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vendredi 1 septembre 2017

BROOKLYN FOLLIES, de Paul Auster


Voilà longtemps que je n'avais rédigé la critique d'un roman. A dire vrai, parler de Brooklyn Follies de Paul Auster (traduit par Christine Le Boeuf, publié par les éditions Actes Sud en 2005) faisait partie de mon programme avant je ne prenne la décision d'arrêter d'alimenter ce blog : sa lecture m'avait enthousiasmé, mais la fin de mon activité ici était trop proche pour que j'arrive à le caser avant la millième (et, croyais-je alors, dernière) entrée. 

Je l'ai relu récemment avec le vague projet d'enfin en tirer un article, mais d'abord pour le plaisir, car c'est d'abord un roman éminemment plaisant, sans doute l'ouvrage le plus léger (même si quelques horreurs y sont commises), positif, lumineux, chaleureux. Pourtant, il a été entrepris dans une période de doute profond chez son auteur, traumatisé comme tous les américains et particulièrement les new-yorkais (Auster réside dans le quartier de Brooklyn) par les attentats du 11-Septembre 2001. Cette tragédie hante aussi le remarquable et concis Seul dans le noir, mais de manière plus onirique et frontale à la fois.

L'intrigue de Brooklyn Follies débute en l'an 2000 : on fait la connaissance du narrateur, Nathan Glass, âgé de 60 ans, ancien agent d'assurances désormais à la retraite et qui vient de survivre à un cancer du poumon. Divorcé, il décide de profiter des jours qui lui restent à vivre avec insouciance.

Ainsi éprouve-t-il un béguin platonique pour la serveuse latino, la ravissante Marina Gonzalez, du dinner où il a ses habitudes, et consigne-t-il dans un carnet des souvenirs loufoques inspirés de ses propres expériences, mais aussi issues de ses observations - une collection d'anecdotes évoquant aussi les gens qu'il a connus, aimés, sans prétention littéraire.

C'est en flânant dans le quartier qu'il retrouve par hasard son neveu, Tom Wood, qu'il n'avait plus vu depuis longtemps. Ce dernier était un étudiant brillant, promis à un avenir brillant, mais aujourd'hui simple caissier dans une librairie tenue par un ancien repris de justice sexagénaire et homosexuel, Harry Brightman.

Nathan et Tom renouent et leur duo s'enrichit de la présence de Harry, dont le passé trouble implique une affaire de faux tableaux qui lui a valu un bref séjour en prison - sa peine ayant été réduite car il a dénoncé son complice et amant. Après cela, il a quitté Chicago pour New York, changé de nom et, grâce à l'argent offert par son beau-père qui voulait l'éloigner de sa fille, ouvert sa librairie. Tom, qui gagnait alors sa vie comme chauffeur de taxi, était un de ses clients et il l'a embauché après une longue négociation.

La situation bascule un beau matin quand Lucy, 9 ans, frappe à la porte de l'appartement de Tom : il s'agit de sa nièce, dont il était sans nouvelles, tout comme Nathan, depuis des années. Mais la gamine refuse de parler et donc de dire où est sa mère, Aurora dite "Rory". Les deux hommes choisissent de la confier à la soeur de Nathan, Pamela, et se mettent en route.

Mais Lucy sabote la voiture lors d'un arrêt sur le trajet et voilà le trio obligé de confier leur véhicule à un garagiste local et de loger chez Stanley Chowder, un aubergiste de 67 ans, veuf depuis des années, qui appelle en renfort sa fille, Honey, institutrice dans le village voisin.

Le séjour, dans cet havre de paix, est si idyllique que Nathan décide finalement qu'il va s'occuper de Lucy à Brooklyn tandis que Tom et Honey Chowder s'éprennent l'un de l'autre. Grâce à une combine (la vente à un collectionneur fortuné d'un faux manuscrit de Nathaniel Hawthorne confectionné par l'ex-amant et complice de Brightman) dont leur a parlés Harry avant leur départ, Nathan et Tom, quoique prudents avec cette affaire (et ayant mis en mis en garde leur ami), envisagent même de racheter à Stanley son auberge pour lui permettre, comme il en rêve, de profiter d'une retraite au soleil sur une île.

Mais en contactant Harry, ils apprennent qu'il est mort, victime d'un odieux chantage de la part de son complice, qui, pour se venger d'avoir été autrefois dénoncé, a menacé le libraire de lui céder son commerce s'il ne voulait pas être livré à la police pour avoir voulu vendre le faux de Hawthorne.

Nathan, Tom et Lucy (qui, entre temps, a avoué à son grand-oncle son sabotage) rentrent précipitamment à New York pour organiser les funérailles de Harry, écarter son ex-amant, et prendre connaissance du testament. Tom hérite de la librairie mais refuse d'en assumer la charge et va donc s'employer à en vendre le contenu puis l'immeuble.

Pendant ce temps, grâce à un ami inspecteur de la compagnie d'assurances où il travaillait, Nathan part récupérer Aurora au sujet de laquelle Lucy a enfin lâché quelques indices sur sa situation géographique. Elle vit recluse contre son gré dans la maison de son compagnon, un abruti religieux, David Minor, dont il l'arrache.

Tom retrouve sa soeur alors que Honey Chowder est venue le rejoindre à Brooklyn pour partager son existence. Devenu ami avec Joyce Mazzucchelli, la mère de Nancy, une jeune femme dont s'était entiché Tom auparavant, Nathan trouve à loger sa nièce dans l'immeuble où elles résident. Réconcilié avec son frère, composant avec le ressentiment de Lucy (dont s'occupaient Tom et Honey), "Rory", renonçant définitivement à partager la vie d'un homme (après bien des liaisons malheureuses, et même glauques), forme un couple avec Nancy, récemment séparée de son mari infidèle. Lorsque la mère de cette dernière le découvre, c'est le choc mais Nathan réussit à l'apaiser... Avant de subir un malaise cardiaque.

Hospitalisé, il jouit de la chance d'avoir une fois encore échappé à la mort. Il sera autorisé à sortir le 11 Septembre, trois quarts d'heure avant que le premier avion percute la première des deux tours du World Trade Center...  

Comme on peut le noter, les motifs favoris et récurrents de l'oeuvre d'Auster sont tous convoqués dans ce roman : Nathan Glass rédige des histoires, a priori anodines mais en vérité mémorables, et son geste préfigure tout ce qui va lui arriver ensuite. Nous sommes faits d'histoires, ce que nous vivons forme une histoire, et si son sens nous échappe le plus souvent immédiatement, elle révèle les connections qui nous lient les uns aux autres, les péripéties qui bouleversent nos parcours, les surprises qui aboutissent à nos réunions - amicales et amoureuses.

Le passé professionnel d'agent d'assurances a fait, au début du roman, de Nathan Glass un vieil homme désabusé, cynique, sur la nature humaine - il suggérera à Tom combien de fois il a rencontré des clients présumés victimes et finalement escrocs. Puis cette inclination se modifie sensiblement au gré des aventures que le héros va traverser.

Ses retrouvailles avec son neveu le navrent d'abord car il se souvient de Tom Wood comme d'un garçon plein de promesses, au potentiel considérable : le voilà caissier dans une librairie ordinaire, lesté de plusieurs kilos, désoeuvré sexuellement (il ne fait que fantasmer en observant de loin Nancy Mazzucchelli, jeune et resplendissante mère de famille - qui s'avérera plus jolie qu'intelligente, tolérant un époux volage et résignée à ce sort indigne).

Un autre sursaut intervient quand Harry Brightman, flamboyant personnage, homosexuel et arnaqueur faussement repenti, complète la galerie de l'entourage de Tom et donc de Nathan. Puis encore après avec l'irruption inattendue mais frustrante de Lucy, la fille d'Aurora, soeur de Tom.

Le roman emprunte alors, semble-t-il, au récit de voyage, initiatique quand la petite fille doit être conduite chez une parente car les deux hommes ne peuvent s'en occuper. Mais Auster déjoue nos pronostics en composant une sorte de parenthèse enchantée au coeur de son ouvrage : le séjour chez les Chowder devient le pivot de l'intrigue au point de lui imprimer un demi-tour. En revenant à New York, le trio amorce le second acte de son histoire.

Auster accélère alors comme si, en même temps que ses héros, il comprenait l'impérieuse nécessité non pas à se détacher mais à rassembler. Cela passe par retrouver Aurora, en révélant son parcours chaotique, violent, glauque : l'occasion pour l'auteur de parler de l'Amérique où pullulent des communautés religieuses, asservissant les femmes au nom de principes délirants, mais jamais inquiétées car agissant dans des coins reculés, à la marge de la société. Le talent du romancier s'illustre dans cette capacité à enchaîner une anecdote d'abord potache (comment Tom, pour gagner de l'argent facile, est entré dans une banque du sperme) puis qu'un twist retourne complètement (Tom se masturbe en feuilletant un magazine érotique dans une pièce de la banque et découvre dans la revue des photos dénudées de sa soeur).

Pareil retournement de situation, mais sur un mode mineur, dénué de drame, se produit plus tard quand Joyce Mazzucchelli, la mère de Nancy, avec laquelle Nathan vit une romance imprévue, apprend accidentellement que sa fille et Aurora couchent ensemble et s'en formalise... Tandis que son compagnon lui rappelle, pour la calmer qu'elles ont en commun des expériences malheureuses avec les hommes ("Rory" a été mère célibataire, violée, unie à un dévot abruti, et Nancy abondamment trompée par son mari).

Enfin, le couple de Tom et Honey Chowder se forme après une seule nuit d'amour mais par la volonté implacable de la jeune institutrice, convaincue qu'ils sont faits l'un pour l'autre, réunis par un heureux hasard.

Le bonheur ne s'apprécie vraiment, paraît surtout déclarer Auster, quand on n'y a plus cru ou que le pire menace de se produire. Ainsi clôt-il son histoire le 11-Septembre 2001, quelques minutes à peine avant les tragiques attentats : cet épilogue colore d'une mélancolie poignante toutes ces merveilleuses "folies de Brooklyn" qui ont précédé, derniers feux d'artifices avant la fin d'une certaine innocence. L'Amérique, le monde survit depuis dans la terreur constante de terroristes menant une guerre de civilisations contre laquelle tout l'optimisme et la détermination à ne pas céder à la peur sont des réponses dérisoires. Tout comme nous, les protagonistes de ce livre sont des survivants, leur retour au bonheur est un baume précieux pour les temps troublés et menaçants que nous traversons depuis.   
Je me suis amusé une nouvelle fois à imaginer qui pourrait incarner qui dans une adaptation cinématographique de ce roman. Après avoir échoué à composer un casting américain complet, j'ai tenté de lui substituer une distribution française, qui m'est venu plus spontanément.
 Nathan Glass : Eddy Mitchell
 Tom Wood : Pio Marmaï
 Harry Brightman : André Dussollier
 Rachel Glass : Marina Hands
 Marina Gonzalez : Sabrina Ouazani
 Nancy Mazzucchelli : Virginie Efira
 Aurora Wood : Roxane Mesquida
 David Minor : Swann Arlaud
Joyce Mazzucchelli : Catherine Jacob

lundi 22 août 2016

Critique 997 : LA MUSIQUE DU HASARD, de Paul Auster


LA MUSIQUE DU HASARD (en v.o. : The Music of Chance) est un roman écrit par Paul Auster, traduit en français par Christine Le Boeuf, publié en 1991 par Actes Sud.

Jim Nashe, 32 ans, est pompier à Boston et vit seul depuis sa rupture avec Thérèse, la mère de leur petite fille, Juliette, qu'elle lui a laissée et qu'il a confiée à sa soeur, Donna Schweikert - celle-ci l'élève avec son mari, Ray, et leurs enfants.
L'existence de Nashe bascule une première fois quand il hérite de 200 000 $ de son père qu'il na vu que deux fois, un homme d'affaires mêlé à des combines louches (qui l'ont conduit en prison à une époque). Ce magot lui permet de quitter son job, de s'acheter une belle voiture et de partir tracer la route.
Son errance dure un an, sans but précis si ce n'est le plaisir simple de voir du pays, ponctuée de visites à sa fille, et de quelques aventures sans lendemain avec des femmes, à l'exception de l'une d'elles - une libraire de San Francisco, Fiona Wells, qu'il est sur le point d'épouser avant qu'elle ne lui annonce s'être remise en couple avec son ex.

La deuxième fois que Nashe voit son existence bouleversée est quand il ramasse un auto-stoppeur du nom de Jack "Jackpot" Pozzi, âgé de 22-23 ans, joueur de poker professionnel. Il vient d'échapper à une bande de gros bras qui l'ont molesté après l'avoir accusé de tricherie lors d'une partie. 
Mais Pozzi a déjà un plan pour se refaire rapidement puisqu'il est invité chez Bill Flower et Willie Stone, deux millionnaires, croisés et plumés auparavant, qui ont fait fortune en gagnant le gros lot à la loterie. La partie aura lieu chez eux et Nashe, séduit par l'aplomb et convaincu du talent de son passager, lui propose de le financer contre la moitié des gains qu'il remportera.

La troisième fois que la situation de Nashe connaît un retournement a lieu à l'issue de cette partie de poker chez les deux richissimes excentriques. Malgré la chance insolente de Pozzi, Jim a perdu tout ce qu'il avait, jusqu'à sa voiture, et doit maintenant s'acquitter d'une dette conséquente. Pour cela, il accepte, avec Jack, un projet délirant dont ont parlé leurs adversaires : édifier un mur gigantesque dans le pré voisin de leur demeure avec les pierres d'un château irlandais.
La tâche est exténuante et devient diabolique quand, après des semaines de labeur, tout près d'avoir assez travaillé pour rembourser ce qu'ils doivent, Pozzi, pour fêter leur libération, commande de quoi organiser une fiesta - un repas coûteux et une prostituée. Ce qu'ils n'anticipent pas, c'est que les frais engagés pour l'occasion leur seront facturés par Flower et Stone, reportant donc leur sortie pour la payer.
Nashe est prêt à continuer seul et aide Pozzi à s'enfuir une nuit. Il n'ira pas loin et ce qui lui arrivera précipitera Jim dans l'abîme, là d'où on ne revient pas...

1991 : j'avais alors 18 ans et un ami me prêta son exemplaire de La Musique du hasard en m'en vantant la qualité fascinante, un de ces livres qui changent votre vie. Je le lis, je le dévore même, et me rends à la même conclusion : en découvrant Paul Auster, j'ai été marqué au fer rouge, je n'oublierai jamais les aventures de Jim Nashe et Jack Pozzi.

Le temps passe. J'ai longtemps délaissé le romancier new-yorkais, ne replongeant dans son oeuvre que... Par hasard, comme lorsque je me procure l'adaptation en bande dessinée de Cité de verre par Paul Karasik et David Mazzuchelli, ou que je vais voir au cinéma Smoke, qu'il écrit et co-réalise avec Wayne Wang. Je suis devenu un lecteur de romans trop irrégulier pour m'attacher à un écrivain en particulier alors que je consomme toujours beaucoup de comics de super-héros et de BD franco-belge. Auster s'est éloigné, ou plutôt je ne m'en souviens que comme d'une relique de la fin de mon adolescence.

Il n'y a que quelques mois que j'ai entrepris de lire à nouveaux ses livres, en découvrant des titres que je ne connaissais pas mais aussi en en reprenant d'autres pour rédiger des critiques. C'est ainsi que je vous ai parlé de l'anthologie Je croyais que mon père était Dieu, Seul dans le noir, Mr. Vertigo, Moon Palace, Sunset Park, Leviathan, La Chambre dérobée, La Nuit de l'oracle, et Invisible. J'ai acheté récemment Brooklyn Follies, prévois de me procurer Le Livre des illusions, Tombouctou, Le Voyage d'Anna Blume, L'Invention de la solitude... Quand on s'y remet, on n'a plus guère l'envie de s'arrêter.

Maintenant que j'ai décidé de cesser d'alimenter ce blog sous peu, il était temps de relire The Music of chance, comme on revient à la source. Et pour vérifier si la magie opère encore, 25 ans après...

Avant de signer cet opus, Auster, me semble-t-il, était encore relativement inconnu en France. Peut-être ai-je ce sentiment parce qu'on croit que la notoriété d'un auteur commence avec le moment où on le découvre. Quoiqu'il en soit, les éditions Actes Sud n'ont publié "que" La Trilogie new-yorkaise (avec La Cité de verre - Revenants - La Chambre dérobée, 1987-88), L'Invention de la solitude (88), Le Voyage d'Anna Blume (89) et Moon Palace (90). N'ayant pas lu tous ceux-là, à part Moon Palace, Cité de verre et La Chambre dérobée (j'avoue n'avoir jamais pu finir Revenants et m'y être résigné), je ne veux pas prononcer de jugement hâtif mais Auster ne me paraît pas en tout cas avoir écrit une oeuvre totalement aboutie : c'est quelqu'un en constante progression, avec déjà un univers, une voix reconnaissables et singuliers, mais dont le premier grand roman n'a pas encore éclos.

Rétrospectivement, je me rends compte que c'est aussi pour la maturité qu'il possédait que La Musique du hasard m'impressionna tant : en quelques 300 pages, on tient là un récit troublant, inattendu, mais maîtrisé, achevé. Il est plus fin que Moon Palace, plus efficace que Cité de verre, plus ample que La Chambre dérobée, moins conceptuel que Revenants, et en même temps il promet énormément pour la suite, il suggère le premier chef d'oeuvre que sera Léviathan, puis les merveilles de Mr. Vertigo, etc.

Pourtant, il est indéniable que c'est un texte qui prolonge les jeux narratifs de La Trilogie new-yorkaise, cette fibre "mentale", avec des personnages dont le parcours a quelque chose du rêve - du cauchemar, plutôt, éveillé. Et dont l'issue s'inscrit dans la perdition, l'échec, la désintégration. Alors que le dénouement de Moon Palace laisse Marco Stanley Fogg face à l'océan Pacifique seul mais avec un avenir, la fin de la route de Jim Nashe est plus désespérée et tragique - la fin d'un homme broyé, qui s'anéantit physiquement après avoir été vidé de lui-même.

Mais c'est aussi un roman où Auster déjoue déjà les attentes que ce qu'il raconte suggère : il expédie les clichés, les rebondissements prévisibles : la traversée des grands espaces en voiture, la rencontre providentielle et improbable entre Nashe et Pozzi, leur association rapide et indéfectible, la partie de poker...

Le texte prend toute son envergure tragique et perverse quand les deux héros acceptent pour éponger leur dette de jeu en bâtissant cette pseudo-muraille de Chine dans un champ de Pennsylvanie pour deux millionnaires fous.

Le projet se prête à toutes les interprétations, sur ce qui a précédé - le hasard qui interroge la vie de Nashe s'il n'avait pas laissé Thérèse le quitter, sa fille aux soins de sa soeur (au point de devenir un étranger pour elle), si le notaire l'avait trouvé plus rapidement pour lui remettre l'héritage de son père, s'il n'avait pas ramassé Pozzi en route, s'il ne l'avait pas financé jusqu'à la ruine - et sur ce qui suit - quel sens donner à la nature de ce remboursement (que Nashe finit par considérer comme une oeuvre qui lui survivra), à l'édification de ce mur (aux dimensions immenses et dérisoires à la fois, sorte de frontière, de château reconverti où les pierres remplacent les cartes), à la disparition du champ de vision des deux millionnaires (comme s'ils étaient finalement indifférents à cette construction pourtant désirée), à la présence de Calvin Murks (le contremaître qui semble si aimable et pourtant complice et même auteur d'atrocités, avec son fils Floyd), au sort affreux de Pozzi, à la volonté de Jim de se venger, d'en finir... Tout ce qu'on peut projeter sur ces épisodes est valable, rien n'est imposé par Auster et c'est pour cela que le texte est si pénétrant.

Les métaphores sont motivées par la composition musicale de François Couperin, Les Barricades mystérieuses (dont le titre est sybillin), et un extrait du Bruit et la fureur de William Faulkner, encore plus transparente, comme les faisceaux de lampes-torches dans un propos moins opaque qu'énigmatique :

"... Jusqu'à ce qu'un jour, écoeuré, il risque tout
sur une carte retournée les yeux fermés..."

C'est sans doute, en définitive, la perte du sens commun, initiée par la mort du père de Nashe, longtemps avant ses mésaventures absurdes et éprouvantes, jusqu'à la perte des repères (amour, argent, amitié, espoir), qui subsiste et résume ce conte cruel et inoubliable.
*
La Musique du hasard a été adapté au cinéma en 1993 sous le titre The Music of chance, réalisé par Philippe Haas, avec Mandy Patinkin dans le rôle de Jim Nashe et James Spader dans celui de Jack Pozzi. Je ne l'ai pas vu, mais la fin en serait différente, et Paul Auster y fait une apparition. Le long métrage fut présenté au festival de Cannes dans la sélection "Un certain regard".

dimanche 26 juin 2016

Critique 931 : INVISIBLE, de Paul Auster


INVISIBLE est un roman écrit par Paul Auster, traduit en français par Christine Le Boeuf, publié en 2010 par Actes Sud.

Printemps 1967, à New York. Adam Walker a 20 ans et étudie les Lettres à l'université de Columbia. Invité à une soirée où il doit participer à des lectures de poésie, il fait la connaissance d'un couple, Rudolf Born, un charismatique franco-allemand de 35 ans, et Margot Jouffroy, sa séduisante compagne française de 30 ans, et sympathise avec eux. Born enseigne la politique dans le cadre de la "School of International Affairs" et, venant d'hériter, propose à Adam de fonder une revue avec lui. Le projet est aussi prometteur qu'inattendu même si le jeune homme se méfie de ce mécène aux idées radicales et au tempérament volontiers ambigu puisqu'il lui suggère même de devenir l'amant de Margot. Cette liaison, éphémère, se réalisera pourtant durant une absence de Rudolf, qui, à son retour, l'apprendra vite. Après s'être rendu à Paris, il révèle à Adam qu'il va épouser une autre femme et a rompu avec Margot, repartie en France. Une nuit, alors qu'ils se promènent en ville, les deux hommes sont agressés par un jeune afro-américain qui veut leur argent. Rudolf le tue avec le couteau à cran d'arrêt qu'il a toujours sur lui et, tandis que Adam, horrifié, va prévenir les secours, cache le corps et disparaît

Eté 1967. Encore traumatisé par cette nuit, Adam partage son appartement d'étudiant avec sa soeur Gwyn, qui vient poursuivre ses études à New York. Un soir qu'ils dînent en souvenir de leur jeune frère, Andy, tragiquement décédé en se noyant à l'âge de sept ans, Gwyn, bouleversé, et Adam, venu la réconforter, font l'amour. Ils consomment cette passion incestueuse durant un mois entier, au terme duquel le jeune homme a prévu de partir étudier à Paris.

Automne 1967. Adam, seul à Paris, se consacrant laborieusement à la poésie, renoue avec Margot. Rudolf le retrouve et lui présente ses future épouse, Hélène Juin, et belle-fille, Cécile - qui tombe immédiatement sous le charme du bel américain. Celui-ci conçoit alors le projet risqué et compliqué de faire payer son crime à Born en empêchant son mariage...

2007. Adam, atteint d'une leucémie, est condamné et reprend contact avec Jim Freeman, ancien camarade de fac, devenu un célèbre romancier, pour lui demander avis et conseils sur le début de rédaction de ses souvenirs de l'année 67. Walker meurt peu après et son ami doit alors décider du sort de ce manuscrit explosif...   

J'avais commandé ce livre il y a maintenant quelques mois, alors que j'avais plongé dans la relecture et la rédaction de critiques d'autres romans de Paul Auster. Invisible faisait partie de ses oeuvres que je connaissais pas, publiée juste avant sa dernière fiction en date (Sunset Park, 2011), et dont le pitch m'intriguait beaucoup. Une fois le bouquin en ma possession, je ne l'entamais pourtant pas tout de suite, à la fois parce que d'autres auteurs me faisaient de l'oeil et aussi parce que, de manière inattendue, irrationnelle, je pressentais que l'expérience serait électrisante, "intense" (pour reprendre un adjectif employé plusieurs fois par le héros du récit, Adam Walker). Avec sa couverture noire que seules le nom de l'auteur, sa photo dans un petit médaillon et le titre en caractères rouge sang, il me faisait l'effet d'un curieux monolithe, comme dans 2001 : L'odyssée de l'espace, à la fois séduisant et dangereux. Une sensation qui, après lecture, s'est vérifiée...

Invisible est bien le roman le plus puissant de Paul Auster. Peut-être pas son meilleur, et je peux dire tout de suite pourquoi - un dénouement dont la forme métaphorique est évidente mais à la signification nébuleuse (à moins que son sens ne devienne clair plus tard, quand tout cela sera mieux assimilé, digéré) - mais dont la construction est vraiment virtuose, les audaces extraordinaires et leurs effets très durablement troublants, les personnages inoubliables, les situations vertigineuses. Dans la galaxie "Austerienne", Invisible est une planète à part, un astre noir, dérangeant, et envoûtant. La maquette conçue par Actes Sud est appropriée, transformant effectivement le livre en une sorte de brique d'ébène, une boîte de Pandore romanesque.

Le résumé que j'en ai tiré ne traduit pas véritablement la structure magnifiquement élaborée de l'histoire puisque celle-ci se compose de quatre chapitres et qu'à partir du deuxième on lit en fait les Mémoires d'Adam Walker, la relation des événements traversés par lui durant le printemps, l'été et l'automne 1967, quand Jim Freeman en reçoit le manuscrit quarante après.

Mais surtout, dans le dernier acte, un coup de théâtre génial intervient, modifiant profondément à la fois ce qu'on a lu mais surtout la notion même de perception d'une oeuvre écrite. Jim Freeman révèle en effet (pour des raisons que je ne dévoilerai pas là mais qui sont cependant faciles à deviner) qu'en choisissant d'achever la mise en forme du texte de Adam Walker il a, en accord avec une des personnes citées dans ce récit, modifié tous les noms, y compris le sien, transformant ainsi une autobiographie en biographie romancée ou en fiction inspirée de faits réels. Ainsi comprend-on une des nombreuses interprétations du titre Invisible : la vérité dissimulée, les faits sélectionnés, la liberté permise d'y croire ou non (partiellement ou entièrement) et, par conséquent, le doute induit sur les confessions de celui qui a été rebaptisé pour l'occasion Adam Walker.

Certains événements de 1967 sont-ils alors à prendre au pied de la lettre ? Ou sont-ce, quelquefois du moins, les délires d'un homme malade et agonisant quarante ans après, des visions exagérées, déformées, de perturbants fantasmes ? Bien entendu, Jim Freeman l'ignore, et Paul Auster se garde bien d'éclaircir ces interrogations. Si on choisit d'accepter tout cela, les trois saisons traversées par "Adam Walker" sont trois actes d'une pièce dans laquelle Thanatos, Eros et Vindicta animent les protagonistes dans une ronde infernale. Si on choisit d'en douter, comme semblent l'indiquer plusieurs éléments (la fulgurance des situations, l'exacerbation des sentiments et des sens, la rapidité avec laquelle s'enchaînent les faits, leur relation 40 ans après par un homme dont la santé déclinante autorise à se méfier de ce qu'il balance, ou enfin que ce soit "Jim Freeman" - freeman qui veut dire "homme libre", comme libre de tout réinventer, ou en tout cas d'arranger de façon plus commode - qui assemble, corrige, retouche le texte initial de "Adam Walker" - là encore une identité pleine de sous-entendus : Adam comme le premier homme, Walker comme "le marcheur", celui qui avance mais aussi qui fait marcher le lecteur, qui lui raconte des salades ?), si on choisit donc le doute, cela reste aussi dérangeant, trouble, y compris quand in fine c'est à Cécile Juin qu'on doit l'épilogue de toute l'histoire (épilogue hallucinant là encore, à la fois cauchemardesque et absurde, fou et grotesque).

 "Ses paroles en elles-mêmes avaient un ton plutôt joueur, désarmant, mais il y avait dans les yeux de Born quand il les prononça une lueur froide et détachée, et je ne pus me défendre de l’impression qu’il me mettait à l’épreuve, qu’il me narguait, pour des raisons qui m’étaient totalement incompréhensibles."

Tous les acteurs de Invisible participent du caractère équivoque suggéré par le titre du roman, donnant à voir des personnalités très fortes et incarnées comme rarement dans l'oeuvre de Auster - sur ce dernier point, c'est son livre le plus sensuel, le plus sexuel même, explorant ces dimensions de manière très franche et pour éprouver le lecteur sur les principes de l'infidélité, de la jalousie, de l'inceste, de la passion. Comme souvent, l'auteur a recours à un double qui apparaît d'abord dans sa jeunesse, assez innocente (même si on découvre vite que Adam Walker a fait des choses déjà inhabituelles durant son enfance, que même le traumatisme lié à la mort prématurée de son frère ne saurait expliquer totalement) : doté d'un physique avantageux (tel que décrit par ceux qui l'ont connu, tel que celui de Auster lui-même en vérité), poète, traducteur, francophone/phile (comme Auster là encore), il voit son existence plusieurs fois basculer suite à des événements extravagants (la mort du frère donc, une nuit d'initiation sensuelle avec sa soeur, sa rencontre avec Rudolf et Margot, sa brève mais torride liaison avec Margot, l'amour charnel partagé avec sa soeur, sa vie de couple avec une afro-américaine - avec ce que cela suggère de difficultés dans un pays comme l'Amérique miné par les tensions communautaires - , sa reconversion comme avocat défendant les minorités. Tout cela renvoie à de précédents héros de Auster que la vie ne ménage pas mais permet de se transcender.
  
Somptueux "méchant" de cette histoire, Rudolf Born est un être pour lequel le romancier ne cache pas sa fascination. Il le met en scène tel un diable resurgissant sans cesse pour maudire le monde, exprimer sa pensée en d'abjectes vociférations, commettre des actes immondes sans les assumer ou en s'en vantant de manière tonitruante. A son côté dans un premier temps, Margot apparaît comme une jeune femme distante, indifférente, avant de muer en garde-fou pour Adam mais aussi en maîtresse sincèrement inquiète pour lui, devenant peut-être du coup sa négligence la plus malheureuse.

Le livre est remplie de femmes comme Auster sait en camper mais auxquelles il donne là une richesse psychologique et de la chair comme rarement (même si ce n'est pas un romancier qui bâcle ses héroïnes, les sacralise trop ou les réduit à des faire-valoir). La plus étourdissante est sans doute Gwyn, la soeur de Adam, elle aussi présentée comme une beauté exceptionnelle et un tempérament complexe, qui, en devenant l'amante de son frère, transforme le récit de leur inceste en une nouvelle sur l'amour païen, la passion taboue, qui hante durablement le lecteur. Les pages consacrées à cet "Eté" de 1967 sont parmi les plus incroyables que j'ai lues, non seulement chez Auster, mais de toute ma vie de lecteur.

Enfin, comme un contrepoint au portrait plus discret de Hélène Juin (un personnage en creux, intéressant plus pour ce qu'elle renvoie que pour ce qu'elle représente en fait), Cécile, en lumière à deux âges extrêmes de sa vie, est aussi un rôle fabuleux : la jeune fille intelligente et éprise de 1967 devenue une brillante chercheuse quinquagénaire en 2007, à qui revient la transcription, via son journal intime, de la dernière partie de l'histoire développe un ultime et spectaculaire rebondissement, qui semble à la fois confirmer toute la dimension maléfique de Rudolf Born (tel que le présentait déjà Adam) et résoudre un mystère secondaire par rapport à la trame principale (dans quelles circonstances le père de Cécile s'est-il retrouvé dans un coma dont il ne se réveilla jamais ?). La manière dont Auster explique cela, avec une subtilité qui renforce la monstruosité du personnage et de ses actes, est redoutable.     

Cette intertextualité et ces enchâssements des récits, procédés fréquents chez l'auteur, aboutissant à des révélations souvent épouvantables, sont déployées ici avec un art qui confine au génie. 

"De tous les jeunes inadaptés de notre petite bande, à l’université, 
Walker était celui qui m’avait paru le plus prometteur, 
et je considérais comme inévitable de commencer tôt au tard à entendre parler des livres
qu’il aurait écrits ou à lire quelque chose qu’il aurait publié dans un magazine 
– poème ou roman, nouvelle ou article critique, 
peut-être une traduction de l’un de ses chers poètes français."
   

Dans une interview à la radio, Paul Auster citait un reporter sportif, Red Smith :  "Écrire, c'est simple : ouvrez vos veines, et saignez." et poursuivait en ces termes : "Essayons d'utiliser nos blessures pour rendre quelque chose à ce monde qui nous a tellement heurtés." Jamais, plus qu'ici, il n'a paru se faire saigner pour produire un récit si sensible, sensuel, charnel et noir - ces ténèbres, seules sans doute où tout peut disparaître, donc devenir vraiment invisible.
*
Ah, les livres de Auster restent pour moi de jouissifs stimulants pour imaginer qui pourrait jouer ses personnages si troubles, interpréter ses histoires si pénétrantes ! Voici donc mon fan-cast pour Invisible : 
 Jim Sturgess : Adam Walker
 Daniel Brühl : Rudolf Born
 Charlotte Le Bon : Margot
 David Morse : James "Jim" Freeman
 Ruth Negga : Rebecca Adams
 Margaret Qualley : Gwyn Walker
 Valérie Donzelli : Hélène Juin
 Lucie Fagedet : Cécile Juin (1967)
Catherine Ringer : Cécile Juin (2007)

jeudi 21 avril 2016

Critique 870 : LA NUIT DE L'ORACLE, de Paul Auster


LA NUIT DE L'ORACLE (en v.o. :Oracle Night) est un roman écrit par Paul Auster, traduit en français par Christine Le Boeuf, publié en 2004 par les éditions Actes Sud.


Sydney Orr, 34 ans, est un écrivain new yorkais qui vient de sortir d'une longue hospitalisation de trois mois suite à un collapsus. Il est marié à Grace, dont le parrain, John Trause, 56 ans, est lui aussi écrivain et ami avec Sidney.
Tandis que Grace est tourmentée par quelque chose dont elle refuse de parler avec lui, Sidney se remet à écrire après avoir acheté un carnet bleu, le même modèle que ceux utilisés par Trause, dans une papéterie, le "Paper Palace". L'idée de son histoire lui a été soufflée par Trause, inspiré de l'aventure de Flitcraft, un personnage secondaire du Faucon Maltais de Dashiell Hammett, qui change complètement de vie après avoir miraculeusement échappé à un accident mortel (1).  
Mais rapidement ce projet aboutit dans une impasse narrative. L'agent littéraire de Sidneylui propose une commande : une nouvelle adaptation libre de La Machine à explorer le temps de H.G. Wells pour un long métrage à grand spectacle hollywoodien dirigé par Bobby Hunter (2). Cela lui rapporterait assez d'argent pour éponger toutes ses dettes liées à son hospitalisation.
Le synopsis rédigé par Sidney est rejeté par les producteurs. Peter lui confie alors un de ses anciens textes non publiés dont il pourrait tirer un scénario : l'histoire de L'Empire des os va fournir à Sidney des clés pour comprendre des éléments du passé de Grace, de Trause, de Jacob (le fils junkie de Peter qui hait Grace), et du présent (la grossesse non désirée de Grace, la relation particulière de son épouse avec son parrain).
Les événements se précipitent alors : Jacob s'échappe de l'établissement où il suit une cure de désintoxication et agresse Sidney et surtout Grace à qui il est venu extorquer de l'argent pour payer deux dealers qui le menacent de mort ; Peter décède des suites d'une phlébite mal soignée ; Grace perd son bébé ; Sidney reçoit un gros chèque émis par Peter qui lui permet de rembourser tous ses frais.

Enchâssés dans l'histoire principale résumée ci-dessus, on trouve trouve trois récits fictionnels imaginés par le personnage de Sidney Orr :

- (1) l'histoire dans le carnet bleu : Nick Bowen, 36 ans, est un éditeur new yorkais, marié à Eva. Il reçoit des mains de Rosa Leightman (28 ans) un manuscrit inédit de la grand-mère de celle-ci, Sylvia Maxwell, intitulé La Nuit de l'oracle, afin d'estimer s'il mérite d'être publié. Nick tombe immédiatement amoureux de Rosa mais sans le lui avouer.
Sorti poster des courriers un soir, il manque d'être écrasé par une gargouille qui s'est détachée d'un mur. Bouleversé, il interprète cela comme le signe qu'il lui faut changer de vie : il s'envole pour Kansas City où il rencontre Ed Victory, un chauffeur de taxi dont il est le dernier client et qui lui propose de l'employer pour l'aider au B.P.H. (Bureau de Préservation Historique), basé dans ancien abri atomique.
Tandis que Eva se lance à la recherche de son mari, remontant sa piste grâce aux relevés bancaires de sa carte de crédit (qu'elle a fait bloquer entretemps) et que Rosa découvre sur son répondeur téléphonique la déclaration d'amour de Nick qu'elle va rejoindre à Kansas City où il l'attend, Nick porte secours à Ed, victime d'un malaise cardiaque.
Ayant promis à son ami de s'occuper du BPH, Nick s'y trouve enfermé accidentellement, sans savoir que Ed meurt sur la table d'opération. 

- (2)La Nuit de l'oracle, de Sylvia Maxwell : Lemuel Flagg est un lieutenant anglais aveuglé par l'explosion d'un mortier dans les Ardennes durant la première guerre mondiale. Secouru par deux orphelins, François et Geneviève, il les adopte à la fin du conflit et les emmène en Angleterre. Sujet à de violentes migraines, il se découvre un don de voyance qui lui vaut fortune, gloire et amour - auprès de Bettina Knott. Mais son don lui apprend que sa bien-aimée le trahira un jour : ne pouvant supporter ce futur, il met fin à ses jours en se poignardant.

- (3)La Machine à explorer le temps, d'après HG Wells, pour Bobby Hunter : Jack, 28 ans, est un des héritiers d'un riche éleveur texan, vivant en 1895. Grâce à l'argent, il construit une machine temporel avec laquelle il se rend le 27 Novembre 1963. Jill (20 ans) vit au XXIIème siècle et remonte jusqu'au 20 Novembre 1963, 200 ans avant sa naissance. Jack apprend l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy et revient le 22 Novembre pour l'empêcher. Il rencontre Jill à la recherche de Lee Harvey Oswald et avec elle, il l'empêche de tirer sur le président américain, mais qui est quand même abattu. Jill, ayant enfreint la loi de son époque de ne pas entraver le cours de l'Histoire, ne peut rentrer chez elle et reste auprès de Jack qui est amoureux d'elle.
Herbert George Wells :
son roman La Machine à explorer le temps
est adapté librement par Sidney Orr pour un projet
de long métrage.

Aucun autre des textes de Paul Auster ne mérite mieux d'être qualifier de "roman à tiroirs" et la densité avec laquelle l'auteur traite cette exercice (en 230 pages) ajoute au caractère vertigineux de ce qui est un de ses chefs d'oeuvre. 

L'écrivain engage ici une réflexion passionnante et fascinante sur la création littéraire : il s'agit de parler des liens entre un auteur et ses écrits, à quel point ces derniers sont inspirés de sa propre vie mais aussi dans quelle mesure la fiction impacte le réel. Il le formule d'ailleurs clairement dès le début de l'histoire :

"Il n'existait aucun lien entre l'imagination et la réalité, disais-je, aucun rapport de cause à effet entre les mots d'un poème et les événements de nos vies. (...) À ma surprise, John était d'avis opposé. (...) "Les pensées sont réelles", disait-il, "les mots sont réels. Tout ce qui est humain est réel et parfois nous en savons certaines choses avant qu'elles ne se produisent, même si nous n'en n'avons pas conscience. Nous vivons dans le présent, mais l'avenir est en nous à tout moment. peut-être est-ce pour cela qu'on écrit, Sid. Pas pour rapporter des événements du passé, mais pour en provoquer dans l'avenir.""

Si on s'en tient à la surface du livre, aux traits les plus facilement remarquables, on peut déjà noter la mise en abîme créée par les protagonistes : l'action se déroule en 1982 mais relatée 20 ans après, le héros (écrivain) prend un éditeur comme personnage principal dont la vie est bouleversé par un manuscrit sur l'aventure d'un devin, puis il imagine ensuite une autre fiction avec des voyageurs temporels issus du passé et du futur. L'oracle du titre figure, dans les diverses strates du roman, autant ce qui va arriver que ce que le passé révèle.

Toutes ces vies sont tracées par un mélange de hasard et de contingence, deux notions centrales dans l'oeuvre de Auster (dont le nom fournit en un anagrame celui de Peter Trause - comme autrefois, dans Léviathan, Peter Aaron avait les mêmes initiales que l'auteur). La Nuit de l'oracle est à la fois le titre du livre de Paul Auster et celui du manuscrit inédit de Sylvia Maxwell, la grand-mère de Rosa Leightman, protagoniste de l'histoire imaginée par Sidney Orr. Ainsi, dans le(s) récit(s), on trouve moult messages envoyés (in)directement par les personnages qui restent lettres mortes pour leurs destinataires ou seulement décryptés quand il est (déjà) trop tard pour corriger des situations.

La Nuit de l'oracle est à la fois une oeuvre complexe et suffisamment fluide, tortueuse et palpitante : on est entraîné dans ses labyrinthes en s'y perdant rapidement avant que l'issue des différentes pistes narratives se dévoile et vous explose à la figure. C'est le texte d'un auteur au sommet de son art, en pleine possession de ses moyens, qui tient le lecteur dans ses filets, le manipule à son gré : sa construction s'apparente à celle d'un polar avec des indices, des fausses routes, des vérités partielles et des mensonges révélateurs. On se prend au jeu, on est sur le qui-vive en permanence, cherchant à deviner ce qui va se passer, à anticiper les événements, à déchiffrer les personnages, à émettre des hypothèses - bref à écrire le roman tout en le lisant mais en étant sans cesse étonné par les directions prises par Auster. C'est une lecture active, très stimulante, à la fois dramatique et ludique.

Les interrogations littéraires de Auster et ses héros sont intimes mais développées avec une souffle romanesque coutumier chez lui : plutôt que de sombrer dans l'introspection ennuyeuse, l'auto-fiction facile, l'analyse évidente, l'auteur emprunte des chemins détournés, n'oubliant jamais de divertir, d'intriguer (dans tous les sens du terme : il complote, il tend des pièges, il manoeuvre le lecteur, et il le fait en imaginant des péripéties excitantes, émouvantes, inquiétantes, spectaculaires).

Ce refus d'une écriture simplement psychanalytique, Auster le dépasse en mettant en scène des créatures qui, au fond, parle de lui, de son métier (qui consiste à raconter des histoires), plus sûrement que le ferait une biographie. Ses personnages sont solidement caractérisés, nourris de références à ses propres expériences, sa propre oeuvre, mais inscrites dans des rebondissements qui constituent l'essence du travail romanesque, se détachent du réalisme (parfois subtilement, parfois par des éléments étranges plus définis).

Cette adresse à malaxer la matière fictionnelle permet à Auster de rendre divertissant des pièces de sa construction pouvant de prime abord sembler convenues, paresseuses : par exemple, Sidney Orr semble n'être qu'un double facile, écrivain new yorkais jeune et prometteur en 1982 évoqué 20 ans plus tard. Or, le métier, l'âge et la situation géographique de Sidney Orr sont autant de facteurs qui rendent tout ce qui lui est arrivé et lui arrivera possibles et passionnants. Ce qu'il vit devient intense justement parce qu'il est tel qu'il est présenté : marié à une femme qu'il aime et qui l'aime, récupérant péniblement d'une maladie (qui a failli le tuer), puis mu par une envie de ré-écrire subite, il renaît. Ce qu'il écrit va le conduire à s'interroger sur ce qui l'inspire, donc sur son existence et les troubles qui la traversent. L'impasse de l'aventure de Nick Bowen qu'il invente répond non pas à son impuissance créatrice mais à l'élucidation progressive, laborieuse, de questions qui le hantent dans la période qui suit sa sortie de l'hôpital, avec la crise que subit son couple, les relations troubles qu'il entretient avec son ami Peter Trause, le rôle joué par le fils de celui-ci (Jacob).

Lorsque Nick Bowen finira emprisonné dans l'abri anti-atomique du BPH, Sidney en conçoit une légitime frustration mais, sans s'en rendre compte tout de suite, a commencé par en tirer quelques déductions sur sa propre vie : le parallèle entre l'histoire personnelle de Sidney et celle de Nick dévoile leur complexité existentielle et aussi les ressorts de l'écriture romanesque et de ce qu'elle implique.
Dashiell Hammett : l'auteur du Faucon Maltais,
dont l'un des seconds rôles, Flitcraft, inspire l'histoire
de Nick Bowen, écrite par Sidney Orr dans son carnet bleu.

L'aventure absurde de Nick s'inspire de celle d'un personnage secondaire du Faucon Maltais de Dashiell Hammett (un roman donc à l'origine d'un autre), Flitcraft : Nick échappe à la mort de manière identique (une gargouille manque de s'écraser sur lui au lieu d'un poutre dans le texte de Hammett) mais décide de changer de vie à cause de ça, de manière aussi brusque et radicale. Peu avant, la découverte du manuscrit de Sylvia Maxwell que lui a remis Rosa Leightman, dont il tombe amoureux au premier regard (signe annonciateur de sa crise existentielle) préfigure, par son contenu son épopée : La Nuit de l'oracle parle d'un homme que son don de voyance voue à un terrible destin et qui préfère se tuer plutôt que souffrir de ce qu'il a vu de son futur. Nick, lui, préférera fuir plutôt que de continuer à se mentir mais connaîtra un sort tout aussi tragique mais aussi plus incongru.

Le rapport entre Sidney Orr et Nick Bowen, Paul Auster n'en fait pas un mystère : dès le début, il explique que l'ami le plus proche de Sid est John Trause, un romancier reconnu, plus âgé que lui, lui glisse l'idée de rédiger une histoire inspirée de celle du Flitcraft de Hammett. Cette suggestion, le lecteur devine qu'elle n'a rien d'innocente (ce qui se confirmera ensuite) : c'est une clé pour l'avenir, mais aussi pour le passé, car Trause est le parrain de la femme de Sid - et davantage même...

On entre là dans le thème favori entre tous de Auster : le rôle de l'intertextualité dans la création romanesque. On n'écrit pas à partir d'une page blanche, on ne démarre pas une histoire sur du vide, la littérature s'alimente de la vie, parfois même elle sert à la décrypter, y compris pour la vie de l'auteur.

Tout dépend ensuite de la part de hasard, d'imprévisibilité dans la continuité des évémenents : le hasard manque de tuer/sauver Flitcraft, il impacte en permanence les choix du romancier - dans une des nombreuses notes de bas de page (un autre texte à part entière dans le corps du texte principal), Sidney Orr affirme qu'envoyer Nick Bowen à Kansas City est arbitraire, la première ville qui lui vient à l'esprit, et en même temps ce choix est évident car il s'agit d'un endroit éloigné de New York, lieu de tous les possibles donc pour qui veut refaire sa vie sans être retrouvé. Puis Sidney se rappelle que Kansas City et l'hôtel Hyatt Regency ont été le théâtre d'une catastrophe authentique en 1981, suffisamment mémorable donc pour rejaillir au moment d'élire un point de chute pur Nick Bowen - donc moins hasardeux.

Imaginer des situations, une intrigue, un personnage est donc une combinaison subtile entre des options hasardeuses et des réflexes inconscients, des souvenirs lointains et déformés. Sidney Orr s'interrogera de la même manière sur qui lui a inspiré Sylvia Maxwell, l'auteur du livre la Nuit de l'oracle que veut publier Nick Bowen. Au contraire, il visualise Nick et Eva Bowen comme des versions physiquement inverses de lui et de Grace, sa femme.

Le personnage de Ed Victory, chauffeur de taxi qui aura un rôle décisif et extraordinaire vis-à-vis de Nick Bowen, est aussi le fruit d'une synthèse : collectionneur d'annuaires téléphoniques, il renvoie à un exemplaire de 1937-38 provenant de Varsovie que possède Sidney Orr dans lequel se trouvent les noms et numéros des Orlowsky, ses aïeux. Paul Auster nous explique, mine de rien, que même les choses les plus dérisoires peuvent devenir la base d'une création artistique. Le passé remonte à la surface pour éclairer le présent et préparer le futur.

Toutefois, cette progression n'est pas sans danger : elle peut affecter la vie d'un romancier en profondeur et douloureusement, comme en témoigne un échange entre le narrateur et John Trause. Ce dernier évoque le terrible traumatisme d'un ami écrivain qui, s'estimant responsable de la mort de sa fille à cause d'un poème, renonça à écrire. Dès lors, Auster se demande ce qui pousse malgré tout un auteur à écrire si cela signifie tenter le diable, provoquer le mauvais sort. C'est ce qu'apprendra Sidney Orr quand il entreprendra d'adapter en scénario un texte inédit de John Trause qui regorge en fait d'indices sur leurs vies - la sienne, celle de Grace, celle de Trause, celle de Jacob (le fils junkie de Peter) - toutes liées.  

"A certains moments, écrit Sidney Orr après avoir déchiré le carnet, pendant ces quelques jours, 
j'ai eu l'impression que mon corps était transparent, 
une membrane poreuse à travers laquelle pouvaient passer toutes les forces invisibles du monde
- un réseau aérien de charges électriques transmises par les pensées et les sentiments des autres. 
Je soupçonne cet état d'avoir été à l'origine de la naissance de Lemuel Flagg, 
le héros aveugle de La Nuit de l'oracle, cet homme si sensible aux vibrations
 qui l'entouraient qu'il savait ce qui allait se passer
avant même que n'aient eu lieu les événements eux-mêmes. 
Je ne savais pas, mais chacune des pensées qui me passaient par la tête 
me désignait cette direction.(…) 
Le futur était déjà en moi, et je me préparais aux désastres à venir."

Enfin, une des caractéristiques de ce roman réside dans la longueur des notes de bas de page, occupant parfois jusqu'au deux tiers de la page. Le procédé étonne : pourquoi Auster n'a pas intégré ces notes dans le cours du récit ? Il s'agit sûrement d'une manière de rythmer le texte en obligeant là encore le lecteur à non seulement en assimiler les éléments moteurs mais aussi à apprécier des détails qui enrichissent la caractérisation des personnages et la densité de l'intrigue. Mais ce qui apparaît d'abord comme des additions dérangeantes, rappelant la technique des romans de Jules Verne pour donner du réalisme à de la pure fiction, est rédigé avec une telle richesse dans les détails (mentionnant par exemple un dessin de Willen De Kooning pour expliquer le titre du premier roman de Sidney Orr, Autoportrait avec frère imaginaire) et une telle adresse, une telle justesse que cela constitue encore une épaisseur supplémentaire à l'oeuvre. Ce qui est dit dans ces notes est aussi intéressant que le récit initial.
Willem De Kooning :
le peintre est évoqué via le titre d'un de ses dessins,
Autoportrait avec frère imaginaire, qui est aussi celui
du premier roman de Sidney Orr.

Il y a une dimension ludique aussi dans ces notes de bas de page : Paul Auster joue avec le lecteur en suggérant qu'elles ancrent l'histoire dans le réel et, en même temps, leur longueur même renforce l'aspect romanesque, le procédé technique, introduit une distance entre ce que l'auteur veut nous faire passer pour vrai et le fait que plusieurs éléments sont franchement incroyables (trop étranges, décalées, invraisemblables - c'est flagrant en ce qui concerne le personnage de M. R. Chang, le papetier chinois, d'abord simple commerçant, puis aspirant à devenir un ami de Sidney Orr, l'entraînant dans un bordel où une sublime prostituée haïtienne séduira le narrateur, puis reprochant ensuite au héros son comportement jusqu'à le rosser brutalement).

En rédigeant la critique d'un tel livre, on se rend compte qu'en définitive aucune analyse n'en épuiserait toutes les pistes : La Nuit de l'oracle pourrait s'intituler "Le livre des livres" ou "Le livre des histoires" tellement son contenu est riche, foisonnant, profond. Avec ce roman, on a droit à quatre (voire cinq en comptant L'Empire des os, le texte inédit de Trause) récits (celui de Sidney Orr, l'aventure de Nick Bowen, La Nuit de l'oracle de Sylvia Maxwell, la version de La Machine à explorer le temps) tous aussi formidables, pouvant s'apprécier comme un recueil de nouvelles, ou une collection de scénarios en devenir. Une démonstration littéraire par un conteur hors (Orr) pair.
*
Un film ne suffirait sans doute pas à traduire un tel bouquin. Pour s'en convaincre, il suffit de s'amuser, comme je l'ai fait, à distribuer les rôles principaux de chacune des histoires  - et à considérer la difficulté de transposer la construction "dédalesque" des récits en un tout cohérent et fluide.
Voilà en tout cas mon casting idéal :
 Mélanie Laurent et Ewan McGregor : Grace et Sidney Orr
 Hugh Laurie : Peter Trause
 Adam Driver : Jacob Trause
 Michael Sheen et Lizzy Caplan : Nick Bowen et Rosa Leightman
 Claire Foy : Eva Bowen
 Chi McBride : Ed Victory
 Damian Lewis : Lemuel Flagg
 Quentin Dolmaire et Lou Roy Lecollinet : François et Geneviève
 Gillian Jacobs : Bettina Knott
Nina Dobrev et Ian Somerhalder : Jill et Jack

dimanche 10 avril 2016

Critique 862 : LA CHAMBRE DEROBEE (Trilogie New Yorkaise, Volume 3), de Paul Auster


LA CHAMBRE DEROBEE (en v.o. : The Locked Room) est un roman écrit par Paul Auster, traduit en français par Pierre Furlan, publié en 1988 par les éditions Actes Sud.
Il s'agit du troisième et dernier volume de La Trilogie New Yorkaise (après Cité de Verre et Revenants).

Le narrateur de cette histoire est un journaliste et critique littéraire, bien que son nom ne soit jamais donné il semble qu'il s'agisse d'un double de l'écrivain Paul Auster lui-même.
Il reçoit un jour une lettre de Sophie Fanshawe, l'épouse de son meilleur ami, qu'il a connu durant l'enfance et qui semble s'être volatilisé depuis sept mois. La jeune femme est la mère de leur fils, Ben, âgé de trois mois, et elle est intimement convaincue que son mari est mort. Désirant accomplir les dernières volontés de son époux, elle confie au narrateur tous ses manuscrits afin de juger s'ils sont dignes d'être publiés. 
Le narrateur éprouve une grande admiration pour Fanshawe, dont il enviait l'acuité avec laquelle il profiter de la vie, sa générosité et son talent littéraire. Son legs comporte une centaine de poèmes, trois romans (Neverland, Miracles et Black-Outs), cinq pièces de théâtre, et treize cahiers remplis de notes diverses (esquisses, projets abandonnés, articles sur des livres, textes ratés...). Il est rapidement évident que tout cela forme une oeuvre ambitieuse méritant d'être diffusée.
Le narrateur convainc l'éditeur Stuart Green de publier les écrits de Fanshawe et ceux-ci rencontrent très vite un vif succès critique et public.
Mais c'est alors que le narrateur reçoit une lettre de Fanshawe, qui est donc encore vivant mais ne souhaite pas que cela se sache ni qu'il soit retrouvé. Il sait aussi que la narrateur est désormais en couple avec Sophie.
Peu après, une rumeur circule dans le milieu littéraire, que communique Stuart Green au narrateur, insinuant que ce dernier serait l'auteur des textes de Fanshawe. Pour démentir, le narrateur accepte la proposition de Green de rédiger une biographie de Fanshawe.
Le narrateur entame alors une enquête qui va lui apprendre la relation douloureuse qui unit Fanshawe à sa soeur cadette, Ellen, devenue folle ; les rapports difficiles qu'il entretint avec sa mère (avec laquelle le narrateur finira par coucher), mais aussi minera son couple avec Sophie. 
Le narrateur, sans avoir écrit une ligne de la biographie, entreprend alors, contre la volonté de Fanshawe (qui a menacé de le tuer s'il ne respectait pas son choix), de retrouver son ami pour le tuer - d'abord physiquement, puis, revenu à plus de mesure, symboliquement... 

Des trois histoires de la Trilogie New Yorkaise, La Chambre dérobée est mon préférée, sans que cela diminue la qualité de Cité de Verre ou de Revenants. Mais si j'apprécie spécialement ce texte, c'est parce qu'il est en quelque sorte le prototype de nombreux romans ultérieurs de Paul Auster.

C'est un ouvrage très concis - à peine 165 pages - , presque plus une grande nouvelle qu'un roman, et cet aspect synthétique participe à la fascination qu'il exerce encore aujourd'hui. On y trouve en germes une telle densité de thèmes développés ensuite par l'auteur que l'effet produit est très troublant, et c'est aussi en cela qu'il est profondément "austerien" : un héros du romancier aurait pu imaginer un tel texte comme un programme qu'il allait appliquer, enrichir, pour la majeure partie de son oeuvre. Mais n'est-ce pas le cas des très grands écrivains que de dérouler ainsi une série de récits toute entière contenue dès le début de leurs efforts ?

Une succession de thèmes est déclinée dans cette histoire :

- comme dans les deux précédents tomes de la Trilogie, il est question d'une quête. Le narrateur s'immerge d'abord dans les écrits de Fanshawe avant de d'enquêter sur sa vie et de vouloir le retrouver (ce n'est pas un spoiler que de révéler que Fanshawe n'est pas mort, comme le suppose Sophie dès le début : l'intérêt de cette découverte est déplacé quand on mesure le mensonge du narrateur, qui ne partage pas cette information avec l'épouse du disparu, et quand on réalise à quel point le traquer, le débusquer devient son obsession).
Le narrateur ne sera pas apaisé avant d'avoir retrouvé Fanshawe, après avoir traversé une multitude de sentiments à son égard - souvenir de l'amitié admirative qu'il avait pour lui, conscience de la jalousie associée à cette admiration, colère contre le mal que fait - à sa femme, à sa soeur, à sa mère, au narrateur - Fanshawe en disparaissant). Mais en partant à recherche de Fanshawe, le narrateur part en vérité à la recherche de lui-même. Ce procédé sera repris, notamment, de manière visible, dans Léviathan, avec le duo Peter Aaron-Benjamin Sachs.

"Dès que je pense à mon enfance, à présent, je vois Fanshawe. (...)
Mais c'était il y a longtemps. Nous avons grandi, nous sommes partis
pour des lieux différents, nous avons dérivé loin de l'autre. (...)
Nos vies nous emportent selon des modes que nous ne pouvons maîtriser,
et presque rien ne nous en reste. Ce presque rien meurt avec nous."

- Naturellement, donc, le deuxième thème exploré est celui de l’identité. On ignore donc comment s'appelle, pour commencer, le narrateur : il est suggéré qu'il s'agit de Paul Auster lui-même, mais ce n'est qu'une hypothèse. En ne nommant pas celui qui raconte l'histoire, Auster permet au lecteur d'être le narrateur, ou en tout cas d'avancer au même rythme que lui dans cette intrigue. Ensuite, qui est Fanshawe lui-même ? A bien des égards, il semble plus un fantasme qu'un individu réel : le portrait qu'en dresse d'abord le narrateur est très flatteur, trop beau, trop intelligent, trop charismatique, pour être vrai. Le dévoilement progressif de son passé est un roman, aux motifs bigger than life : marin, aventurier, manipulateur, auteur génial... Il maquille sa propre mort et jusqu'à la fin sa fuite a des allures de comédie, de farce, avec une part sinistre, cynique.
Sophie abandonne vite l'espoir de le revoir vivant et tombe bien facilement dans les bras du narrateur : qui est cette femme ? Une complice ? Une épouse résignée ou mal-aimée, fatiguée d'un mariage sans avenir ? Son comportement est troublant. Elle finit par s'effrayer de l'obsession du narrateur pour le passé de Fanshawe, comme si elle craignait à la fois de voir resurgir physiquement ce dernier et de voir le narrateur se dissoudre dans sa quête pour le retrouver.
La mère de Fanshawe est aussi une femme équivoque, exprimant des sentiments partagés pour son fils, le maudissant autant qu'elle le pleure, se donnant au narrateur à la fois pour le plaisir d'une étreinte et dans un geste aux connotations incestueuses évidentes.
Enfin, l'éditeur Stuart Green est aussi ambigu, hésitant d'abord à publier les écrits de Fanshawe puis en savourant les bénéfices avant de semer le doute auprès du narrateur à propos d'une rumeur sur le véritable auteur des textes de Fanshawe...

"Alors que j’avais cessé de le rechercher, il m’était plus présent que jamais auparavant. 
Le processus s’était entièrement inversé. Après des mois où j’avais essayé de le débusquer
j’avais l’impression que c’était moi qui venais d’être découvert."

Quoiqu'il en soit, dans ce jeu identitaire, la destruction atteint tout ceux qui y sont confrontés : Fanshawe, en disparaissant, sème le chaos.

- Enfin, le troisième thème est le rapport (familier aux amateurs de Paul Auster) entre réel et fiction. C'est par le biais de textes littéraires, dont fruits de l'imagination, que tout se déclenche. La fiction impacte profondément et durablement (l'action court de 1978 à 1984) les protagonistes, comme si sa puissance était plus grande que la vie réelle elle-même. Elle infuse d'abord, subtilement, avant de ravager spectaculairement les personnages principaux.
Par ailleurs, Auster glisse dans l'histoire des éléments qu'il a lui-même vécus, entendus, lus, ce qui souligne la porosité entre l'oeuvre et la réalité : par exemple, Auster est né comme Fanshawe dans le New Jersey, il a connu l'expérience de la vie maritime puis d'un séjour en France à Paris et dans le Midi, il a été comme son personnage poète et romancier, sa fille s'appelle Sophie comme la femme de Fanshawe, et le bébé qu'ont le narrateur et Sophie Fanshawe se prénomme Paul. Et, à la fin, le narrateur explique avoir écrit les deux premiers tomes de la Trilogie New Yorkaise et que leurs histoires correspondent en fait à des "stades différents d’une même conscience", les différentes versions d'un même récit.

"Et lorsqu'il rêve qu'il ne veut pas écrire, il n'a pas 
la puissance de rêver qu'il veut écrire, et lorsqu'il rêve
qu'il veut écrire, il n'a pas la puissance de rêver qu'il ne veut pas écrire."
- Spinoza.

Servi par un style sec, sans fioritures, et pourtant incroyablement suggestif, très évocateur, La Chambre dérobée est une sorte de passerelle entre les variations mentales de Cité de verre et Revenants et les romans à la fois intimistes et épiques qui deviendront les grands classiques par la suite de l'oeuvre de Paul Auster. La façon dont celui-ci rend compte de la perdition de son héros et y entraîne le lecteur remue mais donne au produit final une intensité envoûtante. Ce texte est vraiment le pivot organique du corps littéraire d'un grand romancier.
*
Qui verrai-je bien pour incarner les personnages principaux ? J'ai juste "casté" trois acteurs.
 Evan Rachel Wood & Chris Evans : Sophie Fanshawe & le narrateur
Susan Sarandon : Mme Fanshawe