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mercredi 3 juillet 2019

CATCH-22 (Hulu)


Adapté une première fois, pour le cinéma, par Mike Nichols (en 1970), le roman de Joseph Heller fournit cette fois la matière à une mini-série (en six épisodes de 45 minutes) pour Hulu. George Clooney est aux commandes de cette version de Catch-22 sur les absurdités de guerre. Le résultat est très inégal, comme si les auteurs n'avaient pas su choisir le ton à donner au projet.

Aarfy, McWatt, Yossarian, Nately, Clevinger, Orr et Sampson
(Rafi Gavron, Jon Rudnitsky, Christopher Abbott, Austin Stowell, Paco Alexander, Graham Patrick Martin et Gerran Powell)

A la base de Santa Ana, sous la direction du général Schieskopf, un groupe de bidasses américains s'entraîne à défiler - parmi eux John "Yoyo" Yossarian est bien décidé à ne pas mourir à la guerre et demande l'aide du Dr. Daneeka qui lui cite l'Article 22 : vouloir se battre, c'est être fou, mais si vous demandez à arrêter de vous battre, vous êtes sain d'esprit et donc vous pouvez aller au front ! Deux mois plus tard, le régiment est stationné à la base de Pianosa en Italie dont le colonel Cathcart ne cesse d'augmenter le quota de bombardements. Lors d'une mission, Dunbar, un des pilotes, meurt.
  
Le major de Coverley et l'officier du mess Minderbinder 
(Hugh Laurie et Daniel David Stewart)

Cathcart et le lieutenant Korn promeuventle sergent Major Major au rang de major. Yoyo demande alors à son camarade de le garder au sol, mais sans succès. Pendant ce temps, Minderbinder devient officier du mess grâce au major de Coverley avec qui il organise un juteux traffic de vivres dont il partage les profits avec les officiers. A Rome, de Coverley réquisitionne un bordel pour que les soldats s'y reposent en permission. Lors d'un nouveau bombardement, Yoyo voit mourir Clevinger, avec qui il s'était disputé sur leur devoir de soldat.

Minderbinder et Cathcart (Daniel David Stewart et Kyle Chandler)

Cathcart veut bombarder Bologne pour permettre à l'infanterie d'y entrer sans rencontrer de résistance. A la faveur de la nuit, Yoyo déplace la ligne de tir sur la carte pour faire croire que Bologne a été libérée par l'infanterie seule. De Coverley s'y rend et est capturé par les allemands. Quand il l'apprend, Cathcart comprend qu'un soldat a causé cela. Bologne est bombardée, mais Yoyo rate sa cible (un pont), obligeant McWatt à faire demi-tour. Heureux d'avoir survécu, McWatt, le lendemain, survole le lac où nagent ses amis et tue accidentellement Sampson. Il se suicide ensuite.

John 'Yoyo' Yossarian (Christopher Abbott)

Yoyo décide, pour être démobilisé au plus vite avant que Cathcart augmente une nouvelle fois le quota de missions, d'enchaîner les vols. Mais une fois ceci fait, son zèle intrigue Korn. En attendant son formulaire de départ, Yoyo accompagne avec Orr Minderbinder à Oran pour commercer avec le calife de nouvelles vivres. A son retour, il apprend que Cathcart a encore augmenté le quota de missions : il reste mobilisé. Et part bombarder une position ennemie avec Nately - qui meurt à son tour.

Korn, Cathcart et Scheisskop (Kevin J. Connor, Kyle Chandler et George Clooney)

Contre l'avis de ses supérieurs, Yoyo se rend à Rome pour annoncer le décès de Nately à sa fiancée, une prostituée. Il ne la trouve pas mais découvre que Aarfy a violé et tué une bonne. Il le dénonce à la police militaire mais qui l'embarque, lui, pour avoir désobéi aux ordres. Son cas s'aggrave lorsque Scheisskopf débarque pour prendre le commandement de Pianosa : au courant de la liaison de Yoyo avec sa femme, Marion, il le renvoie en mission. Mais cette fois, le soldat est blessé et son avion touché. Il saute de l'appareil en parachute.

Yoyo

Recueilli et soigné par une famille italienne, Yoyo ne profite pas d'un long répit. La police militaire le retrouve et le ramène à Pianosa. Le Dr. Daneeka le soutient auprès de Scheisskopf pour sa démobilisation à cause de sa blessure, mais rien n'y fait. Il repart en mission avec une jeune recrue, Snowden. Touché mortellement en vol, ce dernier meurt dans ses bras. Yoyo, de retour à la base, refuse de continuer à porter l'uniforme, même lors d'une remise de médailles par le général Dreedle. Il est quand même décoré mais effectue désormais ses vols, complètement nu dans son cockpit, sans plus chercher à être démobilisé.

Inutile, en vérité, de préciser que l'action de Catch-22 se déroule en pleine seconde guerre mondiale car cette charge anti-militariste convient à tous les conflits armés en dénonçant ses officiers qui envoient à la mort de jeunes appelés.

Ce sort, Yoyo le refuse et va chercher, six épisodes durant à y échapper par tous les moyens. C'est un curieux héros qu'on peu considérer comme un dégonflé, un lâche, un peureux, un têtu, un survivant, un chat noir : il est tout cela à la fois simplement parce qu'il ne veut pas être d'abord la victime de sa hiérarchie imbécile mais, en même temps, il se fiche que ses amis y passent à sa place.

La mort de ses copains agit de manière ambiguë sur Yoyo : elle lui fait prendre conscience de façon encore plus aiguisée de sa vulnérabilité, donc elle le conforte dans son idée de se faire démobiliser par tous les moyens, mais elle souligne aussi son égoïsme, son égocentrisme absolus puisqu'il ne pleure pas longtemps le décès de ses compagnons et ne s'interroge jamais sur la possibilité qu'il leur porte malheur.

Avant la mort du pilote McWatt (qui n'a, ironiquement, pas lieu en mission), Yoyo l'entend lui expliquer ce qui les distingue : McWatt est certain qu'il va mourir, et si ce n'est pas durant la guerre, ce sera plus tard de toute manière, donc il est résolu à profiter de la vie ("Me : happy, happy, happy, dead."), alors que Yossarian a peur de mourir en général, la guerre ne faisant qu'accentuer son angoisse ("You : worry, worry, worry, dead."). C'est un résumé parfait.

Le scénario que Luke Davies et David Michôd ont tiré du roman de Joseph Heller vaut, à mon avis, davantage pour ceux qui gravitent autour de Yoyo, dont les tentatives d'échapper à son devoir finissent par le rendre antipathique puis pathétique. Chacun de ses amis, qui n'auront pas sa chance (même si Orr paraît avoir survécu, et que Minderbinder est de côté), présente un profil plus intéressant, même si on ne partage pas ses idées : Clevinger est convaincu du rôle de l'armée américaine et de son bon droit mais surtout de son devoir de soldat, mais ce n'est pas cela qui le tuera. McWatt est philosophe et s'il se suicide, c'est parce qu'il tue accidentellement un ami. Sampson est victime d'un jeu qui tourne mal. Nately se sacrifie en absolvant Yoyo de ne pouvoir le sauver. Major Major profite d'un improbable malentendu.

Dans le lot, deux personnages présentent des profils suffisamment forts pour que les auteurs leur consacrent un épisode entier : d'abord il y a l'irrésistible Minderbinder, qui, fort habilement, s'empare du poste d'officier du mess et, ensuite, multiplie les traffics en intéressant les cadres de la base. Son prodigieux sens des affaires et sa bonhommie face aux événements montrent qu'il se débrouille mieux que Yoyo pour échapper à ses obligations. Ensuite, il y a Aarfy, dont la nature se révèle tardivement mais de manière abjecte : convoitant l'affection d'une jolie bonne romaine, il finit par la violer et la tuer. Mais il profite également de la naïveté de Yoyo pour échapper à toute sanction, et prouve que la discrétion paie pour éviter les ennuis. Les deux acteurs qui jouent ces rôles (Daniel David Stewart et Rafi Gavron) sont remarquables.

George Clooney a porter ce projet pour la télé, sans doute parce qu'il savait qu'aucun studio de cinéma ne le financerait en l'état - peut-être aussi a-t-il voulu éviter le grand écran pour ne pas être comparé directement à la version de Mike Nichols. Logiquement, il s'est attaché les services de proches comme Grant Heslov (avec qui il a tourné notamment une autre comédie rocambolesque sur la guerre du Golfe, Les Chèvres du Pentagone) : à eux deux, ils se partagent la mise en en scène des six épisodes. La production est soignée, avec une superbe photo. Mais cependant, c'est tout de même un peu languissant parfois.

Surtout, la série hésite trop entre la comédie et le pamphlet, le rire et le malaise. Les cabotinages de Clooney acteur, Kyle Chandler et Hugh Laurie (qu'on voit hélas ! trop peu) entraînent vers la folie douce, mais c'est pourtant davantage une trop grande répétition et un manque de rythme qui plombent l'ensemble. Manier l'absurde n'est pas aisé, et dans le premier rôle, Christopher Abbott manque de charisme pour supporter le show de ces seconds rôles dont on attend trop ou susciter l'empathie nécessaire.

Peut-être attendais-je trop de ce Catch-22, mais le compte n'y est pas. George Clooney rate un peu son retour sur petit écran, mais si lui-même ne ménage pas ses efforts comme son héros, c'est au moins sans se défiler.    

mardi 16 janvier 2018

CHANCE (Saison 2) (Hulu)


Pour sa seconde saison (car le show n'a pas été renouvelé pour une troisième année), Chance avait le redoutable objectif de faire sinon mieux, au moins aussi bien que son premier acte. Sans démériter (comme The Girlfriend Experience qui avait le même challenge), il faut bien reconnaître que Kem Nunn et Alexandra Cunningham ont failli dans ses dix nouveaux épisodes. 

 Eldon Chance (Hugh Laurie)

En 1990, deux adolescents, Frank Lambert et Matthew Debbs, tuent Stevie Benjamin, un de leurs camarades pour une broutille, mais sans témoins et donc sans être inquiétés. Debbs souffre pourtant de l'obsession d'une mère mentalement perturbée, qui croit entendre la voix de Dieu lui intimer, pour salut, de supprimer son fils et tentera de se suicider, en s'égorgeant, pour éviter de commettre l'irréparable. Seul un détective de la police, Kevin Hynes, s'intéressera à cette affaire, qui deviendra le dossier de sa vie.

Le détective Kevin Hynes (Brian Goodman)

En 2006, Frank Lambert, désormais procureur adjoint de San Francisco, retrouve son ami Matthew Debbs : il a changé de nom, s'appelant maintenant Ryan Winter, et dirige une entreprise florissante spécialisée dans l'informatique grâce à laquelle il a fait fortune. Psychotiques, les deux hommes reforment leur duo pour commettre une série de meurtres en s'en prenant à des femmes que Lambert attire et que Winter élimine en les égorgeant. Mais tout dérape quand Frank abat un informateur de Kevin Hynes : le crime s'étant déroulé dans un quartier proche de celui où réside Winter, le détective est convaincu que Winter y est mêlé au même titre que les meurtres des autres victimes.

Ryan Winter et Eldon Chance (Paul Schneider et Hugh Laurie)

Pour confondre Winter, Hynes, qui a enquêté un an auparavant sur l'affaire Blackstone, fait chanter Eldon Chance pour obtenir son aide : le neuropsychiatre a fermé son cabinet pour intégrer une clinique dont la directrice, Kristen Clayton, est aussi sa maîtresse, et s'occuper de rescapés de crimes violents et d'agressions. Pour étudier de près Winter, Chance l'attaque en traître un soir puis le fait hospitaliser et lui offre de rejoindre la thérapie collective qu'il dirige.

Lorena et "D" (Ginger Gonzaga et Ethan Suplee)

En parallèle, Chance sollicite le concours de "D", avec lequel il continue de mener des expéditions punitives contre des hommes qui maltraitent ses patientes, mais pour fouiller la luxueuse villa de Winter. C'est ainsi que l'inquiétant colosse fait la connaissance de la bonne de l'affairiste, Lorena, mexicaine en situation illégale en Amérique : contre toute attente, elle accepte de devenir sa complice et il s'éprend secrètement d'elle. Winter présente des signes évidents de troubles, jouissant lors des récits de femmes battues, et demande à Chance de devenir son confident - plusieurs fois alors, le docteur est sur le point de lui faire avouer ses crimes quand son patient ne se défile pas ou que son avocate, Lyndsay, véritable mère de substitution, ne s'interpose.

Le procureur adjoint Frank Lambert, le Dr. Kristen Clayton, l'assistant Barry Gilyard
et Eldon Chance (Tim Griffin, Elizabeth Rodriguez, Chris Greene et Hugh Laurie)

La vie privée de Chance complique sa mission : sa fille, Nicole, amoureuse d'un garçon de son collège, est victime d'une rumeur propagée par une camarade, jalouse, et elle s'en prend violemment à cette dernière pour se venger. L'affaire aboutit à des poursuites judiciaires mais l'adolescente échappe à la prison grâce à un témoignage de Kristen Clayton, avant que Christina Chance, sa mère, ne décide, unilatéralement, de l'envoyer à Clearview, un centre de redressements pour jeunes en difficulté. Nicole ne tarde pas à en fuguer pour se cacher dans un squatt et en espérant que son père la recueillera.

Eldon Chance et Ryan Winter

Lambert attire Hynes dans un piège chez Winter en lui garantissant des aveux de ce dernier mais le détective se fait tuer par le procureur adjoint. Lorsque Chance apprend la nouvelle, il a à peine le temps de la réaliser car une de ses victimes, à lui et "D", l'a identifié et signalé à la police. Libéré  sous caution, le docteur et son complice fuient à Tijuana où "D" a décidé de négocier la tranquillité de Lorena, harcelée par son ex-mari qui veut récupérer l'enfant qu'elle porte. Winter, lui, préfére se rendre aux autorités et passer aux aveux, bouleversé par l'assassinat de Hynes et la disparition de Chance : Lambert soudoie un gardien pour maquiller sa mort en suicide.

Eldon Chance et "D"

Au Mexique, "D" règle son compte à "El Martillo", l'ex-mari de Lorena ; tandis que Chance apprend le décès de Winter. En se souvenant d'une photo d'école dans le bureau de Lambert où ce dernier figurait aux côtés de Winter, le docteur est désormais convaincu que les deux hommes étaient complices pour tous leurs crimes. Il convainc "D" de regagner San Francisco pour pousser Lambert aux aveux, croisant sans le savoir Nicole que recueille Lorena. Pour Chance, le voyage se terminera par une résolution terrible, le forçant à ne plus vivre aux Etats-Unis : il rend leur fille à sa femme et ouvre une clinique de fortune que "D", en couple avec Lorena, l'aide à remettre en état...

J'ai linéarisé l'histoire et en ai coupé des éléments pour en tirer un résumé clair et qui préserve quelques fausses pistes alimentant le suspense de l'intrigue. Mais c'est que ce second acte de Chance pèche par sinuosité et il faut s'armer de patience et être bien attentif pour en saisir toutes les subtilités.

Certes, ceux qui ont suivi la première saison me rétorqueront qu'elle n'était pas plus simple, multipliant les chausse-trappes et s'appuyant sur des protagonistes psychologiquement très complexes, mais il me semble quand même que les showrunners, Kem Nunn et Alexandra Cunningham, ont compliqué à loisir ces dix nouveaux épisodes, ce qui a nui à l'intensité du propos.

Au début, pourtant, il y a la promesse d'un face-à-face anthologique entre un tueur et notre héros neuropsychiatre, placé dans une situation critique puisqu'un flic, ayant enquêté sur l'affaire Blackstone, le fait chanter pour piéger un suspect. Chacun se méfie de l'autre et cherche à le dominer pour le contrôler, la partie s'annonce serrée...

Alors qu'est-ce qui ne fonctionne pas ? Plus qu'un gros problème d'écriture, le scénario échoue à accrocher sur la durée en abusant d'ambiguïtés. La culpabilité de Winter est avérée rapidement, mais trois hommes aussi pugnaces et malins que Chance, "D" et Hynes n'arrivent pourtant pas à le faire tomber, ni en le poussant aux aveux, ni en collectant suffisamment de preuves accablantes. Le téléspectateur devine bien que se trame un subplot expliquant l'impunité du tueur, en dehors de sa fortune et de son caractère retors, mais sa révélation se fait trop attendre et quand elle a lieu, elle paraît plus opportunément pratique que crédible.

Dès lors, le rythme s'accélère, les révélations s'enchaînent - le rôle-clé de Lambert, le piège se refermant sur Hynes, le lien unissant Hynes à son indic - mais en déplaçant sa cible, la série se met presque à raconter autre chose dans son dernier tiers. Et comme, simultanément, les événements périphériques à l'intrigue, en relation avec la vie familiale de Chance, se succèdent, une impression de trop-plein s'impose : il se passe trop de choses pour que notre intérêt se stabilise, reste focalisé sur la nécessité de confondre Lambert.

Les scénaristes ont voulu (trop) justifier les comportements des uns et des autres, particulièrement en ce qui concernent Chance et sa fille - la théorie avancée est que Nicole a hérité des mêmes désordres psychologiques que son père et reproduit donc ses erreurs en société. La romance entre "D" et Lorena est aussi inutilement encombrée par le fait qu'elle a été mariée à un chef de cartel mexicain dont il faut régler le compte pour permettre au nouveau couple de s'aimer tranquillement. La liaison de Chance avec Kristen Clayton, sa relation orageuse et accablée avec son ex-femme Christina, l'homosexualité refoulée de Hynes, l'influence psychotique de Lambert sur Winter, la folie de la mère de ce dernier deviennent autant d'éléments qui parasitent plus le récit qu'ils ne l'enrichissent, trop d'informations, de rôles mécaniquement utiles pour résoudre des récits secondaires.

Dans ces conditions, la fin devient un va-et-vient lassant entre Mexique et Etats-Unis et la conclusion sur fond de rédemption pour Chance après être passé de thérapeute à justicier à bourreau a un peu du mal à passer. Cela ne peut pas aussi bien se finir, comme l'admet d'ailleurs le héros à un moment-clé avant que son envie de punir ne reprenne le dessus.

Dommage pour Hugh Laurie qui est une fois de plus magnétique dans ce rôle si tendancieux, et ses partenaires - en particulier l'impressionnant Ethan Suplee. Mais il semble que ni la critique ni le public n'aient été convaincus : Hulu a choisi logiquement d'interrompre l'aventure, il n'y aura pas de saison 3 (même s'il y avait un potentiel pour cela).

Chance a eu sa vérité : c'était un projet sensationnel en un acte. L'avoir prolongé, en le rendant plus compliqué que meilleur, l'a prouvé.       

mercredi 10 janvier 2018

CHANCE (Saison 1) (Hulu)


Alors que je suis actuellement la deuxième saison de la série, j'en profite pour rédiger (enfin !) une critique des treize premiers épisodes de Chance, diffusés en 2016-2017 sur Hulu. Cette production fit sensation en marquant le retour à la télé de Hugh Laurie dans le rôle principal, après Dr. House. Mais c'est loin d'être la seule raison de s'intéresser à cette excellente adaptation du roman de Kem Nunn par lui-même et Alexandra Cunningham.

 Eldon Chance (Hugh Laurie)

Divorcé de sa femme Christina et père de leur fille, Nicole, Eldon Chance est neuropsychiatre à San Francisco. Il partage son temps entre une activité d'expert pour la justice, des consultations à l'hôpital et son cabinet. C'est dans ce dernier lieu qu'il fait la connaissance de Jacklyn Blackstone, enseignante à l'université de Berkeley et qui vient de quitter son mari, Raymond, un officier de police violent. Précédemment suivie par le Dr. Myra Cohen, morte dans des circonstances suspectes, elle souffre de troubles de la personnalité suite aux mauvais traitements infligés par son époux.

Jacklyn Blackstone (Gretchen Mol)

Estimant qu'il ne peut s'occuper de son cas parce qu'elle le trouble trop, Chance confie d'abord Jacklyn à une collègue, Suzanne Simms. Par ailleurs, il doit gérer les conséquences de son divorce, notamment auprès de sa fille impliquée dans une affaire de harcèlement auprès d'un garçon de son collège : Chance pense qu'elle a peut-être hérité d'une tare génétique car, bien qu'il l'ait caché, plus jeune, il a eu la même attitude envers une camarade et avait tenté de se suicider après qu'une ordonne restrictive l'ait empêché de l'approcher.

"D" (Ethan Suplee)

A la même époque, Chance rencontre Darius "D" Pringle, artisan chez un antiquaire à qui il essaie de revendre un vieux meuble : ce colosse ombrageux est un ancien soldat revenu d'Afghanistan dont l'apparence dissimule un être complexe, qui fascine le médecin. Jacklyn retrouve Chance après que, comme elle le lui raconte, son mari ait menacé Suzanne Simms et réclamé qu'elle rentre au domicile conjugal. Il cède à ses désirs et l'embrasse, lui promettant son aide.

Raymond Blackstone (Paul Adelstein)

Pour en savoir plus sur Raymond Blackstone, Chance profite de ses relations avec un procureur d'Oakland qu'il a aidé lors de procès et qui lui fournit le dossier du policier. Pendant ce temps, ce dernier, en surveillant Jacklyn, a appris où habitait Chance et intimide Nicole puis dépose dans la voiture de son père le procès-verbal relatant l'affaire de harcèlement à laquelle il fut mêlé autrefois.

"D" et Chance 

"D" conseille à Chance de renverser la vapeur et l'aide, en filant le policier, à accumuler des éléments à charge contre Raymond Blackstone. Ainsi découvrent-ils qu'il est corrompu et mêlé à un trafic de prostitution, couvert par des salons de massage. Jacklyn avoue que son mari la fait également chanter en menaçant de s'en prendre à la fille qu'elle a eue d'une précédente union. Suzanne reproche à Chance de trop s'impliquer dans cette histoire et il le vérifie douloureusement quand Raymond le tabasse dans un parking couvert. Mais, entre temps, "D" s'est introduit dans la voiture du flic et a recopié les fichiers de son ordinateur. Blackstone le surprend mais se fait poignarder et un de ses complices est abattu.

Chance et Jacklyn

Chance et Jacklyn s'abandonnent à leur passion mais quand le médecin retrouve "D", il le découvre inanimé dans son atelier, victime d'une crise tachycardie. Hospitalisé, il se rétablit vite et s'enfuit quand des sbires de son père arrivent pour le faire transférer. Lorsque Chance apprend que Nicole a été approchée par Raymond, il les éloigne, elle et son ex-femme, hors de la ville. Puis il examine le contenu des fichiers de l'ordinateur de Blackstone piraté par "D" lorsque le policier le contacte : il tient Jacklyn qu'il veut échanger contre les documents en possession du médecin et de son acolyte.

Chance

Chance se réveillera à l'hôpital après plusieurs jours dans le coma, jurant à l'agent Hynes ne se souvenir de rien mais apprenant que Blackstone a été tué - lors de l'échange, mais le médecin le cache. A sa sortie, Chance retrouve Jacklyn qui a décidé de partir avant que les autorités ne l'interrogent. Puis il rejoint "D" avec lequel il décide de s'occuper, à leur façon, de futurs patients problématiques...

Je dois d'abord préciser que je n'ai pas lu le roman de Kem Nunn, il m'est donc impossible de savoir s'il s'agit d'une adaptation fidèle, mais que l'auteur soit un des producteurs de la série et en ait supervisé l'écriture laisse penser que le résultat correspond à sa vision.

Et c'est ce qui séduit en premier dans Chance : le soin apporté à l'ambiance et à la caractérisation. La série nous présente un personnage principal très original et la galerie d'individus qu'il croise, positivement et négativement, se distingue par leur complexité, une richesse psychologique qui rejaillit sur une intrigue fouillée, touffue, palpitante, même s'il faut un peu de temps pour s'habituer au rythme un peu languissant avec lequel elle se déploie.

On pouvait craindre qu'avec Hugh Laurie dans le premier rôle, on ait affaire à un héros similaire à celui qui a fait sa gloire mais Eldon Chance n'a rien à voir avec le misanthrope Dr. House. Toutefois, les deux ne sont pas dissemblables : dans les deux shows, ce sont des médecins borderline, mais là où Gregory House était un freak control odieux avec les autres à cause de son infirmité, Eldon Chance est un être dépassé par ses pulsions alors même qu'il a pour profession d'analyser celles des autres et de les accompagner dans leur thérapie.

Sa liaison toxique avec Jacklyn Blackstone est fascinante instantanément et son incarnation par Gretchen Mol permet au téléspectateur de comprendre pourquoi car l'actrice lui donne sa beauté et une sensibilité troublantes, passant de Jacklyn à "Jackie", son double sensuel, avec une subtilité confondante. La fébrilité qui s'empare de Chance et la manière sensationnelle avec laquelle l'exprime Laurie confèrent à la série une intensité remarquable.

L'intrigue ménage constamment des surprises, entretient le doute avec brio : a-t-on affaire à une affabulatrice ? Une maniaque complice et non victime d'un flic ripou ? Et jusqu'à quel point Chance va-t-il réussir à épargner ses proches avec ce dans quoi il s'implique ? Cette lente et inexorable glissade psycho-sexuelle nous embarque dans un monde de plus en nocturne, étrange, inquiétant (jusqu'à un camp de "survivalistes" para-militaires), et donne une chair à la fois tentatrice et violente au cauchemar cérébral du héros à mesure qu'il suit (dépend de plus en plus) de "D", joué par l'impressionnant Ethan Suplee.

La morale de Chance dessine bien la frontière ténue entre le sexe et la violence, le désir de jouir d'une femme clandestinement et celui de se faire justice - d'ailleurs, l' "amnésie" dont prétend être atteint le héros résume bien son basculement : il a tué celui qui se dressait entre lui et celle qu'il voulait, mais surtout ses limites éthiques se sont brisées, il ne sera plus jamais un simple thérapeute qui accompagne des patients, des victimes ; il est devenu un justicier.

Cette porte ouverte, vertigineuse, laisse deviner la direction de la saison suivante, dont le récit est, pour l'instant, effectivement encore plus tortueux et amoral...