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vendredi 27 mai 2022

KARNAK : THE FLAW IN ALL THINGS, de Warren Ellis, Gerado Zaffino, Antonio Fuso et Roland Boschi

 

N'ayant plus de nouveautés à critiquer pour cette semaine, j'ai cherché quelque chose dont je n'avais parlé au moment de sa sortie, une lecture que j'avais pas soumis à votre curiosité. Donc, aujourd'hui, séance de rattrapage pour la mni-série Karnak : The Flaw in all Things, écrite par Warren Ellis, accompagné de Gerardo Zaffino, Antonio Fuso et surtout Roland Boschi pour six épisodes consacrés à l'Inhumain le plus creepy dans une aventure palpitante.


Magister de la Tour de Sagess et conseiller auprès du trône d'Attilan, Karnak accepte d'aider Phil Coulson du S.H.I.E.L.D. dans une affaire concerant l'enlèvement d'Adam Roderick exposé aux brumes terrigènes par un organisation religieuse, l'I.D.I.C. (International Data Integration Control).



Après avoir fait parler un agent double du SHIELD, Karnak se rend à Berlin, dans une cellule de l'IDIC. Il y  tue tous les gardes et affronte un prêtre qui lui parle de l'a Chapelle de l'Ombre Unique où séjourne Adam de son plein gré.


Récupéré par Coulson, Karnak obtient du SHIELD les coordonnées de cette Chapelle située dans les Monts Wundagore. Les disciples de l'IDIC les attendent et les attaquent. Mais Karnak trouve la parade et riposte de manière radicale.
 


Les disciples sont évacués de la Chapelle et Karnak en interroge un qui se présente comme le Peintre. Karnak coprend qu'Adam peut donner à chacun le pouvoir qu'il souhaite, ce qui représente aussi bien un miracle qu'une menace.


Karnak est téléporté dans le refuge où s'est déplacé Adam et le confronte. Soumis au jeune Inhumain, le magister trouve la faille dans son pouvoir et le neutralise définitivement. Le garçon est rendu à ses parents tandis que Karnak rentre à sa Tour, en messurant la radicalité de sa solution.

2014 : Jonathan Hickman a écrit l'event Infinity qui met en scène la bataille entre Avengers et Bâtisseurs d'un côté, et Thanos et les Inhumains de l'autre. Le titan cherche son fils parmi les sujet de Black Bolt qui pour contrarier l'ennemi et ses acolytes déclenche une bombe terrigène révélant au monde des agents dormants Inhumains partout. A la même époque, Marvel veut mettre en avant les Inhumains et lance plusieurs séries (Inhumanity, Uncanny Inhumans, All-New Inhumans) avec une idée derrière la tête : en faire les remplaçants des X-Men auprès des fans puisque l'éditeur et Disney n'ont pas les droits d'exploitation cinématographique des mutants (apaprtenant à la Fox).

Finalement, le projet sera un échec, même si Marvel poussera le bouchon jusqu'à organiser un croosover Inhumans vs X-Men, basé sur le fait que les brumes terrigènes menacent le gène mutant. Aujourd'hui, il n'en reste rien, sinon un grand gâchis pour ces personnages créés par Jack Kirby (et un peu Stan Lee), qu'on peut considérer comme la matrice des New Gods puis des Eternels.

Pourtant, dans tout ces errement éditoriaux, une mini-série surnage et reste encore lisible comme ce qu'aurait pu/dû être cette entreprise, si elle avait été confiée à des auteurs inspirés (on se rappelera que Matt Fraction aurait dû piloter cette franchise avant qu'il ne jette l'éponge pour divergences artistiques, et que c'est Charles Soule qui récupéra le bébé avec l'eau du bain). Il s'agit de Karnak, une mini en six parties écrite par Warren Ellis.

Aujourd'hui, ce n'est plus bien vu d'évoquer Ellis, empêtré dans une affaire sordide :  il aurait profité de son statut et de son influence pour séduire des admiratrices, et même si aucune plainte n'a té déposée ni aucune poursuite judiciaire lancée, plus aucun éditeur ne veut travailler avec lui tant que le groupe de ses victimes n'aura estimé qu'il aura fait pénitence. Je n'excuse pas le comportement toxique du scénariste, mais je n'accepte pas davantage cette justice médiatique où un auteur est mis au ban de la société sans avoir été condamné par les autorités. On n'est pas obligé d'être ami ou de trouver quelqu'un sympathique pour lui fournir du boulot et je ne vois pas ce qui fait si peur aux éditeurs.

Mais, avec le recul, la lecture de Karnak s'avère troublante. Comme le dit le personnage dans l'épisode 4 : "Satan is a story. I am Kranak. And I see the flaw in all things." ("Satan est une légende. Je suis Karnak. Et je vois la faille en toutes choses."). C'est presque la phrase qui illustrerait le mieux ce que fut Ellis, et qu'il reste : un diable qui vit la faille à exploiter chez ses proies. Et qui, comme Karnak, à la fin de sa mission, semble affligé par tout cela.

Régulièrement, Ellis, pour gagner sa vie, acceptait des contrats pour des mini-séries, d'une demi-douzaine d'épisodes, entre deux creator-owned. C'est ainsi notamment qu'il a signé un bref run sur Secret Avengers (à la suite de Ed Brubaker et avant Rick Remender), ou comme ici avec Karnak, dans le grand cirque des Inhumans d'alors. Et son génie d'écrivain s'empare de cette commande pour la transformer en un fascinant exercice de style, entraînant le personnage dans une direction radicale, flippante, une mission qui va l'ébranler.

Ici, donc, Le magister de la Tour de la Sagesse est sollicité par le SHIELD pour retrouver un ado kindappé par une secte. Adam Roderick a fait partie de ceux qui ont été exposés aux brumes terrigènes de la bombe déclénchée par Black Bolt dans Infinity et qui a réveillé ses pouvoirs. La traque devient bizarre quand les suspects approchés par Karnak prétendent que Adam a rejoint leur organisation volontairement et qu'il dote des individus désocialisés de pouvoirs qui leur permettent de trouver un sens à leur existence. Le tout est entrecoupé de combats d'une brutalité ahurissante, un motif récurrent chez Ellis (qui avait formulé cela dans un épisode de Global Frequency intitulé Superviolence).

Mais cela n'est que la surface du script car évidemment ce qui intéresse Ellis, c'est la faille de Karnak. Décrit comme un ascète austère, à l'efficacité redoutable, il voit littéralement la faille dans toutes choses - organique, technologique, philosophique, financière, sociétale, etc. Un tel être a-t-il lui-même une faille ? Il faut, pour le savoir, examiner le passé de Karnak que ses parents ne soumirent pas aux brumes terrigènes : techniquement, il n'est donc pas vraiment Inhumain, mais il a développé son talent par l'exercice depuis son enfance, et sa place à part dans la société Inhumaine en a fait un conseiller mais aussi un professeur, un guide. Ce n'est que lorsqu'il est faceà des adversaires qui interrogent son passé, son parcours, qu'on voit Karnak ébranlé, faillible. pas longtemps ca ril se ressaisit vite et réagit promptement et brutalement. Mais tout de même.

Le choix de l'ennemi qu'incarne Adam Roderick est particulièrement malin de la part de Ellis puisqu'il oppose Karnak à un Inhumain qui peut littéralement lui offrir ce qu'il souhaite pour être heureux. La réplique de Karnak sera terrible, glaçante. Mais la dernière image de la dernière page du dernier épisode montre le magister de la Tour de la Sagesse visiblement atteint. Comme d'habitude, Ellis laisse le héros qu'on lui a prêté différent et on aurait eu envie d'une suite, mais en fin de compte, c'est mieux qu'il n'y en ait pas eu car sans Ellis, cela aurait été moins bon, moins fort, moins singulier.

La production de la mini-série fut chaotique à cause de sa partie graphique. Marvel voulut certainement donner au script un artiste capable de le transcender et son choix se porta sur Gerardo Zaffino, un dessinateur au style rugueux et sombre. Il signe des planches finalement décevantes, avec des jeux de hachures trop nombreux, des décors absents (même si, de ce point de vue, la série est très économe, Ellis situant l'action la plupart du temps dans des endroits dépouillés). Zaffino prendra un retard colossal pour livrer un épisode et demi et il faudra même qu'Antonio Fuso termine le deuxième chapitre.

Marvel confia alors à Roland Boschi la suite et fin. Le français, réputé pour sa ponctualité, présentait en outre l'avantage d'avoir un style également assez ténébreux, qui ne jurerait pas avec ce qu'avaient fait Zaffino et Fuso (à qui l'éditeur n'a même pas pensé à transmettre le flambeau).

Il n'empêche, les efforts de Boschi ont payé car c'est bien lui qui a permis au script d'Ellis d'être servi avec le soin qu'il méritait. L'artiste a mis le paquet pour camper Karnak et en faire un type franchement glaçant. Il faut noter que le personnage avait subi un relooking extrême, sacrifiant son costume designé par Kirby à un tenue beaucoup moins super-héroïque, traînant en jean's, veste à capuche, Doc Martin's, et quelques peintures de guerre sur le visage et les épaules. Mais ça n'a pas du déplaire à Ellis (qui n'aime pas les tenues bariolées) ni à Dan Brown (le coloriste qui tire le maximum de cette sobriété vestimentaire comme de l'épure du côté des décors).

Boschi soigne aussi les scènes de baston qui soulignent la technique imparable de Karnak et sa super violence (le gars arrache des têtes avec deux doigts, arrête une balle en plein vol, démolit un immeuble en appuyant sur une fissure, et handicape lourdement un gamin avec une pression légère sur son front !). Jamais cette violence n'est flatteuse, esthétique. Karnak n'est pas aimable et ce qu'il fait subir à ses adversaires est souvent écoeurant. Mais souvenez-vous : "Satan is a story. I am Karnak.".

Sept ans après sa parution, Karnak n'a rien perdu de sa force, de son originalité, de sa radicalité. Mais cette série révèle certainement et plus généralement pourquoi les Inhumains ne pouvaient pas supplanter les X-Men : eugénistes, antipathiques, trop bizarres, ils n'offraient pas au lecteur un visage assez agréable. Karnak n'a fait que le résumer. Et Ellis le formuler, en seulement six épisodes.

lundi 28 juin 2021

DES NOUVELLES NOUVELLES TOUTES FRAÎCHES

C'est reparti pour une nouvelle fournée de news. Forcément, en cette fin de mois, elles sont moins nombreuses car les éditeurs en gardent sous le pied et que déjà pas mal d'infos ont été communiquées. Comme d'habitude, celles que je livre et commente ici sont une sélection personnelle.

*

MARVEL COMICS :


Marvel, c'est un peu la course à l'échalote. L'éditeur doit en permanence occuper le devant de la scène pour confirmer son statut de leader, de locomotive du marché, et dans le flot d'annonces, l'une chasse souvent l'autre. C'est une stratégie, qui reste payante quoi qu'on en dise. Par ailleurs, au moment où la crise sanitaire semble se tasser (mais cela ne veut pas dire qu'elle est derrière nous), Marvel donne le la, aussi bien dans les bacs de comics que dans les salles de cinéma où leurs blockbusters reviennent (bientôt Black Widow, puis Shang-Chi, Les Eternels...).
Parmi les nouveautés en Août, donc très bientôt, un relaunch de Black Panther. Ta-Nehesi Coates vient de conclure un run de 25 numéros, après un long délai, et avec la colaboration de Brian Stelfreeze, Chris Sprouse et Daniel Acuña. Je n'ai absolumement jamais accroché à ce qu'il a écrit en deux volumes, même si graphiquement c'était très beau. Pour moi, c'est assez simple : Marvel s'est payé un auteur renommé pour ses essais sur la communauté noire comme une sorte de caution morale pour la série d'un de leurs héros africains emblématiques, après le succès du film de Ryan Coogler, mais être un bon écrivain/essayiste ne donne pas forcément les compétences pour être aussi un scénariste de comics.
Pourtant, c'est dans cette direction qu'a décidé de persévèrer Marvel en nommant John Ridley comme nouveau pilote de Black Panther. Ridley a gagné l'Oscar du meilleur scénario adapté pour 12 Years of Slave en 2013. Cette reconnaissance lui a valu d'être courtisé par les éditeurs majeurs de l'industrie et il s'est illustré chez DC avec Future State : The Next Batman. Il signera à la rentrée une nouvelle série mensuelle, I Am Batman, dessinée par Olivier Coipel.
Suivant la même logique donc, Marvel a demandé à un auteur noir d'écrire les aventures d'un super-héros noir, Black Panther, comme si cela suffisait. Sauf qu'on ne peut pas dire que The Next Batman a ébloui beaucoup de lecteurs par le brio de son récit. Souhaitons à Ridley d'être plus inspiré avec Black Panther.
Toutefois, malgré mes réserves, il y a quand même un point très positif dans cette reprise car Ridley sera aidé par Juann Cabal au dessin. J'ai adoré sa prestation sur Guardians of Galaxy, écrit par Al Ewing, où son talent éclatait dans des pages folles, parfois dignes d'un JH Williams III. Si Cabal (qui commence à se tailleur une belle réputation, au point que Marvel en a fait un de ses "Stormbreakers", les artistes sur lesquels l'éditeur mise pour le futur) est dans la même forme, alors ça promet.
Alex Ross signera les couvertures de ce nouveau volume de Black Panther.
  

La semaine dernière, j'évoquai la fin du run de Nick Spencer sur The Amazing Spider-Man en souhaitant bonne chance à son successeur, encore inconnu, car c'est un job nécessitant de tenir un rythme de travail insensé. Quand on écrit Spider-Man, qui reste le personnage le plus populaire de Marvel, pas question de livrer un seul épisode par mois et des events quand ça vous chante, il faut usiner pour la machine à cash que représente le Tisseur et combler ses fans (même si ceux-ci râlent en estimant qu'on les prend pour des vaches à lait).
Et puis dans le courant de la semaine, Marvel a teasé la suite, d'abord en diffusant cette image ci-dessus, avec ce hashtag #SpiderManBeyond. Le Tisseur y apparaît mal en point, bien que Mary Jane Watson l'embrasse tendrement. Vous noterez aussi la présence d'une bague à l'annulaire de la jeune femme, de quoi relancer les rumeurs d'un mariage avec Peter Parker (même si la bague est à la main droite, mais peut-être l'image a-t-elle été inversée). De là à supposer que Marvel allait tuer Peter Parker (comme Stephen Strange)...


... Il n'y avait qu'un pas. Qui, apparemment, va être franchi. Enfin, en gardant à l'esprit que personne ne meurt définitivement dans l'univers Marvel (à part Captain Mar-vell, l'oncle Ben et Gwen Stacy). Mais qui pour assurer cet intérim ? 
En ce moment, chez Marvel, on aime bien se rappeler les années 80-90 : la série Avengers de Jason Aaron invoque Heroes Reborn, les X-Men de Jonathan Hickman se préparent à Inferno. Donc, Spidey rappelle Ben Reilly alias Scarlet Spider, resté fameux depuis la Saga du Clone (1994-96). En vérité, le personnage est apparu bien avant, dans The Amazing Spider-Man #149 en Octobre 1975, créé par le Chacal. Mais son heure de gloire attendra vingt ans dans une histoire controversée (encore aujourd'hui).
J'avoue ne jamais être parvenu à lire intégralement La Saga du Clone, donc je ne vais pas prétendre vous la résumer ici. Mais à l'époque, tout s'était terminé dans une grande confusion et un vrai scandale parce que Marvel avait voulu remplacer Peter Parker par Ben Reilly, ce qui avait provoqué l'ire des fans du premier. Malgré cela, Ben Reilly conservait un noyau dur de supporters, estimant qu'il faisait un meilleur Tisseur que l'original, et il hérita de son propre titre, Scarlet Spider, dont la carrière éditoriale a connu moults soubresauts.
Pour orchestrer ces grandes manoeuvres, on trouve Zeb Wells (actuellement scénariste de Hellions) : c'est lui qui a pitché la relance à Marvel et qui en sera un des auteurs. Mais il ne sera pas seul car la série sera désormais publié à raison de trois fois par mois (ce qui rappelle l'époque Brand New Day, consécutive au départ de J. Michael Straczynski). En plus de Wells donc, ce seront Kelly Thompson (Black Widow), Saladin Ahmed (Miles Morales : Spider-Man), Cody Ziglar (Rick & Morty) et Patrick Gleason (qui serait donc parmi les scénaristes, et non un des artistes) qui présideront à la destinée de Ben Reilly/Spider-Man. 
Les dessinateurs sont encore inconnus. Peut-être que Gleason va quand même réaliser quelques épisodes (ceux qu'il écrira ?). Mark Bagley en sera aussi, j'en suis sûr. Mais il faudra du monde pour faire tourner tout ça. Donc le résultat risque de ne pas être très homogène visuellement.
Franchement, ça ne me donne pas envie, mais c'est impossible de ne pas en parler (comme d'éviter Batman chez DC).


Dans ma récente critique de Way of X #3, intégré à l'event Hellfire Gala, j'avais déjà vendu la peau de l'ours, mais j'y reviens. Le titre, récemment lancé par Si Spurrier, (en provenance de chez DC) et Bob Quinn, va s'arrêter au #5 avec un numéro spécial intitulé Onslaught Revelation.
En effet, dans Way of X, Diablo, allié à Légion et le Dr. Nemesis, découvre qu'une entité malveillante hante Krakoa. Il s'agit du parasite psychique surpuissant Onslaught, originellement l'amalgame des pensées les plus sombres de Charles Xavier et Magneto, qui fut l'inspiration d'un célèbre event des années 90 (encore !). A la fin du troisième épisode, au lendemain du gala du Club des Damnés, le Dr. Nemesis rédige un rapport confidentiel dans lequel il s'interroge sur le danger qui menace le Pr. X, possiblement affecté par Onslaught (ce qui expliquerait, a posteriori, son comportement étrange depuis HoX-PoX) et qui compromettrait toute la communauté de l'île.
Way of X a été un échec critique et commercial. Mais était-ce évitable ? Je crains que non car la franchise X reboostée par Hickman a évidemment fait pousser des aîles à Marvel et son editor Jordan White qui a développé la gamme de revues en dépit du bon sens avec des séries dont la viabilité était illusoire.
Si Spurrier avait déjà commis il y a quelques années Cable & X-Force (avec l'infâme Salvador Larroca au dessin), puis s'était refait la cerise chez DC en écrivant The Dreaming, un spin-off du Sandman de Neil Gaiman, puis quelques épisodes de Justice League après le run de Scott Snyder. Débauché apr Marvel, le scénariste a multiplié les déclarations ronflantes comme quoi on allait voir ce qu'on allait voir et que Way of X allait bouleverser l'univers mutant via le personnage de Diablo et son projet de fonder une religion sur Krakoa à cause des doutes qu'il avait concernant l'Epreuve (the Crucible) et les résurrections.
Mais entre l'ambition et le résultat, il y a un gouffre. Avec un dessinateur plus que moyen (Bob Quinn), un casting improbable (Diablo - que j'adore mais qui n'a jamais assuré le succès d'une série avec lui en vedette - , Dr. Nemesis, Légion), tout ça a fait "pschitt !". Et même si Spurrier assure que Onsluaght Revelation ne sera que la fin de la première "saison" et qu'il a plein d'idées pour la suite, il y a peu de chance qu'on revoit Way of X (ou son équivalent avec un nouveau titre) dans les bacs. 
Pour moi, ce n'est que justice parce qu'au premier rang des reproches de cette idée, il y a ce qui est fait de Diablo. Son créateur, Dave Cockrum, avait tatonné pour l'imaginer : d'abord conçu pour la Légion des Super Héros chez DC, puis repris pour les X-Men comme un démon vraiment chelou, il est finalement devenu l'archétype du swashbuckler, l'aventurier des films de cape et d'épée, ou des récits de pirates. Dépossédé de son personnage, Cockrum pestera jusqu'à sa mort sur la cractérisation qu'en firent les scénaristes, car Kurt Wagner devint ensuite un homme d'église, une sorte de curé chez les X-Men - seul son rôle dans Excalibur (surtout la période Alan Davis) et Amazing X-Men (de Jason Aaron) renouera avec la version original de l'elfe bondissant. Malheureusement, comme beaucoup de ses devanciers (Hickman compris), Spurrier a préfé le curé Diablo (en le décrivant d'une manière déplaisante, limite réactionnaire).
Ce problème, c'est celui que la franchise va devoir affronter maintenant, sans doute en arrêtant de lancer de nouveaux titres ou en utilisant des appellations sans un casting approprié (comme Excalibur). Une franchise perd de sa force en se dispersant et en voulant occuper l'espace avec des projets qu'au fond les lecteurs ne désirent pas. C'est pour cela que des séries comme X-Factor (dans une fonction et avec des éléments sans rapport avec son incarnation la plus populaire) s'arrêtent au bout de 10 épisodes, et je ne donne pas cher de Children of the Atom.


Inferno se dévoile un peu plus, mais Jonathan Hickman, fidèle à lui-même, verouille la communication autour de sa prochaine aventure chez les mutants. J'ai questionné sur Twitter Valerio Schiti, un des artistes de l'event, pour savoir quelle quantité il allait réaliser. Bien sûr, il n'a pas pu me le révèler, mais j'ai l'impression qu'il va dessiner la majorité des quatre épisodes, tandis que Stefano Caselli et RB Silva (par ailleurs occupés par SWORD et Fantastic Four) se chargeront de parties spéciales (des flashbacks ou des flashforwards peut-être, par exemple).
Il semble aussi que ce soit Jerome Opena qui signera les couvertures régulières. En tout cas, un visuel du #1 a été dévoilé avec les solicitations de Septembre et l'image est glaçante à souhait avec les membres du conseil de Krakoa (y compris Mystique, qui est censée mettre littéralement le feu aux poudres) gisant parterre tandis que Moira McTaggert est debout au milieu d'eux.
Vite, vite, j'en peux déjà plus !

*

Je termine par ce qu'il est convenu d'appeler l'affaire Warren Ellis, et par extension tout ce qui concerne les problèmes de sexisme, d'agressions sexuelles dans l'industrie des comics.

Warren Ellis a été dénoncé il y a un peu plus d'un an par plusieurs femmes, dont certaines ont travaillé avec lui (comme la dessinatrice Colleen Doran), pour ses écarts de conduite. Le scénariste modérait et participait un forum sur son site et en profitait pour nouer des contacts avec des femmes. Il en rencontrait certaines, après leur avoir demandé des photos, et révélait alors une attitude déplacée, leur faisant des avances sexuelles. Dans le travail, il était réputé également pour être un auteur aimant profiter de son autorité et de sa notoriété (comme l'a avoué Doran).

Ellis n'est pas le seul homme à s'être mal conduit dans le milieu des comics, mais la libération de la parole des femmes avec le mouvement #Metoo a permis de nommer les individus qui avaient dépassé les limites. Scott Lobdell ou l'editor Eddie Berganza (chez DC) ont fini, après avoir été couvert par leurs employeurs pendant des années, par être débarqués. Ellis, lui, s'est d'abord vu retirer un projet de spin-off à l'event Death Metal de Scott Snyder, puis la mini-série Batman's Grave a failli être annulée (mais sans doute par respect pour le travail de Bryan Hitch et parce que Batman rapporte toujours gros) est allée jusqu'au bout. 

D'abord muet, le scénariste s'était fendu d'un premier communiqué, maladroit (puisqu'il y parlait plus de lui que de ses victimes) :

"Il me faut parler de différentes affirmations qui ont été faites récemment à mon encontre.

Je ne me suis jamais considéré comme célèbre ou puissant, au point où j'ai fait plein de mauvaises blagues là dessus pendant une vingtaine d'années. Ca ne m'a jamais frappé que d'autres personnes pouvaient voir la chose différemment - que je ne m'adressais pas à d'autres comme un égal en leur accordant de l'attention, mais comme quelqu'un avec une position de pouvoir et de privilèges. Je ne l'ai pas pris en compte dans un grand nombre d'interactions personnelles, et cette faute m'appartient.

Alors que j'ai fait plein de mauvais choix par le passé, et que j'ai dit de vilaines choses, laissez moi être clair : je n'ai jamais consciemment exercé de pression, manipulé ou abusé de quelqu'un, et n'ai jamais agressé personne. Mais j'ignorais la position dans laquelle je me trouvais à une époque où ça aurait dû être clair et j'en accepte la responsabilité à 100%.

J'ai profondément blessé des gens. J'ai honte de ces fautes et je suis profondément désolé. Je ne m'exprimerai pas contre les vérités personnelles des autres, et je ne les exposerai pas à la toxicité de la polémique actuelle. J'aurais dû être plus attentif, présent et respectueux des sentiments des autres - et je m'excuse de cela. J'ai connu des fins d'amitiés et de relations, parfois amères, souvent causées par mes propres échecs, et je continue de regretter et de m'excuser de la douleur que j'ai pu causer.

J'ai toujours voulu aider et soutenir les femmes dans leur vie et leur carrière, mais j'ai blessé beaucoup de personnes que je n'avais pas l'intention de blesser. Je suis coupable. Je prend la responsabilité de mes erreurs. Je ferai de mon mieux, et à cet égard, je présente mes excuses.

Je m'excuse auprès de mes amis et collaborateurs d'avoir créé cette situation, et j'espère qu'on les traitera bien. Les fautes et les mauvais choix de ma vie personnelle ne concernent personne d'autre que moi. 

Nous avons tous les jours des responsabilités envers les uns les autres. Et j'ai, par le passé, trop souvent déçu des personnes. J'espère un jour être digne de la confiance et la gentillesse qu'ont placé en moi mes collègues et amis.

Je vais continuer d'écouter, d'apprendre, et lutter pour être une meilleure personne. J'ai cherché à faire amende honorable avec certains, alors qu'on m'a mis au courant de mes transgressions, et continuerai de le faire. Je me suis excusé, m'excuse, et m'excuserai tout en prenant la responsabilité de mes actions sans équivoque.

Je vais à présent être silencieux, et écouter plus que parler, car d'autres voix ont bien plus d'importance que la mienne à présent."

Puis Ellis s'est tu à nouveau. Lâché par ses collaborateurs (comme Declan Shalvey, le dessinateur de Injection) et les éditeurs, c'était sans doute la meilleure solution de repli pour calmer les esprits. Les femmes abusées psychologiquement par Ellis se sont rassemblées sous la bannière SoManyOfUs, collectant les témoignages (pas seulement contre Ellis)

Puis il y a quelques jours le dessinateur Ben Templesmith a posté sur les réseaux sociaux qu'il comptait achever la série Fell, écrite par Ellis, et publiée par Image Comics. Dans la foulée, Image a répondu qu'il était hors de question de publier les derniers épisodes avant que Ellis ne s'"amende auprès de SoManyOfUS", sans qu'on sache exactement comment il devrait s'amender. L'association de victimes s'est fendu d'un communiqué :

"Lorsque nous avons mis en ligne SoManyOfUs.com le 13 juillet 2020, nous n'avions pas exprimée l'envie 'd'annuler' Warren Ellis. Nous voulions surtout échanger sur les façons constructives d'aborder un problème bien trop commun, de comportements abusifs de la part des hommes de pouvoir. Nous avions proposé aux personnes concernées de réfléchir à leurs actions passées et de considérer comment - et pourquoi - elles ont pu faciliter des comportements dans des environnements toxiques. Nous cherchions à appeler à l'ouverture, à la responsabilisation et au fait d'aller de l'avant, en proposant de travailler avec Ellis sur une forme de justice transformatrice. 

Depuis sa déclaration publique d'il y a un an, à la connaissance des autrices [du collectif], Ellis n'a toujours pas pris de responsabilité directe pour son comportement destructeur et n'a pas cherché à se pencher sur les circonstances qui permettent à ce genre d'attitude de continuer sans contrôle, en ligne comme hors ligne. 

Au cours de l'année passée, nous avons reçu de nombreux messages d'encouragements, tandis que nous étions aussi meurtries d'être contactées par d'autres victimes d'Ellis, ou par d'autres hommes qui avaient utilisé des mêmes méthodes pour abuser de leur pouvoir. Aujourd'hui, alors qu'Ellis revient aux comics sans chercher à s'amender envers qui que ce soit impliqué dans SoManyOfUs.com ou à reconnaître les conséquences de ses actions, le renouvellement d'un soutien public ardent et des appels à la responsabilité est rassurant. 

Nous réitérons notre appel, pour que Warren Ellis saisisse l'opportunité de devenir l'homme que tant de gens ont cru qu'il était."

Puis Warren Ellis a répondu, pour la première fois depuis des mois, éclairant d'un jour nouveau sa situation et l'avenir :

"On m'a informé aujourd'hui de la proposition du collectif So Many Of Us d'un dialogue avec médiation, et leur ai demandé la permission aujourd'hui d'intégrer ce dialogue. Je ne sais pas où cela nous mènera, mais ce que je sais, c'est que je veux faire tout ce qui est en mon pouvoir pour ne plus faire partie du problème et ne plus répéter le passé en aucune façon. J'espère que ces conversations seront régulières et productives pour tous/toutes.

Il y a un an, j'ai fait cette déclaration.

A l'intérieur, j'ai fait de mon mieux pour répondre aux nombreuses accusations concernant mon comportement passé, au mal que j'avais causé, et aux effets négatifs de mes erreurs de jugement. J'en suis venu à réaliser que ces dommages persistent, et ont laissé des marques durables sur beaucoup de gens. 

Par le passé, j'ai été insouciant et irréfléchi dans la façon d'aborder mes relations personnelles, et je m'excuse à nouveau sans aucune réserve. Depuis l'année passée, j'ai entamé une thérapie et pris d'autres mesures pour améliorer mon comportement, et je continue d'intégrer l'aide et les conseils qu'on a pu me donner. J'ai eu beaucoup de conversations difficiles avec des personnes qui sont ou ont été proches de moi, et je continuerai dans cette voie. Je travaille sur ce changement. Je n'ai pas pris la parole parce que j'avais beaucoup de travail à faire, beaucoup de fautes à réparer, et je veux avancer consciencieusement sans causer plus de mal. 

Je suis bien sûr resté silencieux et isolé pendant trop longtemps, et j'aurais dû aborder le problème et avancer plus rapidement. Je m'en excuse.

Tout ceci aurait dû particulièrement être discuté avant que des nouvelles d'un nouveau projet parviennent de mon collaborateur [Ben Templesmith, donc, ndt]. C'est de ma faute et le bouquin a été annoncé prématurément, sans l'aval ou la connaissance d'Image Comics. J'aurais dû lui signifier avant toute chose que j'avais encore du travail à faire pour aborder mon passé. J'aurais dû travailler avec Image pour être sûr qu'ils étaient prêts et à l'aise à s'engager publiquement dans le projet quand j'avais encore bien du travail à faire sur mon passé. Ceci est un autre exemple de mes erreurs de jugement. J'ajoute maintenant [Templesmith] et Image à la liste des gens à qui je dois m'excuser.

Naturellement, essayer de réparer mes erreurs maintenant donne l'impression que la seule raison pour laquelle je m'exprime là est de protéger ce projet. Ce n'est pas le cas, mais ça n'a pas d'importance : ce qui est important, c'est que j'essaye de faire les choses bien - quelle que soit l'impression que ça donne de moi ou si le timing est bon ou mauvais. Voici ce que je pense :

J'ai eu presque un an pour méditer sur tout ce que j'ai appris sur la façon dont mon comportement a blessé d'autres [personnes] et je suis désolé. Le répéter encore et encore ne rendra les choses meilleures pour personne, mais à présent que j'ai eu le temps d'écouter, d'intégrer et d'avancer sur ce que j'ai compris, il y a plusieurs points supplémentaires que je voudrais ajouter.

Je reconnais que j'ai causé du tort. Ni mes intentions à ces moments, ou la perception que j'en avais, ne change cela. Pas plus que ça n'effacera le fait que le résultat de ces comportements a clairement affecté des personnes pendant des années, et a peut-être incité d'autres à avoir des comportements néfastes. 

Si vous êtes un lecteur qui me soutenait, hé bien merci, mais s'il vous plaît ne prenez plus ma défense. Le changement ne se produit pas en une nuit -- je suis au début d'un long chemin, et c'est une route qui n'a pas de fin définie -- et il ne se fait pas en vase clos. Si vous voulez me soutenir, alors soutenez les efforts envers la transformation des communautés, des industries et des lieux de travail.

Avançons. 

Je suis à présent en thérapie depuis près d'un an et continuerai de suivre cette partie du processus. 

Je ne continuerai de travailler sur de nouveaux projets qu'avec les collaborateurs qui m'auront exprimé être à l'aise avec cette idée. J'ai mis fin aux apparitions publiques, et je pense que j'ai encore du chemin à faire avant que ce genre d'activités soit à nouveau appropriée. Je suis reconnaissant envers mes collaborateurs qui continuent de s'associer à moi, et des conversations difficiles mais instructives que nous avons dû avoir pour en arriver là.

J'ai toujours gardé le secret sur mes donations caritatives, mais en cherchant des façons de contribuer au changement sans me mettre en avant, j'ai augmenté mes donations envers les groupes de soutien aux femmes. Plus récemment, mon dernier chèque de royalties a servi à financer d'un côté des thérapies pour de jeunes femmes et de l'autre à soutenir des créatrices au sein de l'industrie de la BD. J'espère faire plus et serai preneur des suggestions d'associations caritatives auxquelles je peux apporter un soutien à long terme.

Je ne sais pas ce que deviendra cette newsletter. Ca me manque de ne plus vous parler, mais je me suis engagé à parler moins, écouter plus et devenir meilleur. Vous êtes toujours 23 000, et ce serait une bonne chose d'utiliser cette plateforme à bon escient. Je vais continuer d'y réfléchir, prendre des conseils d'amis et faire un inventaire régulier.

Comme je l'ai dit précédemment - je suis désolé de vous avoir déçus, et je suis désolé d'avoir trahi la confiance que vous aviez placé en moi. J'espère, qu'au fil du temps, j'arriverai à en récupérer un peu. 

Sincèrement,

Warren"

(Merci à Comicsblog pour la retranscription et la traduction de ces messages.)

Et maintenant ? A l'époque où le scandale avait éclaté, j'avais rédigé dans ce blog une entrée un peu hâtive pour déplorer les excès de la justice médiatique envers Ellis et Cameron Stewart (pour des faits similaires et peut-être encore plus embarrassants, puisque lui draguait des mineures), dénonçant aussi l'hypocriseie et du milieu des comics (où beaucouo savait que des artistes et des éditeurs dérapaient) et des militant.e.s (qui prétendaient ne pas vouloir "annuler" les accusés mais ne portaient pas plainte contre eux, préférant les dénoncer sur les réseaux sociaux, ce qui revenait à les griller dans l'industrie et aux yeux du public).

Sur le fond, je n'ai pas changé d'avis. Je méprise les tribunaux que sont Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux, ces déversoirs à haine, sans modération, sans contradiction, sans retour. Par ailleurs, si quelqu'un comme Ellis a une oeuvre qui en a fait un homme jouissant d'un certain confort matériel indéniable, qui donc peut voir venir, se retirer un moment du milieu sans tomber dans la précarité, il n'en va pas de même pour un Cameron Stewart, qui n'a jamais eu une reconnaissance équivalente, et qui, au moment où ses errements ont été dévoilés, s'apprêtait à terminer un graphic novel sans avoir d'éditeur.

Mais je ne suis pas sans coeur ni aveugle. Je sais que Ellis, Stewart et d'autres n'ont pas eu un comportement exemplaire, approprié, convenable. Je refuse donc qu'on ignore ce qu'ils ont infligé de souffrances. Reste à savoir comment réfléchir à cela, sinon à comment le punir.

Je crois d'abord qu'il ne faut pas se prendre pour un juge. Ce que beaucoup trop font. J'ai lu des articles réclamant la tête d'Ellis, Stewart et compagnie, qu'il leur soit interdit de retravailler, de trouver un éditeur, condamnant même leurs fans pour les avoir lus et désirant découvrir de nouvelles oeuvres de leur part. C'est absolument délirant. Et j'assume complètement l'envie que j'ai de relire du Ellis, du Stewart car je rejette absolument cette hygiénisme culturel, moral de l'art, qui voudrait que seuls les artistes exemplaires soient abordables. Si on se met à purger les bibliothèques de tous ceux qui n'ont pas eu une existence conforme à la bienséance, alors il ne restera plus grand-monde dans les étagères mais surtout on se privera de bien des auteurs les plus passionnants. Sans compter que ce n'est pas parce qu'on est une enflure qu'on produit des oeuvres promouvant des actes décadents et répréhensibles.

Surtout, il ne faut pas confondre justice et loi. Si Ellis, Stewart et d'autres étaient poursuivis en justice, devaient répondre de leurs actes devant des juges, affronter les peines de leurs victimes, bref si leurs cas étaient règlés en bonne et due forme, visés par des procédures, alors oui, je pourrais changer complètement d'avis sur eux car je disposerai de tous les faits, il y aurait matière à débat avec des témoignages contradictoires, et un verdict. 

Mais en l'état, c'est impossible. D'un côté, il y a des hommes aux comportements déplacés, et de l'autre des victimes dont les souffrances sont variables. De quelles souffrances s'agit-il d'ailleurs au juste ? Car si ces femmes ont souffert psychologiquement, indéniablement, il n'est pas question de viol, d'attouchements. Warren Ellis et Cameron Stewart ne sont pas Harvey Weinstein. Je crois qu'il faut raison garder et considérer ces affaires avec mesure, sans sous-estimer les fautes, sans les exagérer non plus. Je ne pense pas, je ne penserai jamais que bannir, insulter des hommes est une solution. Je pense aussi qu'il faut, à un certain degré, séparer l'homme de l'artiste : un artiste peut être un dépravé complet et détestable mais quand même produire des oeuvres admirables, bouleversantes (Roman Polanski en est l'exemple parfait). Empêcher Polanski de tourner, ce n'est pas règler le problème Polanski, c'est le déplacer. Empêcher Ellis d'écrire, Stewart de dessiner ne servira à rien ni à personne, ça ne soulagera pas leurs victimes, ça n'améliorera pas ce qui passe dans le milieu des comics, ça ne corrigera pas leurs comportements.

Ellis dit qu'il suit désormais une thérapie et souhaite dialoguer avec SoManyOfUs. Je ne vois pas pourquoi il ne serait pas sincère et pourquoi sa repentance ne serait pas valable. Je préfère en tout cas cette issue à des procès ou des éditos expéditifs.

jeudi 18 juin 2020

CAMERON STEWART ET WARREN ELLIS DANS LE VISEUR

Cameron Stewart
Warren Ellis

Mais dans le viseur de qui ? Vous demanderez-vous peut-être si vous n'avez pas suivi l'actu sur les réseaux sociaux. Un rappel des faits s'impose.

Au début de cette semaine, une jeune femme a posté sur Twitter plusieurs messages dans lesquels elle rapportait son histoire avec le dessinateur canadien Cameron Stewart. Il y était question de flirt entre entre alors âgée de seize ans et l'artiste, dans sa trentaine. Rien de bien méchant, si ce n'est que ces révélations ont déclenché une tempête médiatique, déliant les langues d'autres jeunes femmes.

On a alors pu apprendre que Stewart avait une réputation de gros dragueur, attiré par des jeunettes. Dans notre époque post #metoo, cela ne se fait plus et il n'a pas fallu longtemps pour que le dessinateur soit assimilé à un pédophile et même un violeur alors qu'il n'a jamais eu de relations sexuelles ni même de gestes inappropriés envers ses "victimes" - la première d'entre elles a même ensuite affirmé ne pas avoir parlé pour compromettre Stewart : drôle de manière de ne pas le mettre dans l'embarras...

Des commentateurs, toujours bien intentionnés, ont alors établi un parallèle fumeux entre l'homme et son oeuvre. Car Cameron Stewart a souvent dessiné et écrit sur des héroïnes, alors forcément c'est suspect. Catwoman, Batgirl, Motor Crush, Suicide Girls : tout ça prouvait bien qu'il n'était pas net...

Par un effet domino courant avec les réseaux sociaux, les juges médiatiques ont sorti les dossiers et un autre grand nom s'est retrouvé fiché : Warren Ellis, accusé d'avoir souvent abusé de son autorité avec ses collaboratrices. Comme il a souvent représenté des héroïnes au fort tempérament, c'est devenu aussi suspect, comme une sorte de masque pro-féministe qu'il aurait voulu porter en ayant, par ailleurs, eu une attitude moins bienveillante.

Je ne suis pas en train de vous dire que tout cela sent bon. Mais juste, comme l'a tweeté le dessinateur Patrick Zircher, que le Twitter est un tribunal qui se substitue pour beaucoup à une vraie cour de justice. Les plaignantes y témoignent quand bon leur chante, et donc, dans la droite ligne du mouvement qui a contribué à libérer la parole des femmes victimes de prédateurs sexuels, il est acquis que l'homme pointé du doigt est obligatoirement coupable. Que vous avez été séducteur avec des filles de seize ans ou un dur dans le travail avec des femmes adultes, vous êtes condamné instantanément comme si vous les aviez violées et brutalisées.

C'est aussi la mentalité américaine qui s'exprime. Celle-là qui refuse toute indulgence à Woody Allen, alors qu'il a été deux fois acquitté des accusations d'abus sexuels sur sa fille, et l'assimile à Harvey Weinstein dans un stupéfiant raccourci, au point que désormais il ne peut plus trouver de producteurs dans son pays ni de cinéma qui projette ses films Outre-Atlantique. Il n'est plus du tout question de présomption d'innocence, de prouver que vous êtes coupable. Une autre forme de justice a fait place à la loi rendue dans les prétoires.

Bien entendu, on compte ses amis dans les moments délicats et Cameron Stewart a dû vite comprendre que, malgré le respect qu'il suscite comme artiste, ses collègues l'avaient banni sans autre délai de leur "grande famille". J'avoue que ça m'a fait drôle de lire les condamnations sans appel de gens que je respecte comme Tom King, Evan Shaner ou Gabriel Hardman (mais la curée ne fait sûrement que commencer), prompts à qualifier Stewart de "asshole".

Stewart ne s'est pas exprimé, n'a produit aucune réponse. Chip Zdarsky, qui a partagé un temps un atelier avec lui, a raconté que son comportement était un secret de polichinelle dans le milieu, sans toutefois le vouer aux gémonies, certain qu'il n'avait jamais fait de mal à des gamines. 

Dans le cas de Warren Ellis, Colleen Doran a résumé son expérience en rappelant que la première fois qu'elle avait évoqué le caractère et les manières du scénariste, personne n'avait voulu l'écouter et qu'elle ne souhaitait pas revenir sur le sujet.

Comme je l'écris plus haut, la situation me gêne. Je n'excuse ni Stewart ni Ellis. Mais je refuse de les brûler car je ne vois rien de criminel dans ce qu'on rapporte à leur sujet. A seize ans, une fille qui communique régulièrement avec un homme qui a quasiment le double de son âge en admettant très bien que cette relation se base sur un rapport de séduction et qui vient ensuite dénoncer cela comme une déviance sexuelle ne me semble ni très honnête ni très maline. 

Quant au fait de travailler avec un scénariste qui fait preuve d'autoritarisme, je ne crois pas que seules des femmes aient à s'en plaindre.

Mais à la gêne se mêlent une colère et une lassitude. La colère contre le "trial by Twitter" qu'a relevé fort justement Patrick Zircher, et qui m'énerve au plus haut point. On pourra me parler autant qu'on veut de phénomènes d'emprise, mais à la fin, tout ça doit, si crime ou délit il y a, se régler au tribunal et pas dans les réseaux sociaux où le moindre excité prononce un verdict au nom d'une morale dont lui seul définit les contours.

Et lassitude parce que cela rouvre l'éternel débat de la séparation entre l'homme et son oeuvre. Avec toute cette merde, je doute que Cameron Stewart retrouve du boulot rapidement et un éditeur pour ses projets. Déjà, les auteurs de la série Ice Cream Man (chez Image), pour qui il avait signé une variant cover, ont fait savoir qu'ils refusaient désormais de la voir publier. Et, selon le site Bleeding Cool, DC ne voudrait plus collaborer avec Stewart. Ambiance...

Warren Ellis s'en sortira-t-il mieux ? Je ne connais pas les détails, mais il semblerait qu'il ait déjà contre-attaqué il y a quelque temps sur ce qu'on lui reproche et personne ne lui a retiré sa confiance (il continue à produire pour Image Comics et va écrire un spin-off de Metal, la saga de Scott Snyder, chez DC).

En tout cas, moi, je ne boycotterai ni Ellis ni Stewart sur mon blog. Le scénariste est un des mes auteurs favoris et le dessinateur est une de mes idoles. Et pour la peine, je joins à cette entrée le segment qu'il a illustré pour le récent Catwoman 80th anniversary, écrit par Ed Brubaker.





     






dimanche 7 avril 2019

DETECTIVE COMICS #1000


Batman a 80 ans et Detective Comics la revue qui a publié ses premières aventures atteint son millième numéro. Comme Superman et Action Comics l'an dernier, DC Comics fête cela avec un numéro spécial de 96 pages, réunissant le gratin de l'éditeur. Pourtant, le résultat est très inégal, alternant entre vraies réussites et efforts sans inspiration.


On commence avec The Longest Case où Scott Snyder et Greg Capullo imaginent astucieusement comment une laborieuse investigation de Batman dissimulait un test ourdi par une guilde de détectives (Slam Bradley, Hawkman, Hawkgirl, Martian Manhunter, Bobo le détective Chimp, Traci Thirteen, la Question, Elongated Man) pour y admettre le dark knight.

C'est malin, ludique, et on a envie de revoir cette guilde, au casting épatant. Capullo est en forme (même si la page d'ouverture fait craindre le pire). Snyder montre qu'il excelle dans ce format court (alors qu'il s'obstine dans des histoires interminables).



Kevin Smith a rédigé pour Jim Lee le segmet suivant : Manufacture for Use. L'idée est une fois encore habile (le logo de Batman dissimule une plaque de métal protectrice produite par le pistolet fondu qui a tué ses parents).

Malheureusement, les dessins de Lee gâche tout (je ne comprendrai décidément jamais le culte dont est l'objet cet artiste). Mais bon, c'est le patron chez DC... 


On arrive au premier chef d'oeuvre de la collection : The Legend of Knute Brody (le titre fait penser à un film des frères Coen). Et quel plaisir de voir réunis Paul Dini et Dustin Nguyen !

Ce récit sur un homme de main calamiteux, qui fait foirer tous les coups du Joker, du Châpelier fou, du Sphinx et de Poison Ivy, est drôlissime et sa révélation finale est imparable. La seule trace d'humour dans ce millième numéro.


La rumeur prête à Warren Ellis, l'auteur de The Batman's design, un futur projet avec le héros (dessiné par Bryan Hitch ?). Il s'associe ici à Becky Cloonan pour une poignée de pages qui file à cent à l'heure, dans lesquelles le dark knight, tel un joueur d'échecs, élimine un gang en utilisant le contenu d'un entrepôt où il l'a coincé.

Ce n'est pas renversant, mais en termes d'efficacité et de rythme, difficile de faire mieux. Et Cloonan assure le show.


Le mythique Denny O'Neil fait équipe avec le génial Steve Epting pour un autre sommet de ce numéro : Return to Crime Alley, dans lequel Leslie Thompkins démontre implacablement à Batman que sa croisade contre le crime en a fait un être consumé par la violence et la cruauté.

Graphiquement magnifique, l'épisode est subtilement écrit et déjoue ce que son titre pouvait laisser présager pour réfléchir concrétement sur les conséquences des missions de Batman sur ce dernier.


Et, sans transition, om tombe sur la première cata de ce numéro : Heretic de Christopher Priest et Neal Adams prouve par A + B que deux auteurs célébrés et respectés ne sont pas une garantie de succès.

L'histoire, sur un jeune voleur qui s'est laissé corrompre par l'argent qu'il a volé à Bruce Wayne et dont la famille a préféré se débarrasser, est consternante. Les dessins sont affreux. Rien à sauver.


Proposé gratuitement à la lecture en avant-goût par DC, le chapitre de Brian Michael Bendis et Alex Maleev, I Know, est un des plus atypiques du lot. Il nous entraîne dans le futur où le Pingouin et Bruce Wayne finissent leurs jours dans une maison de santé. Oswald Cobblepot révèle avoir toujours su qui était Batman et cela a valu la vie sauve à son alter ego.

C'est un peu bavard et statique, d'accord, mais plein de malice et de cruauté. Bendis a fait plaisir à Maleev qui rêve de redessiner Batman depuis longtemps (et ce sera chose faite avec la saga à venir, Leviathan). Jubilatoire.


Là où les uns brillent, les autres sombrent comme le prouve The Last Crime of Gotham, un navet produit par Geoff Johns et Kelley Jones. Là encore situé dans le futur, cette histoire du dernier meurtre résolu par Batman (avec Catwoman, Robin et Echo, la fille de BatCat) est d'une laideur visuelle irrécupérable.

Mais surtout, comme Jim Lee, cela sent le cadeau fait à un des boss de DC, Johns, qui n'a jamais montré d'affinités pour Batman et raconte n'importe quoi.


Le niveau se redresse nettement avec The Precedent qui est dû à James Tynion IV et Alvaro Martinez. En revenant sur le moment où Dick Grayson a découvert le secret de Bruce Wayne et le dilemme de ce dernier pour embarquer le garçon dans sa croisade, le scénario donne surtout à Alfred Pennyworth un rôle d'arbitre.

Les dessins sont somptueux et le script très intelligent. Ah, si ce tandem pouvait lâcher Justice League Dark pour s'occuper de la série Nightwing (allègrement massacrée actuellement par Scott Lobdell)...


Bien entendu, ce millième numéro ne pouvait se passer de la présence du scénariste actuel de Batman et donc Tom King a contribué avec Batman's greatest case. Aidé par Tony Daniel et Joelle Jones au dessin, il signe un segment très verbeux mais à la morale superbe.

En somme, nous dit King, la grande affaire de Batman, c'est sa famille, la Bat-family. Ils sont venus, ils sont tous là, pour une photo de famille. Qui raconte surtout que le héros a bâti un clan pour pallier la perte de ses parents, devenir un père de substitution à son tour. Daniel et Jones ne sont pas au top de leur forme, mais ça reste correct.


Et enfin, comme pour Action Comics, le sommaire s'achève par un avant-goût de Detective Comics #1001 : Medieval. En charge du titre depuis plusieurs mois, le tandem Peter J. Tomasi-Doug Mahnke présente le futur ennemi de Batman, l'Arkham Knight, importé d'un jeu vidéo.

Batman est un "Bad Man" ? C'est ce que pense ce nouveau personnage. Le jeu de mots ne vole pas haut et Mahnke enchaîne les splash-pages avec une voix-off bavarde. Guère passionnant. Comme le titre historique de la chauve-souris depuis le départ de Tynion IV (un des rares à avoir vraiment fait l'effort de redéfinir la revue).

*
Quelques pin-ups agrèmentent le programme :

 Mikel Janin, grand absent de la fête, offre une belle image iconique.

 Jason Fabok signe un poster bien garni, mais où, curieusement,
c'est Catwoman qui occupe le centre de l'image.

Et Amanda Conner, comme souvent depuis un bail maintenant,
assure le service minimum.

Forcément inégal, ce numéro mille réserve tout de même de beaux et bons moments. On en retire tout de même l'impression que ces épisodes anniversaires favorisent la hype plutôt que l'inspiration. Il faut marquer le coup évidemment, mais ce serait encore mieux si tout le monde avait vraiment quelque chose à dire, plutôt que de réserver de la place aux cadres de DC et à certaines anciennes gloires à la peine.