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dimanche 5 mars 2023

ANT-MAN ET LA GUÊPE : QUANTUMANIA, de Peyton Reed (Critique avec spoilers !)


La Phase V du MCU débute donc avec Ant-Man et la Guêpe : Quantumania, 31ème film produit par Kevin Feige, et troisième chapitre des aventures de l'homme fourmi. Le long métrage de Peyton Reed a la lourde tâche de faire oublier une Phase IV très inégale et très moyenne artistiquement, où Feige a voulu que les séries sur Disney + et les films en salles se complètent, sans convaincre, mais aussi d'introduire celui qui doit succéder à Thanos comme le grand méchant de cet univers : Kang le conquérant. Verdict ?


Après avoir survécu au "snap" de Thanos et avoir retrouvé Janet Van Dyne détenue pendant trente ans dans le royaume quantique, Hank Pym et sa fille Hope ont pleinement accueilli au sein de leur famille Scott Lang et sa fille Cassie, qui partage avec les Pym le goût de la science. Contre l'avis de Janet, Cassie a conçu un appareil permettant de cartographier le microvers, mais un incident se produit qui attire tout le monde dans cette dimension. Scott et Cassie sont séparés de Hope, Hank et Janet et bientôt appréhendés par des rebelles qui évoquent un conquérant inquiétant.


Janet, elle, renoue avec de vieilles connaissances dans le royaume quantique et demande de l'aide à Krylar. Mais celui qui avait combattu Kang à ses côtés travaille désormais pour ce dernier. Hope se défend et avec Hank et Janet réussit à s'enfuir à bord du propre vaisseau de Krylar. Cependant, évoquant Janet devant les rebelles, Scott comprend que le conquérant est l'ennemi de sa belle-mère et qu'il a envoyé son plus féroce tueur contre le campement. Scott et Cassie sont capturés par M.O.D.O.K., qui n'est autre que Darren Cross, l'ancien Yellowjacket, transformé par Kang.


Présenté à ce dernier, Scott passe un marché avec le conquérant qui lui explique que Janet a détruit le réacteur de son vaisseau temporel et s'il le récupère, il laissera la vie sauve à Cassie. Scott se jette dans le vide quantique pour récupérer le réacteur alors que, au même moment, Hope avec Hank et Janet approche. Hope rejoint Scott et ensemble ils trouvent le réacteur. Mais au moment de le remettre à Kang, Janet s'interpose. Kang neutralise Scott et Hope tandis que MODOK laisse Hank pour mort. Janet est emmenée dans la citadelle de Kang.


Cassie, pendant ce temps, réussit à s'évader de sa cellule et elle accède aux quartiers de Kang depuis lesquels elle en appelle aux rebelles pour qu'ils attaquent la citadelle du conquérant. Scott et Hope se joignent à eux et causent d'importants dégâts, tandis que profitant que Kang soit distrait par cet assaut, Janet endommage à nouveau le réacteur. Kang est obligé de descendre s'occuper lui-même des rebelles. Affrontant Scott et Hope, il les domine. Jusqu'à ce que Hank et des fourmis du microvers arrivent et ne l'écrasent. 


MODOK, rejeté par Kang, meurt en soutenant les rebelles. Janet ouvre un portal quantique qu'elle emprunte ensuite avec Cassie, Hank et Hope. Mais Kang tente de se glisser dans l'ouverture à la place de Scott qui l'en empêche. Hope revient l'aider à tuer le conquérant et ils rentrent chez eux après avoir vu les rebelles prendre le contrôle de la citadelle. Quelque temps après, alors qu'il rejoint Hope, Hank, Janet et Cassie, Scott s'interroge sur les conséquences de cette bataille dans le microvers en espérant que tout ira pour le mieux...

Deux scènes additionnelles sont visibles après le générique de fin : dans la première, Immortus, la version la plus futuriste de Kang, réunit tous les variants du conquérants pour préparer une riposte d'envergure contre notre ligne temporelle susceptible de perturber le multivers ; dans la seconde, Loki et l'agent M. Mobius de la T.V.A. assistent à une représentation du spectacle de Victor Timely, un autre variant de Kang dans les années 1900, que le dieu asgardien estime être une menace sérieuse...

Ant-Man et la Guêpe : Quantumania n'a plu ni à la critique ni au grand public - aux Etats-Unis, le film a même vu sa fréquentation en salles diminuer dramatiquement lors de sa deuxième semaine et il ne faut donc pas espérer qu'il fasse un aussi bon score que les deux autres volets de la trilogie. Autant dire que cette Phase V du MCU démarre mal.

Les commentateurs et analystes ont beaucoup glosé sur les raisons de cette déconvenue, surtout après une Phase IV qui a déjà beaucoup déçu artistiquement et commercialement. On a pointé la stratégie de Kevin Feige, le grand architecte du MCU, qui a voulu que films en salles et séries en streaming sur Disney + forment un grand tout. On a aussi remarqué que les films Marvel, en perdant Iron Man/Robert Downey Jr. et Captain America/Chris Evans n'avaient plus de héros aussi fédérateurs. Et puis on a aussi évoqué une possible lassitude du public, comblé au terme de la Phase III avec le diptyque Avengers : Infinity War/Endgame, bouqet final d'une entreprise menée durant dix ans.

Il y a du vrai dans toutes ces hypothèses. Feige a certainement vu trop gros, trop grand, et le public n'a sans doute pas voulu être obligé de suivre séries et films pour être sûr de ne rien rater. Ni Downey Jr. ni Evans n'ont été remplacés. Et depuis Infinity War/Endgame, aucune super-production Marvel n'est parvenu à nous faire frissonner autant. Thanos et la menace qu'il incarnait manquent.

Mais faut-il tout jeter, brûler ce qu'on a adoré ? Il reste des choses excitantes à venir, comme le vol. 3 des Gardiens de la Galaxie, The Marvels. Même si on préferait que Kevin Feige s'occupe plus de Doctor Strange, de Scarlet Witch, de Hawkeye, et que Thor ait au moins un dernier tour d'honneur à sa mesure, on peut aussi être curieux de voir ce que va donner le prochain Captain America, New World Order, avec Sam Wilson/Anthony Mackie dans le rôle. Par contre, c'est vrai que la perspective de revoir les Eternels, de découvrir les Thunderbolts, voire Blade, est beaucoup moins attirante (à mon goût à tout cas).

Quantumania ne me semble pas mériter toutes les critiques négatives qu'il a eues. Certes, il est moins bon que le premier Ant-Man et que Ant-Man et la Guêpe, qui jouaient à fond la carte du "petit" film récréatif et tenaient grâce à la sympathie qu'on avait pour Paul Rudd (malgré son manque total d'alchimie avec Evangeline Lilly). Les effets spéciaux sont parfois moyens et les designs du royaume quantique sont inégaux. Mais de là à le traiter comme Thor : Love and Thunder, non, quand même pas.

Pour ma part, et je sais que je risque d'être isolé, j'ai apprécié l'histoire, qui met vraiment en avant Janet Van Dyne, explique bien sa relation avec Kang, la raison pour laquelle le conquérant temporel est coincé dans le royaume quantique. Le scénario de Jeff Loveness est bien construit à défaut d'être toujours original et captivant, avec ses trois actes classiquement développées (l'errance dans le microvers, le marché que passe Kang avec Ant-Man, la rébellion finale). Il y a du rythme, le film n'est pas trop long (juste 2h. 05).

Evidemment, ce n'est pas parfait ni suffisant. Bill Murray ne fait que passer et il déçoit (j'attendais un grain de folie avec lui, qui n'est pas venu). Michael Douglas est sous-exploité. Kathryn Newton (troisième actrice à incarner Cassie Lang) est incapable de donner de la chair à son personnage. Evangeline Lilly confirme qu'elle est un total miscast.

Mais bon sang, Paul Rudd est fantastique, charmeur et charmant, une vraie perle. Et puis Michelle Pfeiffer éblouit : elle a une partition à défendre et elle le fait avec cette présence intacte, un jeu nuancé. Enfin, Jonathan Majors est tout sauf un acteur sobre, il en fait à peine moins que dans le final de Loki saison 1, mais le bonhomme a un sacré charisme. Je doute encore qu'il puisse rivaliser avec le Thanos que campait Josh Brolin, mais il a les épaules pour être ce grand adversaire impitoyable, dangereux qu'exige la suite du MCU.

Par ailleurs, j'ai lu beaucoup de trucs sur la laideur du film et honnêtement je n'ai pas compris pourquoi. Il était fait mention d'un mauvais pastiche de Star Wars pour la population et quelques décors du royaume quantique. Mais comme l'univers Star Wars ne m'a jamais passionné, je n'ai pas été gêné. D'autant moins que, faut-il la rappeler, Star Wars n'a absolument rien inventé puisque George Lucas a tout pompé sur Valérian et les graphismes de Mézières (et ceux de Moebius aussi).

Bien sûr, ce n'est pas parfait non plus sur ce plan-là et il faudrait vraiment que les concepteurs des effets spéciaux soient mieux traités par Marvel/Disney (la grogne dure depuis un moment maintenant), alors que, auparavant, il n'y avait pas grand-chose à redire. On se serait passé d'un MODOK aussi ridicule (même si la véritable erreur réside davantage dans le fait de l'avoir intégré à du live action parce que même mieux écrit qu'ici, impossible de garder son sérieux avec une telle créature). Toutefois, la diversité du bestiaire deu royaume quantique, la diversité des environnements, jusqu'à la citadelle de Kang (vraiment impressionnante, j'ai trouvé) compensent ces faiblesses et montrent l'investissement de Peyton Reed et ses équipes pour faire le show.

Peut-être suis-je trop bon public, trop gentil, trop indulgent avec ce Ant-Man et la Guêpe : Quantumania. Mais je l'ai trouvé plus satisfaisant que tous les films de la Phase IV. Je crois (et j'en suis même sûr) que Les Gardiens de la Galaxie vol. 3 et The Marvels cette année me plairont plus, seront plus aboutis. Que cette Phase V sera aussi très différente (Feige a déjà tenu à rassurer que le multivers ne serait pas au programme de tous les prochains films), y compris avec les séries Disney +. 

jeudi 4 octobre 2018

ANT-MAN ET LA GUÊPE, de Peyton Reed


Dans la vaste galerie des héros Marvel portés sur grand écran, Ant-Man est à part parce que dans son premier film il se distinguait pas son humour et ses ambitions décalées - pas de monde à sauver, pas de menace énorme. Peyton Reed (qui avait remplacé Edgar Wright à la réalisation au grand dam des geeks) s'est pris au jeu et d'affection pour ce justicier et Marvel lui a confié la suite de ses aventures avec ce Ant-Man et la Guêpe qui s'avère encore plus réussi mais toujours aussi atypique.

 Scott Lang et Hope Van Dyne (Paul Rudd et Evangeline Lilly)

Assigné à résidence, un bracelet électronique à la cheville, pour avoir pris part à la "guerre civile" entre les Avengers (cf. Captain America III : Civil War), Scott Lang a remisé son costume de Ant-Man et n'a plus de contact avec Hank Pym et sa fille Hope Van Dyne, eux-mêmes recherchés pour lui avoir procuré cette technologie (conçue pour le SHIELD). Ces derniers travaillent donc en secret à la construction d'un portail pour explorer le plan sub-atomique, le "royaume quantique" dans lequel Janet Van Dyne s'est perdue en mission en 1987. Or, après avoir rêvé d'elle, Scott laisse un message sur la boîte vocale de Hank... Et se fait enlever peu après par Hope !

La Guêpe et Ant-Man (Evangeline Lilly et Paul Rudd)

Convaincus que Janet a placé une sorte d'antenne-relais miniature dans le crâne de Scott pour leur donner sa position dans le "royaume quantique", Hank et Hope vont précipiter leurs manoeuvres. En commençant par se procurer une pièce essentielle à leur portail auprès de Sonny Burch, un trafiquant. Mais celui-ci, flairant la bonne affaire, exige d'être leur associé. Le deal dégénère mais Hope/la Guêpe s'empare de la pièce avant que n'entre en scène le Fantôme. Scott/Ant-Man vient lui prêter main-forte mais échoue à arrêter leur adversaire.

Bill Foster (Lawrence Fishburne)

Pour retrouver la pièce, Pym accepte à contrecoeur de faire appel à son ancien partenaire, Bill Foster, pour concevoir rapidement un détecteur. Ils localisent vite le repaire du Fantôme mais tombent dans un piège car Foster est son complice. La jeune femme qui se cache derrière le masque du voleur est Ava Starr qu'une expérience ratée de feu son père, lui aussi associé à Pym au SHIELD, a transformé en créature intangible et mourante.  

Ava Starr/Le Fantôme (Hannah John-Kamen)

Pym promet de l'aider mais c'est par la ruse de Scott que lui et Hope réussissent à s'enfuir en récupérant la pièce. Dans le laboratoire miniaturisé de Pym, Hope stabilise cette fois le portail vers le royaume quantique et, grâce à Scott, elle et son père situent la position de Janet dans cette dimension. Cependant Sonny Burch surgit chez Luis, l'associé de Scott, et lui soutire l'adresse de Pym grâce à un sérum de vérité, puis il informe un agent véreux du FBI pour procéder à l'arrestation du scientifique et de sa fille en cavale contre la garde de sa technologie.

Ant-Man et la Guêpe

Obligé de rentrer chez lui pour qu'on ne remarque pas qu'il a violé son assignation à résidence, Scott échappe donc au coup de filet du FBI ainsi qu'à la récupération du labo miniature de Pym par le Fantôme. Mais, quand Hank et Hope sont conduits au poste, il l'apprend par l'agent Woo, chargé de vérifier sa présence chez lui, et une fois celui-ci reparti, il va libérer ses amis. Cette fois, grâce à une balise placée dans le labo, ils n'ont aucun mal à remonter la piste du Fantôme.

Hank Pym dans le royaume quantique

La Guêpe s'échine à reprendre au Fantôme le labo tandis que Ant-Man s'occupe de Burch et ses sbires à leur poursuite. Pendant ce temps, Pym s'est réintroduit dans son labo et emprunte le portail pour accéder au royaume quantique. Il suit le signal émis par Janet et finit par la retrouver puis, ensemble, ils reviennent dans notre dimension... Juste à temps après que la Guêpe ait maîtrisé le Fantôme et rendu au labo sa taille normale et que Ant-Man avec l'aide de Luis ait livré Burch et ses hommes à la police.

Hope et Scott

Grâce à l'énergie quantique assimilée depuis trente ans, Janet rétablit l'instabilité moléculaire d'Ava Starr qui repart avec Bill Foster. Scott, dont les exploits ne sont pas passés inaperçus auprès de Woo en étant retransmis en direct à la télé, a juste le temps de rentrer chez lui pour mystifier l'agent du FBI. Mais sa peine est de toute façon purgée et on lui retire le bracelet électronique : il peut aller voir sa fille Cassie chez son ex-femme et le nouveau compagnon de celle-ci.

Deux scènes supplémentaires apparaissent durant le générique de fin et au terme de celui-ci :

- Scott retourne dans le royaume quantique pour une expérience menée par Janet, Hank et Hope. Mais ceux-ci sont désintégrés par le claquement de doigts de Thanos (cf. Avengers III : Infinity War) et Scott ne peut plus rentrer dans notre dimension.

- Chez Scott, une fourmi géante, qui le remplaçait en son absence pour porter le bracelet électronique, joue de la batterie.

Chacun des personnages portés sur le grand ou petit écran par Marvel a ses qualités et ses défauts, on peut s'amuser à classer quelles sont les adaptations les plus réussies à chaque fois qu'un nouveau film ou une nouvelle série apparaît - si tant est qu'on regarde tout.

Mais, évidemment, avec le temps - dix ans maintenant que le MCU existe et se développe, avec en guise d'apogée attendue Avengers IV l'an prochain, qui devrait à la fois conclure une ère et en démarrer une autre - , le fan a observé qu'il existe différents échelons dans cette production foisonnante et que ceux-ci correspondent à la personnalité des héros et à l'ambition des longs métrages. Autrement dit, tout le monde n'est pas sur un pied d'égalité. Et tant mieux.

A côté des icônes de Marvel (comme Captain America, Iron Man, Thor), il y a les protagonistes en devenir - amenés certainement à prendre du galon dans les prochaines années (comme Black Panther et Captain Marvel) - et les outsiders - dont la renommée est marginale (comme Dr. Strange). Ant-Man appartient à cette seconde catégorie et non seulement s'y est placé dès son premier film mais s'y conforte dans cette suite, jusqu'à partager l'affiche avec sa partenaire, la Guêpe (dont la "naissance" était annoncée à la fin du premier opus).

La genèse du premier opus avait été très laborieuse parce que le cinéaste Edgar Wright avait développé le projet de son côté, soucieux de se lancer dans sa réalisation seulement quand il serait satisfait des effets visuels. Puis des différends concernant son scénario (pourtant jugé brillant par plusieurs de ses confrères) ont abouti au divorce avec Marvel. Quand Peyton Reed hérita du bébé, les geeks se désespérèrent... Avant de de constater que le résultat valait quand même leur indulgence. Quant à Wright, il s'est refait avec Baby Driver (pourtant moins fabuleux que prévu).

Reed s'est attaché aux personnages (sans doute aussi au chèque de Marvel) et cela se voit car sa réalisation abonde en excellentes idées. Le film est très rythmé, on ne voit pas passer les quasi deux heures de l'histoire, et on se met à rêver qu'un comic-book consacré aux héros déploie autant de trouvailles que le long métrage. Tout y passe : miniaturisations à gogo, gigantisme mal contrôlé, courses-poursuites échevelées, rebondissements incessants, interactions multiples... Presque trop d'ailleurs car parfois on se rend compte que certains éléments sont en vérité superflus (le méchant Sonny Burch, campé par Walton Goggins, est surnuméraire dans un scénario avec un adversaire comme le Fantôme, joué par Hannah John-Kamen, dont l'état est suffisamment captivant).

Mais il faut sans doute y voir un reliquat du script écrit à cinq mains, dont celle de Paul Rudd qui enfile à nouveau le costume de Ant-Man. Le comédien a visiblement contribué, comme dans le premier film, à injecter beaucoup de comédie et c'est salutaire. En faisant du héros une sorte de pantin constamment dépassé par ce qui se joue autour de lui, à commencer par l'obligation de rester chez lui pour purger sa peine, les ruses qu'il imagine avec ses compères deviennent autant de ressorts pour les gags que de moyens de l'humaniser.

On pouvait déplorer dans le film précédent la romance tardive qui unissait Scott à Hope, mais l'histoire a pris en compte les événements de Captain America : Civil War et démarre donc avec une brouille entre les deux personnages et Hank Pym. De quoi relancer la machine sans pour autant effacer complètement ce qui avait été mis en place. Rudd et Evangeline Lilly ont une vraie complicité à l'écran, et l'ex-star de la série Lost pique volontiers la vedette à son partenaire grâce à la caractérisation tonique de la Guêpe. Au milieu, Michael Douglas est royal en savant grincheux dont les évocations de son passé révèlent qu'il n'a jamais été un partenaire exemplaire.

Lawrence Fishburne a peu d'espace pour s'exprimer et Michelle Pfeiffer apparaît finalement peu au regard de l'importance que son rôle a dans l'intrigue, mais tout de même le casting a belle allure grâce à eux aussi.

On passe vraiment un très chouette moment avec Ant-Man et la Guêpe, sans doute le plus humble des films Marvel, celui qu'on peut apprécier sans réserve car il ne cherche pas être plus que ce qu'il n'est. Entre deux Avengers et avant Captain Marvel, c'est une récréation salutaire. 

mardi 17 avril 2018

MOTHER !, de Darren Aronofsky... Et le film "caché"...


Comme je le disais hier, un peu saturé par les séries télé, je suis revenu aux films, en allant volontiers vers des oeuvres dont l'accueil critique et/ou public avait été mitigé ou que je jugeai avec méfiance. La curiosité m'a guidé pour vérifier la justesse de mes a priori. A ce petit jeu, une règle : essayer d'apprécier des cinéastes dont je ne suis pas fan, que j'estime surévalués, mais aussi dépasser les polémiques surgies au moment de la sortie des longs métrages. Peut-être y consacrerai-je d'autres entrées, mais au moins pour commencer, voilà une production emblématique de cas de figure : Mother !, le dernier-né de Darren Aronofsky, sorti en Septembre dernier et devenu au choix un "grand film malade" (selon l'expression de Truffaut) ou un vrai film maudit et rejeté. 
D'abord, qu'est-ce que ça raconte ?

 Mère (Jennifer Lawrence)

Une maison brûle et les flammes dévorent une femme vivante à l'intérieur. Puis un homme dépose un diamant sur un support et progressivement la maison retrouve son état normal, dévoilant une belle demeure, encore en chantier et isolée de tout au coeur d'une forêt. Une femme, Mère, se réveille et appelle son mari par le nom de "Bébé". Ils vivent seuls ici et pendant qu'elle restaure la maison, il s'échine à la rédaction de son nouveau recueil de poèmes avec difficulté. Cela le frustre et pour elle, c'est la cause de vertiges qu'elle calme grâce à une curieuse potion jaune. Parfois aussi, en collant son visage aux murs, il lui semble entendre des battements de coeur.

La femme de l'admirateur et ce dernier (Michelle Pfeiffer et Ed Harris)

Un soir, un homme frappe à leur porte, croyant qu'il s'agit d'une maison d'hôtes. Le poète l'accueille chaleureusement et l'invite à dormir dans une chambre d'ami alors que Mère en est visiblement étonnée et contrariée. Ce visiteur est âgé et malade, fumant trop et toussant violemment : c'est surtout un grand admirateur du poète qui désirait le rencontrer avant de mourir. Le lendemain matin, sa femme le rejoint et s'installe avec lui. Mère se dispute avec son époux au sujet de leur présence : elle n'apprécie pas la femme, qui l'interroge sans se gêner sur sa vie sexuelle, tandis que le poète a sympathisé avec son admirateur au point de partir en randonnée avec lui. Quand ils rentrent dans la soirée, les intrus cassent le diamant, obligeant le poète à condamner la pièce où il était, tandis que Mère fait comprendre au couple qu'il leur faut partir au plus tôt.

Mère et le Poète (Jennifer Lawrence et Javier Bardem)

Mais le lendemain matin, les deux fils du couple surgissent dans la maison : l'un d'eux est furieux après avoir découvert le testament, en sa défaveur, de leur père et une terrible dispute s'ensuit. La situation dégénère au point que le fils lésé tue son frère et prend la fuite. Le poète emmène la victime à l'hôpital avec ses parents, laissant Mère seule à la maison.

Mère seule dans la maison

Elle nettoie les traces de la bagarre et éponge le sang sur le parquet dans lequel elle découvre une fuite. Elle descend au sous-sol dans la buanderie et voit le sang s'écouler le long du mur à côté de la citerne à mazout. Le mur est devenu si poreux qu'elle met à jour, en le grattant, une pièce secrète. Lorsqu'elle remonte au rez-de-chaussée, elle se fige en voyant le fils tueur dans l'entrée, mais il disparaît aussitôt. Plus tard, le poète rentre et annonce à sa femme que l'autre fils a succombé à ses blessures, dans ses bras, à l'hôpital. Ils se couchent. Mais le repos est de courte durée...
  
Le poète et Mère entourés des admirateurs

Mère est réveillée par des bruits au rez-de-chaussée et en descendant, elle voit qu'une veillée funèbre a lieu dans le salon, accueilli par le poète. Des invités arrivent, de plus en plus nombreux, investissant les pièces sans se gêner, traitant la jeune femme comme une intruse, dégradant le mobilier, ruinant ses travaux. Furieuse, effrayée, elle supplie son mari de les faire partir puis, à nouveau seuls, il lui demande pourquoi elle se conduit ainsi. Elle lui répond qu'il lui préfère sa carrière et des étrangers comme en témoigne le fait qu'il ne lui fait plus l'amour. Il l'étreint alors dans l'escalier menant à l'étage.

Mère dans la maison

Le lendemain matin, quand elle se réveille, Mère est radieuse : elle annonce à son mari, à ses côtés dans leur lit, qu'elle est certaine d'être enceinte. Cela provoque comme un déclic subit chez lui qui se lève pour griffonner de nouveaux poèmes, pour la première fois depuis des mois. Les mois passent, il lui fait lire son manuscrit qu'elle trouve sublime avant d'apprendre que son éditrice a déjà accepté de le publier en lui assurant un triomphe.

Le poète et Mère

Les prédictions de l'éditrice se vérifient vite et obligent le poète à partir en tournée promotionnelle durant la grossesse de Mère. Un soir qu'elle attend son retour en dressant la table pour un dîner romantique, elle le voit rentrer, suivi peu après par une meute d'admirateurs. Ils envahissent la maison et la mettent à sac tandis que Mère est sur le point d'accoucher. La folie s'empare de l'endroit jusqu'à ce que Mère s'isole dans le bureau de son mari qui l'aide à donner naissance au bébé. Il lui explique alors que ses admirateurs veulent voir l'enfant, seul moyen pour les calmer et les faire partir, mais elle refuse.

L'invasion de la maison par les admirateurs

Profitant qu'elle se soit assoupie, épuisée, le poète prend l'enfant mais la foule possédé le lui arrache. Mère tente de récupérer le nourrisson avant de s'apercevoir, horrifiée, qu'il a été tué et dévoré. Tandis que la maison devient un vrai théâtre de guerre, elle descend à la buanderie et met le feu à la citerne de mazout. Les flammes vont leur travail, consumant les indésirables. Seul le poète survit, miraculeusement épargné par le feu. Avec la permission de Mère, gravement brûlée, il extirpe de sa poitrine son coeur qui cache un diamant. Il dépose la pierre sur un support, la maison retrouve son état initial. Dans son lit, une nouvelle femme se réveille et appelle son mari "Bébé".

A sa sortie, Mother ! a été éreinté par la critique et subi un échec commercial retentissant, à la mesure de la réunion entre son réalisateur, l'Oscarisé Darren Aronofsky, et son actrice-vedette, l'Oscarisé Jennifer Lawrence. A cela il faut ajouter que les deux sont tombés amoureux durant le tournage, alimentant la presse people mais éclipsant aussi le fruit de la collaboration entre la comédienne prodige et le cinéaste qualifié de "visionnaire" depuis Pi, Requiem for a dream ou Black Swan (pour lequel l'Académie le récompensa donc).

Il y a toujours quelque chose de fascinant et de mystérieux quand un film déchaîne les passions et suscite le rejet comme Mother ! l'a fait, comme si le simple fait qu'il existe cristallise un sentiment de revanche. Comme s'il s'agissait en fait de sanctionner ceux qui l'ont rendu possible. En l'occurrence, ici, c'est comme si Arronofsky avait perverti Lawrence en l'entraînant dans son délire au point de la séduire, comme si cet ancien artiste indépendant avait commis un sacrilège en possédant, dans tous les sens du terme, la fiancée de l'Amérique, dont David O. Russell a fait une reine (avec Happiness Therapy, qui lui a valu la statuette, American Bluff, Joy) après être devenu bankable grâce à la franchise Hunger Games.

Or, par un troublant effet-miroir, c'est justement beaucoup de possession qu'il s'agit dans Mother !, variation sur la maison hantée, la maternité, l'inspiration - ce dernier élément étant à la fois la clé de l'histoire et son talon d'Achille. Et Aronofsky affiche clairement où il a puisé cette inspiration : chez Roman Polanski. Et comme le monde est petit, la légende polonaise a justement, dans son dernier opus en date, traité ce thème lui aussi... 

Le film de Roman Polanski adapté du roman de Delphine de Vigan

En effet, Polanski a signé, l'an dernier aussi, une adaptation (revendiquée celle-ci) d'un excellent roman (à la limite de l'auto-fiction et du thriller) de Delphine de Vigan, D'après une histoire vraie. Il y est question d'une romancière qui connaît un grand succès en librairie avec un livre inspiré de la vie de sa mère, sujette à des troubles mentaux. La rançon de cette gloire, c'est que la rédaction de l'ouvrage et sa promotion l'ont littéralement vidée : à court d'idées pour son prochain manuscrit, épuisée moralement et physiquement, elle fait la connaissance d'une admiratrice, L. ...

Delphine et L. (Emmanuelle Seigner et Eva Green)

Delphine, interprétée (sans se ménager) par Emmanuelle Seigner (la propre compagne de Polanski), et L., incarnée par Eva Green vénéneuse à souhait (de retour en France alors que sa carrière s'épanouit en Amérique), deviennent amies, puis la seconde supporte la première dans la passe difficile qu'elle traverse, avec un tel soin qu'elle prend peu à peu contrôle de sa vie, tantôt maternelle, tantôt matrone. L. est une "nègre" littéraire (du moins le prétend-elle, on ne le saura jamais vraiment) et offre à Delphine de l'aider à accoucher du "livre caché" qu'elle porte en elle, une histoire si personnelle qu'elle seule vaut la peine d'être racontée pour qu'elle rebondisse. Mais Delphine, en écoutant les confidences de L. sur son passé, entreprend d'en faire la matière de son nouveau manuscrit. Quand l'intéressée le découvre, elle va tenter de tuer Delphine...

Polanski adapte avec peu d'adresse le roman de de Vigan, notamment parce qu'il se précipite trop dans le deuxième acte, en soulignant les tensions entre Delphine et L., qui chez la romancière se révélaient plus subtilement et se déployaient dans un crescendo haletant, oppressant, magistral. C'est une impression curieuse que de voir un cinéaste se manquer un peu sur un sujet si parfaitement fait pour lui, ressemblant tellement à son cinéma dans l'ambiance et les effets, les thèmes et les ambiguïtés. Le film n'est pas mauvais ni désagréable, mais il n'est pas aussi puissant et intense que le roman et que ce Polanski, à son top, aurait pu en faire. Et ses deux actrices en souffrent d'ailleurs, bénéficiant parfois d'une partition qu'elles servent en virtuoses avant de basculer dans la caricature (faute d'avoir été correctement dirigées ? Ou d'avoir été dirigées de manière outrée ?).

L'inspiration est un sujet merveilleux mais périlleux et, pour en revenir à Mother !, cela se confirme. Il est question chez de Vigan et donc Polanski d'un "livre caché" que l'héroïne devrait selon son amie écrire pour surmonter ses tourments et signer son chef d'oeuvre, mais elle se refuse à l'écrire et en est incapable à cause de la fatigue qu'elle éprouve.

Aronofsky ne s'embarrasse pas de dissimuler son "film caché" puisqu'il se réfère ostensiblement au cinéma de Polanski - et ce n'est d'ailleurs pas la première fois (Black Swan devait autant à son confrère qu'aux Chaussons rouges de Powell et Pressburger). De manière troublante, Mother ! se fait l'écho des mêmes motifs explorés dans D'après une histoire vraie, sauf qu'ici tout y est plus explicite, souligné - d'aucuns diraient trop "américain", trop "hollywoodien". 

Là où c'est le plus évident, et donc où Aronofsky en dit trop, ne résiste pas à garder un certain mystère, à carrément sombrer ensuite dans une sorte de démonstration métaphorique pesante, auquel son film ne résiste pas, c'est quand il fait dire explicitement par le personnage de l'éditrice (jouée par Kristen Wiig) le mot magique et interdit à la fois (interdit parce qu'il explique justement tout) que le personnage de Mère est "l'inspiration".

Déjà que le titre, le rôle, la fonction, le symbole interprétés par Jennifer Lawrence étaient écrits en gras (la mère qui attend et porte l'enfant, l'enfant étant à la fois un bébé de chair et d'os et les nouveaux poèmes enfantés par son mari, dans cette maison dont l'escalier en colimaçon ou la fente dans le parquet ressemblent à un vagin, cette même maison au centre d'une clairière d'une forêt fournie et qui se dresse là dans ce décor comme un phallus, cette maison encore qui brûle et renaît, qui semble attendre d'être occupée, envahie, puis dont on se retire comme dans l'acte sexuel...), déjà donc que tout ça n'est pas d'une subtilité folle, quand le réalisateur nous dit distinctement, au cas où on n'aurait pas compris où il voulait en venir, que Mère est aussi muse et maison, c'est tout de même beaucoup d'indulgence sollicitée.

Polanski ne semblant plus refaire ce qu'il savait si bien suggérer dans ses drames étranges au temps de sa gloire (de Répulsion au Locataire), Aronofsky en livre une version tout aussi maladroite de Black Swan à Mother ! Admirer un maître (même moins inspiré désormais) et vouloir le copier ou lui rendre hommage, pourquoi pas (on apprend toujours de ses maîtres, même de leurs erreurs, de leurs ratages) ? Mais en allant jusqu'à vouloir les corriger, pensant que dire ce qui est implicite est plus efficace que suggérer, ce n'est pas une bonne idée : Polanski a échoué à traiter du "livre caché" comme Aronosky échoue en ne s'empêchant pas de révéler son "film caché". Péché d'orgueil.

Il n'en reste pas moins que la performance de Jennifer Lawrence est impressionnante et on comprend le mélange de fascination et d'amour du réalisateur pour sa muse-compagne, de tous les plans, suivie par une caméra avide de ce corps, de ce visage désirable et habité. Il fallait bien des partenaires aussi physiques que Javier Bardem, Ed Harris ou Michelle Pfeiffer (retour gagnant) pour soutenir sa prestation sans être éclipsés. Il y a là un jeu viscéral qui fait cruellement défaut chez Eva Green et Emmanuelle Seigner que Polanski n'arrive pas/plus à filmer avec autant de perversion.

Alors : "grand film malade" ou film maudit injustement rejeté ? Mother ! trouve sa vérité un peu à côté : pas vraiment bon, aussi bon qu'il aurait pu (dû ?), mais pourtant, étrangement, mémorable (quand Polanski n'a produit qu'un film de plus). Une expérience en tout cas.  

mardi 19 avril 2016

Critique 869 : SUSIE ET LES BAKER BOYS, de Steve Kloves


SUSIE ET LES BAKER BOYS (en v.o. : The Fabulous Baker Boys) est un film écrit et réalisé par Steve Kloves, sorti en salles en 1989.
La photographie est signée Michael Ballhaus. La musique est composée par Dave Grusin.
Dans les rôles principaux, on trouve : Michelle Pfeiffer (Susie Diamond), Jeff Bridges (Jack Baker), Beau Bridges (Frank Barber).
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Jack et Frank Baker sont deux frères pianistes de jazz qui travaillent ensemble depuis une trentaine d'années : ils se produisent dans des restaurants, des salles des fêtes et des clubs, devant un public rare et/ou indifférent. Pour chacune de leurs prestations, alors qu'ils sont des musiciens doués, ils touchent des salaires minables de la part de commanditaires souvent méprisants.

Cette existence a fait de Jack un homme amer mais résigné tandis que Frank s'occupe de leur trouver des engagements pour subsister aux besoins de sa propre famille (il est marié et père). Toutefois, les deux frères s'accordent pour que leur spectacle évolue et décident d'engager une chanteuse qui, espèrent-ils, leur permettra de séduire des recruteurs et le public.

Après avoir fait passer des auditions à plusieurs filles, aux talents très inégaux, ils acceptent, malgré son retard, d'accorder sa chance à Susie Diamond, dont la voix et la présence compensent largement la désinvolture. Le duo devient un trio.

Rapidement, le succès de la nouvelle formation croit et ils gagnent mieux leur vie. Mais Frank a remarqué l'attirance de Jack pour Susie et le met en garde : une romance pourrait nuire à la cohésion de leur groupe et à la qualité de leurs performances. Le soir du Nouvel An, Frank doit rentrer chez lui car sa fille est malade, mais Susie et Jack assurent le show quand même : la jeune femme effectue un numéro de charme irrésistible pour son partenaire en interprétant "Makin' whoopee" - une manière suggestive de lui signifier qu'elle aussi a envie de lui.

Jack et Susie passent la nuit ensemble mais le cachent à Frank. Pourtant ce dernier le devine rapidement à son retour et, comme il l'avait prévu, cette situation créé une tension néfaste au sein du groupe car son frère n'est pas disposé à s'engager dans une relation sérieuse.

Le talent de Susie est repéré par un producteur qui lui propose d'enregistrer seule. Elle en fait part à Jack en escomptant qu'il la retienne mais ce n'est pas le cas. Elle quitte donc les frères Baker.

Les revoilà en train de courir le cachet dans des salles de seconde zone jusqu'à participer à un charity show local en plein milieu de la nuit : c'en est trop pour Jack qui se dispute violemment avec Frank - le premier reproche à l'autre d'accepter n'importe quel contrat, le second rappelle qu'il a une famille à sa charge. Les deux frangins se séparent.

Jack admet que sa vraie passion est de jouer dans un club de jazz avec un public restreint mais connaisseur et s'engage auprès d'un ami. Frank raccroche et se réconcilie avec son cadet, qui veut enfin tenter de conquérir l'amour de Susie - si ce n'est pas trop tard...

Je n'avais pas revu ce film depuis sa sortie, il y a 27 ans, et j'ai apprécié que Arte le diffuse hier soir, tout en me demandant s'il n'avait pas trop mal vieilli. Mais le charme a parfaitement opéré. 

Le mélodrame musical est un genre délicat à exploiter et d'ailleurs il est peu fréquenté. Un des seuls - si ce n'est le seul chef d'oeuvre reste Une étoile est née (George Cukor, 1954, avec Judy Garland et Charles Mason). Mais le film écrit et réalisé par Steve Kloves demeure une autre grande réussite, pleine de charme et de mélancolie.

L'histoire est simple : deux frangins, musiciens doués mais cantonnés à se produire sur des scènes minables devant un public qui ne les écoutent pas, engagent une jeune, belle et bonne chanteuse, grâce à laquelle ils accèdent à un succès plus notable. Mais l'amour s'en mêle quand la fille et un des deux frères ont une liaison, par ailleurs très épisodique (ils ne coucheront que deux fois ensemble)... Sur cette trame bien balisée, l'auteur campe trois personnages magnifiquement caractérisés dont les rapports sont développés avec subtilité.

La réalisation est très élégante, grâce à la sublime photo de Michael Ballhaus : l'ambiance du film évoque les classiques des années 40-50 et aurait presque gagné à être filmé en noir et blanc - mais cela nous aurait alors privé de la scène-culte où Susie dans sa robe rouge interprète avec une lascivité extraordinaire le standard jazz "Makin' whoopee" (expression argotique pour dire "faisons l'amour"). C'est un de ces moments magiques qui imprime le regard des cinéphiles pour la vie, au même titre que l'effeuillage de Rita Hayworth dans Gilda (Charles Vidor, 1946).

The Fabulous Baker Boys doit aussi énormément à ses trois acteurs principaux. Michelle Pfeiffer y chante toutes les chansons elle-même et sa voix est renversante : il est regrettable qu'Hollywood ne produise plus de musicals car elle y aurait démontré tout son talent. Elle y est au sommet de sa beauté et interprète Susie avec un mélange de fragilité et d'insolence qui font déplorer qu'on ne la voit plus guère aujourd'hui (son dernier rôle marquant doit remonter à Dark Shadows, de Tim Burton, en 2012).

Kloves a aussi eu de la chance en disposant de deux vrais frères pour incarner les Baker boys puisque l'immense mais mésestimé Jeff Bridges donne la réplique à Beau Bridges : le premier est plus que parfait en loser magnifique, cliché du pianiste résigné à son infortune, tandis que le second brille dans un rôle plus ingrat auquel il donne une dignité et une émotion contenue admirables.

Porté par une collection de tubes jazzy et une partition additionnelle de l'excellent Dave Grusin, ce film est un joyau qui mérite d'être revu et reconsidéré à sa juste valeur - ne serait-ce que pour inspirer à Steve Kloves de revenir derrière la caméra (il n'a tourné qu'un seul autre film ensuite - le tout aussi recommandable Flesh and Bone, en 1993, avec Dennis Quaid, Meg Ryan et James Caan - , privilégiant sa carrière de scénariste - notamment pour la saga des Harry Potter).