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jeudi 26 mars 2020

GIANT-SIZE X-MEN : NIGHTCRAWLER, de Jonathan Hickman et Alan Davis


Deuxième Giant-Size X-Men (sur cinq), celui-ci se concentre sur Nightcrawler (Diablo en vf). Du moins en apparence car Jonathan Hickman lui adjoint quelques autres (jeunes) mutants pour une variation mouvementée sur le thème de la maison hantée ("Haunted Mansion" comme s'intitule ce one-shot). Pour l'occasion, le scénariste a convaincu Alan Davis de reprendre son crayon : c'est heureux puisqu'il est un de ceux qui savent le mieux animer Kurt Wagner. Le résultat est agréable mais, aussi, hélas ! un peu en deçà des espérances.


Prévenus d'une anomalie dans l'ancien Institut Xavier pour surdoués, Diablo, Magik, Cypher, Eye-Boy et Lockheed sont chargés de l'enquête. L'ancien manoir des X-Men paraît vide mais une présence est flairée par Lockheed qui part à sa poursuite pour la brûler.


Diablo calme le petit dragon avant de remarquer ce qui ressemble à Rachel Summers dans son costume de chien de meute. Il la rattrape dans un tunnel aux parois organiques contre lesquelles s'appuie Cypher. Doug Ramsey disparaît, et Rachel s'échappe à nouveau.


Cypher découvre un globe gardé par des Sidri, des arthropodes extraterrestres et entre en communication avec eux grâce à son bras cybernétique. Diablo et ses partenaires arrivent dans le sous-sol du manoir et sont encerclés par des Sidri.


Une bataille éclate. Diablo envoie Magik à la recherche de Cypher tandis qu'il se charge d'évacuer Eye-Boy. Ilyana Rasputin découvre Doug Ramsey et Warlock en train de négocier avec les Sidri protégeant le globe et le ramène auprès des autres.


Dans un cocon, ils découvrent Lady Mastermind qui a été capturée par les Sidri en voulant gagner Krakoa via le portail du manoir. En échange de sa liberté, Cypher a convenu avec les Sidri qu'ils occupent le manoir et en protègent l'accès.

Après le premier Giant-Size, sublime exercice de style centré sur Jean Grey and Emma Frost, on attendait beaucoup de ce nouveau one-shot avec Nightcrawler en vedette. Pour ma part, c'est le X-Man que je préfère, depuis longtemps (même si, ado, je lui préférai comme beaucoup Wolverine). Ajoutez à cela que l'épisode est dessiné par le grand Alan Davis et l'excitation était à son comble.

Pourtant, on sort de ce numéro insatisfait, frustré.

Attention, ce n'est pas mauvais, loin s'en faut. Jonathan Hickman profite de l'occasion pour livrer une histoire très rythmée, dynamique, riche en action et en mystère. Il lève aussi une part du voile sur un personnage important de sa refonte de la franchise (Cypher, un de ses favoris). Mais alors d'où vient qu'on n'est pas comblé ?

D'abord, contrairement au précédent Giant-Size, où Jean Grey et Emma Frost étaient vraiment un premier plan, celui-ci voit Diablo partager l'affiche avec d'autres personnages. Jonathan Hickman a pourtant fait de Kurt Wagner un mutant important : il siège à la table du Conseil de Krakoa, et ambitionne de fonder une religion (comme on l'a vu dans X-Men #7). Mais il apprécie aussi beaucoup les Nouveaux Mutants.

Voilà donc Diablo flanqué de Cypher, Magik et le méconnu Eye-Boy (sans oublier Lockheed). On se demande ce que fait là Magik pendant une bonne partie du numéro (elle n'intervient de manière décisive que dans une des dernières scènes en récupérant Cypher). Quant à Eye-Boy, on aurait très bien pu faire sans. Tout ça pour dire que Diablo n'avait pas besoin d'une pareille escorte.

Cependant, le rôle dévolu à Cypher est déterminant à plus titre : c'est lui qui va apporter la solution à l'intrigue et une scène révèle un des secrets bien gardés de Doug Ramsey - en l'occurrence, on découvre que son bras cybernétique est la forme concentrée de Warlock et que celui-ci réside donc à Krakoa à l'insu de tous. Pourquoi Cypher le cache-t-il ainsi ? Hickman seul a la réponse mais il est évident qu'il la garde pour plus tard (toutes les hypothèses sont ouvertes et certains commentateurs prédisent que Warlock empoisonne peut-être Krakoa avec le techno-virus des Phalanx, ce qui collerait avec le futur de la neuvième vie de Moira McTaggert comme on l'a vu dans Powers of X.).

Ce qui semble récurrent, c'est le côté enquête de chaque Giant-Size : après avoir visité l'esprit de Tornade, ce retour au manoir de Westchester a tout d'un jeu de piste avec à la clé l'apparition d'un élément inédit (ici, la réapparition de Lady Mastermind, dont les pouvoirs mentaux créent des illusions guidant le groupe de mutants détectives). Diablo fait figure de guide pour ses jeunes compagnons et Hickman s'amuse à adresser des clins d'oeil aux fans de Excalibur version Claremont avec une fausse Rachel Summers habillée comme un chien de meute. On aurait aimé que le scénariste pousse le bouchon encore davantage en convoquant Captain Britain (Brian Braddock) et Kitty Pryde : malheureusement, le premier a légué son titre à Betsy Braddock dans la série Excalibur actuelle écrite par Tini Howard et la seconde a été tuée par Gerry Duggan dans Marauders.

Cette envie de renouer avec l'équipe d'origine est d'autant plus forte que le numéro est dessiné par Alan Davis. L'artiste ne cache plus guère son désintérêt pour les comics, alors que Marvel ne lui accorde plus le droit de développer ses projets. Quand il dessine encore, ce manque de motivation est sensible, au point qu'il a délégué cette tâche à Paul Renaud pour la mini Tarot qu'il a écrite. Terrible gâchis.

Sans doute la perspective d'animer à nouveau Diablo (mais aussi Cypher et Magik, qu'il dessina pour un fameux Annual de X-Men il y a longtemps) lui a-t-il suffi pour accepter d'illustrer le script de Hickman. Ce dernier a su jouer sur les forces de Davis dans une histoire efficace.

On notera que Davis s'encre lui-même pour l'occasion, ce qui est exceptionnel. Et il s'en sort très bien. Le découpage est fantastique d'énergie, et la forme des vignettes parfois indique clairement que le dessinateur a eu le loisir de faire ce qu'il voulait (alors que les scripts de Hickman sont réputés pour leur précision). Une double page comme celle qui figure ci-dessus dans mon résumé et où l'on voit Diablo, Lockheed, Magik et Eye-Boy batailler contre des Sidri rappelle à quel point Davis est un maître en la matière, avec un trait d'une souplesse fantastique, un art consommé de la composition. Et lorsqu'il croque Lady Mastermind, il lui prête des formes pulpeuses irrésistibles, comme il sait le faire, sans vulgarité.

Ce qui manque à cela, c'est une tension, une folie. L'exploration psychique de Jean Grey et Emma Frost avait quelque chose de très référentiel (en renvoyant au célèbre épisode de Grant Morrison et Frank Quitely), mais se distinguait justement par son parti-pris (quasiment muet) radical. Ici, c'est bien plus sage et le twist final n'a pas la même force que le danger qui menace Tornade. On s'en doutait un peu, mais Hickman a des difficultés à se lâcher complètement alors que, seul aux commandes, Davis aurait sublimé ça, narrativement comme il le fait visuellement.

Il faut donc à la fois s'en contenter, et une fois les prochains Giant-Size (consacrés à Magneto, Fantomex, et Tornade) parus, on situera mieux encore la place qualitative de celui-ci.

jeudi 27 juillet 2017

NIGHTCRAWLER, de Dave Cockrum

Une lecture qui, en vérité, une re-lecture (fréquente), parce que je ne m'en lasse pas. Mais pour bien la savourer, il faut relire Uncanny X-Men #153 dans lequel Kitty Pryde raconte à la petite Ilyana Rasputin un conte de fées (Kitty's Fairy Tale) mémorable, sans se douter que les membres de l'équipe écoutent à la porte...

C'est un épisode délicieux, touchant, plein d'humour, un des chefs d'oeuvre du duo Claremont/Cockrum (même si je pense que Cockrum en est le véritable auteur).

Et, en 1985-86, le regretté Dave Cockrum consacra une mini-série à son mutant favori, Nightcrawler/Diablo, paru en RCM (Récit Complet Marvel) en France. Faut-il rappeler que Diablo était une création bien antérieure aux All-New Uncanny X-Men de Len Wein, Chris Claremont et lui-même en 75 ? Il l'imagina durant son service militaire puis en raconta les premières aventures à ses enfants pour les endormir. A cette époque, Diablo était un authentique démon, sauvage et agressif, au service de l'Intruder, un personnage préfigurant le Punisher et inspiré de Batman. 

Une fois établi dans l'industrie des comics, Cockrum tenta de placer Nightcrawler au sein de la Légion des Super-Héros, mais il fut recalé à cause de son apparence trop inquiétante. Puis, passé chez Marvel, il put enfin trouver un endroit où caser son elfe bleu.
 

Logiquement, après le départ de John Byrne, Cockrum retrouva son poste de dessinateur des UXM et réalisa encore une belle collection d'épisodes, dont ce fameux #153, qui allait être la matrice pour la mini-série consacrée à Nightcrawler

Suite à une mauvaise programmation dans la salle des dangers, Kitty Pryde, flanquée d'Ilyana Rasputin (qui a plus grandi en quelques épisodes que Kitty pendant le même laps de temps...), envoie Diablo et Lockheed dans une dimension parallèle. Il y est capturé par une bande de pirates extra-terrestres, conduite par le capitaine Long John McGurk contre lequel il se rebelle quand un abordage est prévu. Ainsi, Kurt Wagner rencontre la belle princesse Jinjav Sabree de Bel Amee'Anora, elle-même dans le collimateur du sorcier Shagreen de L'un Dun-T'wn (festival de jeux de mots !)... Qui espére découvrir comment Diablo se téléporte.
En voulant lui échapper, l'elfe atterrit dans une nouvelle terre où il retrouve Pirate Kitty et Colossus, mais aussi Wolverine et Lockheed (dans des versions extraordinaires). Shagreen surgit à nouveau et capture tout ce beau monde. Mais d'étranges lutins bleus (qui ne sont pas des Schtroumpfs) vont contrarier ses projets...

BAMF ! Ces quatre épisodes sont pétillants à souhait et l'amusement de Cockrum est contagieux. Il nous entraîne dans une aventure trépidante, où il rend hommage aux films de pirates (en citant Captain Blood notamment - Cockrum était donc un fan d'Erroll Flynn comme... Alex Toth : les grands esprits se rencontrent !)... Et exploite superbement ce qui avait été posé dans UXM #153.

J'adore le Wolverine de ces histoires, mais aussi Lockheed, Pirate Kitty... Jason Aaron a dû lire et se souvenir de ça quand il ramena parmi les vivants Diablo dans ses (trop éphémères) numéros d'Amazing X-Men (peut-être le titre qui aurait redonné tout son lustre classique tout en étant moderne aux mutants, avec un casting aussi aimable pour les - vieux - fans que les nouveaux... Je lui en voudrais toujours d'avoir lâché l'affaire si vite, et Ed McGuinness avec lui, fusse pour écrire du Star Wars !).

Visuellement, Cockrum est volontiers taxé d'artiste vieillot, dépassé, démodé. Il n'a pas eu les grandes sagas de Byrne, ni le pep's de Romita Jr., la classe de Paul Smith, le génie de Barry Windsor-Smith, l'énergie de Silvestri. Mais Cockrum reste un artiste exceptionnel : d'abord, c'était un designer de génie (on n'a jamais fait mieux que ses costumes pour les X-Men), et quand, comme ici, il s'encrait lui-même (même si Joseph Rubenstein le seconde pour le dernier épisode), le résultat est superbe.

C'est surtout une osmose rare entre un créateur et sa créature : Wolverine, Colossus, Tornade, Kitty Pryde, Cyclope, Phénix, etc, toute la deuxième génération des X-Men a eu son dessinateur, celui qui en a tiré une version canonique. Mais Diablo, c'est Cockrum pour l'éternité : il lui a donné une légèreté, une élégance, une bizarrerie uniques. Le seul à avoir sur reproduire ça avec respect mais avec autant de plaisir et de facilité, c'est Alan Davis dans Excalibur. Point.

Pourquoi plus personne n'est capable d'écrire-dessiner ce personnage, et ces X-Men emblématiques, avec cet esprit-là ?