Affichage des articles dont le libellé est Carrie Coon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Carrie Coon. Afficher tous les articles

mardi 31 janvier 2023

S.O.S. FANTÔMES : L'HERITAGE, de Jason Reitman


Une autre bonne résolution que j'ai prise pour 2023, c'est de moins écrire de critiques de film, puisque la vocation de ce blog est de se consacrer aux comics. Donc, je vais tâcher de m'en tenir aux films adaptés de comics, et quand je ferai exception à cette règle, ce sera pour des films comme S.O.S. Fantômes : L'Héritage, qui ne dépareille pas trop.
 

2021. Callie Spengler hérite de la ferme à l'abandon de son père, Egon, où elle s'installe avec ses deux enfants, Trevor, qui traîne vite avec Lucky, une jolie serveuse dont il s'est amourachée, et Phoebe, sa cadette, fan de sciences, qui devient l'ami de Podcast, un camarade de classe, et Gary Grooberson, son prof, féru de sismologie et intrigué par la fréquence inhabituelle des tremblements de terre dans ce trou perdu de l'Oklahoma.


Lorsque Pheobe découvre que la ferme est hantée et qu'en pistant le fantôme qui l'occupe, elle tombe sur le laboratoire secret de son grand-père, elle en parle à Podcast et Gary. De son côté, Trevor, pour séduire Lucky, répare la voiture de Egon et la conduit jusqu'à la mine désaffectée de Summerville où ils sont témoins d'étranges phénomènes.


Avec Podcast, Phoebe teste l'étrange métériel de Egon lorsqu'elle surprend un ectoplasme dans l'usine abandonnée voisine. S'ensuit une course-poursuite avec Trevor dans les rues de Summerville au terme de laquelle le spectre est capturé mais au prix de gros dégâts métériels. Phoebe profite de pouvoir passer un coup de fil pour appeller Ray Stantz, dont elle trouvé le numéro dans les affaires de Egon. Gary le connaît aussi de réputation et lui explique ensuite qu'il s'agissait d'un membre des Ghosbusters de New York dans les années 1980.


Pendant que Gary tente de rassurer Callie au sujet de ses enfants, ceux-ci avec Podcast et Lucky visitent le mine où une installation de Egon empêche des démons de s'enfuir.. Mais deux de ces créatures trouvent quand même la sortie et possèdent Callie et Gary qui viennent libérer leur maîtresse Gozer, une vieille ennemie des Ghostbusters. Le chaos s'empare de la ville et les apprentis chasseurs de fantômes doivent s'interposer en récupérant le matériel de Egon au commissariat... Avant de recevoir des renforts bienvenus et de faire leurs adieux à Egon.


Je suis assez vieux maintenant pour avoir vu Ghostbusters en salle (c'était en 1984). Il n'empêche, tout ça semble venir d'une autre époque, d'un autre temps, celle d'un cinéma qui mixait comédie et fantastique avec des effets spéciaux rudimentaires, une époque où Ivan Reitman allait pour un temps devenir le roi du pétrole en signant deux blockbusters en compagnie de Harold Ramis, Dan Aykroyd, Bill Murray, Ernie Hudson et Sigourney Weaver (qui, elle, avec Alien et Aliens, était déjà une sorte d'égérie de la s.-f. horrifique).

Pendant des années, Dan Aykroyd et Ivan Reitman voulurent complèter une trilogie, sans y parvenir. Il faudra attendre 2016 pour que ce troisième acte prenne forme, mais sous la houlette de Paul Feig et avec un casting entièrement féminin, qui s'attirèrent les foudres de la critique et des fans - je me garderai de tout jugement, ne l'ayant pas vu.

N'empêche, S.O.S. Fantômes semblait mort et enterré. Jusqu'à ce que le propre fils de Ivan Reitman, pourtant peu connu pour signer des films de ce genre, fasse ce cadeau à ceux qui ne l'attendaient plus. Il faut dire qu'entre-temps, en 2014, Harold Ramis, un des Ghosbusters originaux, disparut et il s'agissait alors presque d'un devoir de mémoire. Et de transmission. Deux thèmes au centre de L'Héritage.

Plutôt que de rappeler les acteurs originaux, autrement que pour le fan-service, Jason Reitman et son co-scénariste Gil Kenan ont eu l'heureuse inspiration de faire d'une bande de gamis leurs héros. Du coup, cet opus en évoque un autre, je veux parler des Goonies (Richard Donner, 1985) avec ces aventuriers en culottes courtes.

Le cinéaste fait souffler un air frais sur cettee histoire de revenants tout en adressant un clin d'oeil appuyé aux deux premiers films (surtout au premier), oubliant le reste. Ce qui s'appelle revenir à la source mais en allant de l'avant - d'ailleurs, une suite est déjà prévue.

L'intrigue est rondement menée et on ne voit pas passer les deux heures du film, qui réserve une place de choix aux deux adultes, la mère dépassée et le prof complice, qui vont tomber amoureux - ce qui est certes convenu mais bien amené. Reitman fils peut s'appuyer sur deux excellents acteurs pour cette partie de l'histoire puisqu'il a sollicité Carrie Coon, comme d'habitude formidable, et Paul Rudd, comme toujours impeccable.

Le casting des jeunes héros est également une réussite. Les fans de Stranger Things (dont je ne suis pas) reconnaîtront Finn Wolfhard dans le rôle de ce benêt de Trevor, mais les autres préféreront retenir le nom de Logan Kim, irrésistible Podcast, et surtout de McKenna Grace, extraordinaire comédienne qui emporte tout sur son passage.

Olivia Wilde campe le rôle de la méchante Gozer, mais, et c'est mon seul bémol, le personnage apparaît un peu tardivement et n'a donc que peu de temps pour s'imposer comme la terrible menace qu'elle est censée incarner. 

Certains ont reproché au film de justement trop jouer la carte fan service, mais ce n'est pas mon avis. J'ai trouvé que c'était sobre et mesuré. Et de toute façon, comme je l'ai déjà dit, j'ai accroché sans effort à la proposition.

Le mauvais sort a voulu que Ivan Reitman parte à son tour, il y a presque un an (en Février 2022), mais le succès commercial du film a dû le combler. Amen.

Vivement la suite donc - en souhaitant que la franchise ne perde plus un seul de ses éléments cette fois (avant ou après).

mercredi 3 octobre 2018

THE SINNER (Saison 2) (USA Network / Netflix)


La première saison de The Sinner avait été une surprise percutante. Initiée par l'actrice Jessica Biel (toujours productrice du show), cette série policière s'intéressait à des criminels inhabituels, des gens ordinaires commettant l'irréparable, et auxquels s'intéressait particulièrement un detective, lui-même en proie à ses démons. Il fallait transformer l'essai en sachant que cette saison 2 introduirait une nouvelle enquête, de nouveaux personnages (en dehors du héros permanent). Verdict ?

 Harry Ambrose (Bill Pullman)

Après quinze ans d'absence, l'inspecteur de Dorchester Harry Ambrose revient dans sa ville natale de Keller à la demande de la jeune officier de police Heather Novack pour une affaire de double homicide. Le dossier est épineux car le suspect est un garçon de treize ans et les victimes, ses parents, empoisonnés dans un motel de Rockford. En interrogeant Julian, Harry et Heather apprennent qu'ils se rendaient aux chutes du Niagara pour le week-end mais Ambrose remarque aussi une irritation cutanée sur la main droite du garçon, correspondant à l'effet produit par le contact avec une fleur à proximité du motel avec laquelle il a pu intoxiquer ses parents. En inspectant leurs bagages, les policiers ne trouvent aucun vêtement d'enfant. Julian est placé en foyer. Une femme se présente au poste et demande à le voir, affirmant être sa mère. 

Harry Ambrose, Heather Novack et Vera Walker (Bill Pullman, Natalie Paul et Carrie Coon)

Vera Walker explique à Harry et Heather qu'elle avait confié son fils, Julian, à Adam et Bess, les victimes. Heather est choquée en découvrant que Vera fait partie de la communauté sectaire de Mosswood Grove car une de ses amies, Marin Calhoun, l'avait intégrée avant de disparaître quelques années auparavant. Vera rend visite à Julian au foyer et assiste à son interrogatoire durant lequel il revient sur ses aveux. Puis, au tribunal pour enfants, elle produit un certificat de naissance mais la juge refuse qu'elle récupère l'enfant au motif qu'il n'a pas de domicile fixe. Heather révèle à Harry que Julian est le seul enfant de Mosswood Grove et ils en déduisent qu'Adam et Bess ont voulu l'enlever. 

Julian et Harry (Elisha Henig et Bill Pullman)

Julian est transféré du foyer au centre de détention pour jeunes criminels avec l'accusation de double meurtre au second degré sur ordre du procureur, qui veut frapper un grand coup en cette année électorale. Harry, en l'apprenant, informe Vera que son fils va être soumis à une évaluation psychologique mais le test se passe mal car Julian a une crise d'angoisse puis s'énerve violemment. Cependant, Heather fouille dans les affaires de Marin et y trouve un livre où elle a souligné plusieurs fois le prénom "Julian", ce qui l'amène à penser qu'elle en est la mère biologique. Pour en avoir le coeur net, elle se rend avec Harry chez le docteur Sheldon Poole qui accepte de consulter ses dossiers. Mais il en profite pour se suicider. La fouille de son cabinet dévoile son appartenance à la communauté de Mosswood Grove. 

Vera et Harry (Carrie Coon et Bill Pullman)

En examinant ses antécédents, Harry et Heather apprennent que Poole a été autrefois poursuivi en justice par une certaine Carmen Bell. Elle est désormais internée à l'Institut Deakins (là même où la mère de Harry a séjourné) et elle raconte comment elle a été violée par le guide de la communauté, Lionel Jeffries, puis, enceinte, avortée par Poole, qui lui a retirée l'utérus. Sa plainte judiciaire lui a valu l'opprobre des notables de Keller et son internement. Harry accepte l'invitation de Vera à Mosswood afin d'essayer d'en savoir plus mais elle l'entraîne dans la forêt voisine et le sème. A la nuit tombée, il la retrouve dans une cabane où elle lui sert un thé drogué. Il se réveille le lendemain matin dans la chambre du motel où sont morts Adam et Bess. 

Marian Calhoun et Heather Novack (Hannah Gross et Natalie Paul)

Au tribunal, l'avocat de Julian, qui a refusé la proposition du procureur de plaider coupable contre un accord de peine de quinze ans, ne peut empêcher la remise en détention du garçon. Pris à parti par d'autres jeunes prisonniers, il est mis à l'isolement et demande à parler à Harry car il ne croit plus Vera qui lui avait promis de le tirer de là. Vera demande à Harry de témoigner en faveur de son fils mais il refuse après qu'elle l'ait manipulée la veille. Elle lui avoue alors n'être pas la mère biologique de Julian. Le chef de la police remercie Harry pour son aide et le congédie. Ambrose comprend alors que les notables se sont ligués pour étouffer l'affaire et il se met à fouiner en douce : ainsi découvre-t-il que le terrain de Mosswood Grove est loué à la communauté par un certain Glen Fisher, ami de Jack Novack - le père d'Heather, laquelle se souvient de la décision soudaine de Marin d'aller à Mosswood. Un choix qui brisa le coeur de la future inspectrice, amoureuse de son amie.  

Vera et Harry

Harry retourne à Mosswood pour confronter Vera à ses découvertes et la pousser à tout dire contre sa promesse de revoir Julian. Ce bluff fonctionne car elle raconte que Lionel Jeffries avait recueilli Marin en la sachant enceinte. Il avait, contre ses principes, accepté qu'elle garde l'enfant, mis au monde par le Dr. Poole. Marin, ne se sentant pas capable d'élever le bébé, partit tandis que Jeffries imposait des thérapies de plus en plus brutales aux membres de la communauté. Estimant Julian en danger, Vera empoisonna Jeffries et le remplaça à la tête de Mosswood en restaurant un mode de vie apaisé. Harry rencontre ensuite le procureur et menace de communiquer anonymement à la presse qu'il a protégé Mosswood s'il ne fait pas juger Julian devant un tribunal pour enfants. Reconduit au foyer, Julian y est kidnappé la nuit suivante.

Harry et Jack Novack (Bill Pullman et Tracy Letts)

La police effectue une descente à Mosswood, persuadée que Vera a enlevé le garçon. Elle est conduite au poste tandis que Harry apprend par des jeunes du foyer la présence suspecte d'un van marron devant l'endroit la veille au soir. Une alerte enlèvement est lancée et le véhicule est repéré sur le bas-côté d'une route. Marin est identifiée comme sa propriétaire mais elle a fui pour rattraper Julian paniqué et lui révéler qu'elle était sa vraie mère. Harry et Heather sillonnent la zone en déduisant que Marin avait déjà demandé à Bess et Adam d'enlever une première fois son fils, maintenant elle va chercher à traverser la frontière avec le Canada par une forêt. Une voiture de police les double, ils la suivent jusqu'à un motel où a été trouvé le corps sans vie de Marin, tuée par balles. 

Vera et Julian (Carrie Coon et Elisha Henig)

Julian se cache avec Vera à New York qui prépare leur départ pour Washington avec de faux papiers. En épluchant les comptes de Mosswood, Harry a mis la main sur des virements d'argent depuis dix ans à Vera par Jack Novack. Il l'interroge à ce sujet et apprend qu'il est le père biologique de Julian car il avait violé Marin, un soir où ils avaient tous trois (avec Heather) trop bu - ce qui a ensuite motivé la jeune femme à se réfugier à Mosswood. Quand elle lui a téléphoné pour lui soutirer de l'argent afin de partir au Canada, il l'a rejointe au motel la veille au soir et l'a accidentellement tuée quand elle a refusé qu'il ramène Julian à Vera. Harry reçoit un appel de Julian après avoir conduit Jack au poste et arrive à localiser son origine. Le garçon explique à Vera qu'il ne veut plus fuir et elle accepte de rentrer à Keller. La juge condamne Julian à une peine de quatre ans dans un foyer spécialisé. Harry a fait lever les charges contre Vera (ne mentionnant pas l'empoisonnement de Jeffries) et elle rentre incendier le temple de Mosswood. En le conduisant au foyer, Heather et Harry font un crocher pour emmener Julian voir les chutes du Niagara.

L'intrigue est filandreuse à souhait, encore plus complexe et touffue que celle de la première saison, notamment parce que davantage de protagonistes sont impliqués. Pourtant, une fois encore, le showrunner Derek Simmonds réussit à rendre une copie très lisible, toujours compréhensible, que le téléspectateur peut suivre sans crainte d'être égaré.

Toutefois, The Sinner reste ce polar singulier où le "pourquoi ?" prime sur tout autre question dans le déroulement de l'enquête. Pourquoi, ici, un garçon de treize ans empoisonne-t-il ses parents (ou du moins ceux qu'on prend d'abord pour eux) ? La situation de départ est aussi dérangeante, choquante, que le meurtre de Cora Tanneti dans la première saison, mais l'affiche de cette deuxième saison ne ment pas en suggérant que le crime d'un enfant n'est jamais seulement le sien.

Comme on pèlerait un oignon ou défilerait une pelote de laine, l'enquête va donc éclairer le téléspectateur comme les policiers sur les raisons qui ont abouti à ce drame. Cette fois-ci, en prime, les auteurs ont établi un parallèle entre Julian Walker et Harry Ambrose, dont le passé est aussi miné par des faits troublants. On savait que ce flic tourmenté s'adonnait au sado-masochisme (dans le rôle du dominé), on apprend que son enfance n'a pas été un lit de roses puisque sa mère souffrait d'une sévère dépression (comment ne pas songer à Annie Landsberg, dans Maniac ? Tout cela est dans l'air du temps...). Pour échapper à sa condition, le jeune Ambrose mit le feu à sa maison, aboutissant à l'internement de sa mère et à son placement en foyer, puis plus tard à son départ de la ville de Keller.

Cette localité dégage une atmosphère vraiment toxique qui imprègne toute la saison et ses huit épisodes. Entre la ville et la communauté sectaire de Mosswood Grove règne une relation trouble, mélange de haine et d'attirance, mais partageant les mêmes racines, se contaminant l'une l'autre. Plusieurs notables de Keller ont protégé Mosswood qui a détruit la vie de quelques jeunes gens de la ville - à moins que la communauté ne les ait sauvés. Lorsque toutes les pièces du puzzle sont assemblées, on observe l'enchevêtrement de causes ayant ravagé les deux camps qu'une omerta coupable associe. Marin Calhoun en est la figure sacrificielle centrale, violée par le père de sa meilleure amie, dépossédée de son enfant par la maîtresse de Mosswood, provocatrice involontaire du double meurtre commis par son fils, et finalement abattue dans une tentative tragique de rétablir un équilibre trop compromis.

Il y a dans The Sinner une dimension mélodramatique qui risque souvent de faire basculer la série dans un trop-plein de circonstances accablantes, une sorte de déterminisme socio-psychologique forcément malheureux. Pourtant, l'adresse de l'écriture, la sobriété de la réalisation (même si elle s'autorise des scènes fortes et stylisées) et la qualité de l'interprétation préservent miraculeusement la production de ces écueils.

Le face-à-face entre Jessica Biel et Bill Pullman avait une intensité remarquable dans la saison 1 (d'autant plus qu'on n'attendait pas l'actrice à ce niveau). Mais le casting de cette saison 2 est encore supérieure. Pullman est une nouvelle fois prodigieux, tout en intériorité. Son duel contre Carrie Coon, dans un rôle très ambigu (a priori détestable mais surtout désespérée), tient toutes ses promesses, la comédienne délivrant une prestation impressionnante (encore une fois, ou comme toujours plutôt serait-on tenté de dire). C'est aussi un vrai plaisir de retrouver Hannah Gross, vue dans Mindhunter, dans un rôle plus consistant, auquel elle apporte une subtilité fabuleuse. Natalie Paul et Tracy Letts forment une paire fille-père saisissante. Et le petit Elisha Henig est époustouflant.

J'ignore si la série a été renouvelée pour une troisième saison, mais son excellent accueil critique (et ses nominations aux derniers Emmy Awards) devrait convaincre USA Network.   

mercredi 22 août 2018

PENTAGON PAPERS, de Steven Spielberg


Avec Woody Allen, je tiens Steven Spielberg comme le plus grand cinéaste américain en activité. Ce jeune cinéaste de soixante-dix ans enchaîne les longs métrages avec un appétit intact et une vitalité impressionnante comme en témoigne Pentagon Papers, sorti fin 2017 et tourné durant la post-production de Reader Player One (sorti ce Printemps) ! Héritier du cinéma classique, hommage à la liberté de la presse, charge anti-Trump, c'est un saisissant concentré de ce que le Spielberg "sérieux" peut produire de plus inspiré.

 L'analyste Daniel Ellsberg (Matthew Rhys)

1966. L'analyste militaire Daniel Ellsberg accompagne un régiment de G.I. au Vietnam et assiste à la débâcle américaine sur le terrain. Dans l'avion qui le ramène aux Etats-Unis, il est sollicité par le Secrétaire à la Défense Robert McNamara pour donner son avis sur les chances de succès de l'armée et il répond franchement. Pourtant, une fois à l'aéroport, Ellsberg entend McNamara affirmer aux médias qui l'attendent sur le tarmac que le conflit est en bonne voie d'être remporté par l'Amérique. Ce double discours décide Ellsberg à réagir contre ce qu'il estime être un mensonge d'Etat.

Le rédacteur en chef, Ben Bradlee, et la directrice, Kay Graham, du "Washington Post"
(Tom Hanks et Meryl Streep)

1971. Ellsberg a photocopié discrètement pendant des années des documents top secrets sur l'engagement des forces américaines en Indochine et au Vietnam, accablant les présidents successifs dans la chaîne de commandement, depuis Truman jusqu'à Nixon en passant par Eisenhower et JFK. Aujourd'hui conseiller tactique pour la RAND Corporation, il communique ces archives à un reporter du "New York Times". La rumeur bruisse que le journal tient un scoop et parvient jusqu'aux oreilles de Ben Bradlee, le rédacteur en chef du "Washington Post". 

Ben Bagdikian (Bob Odenkirk)

La publication des "Pentagon Papers" par le "NY Times" provoque un énorme scandale et la révolte de l'opinion publique contre l'administration Nixon. Le Président lui-même réagit immédiatement en ordonnant des poursuites judiciaires contre le journal. Bradlee au "Post" envoie Ben Bagdikian à la recherche de la source car ce dernier pense qu'il s'agit d'Ellsberg. Lorsqu'il le retrouve, il découvre qu'il a conservé la majorité des documents, près de trois milles pages !

Kay Graham au sein du conseil d'administration 100% du "Post" (Meryl Streep)

Cependant, Kay Graham, qui a hérité de la direction du "Post" suite à la mort de son père, Eugene Meyer, et du suicide de son mari, Phil, doit préparer l'introduction en Bourse du titre et rassurer les investisseurs sur la profitabilité de son journal. Entourée au conseil d'administration d'hommes qui la considèrent avec dédain, elle veut avant tout protéger l'institution, ses employés, la qualité de l'information - et c'est pourquoi elle hésite, comme le lui demande Bradlee, à publier la suite des "Pentagon Papers", par peur de poursuites judiciaires.
  
Kay Graham et l'ancien Secrétaire à la Défense Robert McNamara (Meryl Streep et Bruce Greenwood)

Depuis toujours proche du pouvoir, Kay rend visite à l'ancien Secrétaire à la Défense Robert McNamara qui lui explique que la décision de prolonger les combats au Vietnam était la stratégie la moins risquée, quand bien même elle a coûté la vie à des milliers de soldats et continue à le faire. La justice saisie par Nixon rend une injonction contre le "NY Times" lui imposant de suspendre provisoirement la publication des "Pentagon Papers".

Ben Bagdikian, Meg Greenfield et Ben Bradlee (Bob Odenkirk, Carrie Coon et Tom Hanks)

Bradlee et une équipe réduite de ses meilleurs journalistes épluchent les trois milles pages remis à Bagdikian par Ellsberg et doit en tirer une synthèse en un temps record pour la publier avant la fin de la suspension imposée au "NY Times". Les documents sont explosifs, les résumer est une charge colossale. Il reste à convaincre Kay Graham et le conseil d'administration du "Post" de les imprimer.

Faut-il publier les "Pentagon Papers" ?

Une réunion de crise a lieu où seul contre les administrateurs, les avocats et sa patronne, Bradlee défend la liberté de la presse et le devoir d'informer les gouvernés plutôt que de servir les gouvernants. Un élément soulevé par un juriste menace tout : si la justice découvre que Ellsberg est la source du "NY Times" et du "Post", il y aura collusion et risque de prison ferme pour Kay Graham et Ben Bradlee.  

La rédaction du "Post" dans l'attente du verdict de la Cour Suprême

Pourtant, Kay décide que le "Post" publiera les "Pentagon Papers". La Cour Suprême est saisie aussitôt le journal livré avec ces nouvelles révélations. Les avocats vont plaider en s'appuyant sur le Premier Amendement de la Constitution américaine. Les juges se retirent pour trancher. La rédaction du journal et sa patronne attendent avec inquiétude leur verdict, même si, à travers tout le pays, plusieurs autres journaux ont repris leurs articles et les soutiennent.  

Kay Graham et Ben Bradlee (Meryl Streep et Tom Hanks)

Au nom de la liberté d'informer, la Cour Suprême autorise la reprise des publications. En guise de représailles, Nixon interdit alors aux reporters du "Post" l'accès à la Maison-Blanche. Un an plus tard, l'agent de sécurité Frank Wills signale un cambriolage en cours dans l'immeuble du Watergate...

Fascinant Spielberg... Le cinéaste qui représente plus que tout autre ce que fut la révolution du "Nouvel Hollywood" dans les années 70 en inspirant aux critiques le terme de "blockbuster" pour désigner un énorme succès au box office et qui, ce faisant, a profondément modifié la production des longs métrages grand public en poussant les grands studios à investir toujours plus d'argent pour dominer le marché, est devenu aujourd'hui un réalisateur "classique". Parce qu'il a tourné des oeuvres marquantes pour la postérité, connut de fabuleux cartons, influencé la culture pop, mais aussi parce qu'il a progressivement opéré sa mue en devenant à la fois un visionnaire et un héritier des metteurs en scène qui lui donnèrent la vocation.

Il est intéressant à cet égard de constater qu'à quelques mois d'intervalles les deux Spielberg se sont illustrés en sortant Pentagon Papers, histoire ancrée dans le passé (proche) mais terriblement d'actualité, qui montre l'aspect le plus sérieux de son cinéma, puis Ready Player One, grosse machine rutilante et débridée située dans un futur (proche), qui perpétue son goût pour le divertissement de masse. Mieux : il a tourné le premier pendant que des techniciens s'occupaient de la post-production du second. Loin de se reposer sur ses lauriers, Spielberg est mu par un sentiment d'urgence alors qu'en franchissant sa septième décennie d'existence il pourrait lever le pied. Un vrai pied-de-nez à tous ses confrères qui hésitent des années entre deux opus.

Comme le métronomique Woody Allen, Spielberg est donc agit par le cinéma, sa soif de raconter des histoires, d'adapter son style à tous les genres qu'il veut aborder, dépasse les contraintes de temps, d'argent, de forme physique. 

Si on poursuit ce raisonnement, il est amusant de souligner que Pentagon Papers est donc un film sur la presse, et si on retient ce dernier mot, on en perçoit tous les sens appliqués à Spielberg, le cinéaste pressé, sous pression (la pression de défier sa propre légende), qui presse son public de réagir (contre un Président - Trump - qui voudrait museler la presse comme Nixon et insulte les médias quand ils le critiquent à coups de soi-disant "fake news").

La structure du scénario de Liz Hannah et Josh Singer (déjà auteur du script de Spotlight sur l'enquête menée par des journalistes de Boston contre les prêtres pédophiles) traduit aussi ce train lancé à toute allure : un rapide prologue avec Dan Ellsberg, puis la publication vite stoppée des documents par le "NY Times", le relais par le "Post" au coeur d'une tempête à la tête de son conseil d'administration, et le dénouement suivant le rendu du jugement de la Cour Suprême (avec en bonus une ultime scène sur le cambriolage du Watergate). Le film ne perd pas de temps et nous plonge au coeur de l'action, filant tout droit avec des pics de tension mémorables.

Qui l'emportera, de la pragmatique Kay Graham, qui veut d'abord protéger son journal, ses reporters, et son entrée en Bourse, ou du passionné Ben Bradlee, qui défend le droit d'informer les gouvernés plutôt que de servir les gouvernants et qui voit dans ce scoop l'opportunité justement de donner une autre dimension au "Post" ? Ces deux protagonistes charismatiques avaient besoin de deux stars pour les incarner et le duo que forment Meryl Streep (dans un de ses numéros favoris, avec accent, coiffure, maquillage appuyés) et Tom Hanks (plus James Stewart que jamais en honnête homme, joueur et pugnace) ne déçoit pas : c'est presque un film dans le film de les voir se donner la réplique, deux Stradivarius parfaitement accordés, complémentaires, dans la force de l'âge, rompus à l'exercice, en osmose avec leur réalisateur et le sujet qu'ils défendent.

Il ne faudrait cependant pas oublier quelques-uns des seconds rôles qui réussissent à exister dans leurs ombres imposantes comme Bob Odenkirk (extra en vieux de la vieille qui récupère les documents et assure avec aplomb à un avocat du journal qu'il y a simplement beaucoup de risques que le "Post" ait la même source que le "NY Times"), Carrie Coon (qui hérite de la scène la plus attendue du film quand la Cour Suprême rend son verdict et qu'elle le répète à la rédaction en direct) ou Matthew Rhys (dans le rôle clé de Ellsberg, la source) - trois acteurs issus de la télé (dans les séries Fargo pour les deux premiers, The Americans pour le dernier), témoignant aussi de la curiosité et du flair de Spielberg.

L'autre aspect de l'histoire que n'omet pas le cinéaste et qu'il montre avec un intérêt égal que les reporters, ce sont les "petites mains" d'un journal, les ouvriers de l'imprimerie, les correcteurs, les livreurs, toute cette chaîne de fabrication, cette armée de l'ombre, avec l'imposante machinerie de l'époque, les rotatives, les camions chargés d'exemplaires de l'édition du jour. Une sorte de ballet qui prolonge celui de la rédaction. La caméra suit les uns et les autres avec une fluidité électrisante, sur un rythme affolant, si bien qu'on ne voit pas passer les 115 minutes du film.

Un récit intelligent et grisant, une mise en scène virtuose, des acteurs de premier ordre, que demander de plus ? 

samedi 4 août 2018

THE LEFTOVERS (Saison 3) (HBO) (FINALE)


Arrachée à HBO, cette ultime saison de The Leftovers ne compte que huit épisodes mais Damon Lindelof les a conçus à la fois comme une conclusion digne des deux précédentes et sans doute comme une revanche sur la fin de Lost qui avait tant divisé les fans. Avec Tom Perrotta (et, en majorité, la réalisatrice Mimi Leder), le show a droit à un terme effectivement magnifique qui risque bien de vous tirer des larmes.

 Kevin Garvey, John Murphy, Matt Jamison, Michael Murphy
(Justin Theroux, Kevin Carroll, Christopher Eccleston, Jovan Adepo)

1844. Un pasteur décourage les rituels de trois femmes de sa congrégation pour prévenir un événement céleste qui ne se produira pas.
Aujourd'hui. Un drone de l'armée américaine bombarde le centre d'accueil de Jarden où se sont retranchés les Gulty Remnant (GR) après avoir forcé l'entrée de la ville, désormais en proie au chaos des visiteurs. 
Trois ans plus tard. Kevin Garvey est devenu le chef de la police de Jarden et canalise l'entrée de nouveaux pèlerins dans le parc national de Miracle. Son fils Tommy est son adjoint. Nora Durst a repris son travail au Département des Personnes Disparus. Dean, le chasseur de chiens sauvages de Mapleton, vient prévenir Kevin d'une menace invraisemblable puis cherche à l'abattre, vexé, avant d'être tué par Tommy. Entretemps, Kevin rassure les ouailles de Matt Jamison que l'eau du lac n'a pas été empoisonnée par des manifestants et que les baptêmes peuvent y avoir lieu. Kevin apprend ensuite par Mary Jamison que Matt écrit un Evangile en son nom et lui réclame l'ouvrage.
Vingt ans après. En Australie, une femme élève des colombes qu'elle livre à une nonne. Celle-ci a eu la visite d'un certain Kevin qui cherche après l'éleveuse. Mais elle jure ne connaître personne portant ce prénom. Pourtant il s'agit de Nora.

Nora Durst et Erika Murphy (Carrie Coon et Regina King)

Nora reçoit un appel téléphonique de l'acteur télé Mark Linn-Baker qui lui parle d'une possibilité pour elle de rejoindre ses enfants grâce à une machine conçue par un inventeur et désormais aux mains de ses deux assistantes. Elle refuse d'abord de donner suite à ce qu'elle considère comme une mauvaise farce. Le lendemain, elle roule jusqu'au Kentucky pour voir Lily qu'elle a rendue à sa mère biologique, Christine. A son retour à Jarden dans la soirée, elle a une discussion avec Tommy : elle lui reproche de lui avoir confiée l'enfant pour devoir le restituer ensuite, il lui répond qu'il voulait la donner à son père. Rappelée par Linn-Baker, Nora a rendez-vous à Melbourne pour tenter l'expérience qui lui coûtera 20 000$. Kevin tient à l'accompagner. 

Kevin Garvey Sr. (Scott Glenn)

En Australie, Kevin Garvey Sr. enregistre des chants aborigènes à l'insu des tribus et se fait arrêter puis confisquer son matériel. Il aborde ensuite, par la ruse, un chef tribal, Christopher Sunday, pour qu'il lui apprenne une chanson censée repousser le prochain déluge. La police intervient à nouveau. Kevin Sr. erre dans le bush où un serpent le mord. Il est sauvé par Grace qui lui raconte qu'elle a perdu son mari et ses quatre enfants le "Jour du Grand Départ" il y a sept ans. Elle a noyé le shérif local prénommé Kevin en croyant qu'il s'agissait du Sauveur mentionné sur une page du manuscrit de Matt Jamison en possession de Kevin Sr. Ce dernier lui répond qu'elle s'est trompé d'homme mais qu'il sait comment l'aider.

Nora et Kevin (Carrie Coon et Justin Theroux)

Nora et Kevin arrivent en Australie et s'installent dans un bel hôtel de Melbourne. Nora reçoit un nouvel appel qui lui fixe un rendez-vous immédiat. Kevin, après son départ, croit voir Evie Murphy dans le public d'une émission télé en direct. Il se rend sur les lieux et la suit dans une bibliothèque pour la confronter. Cependant, Nora rencontre les docteurs Bekker et Eden qui lui font passer une batterie d'examens médicaux, lui parlent de leur machine et l'interroge sur ses motivations. Kevin appelle Laurie pour l'avertir qu'il est avec Evie mais en lui envoyant sa photo par téléphone, il comprend qu'il hallucine et rentre à l'hôtel. Nora ne donne pas les réponses attendues par les docteurs qui refusent de l'intégrer à leur programme. Elle rentre à l'hôtel, frustrée, et a une dispute avec Kevin qui lui reproche ne pas faire le deuil de ses enfants. Il s'en va et son père l'attend dehors.

Matt Jamison, Laurie Garvey, John et Michael Murphy
(Chris Eccleston, Amy Brenneman, Kevin Carroll et Javen Adepo)

Convaincu que Kevin doit être présent à Miracle pour le septième anniversaire du "Grand Départ" afin que d'éviter la fin du monde, Matt Jamison veut aller le chercher à Melbourne. Mais les vols pour l'Australie sont suspendus depuis qu'un sous-marin français a largué une bombe nucléaire dans l'océan Pacifique. Grâce à un avion humanitaire, Matt réussit à partir, accompagné par John Murphy, son fils Michael, et sa nouvelle compagne, Laurie. Après avoir atterri en Tasmanie, ils embarquent sur un ferry pour gagner Melbourne. Le voyage est ahurissant : les passagers se livrent à une orgie, l'un d'eux en tue un autre sous les yeux de Matt qui le dénonce au capitaine et cherche à lui tirer des aveux. Au port de Melbourne, le tueur est attendu par la police et Matt avoue à ses amis qu'il est mourant, rattrapé par le cancer qu'il avait eu enfant.  

John et Laurie (Kevin Carroll et Amy Brenneman)

Un an après "le Grand Départ", Laurie tente de se suicider à son cabinet après avoir entendu le témoignage bouleversant d'une femme qui a perdu son bébé ce jour-là. Elle s'en tire mais intègre les GR. 
Aujourd'hui. Laurie est aux côtés de Nora et Matt qu'elle a aidés à retrouver les docteurs Bekker et Eden pour les confondre pour fraude. Lorsqu'ils les suivent jusqu'à des camions contenant leurs équipements, elle les laisse car, appelée par Michael, elle apprend que Kevin est avec son père et John, chez Grace. Dans le ranch de cette dernière, alors que Kevin s'est absenté pour réfléchir, Laurie promet de ne pas les empêcher de convaincre son ex-mari de se noyer pour accéder à l'au-delà et entrer en contact avec Evie, les enfants de Grace, et Christopher Sunday. Une fois Kevin de retour dans la soirée, Laurie, qui a drogué ses hôtes pour pouvoir discuter avec lui une dernière fois, lui fait ses adieux en lui souhaitant bon courage. Enfin, suivant une idée de Nora comme quoi un accident de plongée constitue le plus sûr moyen de se tuer, Laurie tente l'expérience au large de Melbourne après avoir reçu un dernier appel de Jill et Tommy.

L'homme le plus puissant du monde...

Kevin est de retour dans l'au-delà où il tient deux rôles simultanés et opposés : il est à la fois le président des Etats-Unis, issu des GR, et un assassin professionnel chargé de tuer le premier. Patti est la secrétaire à la défense qui veut provoquer une apocalypse nucléaire. Le président ne peut déclencher les tirs de missiles contre la Russie qu'avec une clé implantée dans la poitrine de son jumeau et celui-ci finit par l'autoriser à la prendre pour que, enfin, tous deux n'aient plus à revenir dans cette réalité parallèle. Patti et Kevin président assistent à la fin du monde.
  
"Je suis là maintenant. Je suis là."

Après avoir dit adieu à Matt, Nora entre dans la machine de Bekker et Eden.
Vingt ans plus tard, elle élève donc des colombes dans un coin retiré de l'Australie et les livre à une nonne en vue d'un mariage célébré le soir même. Kevin se présente chez elle mais semble avoir tout oublié de leur vie commune autrefois. Il l'invite au bal donné par les futurs époux. Elle s'y rend à contrecoeur mais avec la volonté de démasquer Kevin. Ils dansent ensemble mais, excédée par la version des faits qu'il lui répète, elle retourne chez elle. Le lendemain matin, Kevin lui avoue se rappeler de tout et l'avoir cherche partout dans le pays depuis ces vingt dernières années. Elle lui explique, devant un thé, ce qu'a été son existence : la machine de Bekker et Eden l'a vraiment transportée dans le monde où se trouvent les 2% de l'humanité disparus vingt-sept ans plus tôt. Mais en apercevant ses enfants et son mari en compagnie d'une autre femme, elle a compris que sa place n'était plus auprès d'eux. Elle a alors cherché l'inventeur de la machine pour qu'il reconstruise son dispositif et la fasse rentrer. Après tout ce temps, elle croyait que Kevin l'aurait oublié et avait renoncé à le rappeler. Il croit à son histoire car elle est là à présent, disposée à revivre avec lui, apaisés.

Jean Cocteau disait du cinéma, que c'était "la mort au travail", et cette sentence a diversement interprétée, pour n'en retenir le plus souvent que l'affirmation la plus funeste, à savoir qu'il s'agissait d'un enregistrement de la mort à l'oeuvre, de l'impression sur la pellicule du temps passé par les acteurs à vivre la vie de personnages fictifs au lieu de la leur.

Pourtant, cette "mort au travail" garantit à ceux qui s'y abandonnaient une vie éternelle car la pellicule immortalisait les acteurs. Grâce aux histoires captées par la caméra et les personnages qu'ils ont incarnés, les acteurs survivent après leur décès. On garde leur image en mouvement comme s'ils étaient encore de ce monde.

Avec la production des séries télé, cela amplifie ce statut car les acteurs filmés non seulement sont immortalisés sur la pellicule mais on peut les voir littéralement vieillir avec leurs rôles au fil des saisons durant lesquelles ils interprètent leurs personnages. Certains jouent même dans des feuilletons sur plusieurs décennies, et leur jeunesse, leur maturité et leur vieillesse sont enregistrées par la caméra. Parfois même certains meurent carrément avant le terme de la série dans laquelle ils jouent - et le show continue sans eux, tel "un train filant dans la nuit" pour citer François Truffaut cette fois.

Si j'ouvre cette critique par ce crochet, c'est parce que c'est précisément ce que donne à voir, à ressentir, cette troisième et dernière saison de The Leftovers : ce passage enregistré du temps, sa réflexion narrative, son esthétique cruelle et poignante.

Trois saisons, vingt-huit épisodes, on a vu plus long en termes d'investissement, d'engagement pour des acteurs, des showrunners, et l'aventure d'une poignée de personnages. Mais la densité du récit, soulignée par la compression de cette ultime année de production, renforce le sentiment de voir "la mort au travail" ou, plus positivement, la vie imprimée.

Damon Lindelof et Tom Perrotta savaient en rédigeant ces chapitres qu'ils seraient les derniers et qu'ils devraient aboutir à une conclusion digne. Lindelof supportait qui plus est la pression de ne pas répéter ce qu'il avait osé avec Lost, dont le terme avait divisé le public (et continue d'alimenter les débats de fans). On assistera donc à une sorte de tournée d'adieux en bonne et due forme, mais pas forcément à une collection de réponses définitives aux énigmes du show. Il y a des explications, nettes, formulées, exprimées, mais comme The Leftovers est une série bâtie sur la croyance, la foi (ou non) en ce qui est prononcé, le téléspectateur garde la liberté d'adhérer ou non aux explications fournies. Et les auteurs s'amusent jusqu'au bout à brouiller les pistes pour laisser toutes les interprétations possibles.

Le cas le plus frappant concerne le personnage de Laurie (à qui Amy Brenneman donne une sorte de fatalisme tranquille sidérant) : le sixième épisode lui est consacrée, elle en est la vedette. On apprend enfin dans quelles circonstances elle intégra les Guilty Remnant, puis comment elle permet à Nora de pister des scientifiques prétendant qu'ils peuvent réunir les survivants et les disparus du "Grand Départ", et enfin elle fait ses adieux à Kevin sur le point d'exaucer un souhait dangereux émis par des proches. L'épisode se conclut par ce qui ressemble à un suicide (inspirée par une idée de Nora d'ailleurs).

C'est bien entendu saisissant et triste. Jusqu'à ce qu'on découvre dans le huitième épisode, dont l'action se situe vingt ans plus tard, que Nora est restée en contact avec Laurie depuis tout ce temps, poursuivant une longue et étonnante psychothérapie par téléphone entre les Etats-Unis et l'Australie... Laurie n'a donc pas mis fin à ses jours, elle s'occupe désormais de l'enfant de sa fille Jill.

Toute la saison joue ainsi avec ce que le téléspectateur considère comme acquis... Et que Lindelof et Perrotta démentent rarement - la seule exception est la mort de Matt Jamison qui n'a donc pas réussi à vaincre la récidive tardive de son cancer et a eu droit à des funérailles impressionnantes à Jarden, comme le racontera Kevin à Nora bien des années après.

Mais sinon, tout est faux-semblants, illusions, sujets au doute. La chanson censée empêcher le déluge ? Elle n'existe pas. Evie survivante et cachée à Melbourne ? Une hallucination. L'Homme le plus puissant du monde (et son jumeau identique), selon le titre du septième épisode ? Une dernière visite dans un au-delà délirant et absurde, le purgatoire de Kevin.

A l'image du prologue du premier épisode de cette saison (au moins aussi improbable et pourtant synthétique que celui dans la Préhistoire au début de la saison 2), c'est comme si la série déjouait les fins du monde qu'elle annonce ensuite au même titre qu'en 1844 cette femme dévote, croyant à un événement céleste, renonce à l'attendre, lâchée par ses amies, son mari, moquée par les autres habitants, découragée par un pasteur pugnace.

Avant d'en venir à la fin proprement dite, il faut que je répare un oubli des précédentes critiques consacrées à la série en évoquant la musique de The Leftovers. Max Richter a composé un splendide thème au piano qui traverse les trois saisons (accompagnant même, dans une version orchestrée, le générique de la première année). Puis il y a eu la rengaine country à la fois entraînante et mélancolique de la saison 2, mais la bande-son faisait déjà la part belle à des chansons en relation directe avec l'histoire (le Where is my mind ? des Pixies devenant la traduction littérale des tourments de Kevin, et une reprise karaoké de Homeward bound de Simon & Garfunkel résumant son lien avec Nora). La saison 3, où l'équipe créative s'est complètement lâchée puisque de toute façon il n'y avait plus rien à perdre (les gens devant leur poste avaient zappé depuis longtemps, HBO avait annoncé l'annulation du show), attribue une chanson différente au générique de chaque épisode et multiplie les titres musicaux dans chaque chapitre (du rap en passant par du lounge et même Charles Aznavour à deux reprises dans l'épisode 5 !). Cette série ne fait rien comme les autres, mais elle ne le fait jamais gratuitement.

Et nous voilà arrivés au Livre de Nora, titre du dernier épisode de la saison 3. Bien finir donc, voilà le grand challenge imposé à Damon Lindelof. Et quel superbe dénouement. Le monologue, long et renversant, de Carrie Coon/Nora est un morceau de bravoure et un geste de mise en scène insensé : au lieu de nous montrer la terre parallèle où les 2% de la population mondiale ont disparu vingt-sept ans auparavant, tout passe par les mots de l'héroïne. Son récit est fabuleux et improbable, mais, même vieillie par un maquillage à la fois marqué et épatant, l'actrice nous saisit pendant de longues minutes, la caméra ne quittant pas son visage, enregistrant les intonations subtiles de sa voix, ses expressions les plus délicates. Rien que pour ce moment-là, fou, intense, beau, lumineux, poignant, fantastique, Carrie Coon aurait mérité un Emmy.

Face à elle, Justin Theroux traverse la saison de manière tout aussi incroyable, désemparé, implacable, dévasté, amoureux fou, bouleversé. Quel couple il aura formé avec sa partenaire (au moins aussi mémorable - et tout aussi injustement boudé par les récompenses - que le duo Keri Russell-Mathew Rhys dans The Americans).

Il faudrait aussi saluer les prestations extraordinaires de Scott Glenn et Christopher Eccleston. The Leftovers aura réuni une troupe de comédiens de premier ordre, totalement investis.

On mesure aussi la qualité d'une série au fait que ses héros vont nous manquer. En vérité, on peut même affirmer que c'est ce qui compte le plus, s'être attachés comme à de "vrais gens" à des créatures imaginaires dans ses histoires farfelues. C'est dire si cette série est spéciale et qu'elle ne sera pas remplacée.   

mardi 31 juillet 2018

THE LEFTOVERS (Saison 2) (HBO)


La première saison de The Leftovers fonctionnait comme une entité suffisante, avec son début, son milieu et sa fin. Pourquoi continuer, lui écrire une suite ? Et comment ? A la première question, Damon Lindelof et Tom Perrotta avaient, semble-t-il, encore des choses à dire. A la seconde, ils le font en bouleversant tout, en entraînant leur saga dans une nouvelle direction - même s'il faut avoir vu les dix premiers épisodes pour le comprendre. Mais au final, ce deuxième acte est aussi passionnant que le premier.

 Erika, John, Michael et Evie Murphy (Regina King, Kevin Carroll
Jovan Adepo et Jasmin Javoy Brown)

La Préhistoire : une femme des cavernes enceinte est la seule survivante d'un tremblement de terre. Elle accouche seule peu après. Cueillant des fruits sur un arbre, elle voit un serpent menacer son bébé et tue le reptile qui a le temps de la mordre. Elle succombe près d'un lac. Une autre femme récupère son enfant.
De nos jours : ce lac est celui de la ville de Jarden, Texas, dans le parc naturel de Miracle, un endroit épargné par les disparitions du 14 Octobre trois ans auparavant. La famille Murphy y habite : John le père est un pompier qui a fait de la prison pour tentative de meurtre contre son père pédophile, Erika sa femme est infirmière et sourde, leur fille Evie est sujette à des crises d'épilepsie et leur fils Michael assiste le pasteur local. Le soir venu, Evie va avec ses amies Violet et Taylor au lac tandis qu'arrivent leurs nouveaux voisins, Kevin, Nora, Jill et la petite Lily (la fille de Christine adoptée par le couple).

Nora Durst et Kevin Garvey (Carrie Coon et Justin Theroux)

Quelque temps auparavant, à Mapleton. Kevin reste hanté par le suicide de Patti dont il se sent responsable. Il déterre son corps dans les bois et se livre à la police mais, contre toute attente, après un bref interrogatoire, on le relâche. En cachette, Jill revoit son frère Tommy qui vit désormais avec leur mère, qui a quitté les Guilty Remnant (GR). Lors d'un dîner au restaurant en compagnie de sa fille et de Nora Durst, Kevin leur propose de déménager. Nora vend sa maison à un excellent prix à un groupe d'études scientifiques sur les disparus. Direction : Jarden où on n'entre que par cooptation et où ils s'installent donc grâce à Matt, le frère de Nora, qui remplace le pasteur. Ils font connaissance avec les Murphy à l'occasion de l'anniversaire de John. Le soir, un séisme a lieu et assèche complètement le lac voisin à côté duquel on trouve la voiture d'Evie et de ses deux amies. Mais les filles ont disparu...

Laurie et Tommy Garvey (Amy Brenneman et Chris Zylka)

Tommy et Laurie travaillent ensemble pour sauver des membres de l'influence des GR. Elle a repris son travail de thérapeute pour les rééduquer et rédige un livre sur cette secte. Le manuscrit intéresse un éditeur qui exige toutefois d'importantes modifications pour le publier, ce qui vexe violemment Laurie. Elle apprend ensuite qu'une de ses patientes s'est suicidée après avoir tenté de reprendre sa vie auprès de son mari. Tommy, lui, est piégé par Meg Abbott, à la tête d'une section des GR. Avec sa mère, il comprend qu'il faut offrir aux patients une compensation et il reprend le rôle que tenait "Wayne" pour soulager leur mal de vivre.

John Murphy et Kevin Garvey (Kevin Carroll et Justin Theroux)

La nuit du séisme, Nora se réveille et découvre que Kevin est absent. Lorsqu'il rentre, il lui explique avoir été victime d'une crise de somnambulisme qui l'a entraîné jusqu'au lac, mais quand ils apprennent la disparition de Evie et ses amies, elle lui déconseille d'évoquer sa présence là-bas pour ne pas être soupçonné. La nuit venue, John Murphy rentre en voiture avec Kevin mais il l'entraîne hors de Jarden pour s'en prendre à un voyant qui lui avait prédit un drame personnel et qu'il accuse d'avoir enlevé Evie. Blessé, John est conduit par Kevin à la clinique où Erika le soigne. Nora a appris que Mary, la femme de Matt, est sortie de son état végétatif lors de sa première nuit à Jarden avant de ressombrer. Kevin retrouve Nora chez eux et elle se menotte à lui pour éviter qu'il ne s'échappe à nouveau. 

Matt et Mary Jamison (Chris Eccleston et Janel Moloney)

Depuis leur arrivée à Jarden et la brève amélioration de son état de santé, Matt répète chaque jour ce qu'il fit cette date-là. Mais le miracle ne se reproduit pas. Frustré, il emmène Mary à Austin pour qu'elle passe une IRM et apprend qu'elle est enceinte. Sur la route du retour, en voulant dépanner un automobiliste, Matt est agressé et on lui vole le bracelet qui lui permet de rentrer à Jarden. Mary et lui y retournent à pied mais seule elle peut franchir l'entrée car John Murphy, sollicité par Kevin et Nora pour qu'ils passent, est dérangé par une question que lui pose Matt. Il s'installe parmi les campeurs qui attendent leur tour pour pénétrer dans la ville en espérant être à nouveau digne un jour d'y séjourner à nouveau.

Erika Murphy et Nora Durst (Regina King et Carrie Coon)

Visitée par deux membres du services des personnes disparues, Nora apprend qu'elle a peut-être causé la disparition de ses proches selon une nouvelle théorie. Mais quand elle apprend sur quelles bases repose cette idée, elle comprend qu'il s'agit d'une hérésie pseudo-scientifique. Elle se rend avec Kevin à une levée de fonds pour la poursuite des recherches des trois filles disparues lors de laquelle Erika s'emporte contre les espoirs irrationnels de l'assistance. Nora va parler à Erika chez elle et elles confrontent leurs sentiments sur le drame qu'elles partagent. Cet échange bouleverse Nora juste avant que Kevin lui fasse un aveu ahurissant...

Jill et Kevin Garvey (Margaret Qualley et Justin Theroux)

Après que Kevin lui ait expliquée être sujet à des hallucinations dans lesquelles il voit Patti, Nora le quitte en emmenant Lily et Mary. Jill ne comprend pas ce qui s'est passé mais en veut à son père. Ce dernier est abordé par Michael qui lui assure que son grand-père peut le libérer de ses démons, mais le traitement requis effraie Kevin. Appelé à l'entrée de Jarden par la police, il y trouve Laurie à la recherche de Tommy. Ils vont au motel où elle est descendue et il lui avoue ses problèmes en lui demandant de l'aide. Laurie suit Kevin chez lui, ce qui contrarie Jill, avant qu'il ne parte rejoindre Virgil, le grand-père de Michael, prêt à ce qu'il le guérisse.

Kevin et Patti (Justin Theroux et Ann Dowd)

Virgil cause une overdose à Kevin avant de se suicider. Kevin se réveille dans un au-delà qui a pour cadre un hôtel luxueux dans lequel il passe pour un assassin international devant supprimer Patti dans le rôle d'une politicienne en campagne. Il l'abat mais comprend qu'il s'agissait d'un sosie puis l'identifie en voyant une fillette dont le père lui conseille de la noyer dans un puits. Il s'y résout et, le crime commis, le puits s'effondre sur lui. Kevin revient d'entre les morts après avoir été enterré par Michael !

Meg Abbott et Tommy Garvey (Liv Tyler et Chris Zylka)

Le 13 Octobre, trois auparavant. Meg Abbott vient de perdre sa mère et se rend avec son fiancé à Jarden pour consulter le voyant qui sera agressé par John Murphy. Ce qu'il lui révèle sur les derniers mots que voulaient lui dire sa mère la déçoit. En marchant en ville, elle fait la connaissance de Evie... Plus tard, après la mort de Patti et les émeutes de Mapleton contre les GR, Meg dirige une section de la secte et détourne Tommy de Laurie. Ensemble, ils descendent à Jarden où elle prépare une opération secrète et décisive. Dans le ranch où elle et ses fidèles sont installés, Tommy découvre les trois filles disparues mais consentantes sans comprendre tout ce que cela implique.

(Au premier rang des GR :) Violet, Evie et Taylor
(Katy Harris, Jasmin Javoy Brown et Violett Beane)

Kevin rentre chez lui et trouve John avec deux policiers qui ont relevé ses empreintes sur la voiture des filles disparues. Interrogé par John dans un chenil, Kevin lui explique que Evie et ses amies ont mis en scène leur disparition. Refusant de le croire, John lui tire dessus et le laisse pour mort. De retour dans l'hôtel de l'au-delà, Kevin doit passer une nouvelle épreuve pour ressusciter. Entretemps, Meg et les trois filles forcent l'entrée de Jarden, suivies par des dizaines de GR dissimulés parmi les campeurs à l'extérieur de la ville. Kevin découvre le chaos qui s'est emparé de l'endroit et retrouve Joe à la clinique. Ils rentrent chez eux. Kevin est attendu fébrilement par Jill, Laurie, Tommy, Matt, Mary (qui est sortie de son état végétatif) et Nora. 

Nora et Kevin

Sertie d'un nouveau (et plus beau) générique accompagné d'une rengaine country entraînante, cette saison 2 s'ouvre par une incroyable séquence préhistorique dont le sens ne tarde pas à se révéler : le destin tragique de cette femme caverne et de son bébé résume la relation des parents et de leurs enfants au coeur de l'histoire développée dans les dix épisodes suivants.

En se délocalisant, The Leftovers se réinvente tout en continuant à creuser ses thèmes initiaux. Le "Jour du Grand Départ" hante aussi Miracle, ce parc naturel où a été bâtie la ville de Jarden, épargné par les disparitions du 14 Octobre trois auparavant. En apparence seulement, l'endroit est tranquille, préservé, mais derrière cette façade, on fait vite connaissance avec les Murphy, dont chacun des quatre membres souffrent de maux particuliers - un père rongé par une sourde colère (qui ne croit pas aux miracles), une mère sourde, une fille épileptique, un fils tiraillé entre la religion et les tours de son grand-père. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Miracle, pour paraphraser Shakespeare...

Ce malaise est vite perçu par les Garvey, famille recomposée quand ils arrivent à Jarden. Eux-mêmes ont fui Mapleton, dans l'espoir de laisser derrière eux leurs fantômes et leurs démons, mais c'est une course en avant, une fausse solution dont ils prennent conscience progressivement. Kevin est sujet à des crises de somnambulisme, puis en proie à des hallucinations : épisode psychotique (comme le diagnostiquera Laurie) ? Ou possession mystique ? Nora, pour s'installer ici, a vendu sa maison de Mapleton à des scientifiques qui voulaient l'analyser comme théâtre de disparitions, et plus tard elle entend qu'on l'accuse d'être peut-être responsable de la perte de sa famille sur la base d'une théorie absurde.

Damon Lindelof et Tom Perrotta entretiennent le doute sur ce dernier point car, à peine les Garvey domiciliés à Jarden, des séismes ont lieu. Il y en a eu avant eux, mais le dernier coïncide avec la disparition de trois adolescentes : un nouveau "Grand Départ" aurait-il lieu ? On apprendra, lors d'un extraordinaire coup de théâtre dans l'avant-dernier épisode, que la vérité est littéralement ailleurs, et l'événement prend un tour sidérant que personne n'a vu venir - une prouesse scénaristique.

Les auteurs ont eu à coeur de surprendre, quitte à le perdre (comme en attestera l'audience en chute libre), le public en osant renouveler la narration d'ensemble. Dans la première saison, la série alternait épisodes "story's driven" et "Character's driven" (soit, en bon français, des épisodes où primaient tour à tour l'intrigue ou un personnage en particulier). Cette fois, chaque chapitre se focalise sur un protagoniste, osant des retours en arrière parfois conséquent, ou des déplacements dans des espaces inattendus (on visite même l'au-delà dans deux volets à l'humour noir déroutant à souhait). Cette construction est parfois frustrante car elle diffère des explications, mais aussi stimulante en donnant plusieurs points de vue à une même séquence (comme la première nuit à Jarden des Garvey et le séisme qui assèche le lac et correspond à la disparition des trois filles).

Revenons au générique : on s'étonne longtemps du crédit accordé à des acteurs comme Amy Brenneman, Chris Zylka et Liv Tyler alors qu'ils ne sont les vedettes que d'un épisode ou figurent dans quelques autres. Mais la qualité de leurs prestations et l'importance de leur rôle dans la machination au centre de l'affaire de la disparition ou dans la recomposition de la famille Garvey se justifient finalement, procédant de la structure du récit (où tout se met en place lentement mais sûrement).

Le reste du casting est dominé par, d'un côté, le couple Justin Theroux (plus fébrile que jamais)-Carrie Coon (superbe de détermination, lumineuse dans le tumulte) et, de l'autre, Kevin Carroll (bouillonnant)-Regina King (altière). On retrouve Ann Dowd dans une partition fantomatique irrésistible et Christopher Eccleston (littéralement illuminé). Plus en retrait, Chris Zylka et Margaret Qualley souffrent davantage de l'expansion de la distribution.

Malgré le désordre dans lequel se trouve Jarden (résumé éloquent d'un Paradis envahi par des aspirants au miracle ou au chaos) et des rebondissements excentriques (preuve de la liberté totale des narrateurs, détachés de la contrainte de plaire au public), c'est encore sur une note d'espoir que se ferme cette saison 2. The Leftovers aura droit à une saison supplémentaire pour conclure définitivement, mais en seulement huit épisodes - ce qui ne saurait être un handicap pour une série qui puise sa force dans sa capacité à exploser les limites. Pour "ceux qui restent", en effet, le déluge est moins important que l'arche, ce qu'il reste à raconter est moins difficile que le temps imparti pour le faire.