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lundi 9 mai 2022

MOON KNIGHT (Disney +) (Critique avec spoilers !)


Mercredi dernier s'est achevée la diffusion de la série Moon Knight sur Disney +. C'est un show très clivant qui comble ou déplaît, mais une oeuvre assurèment originale, comme les productions Marvel les plus notables conçues pour une programmation en streaming. J'en retire une impression globalement très frustrante.



Steven Grant, employé à la boutique de souvenirs de la National Gallery de Londres, est sujet à des troubles du sommeil, rêvant fréquemment qu'il est l'objet d'une traque par le chef d'une secte. Lorsqu'il croise cet homme, Arthur Harrow, à son travail, qui lui réclame un scarabée en or, il ne comprend pas. Le soir venu, il est poursuivi par un monstrueux chacal dans le musée et se réfugie dans les toilettes où son reflet lui demande de lui laisser le contrôle et d'invoquer un costume...


Steven est licencié le lendemain après avoir été tenu pour responsable de dégâts eimportans dans les toilettes. Chez lui, il trouve un porte-clés et un téléphone portable. Il cherche le container qu'ouvre cette clé et y découvre une malle avec de l'argent, des faux passeports et un scarabée en or. A nouveau interpelé par son reflet, il s'enfuit et tombe sur Layla qui se présente comme la femme de Marc Spector comme elle l'appelle. Ils sont pris à parti par Harrow et ses sbires qui récupèrent le scarabée doré après un combat contre Moon Knight, l'alter ego costumé de Spector, l'autre personnalité de Steven.
 

Harrow gagne l'égypte et localise la tombe d'Ammit grâce au scarabée qui sert de boussole. Spector, au Caire, est rejoint par Layla. Grâce au dieu de la vengeance Khonshu dont Moon Knight est l'avatar, Spector entre en contact avec d'autres hôtes de dieux égyptiens qu'il tente de mettre en garde contre Harrow, présent aussi, qui pointe la fragilité mentale de Marc. Layla l'entraîne ensuite chez Anton Mogart, un riche collectionneur en possession d'un sarcophage renfermant de quoi les guider jusqu'à la tombe d'Ammit. La situation dégénère, Marc et Layla fuient dans le désert où Khonshu les aide avant de disparaître, puni par les autres avatars divins.


Ayant repris le dessus, Steven accompagne Layla dans la tombe d'Ammit. Ils sont séparés après avoir été repérés par Harrow. Steve trouve le sarcophage d'Alexandre le Grand et à l'intérieur la statuette funéraire d'Ammit. Harrow le surprend et l'abat sous le regard horrifié de Layla, cachée non loin. Marc reprend connaissance dans un asile psychiatrique tenu par Harrow qui le traite pour son trouble dissociatif de la personnalité. Marc s'échappe et tombe sur Steven avant d'être rattrapés par la déesse Taouret.


Embarqués sur le navire de la déesse sur la mer de sable, en route pour le paradis ou l'enfer en attendant que le coeur de Marc retrouve son équlibre, Steven plonge dans le passé de son double pour tenter de comprendre l'origine de son trouble. Il découvre ainsi qu'il a perdu tragiquement son frère, ce qui a entraîné la dépression et le suicide de sa mère. Marc a surmonté cela en créant Steven. Sur le bâteau de Taouret, les esprits des victimes de Marc, qui est devenu mercenaire après avoir été renvoyé de l'armée, attaquent. Steven se sacrifie pour sauver Marc et lui permettre d'atteindre le champ de roseaux et la paix intérieure.


Harrow a ramené à la vie Ammit pour qu'elle purge le monde du Mal, y compris avant que celui-ci ne soit commis chez les individus les plus fragiles. Layla, harcelée par Khonshu, refuse d'être son nouvel avatar et est investie des pouvoirs de Taouret en tant que Silver Scarab. Khonshu ressucite Marc et  ensemble, ils affrontent respectivement Ammit et Harrow. Victorieux, Marc obtient de Konshu qu'il le laisse tranquille. Steven se réveille dans son appartement de Londres.

Une scène post-générique de fin intervient lors de ce dernier épisode : 

- Harrow est interné à l'asile Sienkiewicz. Un visiteur le sort pour une promenade et le pousse dans une limousine où Khonshu l'attend. Celui-ci s'est joué de Marc/Steven en réveillant une troisième personnalité chez eux : Jack Lockley, qui abat froidement Harrow, avant de démarrer.

Moon Knight n'est pas, en vérité, vraiment une série sur Moon Knight. Et c'est là le vrai souci que m'a causé ce show. Cela n'en fait pas un ratage comme j'ai pu le lire ou l'entendre, mais assurément, le compte n'y est pas pour les fans du personnage, dont je fais partie. Surtout quand le showrunner Jeremy Slater cite comme référence les runs de Warren Ellis et Declan Shalvey puis de Jeff Lemire et Greg Smallwood.

En suivant par exemple les épisodes de Lemire et Smallwood, Slater, le réalisateur Mohamed Diab, les scénaristes (Beau de Mays, Daniele Iman, Alex Menehan) auraient pourtant eu une base de travail parfaite, originale et efficace à la fois (même si certains éléments auraient sans doute difficiles à adapter tels quels et que six épisodes n'y auraient pas suffi). Mais tout ce beau monde a choisi une autre voie, pour le meilleur et, (trop) souvent, le pire.

Par exemple, en ce qui concerne l'antagoniste de Moon Knight, être aller cherche Arthur Harrow, un personnage, apparu une seule fois dans toutes les séries du héros, qui plus est à ses débuts, semble bien incongru. Mais, contre toute attente, le résultat s'avère positivement surprenant, louée soit l'interprétation habitée de Ethan Hawke.

En revanche, on s'explique beaucoup plus mal pourquoi le grand amour du héros, Marlene dans les comics, a été remplacée par Layla. Cela donne le sentiment d'avoir voulu transformer le personnage pour des raisons plus cosmétiques et représentatives qu'autre chose. Mia Calamawy est pourtant, encore une fois, une idée de casting brillante, l'actrice a un charme fascinant et elle livre une prestation impeccable, y compris quand, pour un motif maladroit, on l'affuble de pouvoirs dispensables (à moins que, là aussi, on ait voulu ne pas réduire Layla à la simple compagne du héros).

Mais, pour le coeur du récit, comme je l'écris plus haut, Moon Knight est absent de sa propre série. Ou plutôt ce Moon Knight n'a pas grand-chose de commun avec celui qu'on trouve dans les comics. Justicier urbain, violent, détraqué, il évolue ici dans une intrigue beaucoup gtrop mystico-fantastique, trop loin de ses bases véritables. De ce choix émanent de fortes frustrations puisque les combats sont réduits à peau de chagrin, le design de son costume de Mr. Knight (créé par Michael Lark dans Secret Avengers et complété par Declan Shalvey) n'habillant qu'un pénible running gag (forcément déplacé dans une série qui se veut sérieuse et sombre).

Avec sa tenue magique qu'il invoque, ce Moon Knight tient plus de Spawn que de la création de Doug Moench et Herb Trimpe. Je ne comprend pas du tout cette option et elle m'a souvent horripilé, quand elle ne m'a pas fait lever les yeux au ciel de consternation (comme lorsque, lors du dernier épisode, on voit carrément MK voler tel Superman dans le ciel nocturne du Caire). Pourquoi avoir fait ça ? Cela me dépasse. C'est une faute de goût, c'est grotesque.

L'histoire elle-même oscille entre le très bon et le médiocre en général. Si on regarde Moon Knight pour son traitement de la maladie mentale, l'effort est méritoire car écrit avec subtilité et réalisé avec élégance. Oscar Isaac, prodigieux comme toujours, opère des transitions d'équilibriste avec une maîtrise confondante et on voit bien à quel point il s'est investi dans ce rôle, surtout pourquoi il a accepté de le jouer. C'est une performance mais avec de la finesse, de l'émotion (superbe et poignant épisode 5, sans doute le meilleur) et de la densité.

Si on suit Moon Knight pour le super-héroïsme, en revanche, c'est moins concluant car, je me répéte, l'essentiel de l'action est sacrifiée, amputant du même coup le héros d'une partie non négligeable de sa nature (MK est un vigilante brutal et déréglé). C'était pourtant prometteur et ça le reste par intemittences quand Steven/Marc interagit avec Konshu (à qui F. Murray Abraham prête sa voix pour des échanges hauts en couleur et quelques scènes vraiment superbes, comme celle où le dieu égyptien remonte le temps jusqu'à reconfigurer le ciel nocturne d'antan). Mais justement, c'est trop irrégulier et Khonshu manque de cette cruauté sadique avec laquelle il manipule son avatar. Toutefois, sur un plan purement graphique, son design à lui est d'une fidélité exemplaire à celui imposé dans les comics par Shalvey.

Enfin, la série souffre beaucoup trop de sa structure même. Six épisodes, en vérité, ce n'est pas le problème. S'ils sont bien écrits, mis en scène, montés, ça passe. Et je ne crois pas qu'avec un ou deux de plus, on aura vu une grosse différence qualitative dans le développement global de la narration. Je pense même que les épisodes 1 et 2 auraient pu n'en faire qu'un, peut-être d'une durée plus conséquente que la moyenne (disons une heure au lieu de 40 minutes), car l'exposition de Steven, la première apparition de Moon Knight, la récupération du scarabée par Harrow, tout ça aurait gagné en nerf, en rythme. En l'état, c'est bancal, lourdaud. Et dommageable quand on voit l'audace de la fin de l'épisode 4 et l'intensité de l'épisode 5. La fin, avec l'épisode 6, est convenable, avec en prime une scène psot-générique attendu mais percutante et jouissive (et qui laisse la porte ouverte à une saison 2... Pour laquelle n'a pas signé Oscar Isaac et qui dépendra donc de son envie de rempiler).

Le bilan est donc facile à établir. Si on veut voir le verre à moitié plein, c'est un show inégal mais avec de vrais pics, de vrais parti-pris, une force et un culot indéniable. Si c'est le verre à moitié vide, c'est beaucoup plus simple : le héros n'a (presque) rien à voir avec Moon Knight. Loin d'être aussi lamentable que Falcon et le Soldat de l'Hiver ou décevant comme What if... ?, même tout aussi loin des sommets comme WandaVision ou Loki, mais aussi éloigné de cette friandise que fut Hawkeye (que je défends mordicus), Moon Knight est un ovni, qu'on estimera donc pour ce qu'il est : un cas en soi et à part.

mardi 23 janvier 2018

MOON KNIGHT, VOLUME 2 : DEAD WILL RISE, de Brian Wood et Greg Smallwood


Passer après Warren Ellis, voilà la tâche ingrate qui échut à Brian Wood quand il accepta d'écrire les six épisodes suivant ceux de son célèbre confrère. Pourtant, il s'en tire mieux que bien et ce volume 2, intitulé Dead Will Rise, dessiné par l'excellent Greg Smallwood, réussit à exploiter des éléments du premier tome tout en développant une intrigue au traitement original.


- Blackout. La veille de l'allocution aux Nations-Unies du général Aliman Lor, leader de l'Akima, pays africain où il est soupçonné d'avoir commis des crimes de guerre, un tueur à gages équipé d'une armure perfectionnée tente de l'assassiner au milieu du convoi qui le protège. Moon Knight l'en empêche mais son adversaire provoque alors une panne d'électricité géante pour se replier et remplir sa mission. Le justicier le poursuit et parvient à le maîtriser. En dérobant son téléphone portable, il entre en contact avec le commanditaire du tueur : la propre psychothérapeute de Marc Spector !


- Live. Une prise d'otages à lieu à la Freedom Tower, assiégée par la police et les médias. Malgré cela, Moon Knight, en liaison direct avec le détective Flint sur les lieux, s'introduit dans le building et localise les prisonniers tenus en respect par un forcené portant sur lui une bombe. La charge est, d'après lui, suffisante pour raser tout le quartier. Mais son manque de vigilance l'empêche de remarquer la présence du vigilant qui n'hésite pas pour le neutraliser à lui trancher la main dans laquelle il tenait le détonateur. L'intervention de Moon Knight filmée par les caméras de sécurité et diffusée ensuite à la télé provoque une vive polémique.


- Doctor. Marc Spector décide de confronter sa psychothérapeute pour savoir pourquoi elle a engagé un tueur chargé d'assassiner le général Aliman Lor (cf. #1 : Blackout). Elle accepte à condition de l'hypnotiser pour apprendre l'origine de son trouble de la personnalité. Les voici transportés au sommet de la pyramide Gizeh en Egypte où Spector fut sauvé par le dieu Khonshu qui en fit son agent. Puis ils assistent au massacre commis en Akima par les troupes du général Lor il y a vingt ans, quand la psy perdit sa famille. Evoquant d'autres purges (en Syrie, en Amérique du Sud, en Crimée, au Mexique), elle demande à Moon Knight de l'aider à se venger mais il refuse. Elle invoque alors Khonshu qui juge sa requête justifiée et entreprend de chercher un autre agent. Spector se réveille peu avant que la maison de sa psy explose.


- HQ. Gloria Roza est agent de sécurité au siège des Nations-Unies et elle est choisie par Khonshu pour devenir son nouveau bras armé, sans quoi elle n'a plus que 36 heures à vivre. Il la convainc patiemment de tuer Lor. Mais Spector, qui a survécu à l'explosion de la maison de sa psy l'en empêche in extremis lorsque le dirigeant africain arrive à l'O.N.U.. Il est arrêté par les forces de l'ordre, qui connaissent sa double identité, et le tabassent à l'abri des regards.


- Rendered. Détenu dans un lieu secret et médicamenté pour le mater, Marc Spector est à nouveau contacté par Khonshu à qui il essaie d'expliquer que sa psy le manipule alors que la divinité l'estime en droit de réclamer réparation par des moyens radicaux. Agressé par un autre prisonnier, Spector est conduit à l'infirmerie mais il assomme la nurse et s'échappe en subtilisant son passe-partout. Il découvre, sidéré, qu'il est en vérité à bord d'un avion. N'ayant pas d'autre choix, il saute dans le vide, sans parachute.


- Diaspora. Aliman Lor a été enlevé par des mercenaires payés par la psy et séquestré dans une chambre d'hôtel. Il la reconnaît comme étant Elisa, la fille du gouverneur Adrian Warsame qu'il a renversé en 1968, alors que l'Akima était une colonie danoise. Elle avoue alors son véritable mobile : mettre la main sur l'argent qu'il a dissimulé afin de prendre sa place à la tête du pays après l'avoir exécuté. Marc Spector, indemne grâce à l'intervention de Khonshu, a la confirmation de tout cela grâce à une journaliste qui vérifie le passé de la psy pour lui. Moon Knight la neutralise avant que le détective Flint, prévenu par la journaliste, ne vienne arrêter Elisa Warsame.

La construction de l'arc narratif de Brian Wood est plus sophistiquée qu'elle n'en a l'air puisque le scénariste enchaîne les chapitres lisibles comme autant d'aventure autonome tout en les reliant grâce au personnage pivot de la psychothérapeute Elisa Warsame. Elle était apparue brièvement dans le premier épisode de Warren Ellis et Declan Shalvey, comme une figure déjà équivoque, annonçant avec un curieux sourire à Marc Spector qu'il ne souffrait pas de désordre de la personnalité mais d'une invasion psychique par une entité étrangère - le dieu Khonshu.

Wood en fait l'élément-clé de son dispositif en révélant à la fin de l'épisode Blackout qu'elle a loué les services du tueur à gages que vient d'affronter Moon Knight (ou plutôt Mr. Knight, comme il se fait appeler lorsqu'il intervient habillé en costume trois-pièces blanc - et j'en profite aussi au passage pour corriger une erreur rédigée dans ma critique du précédent volume : ce look n'est pas l'oeuvre de Declan Shalvey mais de Michael Lark, lors de l'épisode 19 de Secret Avengers, déjà écrit par Ellis).

Dès lors va s'engager un duel entre Moon Knight/Marc Spector et sa thérapeute pour connaître la raison qui la pousse à vouloir supprimer le général Aliman Lor, un dictateur africain à la tête d'une nation fictive mais où il a pris le pouvoir par la force il y a plus de vingt ans. Les agendas du justicier et de la femme médecin sont confrontés de manière subtile car Moon Knight représente le dieu de la vengeance et devrait donc aider sa psy. Mais on sait aussi qu'il a décidé d'appliquer la justice en disposant de son libre arbitre, quitte à déplaire à Khonshu. Et cela va faire basculer le récit.

Exactement à mi-parcours, dans l'épisode 8, lors d'une séance d'hypnose où Elisa Warsame tente de rallier Marc Spector à sa cause, le jugement de ce dernier est éprouvé par les souvenirs d'enfance de son interlocutrice. Persistant malgré tout à ne pas tuer pour elle et pensant lui avoir prouvé qu'elle ne l'instrumentaliserait pas, il subit un revers inattendu (pour lui comme pour le lecteur) quand elle en appelle alors à Khonshu lui-même... Qui estime légitime une intervention contre Aliman Lor !

Spector n'est plus l'agent du dieu égyptien et on le suit durant les deux épisodes suivants en train d'empêcher une autre élue de la divinité de commettre l'assassinat du dirigeant politique puis être incarcéré dans une prison dont la nature aboutit là encore à une surprise spectaculaire, impossible à deviner avant la fin de l'épisode 11 (Rendered).

Brian Wood a opéré une bascule narrative formidable, imprévisible, et d'une efficacité redoutable, qui fait vibrer le lecteur pour le héros engagé dans un combat moral, physique mais aussi politique. On aurait pu craindre que cette dernière dimension n'alourdisse le propos maladroitement dans ce qui se veut d'abord une oeuvre de divertissement au format réduit à six chapitres, mais le scénariste introduit cela avec habileté. Citer ainsi le conflit syrien, les coups tordus sud-américains, le putsch en Crimée, la criminalité des cartels mexicains, et les dictatures africaines est audacieux et délicat, mais Wood l'accomplit remarquablement.

Graphiquement, Greg Smallwood n'est pas encore parvenu à la maturité qu'il affichera lors de son retour à la série quand elle sera écrite par Jeff Lemire en 2016-2017. Mais il affiche déjà des dispositions prometteuses et pose les bases visuelles qu'il peaufinera ensuite. La continuité esthétique est assurée par la présence de la coloriste Jordie Bellaire qui conserve à Moon Knight le traitement mis au point avec Declan Shalvey, avec son aspect immaculé quand il est en costume civil.

Smallwood n'emploie la tenue super-héroïque du personnage que dans un épisode, Live : c'est d'ailleurs un tour de force puisque toute l'histoire est vue par le biais de caméras de surveillance dans un gratte-ciel. Ce qui pourrait n'être qu'un procédé un peu artificiel s'avère au bout du compte étonnamment immersif et donne à voir Moon Knight dans sa formation militaire (comme il le fut en tant que Marc Spector), efficace, précis, méticuleux, mais aussi cruel, sanguinaire (il tranche la main du terroriste qu'il doit maîtriser pour qu'il n'active pas le détonateur de sa bombe).

Le découpage de Smallwood est encore sage par rapport à son run avec Lemire, où il s'amusera avec la forme des cases et leur disposition dans la planche entière puis l'enchaînement des pages et leur sens de lecture, mais il joue déjà avec le blanc même de la case, aussi virginal que le costume de Moon Knight, et la multiplication des vignettes de taille réduite pour monter l'action de manière hyper-ciblée (voir l'épisode Blackout pour découvrir comment, ainsi, l'artiste met en scène la panique liée à la panne d'électricité sans recourir à un plan d'ensemble avec une foule de figurants désordonnée). La valeur de chaque plan est un souci constant chez ce dessinateur qui le rapproche d'un autre maniaque dans ce domaine, David Aja (avec lequel il partage aussi, dans ce volume, une simplicité du trait, un encrage un peu gras - auxquels il donnera plus de réalisme et de texture par la suite).

Il était difficile de passer après Ellis et Shalvey, mais Wood et Smallwood ont fait feu de tout bois (jeu de mots facile, mais trop tentant...) et leur bref passage sur le titre est une authentique réussite. Après cela, mieux vaut s'abstenir de lire ce qu'ont commis Cullen Bunn et Ron Ackins et passer directement au relaunch magistral dirigé par Lemire et Smallwood (dont je vous ai déjà parlé il y a quelques mois).   

lundi 15 janvier 2018

MOON KNIGHT, VOLUME 1 : FROM THE DEAD, de Warren Ellis et Declan Shalvey


Fréquemment, le scénariste Warren Ellis accepte une commande pour Marvel ou DC entre deux projets personnels, du "work for hire" qui dépasse parfois la simple exécution d'un contrat façon mercenaire pour donner un nouvel élan à un personnage ou une série. Il y a (déjà) quatre ans, c'est ainsi qu'à la suite de Brian Michael Bendis (un de ses amis) il reçut pour mission de rendre Moon Knight plus accessible et percutant. Le résultat tient dans un bref run de six épisodes mais qui lui permit de rencontrer le dessinateur Declan Shalvey, son actuel partenaire sur le titre Injection (publié chez Image Comics).


- Slasher. Appelé en renfort par le détective Flint, Moon Knight examine une scène de crime mais y voit autre chose que le simple théâtre du méfait d'un slasher qui tue des hommes forts et en bonne santé. Le coupable doit pouvoir se retirer vite et simplement : Moon Knight pense aux égouts et  descend dans les entrailles de New York jusqu'à découvrir le repaire d'un ancien agent du S.H.I.E.L.D. mutilé par une mine et qui dépèce ses victimes pour se réparer. En le faisant parler, le justicier le blesse mortellement. Plus tard, Marc Spector entend le diagnostic de sa psy : il ne souffrirait plus de schizophrénie mais bel et bien d'une invasion mentale par un esprit surnaturel - celui de Khonshu, le dieu de la lune égyptien.


- Sniper. Un tireur embusqué tue neuf personnes apparemment sans rapport entre elles jusqu'à ce que Moon Knight le repère sur le toit d'un immeuble visant une nouvelle cible. Les deux hommes s'affrontent jusqu'à ce que le justicier réussisse, difficilement à prendre l'avantage. Le sniper explique qu'il exécute ceux qui finançaient son régiment avant de lui couper les vivres, préférant s'enrichir plutôt que de soutenir l'effort de guerre. La dixième cible abat le tireur en justifiant que chacun choisit comment évoluer.


- Box. Quatre esprits frappeurs aux allures de punks des années 70 agressent sans raison des civils dans Manhattan downtown. Après trois attaques, sollicité par le détective Flint, Moon Knight intervient mais s'avère impuissant et se fait passer à tabac. Chez lui, il prend conseil auprès de Khonshu qui lui recommande d'utiliser ses reliques égyptiennes. Vêtu d'une armure antique, Moon Knight retourne défier les spectres et en vient à bout. Il localise ensuite leur repaire où il trouve leurs quatre cadavres décomposés, tués certainement après un ancien braquage foireux.


- Sleep. Recommandé par son confrère, le Dr. Peter Alraune, le Dr. Skelton demande son aide à Moon Knight après avoir pratiqué des expériences sur le sommeil auprès de patients, tous ayant le même rêve. Le justicier investit la seule chambre vide du local de Skelton et s'endort, plongeant dans les limbes où il découvre Craiglist, un des patients incapable de savoir s'il dort encore ou s'il est éveillé. Moon Knight revient à lui et entraîne par la force Skelton dans la chambre où il déterre le corps de Craiglist, dont le cerveau est contaminé par un champignon toxique, ce qui a infecté les autres patients.


- Scarlet. Une fillette a été enlevée et est retenue au cinquième étage d'un immeuble abandonné qui en compte six. Moon Knight y pénètre et affronte la quinzaine d'hommes en armes qui occupe l'endroit, gravissant étage après étage en les éliminant les uns après les autres. Il sauve la fillette, indemne, qui voit le masque du justicier comme son vrai visage et non un moyen de le cacher. Le chef du gang est exécuté par le drone de Moon Knight survolant le toit.


- Spectre. Ryan Trent était un des policiers en uniforme présent sur la scène de crime examinée par Moon Knight dans l'épisode 1. Vexé que le justicier ait résolu l'affaire à la place des autorités, il devient obsédé par cela et d'autres humiliations subies par le passé. Trent tente d'interroger Marlene Fontaine, l'ex-femme du Dr. Alraune, puis Jean-Paul Duchamp, le pilote de Moon Knight, avant de s'informer sur ses ennemis les plus redoutables. Il découvre ainsi Black Spectre, alias Arson Knowles, dont il décide d'usurper la double identité, puis tend un piège au justicier. Mais il échoue à le neutraliser car comme celui dont il s'est inspiré, Trent a voulu vaincre pour l'estime des autres alors que Moon Knight s'en moque.

Souvent réduit à la version Marvel de Batman, Moon Knight est un fascinant super-héros dont la folie, soulignée par son rapport équivoque à sa propre identité (avec son trouble schizophrène et sa relation avec le dieu Khonshu) et la justice (il emploie des méthodes expéditives sans être un tueur comme le Punisher), ne pouvait que séduire Warren Ellis, qui a théorisé (notamment dans ses  épisodes déchaînés de Thunderbolts) que les justiciers se masquaient et s'habillaient de manière excentrique pour imiter les chevaliers (knights donc) de jadis.

Chaque auteur qui a écrit les aventures de Moon Knight a plus ou moins insisté sur un aspect du personnage - ses personnalités multiples, sa possession mystique par Khonshu, etc. La précédente incarnation du héros par Bendis proposait que Marc Spector, exilé à Los Angeles, se choisissait comme modèles moraux trois confrères (Spider-Man, Captain America, Wolverine) pour être à la fois efficace et rester dans les clous éthiquement parlant. Ellis décide en saisissant l'opportunité de relancer le personnage d'opérer une synthèse.

D'abord, il assume l'influence de Batman en en faisant une sorte de détective de l'étrange. Mais pas que. C'est aussi un vigilante qui, comme son totem, veille sur la ville la nuit, au clair de lune, une sorte de kamikaze aussi prêt à s'engager dans une mission-suicide. Ensuite, le scénariste exploite le passé égyptien de Marc Spector : il s'agit moins d'insister sur sa schizophrénie que d'établir qu'il est littéralement envahi mentalement par Khonshu (comme le diagnostique sa psy - personnage fugace mais au potentiel inquiétant, que Brian Wood se chargera de développer ensuite) et que ses voyages à l'étranger (durant ses activités de mercenaire, sous d'autres identités) lui ont permis de collecter plusieurs reliques magiques, pratiques dans certaines circonstances. Enfin, chaque épisode est un récit self-contained, mais la fin du run forme une boucle narrative épatante, produisant un effet-miroir fascinant (avec le policier Trent obsédé par Moon Knight au point de vouloir le tuer pour s'accaparer sa gloire et, pour cela, reprenant l'alias du Black Spectre, moralement et esthétiquement opposé au justicier).

En collaborant avec Declan Shalvey, Ellis s'est trouvé un partenaire qui partage parfaitement ses lubies visuelles, mais l'artiste qui, jusqu'alors, était cantonné à des séries sans grand retentissement chez Marvel, ne se contente pas de servir graphiquement les scripts du célèbre scénariste.

Sa première contribution est de relooker Moon Knight selon les circonstances : sur 4 épisodes et demi, il n'opère pas dans une combinaison de spandex mais dans un élégant costume trois pièces d'un blanc absolument immaculé - Jordie Bellaire, Mme Shalvey à la ville, n'applique aucune couleur au personnage, ce qui créé un effet étonnant par rapport aux autres acteurs et aux décors. Dans l'épisode 3 (Sleep), MK endosse une curieuse armure avec un masque ressemblant au crane d'un corbeau, semblable à la tête de Khonshu, pour parer aux attaques de spectres et les vaincre - une idée simple et géniale puisqu'on devine que la carapace est magique. Dans l'épisode 2 (Sniper), il revêt une tenue plus classiquement super-héroïque avec une cape et une capuche blanche identique au design de Bill Sienkiewicz, mais avec des parties noires sur le corps (son masque, ses biceps, son ventre, ses jambes) - les parties blanches ayant la forme de croissants lunaires comme son logo et ses armes.  Ces corrections ont un effet maximum qui repensent le personnage sans le dénaturer.

Shalvey a dû aussi composer avec des exercices de style purement "Ellisiens", en particulier l'épisode 5 (Scarlet) où Moon Knight s'engage dans une baston insensée contre une quinzaine de gangsters dans un squatt. Econome en dialogues comme vous pouvez le déduire, centré sur l'action la plus brutalement exprimée, ce genre de chapitre fait partie de la signature du scénariste depuis Global Frequency (l'épisode Hyperviolence, dessiné par Tomm Coker) jusqu'à Secret Avengers #18 (dessiné par David Aja). C'est un vrai morceau de bravoure qui réclame de la fluidité dans le découpage et la faculté de traduire l'impact des coups, la progression paroxystique du combat, toutes choses superbement accomplies ici.

Enfin, Shalvey a su lire chez Ellis le sens du mouvement qui traverse ses récits : cette mobilité fait écho d'un épisode à un autre, parfois de manière très subtile, mais exprime aussi le sens des intrigues et leur résolution. Ainsi, dans l'épisode 1 (Slasher), Moon Knight descend pour débusquer l'assassin tout comme dans le #4 (Sleep), tandis qu'il doit monter dans le n°5 (Scarlet) pour sauver la fillette dans l'immeuble. Dans l'épisode 2 (Sniper), toute l'action est latérale et les déplacements s'effectuent dans le sens de la lecture, de gauche à droite. Enfin, les épisodes 1 et 6 (Spectre) forment un effet-miroir spectaculaire, une boucle narrative : Moon Knight n'apparaît plus que dans les ultimes pages du chapitre final, l'histoire retraçant la folie croissante de son ennemi.

En un recueil et six épisodes, Warren Ellis et Declan Shalvey réussissent donc magistralement à raconter Moon Knight comme personnage, série et concept, s'emparant de ses facettes les plus saillantes pour en tirer une synthèse qui a valeur de rapport définitif. Marvel décidera pendant deux autres cycles de même quantité de prolonger ce cadre (avec les excellents Brian Wood-Greg Smallwood d'abord, puis les médiocres Cullen Bunn-Ron Ackins ensuite) avant de laisser carte blanche à Jeff Lemire et Greg Smallwood pour une quinzaine d'épisodes extraordinaires où le "chevalier de la lune" affrontait son meilleur ennemi : lui-même. 

mardi 18 juillet 2017

MOON KNIGHT, de Jeff Lemire et Greg Smallwood


IL FAUT LIRE les 14 épisodes de Moon Knight par Jeff Lemire et Greg Smallwood (+ quelques guests au dessin : James Stokoe, Wilfredo Torres, Francesco Francavilla et Bill Sienkiewicz). Et là, je vous le dis, on tient un futur classique, un authentique chef d'oeuvre, un run d'anthologie !

Dans le premier arc (#1-5, dans le recueil Lunatic), l'intrigue démarre avec Marc Spector interné dans un asile psychiatrique mais toujours possédé par l'esprit du dieu de la vengeance égyptien, Konshu. Fortement médicamenté par une docteur et rudoyé par deux infirmiers, il ne rentre en contact avec l'entité dont il était le bras armé que lorsque de séances d'électrochocs (idée simple, mais géniale) et qui lui rappelle sa mission comme Moon Knight. Il est, malgré ce traitement, en proie à des visions dans lesquelles il voit (croit voir ?) d'anciennes relations (des acolytes, des amantes, puis plus tard des ennemis) qui l'encouragent à fuir... Problème : une fois dehors, c'est le chaos total, dans des proportions hallucinantes - peut-être la continuation de ses délires ?

Lemire démarre pied au plancher et retourne complètement le lecteur. On perd tout repère, on ne distingue plus ce qui est vrai de ce qui est faux, ce qui est de l'ordre de la folie de ce qui est crédible/raisonnable. Nous sommes dans un comic-book mental, vertigineux, trouble, troublant, passionnant. 

Le scénariste convoque tous les alias du héros - Spector donc, mais aussi Steven Grant ou Jack Lockley - et son entourage - Marlene Alraune, Jean-Paul "Frenchie" Duchamp - et gère ce casting en virtuose. Il réussit surtout à la fois à égarer le lecteur tout en le gardant toujours accroché au déroulement de l'histoire. La fin de ce premier acte est d'ailleurs au diapason : on peut l'interpréter d'abord comme une chute (aux sens propre et figuré...) et un tremplin pour la suite.

Greg Smallwood retrouve MK après avoir illustré, brillamment, les six épisodes d'un arc du précédent volume de la série (Blackout, écrit par Brian Wood). Mais l'artiste est comme transfiguré par la matière dont il dispose, il lâche les chevaux en composant des pages somptueuses, aux découpages renversants (le motif de la pyramide y est récurrent) et jouant avec l'espace négatif de manière extraordinaire (le blanc de la page et celui des costumes de Moon Knight, des blouses du personnel et des patients de l'asile). Ceux qui pensaient que Bill Sienkiewicz avait livré la plus belle version graphique du personnage devront réviser leur jugement.

Dans le petit mot d'adieu de Jeff Lemire à la fin du 14ème et dernier épisode, Jeff Lemire avoue qu'il n'avait prévu qu'une dizaine-douzaine d'épisodes initialement, et il a développé son plan en fonction du succès de son histoire.

Il faut, à mon avis, voir là l'explication de la faiblesse du deuxième acte (# 6-9, dans le recueil Reincarnations), où l'auteur tire un peu trop sur la corde qu'il a si magistralement tendu auparavant. L'intrigue plonge toujours plus profond dans la psyché de Spector et la frontière floue entre réalité et folie, au point parfois de céder à une sorte de délire peu inspiré.

Pour ne pas trop en dire, Moon Knight effectue des incursions correspondant aux vies de ses divers alias : on le voit ainsi sur le plateau du tournage d'un film consacré à MK, mais aussi dans l'espace luttant contre des créatures inquiétantes, ou errant la nuit dans les bas-fonds. Disons-le bien franchement : c'est un beau bordel.

Mais en même temps, Lemire n'est pas un manche et on devine derrière tout ça le véritable thème de son récit : qui est le VRAI Moon Knight ? Explorer toutes ces dimensions, même les plus extravagantes, les plus curieuses, les plus déroutantes, fait partie de cette recherche pour obtenir la réponse.

On peut croire alors aussi que la succession de fill-in artists indique un gros coup de mou de la part de Smallwood, dont la contribution, bien que toujours sensationnelle, est beaucoup plus réduite. James Stokoe fournit des planches spatiales très détaillées, Wilfredo Torres fait merveille dans un style rétro-ligne claire, Francesco Francavilla est plus brouillon avec une palette criarde, et Bill Sienkiewicz éblouit avec trois fois rien.

Là encore, la dernière image qui est aussi la dernière page du deuxième tpb est une sorte de déclaration programmatique : MK semble s'adresser autant à lui-même qu'au lecteur, après avoir été mis sans dessous-dessus, en se fixant une ultime mission... 

Après un deuxième arc, qu'on peut presque zapper tant on retombe sur ses pieds au début de cet acte III (#10-14, dans le recueil Birth and Death), toute la question est : Lemire va-t-il dénouer son intrigue avec la même maestria qu'il l'a lancée ? Et où en sera le héros à la fin ?

Je ne répondrai pas à la seconde question pour ne spoiler personne, mais la fin est un modèle d'élégance tout en positionnant Moon Knight d'une manière qui obligera le prochain scénariste à l'écrire à composer avec un nouveau statu quo. La promesse, si souvent faite, de "ce ne sera plus jamais comme avant", prend là tout son sens.

Comme Lemire l'apprécie visiblement, il a attendu la dernière ligne droite pour convoquer Bushman dans sa saga, soit certainement le pire ennemi de Moon Knight. Le scénariste revisite brillamment le passé de Marc Spector, aux côtés de "Frenchie", en Egypte, et acte la naissance de MK. Il aligne les séquences intenses avec une maîtrise spectaculaire : on vibre pour le héros, on renoue avec l'ambiance si spéciale (d'un cauchemar éveillé) des débuts, et en même temps on comprend que le but de la manoeuvre (en plus de rafraîchir la mémoire des fans ou d'initier les amateurs) est de diriger les lecteurs en expliquant d'où tout est parti, comment tout a commencé (donc bien avant ladite série actuelle). 

Le duel final répond à la question - "qui est le vrai Moon Knight ?" - de façon adroite, habile, mais surtout jubilatoire (un peu à la manière d'ailleurs de la théorie de Tarantino sur Superman, selon laquelle Clark Kent est le déguisement du héros et non pas l'histoire d'un journaliste survivant de Krypton qui s'habille en super-héros pour dissimuler son identité). Le sort de Khonshu est aussi réglé (définitivement ?).

Smallwood est de retour pour ces ultimes épisodes et pour mon plus grand plaisir. Ce qu'il accomplit est littéralement ébouriffant : c'est tout à la fois classieux, inventif (on pense parfois à ce que produit un JH Williams III dans la construction des pages, des plans, l'enchaînement des cases, l'expression visuelles des idées), puissant. Visiblement, il mélange plusieurs techniques pour produire des textures (son trait a cet aspect du dessin au crayon non encré) et sa collaboration avec cette fantastique coloriste qu'est Jordie Bellaire aboutit à un résultat bluffant de beauté et d'étrangeté ("l'étrangeté est le condiment de la beauté" disait Baudelaire). 

Sans eux, cette BD n'aurait pas ce charme bizarre, ces ambiances si pénétrantes, cette force vertigineuse - comme toutes les grandes réussites, on se rend compte qu'une BD n'est pas qu'un beau/bon scénario, c'est la combinaison d'idées brillamment exprimées et de visuels qui les traduisent subtilement, les subliment.
 
14 épisodes, ce n'est pas bien long, mais avec une telle densité, et une telle qualité, ça vous nourrit étonnamment. Une fois tous les tpb, en vo et vf, publiés, Marvel et Panini seraient bien inspirés de réunir tout ce run en un seul volume pour en apprécier la cohérence et l'intelligence.

En tout cas, cette histoire de Moon Knight est un "instant classic".
La classe égyptienne...

jeudi 7 juin 2012

Critique 329 : MOON KNIGHT - VOLUME 2, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev

Moon Knight, Volume 2 rassemble les épisodes 8 à 12 de la série écrite par Brian Michael Bendis et dessinée par Alex Maleev, publié en 2011-2012 par Marvel Comics. C'est la suite et fin du run des deux auteurs sur ce titre.
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Depuis qu'il a été membre des Vengeurs Secrets, Moon Knight a décidé de s'inspirer des meilleurs héros de ces diverses équipes, et sa personnalité est désormais partagée avec ce qu'il pense de Captain America, Wolverine et Spider-Man. Installé à Los Angeles où il produit une série télé inspirée de ses exploits, Marc Spector découvre que le Comte Nefaria en est devenu le caïd et cherche à reconstruire Ultron, mais Moon Knight réussit à s'emparer de la tête du robot.
Moon Knight s'est allié ensuite avec Echo, qui a fait partie des Nouveaux Vengeurs et s'était infiltrée dans le milieu de la prostitution dirigé par Snapdragon, la partenaire de Nefaria, qu'ils ont réussi à arrêter ensemble, et avec Buck, un ex-agent du SHIELD, qui fournit le justicier en expertises et équipements divers.
Pour Nefaria, l'heure de la revanche a sonné : il veut récupérer à n'importe quel prix la tête d'Ultron et cette lutte coûtera la vie à un de ses adversaires. Il va aussi faire appel à sa fille, Madame Masque, qui entend bien cependant en apprendre plus sur ses projets concernant Ultron...


Moon Knight livre Snapdragon à l'inspecteur Paul Hall
en échange de son aide pour enquêter sur le Comte Nefaria
et ses possibles complices dans la police de L.A..
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Comme ils l'ont fait dans le premier et précédent volume, Brian Michael Bendis et Alex Maleev continuent de revisiter remarquablement le personnage de Moon Knight dans ces 5 derniers épisodes de leur run :  après la version extrèmement sombre de Charlie Huston et David Finch en 2004, les deux complices ont préféré se concentrer sur les troubles de la personnalité du héros et sur son affrontement avec un ennemi si puissant qu'on se demande bien comment il peut lui tenir tête.
C'est une variation habile de ce qu'ils avaient accompli avec Daredevil où la question de l'identité et l'antagonisme avec le Caïd occupèrent une large place de leurs épisodes. Ici, cela permet de redéfinir Moon Knight, sa situation de justicier, sa position géo-stratégique, et la toute dernière page du dernier épisode indique clairement que l'intrigue a posé un nouveau jalon dans le projet The Age of Ultron dont le scénariste a commencé à poser les fondations dans ses épisodes d'Avengers (cette saga, dessinée par Bryan Hitch, prévue à la rentrée, devrait clore le passage de l'auteur sur la franchise).
Un rebondissement précoce et drmatique dans ce second volume va également permettre d'expliquer pourquoi Moon Knight est littéralement devenu un vengeur, et bousculer à nouveau la hiérarchie de ses multiples personnalités. La planche ci-dessous fournit un indice, mais je ne veux pas en dire plus pour ne pas gâcher le plaisir des futurs lecteurs...
"You ruin everything you touch."

Si Moon Knight permet donc d'entrevoir une partie du futur grand projet "Bendisien", il confirme aussi que le scénariste a, depuis la fin de New Avengers (vol. 1 & Finale) puis Avengers (post-Fear Itself), entrepris de ramener sur le devant de la scène certains personnages qu'on n'avait plus vus depuis longtemps (comme Nefaria, un des premiers ennemis des Vengeurs, Ultron, ou la Vision dans la série Avengers). Faut-il y deviner une volonté de restaurer certains éléments avant son départ de la franchise, de renouer avec les "grands classiques". C'est en tout cas notable de la part de Bendis qui a souvent préféré s'en écarter (s'attirant ainsi le courroux de fans intégristes...).


Madame Masque entre dans la partie.

Ces derniers chapitres sont menés sur un rythme soutenu, ce recueil se lit rapidement non seulement parce qu'il ne contient que cinq épisodes mais aussi parce qu'il est riche en action. Les dialogues sont toujours aussi inspirés, quoique moins fournis que d'habitude.
C'est en tout très efficace, et on peut remercier Marvel d'avoir laissé à Bendis le temps de conclure son récit - même si on regrettera que le public américain n'ait pas suivi...
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Alex Maleev est également très inspiré, et dans ces épisodes il prouve, si besoin était, son aisance pour animer des scènes d'action, dont un mémorable dernier round entre Moon Knight et le Comte Nefaria dans le commissariat de police de Los Angeles.
Bien entendu, l'artiste excelle encore et surtout dans les moments plus calmes où sa science du découpage, sa faculté à trouver des plans à la fois simples et originaux, en traitant l'image de manière incroyable, avec le concours de son coloriste favori, Matt Hollingsworth, font merveille.
C'est spécial, mais les livres que produisent Maleev et Bendis ont une "touch" incomparable, ce "je-ne-sais-quoi" qui les placent au-dessus du lot - ou plutôt en marge, à mi-chemin entre les comics traditionnels, avec le folklore inhérents aux super-héros, et la bande dessinée indé et arty. Ce sont des bouquins qui procurent des sensations tout à fait atypiques.
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Bref, c'est un volume impeccable, dont le seul défaut est de ne comporter aucun bonus digne de ce nom (même plus de variant covers) - dommage car on aurait aimé en savoir davantage sur les coulisses de ce run trop bref mais remarquable.

jeudi 26 avril 2012

Critique 322 : MOON KNIGHT VOL.1, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev

Moon Knight, vol. 1 rassemble les 7 premiers épisodes de la série écrite par Brian Michael Bendis et dessinée par Alex Maleev, publiée en 2011 par Marvel Comics.
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Tout commence dans le désert égyptien : Marc Spector est laissé pour mort par son pire ennemi, Bushman, et rampe, agonisant, dans le tombeau vide du dieu Khonshu - qui semble lui léguer ses pouvoirs de Moon Knight.
Mais cette scène se révèle être l'image finale de l'épisode d'une série télé produite et inspirée par Marc Spector pour quelques happy few. Le héros s'est en effet installé à Los Angeles pour ce show, mais pas seulement...
En effet, Marc Spector n'a pas renoncé à sa double vie de super-héros, il est même devenu un Vengeur (Secret, officiant lors de missions clandestines avec Steve Rogers et d'aautres équipiers). Il a la confiance de Captain America, Wolverine et Spider-Man et s'est déplacé sur la Côte Ouest avec leur assentiment, pour enquêter sur le crime organisé local. 
C'est ainsi que lors d'une patrouille sur les docks il surprend un deal impliquant Mr Hyde, qui est en possesssion d'un robot Ultron désactivé. La transaction tourne court mais le vilain est pris à parti par le justicier qui récupère la tête de l'androïde avant que Hyde n'essuie la colère de son client (encore non identifié, sinon qu'il est extrèmement puissant).
Que va faire Moon Knight de la tête d'Ultron ? Il y réfléchit avec Captain America, Wolverine et Spider-Man, mais il apparaît rapidement qu'il n'est pas vraiment en contact direct avec eux... Et il va devoir composer avec Snapdragon, la complice du client mécontent de Hyde, à la tête d'un réseau de prostituées-indics, parmi lesquels s'est infiltrée Echo.
La jeune femme et Moon Knight décident d'unir leurs efforts pour résoudre cette affaire et régler le compte de leurs ennemis communs : la mission ne semble pas gagnée d'avance, même en rusant, d'autant que la police locale est sur les dents avec ces justiciers dans les parages et donc les mercenaires lancés à leurs trousses...


Echo téléphone aux Vengeurs pour s'informer
sur Moon Knight et sa santé mentale.

Le personnage de Moon Knight a été exploité dans une multitude de séries, en tant que héros solo ou au sein d'équipes (Defenders, West Coast Avengers, Secret Avengers). Avant que Brian Michael Bendis n'hérite du titre, ses derniers scénaristes ont fait de ce héros borderline, schizophrène et franc-tireur, un justicier de plus en plus violent et isolé, dont la réhabilitation (après Siege et à la faveur de l' "Heroic Age", quand il a intégré les Vengeurs Secrets) a du coup semblé forcé (comment admettre en effet qu'après avoir tué, il ait été amnistié et même recruté par Steve Rogers quand celui-ci a toujours difficilement toléré Wolverine ?).
Cette réserve mise à part (et sur laquelle Marvel ne reviendra plus), cette enième relance du héros par l'équipe créative de Daredevil (autre héros urbain récemment "gracié") possédait un attrait indéniable. Brian Bendis a effectivement choisi une direction inattendue, iconoclaste (comme d'habitude) et retrouve donc pour l'occasion le dessinateur avec lequel il produit certainement ses meilleurs oeuvres, Alex Maleev (le récent Scarlet a une fois encore prouvé l'efficacité de leur partenariat).
L'identité est devenu le thème central de leur série (qui ne durera que 12 épisodes, faute de ventes suffisantes - frustrant vu le résultat, mais au moins Marvel a-t-il permis que l'histoire aille à son terme) : il s'agit pour l'auteur d'explorer aussi bien la psyché de Moon Knight que celle de Marc Spector, et le projet devient alors une réflexion passionnante sur le super-héros comme le prolongement d'une folie assumée et (qui se veut) bienveillante. L'idée est donc d'examiner ce qu'un individu qui se costume pour jouer les justiciers est vraiment et comment il est perçu par son entourage - un partenaire logistique, une alliée sur le terrain, ses adversaires directs. Tous les personnages semblent ici jouer un rôle, à l'image des héros de séries télé comme celle que produit Spector (d'ailleurs Bendis a-t-il pensé à Phil Spector, le producteur excentrique condamné pour meurtre, quasi-homonyme de Marc Spector, super-héros extravagant qui a été amnistié de ses crimes ?), mais les rôles qu'ils jouent sont constamment en opposition avec ce qu'on pense d'eux ou les placent dans des situations qui les dépassent.



Marc Spector désire à la fois fréquenter Echo
sentimentalement et professionnellement...
Mais ses référents (imaginaires) divergent sur la nécessité
de cette association.

Pour appuyer ce jeu des apparences, Bendis a pris soin de poser et de renouveler le "supporting cast" du héros. La première addition (et la plus notable) réside dans la présence d'Echo, une de ses héroïnes favorites, typiques des personnages de second rang qu'il affectionne (et dont on avait perdu la trace depuis la fin de Secret Invasion et la période du "Dark Reign" : elle avait donc simplement changé d'adresse après la défaite des Skrulls et l'arrivée aux responsabilités de Norman Osborn).
Son emploi est doublement important : pour l'intrigue d'abord, elle va aider Moon Knight dans son enquête alors qu'elle était infiltrée dans la bande de prostituées de Snapdragon ; pour la définition du héros ensuite puisque s'instaure entre elle et lui une sorte de romance à la "je t'aime, moi non plus", mais aussi parce que, étant sourde, elle offre un contrepoint astucieux à Spector qui, lui, entend des voix (et le lui cache).
Le duo fonctionne en tout cas très bien (et esthétiquement aussi puisqu'au costume blanc de Moon Knight répond celui, noir, d'Echo), Maya Lopez étant également considérée comme un Vengeur de seconde zone et étant avide de reconnaissance. 


Marc Spector avoue : il entend des voix.
Mais cela doit-il rassurer Buck, son acolyte ?

L'autre second rôle greffé à la série est un ancien agent du SHIELD, Buck, d'abord engagé par Spector comme consultant pour sa série télé avant de devenir un technicien chargé d'examiner la tête d'Ultron et de l'aider à pièger celui qui voulait l'acquérir.
Ce personnage normal permet aussi de souligner le contraste entre le héros costumé et psychologiquement instable et l'histoire criminelle presque classique qui est développé. Buck sert de point d'entrée pour le lecteur, c'est le seul protagoniste auquel on peut s'identifier, on est médusé puis complice comme lui, et grâce à lui, ces épisodes dépassent le cadre convenu du récit strictement super-héroïque. D'une manière analogue mais néanmoins distincte, il remplit la même fonction que Foggy Nelson dans Daredevil : c'est à la fois un témoin et le complice du héros, donc c'est vous, c'est moi, c'est le double du lecteur.
Le récit se déroule sur un rythme rapide, avec de l'action à chaque épisode et des scènes richement dialoguées, dans le plus pur style Bendis. Ceux qui goûtent moins à ce qu'écrit le scénariste sur des séries d'équipe seront certainement plus conquis ici, où le casting est plus réduit et les situations plus concentrées. Sa caractérisationde Marc Spector est différente de tout ce qu'on a vu auparavant (n'hésitant pas à le tourner parfois en ridicule, à montrer que son impulsivité le met - et met les autres - en danger), ce qui le rend à nouveau accessible pour ceux qui ne sont pas familiers du personnage.
Enfin, quand son identité est révèlée, le choix du vilain promet un second acte particulièrement accrocheur tant sa puissance instaure un déséquilibre avec les ressources de Moon Knight et ses partenaires : c'est un adversaire du  niveau de Thor, un malfrat historique qui est crédible comme potentiel caïd de Los Angeles et menace mortelle pour le héros. L'issue de leur affrontement est pour le coup sérieusement imprévisible.
*




Maleev rend un hommage sensible
mais personnel à Sienkewicz,
l'artiste emblématique de Moon Knight.

Tout ça nous amène à parler de la contribution d'Alex Maleev, qui semble ici adresser une lettre d'amour à Bill Sienkiewicz en adoptant un style qui évoque celui que ce dernier avait lorsqu'il dessinait Moon Knight à ses débuts.
Encore une fois, le bulgare a subtilement modifié sa technique pour cette série, après les expérimentations photographiques de Scarlet : le résultat est aussi réaliste mais différent dans la mesure où il paraît avoir voulu démontrer ce qui rend absurdes les hommes (et femmes) déguisés en justiciers masqués. Le script de Bendis s'amuse d'ailleurs à plusieurs reprises à démasquer Moon Knight, et Echo ne porte pas vraiment une combinaison ni de masque, pas plus que leur ennemi et sa complice. La loufoquerie de Marc Spector suffit à le distinguer, lui ajouter les apparats du super-héros classique n'est là que pour l'effet graphique, volontairement exagéré (une cape démesurèment grande, l'adoption de costumes/accessoires d'autres héros - Spider-Man, les griffes de Wolverine...). C'est finement joué pour représenter le décalage constant dans lequel se trouve Moon Knight.   
De fait, jamais Maleev ne donne la chance à Marc Spector de paraître cool, de prendre la pose, sa gestuelle est empruntée, son expressivité limitée, il n'a vraiment rien du brave héros majestueux, ce "Chevalier de la Lune", rien de poétique comme le suggère son nom, il est à la limite du bouffon. Mais c'est ce qui permet de le rendre attachant, de frissonner pour lui, et de sourire quand, malgré ses handicaps, il se montre assez rusé pour surprendre son adversaire.
Néanmoins, les personnages de Maleev possèdent un charme certain, en particulier ses femmes (Echo a un look latino crédible, Snapdragon une élégance froide).
Maleev est habilement assisté par Matthew Wilson à la colorisation (et Matthew Holligsworth pour le 7ème épisode), dont la palette est riche de nuances et traduit l'ambiance bien particulière de Los Angeles, complètant à merveille le trait nerveux et en même temps affirmé du dessinateur.
*
En résumé, si vous avez apprécié le run de Bendis et Maleev sur Daredevil, leur passage sur Moon Knight a toutes les chances de vous séduire tout en ayant l'adresse de ne pas en répéter les gimmicks, avec un héros plus barré. Bendis réussit à donner envie de connaître la suite (et fin) de l'aventure, tandis que Maleev donne à l'ensemble une allure unique.