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jeudi 5 novembre 2020

X OF SWORDS, CHAP. 12-13 : X-MEN #14 - MARAUDERS #14, de Jonathan Hickman, Leinil Yu et Mahmud Asrar ; Gerry Duggan, Benjamin Percy et Stefano Caselli

 

Cette semaine, nous entrons, pour de bon, cette fois, dans le deuxième acte de X of Swords avec ses chapitres 12 et 13, correspondant à X-Men #14 et Marauders #14. Les scénarios sont écrits respectivement par Jonathan Hickman et Gerry Duggan + Benjamin Percy, les dessins sont signés par Leinil Yu et Mahmud Asrar puis Stefano Caselli. On commence par X-Men, pour un épisode qui à la fois recycle (graphiquement) tout en délivrant la vérité sur le passé d'Arakko et Genesis.



Genesis retrouve son époux Apocalypse dans un jardin de la citadelle de Saturnyne et offre de lui expliquer pourquoi et comment elle en est arrivée à jouer le rôle d'Annihilation. Il s'agit de justifier la volonté des Arakki de conquérir Krakoa et la Terre après ces millénaires dans l'Outremonde.


Contrairement à ce qu'avait raconté l'Invocateur à son grand-père, Genesis a battu Annihilation lorsqu'elle accepta l'invitation à la rencontrer, via sa soeur Isca. Elle découvrit que les Arakki prisonniers d'Amenth avaient enfanté des hybrides mi-mutants, mi-démons pour leur armée.


Refusant d'abord de porter à son tour le casque d'Annihilation, Genesis a assisté au massacre des Arakki par la horde d'Amenth, avant d'en prendre la tête. Puis les Invocateurs ont rouvert le passage vers notre réalité scellé par Apocalypse. Aujourd'hui, Genesis veut refonder Okkara, à tout prix.

*


L'pisode de Marauders se déroule la veille du tournoi : Saturnyne a organisé un dîner fastueux auquel elle a convié les champions de Krakoa et d'Arakko plus des représentants des royaumes de l'Outremonde. Une étrange veillée d'armes...
  

Avant d'être réunis dans la grande salle à manger, chacun se jauge, avec plus ou moins d'amabilités. Puis les convives s'installent. Magik et Gorgone tentent de percer à jour les Arakki, nullement impressionnés. Wolverine, comme l'a remarqué Tornade, est d'humeur sombre.


Tandis qu'Ororo entame une valse avec Mort, qui est intriguée par la déesse n'ayant jamais connu la mort qu'à travers la perte d'êtres chers, Wolverine interpelle Captain Avalon. Il fait valoir que si Brian Braddock donnait à Saturnyne ce qu'elle désire, le tournoi n'aurait pas lieu et le sang ne coulerait pas.


Mais Braddock lui rappelle qu'il est marié. Saturnyne invite chacun à s'attabler. Wolverine s'installe entre elle et Guerre, qui tente discrètement d'empoisonner le repas de Logan. Celui-ci, excédé par les manières de son hôtesse, sort les griffes...

X of Swords est un crossover qui ne fait décidément rien comme les autres. L'histoire prend son temps, un acte entier a été consacré à la révélation des champions de Krakoa et/ou à la recherche de leurs épées pour le tournoi organisé par Saturnyne dans l'Outremonde afin de décider si les champions d'Arrako pourraient aller sur Krakoa pour la conquérir.

 Après l'épisode interlude Stasis, le récit est entré comme dans une salle d'attente avant la bataille. Et les deux épisodes de cette semaine poursuivent dans cette direction. On pourrait penser que les auteurs gagnent du temps, au risque d'exaspérer les plus patients. En vérité, il s'agit de faire monter la température. Ce n'est pas le lecteur qu'il faut exaspérer mais bien les personnages. Et le contrat est bien rempli.

Dans X-Men #14, Jonathan Hickman va malgré tout certainement s'attirer les piques (voire les foudres) des lecteurs car l'épisode recycle visuellement pas moins d'une vingtaine de pages du n°12. En effet, Mahmud Asrar ne produit que six planches originales, le reste provient du matériel dessiné par Leinil Yu précédemment.

Arnaque ? Pas vraiment. Certes, on peut considérer le procédé un peu paresseux. Mais ce que Hickman fait ici, ce n'est pas nous resservir deux fois le même plat. Comme on pouvait s'en douter depuis la trahison violente de l'Invocateur qui a blessé gravement Apocalypse avec les quatre cavaliers (dans X of Swords : Creation), son récit sur la chute d'Arakko (après que En Sabar Nur avait scellé le passage reliant ce royaume à notre dimension) n'était certainement pas entièrement vrai. Lorsque à la fin de X of Swords : Stasis, Apocalypse a découvert que Genesis, sa femme, était désormais Annihilation, la chef de la horde d'Amenth, nos soupçons se confirmaient. Mais où se situait la vérité ? Comment, pourquoi Genesis est-elle devenue Annihilation et a-t-elle entrepris d'attaquer Krakoa pour refonder Okkara, par tous les moyens nécessaires ?

Fallait-il reprendre tout le récit de l'Invocateur avec cette fois la narration de Genesis ? Peut-être pas, honnêtement. Mais au moins, cela a le mérité d'être clair. Et donc on apprend que Genesis n'a pas été tuée par Annihilation mais bien que la première a tué la seconde. Et ceci après avoir découvert que les prisonniers Arakki capturés par la horde d'Amenth avaient servi à enfanter une progéniture monstrueuse, mi-mutante mi-démoniaque, constituant une armée considérable et quasi-imbattable. Dans un premier temps, Genesis refuse de porter le masque d'Annihilation, qui contrôle celui qui le revêt et le consume. Mais en assistant au massacre des Arakki par la horde, elle y consent. Puis les Invocateurs rouvrent le passage autrefois scellé par Apocalypse et Genesis décide de réunifier Arakko et Krakoa.

Les rapports que lui trasmet l'Invocateur lui révèlent la nature de la société de Krakoa, le rôle qu'y joue Apocalypse. Ce dernier avait promis une armée pour retourner sauver les Arakki, mais n'a jamais tenu sa promesse. Pire : le conseil de Krakoa ignorait tout de cette histoire passée. Genesis, de toute façon, a jugé Krakoa : c'est une société faible, trop diplomate avec le reste de la Terre. Elle décide donc de conquérir Krakoa avec la horde, puis la Terre. Les époux sont désormais adversaires et Apocalypse tient le destin de Krakoa dans ses mains avec les champions de l'île. Converti à la cause et aux méthodes de Charles Xavier, il ne veut plus dominer les autres mutants mais les protéger, y compris de leurs ancêtres et semblables de l'autre moitié d'Okkara.

 Hickman donne une justification au conflit très probante. Tout réside dans les différences sociétales de Arakko et Krakoa. Krakoa est une utopie patiemment construite, une union sacrée, avec une diplomatie qui communique avec le reste de la Terre. Arakko est une terre de survivants dont Genesis souhaite refonder Okkara par la force et imposer sa loi au reste du monde car elle considère la politique terrienne comme faible et encore trop en défaveur des mutants. Face-à-face, on a deux figures tragiques, des amants désormais adversaires qui ne tolèrent ni l'un ni l'autre les positions de chacun. La guerre est inévitable et le tournoi décidera si Arakko pourra conquérir Krakoa.

Six pages, c'est maigre pour juger la contribution de Asrar, mais l'artiste livre six pages superbes, à la fois suspendues et tendues. Apocalypse et Genesis disposent de designs magnifiques (En Sabah Nur arbore une tenue différente, un véritable habit de cérémonie, de combattant, plus élégant et évoquant ses racines), Genesis affiche une séduction implacable indéniable. On mesure le fossé qui s'est creuse entre eux mais aussi, surtout, la position qu'ils occupent désormais, des leaders, des meneurs de troupe. Apocalypse porte en lui une douleur poignante face à son épouse. Celle-ci est déterminée et même dédaigneuse (elle qualifie Krakoa comme son mari de "faibles"). Asrar n'a pas besoin de beaucoup de place pour suggérer tout cela grâce à la gestuelle retenue des personnages, la manière de les cadrer, les expressions de leurs visages (à la fois fermés et éloquents).

L'épisode de Marauders voit le retour à l'écriture de Gerry Duggan assisté de Benjamin Percy et les scénaristes sont en très grande forme. Il est loin le temps des premiers numéros de la série, bancals, maladroits. Désormais, l'écriture est maîtrisée, serrée, même si elle ne renonce pas à quelques traits d'esprit. Duggan et Percy, surtout, réussissent parfaitement (mais alors vraiment parfaitement) à animer les personnages au coeur de scènes à la fois savoureuses et incroyablement denses.

La couverture (sublime, de Russell Dauterman) met l'accent sur la danse de Tornade et Mort, et ce n'est pas immérité car la scène en question est magnifiquement mise en scène par Stefano Caselli. Le dessinateur en exploite l'étrange sensualité qui troublera tous les lecteurs tout comme le dialogue ciselé entre les deux adversaires. Mort est fasciné par Tornade (qui ne le serait pas ?) et leur échange tourne autour de la peur et la connaissance de la mort. Tornade n'a (du moins à ma connaissance) jamais été tuée (une rareté chez les mutants), elle n'a donc connu la mort qu'à travers la perte de proches, d'amis, de co-équipiers. On apprécie d'autant mieux son rôle récent de maîtresse de cérémonie quand elle réintroduit les mutants ressucités devant le peuple de Krakoa, et l'énergie qu'elle y met. Ce n'est donc pas tant qu'elle ne redoute pas la mort qu'elle s'y habituée, certainement au point d'envisager la sienne avec philosophie (peut-être même fatalisme). Son statut de déesse ajoute à cette appréhension si personnelle car comme toute divinité, son rapport au temps et donc à sa finalité diffère des "simples mortels". Cela intrigue Mort - et promet une confrontation tout à fait spéciale.

Pourtant, si on est tout à fait juste, celui qui cristallise l'attention dans cet épisode, c'est Wolverine. Et sur ce point, on peut dire que Duggan et Percy animent le personnage avec brio. Logan a été montré par Percy en rupture avec l'idéal de Krakoa en tant que société et en tant qu'entité. Il ne croit guère à la pérennité de l'utopie mutante et a exprimé franchement ses sentiments à l'île elle-même depuis qu'il a compris qu'elle voulait renouer avec sa moitié Arakko.

 On comprend dès lors fort bien que Logan soit d'humeur ombrageuse non seulement à la veille du tournoi mais encore plus au moment de s'attabler avec les champions d'Arakko et Saturnyne. Cette dernière a exprimé son mépris pour le mutant mais Wolverine ne lui en veut pas que pour cela. Tout est concentré dans un échange avec Brian Braddock/Captain Avalon qui, selon le griffu, s'il cédait aux avances de Saturnyne, la convaincrait facilement d'annuler le tournoi, de renvoyer les Arakki chez eux, et donc, surtout, d'empêcher que du sang innocent ne soit versé.

Le raisonnement de Wolverine est sans doute simpliste, mais certainement pas entièrement faux. Il fait peu de cas du fait que Brian est marié et ne souhaite pas tromper (ou carrément abandonner) Meggan. Ce qui compte ici, c'est surtout que Duggan et Percy trouvent le ton juste pour le personnage, on comprend que ce soit Wolverine qui pense et dise ça. Mieux : on aimerait qu'il ait raison.

Caselli grâce à son trait très expressif se régale visiblement, et c'est communicatif, à dessiner Logan. Il lui donne une présence sensationnelle, une posture très crédible, des mimiques épatantes. C'est une véritable cocotte-minute, prête à exploser. Et c'est ce qui se passe effectivement, avec un cliffhanger terrible, inattendu, qui relance complètement la partie, qu'on ne voit absolument pas venir et qui en même temps apparaît inévitable tellement Wolverine est à cran (et Saturnyne exaspérante).

On se délectera aussi, visuellement et narrativement, du passage en revue effectué par Magik et Gorgone (un duo irrésistible au moment de sonder les adversaires) - la scène avec Isca est jubilatoire. Vraiment, cet épisode est un régal.

Je le répète : X of Swords ne fait rien comme les autres. Mais c'est tant mieux. Et on cherche en vain ce qui pourrait faire dérailler cette saga. J'avais peur de son ampleur, de sa longueur, de son traitement. Mes doutes se sont envolés. Quel bonheur !

samedi 19 septembre 2020

X OF SWORDS : PRELUDE - EXCALIBUR #12 / X-MEN #12, de Tini Howard et Jonathan Hickman, Marcus To et Leinil Yu

Pour bien lire X of Swords, il faut être discipliné et donc respecter l'ordre de lecture des séries qui forment ce crossover. Tout commence donc avec Excalibur #12 par Tini Howard et Marcus To, suivi immédiatement par X-Men #12 de Jonathan Hickman et Leinil Yu.


Rapide rappel des faits : dans Excalibur, Apocalypse a planté un portail permettant le passage de Krakoa à l'Outremonde, ce qui a déplu à Opal Luna Saturnyne, la maîtresse de l'Outremonde. Une bagarre s'est ensuivie au cours de laquelle Rictor est passé à travers le portail incomplet, Gambit et Rogue ont pris la fuite poursuivis par les fidèles de Saturnyne qui fait face à Captain Britain (Betsy Braddock).  


Dans X-Men, l'Invocateur, le petit-fils d'Apocalypse, réapparu lors de la fusion de Krakoa avec l'île d'Arrakko, joue avec trois jeunes mutants curieux de sa présence avant que son grand-père ne les interrompe.


Apocalypse attire les Externels (un groupe de huit mutants immortels semblables aux Illuminati, dont il fait partie) dans un piège au coeur d'un volcan sur Krakoa. Grâce à Rictor, il en tue la moitié et obtient que les trois autres le suivent dans son plan.


Cependant, dans l'Outremonde, Gambit a dérobé une gemme dans laquelle est enfermé l'esprit de Candra, une Externelle qui a échappé au piège d'Apocalypse et réclame l'aide du voleur. Alors qu'il se présente avec Rogue devant Saturnyne, après avoir semé ses fidèles, et Captain Britain, Apocalypse attend sur Krakoa.


Gambit choisit d'aider Apocalypse contre Candra en lançant la gemme à travers le portail, ce qui a pour effet de finaliser le passage entre Krakoa et l'Outremonde...


Ceci fait, Apocalypse rejoint l'Invocateur et interrompt donc la partie qu'il jouait avec trois jeunes mutants. Il l'interroge alors que la chute d'Arakko après sa séparation d'avec Krakoa par l'Epée du Créspuscule et malgré l'intervention d'Apocalypse contre les monstres d'Amenth.


Livrés à eux-même, les gens d'Arakko sous la direction de Genesis, la femme d'Apocalypse, rebâtisse une société dont dix tours forment le périmètre. L'armée des monstres d'Amenth échouent à les conquérir. L'Invocateur naît il y a trois cents ans et grandit, sans connaître Krakoa.


Le prophète Idyll annonce la chute prochaine d'Arakko et motive Genesis à lancer une offensive décisive contre Amenth. Mais une cuisante défaite s'ensuit. Isca invite Genesis à une négociation avec Annihilation qui la tue en duel. Aujourd'hui, avec le Hurleur et Unus l'intouchable, l'Invocateur s'apprête à emprunter le passage qui mène de Krakoa à Arakko via l'Outremonde...

Le grand mérite de ce double prologue est d'assumer son rôle : celui d'exposer la situation, de planter le décor. Certes il faut un peu de souplesse pour plonger dans l'intrigue d'Excalibur, développé depuis onze épisodes, mais tout compte fait, la narration de Tini Howard permet d'appréhender suffisamment clairement les enjeux.

Ceux-ci sont simples : Apocalypse, depuis le début d'Excalibur, veut qu'un portail krakoan permette le passage entre l'île des mutants et l'Outremonde. Son équipe de terrain (composée de Captain Britain/Betsy Braddock, Gambit, Rogue, Rictor et Jubile) a affronté pour cela Morgane la Fée (combat au terme duquel Betsy a hérité du titre de son frère Brian) et doit maintenant négocier avec l'Omniversal Majestrik Opal Luna Saturnyne, gardienne de la paix entre les dimensions et fondatrice du corps des Captains Britain. Cette dernière n'est pas ravie par la manoeuvre d'Apocalypse auquel elle oppose une fin de non-recevoir. Captain Britain tente de négocier, Apocalypse continue de conspirer en parallèle.

Apocalypse n'y va pas de main morte : pour pouvoir profiter de cette étape-relais que représente l'Outremonde, il doit disposer d'une source énergétique à même de dépasser Saturnyne. Il convoque donc les Externels, l'équivalent des Illuminati chez les mutants, un groupe de huit dont il fait partie et dont une bonne moitié ne lui fait pas confiance. Ni une ni deux, il tue les récalcitrants avec l'aide de Rictor et obtient des trois autres (Séléne, Gideon et Absalom) leur complicité. Mais Candra réussit à échapper au traquenard et se réfugie dans une gemme magique volée par Gambit dans l'Outremonde. Candra tente de le convaincre de s'opposer à Apocalypse au profit de Saturnyne mais il lui désobéit. Apocalypse a ce qu'il voulait : un portail communicant antre Krakoa et l'Outremonde. Mais pourquoi ?

On le découvre à la fin de X-Men #12 : l'Outremonde permet d'accéder à la dimension souterraine d'Arakko. Jadis, Arakko et Krakoa formaient une seule et même île, Okkara, qui a été scindée par l'Epée du Crépuscule. La légende dit que Apocalypse a repoussé le responsable de cette cassure. Mais à quel prix ? C'est ce que va lui raconter l'Invocateur, son petit-fils, né et grandi à Arakko.

Jonathan Hickman adore la mythologie, c'est un jardinier, un bâtisseur de mondes. Mais tout monde, tout jardin a une histoire, et toute histoire s'appuie sur un mélange subtil de faits et de légendes. L'Invocateur va nous dévoiler sa version de l'histoire, celles des victimes d'Arakko, après que Apocalypse et Krakoa en furent séparés.

L'épisode est fascinant et a le souffle des épopées. Il est exclusivement narré en voix-off et illustré de main de maître par Leinil Yu, qui signe là son dernier chapitre (même s'il reste le cover-artist de la série). L'exercice sied magistralement à cet artiste plus doué pour les grands tableaux que les compositions dynamiques et les découpages fluides.

Hickman nous conte littéralement le passé d'un peuple brisé qui a dû se reconstruire dans un environnement hostile, à la merci d'une armée de monstres (à l'origine de la cission de l'île), l'armée d'Amenth. Il est question de tours erigées comme des remparts infranchissables ; de la femme d'Apocalypse, Genesis, devenue par la force des choses le leader des séparés ; de naissance, celle de l'Invocateur ; de défaite contre l'armée menée par Annihilation, d'un duel fatal, et de vengeance, de revanche.

X of Swords s'inscrit donc, apparemment, dans un cycle de vengeance, de revanche, celle d'Apocalypse contre Annihilation. les noms ds protagonistes sont programmatiques et en disent long sur la symbolique qu'ils expriment. On saisit alors mieux le sens du dernier chapitre de X of Swords, Destruction, car il ne peut y avoir qu'un seul vainquer dans ce match retour. Toutefois, quel prix les mutants de Krakoa paieront dans cette guerre, dont les origines remontent bien plus loin qu'eux ? Il semble évident que les conséquences de X of Swords feront des victimes, peut-être incurables même pour les Cinq, et plus profondément encore dans les rangs de ceux qui tiendront Apocalypse pour responsables de ce dans quoi il les a entraînés.

L'amuse-bouche du FCBD ne disait pas autre chose même si c'était sous une formulation plus cryptique quand Saturnyne tirait les cartes du Tarot qui prédisaient des trahisons, des sacrifices, des abandons, etc.

Indéniablement, l'épisode de X-Men est plus riche et puissant que celui d'Excalibur. Il est clair que Hickman est un narrateur plus chevronné que Howard et qu'il est l'architecte du projet. Pourtant Howard sert Hickman en orchestrant au présent une action déterminante - l'établissement d'un portail entre Krakoa et l'Outremonde - , suivi de conséquences immédiates - la mort de la moitié des Externels, le rôle déterminant à ce sujet de Rictor, le choix de Gambit. Et la scénariste confirme ce qu'elle suggérait : l'Outremonde est une sort de sas dimensionnel entre Krakoa et Arakko, donc vers Annihilation, l'ennemie jurée d'Apocalypse.

Sur ce dernier point, on peut regretter un léger manque de lisibilité : en effet, depuis qu'Arakko et Krakoa se sont réunies, je pensais que l'Invocateur était le dernier survivant de la première (ou alors que d'autres survivants d'Arakko allaient se manifester progressivement). Il apparaît que les gens d'Arakko (en fait l'armée d'Amenth, menée par Annihilation, et peut-être les anciens sujets de Genesis) se trouvent dans une dimension parallèle uniquement accessible via l'Outremonde. C'est un peu confus, mais l'essentiel reste que Apocalypse a été séparé de sa femme et des siens et que l'ennemi est désormais accessible. L'Invocateur part en mission de reconnaissance avec le Hurleur et Unus l'Intouchable pour Apocalypse.

Faisons un peu de prospective : si on consulte les convertures des prochains chapitres de X of Swords et notamment celle de X of Swords chap. I : Creation, dont la preview a été mise en ligne cette semaine (pour sa sortie Mercredi prochain), il semble que les quatre cavaliers originels d'Apocalypse soient du côté d'Annihilation, ce qui donne à cette dernière une force de frappe redoutable. Dans cette preview, on peut aussi voir que Unus l'Intouchable est prisonnier d'Annihilationet soumis à la torture (pour qu'il parle de la situation d'Apocalypse et de Krakoa certainement). C'est une veillée de guerre.

Comme le crossover se suit à travers toutes le séries de Dawn of X, on peut supooser que les compétences des mutants répartis dans diverses équipes vont être mises à contribution : la X-Force pour le renseignement, les X-Men comme première ligne de front avec Cyclope en commandeur. Les Hellions est une sorte d'équivalent à la Suicide Squad de DC et évolue dans une ambiance horrifique, donc je ne serai pas étonné qu'ils servent de chair à canon. Les connaissances futurites de (Kid) Cable seront certainement orientées. Excalibur va certainement stationner dans l'Outremonde. Les Marauders pourraient jouer un rôle de seconde ligne et évacuer éventuellement les plus fragiles ou les blessés, protéger les Cinq et exfilter les morts de Krakoa. X-Factor, qui enquête sur les morts et donc avertit de qui il faut ressuciter (pour éviter des doublons), me laisse plus dubitatif (d'ailleurs l'équipe n'intervient que dans un seul chapitre, le II).

Je tire des plans sur la comète, et donc je risque de me tromper, mais en tout cas cette distribution des tâches me paraît plausible.

Pour en revenir aux deux épisodes du jour, visuellement, c'est la nuit et le jour. Marcus To, qui a fait preuve d'une ponctualité remarquable sur Excalibur, est un dessinateur correct mais qui a la fâcheuse tendance à rajeunir tout le monde. Betsy Braddock, Malicia, Jubilé et Staturnyne ont toutes l'air d'avoir le même âge. Pourtant quand il représente Apocalypse, il lui conserve sa stature imposante, intact, et Gambit a aussi l'air plus âgé que les filles (pas beaucoup plus cependant). Les décors sont basiques, pas de folie (l'action se déroule majoritairement, il est vrai dans le creux d'un volcan éteint de Krakoa). Tout ça manque de souffle, de folie.

Yu, dans X-Men, fait lui ce qu'il fait le mieux , un livre d'images très évocatrices, avec une qualité iconographique notable. Le script lui permet de se concentrer sur les compositions des plans, sur des décors pas forcément très détaillés mais impressionnants. C'est très théâtral et figuratif. C'est davantage une tapisserie qu'une bande dessinée, qui s'attarde uniquement sur des images, des moments forts, cruciaux. Les personnages sont des titans, issus de temps très lointains, avec des peintures de guerre, des anatomies ad hoc. Tout rappelle qu'on est dans un récit mythologique avec des acteurs bigger than life. Même si j'ai été réservé par certaines de ses prestations au début de la série, il faut avouer que Yu n'a que peu de concurrents quand il s'agit de réaliser des épisodes pareils - à charge de Mahumd Asrar d'être à la hauteur pour les prochains chapitres de X-Men.

Voilà, vous avez à la fois un aperçu de ce qui se joue dans ce double prologue mais aussi dans la forme des critiques que je vais rédiger pour ce crossover. X of Swords est prometteur, malgré son gabarit à la limite de l'obésité.  

jeudi 27 août 2020

X-MEN #11, de Jonathan Hickman et Leinil Yu


Oserai-je dire que X-Men #11 est la seule sortie notable de la semaine ? En tout cas, c'est le seul comic-book qui a retenu mon attention et motivé un achat parmi les nouveautés disponibles. Pour la seconde fois consécutive, ne numéro est rattaché à la saga Empyre et fait suite aux événements du #10. Mais le talent de Jonathan Hickman accompagné par Leinil Yu rend l'exercice excitant. Au point qu'on peut légitimement se demander si l'event n'aurait pas eu plus de saveur avec ces deux-là aux commandes...


Anole entraîne Lao et Rockslide sur l'île annexe d'Arakko, malgré les consignes. Ils y rencontrent l'Invocateur qui les invite à jouer avec lui. Mais la partie débute sous de mauvais augures pour les mutants de Krakoa.


Un rapport rédigé par Cyclope prévient le Conseil de Krakoa des failles dans la sécurité constatées ces derniers temps. Il préconise un entraînement plus poussé des mutants et une redisposition des éléments offensifs pour parer à de nouvelles futures crises.


Ces indications resurgissent quand Krakoa est attaquée par les Cotati. Magik et Gorgone alertent Magneto de leur arrivée sur l'île et il prend le commandement des opérations. En commençant par se rendre sur le front et en entrant en liaison, via les Stepford Cuckoos, avec Sage, Iceberg et Magma.


Magman provoque une éruption volcanique qui projette des tonnes d'acier liquide dans l'air que Iceberg doit convertir pour Magneto. Les Cotati sont incapables de résister à cette riposte non organique. Magneto défie leur chef et le vainc.


Exodus raconte tout cela à de jeunes enfants mutants en soulignant l'héroïsme du maître du magnétisme, prêt à se sacrifier pour les siens mais aussi capable de terrasser l'ennemi par sa supériorité de stratège et sa puissance.

Je me rappelle qu'en lisant Infinity, le premier des events que Jonathan Hickman a écrit pour Marvel, je fus surpris par le parti-pris adopté pour l'histoire centrale en six épisodes. le scénariste livrait un récit dépouillé, concentré sur les hauts faits de la saga, en partageant la narration en deux parties égales (l'une avec les efforts de l'armée des Avengers dans l'espace contre les Bâtisseurs, l'autre en mettant en scène le duel Thanos-Inhumains sur Terre pour retrouver son fils, seul capable de le tuer).

Pour saisir toutes les subtilités de la saga, il fallait lire les épisodes de Avengers et New Avengers que signaitt aussi Hickman à l'époque. Tout cela prouvait à quel point Hickman construisait ses intrigues de manière synchrone et intriquée. Pourtant, en ne lisant que les six épisodes d'Infinity, on disposait déjà d'un matériau suggestif. En la matière, c'est certainement ce que j'ai lu de plus abouti, de plus complémentaire. Le scénariste Hickman s'y affichait déjà en grand ordonnateur, une ambition qu'il a parachevé ensuite avec Secret Wars et désormais, depuis House of X-Powers of X, avec la franchise X-Men.

Malheureusement, les X-Men sont une autre affaire que les Avengers et le succès de l'entreprise menée par Hickman ne lui permet pas d'écrire toute la collection de titres de la gamme. Il se concentre sur le titre emblématique de la marque, et a délégué le reste à des auteurs inégalement inspirés (Duggan, Percy, Howard...), sans qu'on sache trop à que point ils connaissent les véritables plans de la "Head of X" qu'est Hickman (suivant le crédit qui lui est attribué dans les revues).

Je parierai volontiers sur le fait que seul Hickman sait où il va et veut mener les mutants. La perspective du crossover X of Swords, dont la première scène de cet épisode se pose comme un avant-propos très allusif, nuance cela puisque Hickman l'a conçu avec Tini Howard (auteur de la série Excalibur). Mais au-delà...

Cet épisode est également rattaché, comme le précédent à Empyre, et prolonge d'ailleurs les événements du numéro paru le 29 Juillet dernier. Après que Vulcain ait tué plusieurs Cotati sur la Lune, un survivant informait un officier que le mutant avait parlé de l'île de Krakoa. Logiquement, on assiste donc à l'assaut sur le refuge mutant.

Après la scène d'ouverture, deux data pages font état d'un rapport émis par Cyclope (le Capitaine Commandeur qui dirige les autres Capitaines et répond de la sécurité de l'île devant son Conseil) sur les failles dans la protection des mutants. En effet, on a pu voir dans Marauders, X-Force et X-Men que Krakoa présentait des brèches importantes, on n'y pénètre pas comme dans un moulin certes mais certains ont trouvé la parade. Sans compter les mutants qui conspirent contre le régime en son sein.

Magneto est une fois de plus mis en avant (après le #4). C'est un personnage qu'apprécie visiblement Hickman, ce qui n'étonnera personne car il incarne une sorte de mâle alpha (et un mutant de niveau oméga), buriné par la vie, haut placé dans la hiérarchie mutante, une sorte de vice-président. L'épisode est narré par Exodus qui résume ce qui s'est passé sur l'île durant l'assaut des Cotati en insistant sur l'héroïsme de Magneto mais aussi, surtout, sur sa singularité de mutant, de stratège, de quasi-martyr. Le reste illustre cela à la perfection.

Pourquoi Leinil Yu, bien qu'il ne soit plus aussi flamboyant qu'autrefois, convient si bien à l'écriture de Hickman ? Yu n'a jamais brillé par la qualité dynamique de son dessin, il y a une rigidité dans son trait, même s'il l'a dépouillé de certains de ses attributs au fil des ans (le recours aux hachures notamment) et que ses coloristes peuvent l'habiller diversement (cette fois Rain Beredo supplée Sunny Gho avec brio). Mais justement, quand Hickman dispose de Yu, il sait tirer le meilleur de lui en puisant dans ce qu'il sait encore faire de mieux.

Yu, par exemple, excelle à représenter des personnages marmoréens, à la présence charismatique mais minérale, quasi-granitique, comme taillé dans pierre. Voyez comme il a dessiné Apocalypse dans l'épisode 7 : une masse impressionnante et en même temps mélancolique, impitoyable et triste. Magneto est du même acabit : c'est un doyen, un vétéran de guerre. Avec ses cheveux blancs, sa silhouette sèche, sa musculature de gladiateur (exhibé dans la scène où Gorgone et Magik viennent le solliciter - on notera d'ailleurs le regard brillant d'Ilyana Rasputin devant cet homme mûr mais bien conservé...), il a la carrure naturelle d'un leader, de ceux que Yu réussit à camper sans forcer.

Qu'importe en fait alors qu'ensuite l'action soit trop statique, figé, que le découpage se réduise à une succession de vignettes (souvent de la taille d'une bande occupant la largeur de la planche). A vrai dire, plus de mouvement n'aurait pas ajouté grand-chose. Magneto n'a pas besoin de s'agiter pour gagner, il est économe de son verbe comme de son geste, il est direct et efficace et Yu le montre ainsi. L'ingéniosité de son plan est radicale, spectaculaire, ne fait pas de quartier. Il ne gagne pas, il écrase, sa seule présence devient ainsi un atout pour galvaniser les troupes, s'il est là c'est déjà dans la poche.

Et, donc, au-delà de l'épisode, du tie-in à Empyre, ce que prouvent Hickman et Yu, c'est la formidable puissance des mutants, ces néo-dieux auto-proclamés mais dont on ne saurait discuter la supériorité en les voyant ainsi dominer le débat face à un ennemi que Avengers et Fantastic Four peinent à contenir dans l'histoire de Dan Slott et Al Ewing. Plus fort encore : Hickman donne une petite leçon à ses confrères en mettant en scène la guerre comme elle est et pas en en la relégant au second plan comme dans Empyre (où le conflit manque terriblement d'envergure). La différence d'intensité entre Black Panther seul face à ses adversaires au Wakanda et Magneto dirigeant les mutants sur Krakoa résume de manière cruelle qui est le vrai patron, et par ricochet quel est le scénariste le plus probant.

Je sais que certains fans des X-Men sont déroutés et même déçus par la direction imprimée par Hickman depuis un an. Ils ne retiennent que la description d'une "mutanité" transformée en communauté repliée sur elle-même, traversée par des rituels baroques, des personnages devenus moins sympathiques, etc. Ceux-là même rappellent, sans que ce soit un compliment, que Hickman est un storyteller qui préfère les histoires aux héros, et misent sur un twist qui expliquerait que tout ça, en vérité, est une ruse, un subterfuge, que ce ne sont pas les vrais X-Men, que c'est un "Elseworld".

Pour ma part, je trouve cette option passionnante. Qui a décrété qu'il ne fallait qu'écrire des séries avec des héros sympas ? Que les choix de Hickman n'étaient pas valables et logiques après des années avec des mutants acceptant de tendre l'autre joue ? Je préfère cent fois ces X-Men vraiment étranges aux Avengers d'Aaron, empêtrés avec leurs prédécesseurs préhistoriques, mais sans ligne claire, sans horizon vibrant. Les X-Men ont toujours été à part, la seule différence avec Hickman, c'est qu'ils le revendiquent, l'assument totalement et n'en ont rien à faire.

J'aime aussi particulièrement X-Men, la série, pour sa franchise, sa simplicité qui enrobe la complexité de sa rénovation. Même quand elle doit composer avec une saga en cours, elle en tire un avantage grâce à un scénariste ingénieux et un graphisme cohérent. Malgré l'énormité du crossover qui approche, tout cela rend confiant. Et c'est décisif. 

jeudi 30 juillet 2020

X-MEN #10, de Jonathan Hickman et Leinil Yu


Après quatre mois d'absence, X-Men revient enfin. Mais la série conduite par Jonathan Hickman n'a pas souffert de son interruption grâce à son format "un épisode/une histoire" si efficace. Il s'agit en outre d'un tie-in à Empyre, qui pose frontalement la question de la cohabitation récente entre mutants et Cotati sur la Lune, avec une issue redoutable, que Leinil Yu (pour une de ses dernières prestations sur le titre) illustre magnifiquement.


Gabriel Summers/Vulcain est, depuis son retour au sein des X-Men, hanté par un rêve dont il ignore qu'il s'agit du vrai récit de sa résurrection après le combat mortel qui l'opposa jadis à Black Bolt des Inhumains. Tombé dans les pattes de trois aliens, il a été l'objet de leurs expériences.


A son réveil, il est attendu dans la Maison Summers par Sway et Petra qui prépare une fête bien arrosée. Mais il n'est pas d'humeur et sort se promener. Bien vite il approche de la Zone Bleue de la Lune où sont établis les Cotati, sur le pied de guerre.


Vulcain est capturé puis son esprit sondé. Il découvre alors ce que les trois aliens lui ont fait, enfouissant provisoirement la part la plus violente de sa personnalité. Elle revient à la surface et il atomise littéralement les Cotati su place.

Un général Cotati apprend qu'un survivant, avant de succomber, a désigné l'agresseur comme venant de l'île de Krakoa sur Terre...


Vulcain, Petra et Sway (mais aussi Darwin - qui est toujours dans la sentinelle cannibalisée par les Enfants de la Voûte, avec Synch et X-23) sont des mutants spéciaux. En effet, ils ont été créés en 2006, lors de la saga Genèse Mortelle (Deadly Genesis), écrite par Ed Brubaker (et sur des designs de Trevor Hairsine). Jamais depuis la seconde génération de X-Men (en 1975) élaborée par Len Wein et Dave Cockrum, un groupe entier et original n'avait été ainsi ajouté d'un coup à la Nation X.

Narrativement, il s'agit de personnages sacrifiés puisque, à la faveur d'une retcon subtile, Brubaker avait imaginé que Charles Xavier avait assemblé une équipe, entraînée à la hâte, avec Moira McTaggert, pour aller sauver les premiers X-Men piégés sur Krakoa. Leur mission se soldera par leur mort, même si plus tard Vulcain resurgira, résolu à se venger à la fois de Xavier et des Shi'ar (qui avait tué sa mère - il deviendra d'ailleurs leur empereur et déclarera la guerre aux Inhumains alors partis à la recherche de leurs origines Krees).

La présence de Vulcain dans la Maison Summers dans le premier épisode de X-Men de Jonathan Hickman interrogea les fans sur sa résurrection et par conséquent sur sa condition mentale puisqu'il semblait sérieusement assagi, ignorant même les massacres qu'il avait commis lors de sa vengeance. Mais comment était-il revenu de sa bataille contre Black Bolt à la fin de laquelle il sembla avoir péri avec le roi des Inhumains ?

Hickman y répond de manière habile, en levant le voile sans trop en dire non plus. On reconnaît bien là la méthode du scénariste, qui aime à planter des mines depuis le début de son run, comme autant de bombes à retardement. Les expériences pratiquées par trois apprentis-sorciers aliens expliquent que Gabriel Summers est une autre de ses menaces en sommeil pour sa communauté. Et plus actuellement l'allumette qui a certainement mis le feu au poudre pour les mutants dans la guerre menée par les Cotati.

Car, c'est l'autre point du récit, il était inévitable que la Maison Summers, basée sur la Lune, allait croiser ses nouveaux voisins belliqueux. Empyre : X-Men semblait tout désigné pour traiter du problème, mais Hickman et Tini Howard ont choisi de partir dans une autre direction. Là, l'affaire est considérée plus frontalement, avec des conséquences explosives. La chute de l'épisode ne fait aucun doute sur la suite.

Mais ce n'est pas tout. Depuis X-Force #10, on sait désormais, clairement, que la sexualité des mutants est ouvertement échangiste (Jean Grey rejoignait Logan dans un bain et pas que pour faire que pour faire sa toilette...). Ce qui était suggéré jusqu'à présent est devenu limpide : tout le monde couche avec tout le monde chez les mutants. Du coup, un érotisme torride contamine les épisodes, le lecteur cherche non pas à se rincer l'oeil (on reste quand même dans du comic mainstream, avec une dose de censure évidente) mais à guetter le moindre signe de rapprochement entre deux (ou trois ou plus...) mutants.

Hickman est moins direct que Benjamin Percy mais il semble s'amuser à émoustiller son lectorat avec la complicité de Leinil Yu comme lorsque Vulcain à son réveil est attendu par ses camarades Sway et Petra, deux bombasses qui veulent faire la fête à grand renfort d'alcool et de sexe implicite. Tout laisse entendre que les deux filles aimeraient bien s'amuser avec Gabriel Summers et d'autres invités. Yu représente ses jeunes gens sans mystère, dans leurs combinaisons moulantes, où leur anatomie sculpturale les montre dans toute leur séduction. Ce sont de jeunes dieux dyonisiaques, sur la Lune (donc littéralement, loin de la Terre des pauvres mortels humains), s'aguichant du regard, ondulant de façon sensuelle comme s'ils dansaient avant une orgie. On peut même facilement penser qu'en rentrant à la fin de l'épisode ils vont cette fois s'amuser comme les deux filles l'avaient prévu...

Yu a annoncé qu'il allait bientôt quitter la franchise "X" (qui n'aura jamais si bien porté son nom...), sans doute affecté par la disparition de son ami encreur Gerry Alanguilan, et aussi certainement pour d'autres projets (en creator-owned peut-être). Même si ses prestations n'ont plus la qualité d'autrefois (Marvel l'ayant pressuré en lui confiant des events et en le baladant de série en série), sa complicité avec Hickman est indéniable. Le scénariste sait qu'il peut compter sur l'artiste pour servir ses scripts avec compétence et fiabilité, Yu n'est pas un "m'as-tu vu" qui cherche à tirer la couverture à lui, c'est un dessinateur humble et qui, dans ses bons jours, produit avec une rare régularité des planches très soignées.

Il connaît par ailleurs bien les mutants (il a oeuvré sur pas de leurs titres) et sait les animer indifféremment, en leur confiant cette majesté un peu rigide et énigmatique qui convient si bien aux scénarios de Hickman, dont les faveurs vont aux personnages naturellement imposants (Cyclope, Apocalypse, Vulcain...). Le découpage de Yu est toujours simple, au service de l'histoire et de ses acteurs. Ce n'est pas très dynamique mais il sait doser ses effets et balancer une splash-page quand il le faut, en dessinant ici un paysage, là une explosion vraiment extraordinaires.

Ce ne sera pas simple de le remplacer, mais sans doute celui qui sera aussi sollicité apportera quelque chose de totalement différent, susceptible de teinter différement la narration (Stefano Caselli me paraît un candidat évident et crédible, parce qu'il a collaboré avec Hickman souvent et qu'il peut passer après Yu sans problème. Il serait en outre mieux mis en valeur que sur Marauders).

Quoiqu'il en soit, c'est un nouveau chapitre très plaisant. Profitons-en car en Septembre, les grandes manoeuvres débutent avec le giga-crossover X of Swords (en 22 parties ! - et dont l'intrigue circulera dans toutes les séries "X")... 

vendredi 27 mars 2020

X-MEN #9, de Jonathan Hickman et Leinil Yu


Le précédent épisode de X-Men tranchait avec le format mis en place par le scénariste Jonathan Hickman puisque la fin était ouverte et appelait une suite. On reprend donc là où on avait laissé l'histoire avec l'Oeuf Roi, les Broods, les Shi'ar, les Starjammers et les Kree. Mais en vérité Hickman surprend encore, déplaçant subtilement le coeur de l'intrigue. Au dessin, Leinil Yu revient et confirme qu'il est de plus en plus en forme.


Il y a huit milles ans, les Kree ont capturé des spécimens Broods pour les étudier. Ils comprennent leur structure sociale matriarcale et leur capacité de nuisance. Afin de contrôler cette race et de s'en servir plus tard, ils conçoivent un Oeuf Roi.


Aujourd'hui. L'accusateur Kree qui détient les Starjammers en otage marchande avec Sunspot pour récupérer cet Oeuf Roi. Mais Roberto da Costa lui envoie la garde impériale Shi'ar, contre laquelle les Kree ont conspiré.


Gladiator tue l'accusateur Kree. Les X-Men approchent au même moment du vaisseau de ce dernier, poursuivis par les Broods, à cause de l'Oeuf Roi qu'ils ont récupéré. Alors qu'ils demandent l'aide des occupants du vaisseau, le leur est touché par les Broods.


La garde impériale et les Starjammers se crashent avec les X-Men sur une planète proche et se réfugient dans une grotte. Les Broods atterrissent et leur armée investit la cachette de leurs cibles. Jean Grey prévient que les extraterrestres feront tout pour récupérer l'Oeuf Roi.


Shi'ar, Starjammers et X-Men sont unis dans la bataille qui s'ensuit. Malgré leur puissance de feu, ils sont submergés par le nombre des Broods. Pourtant le combat cesse brusquement lorsque Broo, l'allié des X-Men, avale le contenu de L'Oeuf et devient de facto le Roi des Broods.

Avec le diptyque qui s'achève dans ce numéro, Jonathan Hickman s'inspire largement de la saga des Broods, écrite par Chris Claremont et dessiné par Paul Smith et Dave Cockrum dans les années 80. Les aventures spatiales des mutants devenaient alors un classique du genre, même si la référence aux films Alien était flagrante. 

Sur ce plan, ces deux épisodes forment un tout très agréable et efficace car tous les ingrédients y sont réunis. Il y a un casting abondant, de l'action, du grand spectacle, des ramifications profondes. Hickman pioche dans tous les compartiments en convoquant les Shi'ar, les Kree, les Starjammers et une frange bien particulière des X-Men (les trois frères Summers, Jean Grey). Difficile de faire la fine bouche.

Il y a fort à parier que Hickman se resservira de tout cela (le prochain event Marvel suggère même, dans des visuels en forme de teasers, que les mutants vont s'allier aux Skrulls et aux Kree contre les humains dans ce récit cosmique).

Pourtant, si tout l'épisode se déploie pour aboutir à l'ultime page et à un savoureux retournement de situation, qui fait de Broo un personnage incroyablement important désormais, la manoeuvre de Hickman est intéressante d'abord pour ce qu'elle raconte dans la marge, voire hors champ.

Le flash-back qui ouvre ce numéro, situé huit mille ans dans le passé, révèle comment les Kree ont oeuvré pour, le moment venu, bouleverser la société des Broods et les manipuler contre leurs adversaires Shi'ar. Tout cela impacte la suite de l'épisode où, en fin de compte, les X-Men impliqués sont davantage spectateurs qu'acteurs. Car en vérité l'affaire les dépasse en les précédant.

C'est assez culotté mais en même temps habile car, après avoir, durant sept épisodes, présenté les mutants comme une force nouvelle, mieux organisée, avec un poids inédit sur l'échiquier terrestre, cette histoire les redéfinit comme des pions dans une stratégie à très long terme chez les Kree. C'est cela aussi qui autorise à penser que Hickman reviendra sur ce point car on imagine mal Charles Xavier négliger sa communauté sur un plan extra-terrestre (et certainement est-ce pour cela que l'event à venir, Empyre, communique sur l'alliance des X-Men avec les Kree et les Skrulls contre les héros humains - à moins, bien entendu, qu'il ne s'agisse d'une ruse pour neutraliser ces deux peuples s'ils agressent Krakoa).

Même si j'ai d'abord regretté que Mahmud Asrar ne dessine pas la seconde partie de ce récit, je dois reconnaître que Leinil Yu livre une très bonne prestation. Il est, c'est vrai, à son aise dans ce registre, habitué à l'exercice après avoir illustré des sagas (cf. Secret Invasion). D'une certaine manière, les contraintes de ce type d'histoire lui permettent de compenser ses faiblesses habituelles.

Ainsi, on reproche souvent à Yu (avec raison) de ne pas rendre ses personnages très expressifs. Mais dans ce contexte, où le plan large l'emporte franchement sur le plan rapproché, il est inutile d'être subtil. Ce qu'on attend de l'artiste, ce sont des images puissantes, grandioses, et le scénario lui en fournit. 

Par ailleurs, Yu excelle dans le dessin des Broods, qui, sous son crayon, apparaissent vraiment terrifiants, et plus encore quand ils évoluent en nombre. On saisit sans effort la menace terrible qu'ils sont, et lorsque, dans la dernière partie de l'épisode, les héros sont acculés dans une grotte par ces affreuses bestioles, le danger est sensible.

Grâce aux couleurs de Sunny Gho, Yu peut alors lâcher les chevaux et produire une pleine page spectaculaire où la bataille fait rage. Gho utilise à bon escient une palette variée pour que le lecteur apprécie les pouvoirs en action des Shi'ar, des X-Men, des Starjammers. Le plan est redoutablement efficace et concis, tout en restant lisible.

Il y a un vrai plaisir à lire cette histoire, qui ne traîne pas en longueur tout en étant remarquablement dense. Hickman donne une sorte de masterclass express sur la géopolitique galactique, quitte à reléguer au second rang les X-Men. Mais gageons que cela portera ses fruits dans le futur car le scénariste ne fait jamais rien au hasard (même si on espère qu'il reviendra, le moment venu, sur le personnage de Vulcain dont la présence n'émeut guère Gladiator alors que Gabriel Summers a autrefois mis à genoux l'empire Shi'ar en tuant sa reine). 

jeudi 27 février 2020

X-MEN #7, de Jonathan Hickman et Leinil Yu


Si ce n'était pas encore assez clair que les X-Men avait franchi le Rubicon et qu'ils étaient entrés dans leur période la plus étrange depuis que Jonathan Hickman présidait à leur destinée, alors ce nouvel épisode dissipera les derniers doutes - et décidera les ultimes lecteurs à en accepter le postulat ou à la rejeter. En tout cas, c'est, je trouve, très fort, audacieux. Et même Leinil Yu semble trouver un nouveau souffle (malgré la perte de son emblématique encreur, Gerry Alanguilan).

Melody Guthrie est la soeur de Sam (Cannonball), Paige (Husk) et Joshua (Icare). Mais contrairement à eux, elle vit à Krakoa en ayant perdu ses pouvoirs (depuis le M-Day, où la Sorcière Ecarlate a privé de leur don un million de mutants). Aujourd'hui, elle va passer l'épreuve.


Cette épreuve interroge Cyclope qui s'en ouvre à Wolverine, lequel se montre très réservé à ce sujet. Il renvoie Scott Summers à leur ami Diablo pour trouver des réponses à ses doutes et Kurt Wagner est également en pleine interrogation.


Alors qu'ils rejoignent l'arène où doit avoir lieu l'épreuve, Diablo explique à Cyclope que la protocole de résurrection maîtrisé par les mutants désormais a modifié complètement leur condition - et remet en question leur situation face à la vie, la mort, l'éternité.


Dans l'arène, Melody Guthrie affronte Apocalypse dans un duel à mort. Diablo continue à échanger avec Cyclope sur la responsabilité que leur donne la résurrection. Melody Guthrie meurt sous les coups d'Apocalypse en s'étant consciemment prêté à cette cérémonie étrange.


Melody renaît et, ainsi, recouvre ses pouvoirs et son statut de mutante, citoyenne légitime de Krakoa, récupérant son nom de code d'Aero. Diablo dévoile son projet à Cyclope : bâtir une religion mutante pour penser à leur nouvelle existence et continuer à l'interroger.

Je crois vraiment qu'on est en train d'assister à une révolution avec ce que fait Jonathan Hickman. Pour la première fois depuis longtemps, les mutants sont écrits d'une manière si radicale et novatrice qu'il est impossible de se référer à une quelconque nostalgie. Il ne s'agit pas d'une réinterprétation, mais bien d'une réinvention, initiée avec les mini-séries House of X-Powers of X, qui ont enclenché un mouvement contraire à tout ce qui avait été entrepris depuis la période Grant Morrison (en gros, l'idée qu'il fallait établir l'histoire de l'extinction des mutants).

Bien entendu, un tel projet oblige chacun à reconsidérer son affection pour les mutants. Certains fans manifestent déjà leur désapprobation devant l'image que renvoie Hickman. D'autres (comme moi) adhérent à ce plan parce qu'il a le mérite de trancher avec une stratégie qui avait atteint ses limites et parce qu'on assiste à une redéfinition de ces personnages, de leur objectif - quitte, en effet, à les rendre moins sympathiques, moins héroïques.

Je l'ai déjà dit, mais il me semble que ce que Hickman accomplit, c'est que Marvel a raté, par frilosité, avec les Inhumains il y a quelques années (alors même que couraient des rumeurs comme quoi lesdits Inhumains allaient remplacer les mutants, mais c'était avant que Marvel récupèrent les droits d'exploitation cinéma des mutants). A l'époque, ni Matt Fraction (passé en coup de vent) ni Charles Soule n'avaient osé, avec leurs editors, embrasser le côté antipathique des Inhumains (une famille royale, avec ses classes diverses jusqu'à ses esclaves, vivant à l'écart des humains tout en ayant déclenché, lors de la saga Infinity, écrite par Hickman, une bombe réveillant toute une population secrète).

Or, c'est précisément ce qu'ose Hickman aujourd'hui avec les X-Men : décrire une société retiré des l'humanité, assumant désormais de la supplanter, bâti sur des règles dérangeantes. L'épreuve qui est au coeur de cet épisode peut être un des aspects les plus saillants de cette philosophie puisqu'en interrogeant, via Diablo, le protocole de résurrection domestiquée par les mutants, il s'agit de mettre en scène l'exécution d'une ancienne mutante (ayant perdu ses pouvoirs depuis House of M) avant de la faire renaître, à nouveau pourvu de son don.

Hickman alterne le cérémonial de l'épreuve, voulue par Melody Guthrie (soeur de Cannonball, Husk et Icare), et le débat entre Cyclope et Diablo.  Dans le premier cas, on assiste à un combat absurde par son inégalité, opposant Melody à Apocalypse dans une arène. Elle n'est plus qu'une humaine, tolérée à Krakoa, mais résolue à se battre pour mourir dignement, assez pour mériter sa résurrection et la récupération de ses pouvoirs. Ce spectacle est perturbant car on assiste à une sorte de corrida où le petit taureau Melody Guthhrie n'a vraiment aucune chance face au matador Apocalypse. Le malaise est d'autant plus grand qu'assiste au combat les frères et soeurs de la jeune femme, mais aussi tout un public de mutants (des plus hauts dignitaires aux plus anonymes citoyens de Krakoa). L'issue ne fait aucun doute, malgré la bravoure de Melody Guthrie, mais il ne s'agit pas de vaincre Apocalypse. Il s'agit bien de mourir pour avoir le droit de renaître et d'être à nouveau pleinement soi-même.

Dans le second cas, le dialogue entre Diablo, présenté comme un homme de foi mais aussi traversé par le doute, et Cyclope, dessiné comme un adepte heureux à peine titillé par quelques interrogations sur ce qui se passe, est d'une richesse assez peu commune dans un comic-book mainstream. Hickman réfléchit à voix haute, au travers de ses deux personnages, sur des concepts comme l'éternité, la mesure de celle-ci quand on a le pouvoir de renaître à volonté, la préservation de l'âme dans le corps physique après la résurrection, la responsabilité vis-à-vis des volontés de celui prêt à mourir pour revivre comme mutant à part entière, la notion même de mutant à part entière comparé à la condition d'humain (entendu que le mutant est désigné comme homo superior). Diablo n'a pas de réponses toutes faites à ces questions, cela ne lui inspire que de nouvelles interrogations existentielles, philosophiques, sur le prix à payer pour un tel privilège, la portée religieuse de ce pouvoir de vie et de mort, la place du mutant dans la société, le communautarisme qui guette, le transhumanisme (ou "transmutantisme"). A la fin, Diablo envisage de créer un mouvement religieux, une église sur Krakoa, moins pour convertir en discours de conversion ce qu'il questionne que pour poursuivre ce travail d'interrogation avec des fidèles, des penseurs (on voit d'ailleurs Exodus enseigner, à sa manière, ce qu'a fait la Sorcière Ecarlate à un groupe d'enfants - et on se rappelle que Wanda Maximoff est sur la liste des plus grands criminels mutants de Krakoa).

Evidemment le portrait de Diablo en religieux en hérissera certains. On sait que son créateur, Dave Cockrum, désapprouvait qu'on écrive son personnage ainsi (alors que lui l'avait conçu en hommage aux personnages de pirates charmeurs incarnés par Errol Flynn). Mais aucun scénariste n'a jamais tenu compte de la volonté de Cockrum (ni Claremont, ni les autres). Personnellement, je préfère aussi le Diablo bondissant et séducteur au curé à l'apparence de démon, donc le choix de Hickman me plait moyennement (mais j'attends son Giant-Size X-Men : Nightcrawler, dessiné par Alan Davis - le seul, depuis Cockrum, à avoir conservé l'essence du personnage - pour vérifier s'il ne creusera que cet aspect).

En attendant, cet épisode bénéficie de dessins remarquables de Leinil Yu. Pour ce dernier, c'est un retour particulier puisque c'est son premier job depuis la mort inattendue de son encreur, Gerry Alanguilan (auquel ce numéro, comme les précédents, est dédié : Alanguilan était plus qu'un encreur puisqu'il était aussi enseignant, auteur, et se battait pour la reconnaissance de ses pairs).

Yu rend une copie très forte, pour un numéro très dense (plus de trente pages, sans data pages). Il est à son aise dans cet épisode fourni en dialogues, mais aussi lorsqu'il anime le duel entre Apocalypse et Melody Guthrie. Il excelle à souligner la différence de gabarit entre les deux adversaires et donc l'inégalité du combat, son absurdité même, sa cruauté.

Certes Yu néglige souvent les arrières-plans, notamment quand on se trouve dans l'arène. Mais, avant cela, il nous guide dans la végétation de Krakoa en soignant sa luxuriance et la beauté de ses architectures. Une scène comme celle avec Cyclope et Wolverine sur la Lune, au début, a même une forme de majesté sobre épatante.

Tout cela contribue à faire de cette prestation la plus aboutie de Yu depuis le début de son travail sur le titre (même si on peut facilement lui préférer les épisodes illustrés par Silva ou Buffagni, encore plus peaufinés). Mais il est indéniable que Yu maîtrise particulièrement un colosse comme Apocalypse, et les leaders de Krakoa (comme Xavier, Magneto, Storm), bien aidé par la colorisation magnifique de Sunny Gho (son fidèle complice).

Il est sûr que X-Men n'a plus rien à voir avec que qu'on a lu depuis plus de quarante ans. La direction imprimé à ce titre emblématique par Hickman nous emmène loin ailleurs, transformant l'ensemble en un objet assez unique, et clivant. Mais c'est aussi sa force si on y adhère : ce n'est plus la même chose, c'es quelque chose de différent, et qui s'assume comme tel. Je trouve cela passionnant.    

vendredi 3 janvier 2020

X-MEN #4, de Jonathan Hickman et Leinil Yu


Après une pause à la fin de l'année 2019, X-Men revient pour son quatrième numéro et il est une fois de plus exceptionnel. La maîtrise de Jonathan Hickman et l'originalité de son propos font toujours la différence : les mutants sont vraiment entrés dans une nouvelle ère. Leinil Yu est dans son élément avec ce numéro centré sur les dialogues, encré pour la dernière fois par son complice Gerry Alanguilan.


Pour la première fois de l'Histoire, une délégation mutante est invitée à participer au forum économique de Davos en Suisse. Escortés par Gorgone et Cyclope, le Pr. X, Apocalypse et Magneto sont reçus par des responsables chinois, américain, suisse, indien, brésilien, italien et wakandai.


Alors que Xavier et ses partenaires dînent, Cyclope et Gorgone, à l'extérieur, sont prévenus télépathiquement que deux commandos se positionnent pour attaquer la délégation de Krakoa. Ils se séparent pour les neutraliser.


Pendant ce temps, les mutants clarifient leur position : ils ne vivent pas cachés sur leur île mais entendent bien faire respecter leur souveraineté. Pour cela, ils ont appris des échecs sociétaux des humains et ambitionnent de ne pas les répéter.


Pour cela, explique Magneto, le commerce de leurs drogues médicinales leur permettra progressivement d'acheter les banques, les écoles, les médias, les politiques et les citoyens. Il n'y aura pas de guerre car il n'y aura plus d'opposition à leur hégémonie.


L'assistance est médusée. Mais le Pr. X porte le coup de grâce : il a fallu un mois avant qu'on cherche à le supprimer. Cela ne se reproduira plus car, désormais, chaque agression contre la Nation X aura droit à une riposte en règle. 

Tout d'abord, il faut dire un mot de Gerry Alanguilan, à qui cet épisode aurait dû être dédié s'il n'était parti à l'impression avant son récent décès. L'encreur fidèle de Leinil Yu vient en effet de disparaître à 51 ans, dans des circonstances indéterminées. C'était aussi un scénariste et un dessinateur, mais plus encore un vrai mentor pour une génération d'expatriés philippins venus exercer leur métier aux Etats-Unis. Il était respecté et apprécié dans le milieu des comics, notamment pour sa collaboration avec Yu.

D'une manière assez troublante, il est justement question de respect dans cet épisode très original où Jonathan Hickman ouvre la porte du forum économique de Davos à une délégation mutante. Il s'agit de négocier le statut de Krakoa sur un plan international très concret et évidemment de compter avec les événements survenus dans X-Force #1-2, avec la tentative d'assassinat contre Charles Xavier.

Reçus par des ambassadeurs et des représentants de différents pays, qui ont ou non reconnu la souveraineté de l'île des mutants, Charles Xavier, Magneto et Apocalypse savent qu'ils sont attendus comme des intrus car ils sont craints, haïs ou considérés avec méfiance.

Hickman aborde méthodiquement les aspects les plus saillants de la diplomatie : il est question des drogues médicinales produites sur Krakoa, des intentions économiques et commerciales des mutants, de l'Histoire de l'humanité face au futur de la "mutanité"... Ce qui pourrait ressembler à une discussion austère s'avère passionnant parce que Hickman, précisément, traite les mutants, ces créatures de fiction, comme de vrais entités et Krakoa comme un véritable nouveau pays dans le concert international. Sauf que cette fois-ci, les dirigeants de ce nouveau pays échangent avec leurs homologues dans un endroit qui existe vraiment, à l'occasion d'un événement authentique.

Et alors on mesure le soin avec lequel le scénariste a posé les fondations de son projet. Les X-Men ne sont plus une série de super-héros étranges, à la marge, à la fois redoutés et persécutés. Il s'agit d'une série géo-politique où le folklore des comics est capable d'être relégué au second plan pendant tout un numéro pour faire place à un dialogue riche et profond sur la notion de nation, de territoire, de société, de bilatéralisme. Et Xavier, Magneto et Apocalypse sont des interlocuteurs prêts pour cela.

Pendant la majeure partie de l'épisode, la parole mutante est monopolisée par Magneto. Apocalypse intervient sporadiquement, avec une sorte de détachement lucide qui est assez drôle (même s'il est aussi volontiers cassant et glaçant). Le Pr. X ne parle qu'à la toute fin. Magneto, donc, s'exprime comme un ministre, qui a bossé son dossier. Il est aussi très sûr de son fait et ses conclusions sont terribles parce qu'incontestables : l'Humanité craint la guerre avec les mutants, du fait de leur puissance naturelle. Mais les mutants ne veulent pas la guerre. Pourtant ils la gagneraient sans mal (Magneto admet d'ailleurs que, par le passé, il aurait volontiers montrer ses muscles pour inspirer la terreur et Gorgone, après avoir mutilé tout un commando, reconnaît qu'il agit de façon certes violente mais éclairée).

Non, le nerf de la guerre, la vraie guerre, c'est l'argent et Davos est le lieu parfait pour l'affirmer. Grâce au commerce des drogues médicales, Krakoa sera en mesure, rapidement, de tout acheter - d'ailleurs, ce n'est pas une hypothèse, c'est un projet. Et ceci fait, il n'y aura plus d'opposition, donc pas de guerre. Mais pourquoi acheter le monde, acheter la paix ? Parce que, comme finit par le résumer Xavier, il n'aura fallu qu'un mois pour qu'on tente de le tuer et avec lui, le projet de la Nation X. Cela confirme ce que lui avait assuré Moira McTaggert sur l'illusion de son rêve de cohabitation pacifique entre humains et mutants. Le temps de la persécution, de la peur, est révolu pour les mutants : désormais, ils répondront, ils rendront coup pour coup à chaque agression. Cette promesse offensive couplée à leur projet de s'emparer des puissances (monétaires, éducatives, médiatiques, politiques, populaires) du monde devrait dissuader tout ennemi potentiel.

La démonstration est d'autant plus impressionnante que la forme de l'épisode est simple : Hickman et Yu ont opté pour un découpage en "gaufriers" de neuf cases, elles-mêmes composées majoritairement de gros plans sur les visages. Pas de fioritures, le strict minimum. On n'est pas distrait pas le décor (par ailleurs très sobre d'une salle de dîner blanche) tout en étant saisi par la diversité des interlocuteurs et le tranchant des échanges.

Yu, qui montre une nouvelle fois ses limites dans la représentation des scènes d'action, lorsque, en parallèle, on voit Cyclope neutraliser un commando (avec efficacité et rapidité, tandis qu'on ne verra que le résultat de l'action menée de son côté par Gorgone, beaucoup plus sanglant). Il est étonnant de constater à quel point ces moments-là, fugaces, paraissent figés, alors que l'intensité de la discussion est grisante.

Bien entendu, on aurait aimé que Yu se dépense davantage, et qu'ainsi Alanguilan puisse se mettre en valeur (tout comme le coloriste Sunny Gho), mais tout compte fait, la simplicité joue en faveur du script. Il est inutile d'en rajouter : Hickman, plus que jamais, fait le taf pour deux, l'intelligence de sa rédaction assure le spectacle que son dessinateur ne peut plus soutenir.

Avec cet épisode en tout cas, on a droit à une leçon de narration. Ceux qui reprochent aux comics de super-héros leur manque de densité et de profondeur devraient essayer de lire X-Men en ce moment : l'expérience prouve qu'on peut produire un divertissement tout en parlant de choses étonnamment aiguisées sur l'état du monde (c'est d'ailleurs le titre de ce numéro).