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lundi 13 octobre 2025

Faites de beaux enfants à l'Histoire.

Alors que les deux tomes de la série Inhumain chez Dupuis-Air Libre m’avaient laissé…dubitatif , Valérie Mangin (scénariste derrière Le Fléau des Dieux ) et son époux Denis Bajram (auteur de Universal War One  ) remettent le couvert à deux pour écrire une nouvelle série, cette fois-ci prévue au long cours. TANIS ! (oui, comme la cité antique – où un certain Dr Jones aurait découvert l’arche d’alliance ). 





Nous sommes en 10.000 avant Jésus Christ, toute la Gaule est occupée…euh attendez, non. Nous sommes en 10.000 avant Jésus Christ : ce qui deviendra le royaume d’Égypte n’est encore qu’un village sans nom, composé de huttes rudimentaires plongées dans l’ombre du Sphinx et des pyramides. La nuit, l’anneau d’astéroides autour de la Terre est éclairé par la lune.


Les peuplades éparpillées près du Nil et du delta de ses embranchements sont régulièrement rapinés par les Aryanas, un peuple sanguinaire et pilleur. C’est au milieu d’un carnage que «  l’ancien » d’un village retrouve un bébé, survivante miraculeuse d’une attaque. Ce petit être fragile a la particularité, dans un pays où les habitants ont les cheveux noirs, d’avoir les cheveux blancs. Pour lui éviter d’être considérée comme une aberration ayant attiré le mauvais œil, l’ancien décide de faire croire aux villageois que la petite Tanis est taboue et envoyée des Dieux, destinée à prendre sa place à sa mort.



Mais être une jeune femme taboue que personne ne peut touche ou approcher de trop près est un fardeau lourd à porter et avec son ami Sépi, qu’elle force à transgresser tabou sur tabou , Tanis va découvrir qu’il existe en elle des choses étranges. Après avoir ouvert par sa seule volonté la pyramide contenant le tombeau d’Osiris, Tanis et Sépi vont découvrir le tombeau du Dieu et lui voler son masque. Masque qui donnera à Sépi des capacités surhumaines. Capables de renverser le cours des choses. 

Pour le meilleur ? La première case de l’album nous montre Tanis, adulte, seule sur un trône surélevée, la foule prosternée devant elle.  Toute la série (ou une partie d’icelle) est donc destinée à nous narrer comment une jeune fille naïve mais idéaliste arrive dans une position de pouvoir semi-divin. Le texte en fait une sauveuse, l'imagerie nous raconte autre chose. Le narrateur, comme dans L'homme qui tue Liberty Valance, a-t-il décidé d'imprimer la légende, plus jolie ? 







De l’aveu même des auteurs, TANIS est une série à la fois hommage à leur lectures de jeunesse ( comme Papyrus, également chez Dupuis mais on sent l’influence que les comics des années 70 et 80 ont pu avoir également) et à l’envie de transmettre à une nouvelle génération le goût de la BD d’aventures à une époque où le manga est roi. Ce n’est sans doute pas un hasard si la série est d’ailleurs pré-publiée dans le magazine Spirou. À voir si cette noble ambition sera couronnée de succès. Peut-être via leurs parents qui achèteraient l’album. 


Comme je le disais en introduction, leur précédente double collaboration scénaristique m’avait refroidi ( du scénario assez plat aux dessins peu inspirants ). D’un point de vue de l’écriture, le résultat étant inférieur à la somme des parties.

C’est donc à reculons que j’entrais dans TANIS ( non, c’est pas sale ). Et là, la mayonnaise a pris, la génoise est montée.  Peut-être nos deux auteurs avaient-ils besoin de se lancer dans un projet plus axé jeunesse ? 


Dès le départ, Mangin et Bajram jouent avec le lecteur ( et le jeune lecteur risque de louper des références ). Historienne de formations, Mangin sait où elle met les pieds. Et Bajram avait entamé des études en sciences dures avant de bifurquer vers les beaux arts. Les voila pourtant tous deux en pleine histoire dignes des conspirations les plus folles : Dieux et Géants ayant marché sur Terre , Atlantide ayant coulé , technologie trop avancée pour l’époque. Etc…
Le tout agrémenté des classiques adolescences maussades et contrariées, animaux de compagnie accolés aux héros ( Spip chez Spirou, Milou chez Tintin , les daemon chez Philip Pullman...).

Les thèmes ne sont pas nouveaux mais comme le disait Salvatore Dali : tout a déja été raconté, mais pas par vous ! Défi relevé par Mangin et Bajram donc. 


Scène d'ouverture de Stargate, director's cut.

Les auteurs jouent, donc, avec des mythologies anciennes ( Osiris ) et modernes. ( difficile de ne pas penser à Stargate par exemple , œuvre qui , elle , vendait ses théories de façons un peu trop premier degré dans le domaine du «  On nous cache tout ! »  et les théories du complot comme on en trouve sur les chaînes télés poubelles après 1h du matin ).

Jouent avec les mots aussi : les aryanas sonnent comme les aryens, ce peuple mythifié par les Nazis comme venu du Nord. Et puisque il y a plus ou moins 4000 ans, les peuples de la mer ( des peuples que l’on tente encore d’identifier formellement ) ont attaqué plusieurs civilisations ( Hittite, Égyptienne,…) , il était tentant de mixer les deux et de leur donner un look de viking, avec l’imagerie qui va avec ( muscles saillants, commerces peu équitables , esclavagisme ). 


Le look, parlons-en. C’est Stéphane Perger qui met en images les écrits du couple Mangin/Bajram et ce dernier a un coup de crayon qui ne laisse pas indifférent. Son trait fin et élégant recèle assez de détails pour que personne ne puisse lui reprocher de bâcler quoique ce soit mais il laisse aussi des détails en suspend , lissant un peu l’image, rendant le tout digeste pour le lecteur plus jeune. 


Si l’on devait vraiment reprocher quelque chose à cet album c’est son rythme. Il doit poser une situation et une mythologie interne que l’on devine déjà bien plus grande que ce qui nous est montré ici et les péripéties s'enchaînent vite, au point que le tout semble « facile » et par conséquent cela limite l’implication émotionnelle du lecteur. 


Mais maintenant que les bases sont posées, il ne tient qu’à notre trio de passer la seconde. Et cela tombe bien, l’ambition de faire vivre la série sans devoir attendre 4 ans entre chaque album semble être ancrée dans le projet. 

Comme je le notais plus haut, TANIS est pré-publiée dans SPIROU Magazine et la grande tradition de la belle époque du mag était de retrouver de manière fréquente les héros qui le faisaient vivre. Ainsi, alors que cet album est paru en Janvier ( avec une pré-publi ayant débuté en Novembre ) , TANIS revient déjà dans un album numéro 2…dès ce mois d’Octobre. Un rythme soutenu donc qui semble marquer que l’héroïne est là pour squatter le magazine du groom en rouge régulièrement. 



Notons que pour éviter que la série ne serve de base aux idées les plus folles sur l’histoire du monde, un dossier faisant la part entre fiction et réalité est proposé en fin d’album et que cela devrait être la norme dans chaque tome de la série. 


dimanche 28 avril 2019

Jeu automnal.

Le mois de Mars , chez certains éditeurs spécialisés dans la littérature de genre, aura été « Le mois Lovecraft », l’occasion de s’intéresser à l’œuvre, la vie, la mort ( he’s dead) et surtout l’influence que ses écrits auront eu sur l’imaginaire collectif en général et celui de certains écrivains en particuliers.

Chez ActuSF, la réédition sous le label Hélios de «  Le Songe d’une nuit d’Octobre » fut l’une des occasions de se pencher sur, non pas un pastiche, mais l’utilisation de la mythologie du citoyen de Providence, une mythologie qu’il souhaitait voir employée par d’autres que lui.


C’est Roger Zelazny, dont le Route 666 m’avait plu sans plus qui s’attaque ici aux Grands Anciens, par un double biais sympathique.

Accompagnant fidèlement son maître Jack dans ses activités consistant à récolter divers ingrédients en vue d’un événement surnaturel , Snuff , le Bon Chien, doit également tenir à l’œil les participants à ce qu’ils appellent tous «  Le Jeu ». Un jeu composé d’ouvreurs et de fermeurs.
 Jill la sorcière, Le Comte à la vie nocturne, le Bon Docteur et l’homme qu’il a créé, ainsi qu’un pasteur fou et deux illuminés.
Chaque joueur est accompagné d’un familier, un animal à l’intelligence proche de l’humaine. Seul Larry Talbot, un américain, semble se situer en dehors de toute cette histoire. Mais comment en être certain quand personne ne dévoilera ses cartes avant la fin du mois, lorsque un étrange rituel se produira qui décidera du sort de notre monde ?
Et comment avancer quand le plus Grand Détective du monde ( non, pas Batman, nous sommes à l’ère victorienne que diable ) semble en savoir long sur ce qui se trame en ce mois d’Octobre où la pleine lune coïncidera avec Halloween ?

Roger Zelazny place son roman dans le modèle du «  World Newton » : divers personnages de fictions (ou non) apparus dans des publications et sous des plumes différentes évoluent dans le même univers et interagissent ensemble. L’exemple le plus connu est sans aucun doute le cycle d’Alan Moore et de Kevin O’Neill en comic books «  La ligue des gentlemen extraordinaires » , quant au plus récent, citons l’excellente série « Penny dreadful » avec Eva Green et Josh Hartnett ( il existe d’ailleurs un lien mythologique et patronymique entre le personnage incarné par Hartnett et un protagoniste du roman qui nous occupe ). Entre les deux, citons quelques romans de Kim Newman : Anno Dracula, Le Baron Rouge Sang, Dracula Cha-cha-cha ou encore Moriarty.







S’adonner à tel exercice nécessite de bien connaître les récits d’origines mais également de savoir en jouer sans les dénaturer.
Le second point , plus original, qui place ce roman dans un cadre des plus originaux, c’est que le narrateur n’est autre que Snuff, le chien, qui narre par le détails ses activités et ses rencontres avec les autres familiers des humains joueurs. Ceux-ci sont finalement très en retrait, sauf peut-être l’un doté d’une particularité disons toute…animale.

Chaque chapitre s’attarde sur un jour du mois, jusque la date fatidique du 31 Octobre et voit les relations entre les joueurs, tous inconscients de qui est un allié ou non, se dégrader peu à peu, rester courtoises ou frôler la parano.

La grande force de ce court roman est donc de suivre la pensée d’un canidé un brin cynique ( s’il vous reste des notions de grecs, cela vous fera sourire comme remarque ) et de ses relations avec les autres animaux impliqués dans cette affaire. Zelazny joue sur une corde de trapèze : ce décalage narratif fait bien entendu sourire mais est traité avec un grand sérieux, son procédé n’étant clairement pas là pour nous faire nous fendre la poire à chaque page ou réplique. Un vrai suspens s’installe au fil des chapitres car, roublard, l’auteur ne nous installe jamais dans la tête d’un humain et mieux encore, au fil du temps, chaque informations glanées par Snuff chez les autres animaux peut tout à fait être une fausse piste, un piège attendant de se refermer.

C’est donc non sans sourire ni sans frémir que l’on se rapproche page après page de la nuit d’Halloween et de ce qui s’y jouera. Et la nature des joueurs ne sera pas forcément celle que l’on pourrait croire au premier abord, des surprises vous attendent. Au pire regrettera-t-on une fin un peu abrupte mais le deal est indiqué sur la couverture : Octobre est le lieu de l’action et lorsque Novembre s’en viendra, il ne vous sera point communiquer ce qu’il s’y passera.

Bref, « Le songe d’une nuit d’Octobre » est une excellente lecture dont l’originalité première n’est pas dans son modèle littéraire de faire s’entrecroiser des personnages célèbres (et ce même si les clins d’œil et les références restent un petit biscuit pour lettrés et curieux) mais plutôt de voir comment ceux-ci sont perçus par leurs animaux de compagnie et le lecteur lui-même qui pourrait bien être berné par ses propres images et préjugés sur ces célèbres acteurs de fictions horrifiques ayant voyagés dans nos imaginations depuis des lustres.

Vivement conseillé.


Et si vous souhaitez en savoir plus sur l'influence de Lovecraft sur l'imaginaire actuel et sa vie  :




vendredi 22 février 2019

Pas de ce monde.

Quand l’hiver s’est installé, que les flocons portés par le froid et le vent envahissent les rues des villes comme des villages, arrive un phénomène éditorial fixe chez Albin Michel : l’arrivée d’un nouvel ouvrage de Stephen  ( n’oubliez pas, ça se prononce Steven , si si, trust my english ) King !

Faux maître de l’horreur mais véritable horloger du suspens surnaturel et/ou psychologique , King nous revient avec une histoire que l’éditeur n’hésite pas à faire comparer à «  Ça » , roman somme des obsessions horrifiques et héroïques de l’auteur le plus célèbre du Maine. S’il ne s’agit pas d’un travestissement de la réalité , l’on est pourtant bien en présence d’un grossissement grossier de la part de l’éditeur tentant d’attirer le lecteur  épisodique et de caresser dans le sens du poil le vieil habitué.
« L’outsider » n’a ni la grosseur ni le souffle de son cousin ayant eu les honneurs d’un film sorti fin 2017.
Il n’en reste pas moins une sacrée bonne lecture.




Terry Maitland est accusé d’un meurtre particulièrement odieux perpétré sur un enfant de 11 ans.
Ses empreintes et son ADN sont retrouvés sur le corps et sur les lieux. Les témoins sont formels, c’est lui ! Terry est connu en ville, il coach l’équipe de base-ball des gamins du coin.
Embarqué devant la foule, Terry tombe pourtant des nues. Car son alibi est en béton armé : il était loin au moment du crime.
Les preuves scientifiques sont formelles, elles ne mentent pas. Terry non plus.
Alors qui est le coupable , qui se cache dans l’ombre et profite du crime ?

Le thème du double maléfique n’est pas nouveau dans la littérature ou les arts séquentiels  ( les comics et les séries télés n’ont-elles jamais utilisés ce ressort dramatique, parfois lourdement parfois avec génie et malice ? – Fringe par exemple) . Mais que King crée ses monstres ou emprunte le concept ( vampires, loups-garous ou fantômes, King a puisé également dans les classiques ) , il servira toujours le plat à sa sauce.
Et ici, non seulement elle prend, mais elle monte inexorablement.

Des prémices de l’affaire décrites en alternance : arrestation et incarcération provisoire sont entrecoupés par  les PV d’auditions des témoins ainsi que les divers rapports d’analyse et d’autopsie, permettant de créer doutes et suspicions. Et d’étaler la férocité du prédateur qui a sévi. En 200 pages, King s’attache plus à l’aspect pragmatique de l’enquête ( preuves, témoignages, retombées politiques pour le procureur aux dents aussi longues que celles de Dracula ) qu’à la chute psychologique et kafkaïenne de Terry qui ne peut comprendre comment cela peut lui tomber dessus.
Magistrale et choquante  , cette première partie repose sur une mécanique si bien huilée qu’elle glisse toute seule sous nos yeux. Le revers de la médaille c’est que King fait du King et que, pour le lecteur assidu de ses écrits , certaines choses se devinent un peu sur l'enchaînement. Rien de bien dommageable mais la ficelle est parfois visible, Stephen Gepetto !

Vient ensuite le reste du roman. Dès lors que l’impossible ,voire l’improbable, s’est fait une place consciente ou semi-consciente chez les personnages principaux, l’enquête reprend du début. King réintroduit un personnage d’une histoire précédente pour offrir un point de vue neuf sur la chose, c’est à la fois narrativement bien foutu car cela redynamise le récit et participe à la connivence avec le lecteur pas mécontent d’avoir des nouvelles d’une personne attachante et volontaire qui avait fortement humanisé une aventure passée.
Et une fois le mystère résolut, nos héros se mettront en chasse. Dans un suspense de jeu d’échecs qui va crescendo et qui hélas se termine peut-être un peu vite ; pas un pétard mouillé mais pas le feu d’artifice promis par l’emballage.

Mais là encore, King fait du King. Il le fait bien mais il est indéniable que certains éléments sont déjà vu. Dans «  Ça » par exemple : un groupe volontaire face à une entité malfaisante qui dispose d’un pantin humain bien plus libre de ses mouvements aux yeux de tous qu’elle.  Et il ne peut s’empêcher, gratuitement ou non , seul l’avenir le dira, à poser quelques subtiles références et clins d’œil à son cycle ultime : « La Tour Sombre » ( une saga reliant TOUS les livres de King entre eux, telle une immense colonne vertébrale invisible sous-tendant un multivers exponentiel, oui rien que ça ).
Entre autres références bien entendu (à vous des les retrouver  mais en voici une troublante : l’inspecteur Ralph Anderson, un des héros du livre, se nomme comme l’un des protagoniste de « La tempête du siècle » ) , sans oublier , quand il le peut, la possibilité pour King de descendre Shining de Kubrick (on ses cibles favorites ou l’on n’en a pas après tout ).

Prenant mais mineur dans sa bibliographie, L’outsider marque surtout pour son concept et son véritable personnage principal qui n’apparaît qu’une fois un bon tiers entamé. Les connaisseurs apprécieront de retrouver une recette connue et savoureuse, comme lorsque l’on commande son plat favori au resto chinois du coin, les autres seront pris dans une machine implacable qui donnera peut-être envie de se pencher plus avant sur les récits du plus célèbre auteur habitant Bangor.
Un bel ouvrage, générique pour du King, mais tout à fait recommandable.

lundi 9 juillet 2018

Bioshock Gothique.

ARTICLE INITIALEMENT PARU LE 23/02/2017
Près de 4 ans après l’échec au box-office de Lone Ranger, spectacle fou de western sauce Pirates des Caraïbes ( non, c’est pas sale ce que je dis ! ) qui n’avait pas trouvé son public ( ah ça, une histoire entièrement basée sur les méfaits de l’homme blanc, ça a toujours du mal à bénéficier d’un bon bouche-à-oreille) , Gore Verbinski revient avec A cure for Wellness, adapté sottement en A cure for life dans les salles européennes francophones ( parce que le public est sans doute trop con pour prononcer wellness ou comprendre le mot…ça va encore aider à ne pas sentir l’élitisme crasse des distributeurs qui se prennent pour des cadors intellectuels ).
Oui, je sais, je râle de plus en plus ouvertement dans ces pages virtuelles. Mais hé, elles sont à moi !

Pourtant, le réalisateur a jadis connu une époque d’état de grâce : son remake angoissant de The Ring et le premier épisode de Pirates des Caraïbes suffisent à le considérer comme ultra-bankable par les studios. Hélas pour lui, trois choses vont venir perturber sa carrière.

Premièrement, Pirates des Caraïbes-Jusqu’au bout du monde va se planter, aux yeux des studios. Ne caressant jamais son public dans le sens du poil ( négligeant l’adage que le spectateur lambda veut être surpris mais pas trop quand même ) et semblant en faire trop, ce troisième opus devient vite conspué. Grand film incompris et maudit par la même occasion,il reste l’épisode le plus intéressant dans ses choix narratifs et esthétiques. Il ne s’agissait pas d’un réalisateur frustré de ne pas être Peter Jackson mais d’un homme offrant (et s’offrant) un ride spectaculaire et inventif de près de 3 heures. Pas étonnant que Zimmer ait livré là une de ses meilleurs B.O !

Le film a coûté presque 300 millions (!!!) de $.
Dans ces conditions, les studios le trouvent dépensier (et ce même si il a rapporte près d’un milliard avec ce seul film ! Un bénéfice de 700 millions, c’est un plantage pour les exécutifs de Disney si le film coûte autant au départ.) . Alors qu’un quatrième opus est quand même envisagé, Verbinski , sentant le vent tourner, prend le large de la saga. Comment continuer à aller de l’avant si le studio sabre le budget et vous coupe les ailes dans le futur. Autant laisser ces désagréments à d’autres ( ce qui arrivera d’ailleurs).
Verbinski se consolera de ces tatanes sur la tronche avec le petit budget Rango, parodie de western en animation anthropomorphique  (entièrement conçue par ILM d’ailleurs).  Une petite récréation en attendant de retrouver la folie d’une grosse production avec son complice d’écriture sur ce film dingo : John Logan. Mais j’y reviendrai.




Deuxièmement, la crise économique mondiale débarque. Pour les studios ? Une broutille, une perte comptable conséquente mais pas horrible. Mais, comme toutes les entreprises de l’époque, Hollywood va profiter de l’excuse pour virer du monde et revoir ses stratégies.
Déjà bien orienté vers un public adolescent ( statistiquement, ce public se déplace bien plus que les autres dans les salles de cinéma) , Hollywood va tout mettre en œuvre pour encore plus lui faire les poches. Explications !

Aux USA (et sur ce niveau les USA sont hyper-centrés sur eux-mêmes : un film peut se planter chez eux et rapporter deux milliards à l’étrangers, ils considéreront la chose comme un échec artistique, allez comprendre) , il existe différentes classifications pour les longs-métrages. Alors que chez nous nous en sommes au simple E.A (enfants admis ) et E.N.A ( enfants , de moins de 16 ans, non-admis) , les français sont déjà plus complets avec des interdictions aux moins de 12 et 16 ans (et le X est international sauf aux States) , les États-Unis croulent sous une masse de classification . 5 en tout ( dont le NC-17, qui remplace le X. Pourquoi faire simple ? ). La grosse faille dont se servent les studios c’est qu’un film interdit aux moins de 17 ans (R) l’est uniquement si l’ado n’est pas accompagné d’un majeur. Bref, ils ne se coupent pas de ce public même s’il est parfois plus difficile ( c’est relatif) à atteindre.

Et plusieurs films classés " R " vont être moins rentables que prévus. Dont le fameux Watchmen de Zack Snyder en 2009. Et c’est donc dans le courant de cette année-là que les studios décident de suspendre la production de film " R" à gros budgets. Un ado qui doit se faire accompagner, ça fait vendre deux places, c’est sûr. Mais un ado qui ne doit convaincre personne, c’est plus rentable. Il peut sortir avec ses potes, etc…bref, on va leur fournir plus de films prévus pour leur tranche d’âge et ils vont consommer plus. Imparable ! Cela va avoir des conséquences sur le « troisièmement » ! ( oh, au fait, la grosse différence entre un R et un PG-13, ce n’est pas le niveau de violence mais de nudité. Un film R est plus sexuellement explicite. Caché ce sein mais pas ce lance-roquette . Si pas de nudité, les censeurs laissent plus facilement passer les jurons et les scènes violentes (Ameeeeeriiiicaaaaa )



Troisièmement donc. Rango est derrière lui, ILM fignole les détails et Verbinski cherche un nouveau projet. Il se trouve qu’il a été fort impacté par le jeu vidéo Bioshock, dont les droits cinéma sont détenus par Universal Studios. Il entre en négociations avec eux et obtient le job de réalisateur. Avec son compère John Logan, qui avait écrit Rango, il se lance dans l’élaboration du scénario.
John Logan , pour vous situer, c’est le co-scénariste de Gladiator, Skyfall, Spectre et le scénariste tout court de Aviator, The Last Samurai. Pas un petit-joueur donc. Ça tombe bien, Verbinski non plus ! Diantre, enfin un jeu vidéo qui bénéficie d’une équipe visionnaire et capable ? Des gens compétents ?
Nos deux lascars sont emballés par cette histoire d’utopie objectiviste qui tourne mal.

Aparté : l’objectivisme ? C’est une philosophie mise au point par l’auteur Ayn Rand et qui consiste à être un enfoiré égoïste avec des moyens (financiers, intellectuels…les deux en même temps, c’est mieux. Je schématise à mort à mort à mort) et à se rendre heureux soi et ses proches. Ses romans sont les bibles des libéraux absolus et conservateurs ( qui oublient qu’elle était pro-choix et anti-dieu. On retient que ce que l’on veut quand on veut faire de la politique et de l’économie.). Bref, écrasez les autres ou tout du moins ne les laissez pas profiter de vos travaux s’ils sont incapables de les comprendre ou de les apprécier à leurs justes valeurs.

Rapture, la ville sous-marine et cachée de Bioshock est conçue selon cette doctrine. Et comme une telle idée ne peut que virer facho, l’utopie devient dystopie ( et si on rajoute le fait que l’utopie est inatteignable pour l’humain, la chute était inévitable ). Fin de l’aparté, merci de votre attention et de votre compréhension face à ma vulgarisation extrême de l’objectivisme. Je vous invite à aller vous renseigner un peu plus quand même.






Le script avance bien, les story-boards se font, les concepts arts aussi. La pré-production avance malgré quelques anicroches : le réalisateur veut réaliser un PG-17 et le studio refuse.
Mais Verbinski ne lâche rien. Il est persuadé que son approche est la bonne. Alors que son film semble sur les rails, un autre film adapté d’un jeu vidéo, Prince of Persia, se casse minablement la gueule au box-office. Universal saisit le prétexte pour arrêter les frais avec un réalisateur qui, manifestement, a de l’ambition artistique à la place du portefeuille.Il faut vendre du pop-corn, pas faire marcher des neurones et leurs synapses.

Nous sommes à 8 semaines du début du tournage quand le studio annonce : le film, on le fera pas ! Dépité, Verbinski se retrouve tel Alejandor Jodorowsky avec son adaptation de Dune. Une masse de travail énorme n’accouchera donc que d’un film dans la tête du réalisateur.
Son ami Jerry Bruckheimer l’appelle alors pour lui proposer Lone Ranger. Il sort du désastre Prince of Persia et lui aussi a besoin d’un succès pour se remettre en selle. Lone Ranger les coulera tous les deux pour quelques années.
Ironie cosmique, c’est bien Disney (échaudé par Pirates 3) qui produira le film Tomorrowland, de Brad Bird, une histoire de ville secrète utopiste basées sur l’objectivisme et qui a mal tourné. Parce que pour que l’objectivisme fonctionne à plein régime, il faut absolument que tout le monde soit sur la même longueur d’onde et que personne ne remette le système en question (et ça , ça n’arrive jamais. Vous pouvez bannir ou exécuter vos opposants idéologiques, une fois qu’une idée sort de sa boîte, c’est terminé. Elle survivra et trouvera de nouveaux hôtes).
Voila…Lone Ranger, retour au début de cet article. La boucle est bouclée.
Verbinski doit donc de nouveau se remettre en selle. Il va mettre quelques années à le faire.








On ne travaille pas aussi longtemps sur un projet sans qu’il ne vous hante. Et pour exorciser ce film-fantôme , chacun sa méthode. Jodorowsky avait recyclé ses idées pour Dune dans la BD La caste des méta-barons.
Verbinski va le faire sur A cure for wellness. Les points communs seront évidents, et sans spoilers majeurs, juste les détails, je vais tenter de vous le démontrer dans cette critique qui débute enfin après une mise en contexte longue mais nécessaire ! Pardonnez-moi, mais je vais un peu continuer sur cette lancée.

Pour revenir sur le devant de la scène, pourquoi ne pas revenir à ce qui l’avait vraiment révélé au début ? Certes, son premier film, La souris, était fou-fou mais le public n’a pas vraiment suivi. Et le trop sage Le Mexicain n’aura pas marqué les esprits. Mais il y a … The Ring !

Remake américain d’un film d’horreur japonais, The Ring tient le haut du pavé en matière de remake. Non seulement l’histoire est adaptée correctement à l’occident sans dénaturer la nature profonde de la menace et de l’histoire de base, mais il se paye le luxe d’être travaillé différemment, de ne pas se contenter de faire du copier-coller. Des ajustements par-ci, des rajouts par-là (dont une séquence avec un cheval totalement flippante), Verbinski livre un film qui ne marche pas aux jump-scares faciles mais qui distille une ambiance, un malaise palpable durant toute la durée de son long-métrage  et qui aura assez de succès pour faire de Naomi Watts l’actrice du moment pendant quelques années encore.

Il élabore une donc histoire avec le scénariste Justin Haythe qui ira ensuite écrire le script tout seul.

Lockhart (le personnage n’est jamais nommé par son prénom) est un jeune cadre dans une compagnie financière. Petit prodige arrogant et malhonnête, sa gestion de certains dossiers pose problème alors qu’une fusion massive se profile. Cette fusion pourrait être mise en péril par les ficelles que Lockhart a utilisées mais une solution se dessine.
Le directeur de la firme, Roland Pembroke, a écrit une lettre depuis un mystérieux centre de cure thermale, en Suisse. Clairement atteint de démence (il ne croit plus en ce système capitaliste, diantre quel malade mental ! ), Pembroke pourrait devenir le bouc émissaire parfait pour les erreurs de Lockhart. Le C.A charge donc Lockhart d’aller chercher Pembroke et de le ramener signer certains documents. Le couteau sous la gorge, Lockart accepte.
En Suisse, il découvre l’établissement et dans la foulée remarque qu’aucun pensionnaire ne veut le quitter. Victime d’un accident de voiture en rentrant en ville, Lockhart se réveille la jambe dans le plâtre dans le centre thermal. Il va profiter de ce séjour forcé pour retrouver Pembroke. Mais son exploration des lieux va se révélée ardues tant l’endroit et son histoire semblent baigner dans une atmosphère pesante.
Pourquoi le Directeur, le docteur Volmer et tout son staff soignant se comportent-ils si étrangement ? Et qui est Hannah, cette jeune fille perdue dans un environnement peuplé de personnes âgées ?


Le coup de l’hôpital qui ne vous veut pas que du bien, voila un thème déjà vu. Heureusement pour nous, le terrain est vaste et à peine défricher. On pensera bien entendu avant tout ( car plus récent ) à Shutter Island de Dennis Lehane (oui, il paraît que Scorsese a aussi tenté d’adapter le roman en film. Je reste toujours peu convaincu par cette adaptation à la virgule près mais trop sage)  ou encore la nouvelle d’Edgar Allan Poe  Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume qui a inspiré le Hysteria de Brad Anderson ( The Machinist) avec Kate Beckinsale, Michael Caine et Ben Kingsley.






Notons que le docteur maléfique est une figure qui marche bien, même dans les navets.
Nous avons été certes bercés par la figure du savant fou ( avec qui il partage des points communs ) mais le docteur, le médecin, appelez-le comme vous voulez est un formidable réceptacle pour nos peurs et phobies. Sa chasuble blanche étant la parfaite page sur laquelle nous écrirons nos angoisses profondes et les plus noires. Autant vecteur de guérison que de mort ( il ne vous annoncera pas que des bonnes nouvelles au cours de votre vie) , le médecin convoque aussi aisément la figure maléfique du sorcier noir dans nos petites têtes. Tout comme un Voldemort , il a étudié des années à l’abri des regards des pauvres mortels que nous sommes, parle dans un jargon incompréhensible qui sont autant d’incantations et même son écriture se révèle impénétrable sauf pour ses confrères ou les pharmaciens. Ajoutez à ça les scandales bien réels sur les erreurs médicales et les médicaments foireux et vous obtenez un cocktail détonnant. Bref,un docteur en médecine a tout pour faire flipper !

Mais Verbinski va quand même jouer avec nos doutes. Lors de ce plan magnifique d’un train entrant dans un tunnel et se reflétant sur lui-même, n’annonce-t-il pas une sorte de division de la réalité en deux ? Comme si le personnage allait se dissocier ? Ces séquences où Lockhart se perd dans l’hôpital et croit voir les murs se refermer ne semblent-ils pas indiquer qu’il perd la boule et le nord dans un dédale qui pourrait bien n’être que le labyrinthe de sa psyché et de sa santé mentale ? Perdre le spectateur est paradoxalement un bon moyen de le garder attentif pour que lui-même veuille connaître la vérité.




Après tout, notre héros ne quitte-t-il pas un univers froid, sombre et aliénant ( le New-York de la finance, dans un climat pluvieux ) pour rejoindre un village ensoleillé et plein de bon air frais ? Et oui, car l’horreur en plein jour, il faut une certaine maîtrise pour ça, et Verbinski crée des ambiances comme un chef. Il a toujours su s’entourer des bons. Citons bien entendu le directeur photo Dariusz Wolski sur la trilogie pirates qui donnaient aux textures une présence forte sur la pellicule ( la crasse, les vêtements séchés par le vent et les embruns) ou encore celui qui nous intéresse ici : Bojan Bazelli que le réalisateur retrouve après Lone Ranger (où il singeait Wolski avec talent ) mais surtout après The Ring. Ce n’est pas le seul écho à The Ring qui se trouve dans le film d’ailleurs, les deux œuvres possédant en leur sein une scène de violence animalière pas piquée des vers et violemment réaliste. Attention aux âmes sensibles.

C’est à une photo (et une ambiance) chromée et froide, teintée de glauque, que les deux hommes nous invitent ici. Sous la lumière de Bazelli, l’eau prend ici rarement une teinte transparente ou pure. Dès qu’elle sert à immerger un humain , elle devient au mieux trouble, au pire noire et lourde comme du plomb, à faire passer les flaques sombres du Se7en de David Fincher pour émanant d’un centre d’attractions aquatique !




Durant la première partie du film, les angles de vues vont être riches de sens et participer pleinement à la création d’un malaise chez le spectateur qui sont en fait autant d’indices sur les événements.  Une contre-plongée faisant ressortir un œil qui regarde par une loupe ( «  Faites attention aux détails ! » nous crie l’image).
La voiture du héros arrive face aux grilles de l’établissement en pleine plongée ( il est tout petit face à la machine médicale ) , des grilles surmontées d’un caducée trompeur ( ce ne sont pas des serpents, mais des anguilles ) au premier plan qui donnent l’impression de déjà enfermer entre leurs dents le héros qui se trouve dans la limousine au second plan ( et après on viendra tenter de nous vendre que la 3D est l’avenir du cinéma. Mais enfin, le cinéma c’est déjà de la 3D projeté sur un espace 2D, c’est simple pourtant ! La perspective on maîtrise non ? ).
Des symboles fugaces mais forts et oppressants. Et si la jambe plâtrée du héros ne symbolise pas son impuissance ( face aux événements mais également sexuelle, la jeune demoiselle lui étant interdite durant tout le métrage ), que je sois damné !






Bien entendu, il n’y a pas que les symboles qui font l’ambiance. Il y a aussi ce que l’on fait faire aux personnages.
Dane DeHaan incarne ce jeune loup de Wall Street ( il paraît qu’il partage une ressemblance avec DiCaprio : à par le talent, je vois pas ) rusé mais pas si inhumain. Constamment sur le point d’exploser dans cet environnement qui met ses nerfs à l’épreuve, DeHaan ne pète les plombs qu’aux bons moments.
Il fait face à un Jason Isaacs perfide mais avenant, un Lucius Malefoy (oh, un docteur joué par un ancien sorcier, c'est fou ! )  affable autant que sournois et dont on ne sait jamais ce qui se cache vraiment sous le masque de chair de son visage.
Mia Goth quant à elle incarne avec délicatesse et parfois émerveillement Hannah, une femme enfant exclue du monde qui vit dans le retour d’un père absent qui ne reviendra que lorsqu’elle "sera guérie".






Ajoutez un personnel hospitalier froid et inhospitalier ( sans être agressif ou aigri comme dans un hôpital ordinaire ), comme des rouages d’une mécanique qu’ils savent toute puissante. Des comportements plus dérangeants aussi ( comme cette scène de masturbation où l’on ne voit rien mais qui distille un malaise répulsif sous votre peau ) et cette petite bouteille bleue censée contenir des vitamines mais dont on devine vite qu’elle est un enjeu crucial du mystère qui entoure l’endroit. Gore Verbinski ferre son poisson (nous) et ne nous lâche plus même lorsqu’il nous pousse devant le répugnant tout en suggestion ( votre cerveau fait tout le boulot, et c’est pas jojo ) ou le délire gothique.

Et c’est là que le film va diviser. Lettre d’amour absolu aux films de genre et à l’horreur gothique comme on en fait plus ( Edgar Allan Poe, Bram Stoker pour la littérature. Des tas de films de la maison de production Hammer pour le cinéma) ou rarement ( comme le semi-rattage, et donc semie-réussite, The Raven de James MacTeigue dont le héros était Poe justement ), Verbinski va se mettre dans la poche les amateurs et faire fuir les autres qui risquent de trouver les rebondissements ridicules et débiles. Et là, personne n’a tort, personne n’a raison. C’est vraiment une affinité avec un genre qui ici s’imprime totalement dans le film. Et si Gore Verbinski manie l’ambiance gothique, il va y imprimer ses frustrations de Bioshock ! Voila deux choses qu’il aime, et quand on aime on ne compte pas.

Au château perdu dans les Alpes Suisses ( en réalité, toutes les scènes européennes ont été tournées en Allemagne ) qui pourrait servir de domaine à un solitaire Dracula ou Frankenstein, le réalisateur va superposer le principe de communauté qui se coupe du monde pour faire des recherches dans un but tout sauf réellement altruiste ( la ville de Rapture ) , le tout dans une ambiance rétro-futuriste assumée ( Rapture, encore). L’objectivisme randien règne en maître !
Et si les limaces de mer pullulaient à Rapture, au château du Dr. Volmer ce sont les anguilles qui vont et viennent. Et si les «  vitamines » ne viennent pas vous faire penser aux ADAM, je ne sais pas ce qu’il vous faut ( amis qui n’avez pas joué au jeu, je suis désolé de vous perdre sous mes considérations. Sachez que ce niveau de lecture n’est pas nécessaire à la compréhension du film).




Les différentes couches et strates du films sont nombreuses. Comme je le rappelais plus haut, quand on aime, on ne compte pas. Et le bas blesse ici. Verbinski aime tellement ses/ces sujets, qu’il ne va rien s’interdire, étirant son film sur 2h27.

Gourmand et généreux envers lui-même , Verbinski coure le risque de gaver son audience comme une oie. L’excès nuit en tout et ceux du réalisateur nuisent à son rythme. Ce qui provoque un ventre mou lors de certains passages et ce malgré une esthétique à se fracturer la rétine et des techniques stimulantes de montages ( le montage alterné, lorsqu’il est bien pensé, comme ici, est puissant mais encore faut-il que le spectateur soit pleinement conscient et pas un peu ennuyé ! ).

A cure for wellness serait une pièce-montée fabuleuse  sur laquelle on n’a pas posé une cerise sur le sommet mais au contour de tous les étages ! Les hypoglycémiques de ce genre de cinéma seront aux anges mais c’est oublier que la majeure partie du public est diabétique ! Et que le bouche à oreille qu’il profère casse l’image du film. Un film qui n’a pas vraiment bénéficié d’une campagne de pub idoine et qui va se planter !

Alors oui, Verbinski nous convie à un repas copieux ( presque indigeste ,presque) mais original ( ce n’est pas une adaptation ni un film de super-héros ) très loin du trop souvent prémâché d’Hollywood ou du gothisme de fast-food d’un Tim Burton post-Big Fish !
Un conte néo-gothique flamboyant de froideur dans sa mise en scène !

Je n’ai pour ma part pas su m’empêcher de voir des allusions à Batman, sans doute fortuites et tenant de la coïncidence, concernant les dernières apparitions du Joker dans la série éponyme. Que les lecteurs de Scott Snyder me donnent leur ressenti sur le sujet, ça m’intéresse.









mardi 24 avril 2018

Rapace sanglante.

Quand on pense Fantasy, on pense immanquablement anglo-saxonne. On ne compte plus les romans, à commencer par Le Seigneur des Anneaux ou Le Trône de Fer à avoir été composé dans la langue de Shakespeare, poète  absolu de la perfide Albion. Du Royaume-Uni aux États-Unis en passant par l’Australie, la Fantasy semble être un territoire conquis par la langue anglaise. Mais parfois, surgit face au vent un auteur francophone qui se dit qu’il peut tout aussi bien faire. La production en langue française est moindre mais elle n’en est pas moins de qualité équivalente ( c'est-à-dire que ça évolue entre le pire et le meilleur, comme partout ).


Vous l’aurez compris chers lecteurs et lectrices, je vais vous entretenir d’un roman français , La Crécerelle de Patrick Moran dont c’est le premier roman (oui, ça fait deux fois roman, ah trois maintenant. Pour la règle de non répétition , nous repasserons, vous en conviendrez) paru aux éditions Mnémos, spécialisées dans les littératures de l'imaginaire.


La Crécerelle est le nom professionnel d’une femme parcourant le monde, laissant dans son sillage un sillon de sang. Les morts se comptent par centaines. Maîtresse d’une magie assassine, la Crécerelle tue. Mais pourquoi et pour qui ? Prend-t-elle plaisir à ôter la vie de ses victimes ? Patrick Moran décide dès le début de ne pas présenter son anti-héroïne comme un clone de la méchante fée clichée mais de la doter d’une psychologie poussée et parfois paradoxale. Mine de rien, ce simple petit trait lui donne une épaisseur considérable.

Ensuite, même si le roman est relativement court, Moran crée un monde aux régions et aux cultures multiples, rappelant bien entendu celles de notre propre monde, comme un miroir déformé, permettant aux lecteurs de s’immerger relativement rapidement dans les spécificités relatives à chaque coin du monde que la Crécerelle parcourt. Plus amusant encore, Patrick Moran est un spécialiste de la geste Arthurienne et il est très stimulant de trouver ce qu’il a emprunté au mythe du roi à l’épée Excalibur pour le tordre ou le détourner.

Désireux de proposer quelque chose d’original, les systèmes de magie que l’auteur met en place sont fort différents de ce que l’on pourrait croiser dans de la fantasy classique où baguettes et bâtons de sorciers servent à lancer des sorts et des incantations basées sur des formules dans des langues inventées. Ici , la magie à un coût, celui du sang. Plus le sort est puissant, plus l’héroïne transpire son liquide vital, rendant la surenchère magique impossible car des plus dangereuses. Ensuite, si, telle la Sorcière Rouge de Marvel, celle-ci venait à tenter de réécrire l’histoire, le tissu même de la réalité en serait fragilisé. Les possibilités de la Crécerelle sont en théorie infinie mais le prix est si élevé que le personne doit constamment être sur ses gardes, évaluer les risques. Nous sommes très loin d’un Harry Potter dont les limites sont en fait sa mémoire lui servant à réciter ses sorts.

L’aventure est riche et prenante, elle ne manque ni de rythme ni de personnages creusés. On regrettera peut-être que le roman soit peu épais tant l’univers présenté ne semble traité qu’en surface alors que l’on sent que le terrain de jeu est bien plus grand que celui qui nous est présenté. Dès lors, que la Crécerelle fasse des va-et-vient entre divers endroits quand le monde semble si vaste peut frustrer. Mais ce sont des scories au final peu dommageables et qui seront à coup sûr effacées petit à petit au cours de la carrière de l’auteur qui est définitivement à suivre de près.

jeudi 12 avril 2018

Les belles à la prison dormante.

Stephen ( prononcez Steven, si si ) King nous revient , accompagné pour l’occasion par son fils ,non pas Joe Hill mais Owen King qui a gardé le patronyme de papa , lui. Alors, plus d’idées dans deux têtes que dans une ? Réponse tout de suite.

Dooling est une petite ville perdue dans les Appalaches, en Virginie Occidentale ( King quitte le Maine ce coup-ci). Bourgade typiquement américaine où tout le monde connait tout le monde. Ce qui la distingue un peu, c’est sa prison pour femmes où officie le Dr. Clint Norcross, psychiatre d’une cinquantaine d’années, mari de Lila,  la Shérif de la ville.

Deux évènements vont venir semer le trouble.
Internationalement, le monde voit toutes les femmes s’endormir dans des cocons de soie. Et gare à ceux qui tenteraient de réveiller une dormeuse : cette dernière se réveille avec la folie chevillée au corps et le meurtre sadique dans le sang.

Localement, l’arrivée de l’étrange Evie Black, enfermée, peu après son attaque mortelle sur deux petits chimistes dealers, à la prison. Evie semble en savoir plus qu’elle n’en dit sur l’épidémie Aurora. Sa présence va cristalliser bien des tensions dès lors qu’il apparait qu’elle est la seule femme au monde à pouvoir se réveiller sans encombre.

Difficile, à la lecture du pitch de ne pas penser à la série «  Y, The Last Man », qui partait sur un postulat inverse : tous les hommes du monde meurent au même moment, sauf Yorick, petit magicien qui n’a rien de spécial. Que faire alors que la moitié de l’humanité disparaît ? Une moitié indispensable à la reproduction ? Le monde devient-il fou ? D’après King et fils, oui, et cela semble pire si la moitié qui reste est masculine.

Si la première partie du roman prend son temps pour installer le décor et les personnages, elle le fait dans la plus pure tradition kingienne : la psychologie est fouillée, les points de vues de divers intervenants est exposée avec soin, du héros au salaud. Le sel se trouvant bien entendu dans les zones de gris : difficile de ne pas comprendre certaines réactions de l’antagoniste de l’histoire. Du moins, au début.
Car une fois l’échiquier mis en place et les pièces déplacées pour débuter le vrai cœur de la partie, les choses se gâtent. Le sujet était-il trop gros ? En 800 pages, sans doute. Le destin du monde, au final, se jouera en deux temps : un Fort Alamo certes prenant et réglé comme du papier à musique ET une histoire parallèle intéressante en surface mais qui ne plongera jamais vraiment dans le questionnement profond.
Et entre les climax et la mise en place d’une intrigue secondaire : du remplissage.
Du remplissage digne d’un soap opera. Pour créer de la tension artificiellement entre Lila et son mari, les auteurs collent une histoire de possible adultère donc la résolution se produit sans faste ou enjeu. Certes, les King nous ayant surtout attaché aux Norcross, cette zone d’ombre nous tient en haleine. Mais il apparaît bien vite que l’incidence de la chose sur la situation principale est proche du néant total.
Ensuite, la situation secondaire que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas spoiler n’aborde jamais vraiment de sujets intéressants.  Les hommes du monde semble désemparés, à raisons, mais le point de vue reste très masculin/féminin. Jamais la question des transexuels n’est abordée : les femmes devenues hommes se mettent-elles à dormir ? Idem pour les hommes devenus femmes, et quid des en transition ? Il y avait là tout un pan sociologique à aborder que les King laissent de côté. Très étrange de la part de Stephen qui aime pourtant explorer les situations sous leurs divers angles.
Reste que les King arrivent à mettre le lecteur masculin mal à l’aise face à ses questionnements et possibles contradictions. Pas mal, mais pas assez pour tomber le cul par terre. Le lecteur habitué de King ne pourra sans doute pas s’empêcher de se demander dans quelle mesure le roman est de Stephen ou d’Owen. La symbolique très marquée Judéo-chrétienne est en effet très loin de celle employée par papa King dans sa riche œuvre.



La postface n’abordant absolument pas le processus d’écriture des romanciers, c’est au fan de se faire une idée sur le sujet.
Trop de facilités et top de remplissage finissent de faire de cette lecture un roman dispensable qui , s’il n’est pas sans qualités profondes, regorgent de trop de défauts structurels pour vraiment créer l’adhésion totale.

mercredi 6 décembre 2017

The(l)ma

La Suède a la cote depuis quelques années, merci Stieg Larson et sa trilogie Millenium. Mais voila que l’on vient nous rappeler qu’il serait idiot d’oublier sa cousine la Norvège.

Thelma est une jeune étudiante en biologie à l’université. Un peu solitaire, un peu déphasée, sa vie est rythmée par les cours, les séances en bibliothèque et les appels téléphoniques de ses parents qui semblent la surveiller chaque soir ( merci Apple et Facebook ). Des parents ultra-cathos qui semblent faire peser une chape de plomb sur leur fille unique. Manifestement mal dans sa peau, Thelma finit par craquer et convulse en pleine bibli devant tout un tas d’étudiant dont la belle Anja. Les deux jeunes femmes se rapprochent au point de nouer une relation amoureuse compliquée. Dans le même temps, les questionnements existentiels de Thelma coïncident avec des événements étranges, voire surnaturels…

Le réalisateur Joachim Trier s’avance sur le chemin balisé du passage à l’âge adulte mâtiné de paranormal : c’est Carrie de Stephen King, c’est Spider-Man ou les mutants chez Marvel, c’est même malheureusement des séries comme Smallville ou Roswell (ou Buffy pour ceux qui voudraient la qualité, ne soyons pas dans le négatif absolu ).

Bien employé,le surnaturel devient le catalyseur qui permet de mettre en lumière les difficultés et les combats pour s’intégrer aux autres et se différencier de ses parents, des modèles parfois encombrants qui ne vous lèguent pas que de l’ADN mais aussi une éducation et des convictions qui ne s’accordent pas forcément avec vos aspirations profondes ( comment aborder les sciences modernes en sortant d’une famille tellement croyante qu’elle ne remet pas en cause le dogme des 6000 ans de la Terre – et bonjour la façon dont ils doivent percevoir l’homosexualité -, comment comprendre des parents ayant trouvé Dieu et exerçant comme médecin moderne ? ) .

Les thèmes abordés ne manquent pas et ne le sont jamais grossièrement ou survolés. Le dosage est celui qu’il faut pour que le spectateur se pose des questions sans qu’on ne lui assène les réponses.




Dans ce parcours initiatique tordu, les symboles ne manquent pas : du plus évident serpent au plus obscur corbeau, ils passent, ont de l’importance mais ne phagocytent pas l’image qui reste dans une veine de réalisme froid (le ciel est couvert presque en permanence ) , marquant l’irruption de fantastique de manière plus marquante.
On regrettera une scène usant des CGI qui aurait gagné à être montée un peu autrement.Mais l’angoisse ne tient pas tant aux manifestations des capacités de Thelma que du cortège des affres bien terre à terre qu’elle subit, son isolement et son incapacité à y faire face ( la scène de la piscine ) , une famille abusive mais aimante ( enfer pavé de bonnes intentions ?  ) créent une ambiance anxiogène qui, malgré une certaine lenteur du film, fascine, révulse, fait réagir. Autant victime que capable coupable,le destin de Thelma nous attrape et demande à ce que l'on assiste à ce que le futur lui réserve et ce qu'elle réserve au futur.

Thelma est incarnée par Eli Harboe, jeune actrice norvégienne au jeu tout en subtilité. Ses expressions, ses regards, tout concourt à la rendre immédiatement attachante et à se prendre de sympathie et d’empathie pour elle. La belle Anja, est interprétée par l’actrice américano-norvégienne Kaya Wilkins. L’alchimie entre elle deux forme le cœur battant du film.

Harboe se donne âme et corps dans son interprétation, ses crises - appelons-les d'épilepsie - ne semblent pas clichées et illustrent à la fois cet esprit qui s'ouvre et lutte, ce corps confronté à de nouveaux stimulus ( changement d'environnement, expérimentation de certains breuvages que la religion réprouve, désirs charnels inassouvis et inavouables de par son éducation ). L'âme se replie sur elle-même en même temps que le corps. Jusque dans cet ultime spasme filmique dont je ne dirais rien.

Un film venu du nord qui ne peut pas laisser froid.