Affichage des articles dont le libellé est Wildstorm. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Wildstorm. Afficher tous les articles

mardi 11 octobre 2011

Critique 272 : NORTH 40, d'Aaron Williams et Fiona Staples

North 40 est un récit complet en 6 épisodes écrit par Aaron Williams et illustré par Fiona Staples, publié en 2009 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
*
Deux amis, la gothique Dyan et le bedonnant Robert, découvre dans la bibliothèque municipale de Conover County, un bled perdu, un étrange grimoire qui transforme en une nuit toute la localité et ses habitants. La majorité devient des monstres difformes, seuls quelques-uns échappent au pire et héritent de facultés surhumaines comme le jeune Wyatt (capable de voler et quasi-invulnérable), la belle Amanda (dôtée de pouvoirs magiques) ou le flegmatique shériff Morgan (qui semble avoir déjà eu affaire à une situation similaire dans le passé). Entre les habitants transformés à maîtriser et la réapparition d'un effrayant poulpe tout droit sorti de chez H.P. Lovecraft, seul le fait que la crise ne dépasse pas les limites de la bourgade est une bonne nouvelle...
*
Ce comic-book est un drôle d'ouvrage : les influences de Lovecraft, avec sa menace identique au mythique Cthulu, et de Stephen King, avec une action horrifique circonscrite à un trou perdu de l'Amérique profonde, sont manifestes. Mais le scénariste Aaron Williams a pris le parti d'en rire et son récit croise à la fois les conventions du genre et sa parodie.
Plus que l'intrigue, somme tout classique, ce sont les personnages qui donnent tout son sel au projet, et sur ce point d'ailleurs la couverture est un peu mensongère car elle indique que Dyan et Robert sont les héros alors qu'en termes de présence à l'image ils n'apparaissent qu'au tout début et à la toute fin. Non, les vrais protagonistes de ce récit sont l'impayable shériff Morgan, qui traverse toutes les situations, des plus absurdes aux plus atroces, avec un détachement, et en usant d'un langage aussi débonnaire, souvent hilarants :  la raison de son calme nous est expliqués dans les derniers chapitres, de manière allusive, en faisant référence à une précédente crise semblable.
Ensuite, il y a le jeune Wyatt, qui va devenir l'adjoint du shériff, et la belle métisse Amanda, élevée au rang de sorcière : autant elle joue son rôle avec un naturel déconcertant, autant il est dépassé par ce qui se passe et force sa nature pour sauver ce qui peut l'être.
Ce trio improbable traverse l'histoire en croisant des êtres difformes, des vampires, des zombies, des géants et autres bestioles contaminées par cette malédiction libérée par Dyan, qui souhaite provoquer le chaos pour éprouver ses semblables (et voir qui s'en tirera), et Robert, dont la curiosité créé ce bazar tout en voulant ensuite le réparer.
Aaron Williams mène son affaire sur un faux rythme assez prenant : cela se lit rapidement et pourtant il y a une sorte de nonchalance dans la conduite de la narration, mais c'est loin d'être déplaisant et les morceaux de bravoure sont ingénieusement disposés (même si tout ça, évidemment, s'adresse à un public "averti" car mutilations et métamorphoses dérangeantes sont légion).
*
Cependant, sans diminuer les mérites du scénariste, la vraie révèlation de cette bande dessinée est son illustratrice, Fiona Staples. Son trait anguleux, son traitement de la couleur, ses cadres simples mais aux valeurs décalées, dans un style non réaliste sans être caricatural, donnent à ces épisodes une facture unique.
Elle contribue grâce à un découpage très efficace, avec un nombre limité de cases par page, et l'expressivité de ses personnages au dynamisme de cette lecture, soulignant quand il le faut les effets ménagés par le script sans surenchérir dans l'horrifique.
On ne peut qu'avoir hâte de découvrir sa future collaboration avec le génial Brian K. Vaughan dont elle mettra en images le nouveau et ambitieux projet (Saga, chez Image Comics en 2012).
*
Comic atypique et pourtant référencé, ce North 40 laisse la porte ouverte à une suite, mais les engagements de son artiste la diffèrent aux calendes grecques (à moins qu'Aaron Williams ne continue avec un nouveau partenaire). Cependant, en l'état, c'est un ouvrage qui se suffit à lui-même et est affreusement divertissant.  

mercredi 6 juillet 2011

Critique 244 : TOM STRONG - BOOK 6, d'Alan Moore, Michael Moorcock, Peter Hogan, Chris Sprouse et Jerry Ordway

Tom Strong : Book 6 rassemble les épisodes 31 à 36 de la série, écrits par Michael Moorcock (#31-32), Joe Casey (#33), Steve Moore (#34), Peter Hogan (#35) et Alan Moore (#36), et illustrés par Jerry Ordway (#31-32), Ben Oliver (#33), Paul Gulacy (#34) et Chris Sprouse (#35-36), publiés par DC Comics sous le label Wildstorm au sein de la collection America's Best Comics, de Février 2005 à Mars 2006.
Ces six épisodes marquent la fin de la série régulière.
*

- Tom Strong #31-32 : The Black Blade of the Barbary Coast, 1 + 2/2 (Février et Avril 2005). Ecrit par Michael Moorcock et dessiné par Jerry Ordway.
L'enquêteur métatemporel Sir Seaton Begg convainc Tom Strong d'entreprendre un voyage dans le passé d'une Terre parallèle, à l'époque de la piraterie, pour empêcher le Capitaine Zodiac de semer le chaos dans le multivers en s'emparant de la mystérieuse Epée Noire. Solomon accompagne son maître dans ce périple qui les ménera sur une île maudite, avec d'autres flibustiers...

L'écrivain Michael Moorcock, spécialiste de récits de science-fiction, s'amuse à entraîner Tom Strong dans une histoire de pirates via un voyage temporel. Tous les codes du genre sont respectés : la chasse au trésor, la présence d'un traître, une île perdue et maudite, un duel entre le héros et le méchant... La technique du romancier est souligné par un récit découpé (dans sa première partie) en courts chapitres, mais cela ralentit l'action et impose un prologue un brin longuet, alors que la seconde partie est plus directe et efficace. L'objet des convoitises des pirates n'est pas un butin traditionnel (coffre de pièces d'or, par exemple) mais une épée magique qui ne peut être brandie que par un esprit noble. C'est assez plaisant mais pas renversant.
Jerry Ordway revient dessiner Tom Strong après son arc sur Tom Stone (cf. Tom Strong, Deluxe Edition Book 2) et livre de superbes planches, aux costumes et décors soignés : c'est pour lui que cet exercice de style vaut vraiment le coup.
*
- Tom Strong #33 : The Journey Within (Juin 2005). Ecrit par Joe Casey et dessiné par Ben Oliver.
Le comportement bizarre de Pneuman oblige Tom et Solomon à, en réduisant leurs tailles, à explorer ses entrailles. Le héros de la science et son singe savant vont y faire une rencontre inattendue après avoir affronté le système d'auto-protection interne du robot...

Après Moorcock, c'est au tour de Joe Casey, connu pour avoir écrit des épisodes des X-Men, Superman et Wildcats (la version 3.0, avec Dustin Nguyen), d'animer le héros d'Alan Moore et Chris Sprouse : il se penche sur le cas de Pneuman, le robot fabriqué par Sinclair Strong, le père de Tom, dont l'attitude farfelue trouble notre héros (il se présente aux élections municipales de Millenium City, forme un groupe de rock...). L'épisode est drôle dans son premier tiers, lorsque Pneuman part en vrille, puis dans son 2ème tiers fait explicitement référence à L'aventure intérieure, quand Tom et Solomon explore l'intérieur du robot. Le dénouement est surprenant. L'ensemble est donc positif, sans être exceptionnel : c'est le problème du recueil tout entier ici résumé, avec des auteurs intéressants mais qui ne disposent pas d'assez de place et de temps pour influer véritablement sur la série, sans surtout proposer des idées vraiment audacieuses.

Ben Oliver, dessinateur inégal, capable de produire des planches épatantes ou totalement quelconques, s'acquitte du minimum syndical, même si son Tom Strong n'est pas vilain. C'est dommage car de tous les remplaçants de Sprouse, Oliver est un de ceux qui auraient pu le mieux soutenir la comparaison avec le co-créateur de la série, mais comme d'habitude, il semble ne pas s'être beaucoup forcé.
*
- Tom Strong #34 : The Spires of Samakhara (Août 2005). Ecrit par Steve Moore et dessiné par Paul Gulacy.
Tom Strong enquête sur les conséquences d'une explosion atomique déclenchée par la Chine dans le désert. Il rencontre dans un territoire hostile et aride des créatures et un château qu'il se rappelle avoir découvert, dans sa jeunesse, dans un livre de fiction...

Steve Moore, qui n'a pas de lien de parenté avec Alan Moore, mais qui écrit des comics depuis la fin des années 60, a imaginé une histoire exotique à souhait qui réfléchit au rapport entre fiction et réalité. Est-ce que ce qu'on a lu n'est que le produit de l'imagination d'un auteur ou la réinterprétation de faits réels ou de mythes ? La question est passionnante mais souffre de la brièveté de son traitement, et on rêve de voir ce qu'Alan Moore aurait fait de cette idée en la développant lors d'un arc entier, lui qui excelle dans cet exercice du "méta-texte". Néanmoins Steve Moore ne démérite pas et son histoire est l'une des plus (sinon la plus) réussie de cet album, riche en action, avec un décor bien campé, des personnages fantasmatiques.

En revanche, les dessins de Paul Gulacy sont franchement décevants, bien loin de ses meilleurs travaux (comme la magnifique série peinte, Six de Sirius, parue dans les années 80 dans le magazine Epic de Marvel Comics). Lorsqu'on voit la couverture qu'a signé Sprouse pour cet épisode, on rêve là encore des planches qu'il en aurait fait...
*
- Tom Strong #35 : Cold Calling (Novembre 2005). Ecrit par Peter Hogan et dessiné par Chris Sprouse.
Voici la suite et fin de l'épisode Snow Queen (paru en Janvier 2004, collecté dans Tom Strong, Deluxe Edition Book 2). Tom retrouve, avec l'aide de Svetlana X, et en compagnie de Val, son gendre, le nouveau Dr. Permafrost et, avec lui, Greta Gabriel. De la résolution de cette affaire dépend le sort du couple formé par Tom et Dahlua, cette dernière ayant été troublée par la réapparition du premier amour de son mari...

Plus d'un an et demi après le premier acte de cette histoire, le tandem Peter Hogan-Chris Sprouse met enfin le point final aux retrouvailles de Tom Strong, Greta Gabriel et le Dr Permafrost. A la vérité, on peut se demander si ce récit n'aurait pas tiré avantage à être traîté sous la forme d'un épisode spécial, d'une trentaine de pages, plutôt qu'en deux volets de vingt pages tant le dénouement paraît expédié. Ce n'est pas décevant mais inutilement décompressé.

Reste que retrouver Sprouse au dessin est un pur bonheur, même si, pour l'occasion, il ne force pas son talent - se préservant pour le grand final ?
*
- Tom Strong #36 : Tom Strong at the End of the World (Mars 2006). Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
Sollicité pour intervenir contre Promethea, la divinité possédant Sophie Bangs (héroïne de la série éponyme d'Alan Moore et J.H. Williams III), Tom Strong est téléporté, avec les autres héros d'ABC, à New York City, où la réalité est altérée. Est-ce la fin du monde et la mort au bout de l'aventure ? Ou un nouveau départ ? C'est en tout cas l'adieu d'Alan Moore à son héros, et aux créatures de son label America's Best Comics (Top Ten, Terrific Tales, Tomorrow Stories).

Depuis longtemps brouillé avec la maison-mère DC Comics, à cause de différends sur l'exploitation de ses histoires, Alan Moore a conclu les séries qu'il avait créées au sein du label ABC, hébergé par Wildstorm. Comme Promethea, Tom Strong s'achève au 36ème épisode. Depuis, le héros de la science a été réanimé, avec l'accord de Moore, par Peter Hogan (un arc en 6 chapitres intitulé Tom Strong and the Robots of Doom). D'autres titres, comme Top Ten, ont également connu des dérivés (Forty-Niners, Smax...), et La Ligue des Gentlemen Extraordinaires attend toujours sa conclusion (encore deux volumes à paraître).
Pour boucler ses productions, Moore a utilisé la série Promethea comme pivot : l'héroïne, entité surpuissante, semble sur le point de détruire le monde... A moins qu'elle ne le recréé. C'est donc du point de vue de Tom Strong qu'on appréhende la situation : l'épisode déjoue les attentes, ne mettant pas en scène de grandes destructions, fuyant le spectaculaire. C'est davantage une flânerie, au ton psychédélique, traversée de révèlations étonnantes sur le héros (en particulier ses liens avec son ennemi Paul Saveen), et dont la rencontre attendue avec Promethea est audacieusement expédiée pour aboutir à une chute, qui décevra ceux qui misaient sur une révolution renversante, un tour de force narratif. Plus que jamais Moore a, avec Tom Strong, fui sa propre légende, ses astuces d'écrivain : pas de dernière image remettant toute la série en perspective ici, pas de rebondissement ultime impressionnant, encore moins une sortie vengeresse contre DC. Moore n'a pas voulu, semble-t-il, vraiment dire adieu à son héros et peiner ses fans, mais se retire sur la pointe des pieds, très élégamment, de la façon la plus déroutante qui soit.

Graphiquement, Chris Sprouse livre de très belles planches, mais véritablement transfigurées par la colorisation de l'invité exceptionnel de cette "finale issue", José Villarubia. Ce dernier a peint à l'aquarelle et ajouté numériquement des fonds photographiques en complément des dessins encrés par Karl Story : le résultat est étonnant mais colle parfaitement à l'ambiance étrange de cette conclusion.
*
Un recueil assez inégal, mais tout de même indispensable (au moins pour connaître la fin de "l'affaire Greta Gabriel" et de la série) : Alan Moore en a fini avec ABC, Wildstorm et DC, mais son héros vit encore. Merci pour ça et pour cette production.

mardi 7 juin 2011

Critique 235 : ASTRO CITY : THE DARK AGE 2 - BROTHERS IN ARMS, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross




Astro City : The Dark Age 2 - Brothers In Arms rassemble les Livres 3 (#1-4) et 4 (#1-4), suite de Astro City : The Dark Age 1 - Brothers And Others Strangers et concluant la saga écrite par Kurt Busiek et illustrée par Brent Anderson, qui co-signe également les designs de la série avec Alex Ross, auteur des couvertures, publiée en 2010 par DC Comics via le label Wildstorm.
*
1978 : Royal Williams bénéficie grâce à son frère Charles, devenu membre de l'agence E.A.G.L.E., d'une remise de peine. En échange, il infiltre l'organisation criminelle PYRAMID, dont fait partie l'homme responsable de la mort de leurs parents, Aubrey Jason. Alors que Royal séjourne dans un camp d'entraînement de PYRAMID, les forces armées d'EAGLE lancent l'assaut et oblige l'espion à prendre le maquis.
Royal se cache alors dans les bas-fonds d'Astro City, son ancien terrain de chasse, où il subit des pressions des hommes de main du Deacon, le parrain local, pour reprendre du service. Aspirant à une vie normale et se sachant démasqué au sein de PYRAMID, Royal refuse également de jouer les taupes pour EAGLE et Charles décide alors de le remplacer, davantage pour venger leurs parents que pour démanteler l'organisation.
Charles découvre que PYRAMID a placé des "mouchards" dans les Q.G. de toutes les équipes de super-héros (l'Honor Guard, la First Family), et en particulier les Apollo 11, qui peuvent invoquer la puissante entité, l'Incarnate.
Les Apollo 11 capturés, on les force à faire apparaître l'Incarnate qui est corrompu par le leader de PYRAMID et menace alors l'existence du monde. Le héros Point Man, qui s'est lancé avec d'autres justiciers, menés par le Silver Agent, dans l'assaut du repaire de l'organisation, s'empare de l'Innocent Gun, volé à la First Family, pour détruire l'Incarnate. Tout semble être rentré dans l'ordre...

1984 : Royal et Charles Williams réunissent leurs forces pour poursuivre leur traque contre Aubrey Jason, une chasse à l'homme qui les mène hors d'Astro City et en ont fait des gunmen masqués. Pourtant, à chaque fois qu'ils sont sur le point de coincer leur adversaire, celui-ci réussit à leur échapper grâce à des complices oeuvrant à la renaissance de PYRAMID.
Cependant, une nouvelle créature fait son apparition, le Pale Horseman, sortant littéralement d'une faille dimensionnelle provoquée par l'usage de l'Innocent Gun contre l'Incarnate six ans plus tôt. Ce cavalier sur son cheval de feu fait régner la terreur en éliminant tous ceux qui ont commis des crimes pour faire justice ou le mal.
Aubrey Jason oblige le savant Ganss à le dôter de pouvoirs pour qu'il puisse se débarrasser des frères Williams. L'assassin devient Lord Sovereign et le Silver Agent va intervenir pour aider à la fois les frères Williams à le supprimer et Astro City à éliminer le Pale Horsemen.

Epilogue : Royal et Charles confient leur histoire à un journaliste, le chroniqueur vétéran de l'Astro City Rocket, Elliott Mills (cf. Astro City : Life in the big city, #2).
*
Après les huit premiers épisodes de The Dark Age (Brothers and others strangers), la question se posait de savoir comment Kurt Busiek allait conclure sa saga, et surtout s'il allait nous offrir un dénouement à la hauteur. Parlons peu, parlons bien : mission accomplie - et avec la manière qui plus est !
D'une envergure déjà impressionnante dans ses deux premiers Livres, le récit ne perd pas son ampleur et sa force dans ses deux derniers actes qui se déroulent sur six ans et nous mènent donc jusqu'au milieu des années 80 (depuis le début, The Dark Age couvrent donc un quart de siècle !). Un des tours de force de Busiek réside même dans la façon dont il boucle dans son épilogue cette fresque à un des premiers épisodes de la série, en convoquant le personnage du journaliste Elliott Mills auquel se confient les frères Williams.
Si, dans le précédent volume, on pouvait être submergé par la profusion d'évènements, de personnages, le foisonnement de péripéties et la noirceur croissante du récit, ce second recueil a l'intelligence de se focaliser sur les frères Williams et leur traque contre l'assassin de leurs parents, Aubrey Jason, véritable fil rouge de l'intrigue. Busiek relie le destin des Williams au complot de l'organisation PYRAMID et au sort de l'équipe de héros cosmiques, les Apollo 11, elle-même associée à l'Incarnate, dont l'apparition constituait un des sommets de Brothers and others strangers.
Le "dossier Apollo 11-Incarnate" bouclé, il reste encore quatre chapitres et Busiek parvient à faire rebondir sa saga en soldant cette fois le compte d'Aubrey Jason, donc des frères Williams, et d'abord parallèlement puis conjointement le sort du Silver Agent. Le rôle du héros dont on avait découvert la raison de la déchéance est un élément-clé de la dernière partie : devenu un voyageur temporel, missionné par d'énigmatiques protecteurs cosmiques, il ne se contente plus d'apparaître providentiellement mais représente la solution au problème posé par le terrifiant Pale Horseman, ultime avatar de cet "âge sombre".
Progressivement, Busiek a montré le surgissement de héros plus violents, étranges, inquiétants, monstrueux, parfois inédits, parfois dérivés de personnages antérieurs (la métamorphose de Simon Magus en Green Man est inoubliable), mais termine son histoire sur une note lumineuse en expliquant comment les Williams ont pris leur retraite de justiciers, lorsque le Samaritan a sauvé les astronautes de la navette Challenger, une intervention symbolique qui a signifié pour eux la fin d'une époque et le début d'une autre.
Le rythme ne faiblit jamais tout au long des 250 pages et, au mot "Fin", on éprouve à la fois le sentiment d'avoir lu un récit extraordinairement dense et parfaitement huilé : une prouesse qui confirme l'exceptionnelle qualité narrative de cette série.
*
Brent Anderson et Alex Ross ont de leur côté mis en forme avec maestria la partie visuelle de cette épopée, haute en couleurs, peuplées de créatures mémorables. Qu'Anderson ait dessiné toute la série constitue un idéniable bonus car sa contribution a donné une cohérence esthétique à l'entreprise : son style n'est pas toujours séduisant, son trait a une allure brute, nerveuse, mais quelle force, quelle énergie !
Grâce à Ross et Anderson, Astro City a échappé à ce qui a ruiné Rising Stars de J. Michael Straczynski (autre série marquante née dans les années 90, mais minée par une publication chaotique et l'absence d'un artiste régulier). Loués soient-ils pour cela.
*
L'avenir d'Astro City est désormais incertain (un autre album, Shining Stars, collection de numéros spéciaux, vient de paraître) puisque le label Wildstorm a disparu dans la restructuration de DC Comics, dont les dirigeants artistiques (le trio Dan Didio-Jim Lee-Geoff Johns) veulent unifier les créations avec celles du DCverse classique.
Il serait pourtant déplorable qu'un univers aussi original que celui d'Astro City voisine avec les héros de Metropolis, Gotham et compagnie. Souhaitons que cette grande série conserve son identité et son indépendance.

mercredi 4 mai 2011

Critique 226 : TOM STRONG - DELUXE EDITION, BOOK 2 (#13-24), d'Alan Moore, Chris Sprouse et Jerry Ordway

Ce deuxième volume hardcover de Tom Strong rassemble les épisodes 13 à 24 de la série co-créée par Alan Moore (au scénario) et Chris Sprouse (au dessin). Leah Moore (la fille du Maître) et Peter Hogan (qui a développé l'histoire de Terra Obscura, spin-off de Tom Strong) ont également participé à l'écriture de quelques épisodes. Jerry Ordway, Kyle Baker, Russ Heath, Peter Poplaski, Hilary Barta, Howard Chaykin et Shawn McManus ont parfois supplée Sprouse comme illustrateurs.
Ces 12 chapitres ont été publiés par DC Comics, via le label Wildstorm et la collection "America's Best Comics", de 2001 à 2004.
*
- Tom Strong #13 - The Tower at Time's End! (Mai 2001) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse, Kyle Baker, Russ Heath et Pete Poplaski.
Le mystérieux Time-Keeper (Gardien du Temps) à la fin du temps divisent en trois le rubis de l'Eternité et l'envoie en trois lieux et trois époques différentes pour qu'il ne tombe pas entre les mains de diverses versions du criminel Paul Saveen, ayant investi son repaire. Tom Strong, adulte et adolescent, et Warren Strong, le double du héros à l'aspect de lapin, mais aussi la fille du héros, Tesla, unissent leurs efforts pour cette mission.

Ce prologue est sympathique et sans prétention : Alan Moore s'amuse avec son héros et ses incarnations, y compris celle farfelue de Warren le lapin. L'intrigue est caractéristique du scénariste qui joue sur les lignes temporelles tout en développant une intrigue parfaitement claire et compréhensible. Les situations donnent également à Moore l'occasion de signer des dialogues piquants (comme pour d'autres épisodes de ce volume), soulignant sa volonté de distraire le lecteur et de tordre le cou à sa légende d'auteur sérieux (voire sinistre).

Les dessinateurs changent à chaque partie, signalant esthétiquement les périodes et l'univers de chaque version de Tom Strong, Chris Sprouse se chargeant évidemment d'animer l'incarnation classique du héros. Les autres invités fournissent une copie plus inégale, mais l'exercice l'impose.

C'est léger, mais adéquat pour entamer cette nouvelle et consistante collection.
*
- Tom Strong #14 - Space Family Strong / The Land Of Heart's Desire! / Baubles Of The Brain Bazaar! (Août ) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse et Hilary Barta.
*Space Family Strong - Située en 1954, cette courte aventure narre les vacances désastreuses de la famille Strong sur une planète particulièrement hostile. Le ton est à la franche parodie, en total décalage avec la série.
*The Land of Heart's Desire - En 1955, Tom et Dahlua Strong visitent une nouvelle planète apparemment idyllique mais dont l'environnement est en vérité un terrible piège, offrant aux visiteurs la possibilité de vivre leurs fantasmes pour mieux les capturer.*Baubles Of The Brain Bazaar! - Sur le chemin du retour sur Terre, la famille Strong est happée dans une faille temporelle qui la propulse 40 millions d'années dans le futur. Dahlua est enlevée par une marchande d'esclaves dont Tom la libère avec le concours de Johnny Future, dont le partenaire a été également kidnappé.

Cette suite de trois petits épisodes forment un lot assez disparate mais qui prouvent le polymorphisme de la série. Dans le premier récit, Alan Moore et Hilary Barta sont déchaînés et caricaturent Tom Strong en parfait crétin : le résultat est détonant mais hilarant, avec un graphisme grotesque et des gags s'enchaînant à toute allure.
Plus troublant est le deuxième segment où Tom et son épouse, dans un décor paradisiaque mais trompeur, font face à leurs secrets et fantasmes : la brièveté de l'épisode accentue son intensité, l'écriture de Moore est diaboliquement efficace. Et le dessin de Chris Sprouse est d'une beauté à la mesure du cadre dans lequel se débattent les héros.
Le troisième chapitre est un peu décevant, il s'agit en fait d'un prélude aux Terrific Tales, autre spin-off de la série (collecté dans un album indépendant). Cette team-up entre Tom Strong et Johnny Future n'a pas grand intérêt même si elle se lit sans ennui. En fait, les dessins de Sprouse constitue la véritable attraction : comme d'habitude, les planches sont magnifiques, avec un soin remarquable apporté aux décors et designs de personnages qui ne font pourtant que passer.
*
- Tom Strong #15 - Ring Of Fire! (Janvier 2002) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
Tesla Strong est enlevée par un "démon de feu" qui lui déclare littéralement sa flamme. Il s'agit en fait d'une vieille connaissance puisqu'on a déjà rencontré ces créatures vivant sous terre dans le 8ème épisode de la série (Sparks). Tom Strong récupère sa fille, avec l'aide de Dahlua et Salomon, et accueille chez lui, par la même occasion, son gendre.

Avant de proposer un arc complet, Alan Moore revient à la fois sur un personnage aperçu au début de la série et introduit un nouveau membre dans la famille Strong : Tom teste une nouvelle expérience inédite, sa fille trouve l'amour et notre héros doit composer avec cette situation, ce qui ne va pas sans mal.
La série grandit, mais c'est un principe chez Moore qui ne s'est jamais contenté d'un statu quo avec ses héros : ils n'évoluent pas seulement en vivant des aventures extraordinaires (et celle-ci est encore spectaculaire) mais au contact d'autres personnages, en nouant des relations qui altèrent leurs existences. Moore décrit cela avec une tendresse étonnante mais surtout avec amusement, ironisant sur la contrarièté que subit Tom Strong en voyant sa fille s'éprendre d'un prétendant peu commun. En comparaison, Dahlua appréhende tout cela avec beaucoup plus de philosophie.

Graphiquement, Chris Sprouse est décidèment en grande forme : la double page qui ouvre l'épisode, le design des armures de diamant, le royaume souterrain, c'est un enchantement. Le découpage est d'une telle fluidité qu'on tourne les pages sans s'en rendre compte. De la très belle ouvrage.
*
- Tom Strong #16 - Some Call Him The Space Cowboy. (Février 2002) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
*Pt 1 : Alors que Tom Strong s'habitue bon gré mal gré à la présence du fiancé (qui a quitté son trône et son peuple par amour) de sa fille, un étrange cowboy tombant du ciel atterrit à Millenium City pour prévenir le protecteur de la ville d'une menace aussi imminente que conséquente : une invasion extra-terrestre !
- Tom Strong #17 - Ant Fugue! (Juillet 2002) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
*Pt 2 : Tom Strong et le Weird Rider (le cowboy de l'espace) préparent la riposte à l'invasion de fourmis extra-terrestres en rameutant divers alliés, parmi lesquels Svetlana X, l'équivalent féminin et russe de Tom, ou le Modular Man.
- Tom Strong #18 - The Last Roundup. (Octobre 2002) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Chris Sprouse.
*Pt 3 : Tom Strong et ses amis contrecarrent l'invasion extra-terrestre dans l'espace, tout en devant sauver les Strongmen, les jeunes fans du héros de Millenium City, qui ont cru bon de se mêler aux combats... Et ont été pris en otages par les fourmis géantes qui veulent coloniser la Terre.

La brièveté de cette saga ne doit pas masquer sa densité, son sens du spectacle, son suspense et son efficacité : Alan Moore convoque un grand cliché de la littérature de science-fiction et d'aventures avec le thème de l'invasion extra-terrestre. Il mixe des éléments empruntés au western (avec le personnage du Weird Rider), au space opera (avec la résistance des amis de Tom Strong), au récit de guerre (le sauvetage des Strongmen par Tom et Svetlana) et même de la screwball comedy (avec l'impayable personnage de Svetlana X, dont les maladresses rhétoriques - concernant principalement des allusions sexuelles - sont drôlatiques). Le résultat pourrait être bancal, il est virtuose, le récit culmine dans des scènes de bataille spatiales après avoir exposé une situation bien compromise.

Chris Sprouse livre des planches éblouissantes où son génie de designer et sa science du découpage sont une véritable leçon de storytelling : dans ces conditions, le retard pris à cette époque par la série s'explique facilement tant chaque image est incroyablement soignée (sans compter que le dessinateur a alterné les illustrations de Tom Strong avec celles d'autres séries).

Si ce n'est déjà fait, ces épisodes ne peuvent que combler l'amateur de la série : ils comptent parmi les plus accomplis aussi bien scénaristiquement que visuellement.
*
- Tom Strong #19 - Electric Ladyland! / Bad To The Bone / The Hero-Hoard Of Horatio Hogg! (Février 2003) Ecrit par Alan Moore et Leah Moore, et dessiné par Chris Sprouse, Howard Chaykin, Shawn McManus.
*Electric Ladyland! - Après une soirée en amoureux à l'opéra, Tom va devoir sauver Dhalua, kidnappée par une organisation secrète exclusivement composée de femmes... A qui il va rendre un précieux service.*Bad To The Bone - Où l'on apprend la fin pathétique de Paul Saveen, l'ennemi de toujours de Tom Strong, alors qu'il recherchait le Temple de la Vie Eternelle.
*The Hero-Hoard Of Horatio Hogg! - Tom et Tesla sont faits prisonniers par un collectionneur fou de comics qui les a piègés dans un de ses illustrés. Heureusement, entre héros, on sait s'aider, même si certains s'accommodent de leur vie entre les pages de la revue.

De ces trois segments, le meilleur reste le dernier, dont la légèreté apparente dissimule un petit discours sarcastique sur, à la fois, le comportement de certains fans de comics, la censure qui pèse sur les revues, et la méta-textualité chère à l'oeuvre d'Alan Moore, qui s'amuse de lui-même. Comme d'habitude, Chris Sprouse illustre cela avec élégance, inventant des personnages mémorables en quelques cases.
Le récit de la mort de Paul Saveen est signé par Leah Moore, la fille d'Alan, qui est elle-même une scénariste (collaborant avec Jon Reppion). Il est notable qu'elle reprend des astuces narratives chères à son papa, avec des flash-backs dont le dénouement éclaire d'un jour surprenant le sort du personnage, ou les fameux travelling-avant/arrière pour signifier les transitions entre passé et présent. Le dessin de Shawn McManus n'a, lui, rien de bien enthousiasmant...

... Mais ce n'est rien comparé à la "contribution" d'Howard Chaykin dont les planches mochissimes agressent le regard dans le premier mini-épisode. Episode au demeurant peu inspiré de la part de Moore. Le seul faux pas de l'album (de la série ?).
*
- Tom Strong #20 - How Tom Stone Got Started: Chapter One. (Avril 2003) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Jerry Ordway.
Une mystérieuse femme investit le repaire de Tom Strong à qui elle raconte venir d'une réalité parallèle et prétend être sa propre mère, Susan. Dans son monde, elle a quitté son véritable amour, Foster Parallax, avant de perdre, en route pour Attabar Teru son mari Sinclair et de devenir l'amante du capitaine de leur bâteau, Tomas. Ensemble, ils ont un fils métisse, Tom....- Tom Strong #21 - How Tom Stone Got Started: Chapter Two - Strongmen In Silvertime. (Août 2003) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Jerry Ordway.
Poursuivant son récit, Susan Strong raconte comment son fils Tom est devenu le partenaire de Paul Saveen avec qui il forma un tandem de justiciers à Millenium City. Tom épousa Greta Gabriel et Paul se maria avec Dahlua. Puis, après avoir vaincu leurs adversaires, ils réussirent à en faire des héros avec lesquels ils composèrent une équipe...- Tom Strong #22 - How Tom Stone Got Started: Chapter Three - Crisis In Infinite Hearts. (Octobre 2003) Ecrit par Alan Moore et dessiné par Jerry Ordway.
La fin de cette histoire est dramatique : Tom trompe Greta et Paul en ayant une liaison avec Dahlua. Lorsqu'ils sont surpris, une guerre oppose les amis du couple adultère à ceux des époux trompés. Et pour résoudre cette tragédie, il faudra employer des moyens terribles...

Avant de prendre longuement congé de la série (à la fois pour s'occuper d'autres projets comme Promethea ou La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, mais aussi parce que ses relations avec DC Comics vont se détériorer jusqu'au clash et aboutir à la fin de la ligne America's Best Comics), Alan Moore imagine cette version alternative de son héros. Le résultat est d'une remarquable densité : en trois épisodes, le scénariste ne se contente pas de réécrire les origines de son héros et d'en développer les conséquences, mais il construit une tragédie dont les étapes ont vraiment cet aspect inéluctable propre au genre. L'alliance entre cet autre Tom Strong et cet autre Paul Saveen pour bâtir le "meilleur des mondes", la réforme de leurs ennemis, mais surtout la logique des sentiments aboutissent à un final apocalyptique. le "remède" à cette solution sera aussi radicale que les dégâts engendrés par ses protagonistes. C'est du grand Moore qui, à partir d'un postulat a priori gadget (et si Tom Strong avait été black), revisite brillamment sa propre création en en explorant des possibilités insoupçonnées. Le scénariste se permet même un savoureux clin d'oeil à la saga Crisis on Infinite Earths, de Marv Wolfman, George Pérez et Jerry Ordway (retitrée Crisis on Infinite Hearts) qui refonda l'univers DC dans les années 80.

La boucle est bouclée car les dessins de ces trois épisodes sont réalisés par Jerry Ordway justement : son style rétro et solide, qui a influencé Sprouse, est encore très efficace. Son Tom Strong inspiré par Erroll Flynn et Billy Dee Williams est excellent.

Une parenthèse conséquente, étonnante et magistrale.
*
- Tom Strong #23 - Moonday. (Novembre 2003) Ecrit par Peter Hogan et dessiné par Chris Sprouse.
Svetlana X demande l'aide de Tom Strong car elle a perdu le contact avec son amant, Dimi, parti en mission sur la Lune. Sur le satellite de la Terre, Tom, mais aussi Val, le fiancé de Tesla, rencontrent des sélénites et retrouvent le cosmonaute. Mais pour le héros, cette découverte suppose une vérité troublante...

Alan Moore confie les rênes de la série à son partenaire Paul Hogan, avec qui il a écrit Terra Obscura, spin-off de Tom Strong. La transition est parfaite, Hogan s'appropriant le titre sans difficulté en en respectant les éléments-clés et commençant par un épisode "self- contained".
C'est l'occasion de réunir Tom Strong et Svetlana X, son homologue féminine russe au verbe haut, tout en embarquant dans l'aventure le couple formé par Tesla et Val. L'intrigue est assez minimale mais possède une ambiance envoûtante, avec la présence des sélénites. Hogan suggère un rapport troublant entre Tom Strong et la reine du peuple de la Lune de manière subtile, et rend hommage malicieusement à la conquête spatiale.

Chris Sprouse est également de retour et signe des planches magnifiques, exploitant merveilleusement le décor, en découpant l'action d'une manière différente (plus de cases horizontales simulant l'effet "plan-séquence", cadres plus grands et donc lecture plus rapide).
*
- Tom Strong #24 - Snow Queen. (Janvier 2004) Ecrit par Peter Hogan et dessiné par Chris Sprouse.
Tom découvre que son premier amour, Greta Gabriel, qu'il croyait tuée par le malfaisant Dr. Permafrost, a survécu en ayant été considérablement transformée. Il travaille à la guérir tandis qu'elle lui fausse compagnie pour se rendre à un mystérieux rendez-vous.

Peter Hogan ramène sur le devant de la scène un autre personnage évoqué dans les premiers épisodes de Moore et place Tom Strong dans une situation encore plus dérangeante qu'après son voyage sur la Lune. Les efforts du héros pour rendre à Greta son aspect originel sont-ils dictés par ses sentiments envers cette femme qu'il a aimé avant Dahlua ? Ou agit-il encore comme le bon samaritain, mari et père de famille, au secours d'une amie revenant d'entre les morts ? L'énigme demeure intact puisque le volume s'achève avec cet épisode et un cliffhanger terriblement frustrant.

Chris Sprouse illustre ça magiquement : la méticulosité de ses compositions, la clarté de son trait, la fluidité de son découpage, tout est admirable. C'est d'une beauté et d'une efficacité formidables.
*
L'album est enrichi d'un très beau sketchbook, avec des work-in-progress, des couvertures et des croquis inédits.
Un troisième "Deluxe" (qui rassemblerait les 12 derniers épisodes de la série) n'est pas à l'ordre du jour : en effet, depuis l'an dernier, DC Comics est en pleine restructuration et le label Wildstorm, qui hébergeait Tom Strong, n'existe plus, sans compter qu'Alan Moore est définitivement fâché avec l'éditeur. Pour lire la suite, il faudra donc que je me procure les tpb, en particulier le 6ème (le Book 5 contient des histoires écrites par d'autres scénaristes comme Ed Brubaker ou Brian K. Vaughan).
Moore a, quant à lui, annoncé qu'il se retirerait du monde des comics une fois terminé La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (il reste encore deux tomes avant cette triste échéance). Chris Sprouse, lui, n'a pas renoncé à Tom Strong, un nouveau recueil intitulé Tom Strong and The Robots of Doom sortira en Octobre prochain, écrit par Peter Hogan.
En attendant, ce deuxième Deluxe est un investissement hautement recommandable : amateurs de comics US ou de bédés en général, Tom Strong est un pur régal.

samedi 20 novembre 2010

Critique 180 : ASTRO CITY : THE DARK AGE 1 - BROTHERS & OTHER STRANGERS, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross

Astro City - The Dark Age 1 : Brothers and Other Strangers rassemble les Livres 1 et 2 de ce nouveau cycle de la série, comptant chacun quatre épisodes. Il s'agit du premier recueil de cette saga en 16 chapitres, dont la suite et fin paraîtra dans l'album Astro City - The Dark Age 2 : Brothers In Arms (avec les Livres 3 et 4).
L'histoire est écrite par Kurt Busiek et illustrée par Brent Anderson, qui co-signe les designs avec Alex Ross, auteur des couvertures.
*
The Dark Age est une épopée : 16 épisodes, quatre Livres, un projet follement ambitieux et exaltant pour les fans de cette série mémorable (sans doute la plus belle réussite du label Wildstorm de DC Comics avec Planetary).
C'est aussi une plongée dans le passé puisque l'action se déroule dans les années 70 et va dévoiler une des énigmes centrales de la série (la vérité sur Silver Agent).
Comme à son habitude, dans ses meilleures oeuvres (comme Marvels), Kurt Busiek relate les évènements du point de vue de l'homme de la rue tout en revisitant les grands classiques des comics super-héroïques de DC et Marvel.
The Dark Age poursuit dans cette veine et comme le titre l'indique, c'est une période trouble qui est racontée dans cette aventure commençant en 1959 (Prologue), continuant en 1972 (Livre 1) et 1977 (Livre 2), où la confiance et la foi accordées aux super-héros d'Astro City va quitter ses habitants.
Busiek situe son récit alors que la guerre du Vietnam s'enlise et que l'affaire du Watergate va éclabousser la présidence de Richard Nixon. Dans ce contexte, deux frères - Charles et Royal Williams - , ayant perdu leurs parents dans un affrontement entre héros et vilains, ont pris des chemins résolument différents, correspondant à leurs visions du monde depuis ce drame (désenchantée pour Royal, frustrée pour Charles) : le premier est devenu simple flic, le second un malfrat sans envergure. Chacun dans leur camp, tout en restant proches (jusqu'à ce que Royal désapprouve la liaison de Charles avec une certaine Darnice), sont les témoins des bouleversements traversés par la communauté qui les entoure.
Les deux points culminants de ces années noires seront la déchéance du Silver Agent et l'ascension du Deacon. Le destin du premier était resté mystérieux depuis le début de la série, on savait seulement qu'il était considéré comme une honte pour les autres justiciers mais on ignorait pourquoi : on va apprendre que, devenu l'instrument de forces supérieures (et encore nébuleuses), il a tué le Maharadjah de Maga-Dhor, un homme aussi puissant que suspect, et ce crime le conduira sur la chaise électrique - mais est-il vraiment mort ? Le parcours du second est également éclairci : bras-droit du grotesque caïd Joey "Platypus" Platapopoulos, il orchestre une guerre des gangs pour devenir seul maître du crime organisé de la ville - il s'adjoindra pou cela les services d'Aubrey Jason, responsable de la mort des frères Williams.
Un troisième niveau de lecture s'établit avec la vengeance de Black Velvet, éliminant les hommes qui l'ont dôté de pouvoirs monstrueux, entraînant dans son sillage Street Angel, véritable symbole des justiciers apparaissant à cette époque. Les actions de Black Velvet vont provoquer des ravages la dépassant et impliquant les Apollo 11 (des héros cosmiques), la First Family (l'équivalent des FF et Challengers de l'Inconnu) ou le magicien Simon Magus. La fin de The Dark Age devrait faire la lumière sur les raisons pour lesquelles ces acteurs doivent négocier avec une menace bien plus globale, dont la présence de l'Incarnate (un géant immobile et immatériel planant sur la ville) est la manifestation la plus marquante.
*
Busiek est donc revenu à une structure narrative feuilletonnante, comme dans les tomes 2 (Confession) et 4 (The Tarnished Angel), mais en développant une trame bien plus vaste, s'étalant sur une décennie et mettant en scène quantité de personnages, gravitant autour de la fratrie Williams.
Le premier tour de force de cette première moitié de la saga est qu'elle reste abordable par le néophyte, tout en donnant évidemment des réponses appréciables et attendues au fan de la première heure.
La révèlation la plus notable concerne évidemment le Silver Agent : on découvre pourquoi et comment ce héros iconique d'Astro City est aussi évoqué depuis le début comme la honte de sa communauté. Sa tragédie permet à Busiek de synthétiser tout ce qui va aller de travers dans la ville (et par extension dans le monde des 70's), ce qui a suscité la méfiance, le mépris, la colère, l'incompréhension. Evoquée en parallèle, de façon discrète mais efficace, la situation politique dee l'époque donne du souffle à tout cela et élève l'histoire au rang de saga - ou comment, à partir du matériau de base (un comic-book de super-héros), parler de l'Histoire avec un grand "H". C'est magistral, à la fois épique et toujours subtil : le Silver Agent a-t-il chuté, comme son pays, en commettant une folie ou a-t-il voulu se sacrifier en acceptant de devenir le jouet de forces supérieures ? La réponse n'est pas pour tout de suite mais Busiek montre parfaitement comment le geste d'un individu peut déclencher un chaos général et durable car sa signification échappe à la raison.
En animant plusieurs autres super-héros, dont la plupart agisse dans la rue ou l'espace, le scénariste rend aussi un hommage aux créations apparues à cette époque dans les comics : les années 70 furent celles de Luke Cage, d'Iron Fist, du Ghost Rider, du Creeper, mais aussi des aventures cosmiques des Fantastic Four, des Avengers, de la JLA, des New Gods. Tout cela est ré-interprété avec brio à travers les figures de Black Velvet, Street Angel, Simon Magus, la First Family, l'Honor Guard : Busiek conserve cet art incroyable de mêler références encyclopédiques et facilités à introduire le lecteur ignorant à ces histoires.
Enfin, passé maître dans ce style "légendaire", il a bâti sa fresque sur une paire de personnages "ordinaires" auxquels on peut s'identifier plus aisèment, et dont les regards sur les évènements nous guident. Les trajectoires de Charles et Royal Williams sont marquées du sceau de l'ironie puisque leur vie bascule avec l'intrusion des méta-humains dans leur quotidien, déterminera toutes leurs philosophies de l'existence et permettra même de découvrir qui est le véritable responsable de leur sort. Busiek évite avec soin de décrire Charles comme un modèle de vertu et de maturité - il est aussi un homme crédule face à celle qu'il aime, un flic lâche refusant certes la corruption mais ne la dénonçant pas non plus, et un frère rancunier - , ni Royal comme un vrai malfaisant - il n'est qu'une petite frappe sans envergure, peureux, mais fidèle et qui se sacrifiera le moment venu.
*
Visuellement, Brent Anderson livre une copie impressionnante. Son découpage et même son style ont quelque chose de brut, mal taillé, pas toujours beau. Mais en vérité, cela a peu d'importance car son dessin est vrai : il traduit à merveille le tumulte, la confusion, le côté brouillon et peu élégant de cette époque.
Cette authenticité se révèle dans la justesse apportée aux expressions, aux décors, aux vêtements, et c'est en fait dans les détails qu'Anderson prouve à quel point sa contribution à Astro City est essentielle. Les illustrations qu'il fournit donne de l'épaisseur, de la chair, de la consistance, une texture unique à ce projet fou et irrésistible, véritable mixeur d'univers en même temps qu'il en fabrique un autre totalement original.
Sans Brent Anderson, Astro City n'aurait pas ce charme et cette force.

Et il faut ajouter à cela la toujours impressionnante galerie de personnages imaginée avec Alex Ross, également auteur de ses plus belles couvertures : travail colossal, insensé, comme de créer une équipe de 11 héros juste pour rendre hommage aux missions spatiales de la Nasa... Un exemple parmi tant d'autres qui devrait suffire à convaincre n'importe qui de se plonger dans cette série.
*
Si le second volume est à la mesure de celui-ci, cet "Age Sombre", condensé de Civil War et Dark Reign, teinté de nostalgie, devait figurer en bonne place parmi les incontournables des comics modernes, à côté des tomes précédents de la série.

mercredi 7 juillet 2010

Critique 153 : TOM STRONG - DELUXE EDITION, BOOK 1 (# 1-12), d'Alan Moore et Chris Sprouse

Tom Strong est une création originale du scénariste Alan Moore et du dessinateur Chris Sprouse, éditée sous le pavillon ABC (America's Best Comics) au sein du label Wildstorm de DC Comics. Depuis 1999, la série compte 36 épisodes (plus quelques numéros supplémentaires écrits par d'autres auteurs, et une suite rédigée par Peter Hogan, qui sort cette année). Ce volume 1 hardcover rassemble les 12 premiers chapitres, dont les deux derniers forment le prologue au spin-off de Tom Strong, la maxi-série en 12 volets Terra Obscura (idée de Moore, traitement de Peter Hogan, illustrations de Yanick Paquette).
*
Tom Strong, le héros du titre, est l'archétype du "héros de la science" : il a grandi dans une chambre spéciale conçue par son père et a reçu une éducation vouée à faire de lui un surhomme. Ses parents étaient des excentriques, échoués sur l'île fictive d'Attabar Teru au large des "Indes de l'Ouest" (référence à celles que voulait découvrir Christophe Colomb). Recueilli, après la mort de ses parents, par les indigènes, Tom Strong a profité de leurs connaissances et de leur mode d'alimentation pour optimiser sa condition physique et son savoir. C'est un homme moderne, qui finira par épouser Dahlua et de ce métissage naîtra leur fille Tesla, la synthèse entre le monde tribal de sa mère et les racines occidentales de son père. A ce trio vient se greffer le robot Pneuman et le singe intelligent King Solomon, ce qui fait de la "Strong family" un ensemble hétéroclite mais dont chaque membre possède une identité forte et une complémentarité avec les autres, au service de la science et de la justice.

la série explore plusieurs lignes temporelles et différents univers, ce qui en fait un mix d'aventures, de comédie, d'action et de fantaisie, le tout écrit avec à la fois de la distanciation et une affection sans fards pour les genres abordés. Des références explicites sont formulées, évoquant le récit de guerre, le western, le fantastique, le burlesque...
*
Les trois premiers volets sont réalisés par la paire Alan Moore (scénario)-Chris Sprouse (dessins) :
- 1 : How Tom Strong Got Started. Timmy Turbo reçoit son inscription des "Strongmen of America", avec une revue racontant les origines de Tom Strong. Pendant qu'il la lit, le héros met en échec une bande de malfaiteurs attaquant le métro aérien de Millenium City.
- 2 : Return of the Modular Man. Le Modular Man, un savant mégalomane que Tom a déjà vaincu en 1987, est de retour à Millennium City après que deux "nerds" lui aient permis accidentellement de prendre le contrôle d'Internet.
- 3 : Aztech Nights. Lorsqu'un mystérieux bâtiment aztèque se matérialise dans le parc de Millenium City, Tom découvre qu'il abrite des brutes fanatiques provenant d'une terre parallèle aux ordres d'un programme informatique inspiré de la divinité Quetzalcoatl.

Suit un récit en 4 actes (#4-5-6-7) :
- 4 : Swatiska Girls! (avec la participation aux dessins de Art Adams) - Ingrid Weiss et ses disciples nazies attaquent le domicile de Tom, le Stronghold. Le héros riposte en les poursuivant jusqu'à une forteresse volante où elles lui ont tendu un terrible piège... Entretemps, nous découvrons la première rencontre entre Ingrid et Tom à Berlin en 1945.- 5 : Memories of Pangaea + Escape from Eden! (avec la participation aux dessins de Jerry Ordway) - Envoyé dans le passé, aux origines du monde, Tom doit affronter l'unique habitant de cette époque où la terre n'avait qu'un seul continent : la Pangée... Entretemps, nous assistons au premier voyage que fit Tom en compagnie de Dhalua à cette période, dans les années 50.- 6 : Dead Man's Hand + The Big Heat? (Avec la participation aux dessins de Dave Gibbons) - Piégé par son ennemi de toujours, Paul Saveen, Tom doit encore faire face à une ultime manigance d'Ingrid... Entretemps, nous voyons la première confrontation entre Strong et Saveen dans les années 20.- 7 : Sons and Heirs + Showdown in the Shimmering City. (Avec la participation aux dessins de Gary Frank) - Face au tandem Saveen-Weiss et à son fils caché Albrecht, Tom parviendra-t-il à les vaincre ? Pas sans Dalhua... Entretemps, nous découvrons comment en 2050 Tom s'oppose à son fils.

Retour à des épisodes en un acte auxquels s'intègrent des mini-récits :
- 8 : Riders of the Lost Mesa + The Old Skool! + Sparks.
*Riders of the Lost Mesa (dessins de Alan Weiss) - Tom et Solomon enquêtent sur la mystérieuse disparition d'un ville en Arizona en 1849 et qui réapparait 150 ans après.
*The Old Skool ! - Timmy Turbo et d'autres jeunes membres des "Strongmen of America" sont piègés dans une dimension parallèle où sont appliquées des méthodes pédagogiques infernales. Tom vient à leur rescousse.*Sparks - Tesla Strong enquête sur l'éruption soudaine d'un volcan à San Mageo et fait à cette occasion une étrange rencontre.
- 9 : Terror Temple of Tayasal + Volcano Dreams + Flip Attitude!
*Terror Temple of Tayasal (dessins de Paul Chadwick) - En route pour rendre visite à sa femme et son beau-père à Attabar Teru, Tom Strong effectue une halte pour enquêter dans les ruines d'un temple Maya à Tayasal où l'attend une curieuse découverte.*Volcano Dreams - Tom Strong arrive donc en retard à Attabar Teru. Dhalua évoque un rite initiatique qu'elle expérimenta dans sa jeunesse, bravant l'autorité paternelle.
*Flip Attitude ! - Tesla Strong affronte Kid Tilt, fille du criminel scientifique King Tilt arrêté par Tom Strong et qui croupit en prison : le combat est littéralement renversant !
- 10 : Tom Strong and his Phantom Autogyro + Funnyland! + Too Many Teslas?
*Tom Strong and his Phantom Autogyro (dessins de Gary Gianni) - En 1925, Tom réalise un voyage au pays des morts grâce à la dernière invention de feu son ami Foster Parallax : l'occasion de découvrir comment ses parents se sont rencontrés, une révélation dérangeante.*Funnyland ! - Après sa visite dans la dimension aztèque (épisode 3 : Aztech Nights), Tom construit une planche de surf permettant d'explorer de nouveaux mondes comme celui où habitent des versions animalières des terriens et donc son propre double, le lapin Warren Strong.*Too Many Teslas ? - Outrepassant les mises en garde de son père, Tesla teste les machines du laboratoire de Tom et déclenche l'apparition de plusieurs doubles d'elle-même en provenance de dimensions parallèles ayant eu la même idée qu'elle.

Et enfin, un récit en deux actes qui sert d'introduction au spin-off de Tom Strong, Terra Obscura, entièrement dessiné par Sprouse :
- 11 : Strange Reunion. - Tom reçoit la stupéfiante visite d'une vieille connaissance, le Docteur Tom Strange, héros de Terra Obscura, une terre alternative située à l'autre bout de la Voie Lactée, qu'il découvrit en 1969 et qui est désormais en grand danger...
- 12 : Terror on Terra Obscura ! - Tom Strong et Tom Strange retournent sur Terra Obscura pour y affronter une terrible menace et y libérer d'autres héros pris au piège depuis ces trente dernières années.
*
Tom Strong est à contre-courant : c'est une entreprise à la fois référentielle, qui s'inspire de bandes dessinées antérieures, dans les genres de la science-fiction et plus généralement du récit d'aventures, et pourtant d'une grande modernité, car écrite avec beaucoup de liberté (mixant humour, drame, parodie, réflexion) et abordant les thèmes les plus variés (le rapport de l'homme à la science, l'héroïsme, l'amour multi-racial, le tribalisme face à la civilisation). Comme souvent chez Moore, c'est un "produit" d'une richesse étonnante mais qui est surtout soucieux d'être accessible à tous, un comic-book à la fois dense, profond, qui réfléchit sur sa forme, joue avec les codes, mais qui demeure divertissant. C'est, enfin, une leçon de storytelling servi par un graphisme exceptionnel, fidèle à la rigueur du script d'un conteur prodigieux, qui rend un hommage vibrant à l'un des maîtres du 9ème Art : Winsor McCay (Little Nemo in Slumberland).
Alan Moore, avec des oeuvres-phares comme Watchmen ou From Hell, est entré dans la légende en livrant des histoires aux constructions et aux enjeux ambitieux. Cela en a fait un auteur auquel on associe encore aujourd'hui, malgré la variété de sa production, le style "grim'n'gritty", ces récits sombres et complexes, peuplés de personnages névrosés au coeur d'intrigues à tiroirs. Peut-être est-ce d'abord pour contredire sa propre légende que Moore a créé Tom Strong qui semble être sa création sa plus lumineuse, la plus sympathique, la plus abordable. Mais les bandes dessinées d'Alan Moore n'ont pas seulement figé leur auteur dans cette tendance, elles ont aussi conditionné tout ou partie des comics en les transformant parfois en caricatures de ses premiers chefs-d'oeuvre (V pour Vendetta, Watchmen) : de fait, avec Frank Miller (dont l'étoile a cependant bien plus pâli que celle de son homologue britannique), Moore a définitivement altéré notre vision des comics et avec celle des lecteurs, celle d'une génération entière d'auteurs qui ont imité son écriture ou du moins ses effets narratifs (déconstruction, ambiances, caractérisation...).
Et Dieu sait que les héros peuvent être gratuitement compliqués et sinistres aujourd'hui : leurs attitudes et leurs motivations sont de plus en plus sombres, à la mesure des aventures qu'ils traversent et les malmènent comme jamais. Aussi la première question à se poser avant d' "essayer" Tom Strong serait : êtes-vous prêts pour suivre un héros sans ce genre de bagages ? Si oui, si vous voulez vraiment lire un comic-book à la fois léger et palpitant, alors vous trouverez votre bonheur ici !
Au sein de la gamme ABC qu'il a créée, Alan Moore a imaginé Tom Strong comme un véritable antidote au tout-venant en revenant aux fondamentaux, mais sans oublier la singularité de ses meilleurs travaux. Les aventures du protecteur de Millenium City et de son étonnante galerie d'ennemis trouve en effet sa source dans les récits fondateurs de séries du "golden age" comme Doc Savage, Flash Gordon, Tarzan, Allan Quatermain (par ailleurs un des protagonistes de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires) : c'est donc un surhomme aux aptitudes physiques supérieures mais également un savant, soit la définition du "science hero", cet archétype cher à Alan Moore - un être dont les qualités phénomènales sont le produit d'expériences scientifiques et qui les met au service du Bien.
Tom Strong représente la figure classique du brave et du sage : il est taillé comme une armoire à glace, séduisant, mais ses tempes blanchies, son statut d'époux, de père de famille, d'explorateur et de justicier, ajoutent de l'épaisseur à ce qui ne serait autrement qu'une énième version de l'aventurier sans peur et sans reproches, à la noblesse surréaliste. Alan Moore s'emploie à révèler les failles de ce héros en le confrontant à des dangers vraiment menaçants, à des situations troublantes, et en faisant graviter autour de lui un entourage parfois bienveillant mais qui l'humanise (sa femme, sa fille), parfois malveillant et qui le fragilise en étant diablement retors (sa némésis Paul Saveen, Ingrid Weiss et leur fils Albrecht).
*
Cet ouvrage de très belle facture (couverture dure, format plus grand que les recueils traditionnels, bonus appréciables sur les coulisses graphiques de la série) s'ouvre avec une "Histoire" en deux pages de Tom Strong et sa relation avec Millenium City, comme si, malgré l'excentricité du propos, Moore voulait inscrire son héros et le lieu principal de l'action dans une réalité propre, un passé, des étapes biographiques (il a utilisé le même procédé pour Top Ten).
Cette préface procure une entrée formidable pour cette collection des 12 premiers chapitres de la série. Tout commence en 1899 lorsque les parents de Tom Strong échouent sur l'île d'Attabaar Teru où ils vont mener leur projet scientifique, à l'écart de l'influence de la société civilisée. Tom naît sur l'île et grandit dans une chambre spéciale, conçue pour améliorer sa force et son endurance, bâtie dans le cratère d'un volcan éteint. Ses parents meurent quelques années plus tard lors d'un tremblement de terre et il vit ensuite en compagnie des indigènes.
Cent ans plus tard, Tom Strong est devenu une légende vivante, établie à Millenium City où il mène des recherches scientifiques dans plusieurs domaines tout en garantissant la sécurité de la ville contre les criminels les plus variés. Il a épousé Dhalua, son amour de jeunesse à Attabar Teru, dont la beauté n'a d'égale que son intelligence, avec laquelle il a eu une fille, Tesla, et ils sont entourés par le robot Pneuman et le gorille intelligent, King Solomon. Tom Strong a fort à faire à Millenium City, quand il ne s'accorde pas avec sa famille quelques congés à Attabar Teru : il affronte des psychopathes comme Paul Saveen, des créatures comme l'Homme Modulaire, ou la dominatrice nazie Ingrid Weiss. Comme si cela ne suffisait pas, il découvre également des univers parallèles où existent des versions alternatives de lui-même, des siens et de ses adversaires.
*
Chacune de ces douze aventures est l'occasion pour Moore et Sprouse (plus quelques guest-stars comme Art Adams, Dave Gibbons, Paul Chadwick, Gary Frank, et d'autres, illustrant des flash-backs et flash-forwards) de relever de nouveaux challenges, d'explorer de nouveaux territoires, de manier différentes tonalités - offrant à chaque fois un angle unique à la narration comme au dessin. C'est ainsi que les deux auteurs peuvent tout se permettre, jusqu'à revisiter l'univers des Looney Tunes avec la version Bugs Bunny de Tom Strong : un Funnyland détonant et drôlissime !
A l'opposé, on suit également le héros jusque dans le pays des morts lorsqu'il expérimente son véhicule, le Necro-Gyro, et assiste à la rencontre de ses parents : là encore, le soin apporté aux couleurs, au lettrage, au style visuel, témoigne de l'intelligence avec laquelle le fond est sublimé par la forme.
*
Cette édition "deluxe" est donc un pur régal à lire. On y trouve, à la fin, un sketchbook de 10 pages révèlant les étapes des dessins de Chris Sprouse, de l'esquisse jusqu'à l'encrage et la mise en couleurs : des coulisses comme on aimerait en lire dans tous les recueils. N'hésitez pas à vous procurer ce beau livre qui vaut son prix - et qu'on peut d'ailleurs acquérir pour une vingtaine d'Euros. C'est une pièce de collection, mais surtout l'occasion de découvrir un comic-book enchanteur et addictif !

samedi 8 mai 2010

Critique 147 : ARROWSMITH - UNITE D'ELITE AERIENNE, de Kurt Busiek et Carlos Pacheco



Arrowsmith est une série en six épisodes écrite par Kurt Busiek et illustrée par Carlos Pacheco, publié par Wildstorm, une filiale de DC Comics, en 2003.
*
L'histoire se déroule dans une réalité alternative : les Etats-Unis d'amérique s'y appellent les Etats-Unis de Columbia, la magie y a largement cours, et la première guerre mondiale voit s'affronter des soldats mais aussi des dragons, des sorciers, des vampires et tout un tas de créatures fantastiques.
Nous suivons l'initiation de Fletcher Arrowsmith, jeune homme idéaliste qui prend part à l'effort de guerre du côté des alliés, apprend les rudiments de la sorcellerie, découvre l'amour et combat l'ennemi Prussien.
*
Arrowsmith est un merveilleux comic book, ce genre de bande dessinée où les auteurs sont au meilleur d'eux-mêmes en évoluant en dehors du registre des super-héros.
Les comics peuvent être un fabuleux médium pour ce type d'histoires fantastiques pour peu qu'on ait à faire à des créateurs de talent, à l'aise avec cet univers, ses codes, tout en étant capables de faire preuve d'originalité. C'est aussi l'occasion de se changer les idées tout en restant dans le domaine de l'extraordinaire.
La réussite d'Arrowsmith ne doit rien au hasard puisqu'il s'agit d'une oeuvre produite par deux grands artistes, d'un côté Kurt Busiek (qui a déjà exploré, quoique différemment, ce répertoire avec ses Conan) et de l'autre Carlos Pacheco : ce tandem a aussi signé une des meilleures histoires des Vengeurs, le classique Avengers Forever.

Arrowsmith joue sur un habile décalage avec l'Histoire que nous connaissons : la première guerre mondiale sert de contexte mais la magie y est couramment pratiquée et change donc la physionomie du conflit.
De la même manière, le monde décrit par Busiek et Pacheco détourne à peine la géographie du nôtre : l'Albion remplace l'Angleterre, la Gallia la France, la Lotharingia la Belgique et la Hollande et la Muscovy la Russie, unies contre la Prussia (Allemagne), Tyrolia-Hungary (Autriche-Hongrie) et l'Empire Ottoman.
Au centre de l'intrigue se trouve un héros auquel on peut facilement s'identifier en partageant ses rêves de justice puis ses doutes, un jeune "américain" du nom de Fletcher Arrowsmith qui s'engage comme volontaire dans cette unité d'élite aèrienne qui utilise des dragons pour les combats dans le ciel de l'Europe.
*
Ces six épisodes doivent beaucoup au fabuleux dessin de l'espagnol Carlos Pacheco, qui produit des planches somptueuses quand il s'agit d'en mettre plein la vue, mais qui est également capable de la même excellence dans des scènes plus intimistes où son sens des expressions et de la gestuelle fait merveille.
Il y a là des séquences à couper le souffle, où on prend plaisir à s'arrêter, comme lorsque les trolls prussiens attaquent les lignes alliées dans les premières pages, jusqu'à la destruction de ce village ennemi par de gigantesques salamandres enflammées.
Mais, comme je l'ai dit plus haut, Pacheco est aussi bon lorsqu'il illustre des plages plus calmes, dessinant merveilleusement les émotions qui saisissent Fletcher, Grace, Rocky le colossal troll de pierre, et tous les seconds rôles.
*
Busiek emploie tous les clichés de l'histoire de guerre, et c'est peut-être la seule faiblesse de la série si on veut se montrer difficile. Avec, par exemple, un film comme Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg, notre vision de ce genre de récit a considérablement évolué car nous avons compris qu'il n'y a aucune beauté dans la représentation de la guerre.
Dans un monde où la magie fait partie du tableau, il est donc encore plus délicat pour Busiek de nous convaincre de l'horreur de la guerre car la magie, le merveilleux qu'elle suggère, joue en quelque sorte contre le postulat anti-guerre du projet. Le lecteur est plus ébloui par les prodiges de la sorcellerie que dégoûté par ses ravages. Lorsque dans le 5ème épisode, les salamandres sont jetées sur le village prussien, c'est à la fois une référence explicite au bombardement de Dresde durant la guerre de 39-45, mais c'est surtout une séquence époustouflante, d'une beauté qui dépasse l'horreur qu'elle raconte. Bien que Busiek nous dise (et comment ne pas être d'accord ?) que la guerre, c'est l'enfer sur terre, il se piège en écrivant des scènes où nous sommes plus éblouis qu'accablés à cause de ces créatures magiques.
Néanmoins, ce qui confère à ce livre un intérêt supérieur à celui d'un divertissement esthétiquement épatant, c'est la manière dont Busiek emploie le genre fantastique comme métaphore. La première guerre mondiale est la période où le "monde moderne" fut créé. C'est aussi un conflit où la notion de "combat noble" a disparu, avec les tranchées, les attaques chimiques, le bombardements. 
Ce que fait Busiek fait via l'angle magique de son histoire, c'est mettre en évidence la tension entre l'ancienne génération de soldats et la nouvelle. Fletcher "s'en-va-t-en-guerre" avec l'insouciance de sa jeunesse mais il est formé par des hommes qui ont déjà connu l'horreur des batailles (en premier lieu, le troll Rocky qui lui raconte comment il a dû quitter son pays et qu'il retrouvera plus tard), tout comme Grace Hilliard qui devient infirmière sans se douter que cette expérience va profondèment la bouleverser.
Ces jeunes gens ne douteront de la justesse de leur engagement et de leur lutte qu'après avoir fait l'expérience physique de la guerre. Mais c'est un voyage dont on ne revient pas indemne psychologiquement. La boîte de Pandore est ouverte, ceux qui auront fait face aux démons des champs de bataille resteront marqués à vie : c'est la fin de l'innocence. Le monde merveilleusement redessiné par la magie est en vérité dominé par l'horreur, la barbarie, la désillusion. Dans le feu de l'action, Fletcher voit (ou croit voir) les dieux se détourner des hommes à cause de leur folie.
Busiek est un auteur dont les oeuvres sont toujours empreintes de nostalgie et ici, cette affection pour le passé est encore plus manifeste dans la mesure où son propos est que ce qui a disparu avec le passage du monde à la modernité a cessé d'être pour toujours, en premier lieu un certain esprit chevaleresque. Pourtant, cette nostalgie n'est pas du passéisme dans la mesure où l'auteur ne nous dit pas qu' "avant c'était forcèment mieux" mais plutôt que le progrès n'améliore pas toujours la condition humaine. D'ailleurs, même après avoir beaucoup perdu en combattant, Fletcher n'a pas envie de rentrer chez lui. Il a compris qu'il devait dépasser sa douleur, ses regrets, ses remords. La magie et la guerre ont refaçonné le monde et Fletcher veut faire de ce monde un monde meilleur.
Busiek et Pacheco ont créé un univers où de grands évènements sont décrits du point de vue d'un homme ordinaire : c'est une histoire enchanteresse et touchante, pleine de dynamisme sur un thème pourtant dramatique (la nostalgie de l'innoncence perdue), un récit initiatique en forme de fable, un livre d'images mémorables. Mais au-delà de l'aventure, il y a surtout une réflexion élégante sur la guerre, le passé sur lequel elle naît et le futur qu'elle engendre.

mercredi 5 mai 2010

Critique 145 : PLANETARY, VOLUME 4 - SPACETIME ARCHAEOLOGY, de Warren Ellis et John Cassaday



PLANETARY : SPACETIME ARCHAEOLOGY rassemble les épisodes 19 à 27, les derniers de la série créée et écrite par Warren Ellis et dessinée par John Cassaday, publiés entre 2004 et 2006 puis en 2009 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
*
 


Planetary a révèlé progressivement les éléments d'une vaste conspiration opposant le groupe des Quatre (une version maléfique des Quatre Fantastiques) et l'équipe formée par Elijah Snow, un homme né en 1900 et pourvu de pouvoirs extraordinaires (comme d'autres personnages de l'univers Wildstorm) : les premiers voulaient dominer le monde, en ayant apparemment obtenu leurs facultés paranormales contre un marché avec des puissances d'un autre monde ; les seconds voulaient les en empêcher en cherchant et en protégeant les vestiges de l'Histoire secrète du monde.

Les membres de Planetary (Elijah Snow, Jakita Wagner et le Batteur) localisent un engin spatial très spécial et y envoient des anges pour l'inspecter. L'un des Quatre, Jacob Greene, débarque à son tour et va être neutraliser sans avoir eu le temps de réagir. C'est après William Leather, le deuxième membre de son groupe à être piègé par Planetary : le ton est donné, Elijah et ses acolytes ont décidé de prendre leur revanche et vont s'y employer méthodiquement.
Puis Elijah Snow consulte Melanchta, une espèce de shaman, qui va lui révèler la véritable nature de son rôle sur Terre : tous les "enfants du siècle" comme lui ne sont pas là par hasard et ont une mission précise à remplir.
De nouvelles révélations sur le passé, et par ricochet un moyen supplémentaire et décisif pour Elijah de vaincre Randall Dowling et Kim Süskind, ses deux derniers (et plus redoutables) adversaires, font surface.
Les circonstances du sauvetage et du recrutement du Drummer lorsqu'il était enfant sont dévoilées et c'est une nouvelle occasion de découvrir une faille pour dominer ce qui reste des Quatre. tout comme le fait que la composition de l'équipe de terrain de Planetary ne doit rien au hasard - pas plus que la la position de leur leader.
La duplicité de John Stone, puis l'heure du châtiment pour Dowling et Süskind n'est plus loin. Ne reste plus qu'à boucler la boucle et à se charger d'Ambrose Chase, disparu mais peut-être pas mort...

En Avril 1999 paraissait le premier numéro de Planetary. Dix ans et sept mois plus tard, en Octobre 2009, l'une des meilleures séries modernes se termine après 27 épisodes. Les neuf derniers chapitres de cette saga sont aujourd'hui dans ce quatrième volume dont le titre est une synthèse parfaite : Spacetime Archaeology (l'archéologie de l'espace-temps).
Une page se tourne donc. Mais la conclusion est-elle à la hauteur de ce qui a précédé ?

Le premier commentaire qui s'impose une fois le livre terminé concerne le travail de John Cassaday qui est absolument magnifique. Le dessinateur remercie à la fin du volume son scénariste pour avoir fait de lui un meilleur artiste et c'est vrai que Planetary n'a pas seulement valu de nombreuses récompenses à Cassaday : elle en a réellement fait un de ces graphistes qui marque une vie de lecteur, un fabuleux faiseur d'images, qui bonifie toute une histoire, donne à une tell entreprise une qualité que seuls les grands comics possèdent.

On notera encore une fois son don exceptionnel pour concevoir des appareillages merveilleux et des décors enchanteurs qui transporte le lecteur dans un monde où le merveilleux existe.

C'est aussi un maître de l'expressivité et grâce à cela on s'est attaché à ses héros, on a vibré avec eux, au point qu'ils sont devenus des figures aussi familières que les plus fameuses icônes : John Cassaday est un magicien.

Cet illustrateur a réussi le tour de force de donner vie à un univers d'une incroyable richesse, aux objets les plus improbables, aux théories les plus échevelées et aux concepts les plus hallucinants de son scénariste : tout va de soi grâce à une mise en image à la fois sophistiquée, intelligente et d'une simplicité admirables.
Grâce à Cassaday, le lecteur renoue avec un monde enchanteur.

Le scénario est quant à lui tout à fait à la mesure de l'immense attente générée par les précédents tomes : le défi était de taille mais Warren Ellis s'est surpassé, livrant son oeuvre la plus aboutie, la plus palpitante, la plus poétique, la plus personnelle aussi sans doute tant elle résume toutes ses merveilleuses lubies. Et dans le même temps, il réussit à nous surprendre en révélant la nature plus trouble qu'on ne pouvait s'y attendre de ses héros, échappant ainsi aux clichés.

La manière dont l'auteur est parvenu à conclure tous les faisceaux de ses intrigues sans céder à la facilité, sans négliger le moindre détail, devrait servir de modèle à ses confrères (et l'inciter peut-être aussi à moins se disperser pour produire moins mais mieux).

Tout ce qui séduit dans Planetary est là : les références au passé, aux genres (avec en particulier un détour somptueux par le western, qui figure déjà comme un classique de la série), aux codes narratifs, mais avec une puissance encore supérieure à ce qu'il avait déjà imaginé (et pourtant, après le troisième tome, on doutait qu'il puisse faire mieux).

Plus particulièrement, Warren Ellis a intensifié tout en les densifiant ses concepts fêtiches empruntés à la science-fiction (qui l'inspire plus et mieux que le genre super-héroïque) et ses théories sur la structuration de la réalité (ou devrai-je dire des réalités).

Qu'importe que vous adhériez ou non à ses délires, leur pouvoir de divertissement vous entraîne et vous transporte très loin, très haut : Planetary, c'est aussi cela, un grand huit, un trip sidérant, où si l'on s'y abandonne on prend un immense plaisir.

Warren Ellis a de toute évidence voulu terminer "proprement" et clairement son histoire en en résolvant les mystères, en offrant à ses héros et ses fans une conclusion efficace, positive et ambitieuse. Il ne s'est donc pas contenté de clore le dossier des Quatre mais d'éclaircir les liens entre les protagonistes pour mieux les réunir.

L'ultime épisode offre même par ricochet une sorte de réhabilitation au chapitre contenu dans le (plutôt décevant) hors-série Crossing Worlds/D'un monde à l'autre où l'on découvrait une version alternative et sombre de Planetary dominant le monde et affrontant la JLA (ou du moins sa "sainte trinité") : ici aussi, l'organisation finit par régir la terre mais en lui offrant des progrés prodigieux, et lorsqu'elle emploie ses richesses dans un but plus égoïste, le lecteur ne peut cette fois que l'approuver...

Les révélations et les rebondissements sont multiples dans ce dernier volume mais, d'une part, la série continue de miser sur l'intelligence de ses protagonistes (plutôt que sur leur capacité à détruire - même si Elijah Snow n'est pas un tendre au moment de se venger), et d'autre part, elle s'appuie sur la volonté de ses créateurs de nous enchanter.

Série exceptionnelle de bout en bout, reposant sur un scénario à la fois rigoureux et inventif, et bénéficiant d' illustrations sensationnelles, Planetary n'a pas raté sa sortie... Même si on la quitte avec un pincement au coeur.

vendredi 9 avril 2010

Critique 142 : NUMBER OF THE BEAST, de Scott Beatty et Chris Sprouse

Number of the Beast est une série limitée de huit épisodes, écrite par Scott Beatty et dessinée par Chris Sprouse (avec Simon Coleby, Leandro Fernandez et Neil Googe pour le dernier chapitre). Cette production s'inscrit dans une trilogie ( avec Armageddon et Revelations), qui aboutit au relaunch de plusieurs titres Wildstorm, un des labels de DC Comics.
*
Imaginez que des équivalents de la JLA, des Vengeurs et quelques super-vilains comprennent plus de soixante ans après la seconde guerre mondiale qu'ils ont été enfermés dans un bunker souterrain dans le Nevada par l'armée et qu'ils évoluent dans un vaste programme informatique simulant la fin du monde, un entraînement virtuel pour l'éviter...
C'est ce qui est arrivé aux Paladins, historiquement les premiers méta-humains de l'univers Wildstorm, et à leurs ennemis, les Crime Corps. Mais cette "salle des dangers" géante finit par se détraquer à cause du trop grand nombre de suppléments apportés au programme au fil des années et les héros comme les vilains veulent désormais recouvrer leur liberté.
Evidemment, les responsables de l'opération "Number of the beast", et le Général Zebulon McCandless en premier à son origine, ne l'entendent pas de cette oreille : et si, pour arrêter tout cela, il fallait vraiment provoquer la fin du monde ?
*
Number of the Beast est un curieux objet quand on le découvre sans avoir suivi les évènements du Wildstorm Universe : conçu pour conclure un tryptique de l' "Armageddon" et établir un nouveau statu quo à toute une gamme, son histoire est à la fois connectée à des faits qui échapperont au profane (comme en attestent des références à d'autres ouvrages), présente une foule de nouveaux personnages et se termine d'une manière à la fois étrange et spectaculaire. Pourtant, c'est aussi un album qui reste compréhensible, riche en péripéties, en héros attachants au potentiel évident, très bien écrit et somptueusement dessiné.
L'atout majeur de cette entreprise est son équipe de super-justiciers, les Paladins, introduits comme les premiers super-héros de cet univers. Il s'agit d'un mix bigarré et séduisant évoquant la JLA (avec en lieu et place de Superman, The High alias John Cumberland, dont le destin fut évoqué dans un autre titre Wildstorm bien connu, le génial Planetary de Warren Ellis et John Cassaday - le Dr Axel Brass et Elijah Snow l'ont rencontré), les Vengeurs (Engine Joe est une version alternative du Iron Man originel) et de personnages censés avoir inspiré des équipes modernes de la gamme Wildstorm (comme la Midnight Rider pour le Midnighter d'Authority, qui intervient d'ailleurs une apparition à la fin de l'histoire).
Scott Beatty et Chris Sprouse ont élaboré des protagonistes aux caractères, pouvoirs et designs, vraiment brillants, témoignant davantage du respect pour les classiques du genre super-héroïque que de la parodie ou de la critique (alors qu'Authority, par exemple, avait été imaginé comme une réponse transgressive à la JLA).
Du coup, on regrette que cette galerie de héros n'ait pas été inventée pour alimenter une histoire indépendante, auto-suffisante, plutôt que pour servir d'ingrédients à une refonte des titres d'un label.
Le concept du récit, articulé autour du programme "Number of the Beast", s'inspire sans subtilité de la trilogie cinématographique Matrix, avec ces personnages prisonniers d'une réalité virtuelle. Comme les films des frères Wachowski, l'histoire multiplie les références bibliques, à commencer par son titre (le nombre de la Bête, donc du Diable, est le 666) et Beatty ponctue les chapitres d'extraits de versets, supposés donner une profondeur philosophique à un sujet qui n'en demande pas tant.
Bien entendu, la Révélation sera suivi d'une Apocalypse digne de ce nom, sacrifiant bêtement des personnages auxquels on s'est attaché sur l'autel du spectacle : c'est la partie la moins réussie et la plus discutable. Que ceux qui se plaignent des crossovers Marvel et DC mesurent à quel point on peut faire encore pire en lisant cette BD où une époque, des héros, un enjeu ne sont créés juste pour permettre à d'autres personnages d'exister et de se trouver de nouvelles campagnes à mener.
Dans ces premiers chapitres, NOTB demeure une excellente surprise : on est intrigué par ces scènes où quelques hommes semblent assurer la maintenance d'une base secrète tout en épiant les faits et gestes des Paladins dans une ville étrangement dépeuplée.
Beatty se montre adroit dans la caractérisation, affuté dans les dialogues (avec des passages d'un humour noir inattendu, comme lorsqu'une soucoupe volante écrase une grand'mère) et habile pour ménager le mystère. Cette atmosphère singulière culmine lors d'une séquence où The High essaie de quitter la ville, sans comprendre pourquoi il n'y arrive pas, et où les personnages comme le lecteur saisissent que tout cela n'est qu'une gigantesque manipulation.
Ensuite, cela se gâte un peu : le complot militaire (évidemment) est révèlé, et comme les Paladins, on se sent abusés. Quand, enfin, il est clair que cela va très mal finir, que beaucoup vont rester sur le carreau et, surtout, que tout ce qu'on nous a racontés sert surtout à réinstaller d'autres héros, d'autres histoires, la déception le dispute à la colère.
J'aurai franchement préféré qu'une fois sortis de leur bunker, les Paladins, après avoir croisé le fer avec the Authority, gagnent le droit de continuer à vivre, sans qu'on ait droit à l'affrontement final avec les clones de The High et le désastre (ridiculeusement outrancier) que cela entraîne. Cela aurait ouvert la porte à une future série avec les Paladins et leur réintégration à l'époque moderne, par exemple.
*
Heureusement, cette mini-série nous permet de profiter de Chris Sprouse, cet immense artiste au trait si élégant et épuré, maître du découpage, et génie du design. Le tpb nous offre à la fin du récit plusieurs pages de bonus, des dessins où l'on peut admirer l'art de Sprouse pour inventer des personnages au look à la fois rétro et irrésistible, conçus à la fois comme des hommages à des icones du genre (Hotfoot par rapport à Quicksilver, Johnny Photon par rapport au Two-gun kid, Honeybee et The Mite par rapport à The Wasp, The Aeronaut par rapport à Tony Stark, etc) tout en témoignant d'une vraie créativité.
C'est un pur régal, qui justifierait presqu'à lui seul l'achat de cet album.
*
Production inégale mais pourtant brillamment réalisé, Number of the beast est une curiosité : de la chair à canon mais préparée comme un mets de choix par de grands chefs.