Cette semaine, nous entrons, pour de bon, cette fois, dans le deuxième acte de X of Swords avec ses chapitres 12 et 13, correspondant à X-Men #14 et Marauders #14. Les scénarios sont écrits respectivement par Jonathan Hickman et Gerry Duggan + Benjamin Percy, les dessins sont signés par Leinil Yu et Mahmud Asrar puis Stefano Caselli. On commence par X-Men, pour un épisode qui à la fois recycle (graphiquement) tout en délivrant la vérité sur le passé d'Arakko et Genesis.
jeudi 5 novembre 2020
X OF SWORDS, CHAP. 12-13 : X-MEN #14 - MARAUDERS #14, de Jonathan Hickman, Leinil Yu et Mahmud Asrar ; Gerry Duggan, Benjamin Percy et Stefano Caselli
samedi 19 septembre 2020
X OF SWORDS : PRELUDE - EXCALIBUR #12 / X-MEN #12, de Tini Howard et Jonathan Hickman, Marcus To et Leinil Yu
Pour bien lire X of Swords, il faut être discipliné et donc respecter l'ordre de lecture des séries qui forment ce crossover. Tout commence donc avec Excalibur #12 par Tini Howard et Marcus To, suivi immédiatement par X-Men #12 de Jonathan Hickman et Leinil Yu.
Rapide rappel des faits : dans Excalibur, Apocalypse a planté un portail permettant le passage de Krakoa à l'Outremonde, ce qui a déplu à Opal Luna Saturnyne, la maîtresse de l'Outremonde. Une bagarre s'est ensuivie au cours de laquelle Rictor est passé à travers le portail incomplet, Gambit et Rogue ont pris la fuite poursuivis par les fidèles de Saturnyne qui fait face à Captain Britain (Betsy Braddock).
Dans X-Men, l'Invocateur, le petit-fils d'Apocalypse, réapparu lors de la fusion de Krakoa avec l'île d'Arrakko, joue avec trois jeunes mutants curieux de sa présence avant que son grand-père ne les interrompe.
Apocalypse attire les Externels (un groupe de huit mutants immortels semblables aux Illuminati, dont il fait partie) dans un piège au coeur d'un volcan sur Krakoa. Grâce à Rictor, il en tue la moitié et obtient que les trois autres le suivent dans son plan.
Cependant, dans l'Outremonde, Gambit a dérobé une gemme dans laquelle est enfermé l'esprit de Candra, une Externelle qui a échappé au piège d'Apocalypse et réclame l'aide du voleur. Alors qu'il se présente avec Rogue devant Saturnyne, après avoir semé ses fidèles, et Captain Britain, Apocalypse attend sur Krakoa.
Gambit choisit d'aider Apocalypse contre Candra en lançant la gemme à travers le portail, ce qui a pour effet de finaliser le passage entre Krakoa et l'Outremonde...
Ceci fait, Apocalypse rejoint l'Invocateur et interrompt donc la partie qu'il jouait avec trois jeunes mutants. Il l'interroge alors que la chute d'Arakko après sa séparation d'avec Krakoa par l'Epée du Créspuscule et malgré l'intervention d'Apocalypse contre les monstres d'Amenth.
Livrés à eux-même, les gens d'Arakko sous la direction de Genesis, la femme d'Apocalypse, rebâtisse une société dont dix tours forment le périmètre. L'armée des monstres d'Amenth échouent à les conquérir. L'Invocateur naît il y a trois cents ans et grandit, sans connaître Krakoa.
Le prophète Idyll annonce la chute prochaine d'Arakko et motive Genesis à lancer une offensive décisive contre Amenth. Mais une cuisante défaite s'ensuit. Isca invite Genesis à une négociation avec Annihilation qui la tue en duel. Aujourd'hui, avec le Hurleur et Unus l'intouchable, l'Invocateur s'apprête à emprunter le passage qui mène de Krakoa à Arakko via l'Outremonde...
Le grand mérite de ce double prologue est d'assumer son rôle : celui d'exposer la situation, de planter le décor. Certes il faut un peu de souplesse pour plonger dans l'intrigue d'Excalibur, développé depuis onze épisodes, mais tout compte fait, la narration de Tini Howard permet d'appréhender suffisamment clairement les enjeux.
Ceux-ci sont simples : Apocalypse, depuis le début d'Excalibur, veut qu'un portail krakoan permette le passage entre l'île des mutants et l'Outremonde. Son équipe de terrain (composée de Captain Britain/Betsy Braddock, Gambit, Rogue, Rictor et Jubile) a affronté pour cela Morgane la Fée (combat au terme duquel Betsy a hérité du titre de son frère Brian) et doit maintenant négocier avec l'Omniversal Majestrik Opal Luna Saturnyne, gardienne de la paix entre les dimensions et fondatrice du corps des Captains Britain. Cette dernière n'est pas ravie par la manoeuvre d'Apocalypse auquel elle oppose une fin de non-recevoir. Captain Britain tente de négocier, Apocalypse continue de conspirer en parallèle.
Apocalypse n'y va pas de main morte : pour pouvoir profiter de cette étape-relais que représente l'Outremonde, il doit disposer d'une source énergétique à même de dépasser Saturnyne. Il convoque donc les Externels, l'équivalent des Illuminati chez les mutants, un groupe de huit dont il fait partie et dont une bonne moitié ne lui fait pas confiance. Ni une ni deux, il tue les récalcitrants avec l'aide de Rictor et obtient des trois autres (Séléne, Gideon et Absalom) leur complicité. Mais Candra réussit à échapper au traquenard et se réfugie dans une gemme magique volée par Gambit dans l'Outremonde. Candra tente de le convaincre de s'opposer à Apocalypse au profit de Saturnyne mais il lui désobéit. Apocalypse a ce qu'il voulait : un portail communicant antre Krakoa et l'Outremonde. Mais pourquoi ?
On le découvre à la fin de X-Men #12 : l'Outremonde permet d'accéder à la dimension souterraine d'Arakko. Jadis, Arakko et Krakoa formaient une seule et même île, Okkara, qui a été scindée par l'Epée du Crépuscule. La légende dit que Apocalypse a repoussé le responsable de cette cassure. Mais à quel prix ? C'est ce que va lui raconter l'Invocateur, son petit-fils, né et grandi à Arakko.
Jonathan Hickman adore la mythologie, c'est un jardinier, un bâtisseur de mondes. Mais tout monde, tout jardin a une histoire, et toute histoire s'appuie sur un mélange subtil de faits et de légendes. L'Invocateur va nous dévoiler sa version de l'histoire, celles des victimes d'Arakko, après que Apocalypse et Krakoa en furent séparés.
L'épisode est fascinant et a le souffle des épopées. Il est exclusivement narré en voix-off et illustré de main de maître par Leinil Yu, qui signe là son dernier chapitre (même s'il reste le cover-artist de la série). L'exercice sied magistralement à cet artiste plus doué pour les grands tableaux que les compositions dynamiques et les découpages fluides.
Hickman nous conte littéralement le passé d'un peuple brisé qui a dû se reconstruire dans un environnement hostile, à la merci d'une armée de monstres (à l'origine de la cission de l'île), l'armée d'Amenth. Il est question de tours erigées comme des remparts infranchissables ; de la femme d'Apocalypse, Genesis, devenue par la force des choses le leader des séparés ; de naissance, celle de l'Invocateur ; de défaite contre l'armée menée par Annihilation, d'un duel fatal, et de vengeance, de revanche.
X of Swords s'inscrit donc, apparemment, dans un cycle de vengeance, de revanche, celle d'Apocalypse contre Annihilation. les noms ds protagonistes sont programmatiques et en disent long sur la symbolique qu'ils expriment. On saisit alors mieux le sens du dernier chapitre de X of Swords, Destruction, car il ne peut y avoir qu'un seul vainquer dans ce match retour. Toutefois, quel prix les mutants de Krakoa paieront dans cette guerre, dont les origines remontent bien plus loin qu'eux ? Il semble évident que les conséquences de X of Swords feront des victimes, peut-être incurables même pour les Cinq, et plus profondément encore dans les rangs de ceux qui tiendront Apocalypse pour responsables de ce dans quoi il les a entraînés.
L'amuse-bouche du FCBD ne disait pas autre chose même si c'était sous une formulation plus cryptique quand Saturnyne tirait les cartes du Tarot qui prédisaient des trahisons, des sacrifices, des abandons, etc.
Indéniablement, l'épisode de X-Men est plus riche et puissant que celui d'Excalibur. Il est clair que Hickman est un narrateur plus chevronné que Howard et qu'il est l'architecte du projet. Pourtant Howard sert Hickman en orchestrant au présent une action déterminante - l'établissement d'un portail entre Krakoa et l'Outremonde - , suivi de conséquences immédiates - la mort de la moitié des Externels, le rôle déterminant à ce sujet de Rictor, le choix de Gambit. Et la scénariste confirme ce qu'elle suggérait : l'Outremonde est une sort de sas dimensionnel entre Krakoa et Arakko, donc vers Annihilation, l'ennemie jurée d'Apocalypse.
Sur ce dernier point, on peut regretter un léger manque de lisibilité : en effet, depuis qu'Arakko et Krakoa se sont réunies, je pensais que l'Invocateur était le dernier survivant de la première (ou alors que d'autres survivants d'Arakko allaient se manifester progressivement). Il apparaît que les gens d'Arakko (en fait l'armée d'Amenth, menée par Annihilation, et peut-être les anciens sujets de Genesis) se trouvent dans une dimension parallèle uniquement accessible via l'Outremonde. C'est un peu confus, mais l'essentiel reste que Apocalypse a été séparé de sa femme et des siens et que l'ennemi est désormais accessible. L'Invocateur part en mission de reconnaissance avec le Hurleur et Unus l'Intouchable pour Apocalypse.
Faisons un peu de prospective : si on consulte les convertures des prochains chapitres de X of Swords et notamment celle de X of Swords chap. I : Creation, dont la preview a été mise en ligne cette semaine (pour sa sortie Mercredi prochain), il semble que les quatre cavaliers originels d'Apocalypse soient du côté d'Annihilation, ce qui donne à cette dernière une force de frappe redoutable. Dans cette preview, on peut aussi voir que Unus l'Intouchable est prisonnier d'Annihilationet soumis à la torture (pour qu'il parle de la situation d'Apocalypse et de Krakoa certainement). C'est une veillée de guerre.
Comme le crossover se suit à travers toutes le séries de Dawn of X, on peut supooser que les compétences des mutants répartis dans diverses équipes vont être mises à contribution : la X-Force pour le renseignement, les X-Men comme première ligne de front avec Cyclope en commandeur. Les Hellions est une sorte d'équivalent à la Suicide Squad de DC et évolue dans une ambiance horrifique, donc je ne serai pas étonné qu'ils servent de chair à canon. Les connaissances futurites de (Kid) Cable seront certainement orientées. Excalibur va certainement stationner dans l'Outremonde. Les Marauders pourraient jouer un rôle de seconde ligne et évacuer éventuellement les plus fragiles ou les blessés, protéger les Cinq et exfilter les morts de Krakoa. X-Factor, qui enquête sur les morts et donc avertit de qui il faut ressuciter (pour éviter des doublons), me laisse plus dubitatif (d'ailleurs l'équipe n'intervient que dans un seul chapitre, le II).
Je tire des plans sur la comète, et donc je risque de me tromper, mais en tout cas cette distribution des tâches me paraît plausible.
Pour en revenir aux deux épisodes du jour, visuellement, c'est la nuit et le jour. Marcus To, qui a fait preuve d'une ponctualité remarquable sur Excalibur, est un dessinateur correct mais qui a la fâcheuse tendance à rajeunir tout le monde. Betsy Braddock, Malicia, Jubilé et Staturnyne ont toutes l'air d'avoir le même âge. Pourtant quand il représente Apocalypse, il lui conserve sa stature imposante, intact, et Gambit a aussi l'air plus âgé que les filles (pas beaucoup plus cependant). Les décors sont basiques, pas de folie (l'action se déroule majoritairement, il est vrai dans le creux d'un volcan éteint de Krakoa). Tout ça manque de souffle, de folie.
Yu, dans X-Men, fait lui ce qu'il fait le mieux , un livre d'images très évocatrices, avec une qualité iconographique notable. Le script lui permet de se concentrer sur les compositions des plans, sur des décors pas forcément très détaillés mais impressionnants. C'est très théâtral et figuratif. C'est davantage une tapisserie qu'une bande dessinée, qui s'attarde uniquement sur des images, des moments forts, cruciaux. Les personnages sont des titans, issus de temps très lointains, avec des peintures de guerre, des anatomies ad hoc. Tout rappelle qu'on est dans un récit mythologique avec des acteurs bigger than life. Même si j'ai été réservé par certaines de ses prestations au début de la série, il faut avouer que Yu n'a que peu de concurrents quand il s'agit de réaliser des épisodes pareils - à charge de Mahumd Asrar d'être à la hauteur pour les prochains chapitres de X-Men.
Voilà, vous avez à la fois un aperçu de ce qui se joue dans ce double prologue mais aussi dans la forme des critiques que je vais rédiger pour ce crossover. X of Swords est prometteur, malgré son gabarit à la limite de l'obésité.
jeudi 27 août 2020
X-MEN #11, de Jonathan Hickman et Leinil Yu
Oserai-je dire que X-Men #11 est la seule sortie notable de la semaine ? En tout cas, c'est le seul comic-book qui a retenu mon attention et motivé un achat parmi les nouveautés disponibles. Pour la seconde fois consécutive, ne numéro est rattaché à la saga Empyre et fait suite aux événements du #10. Mais le talent de Jonathan Hickman accompagné par Leinil Yu rend l'exercice excitant. Au point qu'on peut légitimement se demander si l'event n'aurait pas eu plus de saveur avec ces deux-là aux commandes...
Anole entraîne Lao et Rockslide sur l'île annexe d'Arakko, malgré les consignes. Ils y rencontrent l'Invocateur qui les invite à jouer avec lui. Mais la partie débute sous de mauvais augures pour les mutants de Krakoa.
Un rapport rédigé par Cyclope prévient le Conseil de Krakoa des failles dans la sécurité constatées ces derniers temps. Il préconise un entraînement plus poussé des mutants et une redisposition des éléments offensifs pour parer à de nouvelles futures crises.
Ces indications resurgissent quand Krakoa est attaquée par les Cotati. Magik et Gorgone alertent Magneto de leur arrivée sur l'île et il prend le commandement des opérations. En commençant par se rendre sur le front et en entrant en liaison, via les Stepford Cuckoos, avec Sage, Iceberg et Magma.
Magman provoque une éruption volcanique qui projette des tonnes d'acier liquide dans l'air que Iceberg doit convertir pour Magneto. Les Cotati sont incapables de résister à cette riposte non organique. Magneto défie leur chef et le vainc.
Exodus raconte tout cela à de jeunes enfants mutants en soulignant l'héroïsme du maître du magnétisme, prêt à se sacrifier pour les siens mais aussi capable de terrasser l'ennemi par sa supériorité de stratège et sa puissance.
Je me rappelle qu'en lisant Infinity, le premier des events que Jonathan Hickman a écrit pour Marvel, je fus surpris par le parti-pris adopté pour l'histoire centrale en six épisodes. le scénariste livrait un récit dépouillé, concentré sur les hauts faits de la saga, en partageant la narration en deux parties égales (l'une avec les efforts de l'armée des Avengers dans l'espace contre les Bâtisseurs, l'autre en mettant en scène le duel Thanos-Inhumains sur Terre pour retrouver son fils, seul capable de le tuer).
Pour saisir toutes les subtilités de la saga, il fallait lire les épisodes de Avengers et New Avengers que signaitt aussi Hickman à l'époque. Tout cela prouvait à quel point Hickman construisait ses intrigues de manière synchrone et intriquée. Pourtant, en ne lisant que les six épisodes d'Infinity, on disposait déjà d'un matériau suggestif. En la matière, c'est certainement ce que j'ai lu de plus abouti, de plus complémentaire. Le scénariste Hickman s'y affichait déjà en grand ordonnateur, une ambition qu'il a parachevé ensuite avec Secret Wars et désormais, depuis House of X-Powers of X, avec la franchise X-Men.
Malheureusement, les X-Men sont une autre affaire que les Avengers et le succès de l'entreprise menée par Hickman ne lui permet pas d'écrire toute la collection de titres de la gamme. Il se concentre sur le titre emblématique de la marque, et a délégué le reste à des auteurs inégalement inspirés (Duggan, Percy, Howard...), sans qu'on sache trop à que point ils connaissent les véritables plans de la "Head of X" qu'est Hickman (suivant le crédit qui lui est attribué dans les revues).
Je parierai volontiers sur le fait que seul Hickman sait où il va et veut mener les mutants. La perspective du crossover X of Swords, dont la première scène de cet épisode se pose comme un avant-propos très allusif, nuance cela puisque Hickman l'a conçu avec Tini Howard (auteur de la série Excalibur). Mais au-delà...
Cet épisode est également rattaché, comme le précédent à Empyre, et prolonge d'ailleurs les événements du numéro paru le 29 Juillet dernier. Après que Vulcain ait tué plusieurs Cotati sur la Lune, un survivant informait un officier que le mutant avait parlé de l'île de Krakoa. Logiquement, on assiste donc à l'assaut sur le refuge mutant.
Après la scène d'ouverture, deux data pages font état d'un rapport émis par Cyclope (le Capitaine Commandeur qui dirige les autres Capitaines et répond de la sécurité de l'île devant son Conseil) sur les failles dans la protection des mutants. En effet, on a pu voir dans Marauders, X-Force et X-Men que Krakoa présentait des brèches importantes, on n'y pénètre pas comme dans un moulin certes mais certains ont trouvé la parade. Sans compter les mutants qui conspirent contre le régime en son sein.
Magneto est une fois de plus mis en avant (après le #4). C'est un personnage qu'apprécie visiblement Hickman, ce qui n'étonnera personne car il incarne une sorte de mâle alpha (et un mutant de niveau oméga), buriné par la vie, haut placé dans la hiérarchie mutante, une sorte de vice-président. L'épisode est narré par Exodus qui résume ce qui s'est passé sur l'île durant l'assaut des Cotati en insistant sur l'héroïsme de Magneto mais aussi, surtout, sur sa singularité de mutant, de stratège, de quasi-martyr. Le reste illustre cela à la perfection.
Pourquoi Leinil Yu, bien qu'il ne soit plus aussi flamboyant qu'autrefois, convient si bien à l'écriture de Hickman ? Yu n'a jamais brillé par la qualité dynamique de son dessin, il y a une rigidité dans son trait, même s'il l'a dépouillé de certains de ses attributs au fil des ans (le recours aux hachures notamment) et que ses coloristes peuvent l'habiller diversement (cette fois Rain Beredo supplée Sunny Gho avec brio). Mais justement, quand Hickman dispose de Yu, il sait tirer le meilleur de lui en puisant dans ce qu'il sait encore faire de mieux.
Yu, par exemple, excelle à représenter des personnages marmoréens, à la présence charismatique mais minérale, quasi-granitique, comme taillé dans pierre. Voyez comme il a dessiné Apocalypse dans l'épisode 7 : une masse impressionnante et en même temps mélancolique, impitoyable et triste. Magneto est du même acabit : c'est un doyen, un vétéran de guerre. Avec ses cheveux blancs, sa silhouette sèche, sa musculature de gladiateur (exhibé dans la scène où Gorgone et Magik viennent le solliciter - on notera d'ailleurs le regard brillant d'Ilyana Rasputin devant cet homme mûr mais bien conservé...), il a la carrure naturelle d'un leader, de ceux que Yu réussit à camper sans forcer.
Qu'importe en fait alors qu'ensuite l'action soit trop statique, figé, que le découpage se réduise à une succession de vignettes (souvent de la taille d'une bande occupant la largeur de la planche). A vrai dire, plus de mouvement n'aurait pas ajouté grand-chose. Magneto n'a pas besoin de s'agiter pour gagner, il est économe de son verbe comme de son geste, il est direct et efficace et Yu le montre ainsi. L'ingéniosité de son plan est radicale, spectaculaire, ne fait pas de quartier. Il ne gagne pas, il écrase, sa seule présence devient ainsi un atout pour galvaniser les troupes, s'il est là c'est déjà dans la poche.
Et, donc, au-delà de l'épisode, du tie-in à Empyre, ce que prouvent Hickman et Yu, c'est la formidable puissance des mutants, ces néo-dieux auto-proclamés mais dont on ne saurait discuter la supériorité en les voyant ainsi dominer le débat face à un ennemi que Avengers et Fantastic Four peinent à contenir dans l'histoire de Dan Slott et Al Ewing. Plus fort encore : Hickman donne une petite leçon à ses confrères en mettant en scène la guerre comme elle est et pas en en la relégant au second plan comme dans Empyre (où le conflit manque terriblement d'envergure). La différence d'intensité entre Black Panther seul face à ses adversaires au Wakanda et Magneto dirigeant les mutants sur Krakoa résume de manière cruelle qui est le vrai patron, et par ricochet quel est le scénariste le plus probant.
Je sais que certains fans des X-Men sont déroutés et même déçus par la direction imprimée par Hickman depuis un an. Ils ne retiennent que la description d'une "mutanité" transformée en communauté repliée sur elle-même, traversée par des rituels baroques, des personnages devenus moins sympathiques, etc. Ceux-là même rappellent, sans que ce soit un compliment, que Hickman est un storyteller qui préfère les histoires aux héros, et misent sur un twist qui expliquerait que tout ça, en vérité, est une ruse, un subterfuge, que ce ne sont pas les vrais X-Men, que c'est un "Elseworld".
Pour ma part, je trouve cette option passionnante. Qui a décrété qu'il ne fallait qu'écrire des séries avec des héros sympas ? Que les choix de Hickman n'étaient pas valables et logiques après des années avec des mutants acceptant de tendre l'autre joue ? Je préfère cent fois ces X-Men vraiment étranges aux Avengers d'Aaron, empêtrés avec leurs prédécesseurs préhistoriques, mais sans ligne claire, sans horizon vibrant. Les X-Men ont toujours été à part, la seule différence avec Hickman, c'est qu'ils le revendiquent, l'assument totalement et n'en ont rien à faire.
J'aime aussi particulièrement X-Men, la série, pour sa franchise, sa simplicité qui enrobe la complexité de sa rénovation. Même quand elle doit composer avec une saga en cours, elle en tire un avantage grâce à un scénariste ingénieux et un graphisme cohérent. Malgré l'énormité du crossover qui approche, tout cela rend confiant. Et c'est décisif.
jeudi 30 juillet 2020
X-MEN #10, de Jonathan Hickman et Leinil Yu
Gabriel Summers/Vulcain est, depuis son retour au sein des X-Men, hanté par un rêve dont il ignore qu'il s'agit du vrai récit de sa résurrection après le combat mortel qui l'opposa jadis à Black Bolt des Inhumains. Tombé dans les pattes de trois aliens, il a été l'objet de leurs expériences.
A son réveil, il est attendu dans la Maison Summers par Sway et Petra qui prépare une fête bien arrosée. Mais il n'est pas d'humeur et sort se promener. Bien vite il approche de la Zone Bleue de la Lune où sont établis les Cotati, sur le pied de guerre.
Vulcain est capturé puis son esprit sondé. Il découvre alors ce que les trois aliens lui ont fait, enfouissant provisoirement la part la plus violente de sa personnalité. Elle revient à la surface et il atomise littéralement les Cotati su place.
Vulcain, Petra et Sway (mais aussi Darwin - qui est toujours dans la sentinelle cannibalisée par les Enfants de la Voûte, avec Synch et X-23) sont des mutants spéciaux. En effet, ils ont été créés en 2006, lors de la saga Genèse Mortelle (Deadly Genesis), écrite par Ed Brubaker (et sur des designs de Trevor Hairsine). Jamais depuis la seconde génération de X-Men (en 1975) élaborée par Len Wein et Dave Cockrum, un groupe entier et original n'avait été ainsi ajouté d'un coup à la Nation X.
Narrativement, il s'agit de personnages sacrifiés puisque, à la faveur d'une retcon subtile, Brubaker avait imaginé que Charles Xavier avait assemblé une équipe, entraînée à la hâte, avec Moira McTaggert, pour aller sauver les premiers X-Men piégés sur Krakoa. Leur mission se soldera par leur mort, même si plus tard Vulcain resurgira, résolu à se venger à la fois de Xavier et des Shi'ar (qui avait tué sa mère - il deviendra d'ailleurs leur empereur et déclarera la guerre aux Inhumains alors partis à la recherche de leurs origines Krees).
La présence de Vulcain dans la Maison Summers dans le premier épisode de X-Men de Jonathan Hickman interrogea les fans sur sa résurrection et par conséquent sur sa condition mentale puisqu'il semblait sérieusement assagi, ignorant même les massacres qu'il avait commis lors de sa vengeance. Mais comment était-il revenu de sa bataille contre Black Bolt à la fin de laquelle il sembla avoir péri avec le roi des Inhumains ?
Hickman y répond de manière habile, en levant le voile sans trop en dire non plus. On reconnaît bien là la méthode du scénariste, qui aime à planter des mines depuis le début de son run, comme autant de bombes à retardement. Les expériences pratiquées par trois apprentis-sorciers aliens expliquent que Gabriel Summers est une autre de ses menaces en sommeil pour sa communauté. Et plus actuellement l'allumette qui a certainement mis le feu au poudre pour les mutants dans la guerre menée par les Cotati.
Car, c'est l'autre point du récit, il était inévitable que la Maison Summers, basée sur la Lune, allait croiser ses nouveaux voisins belliqueux. Empyre : X-Men semblait tout désigné pour traiter du problème, mais Hickman et Tini Howard ont choisi de partir dans une autre direction. Là, l'affaire est considérée plus frontalement, avec des conséquences explosives. La chute de l'épisode ne fait aucun doute sur la suite.
Mais ce n'est pas tout. Depuis X-Force #10, on sait désormais, clairement, que la sexualité des mutants est ouvertement échangiste (Jean Grey rejoignait Logan dans un bain et pas que pour faire que pour faire sa toilette...). Ce qui était suggéré jusqu'à présent est devenu limpide : tout le monde couche avec tout le monde chez les mutants. Du coup, un érotisme torride contamine les épisodes, le lecteur cherche non pas à se rincer l'oeil (on reste quand même dans du comic mainstream, avec une dose de censure évidente) mais à guetter le moindre signe de rapprochement entre deux (ou trois ou plus...) mutants.
Hickman est moins direct que Benjamin Percy mais il semble s'amuser à émoustiller son lectorat avec la complicité de Leinil Yu comme lorsque Vulcain à son réveil est attendu par ses camarades Sway et Petra, deux bombasses qui veulent faire la fête à grand renfort d'alcool et de sexe implicite. Tout laisse entendre que les deux filles aimeraient bien s'amuser avec Gabriel Summers et d'autres invités. Yu représente ses jeunes gens sans mystère, dans leurs combinaisons moulantes, où leur anatomie sculpturale les montre dans toute leur séduction. Ce sont de jeunes dieux dyonisiaques, sur la Lune (donc littéralement, loin de la Terre des pauvres mortels humains), s'aguichant du regard, ondulant de façon sensuelle comme s'ils dansaient avant une orgie. On peut même facilement penser qu'en rentrant à la fin de l'épisode ils vont cette fois s'amuser comme les deux filles l'avaient prévu...
Yu a annoncé qu'il allait bientôt quitter la franchise "X" (qui n'aura jamais si bien porté son nom...), sans doute affecté par la disparition de son ami encreur Gerry Alanguilan, et aussi certainement pour d'autres projets (en creator-owned peut-être). Même si ses prestations n'ont plus la qualité d'autrefois (Marvel l'ayant pressuré en lui confiant des events et en le baladant de série en série), sa complicité avec Hickman est indéniable. Le scénariste sait qu'il peut compter sur l'artiste pour servir ses scripts avec compétence et fiabilité, Yu n'est pas un "m'as-tu vu" qui cherche à tirer la couverture à lui, c'est un dessinateur humble et qui, dans ses bons jours, produit avec une rare régularité des planches très soignées.
Il connaît par ailleurs bien les mutants (il a oeuvré sur pas de leurs titres) et sait les animer indifféremment, en leur confiant cette majesté un peu rigide et énigmatique qui convient si bien aux scénarios de Hickman, dont les faveurs vont aux personnages naturellement imposants (Cyclope, Apocalypse, Vulcain...). Le découpage de Yu est toujours simple, au service de l'histoire et de ses acteurs. Ce n'est pas très dynamique mais il sait doser ses effets et balancer une splash-page quand il le faut, en dessinant ici un paysage, là une explosion vraiment extraordinaires.
Ce ne sera pas simple de le remplacer, mais sans doute celui qui sera aussi sollicité apportera quelque chose de totalement différent, susceptible de teinter différement la narration (Stefano Caselli me paraît un candidat évident et crédible, parce qu'il a collaboré avec Hickman souvent et qu'il peut passer après Yu sans problème. Il serait en outre mieux mis en valeur que sur Marauders).
Quoiqu'il en soit, c'est un nouveau chapitre très plaisant. Profitons-en car en Septembre, les grandes manoeuvres débutent avec le giga-crossover X of Swords (en 22 parties ! - et dont l'intrigue circulera dans toutes les séries "X")...