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vendredi 30 octobre 2020

Le flûtiau ultime, celui du bluesman primitif Henry Thomas

 

Henry Thomas (1874-1930), alias Ragtime Texas, les spécialistes du blues le connaissent bien. On est là aux plus près des sources du genre, quand celui-ci se dégage progressivement des genres adjacents. Mais traduisons pour vous un peu de Greil Marcus pour les présentations : "Thomas était né à l'est du Texas en 1874, et se lança pour chercher fortune - le mot de fortune renvoie ici étymologiquement à la chance, au hasard, certainement pas à la possibilité d'amonceler des quantités d'argent - à peine une dizaine d'années plus tard, comme un vagabond suivant les voies ferrées, vivant de sa musique et de la générosité des femmes, prenant le surnom de "Ragtime Texas". C'était déjà un musicien professionnel quand il joua à l'exposition universelle de Saint-Louis en 1904. Fils d'anciens esclaves ayant grandi avant que la culture noire de l'époque post-esclavagiste ait adopté ses nouvelles formes, Thomas plus qu'aucun autre musicien noir ayant été enregistré était à l'aise pour jouer les plus anciens genres de musique noire qui s'étaient développées avant la Guerre Civile. C'était une part naturelle de son répertoire. Ce qui incluait les chansons racontant des histoires, des fables, des chansons de travail (work calls), des histoires où prudemment les personnages étaient remplacés par des animaux, soit toute une tradition didactique et de divertissement ou le "je" comme manifestation tangible de l'artiste s'affirmant lui-même était absent ; une tradition qui ne correspondait déjà plus à la vraie position de Thomas, un noir indépendant lancé dans le vaste monde. Au même moment, dans les années 80 du XIXe siècle et les premières du XXe, de nouvelles tradition émergeaient en effet - jazz, blues, ragtime - plus en accord avec la situation de musiciens tels que lui, avec leur nouvelle mobilité hors des communautés géographiquement fixées et, bien sûr, Thomas était aussi partie prenante de ce mouvement. Il ne chantait pas vraiment des chansons racontant la vie des anciennes communautés déjà à moitié oubliées mais des chansons reliées aux traditions de ces anciennes communautés et, en outre, c'était aussi un homme moderne, un bluesman, un chanteur qui n'exprimait alors pas tant un esprit communautaire qu'une individualité s'adressant à cette communauté." Mais pour en savoir plus, allez donc voir ce texte qui date déjà de 1976 ici.

Loin du versant le plus tragique du blues, Henry Thomas nous parle donc d'une époque plus ancienne en train de se dissoudre dans la modernité trépidante du XXe siècle. De cette époque primitive est issue l'espèce de flûte de pan qui rythme les morceaux d'Henry Thomas. Elle est même censée venir d'Afrique. Sur "Railroadin' Some", elle imite la vapeur du train et vous embarque pour trois minutes de bourlingue, d'une gare à l'autre, avec les tramps des années 20.

Henry Thomas "Railrodin' Some" (1929)

 



Avec "The Fox and Hounds", c'est la frénésie de la perpétuelle course poursuite des vagabonds que souligne le flûtiau céleste de Henry Thomas, aussi appelé quills.

Henry Thomas "The Fox and Hounds" (1927)


Le sujet de "Bull Doze Blues" n'est pas très différent, mais vous reconnaissez là sans peine la source d'un des morceaux les plus célèbres de 1968, n'est-ce pas?

Henry Thomas "Bull Doze Blues" (1928)
 







lundi 26 août 2019

Dérouter la prohibition à Porto Rico en 1929

NB l'inscription : "Too old"

1929. Porto Rico est écartelée entre son ancrage hispanique et un processus de rattachement progressif aux Etats-Unis si lent qu'il n'est toujours pas complet à l'heure actuelle. La musique est marquée par la tradition indigène mais les problématiques sont souvent importées de l'envahissant grand frère. C'est ainsi au son de l'accordéon que l'on se débat contre les contraintes de la prohibition (voir ici une étude historique sur le sujet). Ainsi, les Rois de la plena, le nouveau genre à la mode, s'emparent du thème. Rafel Gonzalez Levy dirge l'orchestre qu'il a fondé et bien sûr, c'est à New York que l'on va enregistrer le 78tours : 

Los Reyes de la Plena "La Prohibicion nos Tiene"


Los Reyes de la Plena ne négligent les autres sujet d'actualité, comme les transports ferroviaires par exemple : 

Los Reyes "La Maquina"


Et toute une sélection d'autres morceaux vous attend ici.

vendredi 11 octobre 2013

Les classiques : Am I Blue? et Libby Holman


Chanson renversante, "Am I Blue?" écrite par Harry Hakst et Grant Clarck en 1929 a d'abord été chantée par Ethel Waters qui la joue dans le film On With The Show. La voix est superbe mais l'orchestration trop convenue à mon goût. Je vous propose donc de fondre sur la version enregistrée la même année par l'extraordinaire actrice Libby Holman. Le timbre de voix est un peu classique, mais les arrangements plus sobres avec notamment une guitare hawaïenne sont une grande réussite.


Deux mots sur Libby Holman, personnage haut en couleur s'il en est. Cultivant l’ambigüité sur le plan racial, la jeune actrice d'origine juive passe pour noire dans une certaine presse. "Rien ne m'aurait fait plus plaisir", réagit-elle. Et de fait, elle multipliera les reprises de vieux blues et jouera plusieurs année avec Leadbelly, puis Josh White, devenant au passage une militante très engagée du Mouvement des Droits Civils. Affichant sa bisexualité, son histoire amoureuse est aussi une des plus mouvementée que l'histoire ait retenue. Les amateurs de rebondissements ont là de quoi se mettre sous la dent.

Mais revenons à "Am I Blue" rapidement devenu un standard. Parmi ses nombreuses versions, en voici deux à classer dans la catégorie sublime : celle de Billie Holyday en 1941, géniale as usual, et celle de Hoagy Carmichael rejoint au cours du morceau par Lauren Bacall. C'est dans Le Port de l'Angoisse d'Howard Hawks, mais vous vous en souveniez bien sûr. Comment auriez-vous pu oublier?





dimanche 16 juin 2013

Classe et politique



Aujourd'hui pour inaugurer cette nouvelle rubrique du bon côté, deux versions internationales de la chanson la plus connue du monde. Je ne sais pas vous, mais pour ma part, je ne peux que croire que si elles avaient été aussi les plus diffusées, nous aurions échappé au stalinisme et même peut-être au léninisme.


La première par les ghanéens du West African Instrumental Quintet en 1929, la seconde par Robert Wyatt (un charmant toquard en politique entre  nous soit dit) en 1981. On se met debout et on lève le poing.