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mardi 21 février 2023

LADY KILLER, TOME 2, de Joelle Jones


Ce deuxième tome de Lady Killer, paru en 2016 en vo, est encore meilleur que le premier. Cette fois, Joelle Jones est seule aux commandes et son écriture comme son dessin ont gagné en assurance. Surtout elle ne se contente pas d'une suite facile puisqu'elle développe des éléments négligés ou suggérés dans le premier tome. Avant un troisième volume qui est en cours de réalisation...



1963. Josie, Eugene leurs deux filles, et Greta, la mère de ce dernier, ont déménagé sur la Côte Est, en Floride, dans la station balnéaire de Cocoa Beach. Gene a trouvé un nouvel emploi et son patron est marié à une femme plus jeune, Ruth. Josie, elle, travaille à son compte et exécute des contrats avec toujours la même efficacité. Même si elle aurait besoin d'un bon coup de main pour se débarrasser des corps de ses victimes...
 

Irving, qu'elle avait rencontré à Seattle l'année précédente, resurgit opportunément pour lui proposer une association. Peu après, elle est contactée par Hawley, émissaire du Syndicat qui lui offre de meilleures missions, mieux payées, mais exige qu'elle se sépare d'Irving. Celui-ci le prend évidemment très mal et la belle-mère de Josie va lui révéler des choses inquiétantes sur le passé de cet homme...


Tout comme les nouvelles aventures en Floride de Josie Schuller se déroulent un an après les premières, Joelle Jones n'aura pas tardé à se remettre à l'ouvrage puisque les cinq épisodes de ce tome 2, publiés apr Dark Horse (en vo) et traduit par Glénat, sont sortis un an après les cinq premiers.


Entre-temps, Jones a donc délaissé son éditeur et co-scénariste Jamie S. Rich et sa coloriste Laura Allred, ici remplacée par Michelle Madsen. Ce qui frappe d'emblée, c'est la maturité gagnée dans cette évolution. L'écriture est plus acérée, plus fouillée aussi, le dessin encore meilleur, et la palette de couleurs beaucoup plus convaincante.
 

La presse américaine a décrit Lady Killer comme le croisement entre Dexter (la série avec Michael C. Hall sur un serial killer) et Mad Men (sur le destin d'un publiciste, Don Draper, dans les années 60), manière de résumer l'ambition de Joelle Jones entre le récit criminel et violent et le look rétro et élégant dans lequel baigne son histoire. C'est exactement ça.

Cocoa Beach offre à Jones un cadre plus ensoleillé que Seattle (même si elle représentait cette ville de manière très flatteuse). On sent surtout que Jones a voulu un décor qui contraste au maxmum avec les actions sanglantes de son héroïne, une série de meurtres au paradis en somme.

Le casting s'étoffe avec le patron d'Eugene, Mr. Robidoux, et son épouse, Ruth. Lui est introduit comme une grande gueule machiste et sans gêne, qui drague ouvertement Josie, fait des blagues pas drôles au dîner, tandis que sa femme embrasse Eugene franchement comme si elle l'invitait à avoir une liaison. Jones va utiliser ce couple de manière habile comme un subplot puisque Robidoux va disparaître mystérieusement, que Gene va être soupçonné d'être mêlé à cette disparition alors que le responsable est un proche de Josie, resurgi de son récent passé.

Josie, justement, poursuit ses activités de tueuse mais elle travaille désormais à son compte après s'être débarrassé de Peck et Stenholm, qui l'embauchaient à Seattle. Il faut donc bien avoir lu le tome 1 avant de plonger dans le 2. Très vite, elle voit réapparaître une connaissance de sa vie dans l'Est avec lequel elle noue une alliance redoutable. Mais qui va être contrariée quand on lui propose un deal très engageant à condition qu'elle se sépare de son partenaire de boulot...

Le rythme à partir de là s'affole et on suit les péripéties suivantes avec jubilation. Josie mais aussi Eugene sont cernés par les difficultés, et c'est sans compter avec Greta, la belle-mère qui va confier de perturbants secrets au sujet de son passé à sa belle-fille. C'est là qu'on voit que Jones a considérablement réfléchi et a appris de ses erreurs sur les cinq premiers épisodes : le background de la série s'est densifié, les personnages gagnent en épaisseur, les situations s'entremêlent et la tension grimpe d'un bon cran.

Il ne s'agit plus d'observer à l'oeuvre Josie sans savoir d'où elle vient (un court flashback, amené à être développé dans le prochain volume en cours de réalisation, nous instruit sur l'enfance de la jeune femme auprès d'une mère désoeuvrée mais qui lui apprend à ne jamais se laisser rabaisser), ni pourquoi elle fait ce qu'elle fait. De façon adroite et troublante se dresse un pont entre Josie et Greta, deux femmes de caractère qui sont aussi des survivantes et qui vont être confrontées à un ennemi commun, apprenant à faire front ensemble. Ce n'est donc pas si surprenant qu'à la fin les deux restent ensemble alors que Gene et ses filles désertent, déboussolés par ce qu'elles ont découvert.

Il est assez rare de dire qu'un auteur complet s'améliore en se délestant de ceux qui l'ont aidé à s'imposer, mais Joelle Jones a grandi en s'émancipant de ses deux plus proches collaborateurs. C'est quelque part un mystére qu'elle n'ait pas réussi à convertir ces atouts en passant chez DC où son dessin a fait merveille mais où ses qualités de scénariste ont paru se briser sur des personnages d'un univers partagé (y compris quand il s'agissait d'une création de sa part, comme Wonder Girl Yara Flor, ou sur Catwoman, qui semblait pourtant taillée pour elle).

Visuellement, ces cinq épisodes sont éblouissants. Jones est une fabuleuse artiste, au trait imparable, expressif et élégantissime. Son encrage est également fantastique, avec des effets de texture admirables, mais surtout un soin épatant apporté à l'épaisseur selon la profondeur de champ de l'image.

Encore une fois, on est ébahi par la méticulosité de la reconstitution d'époque, qu'il s'agisse des véhicules, des maisons (aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur avec un mobilier, des papiers peints à motifs savamment choisis), et les vêtements. Josie reste une gravure de monde, au chic renversant, c'est le côté Mad Men de la série, vintage mais sans être corseté. Même quand elle met en scène l'assassinat d'une danseuse de strip-tease dans sa loge, Jones ne néglige rien, et la séquence finale, nocturne, du réglement de comptes dans la maison, est un modèle de découpage.

Michelle Madsen a remplacé Laura Allred et a apporté à la série des couleurs plus nuancées et aussi plus flamboyantes, qui valorisent le dessin de Jones. J'espère qu'elle reviendra pour les nouveaux épisodes car c'est un renfort appréciable.

Lady Killer est une série unique qui donne à voir le meilleur de son auteur. Ne passez pas à côté, même si vous vous méfiez des histoires de tueuses et que les éclaboussures d'hémoglobine vous répugnent : les qualités de la série dépassent ces caractéristiques.

lundi 20 février 2023

LADY KILLER, TOME 1, de Joelle Jones avec Jamie S. Rich


Le travail de Joelle Jones chez DC Comics ne m'a jamais emballé, et je suis donc heureux qu'elle ait annoncé revenir à sa propre création (sur la plateforme Zestworld dans un premier temps) : Lady Killer. Publiée à l'origine chez Dark Horse, traduite par Glénat, ce titre compte pour l'instant deux tomes (qui ont été réunis dans une superbe Library Edition, grand format). Parlons du premier qui compte (comme le deuxième) cinq épisodes, co-écrits par Jamie S. Rich.


Qui est Josie Schuller ? En apparence, c'est une femme au foyer modèle des années 60, mariée à Eugene avec qui elle a deux filletes (Jane et Jessica, des jumelles), et qui cohabite avec sa belle-mère acariâtre. Elle raconte aussi passer son temps libre dans un hospice où elle accompagne des personnes âgées en fin de vie.


Sauf que Josie Schuller est aussi (surtout) une tueuse. Elle travaille pour une organisation sans nom, dirigée par le sévére Stenholm, et elle a pour agent de liaison le séducteur Peck.  Malgré sa redoutable efficacité et ses quinze ans de service, Josie est dans le collimateur de sa hiérarchie qui se méfie qu'une femme fasse ce boulot - et le fasse bien...


Dans la préface de Lady Killer : Library Edition (que je possède), la romancière et scénariste Chelsea Cain résume au mieux la singularité du projet de Joelle Jones et de son héroïne. Une femme serial killer, voilà qui n'est pas commun. Mais ne serait-ce pas surtout dû à des préjugés qui nous font considérer une femme comme une créature douce et aimable, incapable de commettre les mêmes atrocités que les hommes ?


Le spectacle d'une femme tuant impitoyablement des hommes et des femmes, en manant des objets tranchants (Josie Schuller abhorre les armes à feu, trop bruyantes et faillibles) et donc en versant abondamment le sang, dérange. Pourtant, comme le dit Cain, le sang est familier aux femmes, ne serait-ce qu'à cause de leurs règles mensuelles. Quant à la douleur, elle la ressente à un degré élevé lors d'un accouchement. Donc, si on suit ce raisonnement, Josie Schuller n'a rien d'une anomalie.
 

Pour les cinq premiers épisodes de Lady Killer, Joelle Jones s'est faite aider par son ami éditeur Jamie S. Rich, qui a convenu que sa contribution s'était toutefois limitée à arranger les scripts et non à s'impliquer dans l'intrigue et sa construction.

On peut en effet sentir que Jones n'est aps encore une scénariste aguerrie dans ce premier tome. Elle ne creuse pas beaucoup (voire pas du tout) la psychologie de son héroïne, ni ne revient sur son passé, qui pourrait expliquer comment et pourquoi elle s'est investie dans ce job de tueuse, encore moins comment elle a décidé de concilier vie de famille et assassinats.

Mais ce manque d'élements dans la caractérisation est (presque) compensé par le rythme et l'humour noir des épisodes. On entre dans le vif du sujet dès la première scène où Josie, se faisant passer pour une vendeuse de la marque de cosmétiques Avon, entre chez Doris Roman avant de la trucider. Jones montre à quel point la tâche est ardue, salissante, écoeurante même, mais aussi avec quel efficacité et sang froid Josie l'accomplit.

Toutes ses missions sont exécutées avec la même absence de scrupules, même si, quand elle devra tuer un enfant, elle renoncera in extremis et en subira les violentes conséquences. Le contraste avec ce que Jones montre de Josie dans sa vie quotidienne rend tout cela perturbant et en même étonnamement drôle (pour peu qu'on apprécie l'humour noir).

Sur ce plan-là, le scénario soigne les détails. Eugene, le mari, est une bonne pâte, qui s'étonne à peine quand sa femme rentre tard à la maison, en ayant au passage oublié d'acheter quelque chose qu'il lui avait demandé. La situation rappelle, dans une veine plus criminelle, le couple de Ma Sorcière bien-aimée, cette série où Elizabeth Montgomery usait de magie tout en menant une vie rangée avec Dick Sargent, à l'exception près que Samantha a avoué sa condition à Jean-Pierre et que, en plus, leur fille, Tabatha, hérite des pouvoirs de sa mère (et de sa grand-mère envahissante).

La ressemblance est accentuée par la présence de la belle-mère de Josie, qui vit sous le même toit qu'elle et son fils. Elle n'est pas commode et ne cache pas son acrimonie envers sa belle-fille, la surveillant sans cesse et l'apercevant un soir avec Peck, qu'elle soupçonne d'être son amant. Avant de découvrir sur la fin un collègue de Josie qui la laissera pantoise...

Un certain suspense se met alors en place qui consiste à se demander quand Josie sera démasquée et quelles en seront les conséquences. En vérité, sans trop spoiler, cela sera surtout au programme du tome 2 car dans ce premier volume, l'héroïne a d'autres soucis plus pressants : son chef, Stenholm, juge qu'elle n'est pas/plus fiable et ordonne à Peck de règler ce problème (même si ce dernier souhaite plutôt tenter de discuter dans un premier temps).

Toute l'affaire culmine dans un dernier épisode explosif où Josie embarque une ancienne recrue de Peck. Et vous devinerez sans mal que ça va saigner ! La série aurait très bien pu s'arrêter là, avec quelques frustrations (concernant la pauvreté de la caractérisation comme écrit plus haut). Mais un an après, Joelle Jones donnera une suite aux aventures de sa ménagère tueuse. Et en 2023, donc, elle a enfin décidé de complèter le titre avec un nouveau volume (qui sera d'abord mis en ligne sur la plateforme Zestworld, avant, je l'espère, une édition physique chez Dark Horse).

Visuellement, Joelle Jones impressionne déjà, même sans être encore au sommet de son art. Par-ci, par-là, on notera quelque petits problèmes de proportions, des hésitations entre l'envie prononcée d'aller vers un réalisme descriptif classique et de conserver quelque exagérations cartoony.

Mais ces petits bémols mis à part, on ne peut qu'être saisi par la richesse de dessins. Joelle Jones a un souci maniaque des détails, qu'il s'agisse de représenter les intérieurs comme les extérieurs des quartiers pavillonaires de Seattle en 1962, avec une débauche d'éléments étourdissants. On voit qu'elle s'est abondamment documenté pour reproduire jusqu'aus motifs des papiers peints, les designs des voitures, et surtout les vêtements.

Car Josie est une gravure de mode. Toujours d'une élégance digne d'une star hollywoodienne, elle est remarquable aussi par sa beauté qui fait penser à Ava Gardner, Liz Taylor, ces brunes sublimes de l'époque. Ses toilettes sont toujours apprêtées, d'un raffinement exquis. 

Jones met la même énergie à habiller la belle-mère ou Eugene et les fillettes. L'épisode 2 au Kitty Cat Club est absolument sensationnel avec ses serveuses déguisées comme les bunnies de Playboy (mais ici version féline). Le plan de coupe de l'immeuble où loge Irving (voir ci-dessus) donne à voir plusieurs appartements et leurs occupants dans des situations et des décorations toutes distincres. On ne peut pas lire ces planches sans s'y arrêter de longues minutes pour savourer la densité d'informations visuelles qu'elles comportent.

Pour ces cinq épisodes, Jones est accompagnée pour les couleurs de Laura Allred. J'avoue que c'est l'autre réserve que j'ai car je trouve la palette employée un peu terne (alors que dans le tome 2, Michelle Madsen effectue une prestation bien meilleure). Ce n'est toutefois pas vilain mais le trait de Jones, avec cet encrage splendide, mérite plus de vigeur.

Lady Killer, c'est vraiment une tuerie (oui, elle est facile mais je ne pouvais pas ne la faire). Rendez-vous très vite pour la critique du tome 2.

La couverture de la Library Edition (un ouvrage un peu coûteux mais vraiment magnifique, idéale pour profiter de la série, regroupant les deux premiers tomes et comportant de superbes bonus) :


mardi 15 mars 2016

Critique 839 : ESMERA, de Zep et Vince


ESMERA est un récit complet écrit par Zep et dessiné par Vince, publié en 2015 par les éditions Glénat.
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Rome, Avril 2015. Esmera Santeneo, alors âgée de 35 ans, observe depuis la fenêtre de son appartement une jeune fille prodiguant une fellation à un curé dans une ruelle : cette scène l'invite à dresser le bilan de son extraordinaire vie sexuelle "plurielle".
En 1965, Esmera est pensionnaire au collège Sacro Cuore, une institution religieuse pour jeunes filles, et partage sa chambre avec Rachele, au caractère dévergondé. Elles ne pensent toutes les deux qu'à perdre leur virginité, même si Esmera espère aussi trouver le grand amour en fantasmant sur Marcello Mastroianni. Sa camarade, elle, se donne une nuit à Jacomo.
Peu après, lors d'un bal donné dans le village où habitent ses parents, Esmera est déflorée par un garçon, mais cette première expérience ne lui procure pas plus de plaisir que la masturbation. Elle confie sa frustration à Rachele qui décide de la faire jouir... Mais, à son réveil, elle se réveille dans la peau d'un garçon. Ainsi découvre-t-elle qu'à chaque orgasme, elle change de sexe !
C'est le début d'une longue quête : elle suit des études universitaires à Paris, est aux premières loges de la libération de moeurs et des affrontements de Mai 68, part vivre dans une communauté hippie à Ibiza, regagne la capitale française, devient traductrice (et couche, en se faisant passer, sous sa forme masculine, pour son cousin Marcello, avec son éditrice), revoit Rachele lors d'un bref retour à Uscio, s'installe à Rome où elle multiplie les aventures jusqu'à ce qu'elle fasse la connaissance de Sylvia. Celle-ci est bisexuelle, peut-être la partenaire idéale...
Grâce à sa double nature, Esmera a vieilli deux fois moins vite, et a encore l'aspect d'une belle jeune femme à 70 ans. Elle espère seulement que, le jour venu, elle mourra dans un ultime orgasme.

Que Zep ait écrit ce one-shot n'est finalement guère surprenant car le sexe est récurrent dans son oeuvre : sous sa forme la plus innocente et légère dans sa série à succès pour les plus jeunes, Titeuf, que dans son fameux Guide du Zizi sexuel, en passant par son opus Happy Sex.

Esmera a été inspiré à l'auteur par la découverte des dessins érotiques signés par son ami Vince (moitié du tandem qu'il forme avec Stan avec lequel il a réalisé la saga Vortex et la série Chronokids, écrite par Zep). Il a alors trouvé le partenaire idéal pour ce projet présenté comme un "vertige pornographique" (par l'éditeur) et un "conte" par le scénariste.

Si on s'en tient aux définitions d'un dictionnaire, ce qui distingue l'érotisme de la pornographie, c'est la représentation de l'acte sexuel : dans le premier cas, il serait question d'abord d'actes sensuels, suggérés ; dans le second, d'actes obscènes, explicites. L'érotisme est soft, le porno est hard. Pourtant, Esmera brouille ces frontières sans se cacher derrière son petit doigt.

L'histoire est pornographique sans être obscène car si les rapports sexuels y sont visuellement clairement montrés et très variés - pénétrations vaginales, cunnilingus, sodomie, masturbation, triolisme, saphisme, fellation : j'ai compté trente-cinq sortes de scènes explicites - , ils ne le sont jamais à la seule fin d'exciter de manière salace le lecteur. Il n'est question non plus de mettre en scène des pratiques humiliantes, pour l'homme ou (surtout) la femme, car le scénario esquive cela avec humour (comme, par exemple, quand Esmera suce un éjaculateur précoce).

Le récit se joue avec un vrai brio de l'excitation que peuvent susciter les images sexuelles : Esmera est une jeune femme d'une beauté renversante et rien ne nous est caché de son anatomie, mais on voit autant de mâles dans le plus simple appareil, et dans des positions soumises (l'irrésistible scène avec le libertaire barbu qui va voir ses convictions bien ébranlées ou le chanteur anglais défoncé dans tous les sens du terme dans une partie à trois). 

Mais Zep ne se contente pas de gâter le lecteur en lui offrant une galerie de fantasmes incarnés par une belle créature : il en tire une réflexion maline sur l'identité sexuelle, les frustrations, la jouissance, les jeux de l'amour, du désir et du plaisir, la solitude. Il emballe tout cela dans un écrin subtilement fantastique en évitant intelligemment d'expliquer le pourquoi (Esmera a cette capacité si particulière et plutôt accablante si l'on considère le peu de bonheur que cela lui procure) et le comment (peut-être l'aspect le plus frustrant de l'entreprise, trop peu abordé, hormis dans l'épisode avec Sylvia qui s'interroge sur le nombre fois où Esmera peut se transformer et quel est le meilleur orgasme - "le masculin... Il monte... Comme une fusée... Explose en plein ciel ! Bam !... Et te laisse seul !" ou "le féminin, je descends... Je m'enfonce... Je crois être arrivée... Mais je descends encore... De plus en plus profond. Je me dilue... Et je deviens le monde.").

Pour mettre en image cette histoire futé, extravagante, aussi drôle que grave, Vince livre des planches magnifiques dans un style réaliste, au trait souple, délié, avec des personnages très expressifs, et des décors très soignés.

Dans le livret qui accompagne l'album, composé par des interviews des auteurs, le dessinateur détaille sa technique : des crayonnés poussés, encrés et rehaussés de niveaux de gris (au feutre ou à l'encre), puis les pages sont scannées et à nouveau agrémentées de lavis et d'une couleur ivoire. Le résultat est magnifique, somptueux même souvent, évoquant justement les films italiens des années 60 en noir et blanc.

L'aisance avec laquelle Vince représente les ébats sexuels témoigne à l'évidence d'une solide documentation, issue sans doute de films pornographiques pour les positions les plus spéciales. Mais on est loin d'un Manara chez qui toutes les filles ont le même physique de mannequin (grande, jambes interminables, vêtements ne camouflant que le strict minimum) et ce visage stéréotypé (bouche ouverte, yeux mi-clos) : là, Esmera et ses amant(e)s ont une vérité physique plus forte, et l'artiste n'a rien à envier à un maître-es anatomie comme Boucq par exemple.

Dans cet album à réserver, cela va de soi, à un public adulte et averti, dépassant les considérations sur l'hétérosexualité, l'homosexualité et le transgenre, Zep et Vince produisent une belle histoire sur la fugacité de la jouissance et l'identité, avec un équilibre rare d'humanité, de légèreté et gravité. A l'heure où une organisation comme "Promouvoir" obtient que des films comme La Vie d'Adèle ou Love soient censurées, cette bande dessinée a quelque chose de précieux mais aussi de désolant dans ce qu'elle nous dit sur la pudibonderie qui resurgit dans notre société.

jeudi 19 novembre 2015

Critique 756 : MAX FRIDMAN, TOME 2 - LA PORTE D'ORIENT, de Vittorio Giardino


MAX FRIDMAN : LA PORTE D'ORIENT est le deuxième tome de la série, écrit et dessiné par Vittorio Giardino, publié en 1986 par les Editions Glénat.
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C'est la fin de l'été 1938 à Istanbul. L'ingénieur russe David Stern fuit la répression stalinienne menée par les espiosn du N.K.V.D., et cherche à se mettre en sécurité auprès d'un certain Besucov.
C'est dans ce contexte que débarque en Turquie Max Fridman dans le cadre de son activité de négociant en tabac, mais sa réputation le précède et les russes le croient ici en mission pour les services du contre-espionnage français pour récupérer Stern. Sur le bateau qui l'a mené ici, il a rencontré la belle Martha Witnitz, qui, comme il l'apprendra plus tard, est l'épouse de l'ingénieur en cavale, et qui devient à son tour une cible.
Max reçoit l'aide de son ami Guy Varand tout en recevant les conseils du mystérieux Slatek, qui l'incitent à s'en méfier. Stern attend chez Besucov de retrouver sa femme pour partir d'Istanbul. Fridman, excédé d'être dans la ligne de feu des espions, et craignant pour Martha dont il est devenu l'amant, s'emploie à retrouver lui aussi Stern et donc Besucov - qui n'est autre que Zadig, déjà rencontré en Hongrie quelques mois auparavant (voir tome 1, Rhapsodie hongroise).
Varand offre, au nom de la France, la possibilité de quitter Istanbul avec Martha, qui promet à Max de le revoir plus tard après qu'elle ait quitté son mari. Mais les retrouvailles des deux amants seront contrariées par la trahison des français alors que Hitler a envahi entretemps la Tchécoslovaquie...

Quatre ans après un premier tome de haute volée, Vittorio Giardino livre donc une nouvelle aventure de Max Fridman, à la pagination moindre (60 pages tout de même) mais toujours aussi passionnante et encore plus aboutie graphiquement.

Cette fois, le héros de l'auteur italien est mêlé à un sombre affaire sans être en service commandé, ce qui distingue ce récit du précédent. On peut lire cette histoire sans connaître l'épisode précédent, même si, dans la dernière partie, l'identité de Besucov est une référence à un des seconds rôles de Rhapsodie hongroise.

Giardino tire à merveille parti du cadre exotique qu'offre Istanbul tout en en faisant comme Budapest auparavant un nid d'espions que Max Fridman passe en fin de compte plus de temps à subir les attaques et à les fuir qu'à les affronter directement. Pourtant, la narration est si efficace que l'action ne manque pas et que le rythme est effréné. Jamais on n'est perdu dans les ruelles de la cité stambouliote ni dans les faits et gestes de ces barbouzes dont les hiérarques et leurs ordres varient comme les tactiques de joueurs d'échecs. Il y est constamment question d'alliances en vue de préparer la guerre qui s'annonce contre Hitler.

La figure de Stern suggère la tragédie, que modère à peine la romance qui se noue entre Max Fridman et Martha Witnitz : en vérité, Giardino insiste bien sur le fait que les protagonistes sont tous des pions dans une partie qui les dépasse (Fridman pris dans une affaire alors qu'il n'est pas en mission, Stern évitant les nazis, Martha s'abandonnant dans les bras de Max car elle sait ne plus aimer son mari - même si elle veut le sauver avant de le quitter - , Guy protégeant Max tout en appliquant les consignes des services français). Dans cette distribution, seul Zadig/Besucov semble encore maître de son destin, silhouette trouble aux identités floues comme ses convictions.

Graphiquement, l'album a mieux vieilli que son prédécesseur, avec une colorisation plus soignée qui met en valeur le mélange des ambiances somptueusement traduites par l'artiste. La fuite éperdue de Stern donne lieu à des scènes intenses, exprimant la détresse et la résignation. En parallèle, les séquences avec Max et Martha dégagent un érotisme à la fois élégant et prégnant.

Giardino conserve son style raffiné, avec des décors détaillés et des personnages à l'allure distinguée et aux physionomies variées, avec ce trait épuré et net. Martha Witnitz est une de ces créatures ensorcelantes comme sait si bien les dessiner l'italien, dont la beauté pleine de classe et de sensualité irradie une intrigue palpitante dont la conclusion est amère.

Le découpage témoigne de la densité narrative de cet album, avec une moyenne de huit-neuf plans par page, dont la qualité de finition et la fluidité des enchaînements "nourrit" la lecture.

Digne d'un suspense "hitchcockien", La Porte d'Orient traversée par Max Fridman est un superbe opus d'une série où l'Histoire est contée comme une aventure haletante.  

mercredi 18 novembre 2015

Critique 755 : MAX FRIDMAN, TOME 1 - RHAPSODIE HONGROISE, de Vittorio Giardino


MAX FRIDMAN : RHAPSODIE HONGROISE est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Vittorio Giardino, publié en 1982 par les Editions Glénat.
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Max Fridman, quadragénaire juif, est un ancien agent du contre-espionnage français qui s'est installé en Suisse avec sa femme, Ada, et leur fille, Esther.
Ledoux, un de ses supérieurs, prend contact avec lui pour une mission périlleuse en Hongrie que Fridman accepte à contrecoeur mais forcé car il est soumis à la menace d'un extradition et d'un procès par la France qui couvre ses activités officielles de marchand de tabac.
Il arrive donc à Budapest en Février 1938 avec pour objectif d'apprendre qui abat les membres du réseau Rhapsodie et pour quelles raisons. Ethel Möget, une jeune femme, amante de Bonnefoi, agent français sur place, est la seule survivante de ces tueries.
Fridman la protège et devient ainsi à son tour la cible des nazis qui veulent remonter jusqu'à un certain Zadig au courant des plans du réseau : il est question d'une importante livraison d'armes à l'armée de Franco...

Après avoir été révélé par Les Enquêtes de Sam Pezzo (dont la série s'achèvera l'année suivant celle du lancement des Aventures de Max Fridman, en 1983), Vittorio Giardino débutait donc un projet très ambitieux en suivant les missions d'un élégant ancien agent des services de renseignements français juste avant (puis durant) la seconde guerre mondiale. L'auteur italien lui consacrera cinq albums, le dernier publié en 1999, tout en menant d'autres projets entretemps, mais ses efforts le consacreront comme un des maîtres du 9ème Art européen et même mondial en lui valant la plus haute des distinctions, le Yellow Kid award (l'équivalent d'un Prix Nobel de la bande dessinée).

Le volume de ce tome 1 impressionne d'emblée avec ses 90 pages ! Et pourtant, la première des qualités de cet ouvrage est qu'on le lit avec la même fluidité qu'un opus classique de 48 pages : ce tour de force passe par une narration extrêmement maîtrisée pour développer une intrigue pourtant tortueuse aux protagonistes ambigus.

Max Fridman est un héros atypique : son allure élégante, ses manières prévenantes, dissimulent à peine un homme meurtri par l'absence de son épouse et sa situation de père célibataire, mais aussi ses origines juives qui l'ont motivé à s'installer dans la quiétude de la campagne genevoise avec sa fille. Les références à son passé d'espion sont discrètes, tout juste devine-t-on en le découvrant qu'il s'est retiré du service dont la hiérarchie le rappelle pour une mission risquée qu'il est obligé d'accepter sous peine d'être extradé. 

Requis parce qu'il n'est pas "grillé" mais aussi parce qu'il n'a pas le choix, c'est un personnage pour lequel on éprouve une sympathie immédiate et dont on va pouvoir admirer l'efficacité. Ce n'est pas un agent spectaculaire, il se balade sans armes, les détonations le font trembler, mais son intelligence tactique ne fait aucun doute et lorsqu'il comprend qu'il ne peut plus se fier à personne, sa détermination à terminer sa mission force le respect.

Giardino prend un évident plaisir à faire évoluer son héros dans une Budapest infesté d'espions, d'agents doubles, de magouilleurs : le trouble de l'immédiat avant-guerre est admirablement suggéré, jusqu'à la toute dernière image de la dernière page montrant l'entrée des troupes allemandes en Autriche. Cette aventure décrit parfaitement la poudrière qui menaçait l'Europe où il est moins question d'éviter la guerre que de s'y préparer en testant adversaires et alliés potentiels.

Le scénario, riche mais mené sur un rythme soutenu, se permet même quelques notes d'érotisme et une partie romantique, moins d'ailleurs pour émoustiller le lecteur que pour montrer les ultimes plaisirs permis aux héros avant le chaos.

Visuellement, Giardino produit de magnifiques planches d'un trait qui s'inscrit dans la "ligne claire" mais avec un style réaliste. Les décors sont très évocateurs, avec une abondance de détails et un soin apporté au jeux d'ombres et de lumières bluffants.

De même chaque personnage, dans une distribution foisonnante, bénéficie d'une expressivité et d'une physionomie très élaborées : Max Fridman est une figure instantanément mémorable avec son imperméable beige, son borsalino marron, sa pipe, sa barbe bien taillée, tandis que Ethel Möget est représentée de manière crédible en jeune femme aux abois dont le charme se révèle lors d'une sortie pour une soirée costumée. Les seconds rôles, de la séduisante Cléa au fêtard Von Kluberg en passant par le caméléon Zadig, bénéficient des mêmes attentions.

On ne peut déplorer que deux choses : d'abord, le fait que la colorisation ait très mal vieillie, et surtout que le lettrage de la traduction soit d'une telle médiocrité, indigne pour une BD d'une telle tenue et de la part d'un éditeur comme Glénat (même si la série elle-même a connu plusieurs rééditions).

Chaque aventure de Max Fridman étant lisible comme un récit auto-contenu, c'est une oeuvre facilement accessible mais qui s'adresse à un lectorat exigeant. Néanmoins, l'effort en vaut la peine car le résultat est et reste impressionnant.

mardi 22 septembre 2015

Critique 712 : SEX CRIMINALS, VOLUME 1 - UN COUP TORDU, de Matt Fraction et Chip Zdarsky

SEX CRIMINALS, VOLUME 1 : UN COUP TORDU rassemble les cinq premiers épisodes de la série créée et écrite par Matt Fraction et dessinée par Chip Zdarsky, publié en 2014 par Image Comics et traduit en France en 2015 par les Editions Glénat.
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"Je sais de quoi ça a l'air. Nous jugez pas."
(Extrait de Sex Criminals #1.
Textes de Matt Fraction, dessin de Chip Zdarsky.)

A l'adolescence, chacun de leur côté, Suzie et Jon découvrent qu'en ayant un orgasme le temps s'arrête littéralement autour d'eux. Pour elle, c'est "le grand calme" dans une existence déchirée par la mort précoce de son père et l'alcoolisme dans lequel sa mère noie son chagrin. Pour lui, c'est "le foutoir" où il peut explorer sa sexualité à l'âge où on lui a diagnostiqué un TDAH (Trouble du Déficit de l'Attention avec Hyperactivité) associé à un TOP (Trouble Oppositionnel avec Provocation).
Après plusieurs expériences sexuelles, Jon rencontre Suzie lors d'une fête chez sa co-locataire, Rach. Ils tombent amoureux et comprennent rapidement, en couchant ensemble, qu'ils ont le même pouvoir.
Suzie se bat pour éviter la fermeture d'une bibliothèque que veut racheter, pour la détruire et revendre le terrain sur lequel elle est bâtie, la banque où travaille Jon. Progressivement, ils élaborent un projet fou : se servir de leur capacité à figer le temps pour commettre des braquages afin de sauver la bibliothèque.
Mais leur comportement provoque les soupçons de Rach qui alerte une femme flic, appartenant secrètement à la police du sexe, localisant les individus comme Jon et Suzie sans être affectée par leur pouvoir.
Le couple doit alors échapper à ces adversaires tout en découvrant comment ils en savent autant sur eux...

Image Comics a su attirer ces dernières années plusieurs des talents les plus prestigieux auparavant employés par Marvel et DC en publiant leurs projets selon le principe du creator-owned, c'est-à-dire des bandes dessinées dont les droits sur les personnages et leurs histoires appartiennent intégralement à leur(s) auteur(s) et non au studio qui les édite. On ne compte plus ceux qui ont abandonné la sécurité de contrats chez les "Big Two" pour la liberté de produire des oeuvres plus audacieuses. L'entreprise reste risquée car les auteurs n'y gagnent que si leurs titres se vendent bien. Mais le marché y a gagné une variété telle qu'il existe une vraie alternative aux super-héros.

Matt Fraction a, à son tour, franchi le Rubicon avant même la fin de la parution de Hawkeye en initiant Satellite Sam (avec Howard Chaykin), Ody-C (avec Christian Ward) et donc Sex Criminals avec Chip Zdarsky.

Ce dernier titre a connu un succès rapide et conséquent et Glénat Comics en a acquis les droits pour la traduction française (tout comme pour Lazarus de Greg Rucka et Michael Lark et Drifter de Ivan Brandon et Nic Klein). L'éditeur ne se moque pas du lecteur en publiant un bel album cartonné, grand format (30 x 20 cm), truffé de bonus, sur papier glacé.

Le culot de Sex Criminals est étonnant avec ses deux héros qui, lorsqu'ils atteignent l'extase sexuelle (par la masturbation ou lors de rapports avec un partenaire), figent le temps. La liberté de ton du scénario fait davantage penser à ce que la bande dessinée franco-belge adulte proposait dans les années 70 qu'à ce que beaucoup d'ignares en matière de comics attendrait de la part d'un auteur américain et d'un artiste canadien. C'est aussi remarquable par l'humour décomplexée et savoureux de la narration qui, comme Fraction l'affectionne, est déconstruite, avec l'usage de flash-backs, mais aussi d'apartés (le fameux "quatrième mur" brisé quand les héros s'adressent directement au lecteur).

Le rythme du récit mais aussi son inventivité, son mélange adroit de légèreté et de suspense (introduit par l'apparition de cette mystérieuse et inquiétante police du sexe), assurent son efficacité. Le premier épisode (sur les cinq que comporte ce premier tome) est plus long (une trentaine de pages) et établit Suzie comme la véritable héroïne de l'histoire, même si le couple qu'elle forme ensuite avec Jon a un équilibre habile : leurs psychologies sont fouillées, avec un zeste de pathos (la mort du père de Suzie et l'alcoolisme de sa mère, les troubles du comportement de Jon), et de ce fait sacrifie les seconds rôles (comme la co-loc' de Suzie, Rach). Il sera intéressant d'observer si Fraction continue de focaliser son récit sur son tandem ou développe d'autres protagonistes.

Parmi les abondants bonus de l'album (variant covers, retranscription d'une fausse pièce pour une web-radio, versions alternatives d'une scène de l'épisode 3), le making-of de la deuxième planche du deuxième épisode permet d'apprendre précisément comment Chip Zdarsky travaille.

D'abord illustrateur pour le "National Post" (publié au Canada) dans lequel il tenait une rubrique (Extremely Bad Advice) sous le pseudonyme de Steve Murray, et auteur de Prison Funnies et Monsters Cops, désormais aussi scénariste de Howard The Duck (chez Marvel), le dessinateur reçoit le script de Fraction (souvent découpé en huit cases par page). Il le storyboarde via Photoshop et crayonne décors et véhicules avec l'aide d'autres logiciels avant de passer à l'encrage. Des à-plats de couleurs sont ensuite confiés à Becka Kinzie et Christopher Sebela avant que Zdarsky ne récupère les planches pour y ajouter des effets numériques (comme pour les scènes se déroulant lors du "grand calme"), et effectuer le lettrage.

Le style de l'artiste s'inscrit dans une veine légèrement cartoony : la physionomie de ses personnages est réaliste, avec une pointe d'exagération, avec un encrage un peu gras, et ils évoluent dans des décors le plus souvent assez élaborés (aussi bien pour les extérieurs que les intérieurs), qui ne donnent jamais l'impression de lire des vignettes vides avec seulement des héros qui parlent. Zdarsky se montre doué pour animer un script aux dialogues prépondérants sur l'action physique, et il évite toute vulgarité quand il s'agit de représenter tout ce qui a trait au sexe.

Ce qui n'aurait pu être qu'une gaudriole facile s'avère être un des comics les plus étonnants : Image Comics (et Glénat) a encore su gagner un titre bien singulier dans son catalogue, tandis que Matt Fraction confirme son talent pour sortir des sentiers battus en compagnie de Chip Zdarsky, la révélation du projet. 
(J'espère maintenant que la bibliothèque municipale, grâce à laquelle j'ai pu lire ce tome 1, se procurera le suivant, qui vient juste de sortir.)    

vendredi 3 avril 2015

Critique 597 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 9 & 10 - KHALED & OLIVIER, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : KHALED est le 9ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1993 par les éditions Glénat.
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Le chevalier Aymar de Bois-Maury continue son voyage en Terre Sainte en compagnie de son écuyer Olivier et de ses pairs, William et Hendrick, lorsqu'il est averti que le château de messire Bernard de Mance est assiégé par les troupes arabes de Yazid Al-Salah. Ce dernier a pour allié et informateur le traître occidental Fayrnal, qui convoite une partie de son trésor.
En allant aider de Mance, Aymar retrouve Reinhardt Von Kirstein, rencontré cinq ans auparavant dans les Pyrénées (voir tome 4) quand il lui avait sauvé la vie. Avec Messire Gilles, qui cherche à regagner l'estime du seigneur, les trois hommes élaborent un plan contre les arabes mais aussi contre Fayrnal.
Ils recevront, sans le savoir, l'aide de Bashir, amant de Fayrnal, qui a tué son meilleur ami, Khaled.
Aymar mettra aussi opportunément la main sur un beau pactole avec lequel il espère à nouveau rentrer chez lui et reconquérir son domaine de Bois-Maury. 
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LES TOURS DE BOIS-MAURY : OLIVIER est le 10ème et dernier tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1994 par les éditions Glénat.
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De retour dans sa région natale, Aymar est hébergé par un voisin et il a pris pour épouse Guenièvre, la fille de Hendrik, et va devenir père. Olivier, négligé par son maître et jaloux de son épouse, se perd dans la boisson et recroise par hasard Germain, l'ancien maçon devenu voleur et fugitif, à qui il donnera son cheval pour qu'il fuit le pays - en vain car il sera vite arrêté et pendu.
Aymar accepte de défier messire Guibert pour reprendre son château désormais occupé par le père et la cour de ce dernier. En représailles, Guenièvre est enlevée, mais Olivier a assisté au méfait.
William rejoint Aymar avec des renforts provenant d'Angleterre mais le chevalier hésite à lancer les hostilités de peur que sa femme ne soit exécutée. Lorsque l'écuyer la libère, l'assaut est donné.
Une mort et une naissance concluront l'épopée des tours de Bois-Maury.

Ainsi donc, avec ces deux épisodes s'achève la série de Hermann. L'auteur y reviendra pour des one-shots, situés plus tardivement et ayant pour protagonistes des descendants d'Aymar de Bois-Maury, réalisés en couleurs directes (une technique que privilégie l'artiste depuis plusieurs albums de Jérémiah et des récits complets, mais où il ne m'a jamais convaincu).

En dix ans, Hermann aura été d'une régularité métronomique, livrant dix tomes, tout en produisant donc d'autres albums en parallèle, mais en maintenant une qualité narrative et graphique épatante. On ne peut que remarquer la place à part qu'occupe ce titre dans son abondante bibliographie, de par le choix de son sujet, l'époque de son action, la force de ses personnages, l'originalité de ses intrigues et de leur traitement : c'est un bloc parfait, sans défaut, qui se dévore, n'a pas pris une ride - une oeuvre dans l'Oeuvre d'un auteur complet.

Le tome 9 annonce déjà la fin de l'aventure puisque le périple au Moyen-Orient arrive (déjà, a-t-on envie de dire) à son terme. Le propos de Hermann n'aura pas été de réaliser vraiment un cycle sur les croisades, comme on pourrait dire que le Moyen-Âge n'était qu'un prétexte pour toute la série : ce qui semble avoir d'abord, avant tout, passionné l'auteur, ce sont les décors, les ambiances, le potentiel visuel d'une époque. Cela aurait pu être un western, un récit de cape et d'épées, un polar, de la science-fiction. Ce qui traverse, anime Les Tours de Bois-Maury, c'est d'abord le souffle de l'aventure et la description à la fois réaliste et sensible des épreuves sur les hommes qui peuplent cette épopée.

Pourtant, avec Khaled, Hermann rompt un peu avec ses habitudes et construit une véritable intrigue, plus élaborée encore que ce qu'il avait tenté avec le tome 7 (William). Il y a un vrai argument sur lequel est bâtie une vraie structure dramaturgique, avec le siège du château de Bernard de Mance et comment une bande de chevaliers va y mettre fin. Le suspense est dense, tendu, et l'auteur convoque pour la peine un casting étoffé, où resurgit une figure du passé, Reinhardt Von Kirstein (voir tome 4) - grâce à lui, on apprend ainsi qu'il s'est passé cinq ans depuis l'aventure dans les Pyrénées et leur première rencontre -, mais aussi des acteurs plus récents comme Hendrik (qui acceptera de devenir le beau-père de Aymar, plus par cupidité que par conviction d'ailleurs) et William, sans oublier le fidèle Olivier.

Le traquenard est exposé en détail et la libération du château aboutit à une bataille dantesque, qui se prolonge par une traque (nocturne, autre grand motif de la série : la nuit, beaucoup de choses se joue, se déjoue, se dénoue, se relance) contre le traître Fayrnal. C'est un excellent épisode, efficace, palpitant, d'où, déjà, tous ne reviendront pas (l'ombre de la mort plane sur la fin de la série). Hermann ne glorifie pas les vainqueurs car il montre que les guerres sont déjà des boucheries, que les religions en sont les créatrices.

L'évocation de l'homosexualité de Fayrnal et le drame sur lequel elle débouche, avec Bashir et Khaled, est subtilement exploitée et audacieuse dans ce type de récit où on ne s'attend pas à en entendre parler. Hermann n'a pas toujours aussi mesuré dans son oeuvre pour le féliciter quand il écrit sur ce genre de thèmes aussi bien.

Puis le tome 10 nous ramène, héros et lecteur, en Europe, au fameux pays de Bois-Maury. Nous ne saurons pas davantage qu'avant où cela se trouve exactement, même si cette campagne baignée dans une sublime lumière d'Automne pourra faire penser aux Ardennes si chères à Hermann. Ne vous attendez pas non plus à découvrir les tours du fief d'Aymar : l'auteur a été assez intelligent pour éviter de les représenter et ainsi laisser le lecteur les imaginer (ou non) aussi magnifiques (fantasmées) que lorsque Olivier en parlait. Néanmoins, il est suggéré qu'entre le mythe et la réalité existe un sérieux écart et que le château si beau narré par l'écuyer a perdu de sa superbe.

La fin de la série possède une tonalité désenchantée et que l'ultime tome porte le prénom d'Olivier résume bien le propos : marié à une femme plus jeune que lui, qui porte son héritier mais souhaite surtout récupérer le fief de son époux avec son père, Aymar nous est dépeint comme un chevalier vieillissant et ingrat avec son plus fidèle compagnon. L'écuyer noie son désespoir dans l'alcool, errant dans les bois, ne revenant auprès de son maître que pour s'entendre reprocher son attitude. Olivier est pourtant le plus lucide dans l'affaire mais, faute d'être entendu, rabaissé au rang de serf, il a renoncé.

Ce choix ne lui ôte pas sa noblesse, plus authentique en fait que celle de Aymar : ainsi essaiera-t-il de sauver une dernière fois Germain (dont le retour, fugace, dans la série est un peu artificiel)... Malgré sa rancoeur légitime, il délivrera celle qui est responsable de sa déchéance et sera jusqu'au bout aux côtés de son maître dans la reconquête de son domaine. Discrètement, en fait, si on examine rétrospectivement toute la série, on s'aperçoit que le véritable héros de la série, c'est lui, le modeste et loyal serviteur, plus sympathique qu'Aymar (là où, dans Jérémiah, Hermann favorisera toujours cette insupportable grande gueule de Kurdy jusqu'à s'en servir pour justifier l'injustifiable).

Le dénouement de l'épisode et par là même de toute la saga n'est pas gai, mais il est juste, et même émouvant, d'une belle sobriété, qui conserve à l'entreprise sa tenue exemplaire. Pas de théâtralité, de mélodrame, mais une relation plus sobre et du coup plus poignante. Cela devait se finir ainsi, et Hermann a eu cette intelligence.

Visuellement, si le tome 9 reste d'un niveau formidable, bénéficiant notamment d'une colorisation lumineuse qui rend pleinement justice au cadre de l'action, et avec de longues séquences nocturnes toujours aussi somptueuses, le tome 10 est, lui, exceptionnel.

L'album est pourtant plus court que d'ordinaire (43 planches) mais Hermann livre des planches à couper le souffle, avec un nombre important de plans sans texte, où il semble s'être fait plaisir à représenter la campagne en Automne et où le lecteur peut contempler des images éblouissantes (à commencer par la chasse au cerf du début). Le luxe de détails avec lequel l'artiste dessine ces moments-là, puis le soin avec lequel il réalise des scènes en intérieurs, près d'un feu de cheminée, avec force croisillons, points, hachures, tout cela est d'une beauté renversante.

Le découpage, très simple et dynamique, ne laisse cependant jamais le récit se ramollir, et les personnages ont tous cette vérité picturale qui a participé depuis le début à la réussite du projet.

Enrichi par un avant-propos, écrit par Paul Herman, qui résume et contextualise tous les épisodes, et des croquis inédits (études de personnages, crayonnés de planches, ébauches de couvertures), l'album clôt de la meilleure manière une série passionnante, puissante, visuellement splendide, qui ne souffre d'aucune faiblesse, et a mérité son statut de classique.

mercredi 1 avril 2015

Critique 596 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 7 & 8 - WILLIAM & LE SELDJOUKI, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : WILLIAM est le 7ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1991 par les éditions Glénat.
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Aymar a décidé de partir en Terre Sainte et accepte pour ce voyage d'être accompagné par William, fils de messire Harold, un de ses vieils amis.
De passage à Bruges, où d'autres chevaliers sont sur le départ pour la même destination, après quelques jours en mer, Aymar est pris d'une forte fièvre qui le cloue au lit pendant six jours. Il laisse donc William partir sans lui. Olivier prie pour le salut de son maître tandis que le chevalier Hendrik, une brute, lui propose d'entrer à son service après que son écuyer soit mort.
Mais Aymar se rétablit. Sans le sou, il accepte d'escorter un groupe de pèlerins et retrouve bientôt sur sa route Hendrik. Leur périple les mène jusqu'en Hongrie, à Plystov, où le pope Anatoli les reçoit dans un village déserté à la suite de pillages commis par des chevaliers.
Aymar finit par découvrir que William a participé à ces exactions et est retenu en otage par les villageois... 
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LES TOURS DE BOIS-MAURY : LE SELDJOUKI est le 8ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1992 par les éditions Glénat.

Aymar, Olivier, William et Hendrik escortent toujours le groupe de pèlerins jusqu'en Terre Sainte. Ils traversent la région de Cappadoce, en Turquie, qui est alors le 1er centre d'expansion du christianisme.
C'est dans ce contexte et ce décor hostiles qu'ils font prisonnier un turc seldjoukide, Sandjar, qui leur cache sa mission - il est messager entre les siens et les chrétiens, et cousin du Grand Sultan, donc de haute lignée. Sans le savoir, les chevaliers, en le retenant, vont attiser le climat de tensions déjà vif entre les deux camps.
Leur guide, le byzantin Meltiadès, les mène jusqu'à un village dans des grottes où se sont réfugiés des religieux. Sandjar en profite pour s'évader. Les turcs et les chrétiens s'engagent dans un combat inévitable puisque le message qui devait pacifier leurs positions ne leur est pas parvenu. Aymar et ses compagnons se joignent à la bataille qui s'achèvera par le sacrifice du seul vrai pacifiste de l'histoire... 

Comme annoncé à la fin du tome précédent (Sigurd), le cadre de l'action et la tournure de la série sont bouleversés : c'est clairement un nouveau (le second) cycle qui démarre ici, avec le départ pour la Terre Sainte et le début du voyage d'Aymar de Bois-Maury et son écuyer Olivier.

Mais il n'est pas question que de dépaysement, la structure même de la saga d'Hermann change aussi pour accueillir de nouveaux personnages qui vont emboîter le pas au tandem principal, à commencer par William.

Avec lui, Hermann questionne plus directement la noblesse de la chevalerie (chrétienne en l'occurrence, mais comme on l'a vu auparavant personne n'est tout blanc ou noir pour l'auteur) : l'histoire du tome 7 introduit ce fils bien né et en quelque sorte "pistonné" dans une aventure qui le dépasse et qui va révéler sa nature peu héroïque. Il est présenté d'emblée comme un individu fanfaronnant mais peureux, on se doute donc qu'il va faillir. Comment ? Pourquoi ? C'est cela qui sera découvert simultanément par Aymar et le lecteur.

Hermann laisse planer une atmosphère de mystère pendant la majeure partie de l'épisode et nous entraîne sur de fausses pistes quand se mêle au groupe de pèlerins escorté par le chevalier de Bois-Maury et son écuyer une autre figure, aussi antipathique, en la personne de Hendrik : il est rustre, brutal, colérique, menteur, autant qu'imposant. C'est un bon instrument narratif pour souligner le caractère taiseux de Aymar, dont on commence tout juste à deviner par des flash-backs fulgurants ce qui l'a conduit si loin de son fief (un incendie, d'évidence criminelle).

Lorsque ce groupe de protagonistes atteint le village déserté, l'hommage au western d'Howard Hawks, Rio Bravo, est limpide : quelque chose de vilain s'est passé, quelque chose de déplaisant va se produire, tout cela finira mal. La révélation du rôle de William dans cette intrigue confirme les doutes que le lecteur et le héros avaient, et le dénouement est un massacre dans les flammes, qui donne définitivement à l'histoire un ton très sombre, amer.

L'enchaînement avec le tome 8 est alors assez logique : si l'environnement devient plus exotique, avec les paysages de la Cappadoce, qui renvoie directement au contexte historique de l'époque (même si Hermann ne précise toujours pas l'année du récit, on sait que cette région fut celle où le christianisme se développa le plus et que cela aboutit aux affrontements de la première croisade, quand les turcs refusèrent l'accès libre à Jérusalem aux chrétiens), l'action est traitée sur le même mode, avec un mystère autour du personnage dont le nom donne son titre au livre et le suspense issu de sa situation (retenu prisonnier, il est empêché dans une mission cruciale pour la stabilité de l'endroit et cela va précipiter les violences entre les deux camps sur place).

Hermann va loin avec ce procédé puisque Sandjar, le cavalier seldjoukide, ne prononce qu'un mot durant toute l'histoire (le prénom d'un de ses compagnons) : ce mutisme renforce la tension qu'il génère dans la petite communauté dont il est le captif et révèle le bellicisme de chacun (les pèlerins sont plus d'une fois prêts à faire la peau à cet étranger qui, lorsqu'il loue Allah dans ses prières, insulterait, selon eux, Jésus Christ). D'une manière finalement très subtile mais percutante, l'auteur renvoie dos à dos les fanatiques religieux : jamais la série n'avait au fond été aussi politique, insistante sur les guerres religieuses de l'époque. Nous quittons le domaine simplement divertissant de l'aventure au Moyen-Âge pour une odyssée plus philosophique.

Mais l'action demeure très présente et réserve des scènes puissantes, comme la fuite en pleine nuit de Sandjar, ou la bataille finale, dont l'issue laisse un goût aussi amer que la fin du tome 7. Le personnage du guide byzantin Meltiadès incarne alors un destin poignant, dont le sort est d'autant plus cruel que rien ne le laissait présager.

Que dire qui n'a pas été écrit sur la beauté graphique de la série ? Hermann est indéniablement transporté par ce qui raconte et se surpasse à chaque fois : il ose même sur la couverture de William invoquer la tapisserie de Bayeux, cette fresque confectionnée entre 1066 et 1082, longue de plus de 70 mètres, représentant la conquête de l'Angleterre par les Normands - une allusion aux origines du personnage-titre mais aussi à la période couverte par la série, à ces temps de conquête, mélange de gloire et de cendres, de foi et de sang.

Lorsqu'il investit la Turquie au tome 8, le dessinateur renoue avec des paysages grandioses, une sorte de western oriental, qui rappelle évidemment son travail sur Comanche. On s'y croirait en tout cas, tant le trait est juste, la chaleur étouffante bien restituée, l'aridité si finement captée. Et quand la nuit tombe sur ces reliefs si étonnants, encore une fois, l'art avec lequel Hermann illustre la séquence de l'évasion de Sandjar est un spectacle éblouissant, avec un découpage très efficace.

L'exportation des récits permet aussi à l'artiste de s'exercer sur les physionomies : la rugosité de Hendrik fait partie des trognes qu'il affectionne, mais des silhouettes comme celles du pope Anatoli, puis du seldjoukide sont le résultat d'un talent rare pour camper des personnages typés sans verser dans la caricature, la facilité. Voyez avec quel soin les emblèmes sont reproduits, les vêtements sont coupés : tout cela, c'est une documentation bien digérée au service d'un dessin extraordinairement vivant.

Plus que deux tomes avant la fin de la série et autant de promesses pour une saga qui ne vole pas sa qualité de grand classique. 

mardi 31 mars 2015

Critique 595 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 5 & 6 - ALDA & SIGURD, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : ALDA est le 5ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1989 par les éditions Glénat.
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Le chevalier Aymar de Bois-Maury et son écuyer Olivier atteignent les terres du seigneur Yvon de Portal qu'ils trouvent à l'abandon. En étant reçu dans son château en bois, le vieil homme confie avoir souffert de la mort de sa femme et du départ de son fils, Raymond, pour les croisades. A présent, il partage son lit avec la jeune Guillaumette, complice de la bande qui s'est établie auprès de lui. 
Il s'agit en vérité de la troupe de voleurs dont Germain, l'ancien maçon, est devenu le chef (suite à la mort de la Pie - voir tome 3) avec Marcus.
Alda, elle, s'est installée dans la ville voisine où elle tient une auberge et apprend que des chevaliers traquent les brigands dans toute la région.
Aymar finit par découvrir que Yvon retient sa femme et son fils en détention dans une fosse de la cour de son château et Germain, ayant reconnu le chevalier, l'aide à s'évader. Olivier est chargé de trouver des renforts pour libérer la place. Et Alda va s'employer à sauver Germain d'une mort certaine...

LES TOURS DE BOIS-MAURY : SIGURD est le 6ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1990 par les éditions Glénat.
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Un tournoi approche et Aymar avec Olivier gagnent le domaine de messire Landri. En en approchant, ils voient un superbe étalon blanc dont le front porte un médaillon en or mais sans réussir à le capturer.
En racontant cette anecdote, les deux visiteurs ne se doutent pas de l'effroi qu'ils provoquent chez le seigneur et ses gens, qui craignent le retour de Hervör, l'ancien maître des lieux qui a maudit les siens après avoir été assassiné par son fils Sigurd en 963.
Lorsqu'un participant au tournoi disparaît, Aymar part à sa recherche, seul, et va être entraîné dans une étrange aventure aux frontières du réel, expliquant la conversion à la religion chrétienne des anciens descendants vikings du coin...

Ces deux tomes représentent un tournant dans la série puisque le 5ème épisode conclut le premier cycle des Tours de Bois-Maury et le 6ème représente un intermède dans la saga, avant que Hermann ne redirige son histoire jusqu'au terme du tome 10.

Comme pour mieux signer ce virage, mais cette fois visuellement, on constate que Fraymond n'est plus en charge de la colorisation : Hermann s'en occupe pour le tome 5, avant de provisoirement laisser la place à Zeljo Pahnuck au 6ème. Le titre n'en ressort pas profondément transformé, mais une nouvelle palette est sensiblement mise en place.

Toujours avare en détails permettant de situer géographiquement et historiquement son récit, Hermann laisse au lecteur le soin de deviner que du temps a passé depuis le chapitre précédent (Reinhardt) : on le remarque notablement en retrouvant Aymar et Olivier qui ne sont plus au service du marchand qu'ils escortaient. Le chevalier et son écuyer sont en nouveau en route pour le fief de Bois-Maury, qui ressemble de plus en plus à un pays fantasmé et lointain : en vérité, les deux hommes sont des voyageurs errants, profitant de leur voyage pour saluer des connaissances, et ils sont alors embarqués, malgré eux, dans des intrigues où ils portent secours à ceux qu'ils jugent en détresse.

La relation entre Aymar et Olivier est complexe, d'autant plus que, là aussi, Hermann ne la formalise pas ou très peu : à les voir cavaler côte à côte, peu de choses semble distinguer l'un de l'autre, le chevalier ne traite pas son serviteur comme tel. Aymar est un être secret, taiseux, on lui prête un âge mûr (une bonne quarantaine d'années), de l'expérience au combat - et dans ce tome 5, on en trouve une nouvelle confirmation quand il est obligé de se camoufler dans les bois et qu'il exécute un des voleurs avec une redoutable efficacité puis qu'il affronte Marcus. 
Olivier est un compagnon fidèle, loyal, dévoué, mais pas du tout décrit comme un serf : il semble autant attaché à son maître qu'à un ami, surtout parce que celui-ci ne le considère pas comme un subalterne mais bien comme un second, un bras droit, un partenaire.

Ces rapports de classe sont justement au coeur d'Alda où l'on rencontre un seigneur aveuglé par l'amour d'une gourgandine, complice d'une bande de voleurs - cette assemblée réunit des êtres réunis par l'appât du gain, solidaires et sans scrupules : y retrouver Germain, désormais à leur tête, résume de manière saisissante l'évolution de ce personnage, même si, en apprenant qu'Aymar est l'invité puis le prisonnier d'Yvon de Portal, le renvoie aux origines de sa corruption (quand il eût la main ébouillantée après avoir été accusé du meurtre du chevalier qui avait violé son amante, Babette - voir tome 1) et le conduira à s'acquitter de la dette qu'il a envers lui en lui permettant de s'évader (il ignore pourtant qu'en faisant cela il condamne ses acolytes).

Le scénario s'appuie sur un équilibre épatant, où, pour la première fois, les situations du héros (Aymar) et d'un des seconds rôles récurrents (Germain) sont développées équitablement. Le dénouement, spectaculaire, est amené avec une magistrale fluidité, toujours sur un court laps de temps, après une succession de scènes mouvementées et plus calmes, des séquences diurnes et nocturnes (encore une fois splendides). Ce n'est pas tant l'originalité du dispositif que son efficacité qui rend la lecture aussi plaisante et prenante, avec, de plus en plus, un souci prononcé pour produire des dialogues imitant le langage de l'époque, un vieux français au vocabulaire évocateur.

En comparaison, Sigurd provoque une surprise totale : dès les premières pages, avec l'apparition de cette spectrale monture au front orné d'un talisman, le fantastique s'invite franchement dans le récit et y introduit une ambiance inquiétante, troublante, intense, que Hermann manie avec virtuosité.

La série s'est toujours distinguée par sa capacité à générer des images mémorables, des atmosphères puissantes, et ce 6ème tome le confirme comme une ponctuation éblouissante. Il est visible que l'auteur a fait plaisir à l'artiste, au point que plusieurs pages sont muettes (et, au demeurant, tout l'album pourrait se passer de texte en conservant sa lisibilité tout en augmentant son aspect atypique et fascinant).

Pourtant, il ne s'agit pas que d'une parenthèse fantasmagorique : cette aventure bouleversera profondément Aymar pour qu'il prenne une décision finale ré-orientant nettement son parcours, et aussi celui d'Olivier. Comme pour annoncer ce revirement, au tout début de l'histoire, une scène, a priori insignifiante, souligne une altération dans la relation du chevalier et de son écuyer - lorsque ce dernier, en rattrapant son cheval de bât, ramasse le bouclier de son maître, celui-ci le rappelle sèchement à l'ordre. Plus tard, on verra Aymar partir enquêter sur la disparition de Joscelin de Courcy, seul. 

Graphiquement, donc, ces deux épisodes sont époustouflants : Hermann y déploie une fois encore son génie pour représenter la nature dans son expression la plus sauvage et compose des plans comme autant de tableaux. 

Qu'il s'agisse du domaine de Portal en Automne ou du château de Landri avec ses falaises contre lesquelles se fracassent les vagues d'une mer déchaînée (où semble voguer un drakkar), le trait allie précision (avec une méticulosité ahurissante, semblable aux gravures de Albrecht Dürer, avec des tapis de feuilles, des arbres fournis, des pierres aux fissures presque palpables, une brume épaisse faite de milliers de points) et puissance (la façade du bâtiment de bois de Portal, la pleine page du château de Hervör).

Les personnages sont campés avec le même talent, avec un souci de réalisme saisissant, mais sans que la reconstitution n'étouffe jamais le souffle du récit. Des silhouettes inoubliables, particulièrement dans Sigurd, traversent les pages, des visages familiers refont surface (Alda, Germain, Marcus), les héros sont marqués subtilement par le temps qui passe (des rides, une bedaine naissante, une allure plus lourde).

La conclusion de ce premier cycle des Tours de Bois-Maury est fabuleuse. Relire la suite promet énormément, mais le doute est mince qu'Hermann se rate quand on voit avec quelle inspiration il anime cette saga.

jeudi 26 mars 2015

Critique 592 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 3 & 4 - GERMAIN & REINHARDT, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : GERMAIN est le troisième tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1986 par les éditions Glénat.
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Aymar de Bois-Maury et son écuyer Olivier sont devenus les escortes d'un marchand et de son épouse, qui semble avoir perdu la raison suite à un viol, et qui se rendent à Saint-Jacques-de-Compostelle en pèlerinage.
De son côté, l'ancien apprenti orfèvre Germain continue de tailler la route en compagnie de la petite troupe de forains voleurs, formée de la Pie, Marcus, la belle Alda et un autre larron, qui l'a recueilli. Installée près d'un monastère où se sont arrêtés d'autres pèlerins sous la garde du chevalier Favard, la bande décide de le piller et Germain infiltre le bâtiment. Mais un autre mendiant, Ludovic, a le même projet et tous ces vilains s'enfuient ensemble tandis que Alda distrait Favard.
Le lendemain matin, comprenant qu'il a été joué, le chevalier se lance à la poursuite des brigands qui se séparent pour ne pas être pris et se donnent rendez-vous plus tard. Germain tente de sauver la peau de ses amis mais la traque est sans pitié : Alda est capturée, la Pie gravement blessé, Ludovic double Marcus... La jeune femme se vengera terriblement de Favard pourtant.
De leur côté, Aymar et Olivier continuent leur voyage, sans savoir tout cela. L'écuyer trouvant un nourrisson abandonné sur le bord d'une route le remet à la femme du marchand et favorise sa guérison. 
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LES TOURS DE BOIS-MAURY : REINHARDT est le quatrième tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1987 par les éditions Glénat.
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Des pluies torrentielles obligent durant trois jours le marchand, son épouse, leur bébé à stationner dans un hameau, sur le conseil d'Aymar et Olivier. La peste décime les paysans de la région que traverse, une fois le temps calmé, Reinhardt Von Kirstein, un chevalier templier et ses deux compagnons. Ce revenant des croisades retourne dans son fief familial dans le Nord où son père, le Baron, se meurt.
Peu après, pourtant, Reinhardt est attaqué par des mercenaires, dont il ignore qu'ils sont envoyés par Hugo, le serviteur de son frère cadet, Manfred, qui veut le supprimer pour hériter seul du domaine de leur père. Aymar et Olivier lui portent secours.
L'expédition prend la direction du port de Bordeaux, mais Reinhardt les quitte en route, préférant emprunter un passage en montagne que le sentier. Une fois en ville, le lendemain, Aymar apprend que le croisé et son cheval ne sont plus ensemble et, avec Olivier, il part à la recherche de l'homme.
Une fois Reinhardt délivré de son frère et d'Hugo, Aymar compte les semer en allant encore plus haut dans les Pyrénées. Mais de terribles conditions hivernales les y attendent... Ainsi qu'une fillette mystérieuse, déjà entrevue auparavant, qui prétend être guidée par une dame aux fleurs de lis et pouvoir les sauver d'une mort certaine dans les neiges.

Pour commencer cette critique, il convient de préciser une chose : si vous n'avez pas lu les deux premiers tomes de la série, c'est le moment de rattraper votre retard sinon vous allez être perdus pour continuer car Hermann fait plusieurs fois référence aux épisodes précédents en dévoilant le sort de personnages secondaires.

Ainsi, en intitulant le tome 3 Germain, l'auteur indique clairement que l'histoire renoue avec l'infortuné apprenti orfèvre dont on a fait la connaissance dès le tome 1 (Babette). Cela deviendra une caractéristique de la série de muter en feuilleton, de s'apprécier comme une saga complète, en s'intéressant alternativement au chevalier de Bois-Maury et son écuyer puis à des personnages apparus en marge de leurs aventures.

La liberté que s'octroie ainsi Hermann lui permet consacrer un épisode entier avec Aymar et Olivier en retrait au profit de Germain. Ce dernier, mutilé et donc incapable de travailler à nouveau sur les chantiers de construction des cathédrales, avait rejoint une petite troupe d'artistes voleurs et nous apprenons à en détailler les membres : leur chef est la Pie, un stratège attiré comme l'oiseau dont il a pris le nom par tout ce qui brille ; puis il y a Marcus, un jongleur ; la belle Alda, qui n'hésite pas à jouer de ses charmes pour faciliter les rapines de ses acolytes ; et un dernier larron, sans nom.

Le récit s'attarde sur le vol qu'ils commettent dans un monastère, abritant des pièces d'orfèvre telles qu'en confectionnait Germain, puis sur leur fuite et leur traque par l'implacable chevalier Favard. Celui-ci est un curieux individu, obsédé par Alda au premier regard, mais aussi hanté par des cauchemars récurrents impliquant un oiseau qui veut l'aveugler avec ses serres. Il n'a de toute évidence pas la conscience tranquille, même s'il escorte des pèlerins.

Cette course-poursuite menée sous un soleil de plomb dans un paysage rocailleux, aride, escarpé, fournit à Hermann le cadre pour un suspense bien tendu, où la vengeance tient une place importante (celle de Favard comme celle de Alda). Comme l'action se déroule dans un laps de temps réduit, on n'a pas le temps de souffler et, même si les actes de la troupe sont condamnables, le comportement acharné et sadique de Favard fait qu'on prend les voleurs en sympathie, souhaitant qu'ils s'en sortent malgré tout.

Pendant ce temps-là, l'espace dévolu à Aymar, Olivier, le marchand et son épouse, est réduit mais réserve quelques beaux moments, comme la découverte du nourrisson que l'écuyer "offre" à la femme et qui lui permet de sortir de sa léthargie.

Le tome 4 propose un contenu recentré sur le chevalier de Bois-Maury et les gens qu'il escorte jusqu'à leur rencontre avec un personnage immédiatement mémorable, Reinhardt Von Kirstein. Ce colosse blond, véritable force de la nature, au caractère arrogant, électrise le récit. Son charisme naturel éclipse celui d'Aymar et infléchit le cours des événements. 

Hermann s'en sert pour imposer une déviation importante à son histoire qui s'engage dans une très longue séquence épique, spectaculaire, captivante, flirtant même avec le fantastique (grâce à l'apparition récurrente de cette petite mendiante en relation avec une mystérieuse dame aux fleurs de lis). Entre l'évasion de Reinhardt organisée par Aymar et Olivier, leur fuite dans les Pyrénées, et le retour du chevalier et son écuyer auprès du marchand à Bordeaux, c'est une vingtaine de pages qui défilent, soit près de la moitié de l'album : un pari narratif audacieux mais parfaitement maîtrisé.

Visuellement, ses deux tomes sont encore plus beaux, si c'est possible, que les deux précédents : on devine que Hermann a passé de longues heures à se documenter pour représenter les décors, les vêtements d'époque, tant ceux-ci sont criants de vérité. La qualité de la reconstitution n'est cependant jamais sacrifiée au détriment de la puissance narrative, tout cela palpite, bouillonne, au rythme des saisons, des climats des régions traversées (la chaleur accablante du Sud-Ouest puis la froideur hivernale des Pyrénées).

La série abonde toujours d'images splendides, comme l'intérieur du monastère en pleine nuit (lorsque Germain le traverse pour aller voler les pièces d'orfèvrerie), la garrigue jaunie par le soleil et ses périlleux sentiers creusés de gorges assassines, de falaises abruptes, de ronces, puis, surtout, dans Reinhardt, le périple en haute montagne, avec une tempête de neige illustrée avec une minutie époustouflante, telle qu'on sent presque la texture de la neige, la rigueur du froid, en tournant les pages. Encore une fois, Hermann étale son génie pour reproduire de grands espaces, indomptables même par des hommes à la volonté de fer, à l'orgueil démesuré.

Les personnages fournissent à l'artiste son lot d'occasion pour croquer des trognes masculines inoubliables, créatures parfois difformes, visages trahissant les sentiments les plus vils, traits exprimant la rudesse ou la noblesse. Les femmes sont plus rares, mais Alda s'impose comme une figure alliant la beauté et la détermination sans que le dessinateur ne tombe dans la facilité : chez Hermann, la crédibilité physique est plus importante que la séduction esthétique.

En trois ans et quatre albums, Les Tours de Bois-Maury s'imposait déjà comme un classique de la bd d'aventures, aux images fortes et aux scénarios atypiques.