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jeudi 26 novembre 2015

Critique 762 : MARC DACIER, TOMES 3 & 4 - AU-DELA DU PACIFIQUE & LES SECRETS DE LA MER DE CORAIL, de Jean-Michel Charlier et Eddy Paape


MARC DACIER : AU-DELA DU PACIFIQUE est le troisième tome de la série, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Eddy Paape, publié en 1961 par Dupuis.
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Marc Dacier entame la dernière étape de son tour du monde, entrepris pour obtenir un poste de reporter au journal "L'Eclair" comme le lui a promis Blondineau, le directeur, à la suite d'un pari.
Le jeune homme débarque clandestinement aux Etats-Unis, après avoir voyagé en bateau grâce à la complicité de Luigi Barbérino et de son cirque. Mais à son arrivée, il est arrêté par la police qui le confond avec Bill Moratti, un repenti de la mafia dont il est le sosie ! 
Voilà Marc entraîné à travers le pays pour témoigner devant une commission à Washington. En cours de route, l'inspecteur qui l'escorte comprend sa méprise mais a l'idée de continuer à faire passer Marc pour Moratti afin que le transfert de ce dernier se déroule incognito. Dacier servira donc de leurre pour les gangsters lancés aux trousses du traître.
Le voyage qui s'effectue pour une bonne part en train connaît nombre d'embûches, notamment lors de son passage dans les Montagnes Rocheuses. Mais au bout de cette cavalcade, Marc sera récompensé justement en obtenant un visa qui lui permet de poursuivre son tour du monde et de gagner son pari...
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MARC DACIER : LES SECRETS DE LA MER DE CORAIL est le quatrième tome de la série, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Eddy Paape, publié en 1962 par Dupuis.
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Grâce à l'aide qu'il a apporté, au péril de sa vie, au FBI pour aboutir à l'arrestation de plusieurs cadres de la mafia, Marc Dacier retourne à San Francisco où il est invité et reçu en héros dans une série de réceptions.
Mais le jeune reporter s'ennuie dans ces mondanités et, un soir qu'il a faussé compagnie à ses gardes du corps, il aide un inconnu dans une ruelle alors que plusieurs hommes l'agressent. 
Peu après, celui à qu'il a porté secours le contacte : il s'appelle Larry Sullivan et lui raconte une extraordinaire histoire remontant à la dernière guerre. Il convainc Marc de l'aider à remettre la main sur un trésor de guerre japonais. 
Les deux hommes doivent pour localiser ce magot retrouver les deux soldats avec lesquels Sullivan a partagé les infos sur les coordonnées de la cachette : l'un s'appelle Morena et croupit en prison, l'autre est Aron et est mort dans un asile, amnésique.
Pour ne rien faciliter, une mystérieuse organisation les menace, son chef, le redoutable Baron Solo, qui dispose d'espions partout, convoite lui aussi le trésor...

Ces deux nouvelles aventures du héros de Jean-Michel Charlier et Eddy Paape différent sensiblement des tomes précédents pour deux raisons : d'abord, avec le troisième épisode, on assiste à la conclusion du tour du monde de Marc Dacier qui accède donc au job de reporter que lui avait promis Blondineau, le directeur du journal "L'Eclair" ; puis, dans le suivant, il retourne en Amérique en qualité de journaliste mais aussi de témoin protégé par le FBI suite à son concours dans l'arrestation de plusieurs chefs de la mafia.

La construction de ces récits marque aussi une évolution avec les deux premiers actes de la série car Charlier, même s'il ne ménage ni son héros ni le lecteur avec un foisonnement épique de rebondissements, dirige des intrigues plus serrées. Marc Dacier passe moins de temps à traverser des pays (et leur environnement hostile) qu'à se démener pour échapper à une menace précise : dans Au-delà du Pacifique, confondu avec un mafieux qui doit témoigner devant une commission, il doit abuser des gangsters avec l'aide d'un inspecteur pendant que le véritable repenti est transférer sans inquiétude ; et dans Les Secrets de la mer de corail, il accompagne un ancien soldat de la seconde guerre mondiale dans une course au trésor que convoite aussi une organisation secrète.

La lecture est presque plus reposante, mais demeure tout de même d'une étonnante densité : le scénario accumule les péripéties à un rythme infernal qui permet de faire accepter au lecteur l'énormité de certaines situations (comme le confusion vraiment malheureuse entre Moratti et Dacier, dans le tome 3 ; ou le rôle du Baron Solo, dans le tome 4). Il faut s'engager dans ces histoires en étant prêt à "gober" tout cela, à prendre ça comme un gigantesque jeu. La question ne se poserait pas dans une série dont le graphisme serait différent car l'esthétique induirait une distanciation immédiate, mais dans le cas de Marc Dacier, l'enjeu se déplace et il faut composer avec la dimension ludique de la série.

Eddy Paape était, comme je l'ai déjà dit, en conflit avec Charles Dupuis, l'éditeur, car celui-ci aurait préféré qu'il illustre la série à la manière de Jijé, dont il avait d'ailleurs été un des élèves. Mais Paape n'a jamais voulu se fondre dans le moule de l'école de Marcinelle et perfectionné un style réaliste. 

Ainsi, si Marc Dacier avait été dessiné comme une série cartoony, elle aurait ressemblé à Spirou et Fantasio ou Gil Jourdan. Avec un trait égal en élégance mais aux finitions plus proches du réalisme classique, Paape lui a conféré une singularité, qui, en plus de déplaire à Charles Dupuis, l'a sans doute coupée d'un lectorat plus important.

C'est encore une fois regrettable puisque, outre le fait que la série reste encore aujourd'hui méconnue (faute de rééditions ou d'Intégrales dignes de ce nom), elle témoigne de la qualité graphique de son artiste. Paape répond à l'imagination débridée de Charlier par un découpage très soutenu, ses pages comptant facilement une douzaine de cases (souvent disposées en gaufriers). Les personnages y sont très expressifs, les décors fouillés. On ferme les albums rassasié par ces récits bien remplis narrativement et visuellement.

Ajoutez-y le plaisir pop et rétro et vous comprendrez que Marc Dacier est une des BD les plus rafraîchissantes et accomplies de l'Âge d'Argent de "Spirou".

mardi 24 novembre 2015

Critique 760 : MARC DACIER, TOMES 1 & 2 - AVENTURES AUTOUR DU MONDE & A LA POURSUITE DU SOLEIL, de Jean-Michel Charlier et Eddy Paape


MARC DACIER : AVENTURES AUTOUR DU MONDE est le premier tome de la série, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Eddy Paape, publié en 1960 par Dupuis.
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Jeune échotier dans un petit journal provincial, Marc Dacier persuade Blondineau, le directeur du journal à gros tirage "L'Eclair" de l'engager comme reporter. Pour cela, il accepte de relever un défi insensé : accomplir le tour du monde en quatre mois sans un sou en poche. Un journaliste le suivra en secret pour s'assurer qu'il ne triche pas.
C'est ainsi que Marc est entraîné dans une succession ininterrompue de péripéties qui le verront aider à l'arrestation des frères Baptisti en cavale, capturer le capitaine du "Caroubia" et trafiquant d'armes Olsen, puis il poursuit son périple en compagnie du pilote d'avion-taxi Jimmy Hopkins avec lequel il se crashe dans le désert où ils sont sauvés par Pétrole qu'il aide à découvrir un gisement d'or noir.
Il embarque ensuite à bord du "El Breton" commandé par le pirate Ali, survit à son naufrage, se fait jeter en prison à Karachi à la suite d'une bourde avant d'en être tiré par Jo Lemineur, son "chaperon" de "L'Eclair"...
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MARC DACIER : A LA POURSUITE DU SOLEIL est le deuxième tome de la série, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Eddy Paape, publié en 1961 par Dupuis.
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Nullement découragé par tout ce qu'il a déjà enduré, Marc se remet en route : il gagne un peu d'argent en accomplissant quelques tours de prestidigitation à Karachi, ce qui lui vaut d'être corrigé par des illusionnistes de rue jaloux.
A l'hôpital où il se remet, il fait la connaissance de Marius Lemnet, un pilote au service du Maharadjah de Maladrapore qu'il accepte de remplacer ponctuellement. Son tour en avion le conduit à un atterrissage en catastrophe à Rangoon avant de gagner Honk-Kong où le malfaisant Soung-Fo abuse de sa naïveté pour lui faire passer du matériel d'espionnage pour un agent à Formose.
Jeté en prison et condamné à mort, Marc réussit à s'évader lorsqu'il est emmené au peloton d'exécution. Il croise dans sa fuite le journaliste canadien Sam Lantier à qui il vole sa voiture et son identité pour aller jusqu'à Tokyo en avion.
Un typhon l'oblige alors à sauter en parachute et il échoue sur l'île de Hiryu où, en compagnie d'un missionnaire, il reprend la mer à bord d'une barque motorisée avant d'embarquer en compagnie du cirque de Luigi Barbérino pour l'Amérique du Nord...

Marc Dacier est apparu en 1958 dans les pages de "Spirou" où il connaîtra une carrière fulgurante jusqu'en 1963. La série ne connaîtra jamais un grand succès et n'aura jamais le soutien de Charles Dupuis avec lequel Eddy Paape se fâchera définitivement en 1966, année où il rejoint le journal de "Tintin" dans lequel il lancera Tommy Bianco, Udolfo et surtout Luc Orient.

C'est donc, en somme, une espèce de série maudite, et encore aujourd'hui, elle n'a jamais eu les honneurs d'une belle réédition ni d'Intégrales chez Dupuis, alors qu'elle est la production d'un des scénaristes les plus populaires de son époque et d'un artiste unanimement célébré.

J'ai découvert Marc Dacier dans mes jeunes années et je les relis actuellement en les empruntant à la bibliothèque municipale où je suis inscrit. Les éditions disponibles datent de 1980 et ce sont des albums souples comme on n'en trouve plus (mais qui étaient autrefois vendus notamment dans les stations-service). Cela faisait un bail que je n'y avais plus prêté attention mais j'ai voulu, comme souvent, leur donner une nouvelle chance, un (modeste) coup de projecteur en en parlant dans ce blog.

Ce qui sidère, c'est le rythme effréné et la profusion de rebondissements de ces histoires où, en 44 planches, il se passe autant, si ce n'est plus de choses que dans des séries décomposées en plusieurs cycles. On renoue là avec l'imagination débridée du scénariste si vigoureux qu'était Jean-Michel Charlier, le maître de la bande dessinée d'aventures : avec ce héros de jeune reporter intrépide et débrouillard qui fonce tête baissée dans les ennuis et s'en tire souvent miraculeusement pour repartir aussitôt, il trouve un véhicule parfait à ses récits d'une densité incroyable.

Pourtant, comme dans Blueberry, l'abondance de péripéties n'assomme jamais le lecteur qui est accroché du début à fin, sympathisant avec Marc Dacier dont il admire à la fois le courage, les ressources, et apprécie son entrain, sa bonne humeur. L'accumulation de dangers, de mauvaises rencontres, de coups du sort, que traverse le héros peut prêter à sourire car elle est totalement invraisemblable, mais le genre même du projet dépasse cette question de crédibilité : il s'agit d'imposer au personnage principal comme à celui qui suit ses aventures un tempo infernal qui ne laisse ni le temps de souffler ni, donc, de réfléchir.

On est happé par cette cascade d'actions mais aussi par son parfum rétro, pop, qui n'a rien à envier au Tintin de Hergé ou au Spirou et Fantasio de Franquin, tout en s'inscrivant dans une veine un peu plus réaliste.

Ce réalisme est invoqué par le dessin d'Eddy Paape, un des génies de la bande dessinée belge de l'après-guerre. Né en 1920 (il est donc de quatre ans l'aîné de Charlier), il étudie à l'Institut St-Luc avant d'intégrer le studio de dessin animé de la Compagnie belge d'actualités. Lorsque cette structure périclite, il rejoint avec Franquin, Morris et Will le studio informel de Jijé, et quand ce dernier part en voyage en Amérique, il hérite de sa série Jean Valhardi.

Marc Dacier est par contre un projet original qu'il initie avec Charlier en 58. Mais Paape n'est pas apprécié par Charles Dupuis qui souhaiterait qu'il imite davantage le style graphique de Jijé. Il s'y refuse, préférant se perfectionner dans une direction plus personnelle. La promotion de la série est négligée par l'éditeur (qui ne l'invite d'ailleurs jamais à ses repas du dimanche où sont présents ses auteurs-maison favoris...), le titre n'est pas soutenu par le lectorat de l'époque : un contexte déplorable...

Pourtant, le dessin de Paape est d'une élégance extraordinaire, son trait dynamique et expressif, le soin apporté aux décors (extrêmement variés), sa maîtrise dans la représentation des véhicules (voitures, avions, bateaux), tout atteste de l'application et de l'implication de l'artiste. Le héros est solidement campé dès le début avec son visage juvénile (dont on note tout de suite les épais sourcils, qui le fait ressembler à une version masculine d'Audrey Hepburn) et son look identifiable (blouson marron, chemise blanche, jean bleu, souliers bruns, et parfois un bonnet vert).

La colorisation a évidemment beaucoup vieilli, mais l'ensemble échappe aux tons souvent criards et ménage même des ambiances soignées (notamment dans les scènes nocturnes).

BD qui porte le divertissement au rang des Beaux-Arts, palpitante et euphorisante, Marc Dacier mérite vraiment d'être redécouvert - et réhabilité par son éditeur.       

dimanche 15 novembre 2015

Critique 750 : BLUEBERRY, CYCLE 9 : A LA CONQUÊTE DE PEARL - TOMES 23 : ARIZONA LOVE, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud


BLUEBERRY : ARIZONA LOVE est le vingt-troisième tome de la série et le seul volet du Cycle d'A la conquête de Pearl, co-écrit par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud et dessiné par Jean Giraud, publié en 1990 par Dargaud.

Alors que Chihuahua Pearl s'apprête à épouser Duke Stanton, Blueberry fait irruption dans l'église de Tacoma et enlève la jeune femme. Aussitôt l'ex-futur mari se lance à leur poursuite en compagnie de mercenaires menés par son homme de main, Traber. Tout ce bon monde est lui-même suivi par le shérif Cochran et son adjoint Tex Donahue.
Blueberry se cache dans une caverne où il révèle à Pearl qu'il a été gracié par le président Grant et riche grâce au magot que lui a laissé Vigo. La belle accepte alors sa demande en mariage, même si elle exprime vite sa préférence pour mener une vie bourgeoise dans une grande ville plutôt que dans un ranch comme le projette l'ancien lieutenant.
Pearl finit par abandonner Blueberry en lui fauchant son argent. Peu après, les sbires de Stanton mettent la main sur le fugitif qui réussit à semer la discorde dans leurs rangs et convainc les mercenaires de partager l'argent volé par la jeune femme s'il l'accompagne à Yuma.
Pearl attire vite l'attention en ville et bientôt, Stanton, Traber, le shérif Cochran, son adjoint et Blueberry, qui s'est débarrassé des gredins, vont régler leurs comptes. Avec qui partira la belle Lili Calloway ?

Alors qu'il a rédigé le script des 22 premières pages de ce tome 23, Jean-Michel Charlier succombe à une infection rénale dans la nuit du dimanche 9 au lundi 10 Juillet 1988. Après deux ans à hésiter, remanier et découper graphiquement cette histoire, Jean Giraud termine donc seul Arizona Love, où, après que Blueberry ait retrouvé l'honneur et la fortune, il entreprend d'épouser son grand amour, Chihuahua Pearl - sauf que celle-ci est déjà l'église sur le point de s'engager et ignore tout du projet du yankee !
(Ci-dessus : Jean Giraud dévoile la première image
de l'album dans "Télé 7 Jours" en Juillet 1989.)

Comme Gir l'a expliqué, alors qu'il travaillait sur l'album, dans un article de "Télé 7 Jours" (que j'ai conservé comme un fétiche depuis plus de 25 ans), le dessinateur et son scénariste avaient "parlé de l'idée générale. Les bases étaient jetées.". Mais l'artiste continue à collaborer avec un fantôme : "quand je dessine, je lui parle en silence. Je lui dit : "oui, ce n'est peut-être pas ce que tu aurais voulu, mais c'est ce que je suis, moi". Et il poursuit en avouant ne pas toujours gagner dans cet échange : "il m'arrive de lui dire : "tu as raison. Il vaut mieux rester dans le style.".

Loin d'être une aventure conclue tristement (et définitivement, puisque, cinq ans après, Giraud ajoutera un dixième Cycle à la série, Tombstone, en cinq tomes, puis un hors-série, Apaches), Arizona Love est un récit léger, souvent drôle, très agréable à lire : le meilleur des hommages, la transition entre la dernière scène écrite par Charlier et la première reprise par Giraud est quasi-imperceptible (tout juste peut-on deviner que la scène onirique, et burlesque, à partir de la bande 3 de la page 31 est certainement une addition de l'artiste). C'est une oeuvre très aboutie, qui est une de mes préférées dans toute la série.

Comme souvent, c'est une longue (64 pages !) poursuite, mais moins intense et dramatique que les classiques du genre de Blueberry : tout procède ici par sauts successifs, depuis l'enlèvement de Pearl, jusqu'à la fuite de celle-ci, la capture de Mike par les hommes de Stanton, et les chassés-croisés dans la nuit de Yuma. Giraud exploite à merveille cette construction, sans s'égarer, en campant chaque personnage avec soin, sur un rythme enlevé, et un esprit très malicieux.

Tout est là pour ravir le fan : l'éternelle déveine de Blueberry, la duplicité de Pearl, la jalousie de Stanton, la nervosité inquiétante de Traber, la bonhomie du shérif Cochran, la candeur de son adjoint, la bêtise des mercenaires. Et Giraud a réussi à injecter un zeste d'érotisme sans sombrer dans la vulgarité puisque, pour la première fois, rien ne nous est caché des charmes de Pearl - sans nul doute, la plus belle femme de toute la BD franco-belge, pin-up blonde qui tourne la tête de tous les mâles du far-west avec son visage angélique, ses longs cheveux blonds, ses formes parfaites... Malgré son effroyable cupidité !

Bien qu'ayant toujours plusieurs plats sur le feu, Giraud ne bâcle absolument pas ses pages, qui figurent aisément parmi les plus belles qu'il ait produites. Il est au sommet de son art à 52 ans alors.

Alors qu'il emploie les ressources des ordinateurs dans ses travaux parallèles signés Moebius, il reprend le crayon, la gomme, le pinceau et réalise des doubles strips pour les remonter ensuite en planches à quatre bandes. Signe de son investissement, il refait carrément des demi-pages quand il n'en est pas satisfait - même quand la première version est déjà superbe, comme en témoigne l'exemple ci-dessous :
(Ci-dessus : les deux dernières bandes de la planche 16,
telles que publiées dans l'album.)
 (Ci-dessus : les deux dernières bandes de la planche 16,
telles qu'initialement dessinées par Gir. 
Quelle version préférez-vous ?)

Florence Breton met l'album en couleurs et le résultat magnifie les séquences de Gir (même si certaines teintes ont été mal traitées visiblement à l'imprimerie).

J'ai une grande tendresse pour cet album qui marque vraiment la fin d'une époque pour la série : je l'ai lu et relu de nombreuses fois, toujours avec un égal plaisir. Il a un charme irrésistible, une sorte de mélancolie joyeuse communicative. Aujourd'hui que Giraud a rejoint Charlier dans d'autres grands espaces, Arizona Love est devenu un document précieux : la dernière carte d'un des meilleurs tandems de la bande dessinée franco-belge, qui a donné au western son chef d'oeuvre.
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Pour la bonne bouche, quelque bonus :
(Ci-dessus : Jean-Paul Belmondo était le modèle de 
Gir pour dessiner Blueberry, même s'il s'inspira aussi
de Charles Bronson, Arnold Schwarzegger ou Vincent Cassel
- "avec les cheveux de Mike Brant" !)
(Ci-dessus : Chihuahua Pearl au sujet de laquelle
Gir aurait d'abord pris pour modèle Angie Dickinson,
avant certainement de s'inspirer de Jane Fonda.)

jeudi 12 novembre 2015

Critique 748 : BLUEBERRY, CYCLE 8 : LA REHABILITATION DE BLUEBERRY - TOMES 21 & 22 : LA DERNIERE CARTE & LE BOUT DE LA PISTE, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud


BLUEBERRY : LA DERNIERE CARTE est le vingt-et-unième tome de la série et le premier volet du Cycle de La Réhabilitation de Blueberry, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1983 par Dargaud.
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Blueberry, Jimmy McClure et Red Neck sont de retour à Chihuahua dans l'espoir d'y retrouver Vigo. Mais ils ignorent que celui-ci est devenu le gouverneur de l'Etat et que, grâce à ses espions, il est averti aussitôt de l'arrivée des trois américains. Il les fait arrêter, jeter en prison et condamner à mort.
Mais, quelques secondes avant d'être fusillés, Blueberry et ses amis sont sauvés grâce à l'intervention du général Portillo, lui-même sous les ordres du général Porfirio Diaz qui vient de succéder à Benito Juarez à la tête du Mexique.
Vigo est jeté dans la cellule où croupissaient ses ennemis et condamné à mort, mais il obtient de parler une dernière fois en privé avec Blueberry. A ce dernier, il offre de l'aider à le faire innocenter en Amérique au sujet du vol du trésor des confédérés si le yankee le fait évader.
Blueberry s'allie au marquis Albert de Listrac alias "El Tigre", un ancien allié de Vigo, qui convoîte son magot, pour monter cette opération. L'évasion réussit mais les américains et Vigo, blessé par un jeune mexicain qui voulait se venger, faussent compagnie au français et son gang.
L'ex-commandante succombe à une fièvre maligne après avoir livré la cachette de son pécule et les documents innocentant Blueberry qui tuera "El Tigre". Les trois fugitifs n'ont plus qu'à retraverser la frontière. 
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BLUEBERRY : LE BOUT DE LA PISTE est le vingt-deuxième tome de la série et le second du Cycle de La Réhabilitation de Blueberry, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1986 par Dargaud.
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Blueberry contacte le général Dodge, qu'il sauva durant la guerre de sécession, et lui présente les preuves de son innocence dans l'affaire du vol du trésor des confédérés. En échange, l'officier promet de l'aider à obtenir la clémence du président Grant.
Mais pour cela, Blueberry doit démasquer et neutraliser les comploteurs qui avaient tenté de le faire assassiner à Durango. Il attire le commandant Kelly, directeur du bagne de Francisville, dans un piège, et apprend qu'un nouvel attentat se prépare contre Grant, dont l'ex-lieutenant serait à nouveau accusé.
Kelly est abattu par un des comploteurs, ce qui force Blueberry à se jeter dans la gueule du loup, le Ranch Delta, près de Cheyenne, où une réunion des terroristes a lieu. Bien que couvert par Jimmy McClure et Red Neck, Blueberry est pris par "Angel Face", ivre de vengeance, et découvre que c'est le général "Tête Jaune" Allister, auquel il a déjà été confronté jadis, qui est à la tête de ces opérations. Le haut gradé est bavard et dévoile largement son plan pour tuer Grant.
Grâce à ses acolytes, Blueberry tue "Angel Face" et ses hommes puis part empêcher l'attentat qui vise le train du président lorsqu'il passera dans le tunnel montagneux de Rock Pass, avant la crête des Wyoming Ranges.
Grant voit celui qu'il considère comme son meurtrier faire irruption dans son wagon et, après avoir écouté ses explications et examiné les documents laissés par Allister au Ranch Delta, lui accorde sa confiance, évitant une mort certaine.
"Tête Jaune", mis en échec, tente une dernière fois d'abattre Grant mais Blueberry le tue. Désormais réhabilité et libre, il n'entend toutefois pas en rester là et file pour Sacramento épouser Chihuahua Pearl... Qui l'ignore encore !

Comme l'expliqua Jean Giraud après la mort de Jean-Michel Charlier (en 1989), les deux hommes avaient convenus de rendre à Blueberry sa fortune, son honneur et l'amour. Les deux épisodes du Cycle 8 sont donc consacrés à exaucer les deux premières parties de ce plan.

Le scénario reprend une trame désormais bien connue des lecteurs de la série où le héros, flanqué de ses deux meilleurs amis, n'hésitent pas à se jeter tête la première dans les ennuis en comptant forcer la chance. Les risques que prend Blueberry sont énormes mais ce sont ceux d'un homme en fuite depuis des années et qui n'a pas le choix : soit il réussit, soit il meurt, mais il s'agit d'abord de laver son honneur. Ainsi l'auteur suscite la sympathie pour son héros pour qui on frissonne et à qui on souhaite le succès dans son entreprise dont l'audace est aussi dangereuse que pleine de panache.

C'est aussi l'occasion de révéler la structure de ce gigantesque arc narratif qui a débuté huit tomes et dix ans plus tôt : cela impose à Blueberry de revenir sur les lieux où sa perte s'est jouée pour y retrouver d'anciens adversaires responsables de ses déconvenues.

Les retrouvailles avec cette crapule de Vigo, qui a su profiter des années pour devenir gouverneur de l'Etat de Chihuahua, sont savoureuses mais déçoivent un peu car ce méchant sournois subit trop la situation à la défaveur de la fin du régime juariste (dont les successeurs sont dépeints sous un jour aussi peu flatteur, avec le général Portillo). Qui plus est, on aurait pensé que Charlier offrirait à l'ex-commandante une fin plus ambitieuse que celle-ci où, blessé, il succombe en déclarant à Blueberry avoir toujours eu de l'estime pour lui - cela sonne faux.

En outre, le scénariste, pour les besoins de son histoire, a ajouté au nombre des protagonistes "El Tigre" qui, même doté d'un background soigné, manque toutefois de charisme face à Blueberry. La figure de cet allié contre nature et dont l'ambition est rapidement devinée aussi bien par le héros que par le lecteur rappelle celle de Finlay et Kimball dans le Cycle 5 (tomes 13 à 15), mais sans avoir le même attrait. Cette faiblesse de caractère touche aussi Lulubelle, pâle copie de Chihuahua Pearl aussi bien en termes de beauté physique que de duplicité.

Le Bout de la piste est plus accrocheur : Charlier réussit à faire ressentir de manière intense le suspense du récit qui voit Blueberry être obligé à la fois de démasquer les comploteurs ennemis de Grant, sur le point de perpétrer un nouvel attentat, et convaincre le président de son innocence dans les diverses affaires dont il est accusé (le vol du trésor des confédérés, la tentative d'assassinat à Durango).

L'histoire se déroule en convoquant à nouveau de sinistres seconds rôles - "Angel Face" (dont on découvre la défiguration impressionnante), Tennessee Blake, le commandant Kelly, le général "Tête Jaune" Allister (qui donna son titre au tome 10) - sur un rythme crescendo, abondant en péripéties. Seul (ou presque, car Jimmy McClure et Red Neck sont toujours là) contre tous, Blueberry parviendra-t-il à neutraliser les terroristes, leur survivre, être gracié par Grant ? La réponse est spectaculaire et le résultat d'une densité extraordinaire jusqu'au dénouement irrésistible qui voit l'ex-lieutenant repartir se fourrer dans un pétrin prévisible.

Giraud illustre ces deux tomes à trois ans d'intervalles : à cette époque, il se consacre encore à bien des projets parallèles et le lecteur peut légitimement avoir le sentiment que l'artiste ne revient à Blueberry avec moins de plaisir. Jusqu'en 85, il collabore en effet toujours avec Jodorowsky sur la saga de L'Incal, mais il écrit et dessine aussi dès 1983 (jusqu'à 2003) Le Monde d'Edena (une oeuvre pourtant d'une rare médiocrité, aussi bien narrative que graphique), sans compter des participations à d'autres projets (pour le cinéma ou des films d'animation, qui ne verront jamais le jour autrement que sous forme d'artbooks).

Pourtant, avec la série qui l'a révélé et consacré, Gir sait se recentrer et produire ses meilleures images : son trait a gagné en simplicité sans sacrifier aux détails affolants avec lesquels il représente les grands espaces du western. Le génie de l'artiste est de donner cette impression que le résultat est facile alors qu'il est l'aboutissement d'une carrière nourrie d'expérimentations désormais synthétisées. 

Bien entendu, parfois, il cède à quelques paresses (de nombreuses cases de La Dernière Carte se distinguent par des décors bâclés ou carrément absents). Mais quand il se ressaisit, ses planches sont à nouveau formidablement composées, avec des plans fournis, des personnages expressifs, des décors d'un réalisme époustouflant, et même quelques effets de découpage malins (la mort de "Angel Face" où le tueur prend une balle entre les deux yeux et glisse le long d'un mur, une traînée de sang suggérant ce glissement).

La série bénéficie aussi d'une colorisation enfin plus nuancée, d'abord par Fraisic Marot (tome 21) puis Janet Gale (tome 22), rendue possible par les progrès de l'imprimerie.

Le run de Charlier et Giraud touche à sa fin dans le Cycle 9 qui ne compte qu'un épisode à la conception bien particulière mais au résultat délicieux.      

mardi 10 novembre 2015

Critique 746 : BLUEBERRY, CYCLE 7 : BLUEBERRY FUGITIF - TOMES 18 & 19 & 20 : NEZ CASSE & LA LONGUE MARCHE & LA TRIBU FANTÔME, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud


BLUEBERRY : NEZ CASSE est le dix-huitième tome de la série et le premier volet du Cycle de Bluebbery fugitif, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1980 par Dargaud.
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S'étant réfugié chez les navajos, dont il est l'ami du chef Cochise depuis longtemps, Blueberry est rebaptisé Tsi-Na-Pah et souhaite éviter une nouvelle guerre indienne, contrairement au jeune et fougueux Vittorio, désirant se venger des hommes blancs.
Les deux hommes se disputent aussi l'amour de Chini, fille de Cochise, et pour lui prouver leur valeur, ils se défient dans un rite initiatique.
Tandis que Blueberry est parti capturer un aigle, Vittorio s'est introduit dans le Fort Bowie pour y voler une robe et des bijoux mais se fait prendre. Il s'évade et attire, sans se méfier, des soldats dans le camp où se sont installés les navajos.
Blueberry réussit à empêcher les militaires de piéger les indiens mais Vittorio profite de la santé chancelante de Cochise pour lancer l'assaut contre le Fort Bowie déserté. Blueberry le devance pour sauver les soldats. Son acte héroïque se solde par son arrestation.
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BLUEBERRY : LA LONGUE MARCHE est le dix-neuvième tome de la série et le deuxième volet du Cycle de Blueberry fugitif, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud (avec la collaboration comme encreur de Michel Rouge), publié en 1982 par Dargaud.
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Red Neck et Jimmy McClure sollicitent l'aide de Chihuahua Pearl, qui se produit désormais sous le nom de Lily Caloway à San Francisco où elle a mis le grappin sur le riche Duke Stanton. Ils la convainquent d'éviter la pendaison à Blueberry sur le point d'être convoyé à Durango pour répondre de plusieurs chefs d'accusation (vol du trésor des confédérés, trahison, tentative d'assassinat contre Ulysses Grant).
Les trois acolytes mais aussi un contingent navajo mené par Vittorio, qui a reconnu son erreur d'avoir voulu attaquer les tuniques bleues, permettent à Blueberry de fuir et de guider la tribu de Cochise en direction du Mexique.
Pour cela, il imagine un plan audacieux : s'emparer d'un train avec lequel il récupérera les indiens parqués dans la réserve de San Carlos. Mais il faudra pour cela semer deux terribles pisteurs : "Wild Bill" Hickcok, qui veut empocher la prime promise pour la tête de Blueberry, et Gedeon "Eggskull" O'Bannion, un chasseur scalpé qui veut venger sa femme et ses fils tués par les peaux rouges.
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BLUEBERRY : LA TRIBU FANTÔME est le vingtième tome de la série et le troisième (et dernier) volet du Cycle de Blueberry fugitif, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1982 par Dargaud.
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Blueberry, Vittorio et quelques navajos libèrent la tribu de Cochise dans leur réserve de San Carlos. Puis ils échafaudent un stratagème pour que les soldats croient qu'ils sont en route pour Benson alors qu'ils se dirigent vers Pima en Arizona avant de passer au Mexique.
Red Neck et Jimmy McClure sont également de la partie et sont chargés d'apporter des vivres aux indiens, mais Gedeon "Eggskull" O'Bannion les repère et prévient "Wild Bill" Hickock qui parcourt avec une milice privée la région à bord d'un train prêté par Duke Stanton, humilié par Blueberry.
Le yankee conduit la tribu tout au long d'un tortueux trajet et parvient à lui faire passer la frontière. C'est là qu'il quitte Vittorio, successeur de Cochise, mort en route, et Chini, qui a accepté de l'épouser.
Pour Blueberry, que continuent d'accompagner Red Neck et Jimmy McClure, une nouvelle affaire reste à régler : prouver au président Grant qu'il est innocent des charges qui pèsent contre lui.

C'est donc cinq ans après le tome 17 que Charlier et Giraud se retrouvent pour raconter la suite des aventures de Blueberry dans un nouveau Cycle de trois tomes. Ce délai est imputable au dessinateur qui s'est engagé entretemps dans de nombreux projets alternatifs sous son autre identité de Moebius.

Déjà en 1974, Gir a signé Le Bandard fou sous son pseudonyme, mais en 76, il s'impose à la critique et au public dans cette oeuvre parallèle en réalisant le récit muet Arzach. Suivront en 77 Les Yeux du chat, que lui écrit Alejandro Jodorowsky.

Ce réalisateur-scénariste-poète-acteur chilien va devenir l'autre collaborateur privilégié de Giraud qui partage avec lui le goût pour la "psycho-magie" via la pratique du tarot divinatoire et l'étude du chamanisme. De 1981 à 1989, les deux hommes produiront la série L'Incal, amené à devenir une référence du récit de science-fiction fantastique en bande dessinée.

En 1979, alors que Giraud/Moebius publie Major Fatal, dont l'univers sera développé ensuite dans la série du Garage Hermétique, l'artiste renoue avec Charlier pour un numéro spécial western de la revue Pilote (dont le scénariste a longtemps été le directeur artistique) à l'occasion duquel ils créent Jim Cutlass, un soldat sudiste qui revient dans la propriété de sa famille à la fin de la guerre civile et y affronte le Ku Klux Klan. Ce récit de 17 pages deviendra le premier tome de 46 pages d'une série, ensuite illustré par Christian Rossi et écrite seul par Giraud après le décès de Charlier.

Fort de toutes ces expériences, Jean-Michel Charlier et Jean Giraud étaient prêts à reprendre Blueberry. Le Cycle 7 sera pourtant diversement apprécié par les fans, les plus déçus déplorant ce retour aux intrigues indiennes et un graphisme inégal. Pourtant, il s'agit d'une période passionnante de la série qui, même si elle n'est pas sans défauts (une narration un peu trop décompressée, une évolution esthétique effectivement étonnante), mérite d'être réévaluée.

Le point fort de cette trilogie indienne réside justement dans sa description nuancée de la tribu navajo et l'originalité de la situation qui installe Blueberry comme le guide des hommes de Cochise. Il s'agit moins d'écrire un héros brave et fin stratège que celui d'un homme qui ne fait aucune différence entre les hommes blancs et les peaux rouges : il ne veut ni faire couler le sang des uns ni continuer à voir les autres maltraités.

Cette saga humaniste se distingue donc par son regard à la fois sans concessions sur la façon dont les soldats ont éprouvé les indiens et le calvaire des navajos obligés de fuir au Mexique après avoir été spoliés de leurs terres et parqués dans des réserves dans des conditions indignes. Charlier lui-même nuance son script à travers des dialogues de plus en plus soignés où Cochise, Vittorio, Chini parlent d'abord de manière caricaturale puis deviennent progressivement des personnages dont la richesse intérieure, la culture, transcendent le vocabulaire. A cet égard, le moment où Vittorio, avide vengeance mais aussi animé d'une féroce jalousie envers Blueberry que lui préfèrent à la fois son chef (Cochise) et la femme qu'il aime (Chini), reconnaît son erreur d'avoir voulu se venger des soldats est un tournant dramatique très fort, qui emporte l'adhésion du lecteur à la cause indienne, lui faisant espérer que la tribu navajo s'en sorte.

L'intensité de la traque pâtit un peu du déroulement de l'histoire sur trois tomes, là où deux épisodes auraient certainement suffi. Mais Charlier sait ponctuer son récit de nombreux grands et beaux moments mémorables, comme la scène où Blueberry capture un aigle, l'évasion rocambolesque du héros avec la complicité de Pearl, Red Neck et McClure, l'attaque du train, ou la marche harassante des indiens traqués par l'effrayant "Eggskull" O'Bannion.

Visuellement, Nez Cassé témoigne des expérimentations graphiques de Moebius avec un encrage très fin et un trait très détaillé : Giraud impressionne par sa capacité à représenter les grands espaces, les décors sauvages, dont il fait des protagonistes à part entière et qui servaient déjà de cadre à Arzach. Toutefois, parfois, son dessin, dont la minutie évoque la gravure, écrase un peu le découpage avec des cases déjà bien remplies par le texte fourni de Charlier (même si ses dialogues ne sont jamais trop bavards) que des bandes empilées ne suffisent plus à ordonner. On a l'impression qu'il n'a pas assez place pour s'exprimer et le lecteur est submergé.

Le dessinateur, débordé par ses projets parallèles, confiera l'encrage de La Longue Marche à Michel Rouge, dont le style imite parfaitement le sien (Rouge reprendra aussi plus tard un autre western mythique en remplaçant Hermann sur la relance de Comanche). Le résultat est soigné mais on sent bien que ces pages ne sont pas aussi investies par Gir.

La Tribu Fantôme, en plus de bénéficier d'une somptueuse couverture (dans une série qui les collectionne), établit un nouvel équilibre : le trait de Giraud s'est épuré, toujours sous l'influence de ses travaux en tant que Moebius, avec un modelé très élégant, un encrage très fin. Les personnages gagnent en clarté et l'artiste renoue avec la représentation de décors naturels incroyablement fouillés dans cet album haletant.

Au terme de ce triptyque, Blueberry repart pour obtenir sa réhabilitation, qui occupera un 8ème Cycle de deux tomes.

dimanche 8 novembre 2015

Critique 744 : BLUEBERRY, CYCLE 6 : TOMES 16 & 17 - LE HORS-LA-LOI & ANGEL FACE, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud


BLUEBERRY : LE HORS-LA-LOI est le seizième tome de la série et le premier volet du Cycle du Premier Complot contre Grant, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1974 par Dargaud.
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Emprisonné depuis six mois au bagne de Francisville, Blueberry, à bout de forces, raconte au commandant Kelly, qui dirige l'endroit, qu'il est prêt à révéler où est caché le trésor des confédérés qu'on l'accuse d'avoir escamoté.
Convoyé par train, il profite d'une attaque armée mené par le gang de Tennessee Blake pour s'évader. Suivant le conseil de Cartridge qui partageait sa cellule, il trouve refuge dans le bordel de Guffie Palmer... Où il ne tarde pas à retrouver Blake qui y a établi sa planque.
Pour faciliter sa fuite, le bandit propose à Blueberry d'escorter jusqu'au Mexique un jeune homme, Duke O'Saughnessy alias "Angel face". Mais ce dernier est, en vérité, un tireur d'élite dont la mission est d'abattre le président des Etats-Unis, Ulysses Grant, lors de son passage à Durango (Colorado). 
L'objectif de cet assassinat est de favoriser la création d'une dictature militaire... 
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BLUEBERRY : ANGEL FACE est le dix-septième tome de la série et le second volet du Cycle du Premier Complot contre Grant, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1975 par Dargaud.
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"Angel Face" tient dans sa ligne de mire le président Ulysses Grant en déplacement à Durango. Mais Guffie Palmer, blessée par un homme de main de Tennessee Blake en lui faussant compagnie, s'interpose et reçoit le tir mortel à sa place.
Agonisante, elle donne le nom de Blueberry, ce qui aboutit à un dramatique malentendu car le président pense qu'elle a dénoncé son meurtrier.
Profitant du chaos provoqué par Guffie, Blueberry, qui a compris qu'il servirait de bouc émissaire dans cette tentative d'assassinat, échappe à Kelly et "Angel Face" en déclenchant un incendie grâce à une lanterne, ce qui rend impossible la réussite du plan des comploteurs.
"Angel Face" et Blake reviennent le lendemain à la gare de la ville pour y accomplir leur méfait. Blueberry gagne l'endroit au prix de maints efforts pour ne pas se faire prendre par les soldats qui quadrillent Durango. Il réussit à repérer in extremis "Angel Face" et l'empêche de tuer Grant une nouvelle fois.
Mais le yankee n'est toujours pas disculpé, même s'il demeure introuvable...

Ce sixième Cycle est bref, avec deux tomes qui seront les derniers produits pour la décennie par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud : le dessinateur, accaparé par ses projets sous le pseudonyme de Moebius, va s'éloigner cinq longues années de Blueberry, tandis que le scénariste se consacrera à d'autres séries en attendant.

Pour ceux qui pouvaient estimer que le héros n'était pas suffisamment dans le pétrin au terme de l'affaire du trésor des confédérés, ces deux nouveaux épisodes l'enfoncent un peu plus dans les ennuis en le mêlant à une intrigue où il n'est plus question de le garder en vie pour espérer récupérer le butin des sudistes mais de l'éliminer. Une bande de conspirateurs le considère comme, pour paraphraser le titre du film d'Hitchcock, l'homme qui en savait trop ; mais, surtout, le président des Etats-Unis en personne veut sa peau parce qu'il est convaincu qu'il a tenté de l'assassiner et a tué son amour de jeunesse.

Charlier mène son récit pied au plancher, quitte à nouer des péripéties avec de très grosses ficelles : le plan mis au point pour pousser Blueberry dans les griffes de Tennessee Blake avec une audacieuse attaque de train puis en faire le bouc émissaire dans l'assassinat de Grant est particulièrement sophistiqué et retors. Mais le scénariste y glisse ici une allusion au Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas (via la relation entre Blueberry et Cartridge) et surtout au meurtre de John F. Kennedy. L'issue prévue, mais contrariée, de l'opération est tarabiscotée, avec le projet de substituer au régime en place une dictature militaire, mais finalement cela participe au charme de ce feuilleton rocambolesque.

Sur ces deux tomes, l'histoire ménage des séquences spectaculaires, comme l'attaque du train, avec un montage extraordinaire fluide, la préparation de l'attentat, la cavale de Blueberry dans Durango (qui le voit endosser la panoplie d'un pompier puis retrouver l'uniforme d'un soldat). On ne s'ennuie jamais et la bagarre finale avec "Angel Face" dans la locomotive est un vrai morceau de bravoure.

Jean Giraud, même s'il avait la tête déjà ailleurs (son désir de se consacrer à autre chose est frustrant mais légitime après une douzaine d'années dédiée à la série), ne bâcle pas son ouvrage, bien au contraire.

Ses planches maintiennent le haut degré de qualité des tomes précédents, avec un trait d'une précision redoutable. La profusion de détails est hallucinante, avec un encrage d'une finesse sensationnelle : le recours aux hachures, et même au pointillisme, témoigne d'une maîtrise graphique prodigieuse, surtout quand on note que l'artiste enchaînait deux albums par an alors.

Surtout, le découpage est d'une rigueur admirable, particulièrement dans le tome 17 où de nombreuses scènes se déroulent en intérieur : Giraud parvient à composer des images très dynamiques en tirant partie de la promiscuité des lieux, avec des enchaînements de plans, des effets de montage très énergiques. 

La cavale de Blueberry n'est donc pas terminée mais prendra un tour inattendu, empruntant une trajectoire sinueuse et passionnante. A suivre donc, en appréciant le fait de ne pas avoir à patienter cinq ans comme les fans à l'époque.

jeudi 5 novembre 2015

Critique 742 : BLUEBERRY, CYCLE 5 : LE TRESOR DES CONFEDERES - TOMES 13 & 14 & 15 : CHIHUAHUA PEARL & L'HOMME QUI VALAIT 500 000 $ & BALLADE POUR UN CERCUEIL, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud

 Avant-propos :

Après avoir longtemps hésité, je me lance donc dans une collection de critiques à propos de la mythique série Blueberry par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud

Pourquoi cette hésitation ? D'abord parce que j'ai découvert Blueberry très jeune et que cette série m'a longtemps accompagné, représentant le sommet de la bande dessinée franco-belge. On ne revient pas facilement sur une oeuvre qui vous a marqué aussi profondément sans appréhension. Comment en parler ? Qu'en dire qui n'a pas déjà été dit ? Il est très probable que ce que j'écrirai n'aura rien d'original et tiendra plutôt du témoignage que de l'analyse.

Ensuite, j'ai choisi non pas de revenir sur l'intégralité de la série mais sur une dizaine de tomes qui sont mes préférés, ceux que j'estime les plus réussis. Mes critiques seront construites autour de cinq cycles (Le trésor des confédérés ; Le premier complot contre Grant ; Blueberry fugitif ; La réhabilitation de Blueberry ; et A la conquête de Pearl), comptant onze albums. On peut les lire et les comprendre sans avoir lu ceux qui les précédaient car ils forment un ensemble compact, cohérent et passionnant, aussi bien narrativement que graphiquement. Cette collection s'achève aussi avec le dernier épisode écrit par Jean-Michel Charlier, terminé par le seul Jean Giraud : la fin d'une époque... Ces critiques comprendront parfois trois tomes (cycle du Trésor des confédérés et de La Réhabilitation de Blueberry), parfois deux (Le Premier complot contre Grant), parfois un seul (A la conquête de Pearl). Mais j'alternerai ces articles avec des entrées sur d'autres titres pour respirer un peu.

Enfin, comme je le suggérai en ouverture, ces aventures revêtent un aspect sentimental particulier pour moi puisque Chihuahua Pearl a été publié l'année où je suis né : avoir vu le jour en même temps qu'un classique absolu du western en bande dessinée est une fantaisie du destin que je goûte avec le sourire... 
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BLUEBERRY : CHIHUAHUA PEARL est le treizième tome de la série et le premier volet du Cycle du Trésor des Confédérés, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1973 par Dargaud.
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Investis de pouvoirs spéciaux par le président du Mexique Juarez, les "federales" du commandante Vigo traversent le patelin de Chihuahua. Au même moment, les "hijackers" (des soldats sudistes devenus hors-la-loi) prennent le même chemin, avec à leur tête Finlay et Kimball.
Tous ces hommes recherchent Mike S. Donovan dit Blueberry qui, pour une mission secrète du gouvernement de Washington, passe pour un déserteur de l'armée nordiste. Passé clandestinement au Mexique, il doit exfiltrer l'ex-colonel sudiste Trevor qui se cache sous le nom de Lindsay et qui est détenu à la prison de Corvado, palais du gouverneur de Chihuahua Luis Emiliano Lopez.
Le contact de Blueberry sur place est une show-girl surnommée Chihuahua Pearl, dont est amoureux Lopez. Le yankee, jalousé par le gouverneur, doit quitter la bourgade sans pouvoir attendre ses acolytes, Jimmy McClure (un ivrogne chercheur d'or) et Red Neck (un chasseur de bisons), mais demande à l'escamoteur Boudini, qui se produit dans le même cabaret que Pearl, de les lui envoyer.
Ce qui motive tous ces individus, c'est le trésor des confédérés d'un montant de 500 000 $, qui doit servir à financer la revanche des sudistes, et dont la cachette est connue par Trevor/Lindsay... 
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BLUEBERRY : L'HOMME QUI VALAIT 500 000 $ est le quatorzième tome de la série et le deuxième volet du Cycle du Trésor des Confédérés, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1973 par Dargaud.
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Trevor/Lindsay a caché le trésor des confédérés en 1865 lors de la débâcle des sudistes, en fuyant au Mexique avec ses hommes (parmi lesquels se trouvaient Finlay et Kimball). Mais l'empereur Maximilien les arrête pour qu'ils ne grossissent pas les rangs de l'armée de son rival Juarez. Avant d'être pris, Trevor a le temps de dissimuler le magot dans le cercueil d'un cimetière de Tacoma.
En 1867, Juarez renverse Maximilien et amnistie tous les prisonniers sudistes. Trevor rassemble quelques hommes pour écumer Tacoma. Il rencontre Pearl à qui il commence à se confier un soir d'ivresse avant de l'épouser... Et de se taire sans lui avoir révélée l'endroit où se trouve le butin.
Trevor est arrêté peu après par Lopez que Pearl séduit pour tenter de faire libérer son mari, mais celui-ci est condamné à mort par le gouverneur, désireux d'écarter définitivement ce rival. Pearl négocie alors directement avec les autorités de Washington une part du trésor contre leur aide pour délivrer Trevor.
C'est ainsi que Blueberry hérite de cette mission, qu'il doit remplir sans protection et parce qu'il risque d'être renvoyé de l'armée à cause de son sale caractère. S'il échoue, l'Etat américain niera avoir eu connaissance de sa présence au Mexique.
Pourtant le deal passé par Pearl et le secret de Trevor ont transpiré, attirant les convoitises du commandante Vigo, de Finlay et Kimball, et de Lopez.
Blueberry réussit néanmoins à faire fuir Trevor en s'alliant avec Finlay et Kimball. Ils se réfugient dans un gouffre où les rejoint Pearl. Finlay menace de la torturer si Trevor ne le conduit pas au trésor et c'est ainsi que Pearl, Blueberry, Mc Clure et Red Neck sont abandonnés à leur sort...
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BLUEBERRY : BALLADE POUR UN CERCUEIL est le quinzième tome de la série et le troisième (et dernier) volet du Cycle du Trésor des Confédérés, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1974 par Dargaud.
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Trevor entraîne Finlay et son gang à Tacoma où, dans le cimetière, repose le trésor. Profitant qu'ils creusent une tombe, il leur fausse compagnie et se réfugie dans une maison avec des armes qu'il avait cachés non loin. Un paysan mexicain assiste à la scène et, pour lui voler ses bottes, ses armes et son cheval, tue Trevor.
Mais le paysan ne va pas loin avant de croiser la route de Blueberry et ses compagnons, qui ont réussi à quitter la grotte avant que Lopez ne les y capture. Reconnaissant aux pieds du peon les bottes de son mari, Pearl l'abat et révèle à Blueberry que dans la chaussure gauche se trouve un message laissé par son mari en cas de problème. 
Gagnant Tacoma, Blueberry et son groupe trouve la cachette du trésor mais celui-ci est dans un coffre blindé intransportable. Avec Red Neck et Mc Clure, le yankee va chercher un chariot tandis que Finlay et ses hommes, d'un côté, et Lopez et sa garde, de l'autre, assiègent le pueblo.
Blueberry, dans une manoeuvre spectaculaire et audacieuse, réussit à quitter Tacoma avec l'or et ses compagnons. Mais leurs ennemis continuent de les poursuivre jusqu'au bac de Presidio où ils tombent sur Vigo dont ils se servent comme otage pour passer de l'autre côté de la frontière dans des conditions climatiques infernales.
Sur le sol américain, ils ouvrent enfin le coffre dans lequel ne se trouve que de la ferraille. Vigo s'esclaffe et passe aux aveux en expliquant que le trésor avait été découvert par les Juaristes qui s'en sont servis pour financer leur armée et renverser Maximilien. Il a fallu ensuite éviter que les américains soient au courant.
Red Neck, Mc Clure et Pearl partent chacun de leur côté après un ultime règlement de comptes où se sont entretués Finlay et Kimball. Blueberry retourne voir le général Mc Pherson, conseiller militaire du président américain, qui l'avait envoyé en mission, pour tout lui révéler en comptant sur Vigo pour confirmer les faits. Mais le commandante mexicain trahit le yankee qui est dégradé, renvoyé de l'armée et condamné à trente ans de prison à Francisville au terme d'un procès expéditif.

Comme ces résumés en attestent, cette saga est d'une densité et d'un souffle exceptionnels, courant sur trois albums dont le troisième compte 62 pages plus un prologue de 17 pages dans lequel Jean-Michel Charlier a retracé la jeunesse de Blueberry, de son enfance dans le Sud jusqu'à ses hauts faits d'armes durant la guerre de sécession.

La dimension extravagante et foisonnante du récit porte la marque de ce scénariste à la production colossale, dont l'imagination était nourrie par un goût de l'Histoire et du romanesque mais aussi une vigueur irrésistible. Le cadre du western était donc parfait pour cet auteur qui ne pouvait qu'être inspiré par les décors de l'Ouest américain et les figures épiques du XIXème siècle.

Créée en 1963, Blueberry est au départ une série d'aventures classique aussi bien dans ses scénarios, qui s'appuient sur les oppositions entre l'armée américaine et les tribus indiennes, que dans ses dessins, où Jean Giraud mettra du temps à s'émanciper de l'influence de Joseph Gillain dit Jijé. Par ailleurs, les codes de la censure s'appliquant aux publications pour la jeunesse ne permettent pas aux auteurs de produire une bande dessinée très audacieuse. Il faudra attendre 1968 et un assouplissement moral pour que la série bénéficie de nouvelles libertés.

C'est alors que Charlier et Giraud relatent la jeunesse de leur héros durant la guerre civile, dévoilant comment il a pris le faux nom de Blueberry en s'engageant dans l'armée nordiste pour échapper à une sombre affaire de meurtre (dont il était innocent) dans le Sud. Quatre cycles sont développés avant d'arriver à celui du Trésor des confédérés au tome 13 : le Cycle des Premières guerres indiennes (tomes 1 à 5 : Fort Navajo ; Tonnerre à l'Ouest ; L'Aigle solitaire ; Le Cavalier perdu ; La Piste des Navajos) ; suivi d'un album indépendant (L'Homme à l'étoile d'argent) ; puis le Cycle du Cheval de Fer (tomes 7 à 10 : Le Cheval de fer ; L'Homme au poing d'acier ; La Piste des Sioux ; Général "Tête Jaune") ; et le Cycle de L'Or de la Sierra (tomes 11 et 12 : La Mine de l'allemand perdu et Le Spectre aux balles d'or).

Charlier était un authentique feuilletoniste mais avait-il prévu dès le tome 13 et le début du Cycle du Trésor des confédérés qu'il engageait la série dans une saga qui compterait onze épisodes, réalisée sur une période de 17 ans ? Cette perspective ne lui aurait pas fait peur cependant et ce premier acte en trois temps prouve qu'il avait des plans sur le long terme.

Par ailleurs, la modernité de cette épopée fait écho à la révolution qui métamorphosa le western au cinéma avec la version qu'en donnèrent les réalisateurs italiens, Sergio Leone en tête (qui, d'après le scénariste, envisageait d'adapter Blueberry sur grand écran - ce dont on peut légitimement douter, le génie transalpin ayant juré après Il était une fois dans l'Ouest, en 1969, qu'il ne souhaitait plus filmer d'histoires de cowboys et qu'il n'a signé Il était une fois... La révolution qu'à cause des défections de Peter Bogdanovich et Sam Peckinpah).

Blueberry traduit cette orientation de manière significative déjà dans le diptyque La Mine de l'allemand perdu - Le Spectre aux balles d'or (tomes 11-12), mais plus encore à partir du 5ème Cycle du Trésor des confédérés : le héros y exprime un mélange de sensualité et de virilité inédit, aux moeurs tranchant singulièrement avec les canons du bon cowboy. Mike Donovan est en effet bagarreur, indiscipliné, insolent, buveur, joueur, séducteur, et son allure est négligé, avec sa chevelure hirsute, son éternelle barbe de trois jours, son hygiène douteuse, dans des vêtements dépareillés et sales. Il n'hésite pas à tuer et fait preuve d'un cynisme ravageur pour se justifier. Ses acolytes ne valent guère mieux : Jimmy Mc Clure est un ivrogne et Red Neck est un chasseur de bisons : tous deux aident Blueberry par amitié certes mais aussi appât du gain.

Charlier créé aussi avec Chihuahua Pearl une créature fascinante, à la beauté extraordinaire (silhouette de guêpe, formes pulpeuses, visage d'ange) mais à la moralité carnassière (elle séduit les hommes pour leur fortune). Cette sublime garce possède un charisme fantastique et son (magnifique) portrait (peint) en gros plan sur la couverture du tome 13 indique immédiatement au lecteur qu'il s'agit d'une femme aussi ensorcelante que dangereuse. La galerie des seconds rôles compte d'autres personnages fameux comme le commandante Vigo (dont les révélations finales sur le trésor retournent complètement cette intrigue tortueuse pour en faire une sinistre mascarade), les "hijackers" Finlay et Kimball, le pathétique gouverneur Lopez, ou l'ex-colonel Trevor qui est littéralement L'Homme qui valait 500 000 $.

Pour donner vie et chair à cette collection de héros ambigus et de vilains complexes, Charlier pouvait compter sur le talent de celui qui deviendrait certainement le plus grand dessinateur de sa génération, peut-être même le plus sensationnel graphiste de la bande dessinée réaliste française : Jean Giraud.

Passé par les Arts appliqués, celui que Mézières surnommait "le Mozart de la BD" a ensuite été un des protégés de Jijé : les deux hommes mettront en images le deux westerns réalistes fondateurs que sont Jerry Spring et Blueberry, Giraud aidant son mentor à l'occasion pour se faire la main puis Joseph Gillain assistant son disciple quand il commencerait sa collaboration avec Charlier. Pendant une bonne dizaine d'albums de Blueberry, le style du futur "Gir" restera grandement influencé par celui de son parrain, puis s'en affranchira progressivement à partir des tomes 11 et 12 jusqu'à ne plus rien lui devoir dès le tome 13.

Ce qui ne cesse de subjuguer le lecteur, qui plus est quand il ambitionne de dessiner lui-même, c'est l'aspect foisonnant du trait de Giraud et sa virtuosité. Que ne savait pas dessiner cet immense artiste ? Rien en vérité ! Mais cette aisance tenait à la fois d'une pratique assidue, pour ne pas dire permanente, de son art et d'un authentique génie naturel : à lui seul, Jean Giraud a incarné tout un pan graphique de la bande dessinée, non seulement franco-belge mais mondiale, au même titre que Jack Kirby, Will Eisner, Alex Toth, et tous les grands maîtres du 9ème Art. Devant ce géant, nous sommes tous, apprentis artistes comme lecteurs, des nains.

Giraud était une entité bicéphale : comme chacun le sait, il coexistait en lui Gir, l'homme qui illustrait les aventures de Blueberry et co-créa Jim Cutlass (toujours avec Charlier au scénario, dessiné ensuite par Christian Rossi, un des émules de l'artiste), et Moebius, le graphiste du Garage Hermétique, le collaborateur de Jodorowsky (notamment pour Les Aventures de John Difool dans la saga de L'Incal), concepteur visuel de nombreux films (dont la majorité ne fut cependant jamais tournée). Ces deux identités n'étaient pas étanches, Moebius inspirant Gir comme Gir inspirait Moebius, parfois en réaction, parfois en prolongement.

Le trait de Giraud était celui d'un dessinateur exerçant avec un matériel traditionnel : comme il le disait lui-même, "pour Blueberry, je prends le pinceau". Ses compositions sont détaillées, ses cases sont pleines, ses personnages possèdent une texture presque palpable, avec des hommes aux visages burinés, mal rasés, les vêtements froissés et crasseux, traversant des paysages dont le réalisme est saisissant - en particulier les extérieurs, ces grands espaces plus vrais que nature, mais également les pueblos, les garnisons, les prisons, tout cela est fascinant.

Le tour de force du dessinateur est d'arriver à ne jamais freiner la lecture malgré la densité visuelle de ses plans tout en faisant de celle-ci une force d'attraction envoûtante, qui invite à lire et relire san lassitude ces pages pour en admirer la puissance évocatrice. Tout l'art de Gir est là, dans cette capacité à en donner pour son argent au lecteur, à dessiner en abondance, à en mettre plein la vue : une école à lui tout seul qui a inspiré et inspire encore d'innombrables artistes.

La colorisation limitée à la quadrichromie de l'époque ne rend pas toujours justice à ces images si riches, avec des à-plats parfois criards, même si cela participe désormais au charme de ces bandes dessinées, témoins d'une époque où les techniques d'impression n'étaient pas aussi raffinées qu'aujourd'hui. J'ai toujours regretté que des Intégrales en noir et blanc de Blueberry, à un prix abordable évidemment, ne soient pas publiées, pour permettre aux vieux fans comme moi mais aussi à de nouvelles générations d'amateurs de BD de lire les dessins de Giraud au plus pur d'eux-mêmes.

Oeuvre exceptionnelle en soi, ce Cycle forme à la fois une trilogie impressionnante, pleine de verve narrative et à l'esthétique explosive : au terme de ces trois tomes, on quitte Blueberry en fâcheuse posture mais avec la promesse de nouvelles péripéties jubilatoires produites par un tandem créatif prodigieux.