RSS

Archives de Catégorie: CINÉMA INTERNATIONAL

« YI YI » (2000)

« YI YI » est le dernier film écrit et réalisé par Edward Yang, une fresque intimiste tournée à Taïwan, une tranche de vie familiale de 3 heures, tournant autour du coma de la grand-mère.

Nien-Jen Wu est un père de famille effacé, un business man sans ambition, qui tombe par hasard sur son premier amour (Su-Yun Ko) devenue une riche bourgeoise. Sa femme dépressive est en cure dans une secte, sa fille adolescente connaît ses premiers émois et son fils (Jonathan Chang) de huit ans se découvre, sans le savoir, une âme d’écrivain… ou de cinéaste. L’histoire, en soi, n’a que peu d’intérêt, mais le film, pas évident à pénétrer au début, finit par dégager quelque chose de réel et de poignant. On y parle de vie gaspillée, d’amours mortes, d’illusions piétinées et d’enfance malmenée. D’argent aussi, il en est beaucoup question au fil des rencontres, même lorsque les anciens amants se retrouvent, de trahisons et de lâcheté. Bref, les composants du quotidien d’individus banals comme choisis au hasard dans la foule, par l’auteur. L’envoûtement indéniable de « YI YI » ne tient pas à son esthétique comme dans « IN THE MOOD FOR LOVE » par exemple, mais dans ses plans-séquence larges, figés comme des tableaux, souvent filmés à travers des baies vitrées, avec une omniprésence de la ville. Parmi ces nombreux personnages surnage le petit garçon autonome et curieux de tout, dont le regard innocent et intelligent, devient la clé de l’univers du film. Et la lueur d’espoir. 173 minutes originales et profondes qui méritent l’effort.

NIEN-JEN WU, SU-YUN KO ET JONATHAN CHANG
 

« L’AFFAIRE MAURIZIUS » (1954)

Écrit et réalisé par Julien Duvivier d’après un roman de Jakob Wassermann, « L’AFFAIRE MAURIZIUS » est une étrange enquête située en Suisse, où le jeune fils d’un procureur tente d’innocenter un homme emprisonné depuis 18 ans.

Le film est situé à Berne, la distribution attirante manque clairement d’un grand nom pour accrocher l’intérêt. Car il n’y a pas vraiment de personnage principal dans ce scénario, les points de vue s’enchaînent, les flash-backs deviennent confus, les motivations des uns et des autres sont de plus en plus tirées par les cheveux, voire indéchiffrables. Et la confession finale du coupable n’arrange rien tant elle est aberrante. Si la première partie tient tout de même en haleine, la seconde s’effondre complètement, surtout à partir du moment où elle se focalise sur l’Autrichien Anton Walbrook. Individu sordide, homosexuel graveleux et pédophile offrant des bonbons aux petites filles, il passe de suspect à protagoniste principal et le jeu outrancier de l’interprète exaspère assez vite. Eleonora Rossi Drago (très bien doublée en français) a bien du mérite de se dépêtrer de ce rôle injouable, Daniel Gélin est plus sobre que d’habitude, Madeleine Robinson a un personnage bêtement sous-écrit et Charles Vanel joue les statues du Commandeur avec son métier considérable. La fin de carrière de Duvivier, on le sait, n’a pas été à la hauteur de ses débuts, même si on compte encore deux chefs-d’œuvre comme « VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS » et « MARIE-OCTOBRE ». Cette « AFFAIRE MAURIZIUS » n’est pas de cette trempe-là.

MADELEINE ROBINSON, DANIEL GÉLIN ET ELEONORA ROSSI DRAGO
 

« SUBSTITUTION : BRING HER BACK » (2025)

« BRING HER BACK » des Australiens Danny & Michael Philippou est un des films d’horreur les plus extrêmes, les plus cinglés et malsains de ces dernières années. Un tourbillon de démence qui entraîne jusqu’aux tréfonds de l’inconscient.

À la mort de leur père, un ado (Bill Barratt) et sa demi-sœur aveugle (Sora Wong) sont confiés à Sally Hawkins, ex-assistante sociale qui vient de perdre sa fille. Mais tout part en vrille dès le début, ou presque. Dans la maison, vit aussi un jeune garçon muet (Jonah Wren Phillips) qui a tout du zombie et semble séquestré. La suite, il faut la voir, si on a le cœur bien accroché et l’âme pas trop sensible. Le scénario laisse délibérément des zones d’ombre, des questions sans réponse quant à la sorcellerie et les horreurs qui se sont déroulées dans l’endroit. De plus en plus glauque et irrespirable, le film provoque un authentique malaise et montre ses choses atroces, sans jamais céder à la série B. Hawkins est prodigieuse de malveillance et de d’hystérie, dans ce rôle qui ferait passer Norman Bates pour un enfant de chœur. Elle porte le film et la moindre de ses apparitions fait littéralement frissonner d’appréhension. Quelle actrice ! Parmi les jeunes acteurs, tous excellents, on retiendra Phillips absolument terrifiant et pathétique dans ce personnage de possédé scarifié et cannibale, toujours prêt à exploser dans le gore et la violence. « BRING HER BACK » est une œuvre unique, qui malmène et secoue et laisse le spectateur horrifié et mal à l’aise. N’est-ce pas le but ultime de tous les grands films d’horreur ?

BILL BARRATT, SALLY HAWKINS, SORA WONG ET JONAH WREN PHILLIPS
 

« L’ÂME DES GUERRIERS » (1994)

« L’ÂME DES GUERRIERS » est le premier long-métrage du Néo-Zélandais Lee Tamahori, tourné dans les quartiers pauvres d’Auckland dont il décrit le quotidien sans enjolivure ni romanesque.

Rena Owen est une princesse Maori qui a quitté son clan pour épouser Temuera Morrison, un ex-esclave. Elle a eu cinq enfants de lui, qui grandissent dans une atmosphère de violence, d’alcool et de promiscuité. Jusqu’au jour où le malheur frappe plus fort que d’habitude. Filmé sans effet, hormis une photo ocre-jaune évitant l’aspect reportage trop sordide, le film est fascinant. D’abord parce qu’il dépeint un monde inconnu, en déliquescence, des traditions en voie d’extinction et des personnages détruits par la misère autant que par leurs propres démons. Le film est porté à bout de bras par l’extraordinaire Owen, digne et hautaine, malgré les passages à tabac répétés de son « grand amour », malgré la menace permanente pesant au-dessus de la tête de sa famille. On la voit peu à peu retrouver son autonomie et sa liberté de penser. Face à elle, Morrison est terrifiant en bête humaine, complexé par ses origines, ne s’exprimant que par des hurlements et des coups. On pense par moments aux Stanley et Stella de « UN TRAMWAY NOMMÉ DÉSIR », en beaucoup plus brutal. On remarque également la jeune Mamaengaroa Kerr-Bell en « agneau du sacrifice » dont la mort sauvera (peut-être) ses frères et sœurs. Âpre, sauvage, sans véritable lueur d’espoir, « L’ÂME DES GUERRIERS » a fait connaître le peuple de Nouvelle-Zélande au monde entier et son cinéma par la même occasion. À voir.

À noter : une sequel fut tournée cinq ans plus tard, réunissant les deux acteurs principaux mais sans Tamahori, parti sous les cieux hollywoodiens.

RENA OWEN, TEMUERA MORRISON, JULIAN ARAHANGA ET CLIFF CURTIS
 

« LA FAILLE » (1975)

Production française, inspirée d’un roman d’Antonis Samarakis, réalisé par l’Allemand Peter Fleischmann et tourné en Grèce avec un casting franco-italo-grec, « LA FAILLE » est un film à part, n’appartenant à aucun genre et mixant politique, suspense et action.

Dans un pays totalitaire, jamais nommé (mais tout est écrit en grec !), un quidam (Ugo Tognazzi) est arrêté arbitrairement par la police et escorté par deux « agents » (Mario Adorf et Michel Piccoli) pour être interrogé. Pendant le trajet en voiture, des relations vont se nouer, complexes et ambiguës, surtout entre Piccoli, flic taiseux et maniaque et Tognazzi, bon bougre, qui n’est peut-être pas aussi innocent qu’il n’en a l’air. Le film s’ouvre par un suicide, puis par une scène de comédie coquine avec Tognazzi et l’accorte Adriana Asti. Une volonté de producteur pour avoir une femme (nue) au générique ? Peut-être, mais pas sûr. « LA FAILLE » ne cesse jamais de dérouter, de désorienter, le scénario enchaîne les twists, les révélations et coups de théâtre et ne rechigne pas à quelques bagarres très physiques (il faut voir la baston entre Tognazzi et Piccoli dans une chambre d’hôtel !). L’histoire semble annoncer celle de « THE HIT » de Stephen Frears. Les deux acteurs, tous deux rescapés de « LA GRANDE BOUFFE » (1973), donnent le meilleur d’eux-mêmes. Piccoli est à son plus mystérieux, laissant apparaître des fissures de plus en plus béantes dans sa carapace de « pro ». La faille du titre, c’est la sienne ! Tognazzi est sobre, insaisissable, inattendu. Mario Adorf leur donne une réplique idéale dans un rôle de « manager » vulgaire et brutal. Un film à découvrir absolument, pour son déroulement jamais prévisible et la richesse de ses personnages. La BO d’Ennio Morricone, martiale et ironique, épouse parfaitement le sujet.

MICHEL PICCOLI, UGO TOGNAZZI ET MARIO ADORF
 

« À COUPS DE CROSSE » (1984)

Écrit et réalisé par Vicente Aranda d’après un roman d’Andreu Martin, « À COUPS DE CROSSE » est une co-production franco-espagnole entièrement tournée à Barcelone et dont les deux têtes d’affiche françaises jouent des autochtones.

Le scénario, paresseusement structuré, confronte une prostituée dure-à-cuire (Fanny Cottençon) et un flic psychopathe (Bruno Cremer) liés par une passion sordide et sado-maso, s’étalant sur trois ans. Il lui cassera les dents avec la crosse de son arme et finira en HP et elle le poursuivra de sa haine. Drôle d’histoire, drôle de film, qui lorgne vers la série Z crapoteuse. On se demande ce qui a pu attirer les deux honorables comédiens là-dedans. Cremer surtout, dans un personnage aussi glauque que celui qu’il incarna dans « L’ALPAGUEUR » en plus pansu et corrompu. Cottençon semble un curieux choix pour ce rôle à la Béatrice Dalle de fille destroy et ultra-violente. Mais elle s’en sort à peu près. Les extérieurs ne sont pas très jolis, la photo est sans recherche et la plupart des séquences s’étire et semble ne jamais devoir finir (on pense à la calamiteuse attaque de fourgon, au numéro de cabaret topless ridicule). La banalité du dialogue, accentuée par un doublage pas très soigné, achève le film qui, à l’arrivée n’est ni vraiment un polar, ni une love story perverse, ni même un drame psychologique. « À COUPS DE CROSSE » aligne les moments de violence, de sexe et de torture, sans parvenir à maintenir éveillé.

BRUNO CREMER, FANNY COTTENÇON ET BERTA CABRÉ
 

« JAY KELLY » (2025)

Écrit par Noah Baumback et la comédienne Emily Mortimer (qui apparaît dans un petit rôle), réalisé par le premier, « JAY KELLY » est une sorte de rêve éveillé, d’introspection intime dans l’âme – ou ce qu’il en reste – d’une star vieillissante, aujourd’hui bourrelée de remords et de regrets.

Le traitement fait penser au travail de Paolo Sorrentino, sensation renforcée par la seconde moitié filmée en Toscane. Le film tout entier tourne autour du nombril de George Clooney qui, à 64 ans, n’a jamais été aussi sincère et sans artifice. Lorsqu’à la fin, il assiste à un hommage à sa carrière, on ne sait plus s’il se joue lui-même ou incarne encore Jay Kelly. C’est un beau film, modeste et ambitieux à la fois, magnifiquement photographié par Linus Sandgren et offrant à de nombreux seconds rôles, des personnages chargés de passé et d’émotion : Adam Sandler excellent en impresario trop servile pour son propre bien, Billy Crudup remarquable en ex-ami (la longue scène des retrouvailles avec Jay est d’une rare intensité), Laura Dern égale à elle-même, Stacy Keach accusant son âge en père égotique et des apparitions savoureuses de Patrick Wilson, Greta Gerwig, Alba Rohrwacher, etc. « JAY KELLY » est une œuvre inclassable, drôle et émouvante, cruelle et tendre, qui utilise tous les « trucs » (Clooney qui s’intègre aux flash-backs sur sa jeunesse, les scènes virant doucement au cauchemar comme la course dans la forêt) pour donner vie à cet acteur fictif, pourtant si proche de son interprète. Un vrai bijou, ce film. Et pour George Clooney, un bilan sans complaisance de ses 30 ans de carrière.

GEORGE CLOONEY
 

« DANGEROUS ANIMALS » (2025)

« DANGEROUS ANIMALS » est une production australienne réalisée par Sean Byrne, un « film de requins » plutôt malin, qui recycle de vieilles idées pour un suspense excessivement stressant, situé en pleine mer.

Jai Courtney – qu’on n’a jamais vu meilleur – est un capitaine de plaisance qui s’amuse à filmer les touristes qu’il jette en pâture aux squales. Il capture Hassie Harrison, une surfeuse solitaire qu’il compte bien ajouter à ses enregistrements vidéo. Mais la jeune femme est pleine de ressources et fera n’importe quoi pour sauver sa peau, jusqu’à… dévorer elle-même une partie de son corps ! C’est très bien filmé et photographié, les personnages sont taillés à la serpe et les moments de violence sont d’une redoutable efficacité. Courtney joue un psychopathe qui est une sorte de mélange du Quint des « DENTS DE LA MER » et du Buffalo Bill du « SILENCE DES AGNEAUX », il est aussi terrifiant que haïssable et porte une bonne partie du film sur les épaules à égalité avec l’excellente Harrison, parfaitement crédible en tough girl. Le film est court, fonce droit devant, mais s’octroie tout de même quelques moments poétiques, comme ce magnifique face à face sous l’eau entre l’héroïne blessée et un énorme requin blanc qui finit par l’épargner. Sans doute pour démontrer que l’humain est bien pire que l’animal. On pense parfois à « WOLF CREEK » dont le méchant était assez similaire et le suspense aussi maîtrisé. Bonne référence pour ce bon moment de cinéma rentre-dedans, truffé de coups de théâtre jamais artificiels, qui laisse quelque peu pantois.

JAI COURTNEY, HASSIE HARRISON ET JOSH HEUSTON
 

HAPPY BIRTHDAY, BEBA !

BEBA LONČAR, STARLETTE SERBE DES SIXTIES AUX 61 FILMS, QUI FIT CARRIÈRE EN ITALIE. VUE DANS « LE CORNIAUD » ET « LES DRAKKARS »
 

« LOULOU » (1929)

Adapté de deux pièces de théâtre de Frank Wedekind, « LOULOU » de Georg Wilhelm Pabst est le film qui révéla et immortalisa Louise Brooks, actrice américaine qui ne tourna qu’une petite vingtaine de films.

Loulou, jeune prostituée entretenue, finit par épouser un de ses riches clients (Fritz Kortner). Pour se défendre, elle le tuera le jour du mariage et prendra la fuite jusqu’en Angleterre où elle sombre dans la misère et finira par croiser… Jack l’éventreur (Gustav Diessl). Le scénario est un mélodrame en forme de chute libre, axé sur la personnalité de l’héroïne : naïve, lumineuse, sensuelle, qui attire le malheur et déclenche la violence chez les hommes qu’elle croise. Le film, qui semble par moments interminable et d’une lenteur assommante, vaut le coup d’œil pour Brooks avec son visage délicat, sa coiffure iconique et son sourire ravageur. Ses partenaires sont inégaux, mais tiennent des rôles hauts-en-couleur : Carl Goetz, sorte de gnome pot-de-colle et mauvais génie de Loulou, Francis Lederer, jeune premier sans caractère, au jeu étonnamment moderne, surtout à l’époque du Muet, Alice Roberts dans un personnage de comtesse lesbienne folle amoureuse de Loulou, prête à tuer pour elle. C’est difficile, on le sait bien, de juger une œuvre qui a presque un siècle, sur des critères d’aujourd’hui. Mais, malgré la beauté de ses cadrages, sa réalisation animée et l’audace de certaines séquences, on ne pourra s’empêcher de subir cette durée excessive et les limites inhérentes au cinéma muet, dès qu’il s’agit de scènes dialoguées. Parfois les « cartons » semblent insuffisants.

LOUISE BROOKS ET GUSTAV DIESSL