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samedi 29 avril 2023

Faut-il "ghoster" GHOSTED ?


Comme il y aura très peu de nouveautés comics à critiquer la semaine prochaine, je vais alimenter ce blog avec quelques films et séries que j'ai regardés ces derniers temps. Même s'il faut bien l'avouer, tout ne relève pas du chef d'oeuvre, comme Ghosted, survendu par Apple + sur les noms de ses deux vedettes, Ana de Armas et Chris Evans, qui sont réunis pour la troisième fois à l'écran. Hélas ! dans un long métrage qui n'est pas à leur niveau...


Sadie Rhodes rencontre Cole Turner, un charmant agriculteur sur un marché aux fleurs. Il tombe sous le charme et la convainc de lui laisser la guider en ville pour la journée. Elle se dit conservatrice de musée, sans cesse en déplacement, suggérant ainsi qu'elle ne souhaite pas s'engager dans une relation longue durée. Après une nuit passée ensemble, elle promet pourtant de le rappeler.


Cole y croit et ses parents l'encouragent, même si sa soeur se moque de lui et le met en garde car il ne cesse d'envoyer des textos à Sadie. Comme elle ne lui répond pas, il pense qu'elle l'a "ghosté", mais refuse d'en rester là. Ayant oublié son inhalateur dans le sac de Sadie, il peut la géolocaliser grâce à une puce GPS sur l'appareil et part sur un coup de tête la rejoindre à Londres.
 

Mais à peine arrivé dans la capitale britannique, Cole est enlevé par des malfrats et interrogé au sujet d'un code secret car on le prend pour le "Taxman", un espion réputé. C'est alors que Sadie débarque et tue les ravisseurs de Cole puis s'enfuit avec lui. Elle lui révèle être le "Taxman" et traquer Leveque, un traître des services secrets français, sur le point de vendre à Utami une arme biologique, l'Aztec, contenue dans une valise qu'on ne peut ouvrir qu'avec un code.


Sadie tente de rapatrier Cole mais plusieurs chasseurs de primes les traque, lui et Sadie, pour le compte de Leveque et Utami. Ils vont être obligés de s'allier pour confondre leurs ennemis et empêcher leur transaction...


Après Knives Out (Rian Johnson, 2019) et The Gray Man (Joe et Anthony Russo, 2022), Ghosted marque donc les retrouvailles de Ana de Armas et Chris Evans devant la caméra de Dexter Fletcher (Rocketman, 2019) cette fois-ci. Apple + a produit ce long métrage directement pour le streaming en s'appuyant sur la renommée des deux comédiens et leur alchimie. Mais le compte n'y est pas vraiment...

Vendu comme une comédie d'espionnage, pleine d'action et de romantisme, Ghosted avait tout pour séduire sur le papier, même si son programme n'avait absolument rien d'original. On pourrait citer Knight and Day (James Mangold, 2009) ou True Lies (James Cameron, 1994) comme inspirations explicites puisque l'argument de départ est identique : un couple se forme, mais l'un des deux dissimule à l'autre sa véritable activité, et quand un méchant s'en mêle, tout bascule.

C'est ce qui se passe ici, mais sans la fantaisie débridée ni la garantie du grand spectacle qu'on trouvait dans les films de Mangold et Cameron. Malgré l'argent dont dispose Apple +, on sent bien que tout a été financé à l'économie et manque singulièrement d'envergure et de rigueur. Deux ingrédients indispensables pour satisfaire le public habitué à ce genre de récit.

En vérité, ça part mal dès le début car on a l'impression que les scénaristes (pas moins de quatre : Chris McKenna, Erik Sommers, Rhett Reese et Paul Wernick - ces deux derniers ayant rédigé le pitch) ne savent pas caractériser le héros masculin. Faire de Chris Evans, l'ex-Captain America du MCU, un agriculteur qui vend des fleurs faute d'avoir fini sa thèse, n'est pas une bonne idée tant l'acteur ne correspond pas à l'idée qu'on peut se faire de pareil personnage. Soit il aurait fallu lui trouver une profession un peu plus définie, soit il aurait fallu caster un autre comédien, mais ça ne fonctionne tout simplement pas.

Mais Evans a du charme à revendre et c'est au moins ça : on sympathise immédiatement avec lui, on souhaite qu'il séduise Ana de Armas et on ne doute pas quand il y parvient, sans quoi tout serait vraiment tombé à l'eau. Par ailleurs, contrairement à ce que certains cinéphiles auto-proclamés ont décrété, ce n'est pas parce que Evans a acquis sa célébrité en campant des super-héros qu'il est un mauvais acteur : son jeu est sobre, avec un zeste de malice et d'auto-dérision bienvenu, qui donne à l'ensemble un air de "on dirait que je suis...".

Passé le début un peu laborieux du film, laborieux parce que trop long (Ghosted dure 1h. 50 et aurait gagné à être plus concis, plus nerveux), une fois que le personnage d'Evans part à Londres et que l'intrigue démarre vraiment, l'entreprise reprend des couleurs. Cela coïncide avec la révélation du métier du personnage incarnée par Ana de Armas.

L'actrice cubaine est toujours aussi belle, quoi qu'elle fasse, quelle que soit la situation, et quand bien même aspire-t-elle désormais à diversifier ses expériences au cinéma, elle est fabuleusement à l'aide dans le registre de l'action où elle s'est révélée dans le dernier James Bond (Mourir peut attendre, 2021), puis dans The Gray Man avant de la découvrir dans Ballerina (spin-off de la saga John Wick). Malgré son gabarit qui n'a rien d'athlétique, elle évolue dans les scènes de combat avec un mélange de hargne et de grâce tout à fait remarquable et jubilatoire.

D'une certaine manière, alors que Ghosted s'est monté sur le nom de Chris Evans (dont le nom figure en premier au générique), c'est bien Ana de Armas qui fait décoller le film et en devient la pilote. Son charisme naturel fait le reste. Le scénario s'appuie beaucoup sur le quiproquo qui veut que "madame porte la culotte" (ou dégaine les flingues, si vous préférez) alors que le cinéma d'action privilégie la figure mâle dans ce cas-là. Evans subit les événements et se défend comme il peut, ce qui constitue un renversement comique pour celui qui a été le premier des Avengers.

Mais c'est aussi par là que le bat blesse car Dexter Fletcher ne peut s'empêcher de montrer que sa star masculine sait se défendre et, miraculeusement, on le voit manier le pistolet et balancer des coups de poings avec une adresse étonnante pour un type qui vend des fleurs et abhorre la violence. Si, par exemple, un twist scénaristique avait révélé que Sadie n'était pas le "Taxman" mais que Cole l'était en réalité, expliquant qu'il s'agissait d'un espion certes réputé mais retiré, un peu comme dans l'excellent Anthony Zimmer (Jérôme Salle, 2005), non seulement cela aurait donné à tout le film une autre allure mais aurait surtout justifié les compétences physiques du personnage de Chris Evans.

Ghosted ressemble à un catalogue d'idées mal exploitées, que le spectateur espère mais ne voit jamais arriver. On ne s'ennuie pas mais on n'est jamais surpris - si ce n'est pas les caméos (car Evans a passé quelques coups de fil aux copains pour des apparitions savoureuses, que je vous laisse découvrir). Seule la scène finale dans le restaurant circulaire en hauteur et le règlement de comptes qui s'y déroule nous fait vibrer, mais c'est trop tard. Dommage, surtout pour Adrien Brody qui dans son rôle de méchant n'a rien à défendre (et qui lui aussi d'ailleurs retrouve de Armas après Blonde) : Leveque manque trop d'épaisseur pour faire peur, il ne paraît jamais en mesure de vraiment pouvoir battre ceux à qui il s'attaque.

Dexter Fletcher est un cinéaste passe-partout qui avait inspiré de l'espoir avec son biopic sur Elton John (Rocketman), mais c'est justement quand un réalisateur a moins de matière sous la main qu'on peut vérifier s'il peut livrer un film accrocheur. Or, Ghosted met en lumière les insuffisances de Fletcher et  laisse les commandes à ses deux stars qui, heureusement pour nous, et contrairement à ce que d'autres critiques affirment, forment un tandem du tonnerre, avec un alchimie rare.

Chris Evans risque de devoir attendre encore avant de décrocher le rôle qui fera oublier Captain America (alors qu'il était si bon en bad guy dans The Gray Man l'an dernier). Ana de Armas est trop irrésistible pour que cela freine son ascension. Une belle occasion manquée tout de même.

dimanche 2 octobre 2022

BLONDE, de Andrew Dominik (Netflix)


Projet de longue haleine pour le réalisateur Andrew Dominik, cette adaptation de Blonde, roman écrit par Joyce Carol Oates en 2000, voit enfin le jour sur Netflix. A peine mis en ligne, le film suscite une vive polémique entretenue par des fans de Marilyn Monroe. Le résultat est, il est vrai, dur, cruel, mais aussi fascinant, radical, avec dans le rôle principal une Ana de Armas phénoménale.


1933. Norma Jeane Mortenson a sept ans. Sa mère, Gladys, instable mentalement, lu offre la photo encadrée d'un homme dont elle prétend qu'il serait le père de la fillette. La même nuit, alors qu'un incendie embrase la colline de Hollywood, Gladys conduit sa mère là où son père vivrait mais la police barre la route et l'oblige à faire demi-tour. Revenues dans leur appartement, Gladys tente de noyer Norma dans sa baignoire. La fillette trouve refuge chez la voisine, Miss Flynn. Quelques jours après, elle la dépose à l'orphelinat car Gladys a été internée dans un asile.


Fin des années 40. Devenue modèle pour des calendriers, Norma a pris le nom de scène de Marilyn Monroe et tente de eprcer dans le cinéma. Son agent lui décroche une audition chez le producteur Darryl Zanuck, qui la viole. 1951. Elle auditionne pour le premier rôle de Troublez-moi ce soir et impressionne le directeur de casting. Elle rencontre Charles 'Cass" Chaplin Jr. et Edward "Eddy" G. Robinson Jr. avec lesquels elle forme un ménage à trois qui fait la "une" des gazettes. Son agent recadre Norma en lui expliquant que cela nuit à sa carrière, même si elle apprécie les deux garçons qui la distinguent de Marilyn. 1953. Elle est la vedette de Niagara, qui remporte un énorme succès.


Enceinte de Cass, elle se résigne à avorter, craignant que l'enfant à naître n'hérite des troubles mentaux de sa mère. Gladys est toujours internée et perd la mémoire, ne reconnaissant plus sa fille quand elle lui rend visite. Marilyn partage l'affiche de Les Hommes préfèrent les blondes avec Jane Russell dont elle exige de recevoir le même salaire. Elle est présentée à Joe di Maggio, un ancien champion de baseball, à qui elle confie son malaise de vivre à Hollywood et d'être uniquement considérée comme une belle blonde écervelée. Il est prêt à déménager à New York avec elle et à l'aider à obtenir des rôles plus sérieux.


1955. Après avoir épousé di Maggio, Marilyn accepte pourtant de tourner 7 ans de réflexion, qui souligne encore son image de sex symbol. Filmée devant une foule d'hommes en délire, la scène où sa robe blanche se soulève au-dessus d'une grille d'aération du métro suscite la jalousie de di Maggio qui, trois semaines plus tard, demande le divorce.


1956. Norma est à New York pour auditionner pour la pièce Magda écrite par Arthur Miller. D'abord perplexe, le dramaturge est impressionné par la star, qui a parfaitement saisi la profondeur de ce personnage inspiré par un amour de jeunesse. Ils se marient et s'installent dans le Maine. Norma est enceinte mais fait une fausse couche. Dévastée, elle sombre dans la dépression, surconsomme médicaments mélangés à de l'alcool, et finalement rentre à Hollywood pour tourner Certains l'aiment chaud où son comportement est hors de contrôle.
 

1962. Marilyn est conduite par des agents des services secrets à New York pour voir le président John Fitzgerald Kennedy. Il la force à lui faire une fellation puis la viole. Elle est ramenée chez elle dans un état second. Enceinte, on pratique sur elle un avortement sous anesthérsie générale. Elle apprend par Eddy la mort de Cass qui lui a envoyé un cadeau : un tigre en peluche comme celui qu'elle avait enfant et une carte dans laquelle il lui révèle avoir écrit les lettres qu'elle croyait envoyées par son père depuis des années. Brisée, elle meurt d'une overdose de barbituriques et voit son père l'accueillir dans l'au-delà.

Une scène suffit à résumer la véritable vision du cinéaste : fébrile avant une prise de vue, Norma s'isole dans sa loge avec son maquilleur et, les mains jointes, elle prie pour que Marilyn revienne. Elle regarde son reflet dans le miroir et petit à petit son visage se transfoorme, ses larmes disparaissent pour laisser place à un sourire éclatant. La créature a repris possession de sa créatrice.

C'est saisissant à voir, car c'est non seulement incroyablement inteprété par Ana de Armas, mais surtout cela renvoie à la vraie nature du film, qui n'est absolument pas un biopic mais bien un film d'horreur, un trip fantastique, sur lequel plane l'ombre de Dr. Jekyll et Mr. Hyde. Une autre histoire de changement de personnalité, de double, de possession, une tragédie.

Blonde est, à l'origine, un épais roman, et non une biographie, écrite par Joyce Carol Oates, publiée en 2000. La romancière américaine se servait de Marilyn Monroe pour raconter Norma Jeane Mortenson, cette fillette élevée par une mère malade mentale, qui n'a jamais connu son père mais l'a toute sa vie fantasmé et projeté dans les hommes qu'elle a aimés, et qui devint le plus célèbre sex symbol du XXème siècle au cinéma, une icone du 7ème Art, et une victime des prédateurs sexuels de l'industrie du divertissement.

L'auteur prenait beaucoup de libertés avec la réalité pour dresser un portrait éclatée d'une personnalité elle-même fragmentée. Le roman était un puzzle hypnotique, brutal, désespéré. C'est un livre que j'avais eu beaucoup de mal à lire, que j'ai temriné après plusieurs tentatives, à cause de scènes terrifiantes, malaisantes au possible. Mais je reconnaissais le talent de la narration, le style intense et puissant de Oates, et pourquoi elle l'avait rédigé ainsi.

Andrew Dominik a voulu adapter Blonde pour le cinéma dès la sortie de l'ouvrage. Il voulait en confier le rôle principal à Naomi Watts, révélée en 2001 dans Mulholland Drive (David Lynch), déjà un long métrage très inspiré par les carrières brisées à Hollywood. Puis plus tard il tenta de convaincre d'autres producteurs de tourner avec Jessica Chastain. Il aura fallu attendre 2016 et l'investissement de Netflix pour que le projet commence vraiment à se concrétiser. Entretemps Dominik repéra Ana de Armas dans Knock Knock (Eli Roth, 2015) et su convaincre tout le monde qu'elle serait sa Marilyn. Ou plutôt sa Norma.

Car plus que Marilyn, Blonde parle de Norma. Le film insiste sur le fait que Marilyn est un nom d'emprunt, un pseudonyme, une création, dont cherche fréquemment à se détacher, à se débarrasser Norma. Marilyn est un fantasme, un objet, c'est la bombe sexuelle sur les affiches, c'est la star, mais ce n'est pas la femme. D'ailleurs, Norma est à peine une femme : elle est restée cette fillette effrayée par sa mère folle, en quête d'un père qu'elle ne rencontrera jamais. Elle est la victime de Marilyn.

Si le film suscite une vive polémique parmi les fans de Marilyn, c'est parce qu'ils estiment que le scénario salit sa mémoire en montrant les épreuves infâmes qu'elle a traversées, en particulier des viols répétés et des avortements traulmatisants. Certains argumentent en disant que c'est n'importe quoi, que c'est trop, que c'est dégoûtant. Ou même que Oates comme Dominik n'avaient pas le droit d'utiliser la vie de Marilyn pour en faire une fiction et donc gagner de l'argent sur ses malheurs et son cadavre.

On peut simplement leur objecter que Marilyn a vécu bien pire de son vivant que ce film, qui, une fois encore, ne prétend pas raconter vraiment sa vie, sa carrière, ses amours, etc. S'il est un reproche que, moi, je ferai plus volontiers au film, comme au roman avant lui, c'est son obstination à ne montrer que le pire qu'a vécu Marilyn, ou qu'elle aurait pu vivre. A aucun moment, hormis peut-être quand elle vit avec Arthur Miller, on ne la voit heureuse, et encore c'est un bonheur éphémère, qui s'achève impitoyablement. 

Et, là, par contre, on sait qu'il s'agit d'un mensonge car Miller a méprisé Marilyn, s'est servi d'elle pour son propre profit (en gains de notoriété et d'argent), alors que Joe di Maggio, dépeint comme un homme rustre, jaloux et violent, a toute sa vie veillé sur Marilyn, allant jusqu'à lui offrir des funérailles dignes de ce nom.

Cette complaisance à filmer uniquement le malheur de Norma est lourde, abusive, et nuit à la proposition de Dominik. C'est pour cela qu'on l'accuse aussi d'acoir exploité son héroïne au lieu de montrer une once de compassion pour elle. Le cinéaste pêche aussi par d'autres excès, sombrant même carrément dans le ridicule comme avec cette scène, justement située dans la période du couple Monrie-Miller, où on voit Marilyn tailler des roses dans son jardin, et caresser son ventre en dialoguant avec son bébé qui lui répond. Même si ce n'était certainement pas le but, on a l'impression alors de regarder une pub anti-avortement, pro-life. Mais surtout cela vient après et avant d'autres scènes exposant l'enfant, comme un rappel insistant et maladroit.

L'autre élément grotesque et plusieurs fois mis en scène, c'est l'image du père. Il est vrai que Marilyn a fantasmé cette figure durant toute son existence et elle s'est mariée avec des hommes paternels, plus vieux qu'elle. La légende prétend même que lors du tournage des Desaxés (John Huston, 1961), elle croyait que Clark Gable était vraiment son daddy. Justement, ce terme de daddy est employé ad nauseam et pathétiquement, comme si le cinéaste croyait vraiment que c'est ainsi que Marilyn nommait tous ses amants. Ajoutez à cela la photo de cet homme qui revient hanter Norma, jusque dans son trépas, alors même qu'elle apprend avant de succomber à une overdose qu'il a servi de canular, sinsitre, pour une correspondance fabriquée de toutes pièces par Cass Chaplin.

Blonde est un film long et il fait bien ses 2h 47. Le rythme est très inégal, certaines scènes s'étirent inutilement et parfois gratuitement, et en même temps la narration est ponctuée par des ellipses importantes. Ce qui donne le sentiment de parfois regarder une sorte de long zapping très sombre, très dépressif, très déprimant, où des personnages sont littéralement parachutés dans l'histoire et en sont expulsés sans plus de formalités. Cela empêche quasiment toute empathie -et comme écrit plus haut, condamne même di Maggio à un sort injuste et dégradant de mari violent alors que Miller est décrit comme un époux bien plus attentionné. Le ménage à trois entre Norma, Cass et Eddy relève de la pure fantaisie et bénéficie d'un traitement bien plus long alors que le film aurait gagné à être plus resserré sur cette période.

C'est dommage car, par conséquent, d'autres moments semblent avoir été sacrifiés, comme les rapports entre Billy Wilder et Marilyn - le cinéaste connut le meilleur et le pire avec la star. Quant à JFK, il est fantômatique, mais c'est un spectre aussi malsain et déplaisant que dans la réalité, car l'idole martyr de la politique américaine était, on le sait, un mufle infidèle et abusif, qui s'est effectivement comporté comme une ordure avec Marilyn (et don frère Bobby n'a pas été meilleur). La fin du film est à cet égard réellement cauchemardesque, horrifique, crue, très dure.

François Truffaut désignait ce genre de film bancal comme des films "malades" et Blonde correspond à cette définition. Il est malade comme l'était sûrement Norma, mais il l'est aussi en soi par sa manière simpliste de ne montrer l'histoire que sous un angle. Marilyn était aussi une femme intelligente, qui sut rompre avec courage avec les studios, s'en éloigner : hélas : le film ignore complètement ce mouvement en retirant de la photo Milton Greene,, photographe et ami de l'actrice, qui l'accompagna, sans ambiguïté sexuelle, dans cette parenthèse. C'est le gros regret que j'ai avec Blonde car traiter en l'incluant ce moment aurait apporté une nuance absente du résultat final.

La réalisation ressemble à un trip, et évoque en définitive plus Oliver Stone (quand il signait JKF, Nixon, et tous ces faux biopics enragés) que Lynch ou Malick (comme certains critiques l'ont prétendu). La photo, le montage, les mouvements de caméra, les effets spéciaux produisent des images sensationnelles, mais aussi plus pompières que stylisées. Le passage du format 16/9ème au 4/3 et de la couleur au noir et blanc est plus maîtrisé car il répond à une volonté manifeste de cadrer et mettre en valeur les zones troublées et plus lumineuses. Mais on peut préférer la manière Pablo Larrain, qui, dans son magnifique Jackie, captait plus simplement et honnêtement ce qu'il voulait transmettre, dans une durée plus ramassée aussi.

L'interprétation est écrasée par Ana de Armas qui s'est vraiment, littéralement, mise à nu pour ce rôle. L'actrice cubaine, à qui on a également reproché tout et n'importe quoi (comme son accent qui est pourtant imperceptible tant elle a réussi à reproduire le timbre de la voix si particulier de Marilyn), s'est battu pour honorer la confiance de son réalisateur et la mémoire de son personnage. Si elle ne lui ressemble pas vraiment (Marilyn était plus ronde, plus pulpeuse), si elle minaude un peu parfois, sa "performance" (même si je déteste ce mot) est phénoménale. Habitée, hantée, possédée : c'est comme vous voulez, mais c'est impressionnant. Ana de Armas est totalement immergée, submergée même, et elle aussi permet à Blonde d'aller très loin, en assumant tous les excès, jusqu'aux fautes de goût, du film.

Seul Adrien Brody arrive vraiment à exister en face d'elle, plus que Bobby Cannavale, étrange choix pour incarner di Maggio (à qui il ne ressemble pas du tout et qu'il joue de façon monolithique). Julianne Nicholson dans la peau de Gladys est aussi bluffante.

Blonde n'est pas un chef d'oeuvre, ni une oeuvre indigne. Ce n'est pas assurément pas un biopic. C'est un film imparfait, cru, cruel, dur, bancal, maladroit, lourdingue, mais surtout une expérience. En cela, il rejoint Mank de David Fincher. Peut-être un futur vestige pour Netflix qui, désormais, semble plus enclin à chercher une franchise à succès qu'à renouveler ce genre de projets périlleux et polémiques.

mardi 26 juillet 2022

THE GRAY MAN, de Anthony et Joe Russo (critique avec spoilers !)


Disponible sur Netflix depuis Vendredi dernier, The Gray Man est un gros coup pour e géant du streaming : avec son budget pharaonique (on parle de 200 M $), son casting de folie et les frères Russo aux commandes, peu de risques toutefois que ce soit un échec. Le résultat, s'il ne brille pas par sa folle originalité, est tout de même un grand spectacle réjouissant, bien au-dessus des précédentes tentatives de Netflix dans le genre.


Recruté au début des années 2000 par Donald Fitzroy alors qu'il purgeait une peine de prison pour le meurtre de son père, Court Gentry est devenu l'agent Sierra Six, tueur au service de la CIA. De nos jours, il est envoyé à Bangkok éliminer un homme susceptible de vendre des infos secret défense au plus offrant. Refusant de tuer des innocents, Six décide d'éliminer le vendeur au corps-à-corps. Il découvre qu'il s'agissait d'un de ses homologues désirant en fait dénoncer Carmichael, leur directeur impliqué dans des opérations illégales, grâce à des données enregistrées sur une clé.
 

Six disparaît et contacte Fitzroy pour qu'il l'exfiltre, laissant son assistante sur l'opération Dani Miranda, répondre aux questions de Carmichael. Ce dernier appelle Lloyd Hansen, un ancien de l'Agence désormais dans le privé pour qu'il retrouve Six, l'élimine et récupère la clé. Hansen kidnappe la nièce de Fitzroy puis embarque ce dernier pour le faire parler. Contraint, Fitzroy ordonne à l'équipe chargé d'exfilter Six de le tuer. Carmichael envoie son assistante, Brewer, superviser les manoeuvres de Hansen.


Six réussit à abattre les hommes de Fitzroy qu'il rappelle mais Hansen jure de l'avoir. Des enregistrements de vidéo-surveillance à Bangkok montrent que Six a envoyé à Prague un paquet contenant certainement la clé. Torturé, Fitzroy donne le nom de Margaret Cahill, son ancienne intermédiaire au sein de l'Agence. Six arrive à Prague pour avoir de faux papiers mais il est piégé par le faussaire qui le dénonce à Hansen. Pourtant il réussit une nouvelle fois à lui échapper, aidée in extremis par Dani Miranda, convaincue qu'elle sera la prochaine cible de Carmichael. Ils vont chez Cahill qui découvre avec eux les infos accablant Carmichael sur la clé puis se sacrifie à l'arrivée des équipes de Hansen.


Une course-poursuite et une fusillade dans Prague oppose Six, Miranda et les équipes de Hansen lancées à leurs trousses. Six et Miranda se réfugient dans un hôpital où sont trransportés les civils pris dans les tirs échangés en ville. C'est là que les suit Lone Wolf, un agent de Hansen. Blessant Six et désarmant Miranda, il récupère la clé et file. Six, sachant que Claire, la nièce de Fitzroy porte un pacemaker, la localise en Croatie où Hansen a installé son Q.G. et retient ses prisonniers.


Miranda fait diversion pendant que Six entre dans le château occupé par Hansen, ses hommes et ses prisonniers alors que Lone Wolf remet la clé à Brewer. Hansen devine que Six est dans les murs et le rattrape dans les étages alors qu'il s'enfuit avec Fitzroy et sa nièce. Fitzroy, blessé, couvre Six et Claire en retardant Hansen. Miranda entre dans le château et affronte Lone Wolf qui lui rend la clé, dégoûté par les méthides de Hansen.


Hansen capture Claire et l'entraîne dans le parc labyrinthique du château. Six le convainc de règler leurs différends sans impliquer l'adolescente. Au prix d'une bagarre disputée, Hansen est abattu par Brewer qui immobilise aussi Six. Elle s'assure qu'il confirmera ses dires lors de l'enquête sur la mission. Ainsi, elle et Carmichael échappent à toute sanction en accablant Hansen. Miranda récupère son poste et Six est hospitalisé dans une unité de soins militaire. Brewer explique à Carmichael son intention de se servir encore de lui dans l'avenir.


Mais Six s'évade et retrouve Claire sous bonne garde. Il s'enfuit avec elle...

Régulièrement, le cinéma d'action connaît un film qui redéfinit ses codes esthétiques, sinon narratifs. La série des longs métrages Jason Bourne avec Matt Damon a ainsi forcé la franchise James Bond à se réinventer en remplaçant Pierce Brosnan par Daniel Craig. Puis John Wick a imposé une nouvelle norme, qui donne encore le "la" actuellement.

The Gray Man s'inscrit donc logiquement dans la lignée de John Wick (comme Tyler Rake, autre production Netflix avant). C'est flagrant quand on examine la chorégraphie des gunfights et des bastons mais aussi la gestion des cascades en général, et plus généralement encore avec la résurgence de héros/anti-héros taiseux mais efficaces.

De fait, The Gray Man ne révolutionne donc rien sur ces plans. Adapté de la série de romans écrits par Mark Greany, par Anthony et Joe Russo avec leurs scénaristes habituels (Christopher Markus et Stephen McFeely), c'est un divertissement qui puise à plusieurs sources : espionnage, action, polar, buddy movie.

En recrutant les frères Russo au lendemain de leur triomphe chez Marvel (avec Captain America : le Soldat de l'Hiver - Civil War, et Avengers : Infinity War - Endgame), Netflix assume ses ambitions tout en s'attendant à un bashing qui est entretenu à la fois par ses détracteurs et ceux de Marvel. Pourtant, il faut reconnaître que The Gray Man est nettement plus convaincant que les précédentes super-productions de la plateforme avec des vedettes de premier rang (je pense à Red Notice avec Dwayne Johnson, Ryan Reynolds et Gal Gadot, une grosse déception sous des atours séduisants).

L'histoire suit donc un assassin de la CIA, nom de code Sierra Six, quand il décide de filer après une mission où il sent qu'on lui a caché des choses. En effet, il vient de tuer un de ses homologues qui avait découvert que leur supérieur se servait d'eux pour des blacks ops dans son intérêt. Une chasse à l'homme s'engage quand ledit directeur envoie aux trousses de Six un ancien de l'Agence, complètement fou. La situation va dégénèrer dans des proportions dantesques.

Anthony et Joe Russo connaissent leur métier aussi bien que leur héros et ils transforment ce matériau très basique, et très librement adapté des romans, pour foncer pied au plancher, sans se soucier de vraisemblance. Mais contrairement à Michael Bay avec Six Underground (également produit par Netflix), ils ne sombrent jamais dans la surenchère pour le plaisir idiot d'en faire toujours plus. 

On a le temps de s'attacher aux personnages, et le méchant est très soigné, grandiloquent à souhait, teigneux à l'extrême. Sierra Six est un fugitif qui a de la ressource mais son caractère ombrageux le rend attirant car on ignore jusqu'à quel point il va endurer ce qu'il subit avant de, lui aussi, peut-être, péter un cable. Le supporting cast est suffisamment défini pour ne pas servir que de faire-valoir aux deux antagonistes, avec une mention spéciale accordée aux personnages féminins qui ne sont jamais exploités comme des éléments romantiques mais bien comme des filles aussi badass, suivant leurs propres agendas.

Ce que j'ai apprécié aussi, c'est que The Gray Man ne dissimule pas sa volonté d'être le premier film d'une potentielle franchise. Mark Greany a écrit d'autres aventures avec Sierra Six et il y a donc de quoi faire. Même si, récemment, Netflix a accusé des pertes en nombre d'abonnés, ses finances restent considérables et ses succès abondants, de quoi se permettre des suites aussi coûteuses, en attirrant d'autres acteurs de premier plan et en conservant ceux qui souhaiteront poursuivre l'aventure.

La réalisation est parfois un peu hâché, à cause d'un montage hypercut, mais les frères Russo ont un indéniable don pour ce genre de cinéma en même temps qu'une absence totale de snobisme (leurs sorties récentes sur l' "élitisme" actuel du rituel des sorties en salles en a fait réagir plus d'un, mais leurs arguments se défendent quand ils estiment que le prix des places est trop cher, que le confort est aléatoire - car la salle obscure, c'est souvent supporter aussi des mangeurs de popcorns et des bavards).. Voilà deux cinéastes qui ne prétendent pas péter plus haut que leur cul, en affirmant que Marvel, ce n'est pas du cinéma (comme l'assure Scorsese) ou qui courent après des récompenses (autre que le plaisir exprimé par le public). Et The Gray Man respire tout ça : c'est de l'entertainment, un film d'été, un spectacle, bien faits.

Bien entendu, la liste des acteurs recrutés est l'autre élément de séduction massive de The Gray Man. Le moindre second rôle est campé par une pointure, comme Billy Bob Thonrton (Fitzroy), Alfre Woodard (Cahill), Danush (Lone Wolf), Regé-Jean Page (Carmichael), Jessica Henwick (Brewer). Rien qu'avec eux, déjà, il y aurait de quoi avoir une belle affiche.

Mais ajoutez-y Ana de Armas (Miranda), épatante, et surtout le duo Ryan Gosling (de retour après quatre ans loin des plateaux - depuis First Man de Damien Chazelle) - Chris Evans (chouchou des Russo) et là, on passe au niveau supérieur. Evans s'amuse beaucoup, et nous grâce à lui, en composant ce Lloyd Hansen totalement sociopathe, avec cette impayable moustache et cette jubilation à être une ordure inexcusable. Face à lui, Gosling renoue avec son personnage de mec avare de mots (même s'il a considérablement plus de dialogues que chez Winding Refn), mais pour qui, comme moi, est fan de son jeu minimaliste et intense, c'est un plaisir de le revoir.

Je sais que The Gray Man n'a pas bonne presse. Comme je le disais plus haut, il y a là-dedans une bonne dose de Netflix-bashing bête et méchant (car comme pour Marvel, le succès énerve). D'aucuns sont déçus par le manque d'audace du scénario. Pour ma part, j'ai passé un excellent moment, conforme à ce que j'attendais, et espérant une suite désormais.

lundi 20 juin 2022

DEEP WATER (EAUX PROFONDES), de Adrian Lyne


Vingt ans après sa dernière réalisation, le vétéran Adrian Lyne revient faire parler de lui avec Deep Water, remake de Eaux Profondes de Michel Deville et adaptation du roman de Patricia Highsmith. D'abord prévu pour une sortie en salles, le film a été relégué sur la plateforme de streaming Hulu en raisons de son érotisme brûlant. Vraiment ?


Vic et Melinda Van Allen vivent dans la paisible ville de Little Wesley en Louisiane avec leur petite fille Trixie. Les infidélités de Melinda font les gorges chaudes de leurs amis mais Vic a passé un arrangement avec sa femme : il accepte ses écarts tant qu'elle ne le quitte pas. 


Pourtant lorsque Melinda ramène à une fête Joel Dash, Vic profite d'être seul avec lui pour lui faire peur en racontant qu'il a tué Martin McRae, le dernier amant de sa femme. L'histoire est prise comme une plaisanterie par l'entourage de ce brillant ingénieur qui a fait fortune en concevant un drone militaire révolutionnaire. Mais cela intrigue un des invités, l'écrivain Don Wilson, même si, depuis, le véritable assassin de McRae a été arrêté.


Dash parti, Melinda jette son dévolu sur Charlie de Lisle, un pianiste qu'elle présente comme son professeur lors d'une party donnée par un voisin, Jonas Fernandez. Elle provoque ouvertement Vic en draguant de Lisle dans la pisicine jusqu'à ce qu'un orage éclate et n'oblige les participants à se réfugier dans la maison de leur hôte. Vic rentre peu après. Puis Melinda, horrifiée, aperçoit le corps de de Lisle flottant dans la piscine. On l'en extrait et tente de le ranimer - en vain. 


La police arrive sur les lieux du drame et interroge en particulier Vic, dénoncé par Melinda et Wilson. Mais il fournit un alibi et on conclut à un accident. les jours suivants, Vic sent qu'on le suit et découvre qu'un détective privé est à ses trousses, engagé par Melinda et Wilson. Il se rend chez ce dernier pour se plaindre. Melinda, elle, retrouve en ville un ami du lycée, son premier flirt, Tony Cameron, agent immobilier en quête de terrain constructible dans le coin.
 

Vic l'emmène voir un endroit susceptible de l'intéresser dans la forêt voisine et le tue puis tente de noyer le cadavre dans la rivière. Wilson, qui les a suivis, le surprend et prend la fuite. Vic le poursuit. Melinda, pendant ce temps, découvre dans les affaires de Vic les papiers de Tony et décide de plier bagages. Wilson perd le contrôle de sa voiture qui va s'écraser au fond d'une carrière. Melinda est empêchée de partir par sa fille qui lui cache sa valise. Elle brûle les papiers de Tony et attend le retour de Vic, auprès de qui elle se résigne à rester.

Fut un temps, qui commence à devenir lointain, où le nom de Adrian Lyne était associé à un certain cinéma sulfureux, avec parfois des échappées iconoclastes du côté du fantastique (l'excellent L'Echelle de Jacob) ou de l'adaptation impossible (Lolita). C'était l'homme derrière la caméra de longs métrages tels que Neuf semaines et demie, Liaison Fatale, Proposition Indécente, jusqu'à Infidèle, son dernier opus en date, sorti il y a vingt ans pile.

Ce remake de La Femme Infidèle de Claude Chabrol fut un échec commercial qui précipita la retraite du vétéran. Rien ne présageait en 2002 qu'il reviendrait à 81 ans pour un (probable) ultime effort. Et pourtant, c'est à nouveau en revisitant un film français qu'il fait parler de lui, en adaptant Eaux Profondes, d'après le roman de Patricia Highsmith, une première fois filmé par Michel Deville (1981).

Qu'est-ce qui a pu faire croire à Adrian Lyne que ce serait une bonne idée ? Sans doute de voir l'actrice cubaine Ana de Armas, considérée par beaucoup comme la plus belle femme du monde actuellement, et auréolée du succès de sa prestation dans le dernier James Bond (Mourir peut attendre), avant le biopic Blonde sur Marilyn Monroe produit par Netflix et mis en scène par Andrew Dominik (sortie prévue à la rentrée).

Car si Lyne n'a jamais été un grand cinéaste, il a du goût en matière d'actrices et sait les filmer amoureusement, comme peuvent en témoigner Jennifer Beals (Flashdance), Kim Basinger (9 semaines et demie), Demi Moore (Proposition indécente). Quitte à les objetiser ?

Car c'est devenu une question. Lyne a fait partie, avec Alan Parker, Ridley et Tony Scott, de cette "nouvelle vague anglaise" des années 80, des metteurs en scène à l'esthétique rutilante qui ont influencé la pub de cette décennie. Mais quand Parker signait Midnight Express ou Birdy, Ridley Scott Alien ou Blade Runner, Lyne oeuvrait à un cinéma axé sur l'érotisme soft, où le corps féminin était au coeur d'histoires minimalistes.

En 2022, on ne peut plus traiter la femme et son corps de la même manière que dans les 80's, le mouvement #metoo est passé par là, avec la libération nécessaire de la parole et les excès des tribunaux médiatiques. Un peu comme pour l'écologie où il faut presque s'excuser d'exister pour se racheter du déréglement climatique, le féminisme interdit pratiquement tout regard érotique surtout jugé concupiscent et pervers.

C'est triste, mais c'est ainsi. Comme le chante si bien Orelsan, "vive la France, c'est devenu un hashtag raciste", et de la même manière, dire qu'une femme est belle et désirable est devenu quasiment une parole déplacée. Dans ces conditions, Lyne semble être d'un autre âge et devient une sorte de papy reluquant Ana de Armas à travers son objectif.

Mon avis est que Ana de Armas est filmée avec beaucoup d'élégance et ce film, même si objectivement pas bon, n'a rien d'obscène. C'est une ode à la beauté, à la séduction de cette actrice, mais aussi son talent d'interprète. Elle incarne ce rôle avec une sorte d'ingénuité diabolique, très différemmetn de Isavelle Huppert dans le film de Deville. C'est à la fois un ange et une garce, à qui on ne peut franchement en vouloir, même si Ben Affleck avale d'enormes couleuvres.

Le comédien est comme à son habitude minéral, impassible, indéchiffrable. On ne saurait dire s'il joue bien ou mal, c'est typique de lui. Mais il a une présence marmoréenne indéniable, une carrure impressionnante que Lyne saisit dans des plans en contre-plongée, parfois de dos, grimpant des escaliers d'un pas lourd, qui n'annonce rien de bon pour ceux qui tournent autour de sa femme. Lui aussi joue complètement différemment de Jean-Louis Trintignant (paix à son âme) chez Deville.

Le sel, le piment de cette affaire, c'est peut-être que Lyne a capté cette romance dégénérée entre cet homme et son épouse alors que de Armas et Affleck étaient eux-même en couple au moment du tournage. Chacun de leurs regards, de leurs dialogues deviennent chargés de sous-entendus, comme un témoignage plus trouble et troublant que le propos du film. Dans la vraie vie, Affleck a renoué avec son ex Jennifer Lopez et Ana de Armas est redevenue cette déesse qui fait briller les yeux de tous les garçons. Peut-être que leur seule victime est Adrian Lyne et son film, qui auraient gagné à être une sorte de "faucumentaire" sur leur liaison enregistrée par les caméras plutôt qu'un remake mou, jamais aussi retors et sensuel que le film de Deville.

Mais cela nous enseigne surtout que même un mauvais film peut cacher un sujet intéressant, plus voyeuriste que son intrigue romanesque. En vérité, nous nous fichons un peu des jeux dangereux des Van Allen pour leur préférer la captation d'un fragment amoureux de Ben Affleck et Ana de Armas.

mercredi 19 septembre 2018

BLADE RUNNER 2049, de Denis Villeneuve


Trente-cinq après la sortie du film de Ridley Scott, Blade Runner 2049 a été l'événement de l'Automne 2017. Mais pourquoi donc donner une suite à ce qui était certes un chef d'oeuvre culte mais aussi un bide commercial retentissant ? Sans doute parce que, dans ce laps de temps, le long métrage original a été réhabilité, grâce à des remontages fidèles à la version de Scott. Et parce que Denis Villeneuve, en acceptant de relever ce défi insensé, a su faire sien ce projet... Même s'il n'a pas davantage rencontré le public !

L'agent K (Ryan Gosling)

2049. Los Angeles. L'agent K du L.A.P.D. traque des anciens modèles de "réplicants", des androïdes conçus à l'origine pour travailler sur des planètes colonisées par la Terre. Ce blade runner, lui-même un androïde de dernière génération, docile, consciencieux et efficace, se rend dans une ferme pour éliminer un de ces prédécesseurs. Il trouve en scannant le terrain une boîte enterrée près d'un arbre et la ramène avec lui. L'analyse médico-légale révèle qu'elle contenait des restes osseux d'une "réplicante" ayant subi une césarienne. 

Le lieutenant Joshi et l'agent K (Robin Wright et Ryan Gosling)

La supérieure de K, le lieutenant Joshi, lui commande alors de détruire toutes les traces liées à cette découverte, y compris l'enfant né à la suite de cette procédure. Elle pense que si cette information fuitait, cela déclencherait une guerre entre humains et "réplicants". Il faut agir vite mais discrètement. 

L'agent K et Luv (Ryan Gosling et Sylvia Hoeks)

K se rend au siège de la compagnie Tyrell qui conçoit les "réplicants" et il est reçu par Niander Wallace, le patron, et son assistante, Luv. Il identifie la morte comme étant Rachel, un prototype datant d'une trentaine d'années, qui a eu une liaison avec le blade runner Rick Deckard avant de fuir avec lui. K devine que Wallace veut aussi retrouver l'enfant car si les "réplicants" peuvent se reproduire, ils fourniraient une main d'oeuvre plus grande et moins chère à fabriquer. Une fois l'agent parti, il missionne Luv pour aller récupérer les restes de Rachel à la morgue du LAPD puis de suivre K.

Joi et K (Ana de Armas et Ryan Gosling)

Troublé par son enquête et ses ramifications, K se confie à Joi, un hologramme sophistiqué qui représente la compagne idéale et qu'il peut désormais transporter partout grâce à un générateur miniature. Ensemble, ils retournent à la ferme où K, en fouillant, trouve une figure d'un cheval en bois sur laquelle est gravée une date. Celle-ci lui rappelle une scène de son enfance bien qu'il sache que ses souvenirs sont faux puisqu'il s'agit d'implants. K pousse son investigation jusqu'à un dépotoir où on exploite des orphelins dans le recyclage, un lieu où il est persuadé avoir grandi. Le responsable de l'endroit lui donne accès à un registre et l'agent y découvre la naissance de jumeaux hétérozygotes en 2019 - mais seul le garçon a survécu.

Le Dr. Ana Stelline (Carla Juvi)/L'agent K (Ryan Gosling)

K a besoin de savoir si tout cela - les souvenirs, le garçon survivant - n'est qu'une coïncidence ou si cela le concerne vraiment. Il visite le Dr. Ana Stelline, spécialisée dans les implants mémoriels, qui examine la figurine et lui confirme que cela correspond à une mémoire réelle. Le lieutenant Joshi a deviné que K pense être le fils de Deckard et Rachel et le suspend : elle lui donne quarante-huit heures pour disparaître avant qu'il soit signalé comme "déviant" (et donc traqué par un blade runner pour être exécuté). K fait analyser par un technicien clandestin dans la rue le cheval de bois qui présente un fort taux de radiations, comme on en trouve à Las Vegas. 

Rick Deckard et l'agent K (Harrison Ford et Ryan Gosling)

Luv s'adresse au lieutenant Joshi pour savoir où se trouve K mais elle refuse de lui répondre et se fait tuer par la "réplicante" qui, ensuite, consulte son ordinateur et a accès à la balise de la voiture de l'agent. Ce dernier atteint Las Vegas, devenue une ville fantôme. Dans un casino abandonné, il rencontre enfin Rick Deckard qui finit par lui révéler n'avoir pas assisté à la naissance de ses jumeaux car il avait confié Rachel à des "réplicants" bien cachés pour la protéger des blade runners. Luv et les sbires de Wallace surgissent alors et capturent Deckard. K est récupéré par les "réplicants" autrefois protecteurs de Rachel et qui lui avoue l'identité de sa fille - le garçon est mort mais le contraire a été enregistré pour tromper les autorités.

Un linceul de neige pour l'agent K

K part sauver Deckard des griffes de Wallace. Celui-ci tente de lui arracher des aveux sur son enfant, en vain, avant de le confier à Luv. En route pour une station spatiale où elle le torturera, la "réplicante" voit son véhicule abattu par celui de K. L'agent l'affronte dans un combat à mort au pied d'un barrage hydraulique. Puis il conduit Deckard jusqu'au laboratoire d'Ana Stelline, sa fille. Tandis qu'ils se retrouvent, K agonise dehors, en regardant tomber la neige.

Blade Runner a marqué toute une génération de cinéphiles et de cinéastes - quand bien même il ne faut pas oublier de rendre à César ce qui appartient car on a souvent oublié que le film de Ridley Scott était une adaptation d'un roman de Philip K. Dick et que le réalisateur britannique s'était beaucoup inspiré visuellement de la bande dessinée The Long Tomorrow de Dan O'Bannon et Moebius (1976) et de la série Valérian de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. (Rappel utile car Scott se plaint souvent d'avoir été plagié par ses confrères mais il a lui-même allègrement puisé chez les autres...)

Esthétiquement, grâce à la photo de Jordan Cronenweth, et narrativement, avec son mélange de polar et de romance sur fond de SF, le film a imposé de nouveaux standards sans pour autant être un succès commercial. Les producteurs remontèrent tout, ajoutèrent une voix-off et une happy-end : rien n'y fit. Mais le phénomène était en route et, progressivement, des versions remontées, plus fidèles à la vision de Scott, s'imposèrent et réhabilitèrent l'oeuvre.

Ce n'était plus qu'une question de temps avant que ne soit mise en chantier une suite. Mais peu de metteurs en scène avaient le courage de se frotter à pareil mythe, Ridley Scott lui-même se consacrant à d'autres projets n'avait pas le temps pour ça même s'il veillait au développement de l'affaire. C'est le scénariste du premier opus, Hampton Fancher, qui allait précipiter les événements en parlant à Scott d'une nouvelle qu'il avait écrite, à partir de laquelle on lui commanda un premier traitement puis un script. Le studio, séduit, en voulut plus et confia à Michael Green le soin de terminer le scénario (Fancher étant alors, ironiquement, de facto, écarté de sa propre idée !).

Cela ne réglait pas la question du réalisateur qui devrait filmer le résultat de ces efforts. Jusqu'à ce Scott contacte Denis Villeneuve alors en pleine pré-production de son superbe Arrival : le canadien accepta le challenge à condition de tourner son projet avant et d'avoir les mains libres (donc le director's cut) pour ce Blade Runner 2049.

"Pour le meilleur et le pire", comme il le présenta ensuite, c'est bien un film de Denis Villeneuve qui en est sorti. Surtout pour le meilleur quand même, même si ce fut un échec commercial - et que Ridley Scott, toujours aussi aimable, ne put s'empêcher d'en déduire que c'était la faute à sa durée "excessive" (deux heures quarante).

L'histoire est étonnamment abordable même pour qui n'aurait pas vu le premier long métrage ou n'en aurait conservé qu'un vague souvenir. Le scénario tire admirablement parti de la mythologie de l'original et le cinéaste a raison en expliquant qu'il l'a abordé comme s'il racontait cela à la manière d'un explorateur ayant découvert une relique oubliée dont la première partie aurait été perdue mais qui possède son propre intérêt.

Dans Blade Runner, Rick Deckard était un flic chargé de traquer et éliminer des "réplicants" rebelles, ayant développé des capacités cognitives et émotionnelles, mais sa mission était contrariée par l'attirance qu'il éprouvait pour Rachel, une androïde séduisante travaillant pour le concepteur de ces créatures, et par la résistance farouche que lui opposaient ses cibles. A la fin, dépassé, on se demandait si Deckard n'était pas lui-même un "réplicant" qui s'ignorait - ou le découvrait sans se l'avouer.

Cette fois, la problématique est différente puisque le thème central est la filiation : l'agent K sait qu'il est un androïde mais une mission a priori banale va le conduire à penser qu'il est le fruit de l'union entre un humain et une "réplicante". Cette découverte le dérange autant qu'elle suscite la convoitise d'un riche concepteur de "réplicants" qui voit dans la possibilité que ces créatures se reproduisent une manne considérable. L'intrigue achève de prendre de l'ampleur quand K apprend que ses possibles parents seraient l'agent Rick Deckard et Rachel. 

Le film est effectivement long mais il n'est jamais ennuyeux. Il avance à la manière d'une rêverie sombre et violente, à la mélancolie poignante. K progresse dans des méandres mais son investigation aboutit à des résultats visibles pour lui comme le spectateur. Le trouble nous gagne comme lui mais, évidemment, le script ménage des surprises, rien n'est aussi simple, évident, que ça en a l'air. Quoi de plus normal quand l'action a pour cadre une Los Angeles encore plus labyrinthique que dans le film de 1982 et s'aventure dans un Las Vegas fantôme - paysage saisissant capturé splendidement par la photo sans trucage de Roger Deakins (un Oscar mérité à la clé pour le chef op' des frères Coen) comme si l'endroit était pris dans une tempête de sable orange (l'inspiration du technicien, puisée dans un souvenir personnel) - jusqu'au duel final dans un déluge titanesque et l'épilogue neigeux (merveilleusement triste).

Ryan Gosling était déjà impliqué dans le projet avant le recrutement de Villeneuve et partageait avec ce dernier la volonté de se confronter au monument même si c'était perdu d'avance, mais aussi, surtout, parce que le film de 1982 avait formé sa vision du cinéma de SF. Le jeu impassible et intense du comédien en fait un guide parfait dans cette enquête identitaire envoûtante. Il est la plupart du temps seul, ou presque : la sublime Ana de Armas joue un hologramme désirable mais par définition irréel. Robin Wright n'a que quelques scènes, brèves, où elle lui donne sèchement la réplique. Jared Leto ne fait que passer et Sylvia Hoeks est terrifiante en assistante prête à tout.

Puis le mythe rattrape la fiction quand, après plus d'une heure de film, Harrison Ford apparaît. On constate alors avec quelle intelligence Villeneuve a su préparer son entrée en scène (bien plus mémorable que dans Star Wars VI : Le réveil de la force). Désormais septuagénaire, l'acteur par sa seule présence inscrit Blade Runner 2049 dans une perspective vertigineuse qui permet au spectateur d'apprécier le temps passé effectivement entre les deux histoires.

Comme dans tous ses films, la figure du tunnel hante le Blade Runner de Villeneuve, à ceci près qu'il n'est plus simplement géographique (de Los Angeles sous la pluie et dans la nuit à Las Vegas dans un brouillard orange) mais temporel. La ballade est fascinante mais terrible et quand l'agent K rencontre son destin (qui est aussi son heure), sous la neige, ce voyage s'achève comme un songe, avec une infinie douceur et une déchirante émotion.