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jeudi 9 juillet 2015

Critique 660 : JOURNAL D'UN ALBUM, de Dupuy et Berberian


JOURNAL D'UN ALBUM est un récit complet autobiographique en 8 chapitres, écrit et dessiné par Charles Berberian (#1-2, 7) et Philippe Dupuy (#3-4-5-6, 8), publié en 1994 par L'Association.
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(Extrait de Journal d'un album #1 : Des conneries, 1ère partie.
Textes et dessins de Berberian.)

Journal d'un Album est une bande dessinée au format et à l'ambition atypiques puisque Dupuy et Berberian rompent avec leur méthode de production habituelle (où ils écrivent et dessinent tout ensemble) pour signer ici scénario et dessin alternativement.

Le contenu est aussi exceptionnel, donnant un aspect documentaire à l'ouvrage puisque les auteurs y racontent la réalisation du tome 3 (Les Femmes et les enfants d'abord, publié en 1994, chez Les Humanoïdes Associés) de leur série Monsieur Jean et se livrent surtout à des confessions sur leur métier, leur vie privée, leur amitié : on évolue donc dans le registre de l'autofiction.

- 1/ Des conneries (1ère partie, 10 pages) (Ecrit et dessiné par Berberian): Mercredi 11 Août 1993. Berberian est dans un taxi et écoute les anecdotes du chauffeur sur ses clients les plus loufoques. Interrogé sur sa profession, il répond ensuite qu'il est dessinateur de bandes dessinées, ce que le chauffeur résume en rigolant à faire de conneries.
(2ème partie, 16 pages) : Mercredi 11 Août 1993 (le soir), Jeudi 12 Août. Berberian accepte de participer à des rencontres sur le thème de la bande dessinée organisées par le comité d'entreprise d'EDF-GDF dans un camping qu Quercy où il passe ses vacances avec son épouse et où doivent les rejoindre Dupuy et sa femme. Il y raconte ses débuts, tente de clarifier sa manière de travailler avec son partenaire, et fait la connaissance d'un jeune artiste. 

- 2/ Les Confessions d'un adolescent attardé (15 pages) (Ecrit et dessiné par Berberian) : Lundi 16 Août. Seul à Paris, Berberian essaie de travailler au tome 3 de Monsieur Jean, mais rêvasse en se souvenant de son enfance en Irak, au Liban puis en France. Il dépense temps et argent dans l'achat irrépressible de nouveaux livres et disques, avant de retrouver sa femme, sa fille et Dupuy.

- 3/ Lundi 23 Août 1993 (13 pages) (Ecrit et dessiné par Dupuy) : Dupuy fait part à Berberian de son envie d'expérimenter graphiquement pour dessiner ce Journal d'un album. Dans l'atelier où il travaille, Dupuy doute beaucoup de lui-même, de sa capacité à mener ce projet, envie le talent de Berberian. Il teste ses planches auprès d'autres auteurs de L'Association (Blutch, Lewis Trondheim, Jean-Christophe Menu, Killofer, Stan), ce qui augmente ses angoisses. Il apprend le même jour une terrible nouvelle : son père vient de mourir.

- 4/ Monsieur Jean : Les Femmes et les enfants d'abord (8 pages) (Ecrit et dessiné par Dupuy) : une divergence artistique avec Berberian sur un détail dans le nouvel album de Monsieur Jean conduit Dupuy à réfléchir sur son rapport obsessionnel avec les coiffeurs. Entretemps, il participe avec son partenaire au "Pop Club" de José Arthur sur France Inter

- 5/ L'Année dernière (15 pages) (Ecrit et dessiné par Dupuy) : Les Humanoïdes Associés, l'éditeur de Monsieur Jean, tiennent à publier Journal d'un album, que Dupuy et Berberian avaient promis à L'Association. Dupuy essaie de progresser dans son travail tout en supportant une voisine complètement folle qui hurle des insanités nuit et jour. Il doit aussi affronter une grave crise conjugale avec sa femme Tessa : durant une dispute, il se blesse à une main, qui lui laissera de légères séquelles. Dupuy bavarde avec Monsieur Jean, qui lui reproche de ne pas avancer sur le tome 3 de ses aventures. Mais un nouveau drame atroce frappe l'auteur : sa jeune filleule décède brusquement.

- 6/ Les Démons (12 pages) (Ecrit et dessiné par Dupuy) : Dupuy est en proie à de nouvelles crises existentielles : il a trente ans et le supporte mal, doit ménager Tessa qui a envie d'avoir un deuxième enfant, observe les relations entre son fils Valentin et son propre père (qui mourra peu après donc), et fait lire ses planches à sa femme en appréhendant son verdict.

- 7/ Batman (14 pages) (Ecrit et dessiné par Berberian) : Berberian se remet à lire frénétiquement des comics de Batman. Puis il apprend, avec Dupuy, que Les Humanoïdes Associés connaissent de graves difficultés financières, susceptibles de menacer la publication du prochain tome de Monsieur Jean. Berberian essaie de renouer avec l'inspiration et la bonne humeur en relisant un ouvrage de Rezvani. Et il tente de concilier son envie de faire de la bande dessinée pour la beauté du geste sans négliger la nécessité d'en vivre correctement.

- 8/ Jeu de l'oie & Epilogue (12 pages) (Ecrit et dessiné par Dupuy) : La finalisation et la publication du tome 3 de Monsieur Jean virent au cauchemar : Les Humanoïdes Associés sont empêtrés dans un procès, un incendie ravage leurs locaux, une nouvelle coloriste est recrutée, et Dupuy et Berberian découvrent qu'un agenda avec leurs dessins a été commercialisé sans leur autorisation. En Novembre 1994, leur album sort enfin. Mais qui éditera Journal d'un album ? 

Avec cet opus, les fans de Monsieur Jean auront en mains l'intégralité des publications liées à la série-phare de Dupuy et Berberian.

Cependant, il convient de ne pas se méprendre sur la nature de cet ouvrage qui n'est pas un simple making-of du tome 3 de la série, c'est bien plus que ça : le projet dans lequel s'étaient alors embarqués les deux auteurs est une aventure à part, un véritable ovni, passionnant, drôle, émouvant - un document qui permet de découvrir ce que traversent des artistes de bande dessinée dans l'exercice de leur profession mais aussi (surtout) dans leur vie personnelle.

Un des enseignements à tirer de ce Journal, c'est de mieux distinguer qui fait quoi dans le binôme Dupuy-Berberian, question dont les auteurs reconnaissent avec humour qu'elle taraude tous leurs lecteurs. Il s'avère que Berberian est sans doute davantage un scénariste qu'un dessinateur, et donc que Dupuy est plus un artiste qu'un auteur. Néanmoins, la notion de partage, l'aspect fusionnel de leur collaboration - dont ils devinent de façon très marrante qu'elle doit susciter des arrières pensées salaces à certain public - restent au coeur du dispositif : constamment, ils confrontent leurs idées, discutent de leurs planches. Parfois cela aboutit à de légères brouilles sur des points de détails et des attitudes complexes (Dupuy estimant que la coiffure de Monsieur Jean dans une séquence onirique est importante avant d'admettre que cela est anecdotique hésite quand même un moment avant d'abdiquer).

Quiconque, en plus d'être lecteur de bandes dessinées, a pu essayer d'en réaliser reconnaîtra sans peine les hauts et les bas que traversent Dupuy et Berberian dans la progression laborieuse de leur album : cette tâche ingrate qui consiste à imaginer des fictions puis à les illustrer se heurte souvent à une persistante envie de procrastiner, le doute épuise le créateur de comics qui estime en permanence n'être bon à rien, ou moins bon que son partenaire (ou que ses pairs en général). Le moment où l'on doit soumettre le fruit de ses efforts aux jugements de collègues, de sa famille, de ses éditeurs est une autre épreuve vertigineuse.

Mais exercer ce drôle d'emploi d'auteur de bandes dessinées, c'est aussi devoir supporter l'avis lapidaire d'un chauffeur de taxi (pour qui, tout ça, "c'est des conneries"), d'un jeune dessinateur amateur (qui se destine à la conception de jeux vidéos car "ça, c'est l'avenir") : croyez-moi quand je vous dis qu'entendre ça est toujours pire que n'importe quelle critique émise par un journaliste (spécialisé ou non).

Et puis il y a simplement la vie, la vie réelle, quotidienne, et son cortège de joies (brèves, dérisoires, mais parfois intenses) et de tristesses (décès de proches, crises existentielles, conjugales) : autant de moments qui sont de violents soubresauts, altérant en profondeur la fabrication d'une BD, mais avec lesquels il faut réussir à composer.

Tout cela, il faut le dire, Dupuy et Berberian en parlent avec une lucidité implacable et Journal d'un album réserve des séquences très puissantes, à la mesure de qu'ont vécu les deux hommes à l'époque, mais qui toucheront n'importe qui. La franchise tout comme la distance qu'ils ont su produire pour la relation de leurs histoires possèdent un équilibre à la fois miraculeux et virtuoses : rarement, pour ne pas dire jamais auparavant, on a eu la sensation de suivre d'aussi prés l'élaboration d'un album de bande dessinée et d'éprouver tout ce qui agite l'existence de deux auteurs.

Visuellement, l'ouvrage est traité dans un noir et blanc qui ne cherche pas la séduction mais plutôt la justesse. Au trait fin et au feutre de Berberian, avec une humilité impeccable, on lit des chapitres souvent légers, derrière lesquels on devine une pudeur, une volonté de conserver une certaine distance.

En revanche, avec le style de Dupuy, qui utilise le pinceau et découpe volontiers ses pages au moyen de "gaufriers" (même s'il ose aussi des compositions très audacieuses pour représenter des moments difficiles), le ton s'assombrit : il a traversé des épisodes intimes très douloureux et on admire le courage avec lequel il les a surmontés (décès de son père, de sa filleule, difficultés en couple).   

Très fort, poignant, mais aussi régulièrement amusant, instructif aussi, Journal d'un album est une expérience riche en émotions variées : ce témoignage livré avec culot mais sans facilité constitue un document passionnant et d'une humanité are.

jeudi 2 avril 2009

Critique 8 : LA GUERRE D'ALAN, d'Emmanuel Guibert


Ce premier volet narre essentiellement la vie militaire d'Alan Ingram Cope sur le sol natal. Mais ce n'est pas un "planqué" : il considère même la guerre comme une aventure à vivre. Le récit est donc éloigné du spectacle, et seules quelques scènes pimentent cette chronique (un trou qui se trouve être mal creusé et dans lequel il doit se glisser au passage d'un tank, un arbre qui tombe sur son char en le frôlant...).
Le reste est une retranscription minutieuse et souvent malicieuse, en tout cas d'une justesse modeste, des petits riens de l'existence d'un soldat attendant d'être envoyé en zone de guerre : des rencontres, des amitiés, des personnes croisées et perdues de vue, la découverte de la musique classique...

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Ce qui symbolise ce premier livre est ce qui fera la marque de la série : son humanisme, son intimisme. Emmanuel Guibert surprend, voire déroute, le lecteur en refusant les poncifs pour dresser d'abord le portrait d'un jeune homme - et ainsi celui de sa génération. L'écriture est d'un limpidité magnifique, on ne s'ennuie jamais, les personnages sont tous attachants.
Cette vérité, on la doit à la manière dont a été conçu ce projet, avec l'enregistrement de conversations entre l'auteur et son sujet, véritable mine d'informations sur l'époque et l'état d'esprit du "héros", matériau de base d'une justesse indiscutable. Les ellipses se marient aux associations d'idées narratives et graphiques.

Dessiné en noir et blanc, avare en dialogues, le récit est pourtant tout sauf aride. Alternant des représentations de décors hyperréalistes et de personnages sur fond blanc, Emmanuel Guibert offre une mise en image originale et sensible, qui procure un intense plaisir de lire.
Et ce n'est que le début...

Dans ce deuxième volet, la vie d'Alan Cope prend les chemins de traverse... Mais sans qu'il l'ait voulu.


Comme décrit dans le tome 1, la compagnie à laquelle il appartient est stationnée en Normandie en attendant que des véhicules lui soient fournis. Quand ils arrivent enfin, les soldats sont envoyés vers l’Est en ignorant tout de leur destination et de leur mission. Evitant les véritables affrontements, la section participe en fait à une tentative américaine pour récupérer Prague avant que les Russes ne s'en emparent.
Mais avant toute autre chose, ce sont encore ses rencontres, ses sentiments, ses envies, ses peurs qu'évoque Alan. Emmanuel Guibert poursuit son adaptation biographique avec la mê finesse et la même efficacité. La Guerre d’Alan est racontée à la première personne et le narrateur n’hésite pas à s’y livrer intimement, en dévoilant à la fois des anecdotes banales ou plus surprenantes.
Son amour de la musique, par exemple, le conduit à fréquenter des maisons habitées par des musiciennes et possédant un piano… Les relations avec ses camarades de régiment sont aussi décrits sans complaisance, comme le récit de leur unique pillage (assez dérisoire d'ailleurs...), leur passage par Paris, ses premiers émois physiques.

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Ce nouveau chapitre est sans doute moins captivant car on garde en tête le souvenir, puissant, du premier. Mais l'ouvrage reste quand même passionnant, ne serait-ce que pour son aspect documentaire, cette vision de la guerre comme on ne l'a jamais vue - au moins en bande dessinée.

Le dessin est toujours d'un brio confondant, à la fois d'une grande simplicité et très expressif. Difficile pour moi de ne pas penser à Mazzucchelli, même si j'ignore s'il s'agit d'une influence de Guibert. En tout cas, on reste dans un travail de très haute volée... Que ne trahira pas l'ultime tome de la saga.

La seconde guerre mondiale est finie. L’unité d’Alan Ingram Cope, stationnée en Bohème, est rappelée en Allemagne, du côté de Regensburg. Bravant les ordres, le héros sympathise avec les habitants au hasard de ses rencontres. Peu après, il part pour les Alpes pour y seconder un aumônier de l’armée - occasion pour le narrateur d'avouer qu'il songea longtemps à se consacrer à la carrière de pasteur.
Comme le dit Cope, il a le chic pour retrouver presque tous ceux dont il a apprécié la compagnie, même après être resté des années sans échanger de nouvelles. Cela symbolisera son existence jusqu'à la fin, quand il essaiera de renouer des contacts, via parfois des intermèdiaires prestigieux (comme l'écrivain Henry Miller !).
Démobilisé, Alan signe un contrat civil afin de demeurer quelques temps en Europe. Il reviendra quand même aux Etats-Unis… Pour en repartir car le Nouveau Monde vit trop à "la surface des choses" alors qu'en Europe il a connu la profondeur de l'existence.
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Entamée en 1997, la relation en bande dessinée des souvenirs d'Alan Ingram Cope s'est donc achevée plus de dix ans après : on mesure à la fois l'ambition du projet d'Emmanuel Guibert, son implication et sa volonté à le mener à son terme en sachant cela.
Talentueux espoir du Neuvième art, l'auteur en est depuis devenu un maître. Cette Guerre d’Alan est une histoire qui est d'abord étonnante car n'y figure pratiquement aucun combat ! Dans ce récit intime et intimiste, l'évocation des amours de ce jeune soldat n'est guère plus détaillée, tout juste suggérée. En revanche, Alan Ingram Cope peut raconter avec une minutie gourmande et une émotion communicative une excursion au Sequoias Park... Alors qu'il présentera laconiquement celle avec qui il partagea sa vie.
Grâce à cet art consommé de l'ellipse, respecté par Guibert, on finit par avoir le sentiment de connaître le narrateur comme un proche. L'auteur retranscrit fidèlement les confessions de son vieil ami - d’autant plus fidèlement que, Cope aujourd’hui disparu, c'est plus qu'un album de BD qu'il nous livre : quasiment un devoir de mémoire.
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Le premier talent de l'artiste face à son sujet, c'est ici son humilité. Et notre sentiment final, c'est la gratitude. Pour nous avoir donner à lire quelque chose d'aussi beau, sobre et poignant.