailleurs).
Verbinski se consolera de ces tatanes sur la tronche avec le petit budget Rango, parodie de western en animation anthropomorphique  (entièrement conçue par ILM d’ailleurs).  Une petite récréation en attendant de retrouver la folie d’une grosse production avec son complice d’écriture sur ce film dingo : John Logan. Mais j’y reviendrai.




Deuxièmement, la crise économique mondiale débarque. Pour les studios ? Une broutille, une perte comptable conséquente mais pas horrible. Mais, comme toutes les entreprises de l’époque, Hollywood va profiter de l’excuse pour virer du monde et revoir ses stratégies.
Déjà bien orienté vers un public adolescent ( statistiquement, ce public se déplace bien plus que les autres dans les salles de cinéma) , Hollywood va tout mettre en œuvre pour encore plus lui faire les poches. Explications !

Aux USA (et sur ce niveau les USA sont hyper-centrés sur eux-mêmes : un film peut se planter chez eux et rapporter deux milliards à l’étrangers, ils considéreront la chose comme un échec artistique, allez comprendre) , il existe différentes classifications pour les longs-métrages. Alors que chez nous nous en sommes au simple E.A (enfants admis ) et E.N.A ( enfants , de moins de 16 ans, non-admis) , les français sont déjà plus complets avec des interdictions aux moins de 12 et 16 ans (et le X est international sauf aux States) , les États-Unis croulent sous une masse de classification . 5 en tout ( dont le NC-17, qui remplace le X. Pourquoi faire simple ? ). La grosse faille dont se servent les studios c’est qu’un film interdit aux moins de 17 ans (R) l’est uniquement si l’ado n’est pas accompagné d’un majeur. Bref, ils ne se coupent pas de ce public même s’il est parfois plus difficile ( c’est relatif) à atteindre.

Et plusieurs films classés " R " vont être moins rentables que prévus. Dont le fameux Watchmen de Zack Snyder en 2009. Et c’est donc dans le courant de cette année-là que les studios décident de suspendre la production de film " R" à gros budgets. Un ado qui doit se faire accompagner, ça fait vendre deux places, c’est sûr. Mais un ado qui ne doit convaincre personne, c’est plus rentable. Il peut sortir avec ses potes, etc…bref, on va leur fournir plus de films prévus pour leur tranche d’âge et ils vont consommer plus. Imparable ! Cela va avoir des conséquences sur le « troisièmement » ! ( oh, au fait, la grosse différence entre un R et un PG-13, ce n’est pas le niveau de violence mais de nudité. Un film R est plus sexuellement explicite. Caché ce sein mais pas ce lance-roquette . Si pas de nudité, les censeurs laissent plus facilement passer les jurons et les scènes violentes (Ameeeeeriiiicaaaaa )



Troisièmement donc. Rango est derrière lui, ILM fignole les détails et Verbinski cherche un nouveau projet. Il se trouve qu’il a été fort impacté par le jeu vidéo Bioshock, dont les droits cinéma sont détenus par Universal Studios. Il entre en négociations avec eux et obtient le job de réalisateur. Avec son compère John Logan, qui avait écrit Rango, il se lance dans l’élaboration du scénario.
John Logan , pour vous situer, c’est le co-scénariste de Gladiator, Skyfall, Spectre et le scénariste tout court de Aviator, The Last Samurai. Pas un petit-joueur donc. Ça tombe bien, Verbinski non plus ! Diantre, enfin un jeu vidéo qui bénéficie d’une équipe visionnaire et capable ? Des gens compétents ?
Nos deux lascars sont emballés par cette histoire d’utopie objectiviste qui tourne mal.

Aparté : l’objectivisme ? C’est une philosophie mise au point par l’auteur Ayn Rand et qui consiste à être un enfoiré égoïste avec des moyens (financiers, intellectuels…les deux en même temps, c’est mieux. Je schématise à mort à mort à mort) et à se rendre heureux soi et ses proches. Ses romans sont les bibles des libéraux absolus et conservateurs ( qui oublient qu’elle était pro-choix et anti-dieu. On retient que ce que l’on veut quand on veut faire de la politique et de l’économie.). Bref, écrasez les autres ou tout du moins ne les laissez pas profiter de vos travaux s’ils sont incapables de les comprendre ou de les apprécier à leurs justes valeurs.

Rapture, la ville sous-marine et cachée de Bioshock est conçue selon cette doctrine. Et comme une telle idée ne peut que virer facho, l’utopie devient dystopie ( et si on rajoute le fait que l’utopie est inatteignable pour l’humain, la chute était inévitable ). Fin de l’aparté, merci de votre attention et de votre compréhension face à ma vulgarisation extrême de l’objectivisme. Je vous invite à aller vous renseigner un peu plus quand même.






Le script avance bien, les story-boards se font, les concepts arts aussi. La pré-production avance malgré quelques anicroches : le réalisateur veut réaliser un PG-17 et le studio refuse.
Mais Verbinski ne lâche rien. Il est persuadé que son approche est la bonne. Alors que son film semble sur les rails, un autre film adapté d’un jeu vidéo, Prince of Persia, se casse minablement la gueule au box-office. Universal saisit le prétexte pour arrêter les frais avec un réalisateur qui, manifestement, a de l’ambition artistique à la place du portefeuille.Il faut vendre du pop-corn, pas faire marcher des neurones et leurs synapses.

Nous sommes à 8 semaines du début du tournage quand le studio annonce : le film, on le fera pas ! Dépité, Verbinski se retrouve tel Alejandor Jodorowsky avec son adaptation de Dune. Une masse de travail énorme n’accouchera donc que d’un film dans la tête du réalisateur.
Son ami Jerry Bruckheimer l’appelle alors pour lui proposer Lone Ranger. Il sort du désastre Prince of Persia et lui aussi a besoin d’un succès pour se remettre en selle. Lone Ranger les coulera tous les deux pour quelques années.
Ironie cosmique, c’est bien Disney (échaudé par Pirates 3) qui produira le film Tomorrowland, de Brad Bird, une histoire de ville secrète utopiste basées sur l’objectivisme et qui a mal tourné. Parce que pour que l’objectivisme fonctionne à plein régime, il faut absolument que tout le monde soit sur la même longueur d’onde et que personne ne remette le système en question (et ça , ça n’arrive jamais. Vous pouvez bannir ou exécuter vos opposants idéologiques, une fois qu’une idée sort de sa boîte, c’est terminé. Elle survivra et trouvera de nouveaux hôtes).
Voila…Lone Ranger, retour au début de cet article. La boucle est bouclée.
Verbinski doit donc de nouveau se remettre en selle. Il va mettre quelques années à le faire.








On ne travaille pas aussi longtemps sur un projet sans qu’il ne vous hante. Et pour exorciser ce film-fantôme , chacun sa méthode. Jodorowsky avait recyclé ses idées pour Dune dans la BD La caste des méta-barons.
Verbinski va le faire sur A cure for wellness. Les points communs seront évidents, et sans spoilers majeurs, juste les détails, je vais tenter de vous le démontrer dans cette critique qui débute enfin après une mise en contexte longue mais nécessaire ! Pardonnez-moi, mais je vais un peu continuer sur cette lancée.

Pour revenir sur le devant de la scène, pourquoi ne pas revenir à ce qui l’avait vraiment révélé au début ? Certes, son premier film, La souris, était fou-fou mais le public n’a pas vraiment suivi. Et le trop sage Le Mexicain n’aura pas marqué les esprits. Mais il y a … The Ring !

Remake américain d’un film d’horreur japonais, The Ring tient le haut du pavé en matière de remake. Non seulement l’histoire est adaptée correctement à l’occident sans dénaturer la nature profonde de la menace et de l’histoire de base, mais il se paye le luxe d’être travaillé différemment, de ne pas se contenter de faire du copier-coller. Des ajustements par-ci, des rajouts par-là (dont une séquence avec un cheval totalement flippante), Verbinski livre un film qui ne marche pas aux jump-scares faciles mais qui distille une ambiance, un malaise palpable durant toute la durée de son long-métrage  et qui aura assez de succès pour faire de Naomi Watts l’actrice du moment pendant quelques années encore.

Il élabore une donc histoire avec le scénariste Justin Haythe qui ira ensuite écrire le script tout seul.

Lockhart (le personnage n’est jamais nommé par son prénom) est un jeune cadre dans une compagnie financière. Petit prodige arrogant et malhonnête, sa gestion de certains dossiers pose problème alors qu’une fusion massive se profile. Cette fusion pourrait être mise en péril par les ficelles que Lockhart a utilisées mais une solution se dessine.
Le directeur de la firme, Roland Pembroke, a écrit une lettre depuis un mystérieux centre de cure thermale, en Suisse. Clairement atteint de démence (il ne croit plus en ce système capitaliste, diantre quel malade mental ! ), Pembroke pourrait devenir le bouc émissaire parfait pour les erreurs de Lockhart. Le C.A charge donc Lockhart d’aller chercher Pembroke et de le ramener signer certains documents. Le couteau sous la gorge, Lockart accepte.
En Suisse, il découvre l’établissement et dans la foulée remarque qu’aucun pensionnaire ne veut le quitter. Victime d’un accident de voiture en rentrant en ville, Lockhart se réveille la jambe dans le plâtre dans le centre thermal. Il va profiter de ce séjour forcé pour retrouver Pembroke. Mais son exploration des lieux va se révélée ardues tant l’endroit et son histoire semblent baigner dans une atmosphère pesante.
Pourquoi le Directeur, le docteur Volmer et tout son staff soignant se comportent-ils si étrangement ? Et qui est Hannah, cette jeune fille perdue dans un environnement peuplé de personnes âgées ?


Le coup de l’hôpital qui ne vous veut pas que du bien, voila un thème déjà vu. Heureusement pour nous, le terrain est vaste et à peine défricher. On pensera bien entendu avant tout ( car plus récent ) à Shutter Island de Dennis Lehane (oui, il paraît que Scorsese a aussi tenté d’adapter le roman en film. Je reste toujours peu convaincu par cette adaptation à la virgule près mais trop sage)  ou encore la nouvelle d’Edgar Allan Poe  Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume qui a inspiré le Hysteria de Brad Anderson ( The Machinist) avec Kate Beckinsale, Michael Caine et Ben Kingsley.






Notons que le docteur maléfique est une figure qui marche bien, même dans les navets.
Nous avons été certes bercés par la figure du savant fou ( avec qui il partage des points communs ) mais le docteur, le médecin, appelez-le comme vous voulez est un formidable réceptacle pour nos peurs et phobies. Sa chasuble blanche étant la parfaite page sur laquelle nous écrirons nos angoisses profondes et les plus noires. Autant vecteur de guérison que de mort ( il ne vous annoncera pas que des bonnes nouvelles au cours de votre vie) , le médecin convoque aussi aisément la figure maléfique du sorcier noir dans nos petites têtes. Tout comme un Voldemort , il a étudié des années à l’abri des regards des pauvres mortels que nous sommes, parle dans un jargon incompréhensible qui sont autant d’incantations et même son écriture se révèle impénétrable sauf pour ses confrères ou les pharmaciens. Ajoutez à ça les scandales bien réels sur les erreurs médicales et les médicaments foireux et vous obtenez un cocktail détonnant. Bref,un docteur en médecine a tout pour faire flipper !

Mais Verbinski va quand même jouer avec nos doutes. Lors de ce plan magnifique d’un train entrant dans un tunnel et se reflétant sur lui-même, n’annonce-t-il pas une sorte de division de la réalité en deux ? Comme si le personnage allait se dissocier ? Ces séquences où Lockhart se perd dans l’hôpital et croit voir les murs se refermer ne semblent-ils pas indiquer qu’il perd la boule et le nord dans un dédale qui pourrait bien n’être que le labyrinthe de sa psyché et de sa santé mentale ? Perdre le spectateur est paradoxalement un bon moyen de le garder attentif pour que lui-même veuille connaître la vérité.




Après tout, notre héros ne quitte-t-il pas un univers froid, sombre et aliénant ( le New-York de la finance, dans un climat pluvieux ) pour rejoindre un village ensoleillé et plein de bon air frais ? Et oui, car l’horreur en plein jour, il faut une certaine maîtrise pour ça, et Verbinski crée des ambiances comme un chef. Il a toujours su s’entourer des bons. Citons bien entendu le directeur photo Dariusz Wolski sur la trilogie pirates qui donnaient aux textures une présence forte sur la pellicule ( la crasse, les vêtements séchés par le vent et les embruns) ou encore celui qui nous intéresse ici : Bojan Bazelli que le réalisateur retrouve après Lone Ranger (où il singeait Wolski avec talent ) mais surtout après The Ring. Ce n’est pas le seul écho à The Ring qui se trouve dans le film d’ailleurs, les deux œuvres possédant en leur sein une scène de violence animalière pas piquée des vers et violemment réaliste. Attention aux âmes sensibles.

C’est à une photo (et une ambiance) chromée et froide, teintée de glauque, que les deux hommes nous invitent ici. Sous la lumière de Bazelli, l’eau prend ici rarement une teinte transparente ou pure. Dès qu’elle sert à immerger un humain , elle devient au mieux trouble, au pire noire et lourde comme du plomb, à faire passer les flaques sombres du Se7en de David Fincher pour émanant d’un centre d’attractions aquatique !




Durant la première partie du film, les angles de vues vont être riches de sens et participer pleinement à la création d’un malaise chez le spectateur qui sont en fait autant d’indices sur les événements.  Une contre-plongée faisant ressortir un œil qui regarde par une loupe ( «  Faites attention aux détails ! » nous crie l’image).
La voiture du héros arrive face aux grilles de l’établissement en pleine plongée ( il est tout petit face à la machine médicale ) , des grilles surmontées d’un caducée trompeur ( ce ne sont pas des serpents, mais des anguilles ) au premier plan qui donnent l’impression de déjà enfermer entre leurs dents le héros qui se trouve dans la limousine au second plan ( et après on viendra tenter de nous vendre que la 3D est l’avenir du cinéma. Mais enfin, le cinéma c’est déjà de la 3D projeté sur un espace 2D, c’est simple pourtant ! La perspective on maîtrise non ? ).
Des symboles fugaces mais forts et oppressants. Et si la jambe plâtrée du héros ne symbolise pas son impuissance ( face aux événements mais également sexuelle, la jeune demoiselle lui étant interdite durant tout le métrage ), que je sois damné !






Bien entendu, il n’y a pas que les symboles qui font l’ambiance. Il y a aussi ce que l’on fait faire aux personnages.
Dane DeHaan incarne ce jeune loup de Wall Street ( il paraît qu’il partage une ressemblance avec DiCaprio : à par le talent, je vois pas ) rusé mais pas si inhumain. Constamment sur le point d’exploser dans cet environnement qui met ses nerfs à l’épreuve, DeHaan ne pète les plombs qu’aux bons moments.
Il fait face à un Jason Isaacs perfide mais avenant, un Lucius Malefoy (oh, un docteur joué par un ancien sorcier, c'est fou ! )  affable autant que sournois et dont on ne sait jamais ce qui se cache vraiment sous le masque de chair de son visage.
Mia Goth quant à elle incarne avec délicatesse et parfois émerveillement Hannah, une femme enfant exclue du monde qui vit dans le retour d’un père absent qui ne reviendra que lorsqu’elle "sera guérie".






Ajoutez un personnel hospitalier froid et inhospitalier ( sans être agressif ou aigri comme dans un hôpital ordinaire ), comme des rouages d’une mécanique qu’ils savent toute puissante. Des comportements plus dérangeants aussi ( comme cette scène de masturbation où l’on ne voit rien mais qui distille un malaise répulsif sous votre peau ) et cette petite bouteille bleue censée contenir des vitamines mais dont on devine vite qu’elle est un enjeu crucial du mystère qui entoure l’endroit. Gore Verbinski ferre son poisson (nous) et ne nous lâche plus même lorsqu’il nous pousse devant le répugnant tout en suggestion ( votre cerveau fait tout le boulot, et c’est pas jojo ) ou le délire gothique.

Et c’est là que le film va diviser. Lettre d’amour absolu aux films de genre et à l’horreur gothique comme on en fait plus ( Edgar Allan Poe, Bram Stoker pour la littérature. Des tas de films de la maison de production Hammer pour le cinéma) ou rarement ( comme le semi-rattage, et donc semie-réussite, The Raven de James MacTeigue dont le héros était Poe justement ), Verbinski va se mettre dans la poche les amateurs et faire fuir les autres qui risquent de trouver les rebondissements ridicules et débiles. Et là, personne n’a tort, personne n’a raison. C’est vraiment une affinité avec un genre qui ici s’imprime totalement dans le film. Et si Gore Verbinski manie l’ambiance gothique, il va y imprimer ses frustrations de Bioshock ! Voila deux choses qu’il aime, et quand on aime on ne compte pas.

Au château perdu dans les Alpes Suisses ( en réalité, toutes les scènes européennes ont été tournées en Allemagne ) qui pourrait servir de domaine à un solitaire Dracula ou Frankenstein, le réalisateur va superposer le principe de communauté qui se coupe du monde pour faire des recherches dans un but tout sauf réellement altruiste ( la ville de Rapture ) , le tout dans une ambiance rétro-futuriste assumée ( Rapture, encore). L’objectivisme randien règne en maître !
Et si les limaces de mer pullulaient à Rapture, au château du Dr. Volmer ce sont les anguilles qui vont et viennent. Et si les «  vitamines » ne viennent pas vous faire penser aux ADAM, je ne sais pas ce qu’il vous faut ( amis qui n’avez pas joué au jeu, je suis désolé de vous perdre sous mes considérations. Sachez que ce niveau de lecture n’est pas nécessaire à la compréhension du film).




Les différentes couches et strates du films sont nombreuses. Comme je le rappelais plus haut, quand on aime, on ne compte pas. Et le bas blesse ici. Verbinski aime tellement ses/ces sujets, qu’il ne va rien s’interdire, étirant son film sur 2h27.

Gourmand et généreux envers lui-même , Verbinski coure le risque de gaver son audience comme une oie. L’excès nuit en tout et ceux du réalisateur nuisent à son rythme. Ce qui provoque un ventre mou lors de certains passages et ce malgré une esthétique à se fracturer la rétine et des techniques stimulantes de montages ( le montage alterné, lorsqu’il est bien pensé, comme ici, est puissant mais encore faut-il que le spectateur soit pleinement conscient et pas un peu ennuyé ! ).

A cure for wellness serait une pièce-montée fabuleuse  sur laquelle on n’a pas posé une cerise sur le sommet mais au contour de tous les étages ! Les hypoglycémiques de ce genre de cinéma seront aux anges mais c’est oublier que la majeure partie du public est diabétique ! Et que le bouche à oreille qu’il profère casse l’image du film. Un film qui n’a pas vraiment bénéficié d’une campagne de pub idoine et qui va se planter !

Alors oui, Verbinski nous convie à un repas copieux ( presque indigeste ,presque) mais original ( ce n’est pas une adaptation ni un film de super-héros ) très loin du trop souvent prémâché d’Hollywood ou du gothisme de fast-food d’un Tim Burton post-Big Fish !
Un conte néo-gothique flamboyant de froideur dans sa mise en scène !

Je n’ai pour ma part pas su m’empêcher de voir des allusions à Batman, sans doute fortuites et tenant de la coïncidence, concernant les dernières apparitions du Joker dans la série éponyme. Que les lecteurs de Scott Snyder me donnent leur ressenti sur le sujet, ça m’intéresse.









vendredi 29 juin 2018

Pris pour le roi des Kong.


ARTICLE INITIALEMENT PARU LE 15/03/2017

Le cinéma est un langage ( je crois me répéter là, je vous ai déjà bien emmerdé avec ça avant, non ?).
Et le langage sert à raconter des choses.
Des choses anciennes et des choses nouvelles.
Si la littérature antique, classique, moderne a accouché de mythes et les a recyclés, le cinéma a également créé les siens.
King Kong est de ceux-là. Comme tout bon mythe, il est porteur de sens, il a des couches à explorer. Depuis quelques temps (et ça aussi j’en avais déjà parlé ici auparavant ), j’en viens de plus en plus à considérer l’analyse filmique comme des fouilles archéologiques. Il faut explorer les strates ! Creuser, découvrir, déduire !

Alors que Kong Skull Island vient de sortir sur nos écrans, un rapide coup d’œil sur le Roi me paraît utile avant d’évoquer son retour !
Non, je ne parle pas d’Aragorn !

King Kong apparaît pour la première fois dans le film portant son nom et sorti en 1933 réalisé par Cooper &Shoedsack ( ils tournaient en même temps le film Les Chasses du comte Zaroff, avec la même équipe : un film le jour, l’autre la nuit…dans les mêmes décors !).
Tout le monde connaît l’histoire de ce grand singe sur une île perdue de l’Océan Indien où une tribu lui sacrifie des jeunes filles.
La dernière en date se trouve être Ann, jeune femme faisant partie de l’expédition de Carl Denham. Si vous connaissez l’histoire, c’est parce qu’elle fait partie désormais de la culture populaire. Elle est d’une nature tellement mythique qu’elle hante désormais l’inconscient collectif même si vous ne l’avez jamais vu. Un peu comme l’histoire de Superman : tout le monde la connaît même sans avoir jamais lu un comic book ou regardé un film sur le sujet.
C’est la magnifique Fay Wray qui prête ses traits à Ann. Et Naomi Watts dans le fastueux remake de Peter Jackson. Jessica Lange, quant à elle, incarne Dwan dans le remake boiteux de John Guillermin (1976) qui situe l’île dans le Pacifique cette fois-ci. Toujours, la bête s’éprend de la belle…blonde. Détail important, si si. Sinon on pige pas pourquoi Kong est sympa avec le personnage de Brie Larson dans le film qui va nous occuper. Ah ça débute bien s'il faut penser aux autres films pour piger ce qui se passe dans celui-ci supposé être indépendant.







Deux blagues qui ne fonctionneraient pas si le gros singe n'était pas entré dans l'imaginaire collectif. En plus ,Cake Kong possède aussi le cri de Godzilla. Tout se tient.

Kong, chez Cooper (et également chez Jackson) est un être métaphorique, complexe. Plus que les personnages humains qui l’entourent alors qu’il n’est qu’une marionnette artificielle. Il illustre à la fois le monstre de la grande dépression qui frappe l’humanité, il est également cette part animale de l’humain qui représente son instinct de survie. Il est le héros et l’antagoniste, le bourreau et la victime. Il nous dit des choses sur notre monde (métaphore) et sur nous-mêmes (projection). Peter Jackson donnera plus de personnalités à ses personnages mais la lecture de Kong restera peu ou prou identique puisqu’il a choisi de situer son film dans les années 30.






Bond dans le temps :2014.
Gareth Edwards livre son hommage à Spielberg et à Jurassic Park en particulier avec Godzilla. À la même époque, deux choses se jouent.
Premièrement, Marvel a prouvé qu’un univers partagé par plusieurs personnages différents au cinéma, c’est viable. Et ça rapporte un max de blé. Chaque studio veut son univers partagé ! Universal planche sur un monde où Dracula, la Momie et Frankenstein pourront se croiser sans réitérer le fiasco Van Helsing. Warner possède DC comics et commence à se dire que Man of Steel pourrait servir de pierre angulaire à un monde peuplé de super-héros : ça donnera Batman v Superman mais aussi malheureusement Suicide Squad.
Deuxièmement, le projet Skull Island, dans les tuyaux depuis un moment ( il attendait que le scénario soit peaufiné et que Tom Hiddleston soit un peu plus disponible ) est soudain mis en stand-by. Car la Warner a les yeux plus gros que le ventre. Elle veut DEUX univers partagé : un pour ses héros , l’autre pour ses monstres. Si Pacific Rim se permettait de faire combattre des ersatz de Gundam et des Kaïjus (monstres à la Godzilla, pour faire simple) et fonctionnait, pourquoi Godzilla, emblématique, contre King Kong, mythique, ne prendrait pas ? Les Japonais l’ont fait en plus !



Skull Island est repensé. Le roi Kong fait au mieux 12 mètres debout. Godzilla, dans sa version la plus petite côtoie les 60 mètres. Le dernier en date fait presque 120 mètres. Il est décidé de faire de Kong un singe de 110 mètres de haut. Tout le film et sa mise en scène doivent donc être repensés. Des détails du scénario aussi (comme l’inclusion de l’agence Monarch aperçue dans Godzilla en 2014).

Et donc, que nous raconte donc Kong Skull Island , nouveau titre auquel on a ajouté Kong au cas où le public serait inculte ? Et bien grosso modo, ça garde la structure d’un King Kong sans la partie urbaine. Alors que chaque version précédente avait joué sur l’opposition jungle verte et jungle de béton jusque là…
Nous sommes en 1973. Bill Randa (le toujours excellent John Goodman ) réussit à convaincre un sénateur de le laisser partir à la découverte d’une île récemment découverte par satellite. Randa demande aussi l’appui de troupes militaires. La guerre du Vietnam vient de se terminer et l’escouade du colonel Packard est prête pour cette dernière mission avant de rentrer au pays. Randa engage le britannique James Conrad (Tom Hiddleston) , un traqueur habitué au territoire de la jungle. Mason Weaver (Brie Larson), photo-journaliste arrive quant à elle à obtenir l’autorisation de couvrir la mission. Arrivés sur l’île, les hélicos se font attaquer par un singe géant. Les survivants sont éparpillés dans la jungle et commencent leurs marches pour se retrouver avant de se rendre au point d’extraction prévu. En chemin, le groupe mené par Conrad fait la rencontre d’un aviateur américain abattu durant la seconde guerre mondiale : Hank Marlow. Un homme dont les connaissances du terrain seront fortes utiles.

Derrière tout ça, 4 scénaristes ( rarement un bon signe ) et un réalisateur, Jordan Vogt-Roberts, dont c’est le premier film Hollywoodien après un petit film indépendant ( ça, ça passe ou ça casse ).

Les intentions de l’équipe semblaient bonnes. Revenir à un Kong originel : sur deux pattes comme dans le premier et le remake de Guillermin , casser le schéma tournant autour du kidnapping de la belle par la bête et changer du tout au tout le comportement des indigènes de l’île. Bref sortir des sentiers battus autour de Kong ( quand bien même certains sentiers sont magnifiques, comme ceux dessinés par Peter Jackson dans sa version de 2005 ). Hélas, quand on joue avec les mythes et les symboles, il faut savoir les manier. Ou tout du moins savoir manier une caméra quand on fait du cinéma. Vogt-Roberts échoue sur ces tableaux. Kong n’est jamais rien d’autre que ce qu’il est c'est à dire un singe géant dont l’âme émane un peu car le travail d’écriture autour des personnages humains est réduit à moins que le minimum syndical : ils sont leurs fonctions. (et parce que ILM fait un boulot monstre-oui j’ai osé- et que la « vallée mystérieuse » est de plus en loin dans l’œil en image de synthèse).
Point barre. À peine peut-on coller une allégorie écolo sur ce grand primate. Mais elle est tellement boiteuse que son propos en devient le degré zéro de la moralisation et jamais une prise de conscience.


On ne risque pas de le confondre avec celui de Jackson, c'est déja ça.

La guerre du Vietnam, certains plans et surtout l’affiche IMAX convoquent le spectre fumant d’Apocalypse Now. Et qui convoque Apocalypse Now convoque également le roman Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Logique, puisqu’Apocalypse Now se veut une version moderne du roman.
En remontant le fleuve, en s’enfonçant dans la jungle humide, ce n’est pas qu’une aventure que le héros ( Willard chez Coppola, Marlow chez Conrad) va vivre, mais une plongée de plus en plus profonde dans la psyché humaine et les sombres alcôves qu’elle abrite en nos esprits. Avec une subtilité digne d’un troupeau d’éléphant dans un magasin de porcelaine, le film nous offre un héros nommé Conrad et un autre Marlow. Pire qu’un clin d’œil , un gros fuck en forme de fluo rose bonbon bien pétant. Le réalisateur , qui semble en interview connaître son sujet, se fourvoie, se vautre complètement en restant à la surface de toutes ses/ces références. Tel un enfant devant de la glaise, Vogt-Roberts n’a ni la maîtrise ni le talent pour faire de la poterie.

 Comparez avec l'affiche qui ouvre cet article.


Heureusement que certains arrivent quand même à bosser.
Larry Fong, directeur de la photo, donne de la texture à l’ensemble. Les couleurs ressortent quand il le faut et certains plans enfumés sont tout bonnement beaux.
Le montage de Richard Pearson ( The Accountant)  donne un rythme à l’ensemble qui permet de ne jamais s’ennuyer. Sans pour autant vraiment ressentir quoi que ce soit. Ni mollasson, ni spectaculaire, le film proposé mise avant tout sur le gigantisme de ses monstres plus que sur une idée ou une proposition de mise en scène. Mal écrits, on ne s’attache pas vraiment aux personnages. Le scénario les rend sacrifiables car sans personnalité. Alors que leur en fournir une aurait rendu la mort de certains personnages mémorable ou du moins frappantes ( James Cameron l’avait parfaitement compris dans son Aliens, lui aussi emplit de réminiscences du Vietnam). Ici, la mort est soit anecdotique soit franchement ridicule. Le ridicule fait rire le public alors faisons le rire avec la mort. L’humour Marvel Studio de bas-étage fait désormais école et autorité. Triste constat.




Puisque que l’on parle de Marvel, notons que Tom Hiddleston et Brie Larson sont respectivement Loki et la future Captain Marvel ( le film arrive bientôt).
Hiddleston est le prototype du mâle alpha chevalier blanc. S’il aborde ce rôle avec sérieux (et démontre lors de sa scène d’intro que Putain de merde il ferait un sacré bon James Bond ), son personnage mord sur le territoire de Larson : reporter de guerre , elle est censée en imposer. Mais elle se fait soit protéger par Conrad soit fermer sa gueule par Packard sans jamais oser la ramener. Les seules séquences où ses actes collent avec le personnage que l’on nous a vendu au début du film, c’est quand les mecs et les gros bras sont absents. Quant on veut mettre un propos féministe, on le met en entier (n’est pas Gareth Edwards qui veut). Le machisme et le sexisme de l’époque sont bien rendus, l’opposition féministe s’efface face à eux. Pas jojo comme message. Qu’est-ce que Brie Larson fait dans cette galère, ça me dépasse.
Goodman est égal à lui-même : énorme. Sa présence physique et son aura de talent sauve le rôle mais de peu.




Les deux seuls rôles avec de la texture sont attribués à John C. Reilly dans le rôle de Marlow, un pilote qui a passé presque 30 ans sur l’île. Rendu à moitié barge, le personnage bénéficie des meilleurs dialogues . Quand à Jackson, on lui colle le grade de colonel ( comme Kurtz dans Apocalypse Now : il a la même coupe de cheveux que Brando d'ailleurs), et un tempérament à la Achab , le capitaine de Moby Dick. Mais sa baleine blanche est un singe géant et brun. Frustré de ne pas avoir fumé le Viêt-Cong, Packard veut se faire Kong tout court.
Mais la nature rigide et clichée du militaire borné de son personnage amène avec des gros sabots le propos antimilitariste du film. Tout ce que le film dénonce, il le fait sans aucune subtilité, sans nuance et avec une morale bien-pensante qui confine à la connerie absolue tant son opposition manichéenne se fait au premier degré. Tout le temps. Même en 3D, le film n’a aucun relief.





Il en ressort cependant quelque chose de positif. En sortant de la salle, j’ai eu envie de revoir Jurassic Park, Le Monde Perdu et le King Kong de Peter Jackson. Des films avec un propos et un réalisateur compétent aux commandes.

Dans la jungle, terrible jungle...♫♪♫