« J’ai déjà vu un film de Rohmer. C’est aussi excitant que de regarder de la peinture en train de sécher », déclare Gene Hackman à sa femme. Critique gratuitement méchante ? Avertissement subtil, signalant au bon public yankee que « LA FUGUE » n’a rien d’un polar traditionnel et qu’il s’adresse à une audience plus restreinte ?
Arthur Penn est fidèle au film dit « de privé » en tournant un scénario embrouillé et dont la finalité n’a au fond, que peu d’importance (un vague trafic d’antiquités rapidement expédié). Ce qui intéresse ici, c’est le portrait d’un anti-héros absolu : un ex-sportif revenu de tout, pourtant naïf et immature, aussi peu doué pour les relations humaines que pour son job, qu’il accomplit mollement, sans talent particulier. C’était la grande époque d’Hackman qui est formidable dans un rôle d’homme quelconque, sans le moindre héroïsme bidon hollywoodien. Sa confrontation avec l’amant de sa femme, joué par l’impeccable Harris Yulin, déjoue tous les pronostics quant à son déroulement, esquivant les clichés et retrouvant par instants des accents inattendus de cinéma-vérité. « LA FUGUE » pèche par sa lenteur, sa BO (pourtant signée de l’excellent Michael Small) typée seventies jusqu’à la caricature, qui fait parfois penser à une vieille série télé, et des personnages trop rapidement esquissés, comme le mécano hippie joué par un jeune James Woods. Les rôles féminins sont mieux servis, surtout la très belle et sauvage Jennifer Warren qui bénéficie des meilleures répliques du film et Melanie Griffith, parfaite en lolita idiote. Un peu trop déstructuré par moments, « LA FUGUE » n’en demeure pas moins un bon film noir, qui exploite parfaitement ses décors à L.A. ou de Floride, sans tomber dans le touristique gratuit. Le final sur le bateau, est un beau morceau de bravoure et le dernier plan renvoie curieusement à celui légendaire de « AGUIRRE, LA COLÈRE DE DIEU » tourné trois ans plus tôt.