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lundi 13 novembre 2023

THE KILLER : autoportrait de David Fincher ?


Mis en ligne vendredi dernier (10 Novembre), The Killer marque le grand retour derrière la caméra de David Fincher trois ans après son magnifique Mank, déjà pour Netflix. Désormais fidèle à la plateforme de streaming qui finance ses projets en lui laissant une liberté totale, le cinéaste adapte ici la bande dessinée de Matz et Jacamon et en tire une drôle de série noire en forme, peut-être, d'autoportrait.

Ce qui suit contient des SPOILERS !


Le Tueur est en planque depuis cinq jours dans un bureau en travaux, face à un hôtel parisien où sa cible doit séjourner. Il cogite sur l'ennui que lui inspire cette attente, mais aussi sur son absence d'empathie cruciale pour son job. En contact avec son agent, l'avocat Hodges, il est sur le point d'abandonner ce contrat quand enfin sa cible se montre. Mais quand vient le moment de l'éliminer alors qu'il est en compagnie d'une prostituée, il rate son coup et tue la fille. Il file aussitôt, échappant aux gardes cu corps qui l'ont repéré, à la police qui quadrille le quartier. Il s'envole en ayant l'impression d'être suivi avant de s'assurer que ce n'est pas le cas.


Il atterrit en République dominicaine où il a sa planque, une superbe villa, où il s'aperçoit qu'il a eu de la visite. La découverte de traces de lutte et du sang précède un coup de téléphone depuis l'hôpital. Il y accourt et apprend que Magdalena, sa fiancée, a été admise en réanimation, agressée par deux individus, un homme et une femme qui le recherchaient. Il mène l'enquête et trouve le chauffeur de taxi qui a conduit les deux intrus chez lui et obtient leur signalement.


Le Tueur part pour la Nouvelle-Orléans pour parler à Hodges. Mais celui-ci refuse de lui dire quoi que ce soit et il l'élimine. En revanche, sa secrétaire accepte de lui fournir les informations dont elle dispose si, en contrepartie, il la tue de manière à ce qu'on croit à un accident afin que ses enfants touchent son assurance-vie.


Le Tueur gagne St. Petersburg en Floride. Il s'introduit dans la maison de la brute, un des deux agresseurs de Magdalena. Surpris par ce dernier, il se bat et au terme d'une lutte âpre, réussit à le liquider. Mais il doit fuir en vitesse car le chien de chasse de la brute lui court après.


Destination suivante : Beacon, Etat de New York. Le Tueur y suit la femme qui accompagnait la brute. Il la coince dans un restaurant et l'écoute parler de leur métier. Après avoir bu un verre, ils sortent. La femme glisse parterre et demande au Tueur de l'aider à se relever. Il l'abat d'une balle dans la tête. Elle tenait dans son autre main un couteau.


Le Tueur rejoint Chicago où réside le client à l'origine du contrat. Il l'observe attentivement et accède à son appartement ultra-sécurisé. Le client lui explique qu'après l'échec de la mission à Paris, il a laissé Hodges décider de la suite à donner à cette affaire. Le Tueur l'épargne mais lui assure que si jamais ils sont, lui ou ses proches, menacés, il reviendra se débarrasser de lui au moment où il s'y attendra le moins.


Retour en République dominicaine pour le Tueur. Il retrouve Magdalena, convalescente, dans sa villa, et réfléchit à raccrocher.

J'avoue avoir un faible pour ce que les cinéphiles appellent les Fincher mineurs, ses films de moindre ambition en apparence, comme Panic Room, The Game, Alien 3. Non pas que je n'apprécie pas ses grandes oeuvres comme Se7en, Fight Club, The Social Network, Gone Girl, Zodiac, Mank au contraire. En vérité, les deux seuls opus du cinéaste que j'aime le moins sont Benjamin Button et Millenium.

Non, si j'ai un faible pour ses films dits mineurs, c'est parce qu'il me semble qu'ils sont bêtement snobés, que j'ai toujours eu un intérêt particulier pour le séries B, et aussi, enfin, parce qu'il m'apparaît que, sous leurs allures plus modestes, David Fincher s'y livre plus directement.

De ce point de vue, The Killer ressemble pour moi à un autoportrait du cinéaste. Difficile en effet de ne pas être troublé par la ressemblance entre cet assassin professionnel et maniaque et le réalisateur dont la réputation le précède pour son souci obsessionnel du détail et ses exécutions parfaites.

Avant d'aller plus loin, The Killer est l'adaptation d'une bande dessinée française par Matz et Jacamon, et je n'ose imaginer leur réaction quand ils ont appris que Fincher allait porter à l'écran leur histoire. Dommage que Netflix France n'ait pas jugé utile de diffuser le film avec un titre français : cela aurait sans doute orienté les téléspectateurs pour trouver les albums de la série et attirer ainsi de nouveaux fans au matériau originel... Cela aurait aussi eu pour effet d'éviter toute confusion avec The Killer de John Woo (avec lequel il n'a rien à voir).

Ecrit par Andrew Kevin Walker, partenaire de longue date de Fincher pour qui il a signé les scripts de Se7en, The Game, Fight Club et même des épisodes de son anthologie Love + Death + Robots, le script est une épure fascinante, une relecture à l'os de la BD. Vous n'y apprendrez rien du passé du tueur, comment il en est venu à être cet assassin implacable. Cela n'intéresse ni le scénariste ni le cinéaste qui préfèrent aller à l'essentiel tout en trompant leur monde.

Ainsi après un générique si rapide qu'on a peine le temps de lire les crédits, on s'attend à un film speed, et c'est tout le contraire qui s'ensuit. Les vingt premières minutes (sur les 120 au total que dure le film) montrent le héros attendant sa cible, s'adonner au yoga, vérifier son arme, écouter de la musique (les Smiths), dormir, observer la rue en bas de son nid d'aigle (nid d'aigle désolé puisqu'il s'agit d'un bureau en travaux). Qui plus, à l'inverse du Samouraï de Jean-Pierre Melville, le tueur est bavard : en voix off, il dit l'ennui qui le saisit, mais auquel il faut s'habituer dans ce genre de métier, le bénéfice à tirer du manque d'empathie pour ses cibles, son exaspération aussi à ne pas voir arriver sa cible, la raison qui l'a fait adopter son look de touriste allemand ("car personne n'a envie de leur parler et personne ne les distingue").

Le ton est donné et il est étonnamment drôle, sarcastique. Fincher surprend, lui qu'on prend volontiers pour un type sérieux, voire arrogant, en se moquant presque de son héros, de son histoire. Il y a là une dérision inattendue mais, disons-le, géniale, car elle déjoue toutes nos attentes et entraîne tout le film dans une direction imprévisible. Sans cesse, le récit va s'amuser à contrecarrer ce à quoi on s'attendait de sa part.

Le tueur n'est pas ainsi un solitaire : il a une fiancée et en découvrant qu'on lui a fait du mal, il s'engage dans une expédition punitive. Rien d'original, des histoires de tueur contre qui ses employeurs de retournent, on en a vues des paquets. Fincher ne cherche pas à étonner : l'avocat véreux, la secrétaire affolé, la brute, l'experte, le client, le film est dûment chapitré et les figures imposées sont respectées à la lettre.

Non, là où c'est passionnant, c'est dans le traitement. Si vous n'avez rien de neuf à filmer, alors filmez-le différemment. La voix off, le détachement cynique du tueur font toute la différence. Il se décrit comme un dans la masse tandis que client, agent, cible, font partie d'une élite. Il ne les méprise pas, tout cela l'indiffère. Seul compte l'objectif, la mission. Suivre le plan, ne pas improviser, répète-t-il comme un mantra. Fincher donne plus de chair à ces rôles de passage dans l'histoire qu'il déroule qu'à son tueur, mû uniquement par sa volonté de boucler un dossier et sans aucun sentiment. 

Ce n'est pas un psychopathe qui tue des gens par plaisir, c'est quasi un fonctionnaire de la mort sur commande. Ce n'est pas non plus un nettoyeur : la seule victime dont il efface toute trace d'existence est l'avocat. Les autres, il les exécute comme cela se présente : salement avec la brute au terme d'une bagarre intense et brutale où il est sévèrement blessé, en maquillant ça en accident avec la secrétaire de l'avocat pour que ses enfants puissent toucher l'assurance-vie, d'une balle dans la tête pour l'experte (ne faire confiance à personne : elle allait le planter avec un couteau en l'attirant à elle après qu'elle a glissé parterre). Mais il épargne le client en croyant ses aveux sincères sur le fait qu'il ignorait tout de la façon dont l'avocat allait se débarrasser du tueur après son échec.

La mise en scène est, on a envie de dire évidemment, magistrale. Fincher a le chic pour cadrer chaque plan d'une manière qui est à la fois simple et imprévue. Il monte chaque scène en suivant un rythme unique. Les vingt premières minutes sont un test mais aussi une démonstration de force car il arrive à les rendre captivantes, fascinantes. Rarement a-t-on vu, de manière aussi clinique et ordinaire, ce à quoi doit ressembler ce qui précède un assassinat, avec cette attente qu'il faut découper en sessions pour ne pas s'endormir trop longtemps, rester vigilant. La façon dont le tueur s'humidifie les yeux avec un collyre, désinfecte tout, emballe son matériel, le remballe en faisant en sorte que ce soit rapide pour filer à la moindre occasion... Tout ça est formidablement visualisé.

En cela, le tueur semble être le jumeau, le reflet de Fincher qu'on imagine préparer son film, image par image, jusqu'à arriver sur le plateau de tournage avec tout en tête et ne comptant plus que sur la fiabilité des techniciens et des acteurs pour que tout roule comme prévu.

Loin des rumeurs qui l'ont décrit comme un metteur en scène à la limite du tortionnaire pour obtenir de ses interprètes exactement ce qu'il exigeait, Fincher a été décrit par Michael Fassbender, dont c'est également le grand retour dans un rôle de premier plan et un film à sa mesure, comme un directeur aimable, patient et même soucieux de la bonne ambiance sur son plateau. Fassbender compose extraordinairement son personnage qui n'a rien du super tueur à la John Wick, mais tout d'un professionnel qui se fond dans la masse dont il fait, de son propre aveu, partie.

De tous les plans, Fassbender croise souvent ses partenaires le temps d'une scène, comme Charles Parnell (l'avocat), Sophie Charlotte (Magdalena), Arliss Howard (le client). Seule exception : Tilda Swinton, dans la peau de l'experte, "un coton-tige" amatrice de whisky rare, devisant en blaguant sur la condition de tueur professionnel, avec une blague tordante à la clé (je vous laisse la découvrir). L'actrice, étonnamment sobre, est impériale.

Accompagné par une bande-son hypnotique d'Atticus Ross et Trent Reznor (autres collaborateurs habituels de Fincher), The Killer est à la fois un chef d'oeuvre et une série B, un exercice virtuose et un pur divertissement. Il n'y a que David Fincher pour réussir à combiner cela.

samedi 2 octobre 2021

MANK, de David Fincher (Netflix)


L'an dernier, après six ans sans avoir tourné de nouveau film, David Fincher délivrait son dixième long métrage sur Netflix. Les critiques ont vu dans Mank son oeuvre la plus personnelle car il s'agissait d'un film sur le cinéma, sur un chef d'oeuvre du Neuvième Art, et surtout parce que le script était écrit par Jack Fincher, son propre père. Ce n'est pas faux, mais c'est ce n'est pas que ça car Mank est un véritable ovni, qui, n'en déplaise aux grincheux, ne pouvait exister que grâce à Netflix. 
 

1940. Orson Welles obtient du studio RKO carte blanche pour tourner son premier film, Citizen Kane. Il embauche Herman Mankiewicz pour rédiger le script alors qu'il se remet d'un accident de la route à Victorville. Cloué au lit, une jambe dans le plâtre, alcoolique, "Mank" dicte son texte à Rita Alexander qui relève rapidement des similitudes entre le personnage fictif de Charles Foster Kane et William Randolph Hearst, magnat de la presse. Le producteur du film, John Houseman, s'en inquiète d'autant que le script est complexe narrativement tandis que Joseph, le frère de "Mank", se soucie des représailles de Hearst.


1930. Mank visite le tournage d'un film où il reconnaît Marion Davies. Elle lui présente Hearst, son protecteur et amant, qui apprécie le scénariste pour son franc-parler et son intelligence alors que ce dernier se méfie du milliardaire. 1933 : Mank et sa femme, Sara, assistent à l'anniversaire de Louis B. Mayer au château de Hearst en compagnie de plusieurs invités prestigieux. Upton Sinclair, écrivain de gauche qui brigue le poste de gouverneur de Californie, est au centre des conversations, haï de tous ici, sauf de Mank qui défend ses idées égalitaires.


1940. Houseman s'impatiente car le script n'avance pas assez vite à son goût. Rita s'en formalise aussi car Mank s'est remis à boire. Mais le scénariste promet qu'il rendra sa copie à temps et qu'il s'agira de son meilleur travail, même si, comme Houseman le lui rappelle, il ne sera pas crédité au générique.


1934. Herman et Joseph L. Mankiewicz commencent à travailler au sein de la M.G.M.. Le second de Louis B. Mayer, Irvin Thalberg, oeuvre activement pour discréditer Upton Sinclair en produisant de faux films d'actualité avec de soi-disant témoins qui conspuent ce communiste dangereux pour la région. Mank découvre que c'est Hearst qui finance cette campagne de dénigrement et il tente de convaincre Marion Davies de l'en dissuader. Mais celle-ci quitte le studio pour signer chez Warner Bros. et pense sincèrement que Hearst est un homme bon. Mank et Sara assistent au résultat de l'élection au Trocadero Club et le républicain Frank Merriam remporte la victoire. Dégoûté d'avoir aidé le studio, le monteur et ami de Mank, Shelly Metcalf, se suicide.


1940. Charles Lederer, que Mank avait introduit au sein de la MGM comme scénariste, découvre le script achevé de Citizen Kane et en donne une copie à Mayer. Joseph rend visite à son frère pour l'avertir que Hearst va lire son scénario, ce qui risque de le griller à Hollywood et de faire du mal à Sara. Marion Davies tente aussi de convaincre Mank de revoir sa copie pour l'adoucir. En vain.


1937. Ivre mort, Mank fait irruption chez Hearst lors d'un dîner auquel assiste Mayer et Marion. Il déonce les manoeuvres des deux hommes pour avoir empêcher Sinclair de gagner les éléctions trois ans plus tôt et avoir renoncé à toute intégrité. Mayer réplique que Hearst signe le chèque de paie de Mank. Sidéré, celui-ci se fait reconduire par le magnat qu'il a éreinté devant ses invités.


1940. Malgré la pression exercée par Hearst sur la RKO, Orson Welles reste déterminé à tourner Citizen Kane en adaptant fidèlement le script de Mank, qui s'est ravisé et exige d'être crédité au générique. Il recevra l'Oscar du meilleur scénario original en 1942, fâché avec Welles, et mourra 11 ans plus tard à 55 ans.  

L'économie du cinéma a considérablement changé ces dernières années, mais en vérité l'industrie n'a jamais cessé de muter. La différence, notable, c'est qu'aujourd'hui les cinéphiles les plus intégristes réagissent à ces changements comme ceux qui, dans les années 1950-60, accusaient la télévision de tous les maux en ciblant dorénavant les plateformes de streaming.

Pourtant, les salles de cinéma se remplissent à nouveau, les spectateurs étant comme toujours motivés par les grosses affiches et, malgré la pandémie, préférant avoir un pass sanitaire pour s'asseoir devant un écran géant. Donc, il est faux de prétendre que le streaming tue le cinéma au cinéma.

Pourquoi tant de haine ? Netflix, comme Amazon, Apple et d'autres, sont des studios équivalents à Sony, Disney, Paramount, Warner, qui ont d'ailleurs eu aussi leurs services de streaming. Et Netflix, puisque c'est celui dont il s'agit aussi, finance des projets dans lesquels aucune autre major n'investirait un dollar. C'est à cet égard que Mank est un exemple, un symbole même.

En effet, d'un point de vue purement cosmétique, nous avons là un film de 2h 15 en noir et blanc sur l'histoire du scénariste d'un chef d'oeuvre du 9ème Art tourné en 1940. Autant d'éléments qui rebutent n'importe quel producteur. Alors que faut-il mieux ? Que Netflix signe un chèque à David Fincher pour lui permettre de réaliser ce film ? Ou que Mank devienne le énième projet avorté du cinéaste ?

Pour moi, qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse et je remercie Netflix (même si, par ailleurs, il m'arrive de maudire l'entreprise de Ted Sarandos et Reed Hastings sur d'autres choix) d'avoir soutenu Fincher après six ans loin des plateaux de cinéma. Bien entendu, sans les succès de House of Cards et Mindhunter, deux séries Netflix portées par le cinéaste, sans doute que la plateforme de streaming n'aurait pas "greenlighté" Mank - et d'ailleurs le réalisateur en est conscient, comme il convient que les résultats de Mank décideront de la suite de sa collaboration avec Netflix. Mais Mank existe et c'est un film extraordinaire.

Qu'il s'agisse d'un projet personnel, très spécial pour Fincher, cela ne fait guère de doute. D'abord parce qu'il porte à l'écran un script de son père, Jack Fincher, un ancien journaliste qui, une fois à la retraite, a jeté toutes ses forces dans ce texte, maintes fois remanié ensuite. Jack Fincher n'aura pas vu le résultat, il est mort en 2003, et Mank est donc aussi une oeuvre testamentaire poignante et engagée.

Car, même si le fils a obtenu de son père de revoir sa copie pour ne pas en faire un manifeste de la Writers Guild, Mank est d'abord un scénario sur un scénariste, qui réhabilite Herman Mankiewicz et tous ses pairs face aux producteurs, aux réalisateurs, aux acteurs. A priori, tout sauf un matériau cinématographique car Mank est cloué au lit, une jambe dans le plâtre, la plupart du temps, en train de dicter à sa dactylo ou de cuver son whisky. Mais après tout, personne ne s'ennuie en regardant Fenêtre sur Cour où James Stewart passe son temps à épier ses voisins, une jambe dans le plâtre, cloué à sa chaise.

Il y a un côté exercice de style dans Mank et on sent la jubilation de Fincher à trouver un moyen de filmer cette histoire de manière excitante. Le cinéaste s'est fait une spécialité de ce genre de défi filmique comme en témoignent Panic Room (avec une mère et sa fille coincées dans une pièce), Zodiac (avec ces journalistes traquant un tueur en série insaisissable), The Social Network (sur la naissance de Facebook et son créateur Mark Zuckerberg). Ce n'est pas Wes Anderson et son obsession des "maisons de poupées", mais Fincher adore visiblement filmer ce qui semble infilmable.

L'autre marotte de Fincher, ce sont les figures autoritaires et les forteresses. Le Xanadu de Citizen Kane est décliné dans quasi toute l'oeuvre du cinéaste, depuis le clip de Oh, Father de Madonna en passant par la maison de Panic Room, le bâteau (de Robert Downey Jr.) dans Zodiac, la baraque (de Brad Pitt) dans Fight Club, le palais de Millenium, etc. Les personnages olympiens fascinent aussi Fincher comme Welles et Mankiewicz l'étaient avec Kane/Hearst : Mark Zuckerberg, le personnage de Michael Douglas dans The Game, Tyler Durden (Fight Club). Ils lui fournissent la matière pour des enquêtes, des portraits, des dossiers dignes des investigations menées par les protagonistes de Zodiac : qui sont Tyler Durden, Mark Zuckerberg, Benjamin Button, le mari dans Gone Girl, le tueur du Zodiaque, celui de Se7en ? Bref, l'intérêt de Jack Fincher pour Mank égale celle de David pour tous ses héros.

Pour dresser le portrait de ces héros, le cinéaste sait qu'il doit faire des choix, se résigner à n'en capter que certains aspects, c'est le principe même du cinéma (contrairement au format de la série qui permet de creuser sur la longueur le parcours d'un personnage). Ainsi, dans Mank, de manière très mécanique, au son d'une machine à écrire qui nous indique sur la date de chaque scène, on va et vient entre 1940 (la rédaction du script) et les années 30 (une suite d'événements déterminants qui inspireront Mank dans la cosntruction de son scénario sur Kane/Hearst). Mank devient à la fois quelqu'un qui écrit sur quelqu'un en même temps que le film écrit sur Mank.

Mank était-il un génie éclipsé par Welles (pour qui Fincher a des sentiments partagés, reconnaissant son talent immense mais aussi son immaturité crasse, qui lui a coûté une carrière extraordinaire et dont ne subsiste que la légende et des oeuvres bricolées) ? Ou une sorte de bouffon du roi (Mayer, Hearst) ? Etait-il un auteur intègre au risque de tout perdre ? Ou un imbécile qui en refusant le compromis s'est grillé à Hollywood ? Un idéaliste ? Ou un suicidaire ? Le film ne tranche pas et c'est son autre qualité : Fincher sait bien que le scénariste est un pièce importante dans la fabrication du film mais qu'un réalisateur en bave aussi, attendu sur le plateau comme le messie et recevant tous les lauriers comme toutes les critiques.

Superbement photographié dans un noir et blanc qu'on croirait d'époque (jusqu'aux traces de collage de montage alors que Fincher a tourné en numérique), le film bénéficie d'un casting fabuleux : les seconds rôles campés par Lily Collins (Rita Alexander), Charles Dance (Hearst), Arliss Howard (Mayer), Tom Pelphrey (Joseph Mankiewicz), Tuppence Middleton (Sara), Ferdinand Wingsley (Thalberg), Tom Burke (Welles) sont tous impeccables, dirigés de main de maître (et avec l'exigence redoutable qu'on connaît à Fincher).

Dans le rôle titre, Gary Oldman est magistral, à la fois cabot et nuancé, pathétique et chevaleresque. Il n'aurait pas volé un Oscar pour sa prestation. Face à lui, Amanda Seyfried hérite du rôle de sa vie en campant Marion Davies avec une ambivalence épatante, le spectateur ne sachant jamais si elle est dupe ou non vis-à-vis de Hearst, mais reconnaissant son amitié sincère pour Mank.

Espérons désormais que Fincher n'attendra pas à nouveau six ans pour nous gratifer de son onzième long métrage - à moins qu'il ne nous fasse le cadeau d'une troisième saison de Mindhunter.  

samedi 24 août 2019

MINDHUNTER (Saison 2) (Netflix)


Il aura fallu attendre vingt-deux mois pour enfin découvrir la saison 2 de Mindhunter, mise en ligne par Netflix le 16 Août dernier. Mais le jeu en valait la chandelle car la série demeure un modèle d'excellence. Avec ces neuf nouveaux épisodes, très denses, on va découvrir le développement du BSU et explorer une affaire retentissante sur quatre années.

Holden Ford (Jonathan Groff)

1977. Après sa dernière rencontre avec Ed Kemper, Holden Ford, succombant à une crise de panique, est interné en clinique psychiatrique. Absent de la Behavioral Science Unit, il manque le remplacement de Shepard par Ted Gunn à la tête du département du FBI : ce dernier est un supporter des méthodes de profilage et veut développer leur usage. Mais il charge aussi Wendy Carr et Bill Tench de canaliser Holden Ford. Pendant ce temps au Kansas, le tueur BTK est surpris par sa femme en lingerie féminine... 

 David Berkowitz alias "Son of Sam" (Oliver Cooper)

Tench se rend au Kansas pour aider la police locale à dresser le profil de BTK, actif depuis trois ans : il rencontre l'unique rescapé du tueur, Kevin. De retour au Bureau, avec Ford, il part interroger David Berkowitz alias "Son of Sam". Celui-ci avoue avoir menti durant son procès en prétendant avoir agi sous l'emprise de voix démoniaques. Nancy, la femme de Bill, apprend qu'un meurtre a été commis dans une maison qu'elle a vendue. 

 Holden Ford et Jim Barney (Jonathan Groff et Albert Jones)

Bill indisponible car il veut apaiser Nancy et parler à l'inspecteur chargé de l'enquête, Holden collabore avec l'agent Jim Barney à Atlanta pour interviewer deux nouveaux tueurs en série - qui s'avèrent de parfaits idiots. A son hôtel, Holden est abordé par Tanya, la réceptionniste, qui le présente à un groupe de femmes noires sont les fils ont disparu ou ont été tués, mais que la police ignore. Wendy rencontre Kay, une barmaid. Au Kansas, BTK est désormais obligé de coucher dans son salon et passe son temps à la bibliothèque à dessiner des femmes ligotées... 

 Wendy Carr et Kay (Anna Torv et Lauren Glazier)

A la demande de Ford, Gunn les envoie, lui et Tench, à Atlanta pour aider la police locale sur ces meurtres d'enfants noirs. Wendy est contrariée par la dispersion de l'unité et décide de mener les interrogatoires de tueurs avec l'agent Smith, pourtant inexpérimenté. Ils rencontrent Elmer Wayne Henley, victime puis complice de Dean Corll alias "Candy Man". Les autorités d'Atlanta désapprouvent les méthodes de Tench et Ford et le juge local refuse de se fier aux profileurs pour délivrer des mandats : l'expérience tourne court. De retour auprès de Nancy, Bill apprend que leur fils adoptif, Brian, a participé au meurtre dans la maison qu'elle a vendue. 

 Charles Manson et Bill Tench (Charles Manson et Holt McCallany)

Tench et Ford reprennent les interrogatoires de tueurs et obtiennent grâce à Gunn de rencontrer Charles Manson - même si Wendy souligne qu'il n'a jamais tué. Ils découvrent un fanfaron illuminé, rejettant la responsabilité sur la société, mais très influent sur les membres de sa "famille", comme le confirme Tex Watson. Brian n'est pas poursuivi par la justice mais doit suivre une thérapie avec un psy, supervisée par les services sociaux. Gunn invite Wendy, Bill et Holden à une réception en présence du directeur du FBI pour le convaincre de financer leur unité. Au Kansas, BTK enterre une boîte dans son jardin... 

 Barney, Ford et Tench

Rappelés à Atlanta en raison de nouveaux meurtres d'enfants noirs, Ford et Tench laissent à Wendy et l'agent Smith le soin d'interroger Paul Bateson. Le profil que Holden fait du tueur d'Atlanta (jeune, noir, se déplaçant dans une voiture de police) provoque un courroux général. La communauté noire accuse le Ku Klux Klan. Un suspect est arrêté et relâché. Au Kansas, BTK dessine un logo pour signer ses meurtres... 

 Ford, Tench, Barney et le chef Redding (Jonathan Groff, 
Holt McCallany, Albert Jones et Gareth Williams)

La liste des victimes s'allonge encore à Atlanta, ce qui force les autorités à reconsidérer l'approche de Ford. Tench, lui, est obligé de faire des allers-retours réguliers chez lui et constate, impuissant, à la dégradation de son couple, car Nancy refuse d'admettre la reponsabilité de Brian, qui se mure dans le silence. Wendy propose à Kay de vivre avec elle sans conviction, ce qui provoque leur première dispute.


 Tench et Ford

1981 : Frank Sinatra et Sammy Davis Jr. donnent un concert de charité à Atlanta en faveur des familles des victimes. Holden mise sur le fait que le tueur ne pourra s'empêcher de se mêler de l'enquête. Avec Tench et Barney, il établit des liens entre plusieurs enfants assassinés puis les investigations se concentrent sur les ponts de la ville après que plusieurs corps aient trouvé sur les rives du fleuve. Pendant quatre semaines, la police surveille les sites jour et nuit. Jusqu'à ce qu'un homme soit arrêté...

La fin de l'affaire des meurtres d'Atlanta

Wayne Williams est, après plusieurs arrestations et interrogatoires, ainsi que des analyses sur son véhicule, mis en examen. Mais l'accusation ne retient que deux meurtres d'adultes, les seuls rattachés à des preuves matérielles. Cette issue frustre les mères des enfants et Ford, même s'il doute que Williams ait tué les vingt-neuf victimes. En revanche, Gunn et Tench sont satisfaits car le BSU est crédité pour la résolution de l'affaire. Wendy rompt finalement avec Kay après l'avoir surpris avec son ex-mari à qui elle a affirmé avoir une relation sans importance. Bill rentre chez lui et découvre sa maison vidée, Nancy partie sans donner d'adresse avec Brian.

Comme ce résume (non exhaustif) l'indique, c'est avec une sévère impression de gueule de bois que s'achève la saison 2 de Mindhunter. Ce sentiment ne provient pas seulement de la "conclusion" de l'affaire des meurtres d'Atlanta (pour laquelle personne ne fut jamais arrêté et poursuivi pour l'assassinat des enfants noirs), mais plus généralement de la construction de la série elle-même, comme si elle payait elle aussi les frais de sa réussite.

Je m'explique : loin de moi l'idée de dire que cette saison 2 est inférieure à la première, au contraire en un sens elle est même meilleure parfois car elle assume dans son récit de développer son concept même. Joe Penhall, le showrunner, et les réalisateurs David Fincher (qui signe les trois premiers épisodes), Andrew Dominik (les deux suivants) et Carl Franklin (les quatre derniers), ne se sont pas reposés sur leurs lauriers en continuant à écrire et mettre en scène des interviews de tueurs en série charismatiques. Non, on assiste franchement à l'évolution du BSU, son envol même, sa confrontation avec le réel (via l'affaire d'Atlanta), et donc les retours d'expérience.

Et c'est sur ce dernier point que le constat est amer. On voit les héros (le trio Ford-Tench-Carr) dépassés par leur chantier et son expansion, cela créé une crise feutrée, des frustrations diverses, profondes. Les agents ont de plus de plus de difficultés à mener de front une vie sociale, et leur métier. Leur métier devient lui-même bicéphale puisque, initialement, il s'agissait de recherches scientifiques sur le comportement des criminels récidivistes et violents, mais voilà qu'on leur demande désormais de tester leurs théories sur des affaires en cours (l'insaisissable BTK et Atlanta). 

Comme dans l'unité, la série compte les points et il y a des perdants. Le personnage qui souffre le plus est incontestablement celui de Wendy Carr : c'est regrettable car elle apporte une perspective originale au récit et aussi parce que, simplement, on voit du coup moins Anna Torv. L'actrice est tellement fabuleuse dans son rôle qu'on est forcément frustré, tout comme son personnage l'est de voir le BSU subissant des pressions politiques, internes. C'est toute la problématique de la narration qui se révèle alors : Mindhunter doit grandir et cela passe par un changement de sa construction, on ne peut plus suivre seulement un passionnant travail scientifique sur les origines du profilage, il faut aussi désormais compter avec l'application des enseignements tirés des interviews de serial killers.

En revanche, le grand gagnant de cette saison 2 est le personnage de Bill Tench, génialement campé par un Holt McCallany minéral. La bascule s'opère rapidement puisque dès le premier épisode il "couvre" l'absence de Ford (qu'il retrouvera en clinique psy) puis surtout quand, ensuite, son fils adoptif est impliqué dans un meurtre terrifiant, qui questionne sur les racines du mal. Ce subplot agit comme une bombe à fragmentation dans la série car on assiste à la lente mais inéluctable désintégration du couple Tench - Nancy refusant d'admettre la responsabilité de Brian, puis oeuvrant pour fuir avec lui, Bill s'épuisant à aller et venir et convenant de son impuissance.

Au centre de la saison, on a aussi droit à une sorte de faux climax, de pic décevant avec l'entretien tant attendu avec Charles Manson (interprété de manière confondante par Damon Herriman). Holden Ford rêvait de l'interroger depuis la saison 1, bien qu'il ne soit pas un tueur en série. Le résultat est un échec et la série l'assume : Manson est un manipulateur grandiloquent mais qui n'a effectivement rien à faire au tableau de chasse des profileurs. Les crimes commis par sa "famille", leurs mobiles, restent horribles, sordides, indubitablement, mais Mindhunter justement s'en tient à sa ligne qui est de ne jamais chercher à mythifier ces monstres. Des monstres d'ailleurs de plus en plus pathétiques (le menteur "Son of Sam", Bateson, Henley).    

Puis la seconde moitié de la saison est littéralement vampirisée par l'affaire d'Atlanta. Sa narration est formidable, dévoilant les jeux de pouvoir locaux, l'aspect laborieux de l'enquête, le temps long des investigations (même si, selon moi, tout ça aurait gagné à avoir quelques panneaux indiquant le défilement des années car l'affaire a tout de même duré de 1977 à 1981). Tout ça est mis en vis-à-vis avec la conviction inébranalable de Ford sur le profil du tueur (ou du moins du tueur principal, car il finit par admettre qu'il y a certainement eu plus d'un auteur pour ces vingt-neuf morts).

Le plus fort peut-être est d'avoir réussi à traiter la question raciale sans en avoir l'air puisque lorsque Wayne Williams est finalement mis en examen et nommé dans les médias, Tanya, la réceptionniste qui avait sollicité l'aide de Ford, l'accuse d'avoir accablé un noir, "peut-être la trentième victime de cette affaire". C'est ce comble, cette absurdité qui renforce aussi l'impression de gueule de bois, au même titre que, comme le relève Tench, le FBI et le BSU ont fait leur travail (et ont gagné du crédit). Bien entendu, cela ne satisfait pas Ford, ni le téléspectateur qui ont bien conscience que la résolution n'en est pas une (un panneau rappelle que l'affaire a été bouclée sans jamais que quelqu'un soit désigné coupable des meurtres des enfants). L'impassibilité de Jonathan Groff masque alors difficilement une forme de lassitude, voire d'écoeurement ou de résignation : son "oeuvre" (le profilage moderne) est devenu un outil du système, sa "création" lui échappe.

Il est des victoires au goût de défaite : c'est ce que démontre magistralement cette saison 2. Souhaitons tout de même qu'on n'ait pas à attendre encore près de deux ans avant de voir de nouveaux épisodes, surtout avec le teasing anxiogène en diable concernant BTK, le tueur du Kansas.

mercredi 18 octobre 2017

MINDHUNTER (Saison 1) (Netflix)


Après avoir enchaîné le visionnage de plusieurs séries de grande qualité, dont j'ai fait le compte-rendu ici, j'ai éprouvé le besoin de faire une pause. Si l'offre est abondante, elle l'est aussi presque trop et on ne sait plus où donner de la tête actuellement. Puis de nouvelles productions inédites s'annonçaient, qui viendraient bien assez vite et m'accapareraient à nouveau.

Parmi ces nouveautés prometteuses, l'une m'attirait spécialement : Mindhunter, produite par le prestigieux duo formé par David Fincher (déjà à l'oeuvre sur le célèbre House of Cards) et Charlize Theron. Disponible depuis le 13 Octobre sur Netflix, j'ai commencé à regarder cette saison 1 (une deuxième est déjà commandée) le lendemain et fini hier. Inutile de faire durer le suspense : c'est une réussite absolue. Un chef d'oeuvre même, osons l'affirmer.

Les agents spéciaux Bill Tench et Holden Ford (Holt McCallany et Jonathan Groff)

1977. Holden Ford est un agent spécial et instructeur du FBI, spécialisé dans la négociation lors de prise d'otages. Sa dernière mission s'est soldé par un échec - le preneur d'otages s'est suicidé - et ses élèves suivent ses cours sans passion. Frustré, il souhaiterait élargir son champ d'action en étudiant le comportement de tueurs violents afin de comprendre leurs motivations, leur fonctionnement et apprendre à anticiper de futurs crimes. Après en avoir parlé à son supérieur, le chef Shepard, il est associé au vétéran Bill Tench, responsable de l'Unité des sciences comportementales du Bureau.

Le criminel Ed Kemper et l'agent spécial Holden Ford (Cameron Britton et Jonathan Groff)

Tench est réservé sur le projet de Ford, doutant qu'on puisse prévoir des crimes violents, mais Holden finit par le convaincre de participer à des entretiens qu'il commencés à réaliser avec Ed Kemper, auteur de meurtres particulièrement atroces, avec lequel il est certain d'avoir établi un dialogue fiable. Ils font cela sur le temps libre dont ils disposent entre deux déplacements en province où ils rencontrent des flics ordinaires avec lesquels ils partagent la méthodologie du FBI concernant les balbutiements du profilage. Mais quand leur hiérarchie l'apprend, leurs recherches provoquent des réactions négatives.

Le Dr. Wendy Carr (Anna Torv)

Holden grâce au soutien inattendu de Bill obtient quand même de poursuivre ses entretiens en prison et son collègue introduit dans leurs études une amie, psychologue réputée, le Dr. Wendy Carr. Elle élabore une stratégie plus aiguisée pour cerner le passé et ses conséquences sur leurs actes des criminels alors que jusque-là les deux agents improvisaient et tâtonnaient. Cette modification dans leur approche appliquée leur concours dans une affaire locale est un succès puisqu'elle permet à la police d'appréhender et de confondre le coupable d'un homicide violent.

Debbie Mitford et son fiancé Holden Ford (Hannah Gross et Jonathan Groff)

En parallèle, on découvre l'intimité des trois collaborateurs : Holden a une liaison avec une ravissante étudiante, préparant son doctorat (donc capable de soutenir ses réflexions) ; Bill est en couple avec sa femme mais l'enfant qu'ils ont adopté se mure dans le silence sans qu'ils trouvent une psychothérapie concluante ; et Wendy a une relation avec une collègue qu'elle s'apprête à quitter après que le FBI lui offre un poste de consultante pour superviser Ford et Tench. Wendy réussit à lever des fonds privés pour financer leurs travaux, ce qui incite le Ministère de la Justice à mettre aussi la main à la poche.

Holden Ford, Wendy Carr et Bill Tench

Le double emploi des agents les accapare de plus en plus : ils doivent s'acquitter de visites dans des postes de police en qualité de conseillers, et parfois aussi pour participer à des enquêtes (en l'occurrence le meurtre d'une jeune fille dont les suspects sont son petit ami, la soeur de celui-ci et le fiancée de cette dernière) ; mais ils poursuivent leur série d'entretiens avec des criminels violents, comme Monte Rissel, au profil différent de Kemper. Disposant de plus de recul, Wendy détermine, elle, les similitudes entre ces meurtriers, déjà détenus ou suspects, et, avec Ford et Tench, cherche un terme générique. La notion de "tueur en séquences" fait place à celle de "tueur en série".

Bill Tench, Holden Ford et le criminel Monte Rissel 
(Holt McCallany, Jonathan Groff et Sam Strike

A ce stade de leurs avancées, sur le terrain mais aussi avec leurs interviews, Ford, Tench et Carr doivent recruter pour gérer les dossiers qui s'accumulent. Il faut transcrire les témoignages des tueurs et trouver d'autres interrogateurs. Mais la sélection est difficile car il faut composer avec les préjugés des tueurs et l'envie de leur hiérarchie de contrôler leurs recherches - ainsi le chef Shepard leur impose-t-il un assistant, ami d'un ami. Ford est le plus contrarié par l'évolution de leur structure, tout comme par l'insistance de Wendy et Bill à respecter un questionnaire alors que lui préfère improviser en fonction de son interlocuteur. Il compte prouver qu'il a raison avec son prochain candidat : le criminel Jerome Burdos.

Holden Ford et le criminel Jerome Burdos (Jonathan Groff et Happy Anderson)

Après le très loquace Kemper et le nerveux Rissel, Burdos s'avère un redoutable manipulateur, très narcissique. Pour le percer à jour, Holden le laisse parler de lui à la troisième personne puis, contre l'avis de Bill, lui offre une paire d'escarpins à talons aiguilles qui satisfait son fétichisme et le motive pour s'épancher. Dans le privé, Wendy s'habitue à sa vie solitaire même si elle cherche à attirer un chat errant, dont elle entend les miaulements dans la buanderie de son immeuble ; Bill avoue à sa femme son découragement vis-à-vis de leur fils alors qu'elle songe à le confier à une musicothérapeute ; et Holden découvre que Hannah le trompe avec un camarade à l'université, ce qui cause leur rupture malgré une brève réconciliation.

Bill Tench, Wendy Carr et Holden Ford

Les rapports professionnels entre Holden, d'un côté, et Bill et Wendy, de l'autre, se tendent de plus en plus à cause des improvisations provocatrices du premier lors des interviews. Néanmoins, les deux agents, sur le terrain pour une nouvelle affaire de meurtre, oublient leur contentieux et, suivant successivement l'intuition de Ford, confondent un élagueur forestier itinérant pour le viol et la mort d'une majorette en recourant à une mise en scène dérangeante. Autour d'un verre avec les policiers, Holden se vante ensuite de ses ruses. Conséquence : les journaux évoquent l'affaire résolue et les méthodes employées, ce qui met Wendy en colère car désormais les détenus interrogés vont se méfier d'eux, persuadés qu'au lieu de les faire parler d'eux ils voudront les accabler aux yeux de la justice ou les manipuler pour que le FBI s'en glorifie ensuite.

Bill Tench et Holden Ford

Pourtant, la crise qui couve va réellement éclater avec le prochain tueur en série rencontré par Ford et Tench : Richard Speck se montre peu coopératif, agressif, et porte plainte contre eux après leur visite car il a subi des violences de la part d'autres prisonniers. En outre, durant l'interrogatoire, Holden a employé un vocabulaire vulgaire pour pousser Speck à se confier sur un viol, mais censure ensuite ce passage lors de sa transcription. Wendy le découvre puis le rédacteur envoie, anonymement, l'enregistrement complet à la police des polices.

Le criminel Richard Speck (Jack Erdie)

L'équipe est à son tour passé sur le grill par les affaires internes. Holden ne peut supporter qu'on remette en cause l'efficacité de son travail, quand bien même sa méthode est discutable. Bill le lâche, comme Wendy. Le délateur pense, lui, avoir accompli son devoir en dénonçant ces pratiques. Apprenant, dans l'intervalle, que Kemper a tenté de se suicider et l'a désigné comme responsable pour le traitement médical à suivre, Holden se rend à son chevet. Leur face-à-face fait craquer l'agent spécial qui s'effondre ensuite dans le couloir de l'hôpital, victime d'un malaise respiratoire...


Fascinant objet narratif que ce Mindhunter en vérité. En surface, il s'agit d'une série policière sur les origines du profilage et la frontière ténue entre ceux qui traquent le mal (ses origines chez les tueurs déjà arrêtés, mais aussi en voulant appréhender des criminels dans la nature) et ceux qui le commettent. Pourtant vous ne verrez pas de courses-poursuites spectaculaires, de tirs avec ou sans sommation contre des suspects, de procès avec témoignages à charge des agents de police ou du FBI. La série fuit l'action pour revenir aux bases : le questionnement, les doutes, les tâtonnements, l'impact que la fréquentation avec l'horreur a sur la vie quotidienne (privée, professionnelle, amicale, amoureuse), l'élaboration laborieuse d'une méthodologie, le débat entre les vertus d'une stratégie stricte, claire et nette et les mérites de l'improvisation pour provoquer les confidences des monstres. Et, enfin, le résultat de tout cela, s'il en vaut la peine, entre les pressions d'une hiérarchie bureaucratique, les tensions entre collègues, l'approche académique d'une universitaire et celle plus pragmatique des agents...

En vérité, Midhunter, créé par Joe Penhall d'après le livre de John E. Douglas (l'agent qui a servi de modèle au personnage de Holden Ford) et Mark Olshaker, raconte plus sûrement, selon moi, ce qu'est une histoire, la raconter, l'écouter, la comprendre, la relater, l'exploiter.

Car la série se résume, puissamment, mais de manière étonnamment minimaliste en fait, à cela : deux hommes dans une cellule de prison qui en écoute un troisième débiter les horreurs qu'il a commises et tenter d'en tirer ensuite un traité sur la manière à la fois de saisir les motivations, le fonctionnement de tueurs, et d'anticiper de futurs crimes violents, d'établir les fondations d'une justice préventive et pro-active.

Lorsque Holden Ford et Bill Tench enregistrent les confessions, confidences, d'Ed Kemper, Monte Rissel, Jerome Brudos, Richard Speck, qu'ont-ils face à eux sinon des ogres sortis de contes ? Et les contes ne sont-ils pas étonnamment macabres, atroces, violents, traumatisants, métaphoriques ? Il était une fois une jeune fille attirée par un loup qui finit par la dévorer après lui avoir fait subir les derniers outrages. Des récits affreux, inspirés à leurs auteurs par des motifs récurrents, sommairement ciblés par la psychanalyse freudienne, comme le père absent et/ou une mère écrasante, une sexualité frustrée, des humiliations qui, un jour, éclatent et provoquent le passage à l'acte, le basculement dans les ténèbres.

Le sens de tout cela se révèle, à la manière d'une photo qu'on développe dans une chambre noire, par le personnage de Wendy Carr, inspirée par le docteur Ann Wolbert Burgess, qui est une sorte d'intermédiaire entre Ford, Tench et le milieu universitaire et la hiérarchie du FBI en sa qualité de consultante et superviseur. Mais c'est aussi cette femme entre ces deux hommes qui sert de filtre avec le spectateur, lui permettant de prendre du recul, de n' "héroïser" ni les deux agents ni les tueurs (à la faconde parfois aussi fascinante que leurs crimes sont abominables). Anna Torv l'interprète fabuleusement, avec une froideur hautaine.

En creux des interviews de ces serial killers, des enquêtes sur le terrain, se joue une autre partie, plus intime et bouleversante. Malgré leurs états de service, leur professionnalisme, leur expérience, leur faculté à encaisser, à quel point Ford et Tench restent-ils imperméables à ce qu'ils entendent et traversent ? Pire : à quel point ce qu'ils enregistrent et résolvent impacte-t-il leur vie privée ? 

Tench est d'abord montré comme le plus humain, le plus sensible, malgré son allure de vieux loup : son couple est en souffrance depuis l'adoption de leur fils, qui leur impose un inquiétant et persistant silence. L'impuissance de Bill se traduit par sa fréquentation assidue de terrains de golf où il préfère se détendre plutôt, au début du moins, que de participer aux interviews de criminels, puis par ses absences répétées et de plus en plus longues de son foyer à mesure que les enquêtes et les interrogatoires l'accaparent. Holt McCallany est imposant dans le rôle de ce colosse aux chevilles d'argile.

Ford semble, lui, comme le dit son collègue, "immunisé" à l'horreur. On pourrait même facilement supposer qu'il est fasciné, obsédé par le Mal, que son envie de comprendre le fonctionnement des tueurs dépasse la simple curiosité professionnelle, la simple motivation de créer un dispositif prévenant les crimes violents en détectant les individus à risque. Bien que sa liaison avec Debbie (superbe, dans tous les sens du terme, Hannah Gross) soit volontiers torride et que leur relation soit riche intellectuellement, c'est un animal à sang froid, imperturbable, de plus en plus absorbé par sa mission, convaincu de la justesse de sa méthode jusqu'à la suffisance. Ce faisant, il se coupe de son collègue et allié, se met à dos Wendy, s'attire les menaces de sa hiérarchie, pour finir, après un face-à-face vertigineux, malsain à souhait, avec un de ses interlocuteurs criminels, par littéralement craquer, s'effondrer. Sa chute, au propre comme au figuré, illustre parfaitement la pensée de Nietzche : "si tu regardes l'abîme, l'abîme aussi te regarde." Jonathan Gross n'est pas qu'un beau jeune premier, il livre une composition habitée, impressionnante.

La production est somptueuse, David Fincher réalise lui-même quatre épisodes sur les dix que compte la saison (les deux premiers et derniers) et prouve que ce format lui convient idéalement (alors qu'au cinéma, il s'est montré plus inégal et semble même, depuis un moment, en errance, sans projet fixe et/ou alléchant). 

Et si Mindhunter, comme ce mystérieux personnage à Park City, Kansas, qu'on voit brièvement dans les prologues de plusieurs épisodes (préparant visiblement un crime), était, comme série, le tueur parfait, celui qu'on ne voit pas venir et qui, plus sûrement que vous exécuter, vous laisse, pantelant, haletant, conscient que les ténèbres qui nous entourent ne seront percées par aucune lumière ? En achevant cette saison sur une séquence calée sur la chanson In the light de Led Zeppelin, on reconnaissait le terrifiant et ironique motif derrière la quête de ses héros : et si, donc, les tueurs gagnaient toujours en se succédant ? Vertigineuses dynastie et destinée.