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jeudi 15 décembre 2022

THE BLUE FLAME #10, de Christopher Cantwell et Adam Gorham


Et rideau sur une des meilleures mini-séries de l'année 2022 ! Car, oui, The Blue Flame aura été jusqu'au bout une superbe histoire, conduite de main de maître par Christopher Cantwell et Adam Gorham. Il faut que vous guettiez sa sortie en vf - en espérant qu'un éditeur s'y intéresse !


Je ne vais rien divulgâcher pour cette critique du dernier épisode de The Blue Flame. D'abord parce que, quand vous lirez cette mini-série, vous la savourerez jusqu'au bout. Mais surtout parce que, en vérité, il n'y a rien à spoiler !


En effet, Christopher Cantwell a conçu le dénouement de son histoire en laissant au lecteur le privilége de l'interpréter comme il le veut. C'est un choix logique somme toute puisque rien n'a jamais été asséné dans ce comic-book qui joue beaucoup sur la question de la foi et de la rédemption.


Sam Brausam est convoqué par son alter ego The Blue Flame au procès de la Terre. Le procédé est assez vertigineux et tient toutes ses promesses grâce à des dialogues admirables mais surtout à un découpage virtuose (je pèse mes mots !).


Et Adam Gorham respecte à la lettre ce découpage, strict, rigoureux, qu'il fait sien, sans être contraint, mais en en tirant tout l'avantage. On est dans une expérience immersive envoûtante qui rend justice à tout ce qui a précédé. Et qui vous hante longtemps après avoir refermé cette ultime épisode.

Vous connaissez cette célèbre formule qui était citée sur l'affiche du film La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993) : "Qui sauve une vie sauve l'humanité toute entière.". C'est un extrait du Talmud, la loi orale chez les juifs, mais on peut aussi lire cela dans le Coran. Or, c'est ce vers quoi toute l'histoire de The Blue Flame entraîne le lecteur et le héros.

Christopher Cantwell a expliqué, dans une interview donnée en compagnie de son dessinateur Adam Gorham, ce qui l'avait le plus tracassé en écrivant The Blue Flame : la fusillade au cours de laquelle Sam Brausam est blessé gravement et où ses amis et des civils innocents meurent. Les Etats-Unis sont régulièrement frappés par ce genre de drame atroce commis par des désaxés. Mais comment transcrire ça justement dans un comic-book sans être racoleur, maladroit ?

Surtout, on peut se demander si le plus grand défi, en démarrant une histoire par une telle scène, ce n'est pas d'enchaîner, en partant dans quelque chose de fantaisiste. Car The Blue Flame jouait sur deux tableaux : la vie de Sam Brausam après cette tragédie, et le périple du justicier the Blue Flame aux confins du cosmos en train de défendre la Terre lors d'un procès devant déterminer si l'humanité méritait de continuer à exister.

Tout cela est lié : le fait de sauver une vie et l'humanité toute entière, de survivre à une fusillade commise par un forcené, de continuer à vivre malgré tout, de défendre l'humanité malgré sa violence auto-destructrice. Et cette synthèse s'opère dans ce récit en dix épisodes.

Sam Brausam est un homme brisé à plus d'un titre, ayant souffert dans sa chair mais plus encore dans son âme, à qui on vient reprocher d'avoir été une sorte de justicier costumé grotesque ayant perdu pied avec la réalité, et d'avoir inventé un récit délirant sur un procès galactique. La première vie qu'il a à sauver est sans doute la sienne.

Et s'il sauve sa peau, s'il survit, surmonte tout ça, alors l'humanité sera sauvée. Et c'est quand il décide finalement d'assumer son récit qu'il s'affronte lui-même. Cela est mis en scène de manière fascinante dans ce dernier épisode qui montre à quel point un homme peut ressembler à un super-héros, même sans partager son physique, sa rigueur morale, ou à un procureur alien. Ou comment l'humanité se résume à un enfant nouveau-né.

Peut-être que la partie avec the Blue Flame est une fiction. Mais comme toutes les grandes oeuvres de fiction, elle vient des tripes de son auteur et dit une vérité aussi intime qu'universelle. Peut-être que la partie avec Sam Brausam est la fiction. Mais alors c'est une fiction de super-héros qui revient à l'essentiel, la vie d'un homme avant celle d'un surhomme, qui cherche dans le banal, le quotidien, le terre-à-terre le sens de la vie, la raison de son engagement héroïque, sa place dans le cosmos.

Il n'y a pas de héros ni de vilain dans The Blue Flame, pas au sens traditionnel de ce qu'on lit dans les comcis super-héroïques classiques. Ce n'est pas non plus une énième déconstruction de la figure super-héroïque inspirée par Alan Moore. C'est autre chose, subtile et singulier, digne. Cantwell signe ainsi un de ces récits de genre qui ne redéfinit peut-être pas le genre lui-même mais oriente notre regard dessus, offre une nouvelle perspective.

Pour illustrer un propos tel, il faut un grand artiste et Adam Gorham, dans la même interview, avouait que The Blue Flame a été son travail le plus exigeant et le plus ambitieux. C'était la première fois qu'il s'engageait dans dix épisodes et s'il a pris du retard vers la fin, c'était aussi pour respecter l'histoire à défaut de contenter le lecteur voulant son fix régulier.

Ce qui frappe dès lors, c'est à quel point Gorham a, comme Cantwell, tenu à ce que cette histoire ait de la... Tenue justement. Tout ce qui aurait pu être vulgaire a été évité et quand le récit allait dans une direction presque abstraite (comme montrer l'horizon cosmique où peut-être Dieu se trouve), Gorham a trouvé la solution que même son scénariste n'envisageait pas, ne visualisait pas.

Ce qu'accomplit Gorham dans cet épisode final est du grand art. pas forcément de grandes iamges qui vont claquer, vous en mettre plein la vue. Mais des transitions d'une fluidité exceptionnelle, un exercice de haute voltige où d'une case à l'autre un personnage échange sa place avec son interlocuteur, et ce simple tour de passe-passe va vous surprendre, va vous faire comprendre la complexité des enjeux, des échanges. Quand la narration graphique parvient à ce degré de finesse, alors, oui, c'est magistral car ça semble être fait sans effort alors que c'est là le plus compliqué : étonner tranquillement et vous faire des noeuds au cerveau.

C'est très frustrant de ne pas être plus précis, mais franchement ce serait injuste de spoiler. Plus injuste serait que vous passiez à côté de The Blue Flame. Il faut vraiment qu'un éditeur traduise cette histoire (je verrai bien une maison comme 404 Comics s'y intéresser). Et alors il faudra la mettre sur votre liste d'achats. Tant pis si ça prend la place d'un album Urban, Panini ou Delcourt, vous acheterez ceux-ci plus tard. Mais s'il vous plait, quand le moment sera venu, achetez et lisez The Blue Flame !

jeudi 1 septembre 2022

THE BLUE FLAME #9, de Christopher Cantwell et Adam Gorham


La dernière fois que j'ai écrit sur The Blue Flame remonte à Juin dernier et le n°8 était sorti en Mai. La série a donc pris du retard et ne s'achèvera qu'en Novembre prochain. Néanmoins, je reste sur ma position en affirmant qu'il s'agit d'une des meilleures productions indés que j'ai lue. 


Sam Brausam assiste au mariage de sa soeur Dee et de Mateo, en présence de Reed Gordon. Mais celle-ci a parlé aux époux de l'histoire de procès cosmique que lui avait confiée Sam et il est mécontent.


Sur Exilos, the Blue Flame doit, avant la fin imminente du procès, trouver un argument de poids, après avoir failli trouver une entité divine pour l'aider. Il consulte Yarix, son adversaire, procureur.


Sam se rend chez Reed et lui explique se rappeler du nom du tueur qui a assassiné ses amis de la Night Brigade et 22 autres civils. Mais Reed ne comprend pas ce qu'il cherche en déterrant cela.


Sur Exilos, the Blue Flame appelle Obie Wallace Bowman, le tueur, à témoigner. Ce dernier explique avoir été poussé au crime par Crimson Visage de la Night Brigade...

Après huit épisodes (sur dix) sortis sans retard, The Blue Flame a disparu des bacs depuis Mai dernier. J'avais écrit la critique de ce huitième numéro en Juin et depuis j'attendais le retour de cette mini-série que j'adore. Finalement, la semaine dernière, sans prévenir, le n°9 était dispo.

Vault Comics est un drôle d'éditeur qui ne fait pas d'effort pour promouvoir cette série. Pourtant, avec Christopher Cantwell (actuel scénariste de Iron Man chez Marvel), ils tiennent un auteur renommé, mais zéro pointé question communication.

Moi-même, en ayant écrit sur cette série, je n'ai pas fait un carton : mes articles ont été très peu lus. Je le regrette, mais c'est ainsi. Il ne s'agit pas seulement, pour moi en tout cas, de rédiger des critiques sur ce blog mais, de temps en temps, d'essayer d'attirer l'attention sur un titre qui sort de l'ordinaire, même si je sais que mon audience n'égale pas celle d'autres blogs ou même de vidéos sur YouTube. Toutefois, je reste attaché à cette "mission" de passeur.

J'ignore donc pourquoi The Blue Flame a fini par voir sa publication devenir si irrégulière. Mais, en lisant cet épisode, une chose m'a frappé : son dessin. Adam Gorham est égal à lui-même, excellent, rien à redire là-dessus. Pourtant, son trait a étonnamment changé depuis le précédent épisode, plus fin, presque plus fragile aussi. Il y a une impression curieuse en le lisant.

Du coup, au risque d'extrapoler sans fondement, j'ai l'impression que le retard pris provient de l'artiste. Je ne lui reproche pas, car, encore une fois, il produit des planches superbes, il n'y a aucune baisse de régime. Cantwell a, de son côté, continué à livrer ses scénars chez Marvel sans problème et il a même un nouveau titre bientôt dispo chez Boom ! Studios (Briar, avec le dessinateur German Garcia), donc ça a l'air d'aller de son côté.

Or, il se trouve que cet épisode vient après un n°8 où on avait laissé Blue Flame atteindre la Barrière, une sorte de frontière cosmique au-delà de laquelle il espérait trouver une entité cosmique à même de faire basculer les juges d'Exilos de son côté dans le procès où il défendait la Terre. Et c'est comme si la série elle-même atteignait aussi une sorte de limite, notamment visuelle. En en revenant, avec un trait différent, on ne peut qu'être troublé par la correspondance entre le parcours du héros et de l'artiste.

L'autre point étonnant, c'est ce que raconte ce neuvième chapitre où Sam Brausam est confronté à deux éléments dérangeants. Après avoir assisté au mariage de sa soeur, il apprend que celle-ci a entendu Reed Gordon, la journaliste qui lui a servi de témoin pour les noces, parler de cette histoire de procès cosmique par Sam. Dee Brausam s'inquiète de l'état mental de son frère et elle n'est pas la seule (le patron de Sam le vire parce qu'il a été arrêté après avoir tabassé un militaire et il ne veut pas de cette mauvaise pub). Sam est vexé.

Dans le même temps, sur Exilos, Blue Flame consulte les archives et identifie le jeune homme qui a tué les membres de la Night Brigade et 22 autres innocents. Il veut le faire témoigner (chose possible grâce à la technologie alien). Sur Terre, Sam aussi met un nom sur le tueur et en parle à Reed qui ne comprend pas pourquoi il reste hanté par ce psychopathe, estimant surtout que rien ni personne n'aurait pu l'empêcher de commetre son crime.

Cantwell et Gorham concluent l'épisode par un séquence extraordinaire dans le tribunal d'Exilos avec l'interrogatoire de Obie Wallace Bowman et les questions que soulève son geste pour le procès, le fait de savoir si l'humanité entière est digne d'être sauvé malgré des individus comme lui, ses motivations. Ce qui nous est révélé alors (Crimson Visage de la Night Brigade aurait poussé le garçon à devenir un vilain et in fine à massacrer tout ce monde) est perturbant et aboutit à un grand moment mais aussi à un twist qui va rendre l'attente de la parution du dixième et dernier épisode bien longue.

Revenons un instant sur le dessin. Gorham, quoi qui lui soit arrivé (et j'espère bien entendu que je suis fait des idées, que son trait se soit affiné sans cause dramatique), produit un travail remarquable. Ce changement graphique donne à l'épisode une sorte de finesse poignante au moment même où le récit creuse le fonds de l'intrigue et met les personnages face à leur destin. C'est vraiment très surprenant. 

Le soin apporté encore une fois aux couleurs par Kurt Russell donne à The Blue Flame un esthétisme singulier, très classe. C'est délicat et profond à la fois. Tout me fait dire que si ce titre était sorti chez Image, son audience aurait été tout autre.

Si d'aventure, en tout cas, vous êtes curieux (et patient), attendez le recueil en tpb de cette mini-série (même si, avec les retards, je pense que ce ne sera pas avant 2023) : The Blue Flame mérite votre considération.

lundi 20 juin 2022

MONEY SHOT, VOL. 1, de Tim Seeley, Sarah Beattie et Rebekah Isaacs


Ce lundi, j'ai décidé de vous parler de Money Shot, un titre découvert avec du retard certes, mais grâce à la lecture de The Blue Flame, avec laquelle elle partage le même éditeur, Vault. Cette série est co-écrite par Tim Seeley et Sarah Beattie et dessinée par Rebekah Isaacs, et paraît depuis 2019 (elle compte une quinzaine de n° à ce jour). Et ça parle de sciences, d'extraterrestres... Et de sexe !


2027 : une civilisation extraterrestre avancée entre en contact avec l'humanité pour lui proposer une alliance, mais le projet échoue quand les visiteurs constatent la situation pitoyable de la Terre. 2032 : confrontée à une administration réticente au progrès scientifique, Christina Ocampos, inventrice d'une machine téportatrice, convainc quelques collègues de la suivre dans un projet délirant : rencontrer des aliens pour explorer leurs formes de sexualité, se filmer, mettre ça en ligne pour des abonnés qui ainsi financeront leurs recherches...


Le groupe échoue sur la planète Dryreef où il espère rencontrer Bokaï l'ancien dont la technique pour parvenir à l'orgasme produit une énergie comparable à une bombe A, ce qui permettrait à Christina et ses amis de rentrer sur Terre avec leur téléporteur. Mais ils sont capturés par Gaudhir, un seigneur de guerre, qui les sépare. Christina et son ex, Omar Steinberg doivent affronter dans une arène un monstre...
 

Les trois autres membres du groupe - Annie Leong, Doug Koch et Bree Wander - sont enfermés dans une cellule où est détenu Bokaï. Dans l'arène, Christina et Omar neutralisent le monstre et Gaudhir les reçoit dans sa chambre pour communier sexuellement. Bokaï explique aux trois autres que Gaudhir absorbe l'énergie de ses partenaires sexuels pour se renforcer...


Christina découvre la ruse de Gaudhir trop tard et assiste avec Omar au massacre des opposants du seigneur de guerre grâce à l'énergie qu'il a accumulée en faisant l'amour avec les deux scientifiques. Profitant que Gaudhir ne les surveille pas, ils s'enfuient avec leurs collègues et Bokaï dans le désert de Dryreef. Christina, accablée par son erreur de jugement, veut rentrer sur Terre mais Bree la convainc d'aider la population locale à renverser Daughir...
 

Défiant Gaudhir, l'équipe permet à Bokaï de retrouver des forces pour affronter le tyran et le vaincre. Mais ce duel lui coûte ses dernières forces et il transmet son secret à Christina avant de succomber. Le peuple de Dryreef, oppresseurs et oppressés, se réconcilie dans une orgie pendant que les scientifiques préparent leur retour sur Terre...

Je ne veux rien vous promettre, mais j'ai un projet avec cette critique de Money Shot : celui d'instaurer un rendez-vous, que j'espère régulier, pour parler de comics autres que ceux s'inscrivant dans le registre super-héroïque et produits par les majors (Marvel, DC, Image, disons). Il s'agira d'articles concernant des recueils, donc couvrant plusieurs épisodes.

J'ai découvert Money Shot via The Blue Flame avec laquelle elle partage le même éditeur, Vault Comics. Le nom de Tim Seeley, co-scénariste, m'était également familier puisque j'avais apprécié sa collaboration avec Tom KIng sur Grayson (durant la période New 52 de DC) et Nightwing (au début de la période Rebirth de DC). Quant à la dessiantrice Rebekah Isaacs, je savais qu'elle avait oeuvré sur Buffy chez Boom ! Studios entre autres.

En ce qui concerne Sarah Beattie, c'était une inconnue au bataillon, mais en m'informant à son sujet, j'ai appris qu'elle était actrice et auteur. Sur Twitter, elle se présente en termes choisis : "writer. comedy person. I hate your ex boyfriend. Sorry I meant mine. I have big tits.". Ah oui, et c'est une bombe ! Jugez donc :


Bon, on ne va pas s'arrêter là, parce que l'essentiel, c'est de savoir si elle écrit bien et si Money Shot présente aussi bien qu'elle.

Les héros de la série s'appellent eux-mêmes des "XXX-plorers" et ça résume bien et leur rôle et leur mission. Le postulat est à la fois original et drôle. L'humanité a été en contact avec des aliens très intelligents qui souhaitaient leur proposer une alliance puis se sont rétractés en considérant notre piètre évolution. Cinq ans plus tard, c'est pire : l'administration américaine ne finance pratiquement plus la science. Christina Ocampos, une inventrice de génie, se désole mais ne se résigne pas et échafaude un projet fou : rencontrer de nouveaux peuples extraterrestres, faire l'amour avec eux, filmer leurs ébats, les mettre en ligne contre un abonnement qui servira à financer de nouvelles recherches scientifiques.

Elle embarque quatre collègues dans l'aventure : Annie Leong est épidémioligiste, Doug Koch biochimiste, Bree Wander physicienne, et Omar Steinberg (son ex) astrophysicien. Pour se préparer, elle impose à tous de coucher avec chacun, pour mieux se connaître, briser les tabous et être prêts à des relations sexuelles avec des individus d'une autre planète. Cela suscite de nouvelles sensations chez ces grosses têtes et soude le groupe, même si, au détriment de Omar (qui espérait renouer sérieusement avec Christina), il n'est pas question de se mettre en couple ensuite. La recherche scientifique d'abord !

Le premier voyage va envoyer notre cinq héros sur une planète régie par un tyran androgyne et machiavélique dont le plus sérieux rival est un une sorte de vieux sage qui maîtrise une technique menant à l'organsme et libérant une énergie comparable à celle d'une bombe nucléaire. Ce qui permettrait aux "XXX-plorateurs" de rentrer chez eux à bord de la machine à téléporter fabriquée par Christina. Mais, évidemment, ça ne va pas être si simple...

Le plus étonnant, et quelque part, le plus décevant avec Money Shot (du moins avec cet arc, on verra si cela se redresse avec l'arc suivant), c'est que l'ensemble est relativement timoré. La personnalité de Sarah Beattie plus l'expérience de Tim Seeley promettait un résultat autrement plus corsé, et en fin de compte, c'est plutôt sage, même si les deux scénaristes ne se cachent pas non plus derrière leur petit doigt.

D'où vient alors qu'on a le sentiment que ça aurait plus être plus (dé)culotté ? Peut-être à cause du style graphique de Rebekah Isaacs, qui semble la moins dévergondée du lot. Son trait lisse mais expressif, son découpage sobre mais rigoureux servent le script, mais sans le transcender, sans être aussi frippon. Il y a peu de nudité, et les actes sexuels sont assez rares, ce qui ne respectent pas le contrat implicite antre la série et le lecteur, émoustillé puis frustré.

Entendons-nous bien, je n'ai pas lu ceci en voulant me rincer l'oeil et l'histoire ironise sur l'évolution de la pornographie à travers les âges le temps d'une séquence, en soulignant qu'avec l'apparition d'Internet les moeurs ont plus évolué en une dizaine d'années qu'en deux milles ans. Pour cette série qui se déroule dans un futur proche (2032), les auteurs pronostiquent, certainement à raison, un goût de plus en plus prononcé pour une sexualité étrange, ce qui est traduit ici par la mise en ligne des ébats de l'équipe de chercheurs avec des aliens.

Mais c'est là encore où le bat blesse car visuellement les extraterrestres ici sont classiques : ils ont une physionomie humanoïde, pas grand-chose d'étrange ni de dérangeant. Du coup, l'exotisme des situations tombe un peu à plat. A titre de comparaison, dans la mini-série Martian Manhunter de Steve Orlando et Riley Rossmo, on assistait à l'accouplement de J'onn J'onzz avec sa femme et la scène avait quelque chose de vraiment bizarre et poétique qui est totalement absente ici où on baise de manière très basique même entre humains et aliens.

Pourtant, Money Shot n'est pas désagréable à lire. Ces cinq premiers épisodes possèdent un rythme soutenu, les personnages sont bien caractérisés, et même si Christina est la vedette, ses acolytes ne sont pas qu'esquissés. L'humour de Doug, l'espièglerie de Annie, la résolution de Bree et l'inquiétude de Omar fournissent au scénario  des ressorts sur lesquels il peut rebondir. Le méchant Daughir est plus convenu alors que Bokaï l'ancien a une apparence déjantée, qui aurait pu être dessinée par un artiste de Fluide Glacial.

Pas totalement satisfaisant donc, pas l'orgasme attendu. Mais je vais quand même lire le deuxième volume en espérant que ce sera plus épicé. Money Shot a du potentiel, et mérite qu'on insiste un peu.

samedi 11 juin 2022

THE BLUE FLAME #7-8, de Christopher Cantwell et Adam Gorham


Et c'est parti pour une double ration de The Blue Flame, avec les épisodes 7 et 8, et juste avant la sortie du 9 Mercredi prochain. La série de Christopher Cantwell et Adam Gorham devient de plus en plus intense et imprévisible, nous entraînant dans des péripéties qui vont du tréfonds de l'âme aux limites du cosmos. Tout cela avec une parfaite cohérence !
 

Blue Flame demande à Yarix, dont le peuple a été effacé par les Arbitres, comment il a survécu. Vivant en ermite, dégoûté par les siens, Yarix fut épargné pour devenir procureur du Tribunal du Consensus.


Dee et Reed partant voir Mateo au centre de rétention, la police vient arrêter Sam car il a tabassé l'homme qui s'en était pris à lui à la thérapie de groupe et qui a dénoncé son beau-frère pour se venger.
 

Au centre de rétention, Mateo menace de s'évader car il veut être présent à tout prix pour l'accouchement de Dee. Mais Reed promet de lui trouver un bon avocat qui régulisera sa situation.


Blue Flame pense que les Arbitres l'ont désigné comme avocat en ayant condamné à l'avance la Terre. Il part donc chercher une force supérieure aux Arbitres pour les contraindre à changer leur jugement...


Et on enchaîne sans temps mort avec le huitième chapitre de la mini-série, comme je vous l'avais annoncé précédemment.


Le départ de Blue Flame sans explication rend furieux les Arbitres. Yarix, pour les calmer, s'engage à le ramener au Tribunal avant deux jours, sans quoi la Terre sera condamnée.


Sur Terre, Dee fait un malaise alors qu'elle est au téléphone avec Reed. Hospitalisée, les médecins lui ordonnent de garder le lit jusqu'au terme de sa grossesse et Reed jure d'y veiller.
 

Reed part à la recherche de Sam, libéré sous caution en attendant sa comparution devant un juge. Elle le trouve dans un refuge pour sdf et l'informe de la situation de sa soeur.


Cependant, Blue Flame atteint l'Horizon Universel et pénètre dans un espace inconnu où il espère trouver de quoi contraindre les Arbitres. Yarix le rejoint...

On commence par remarquer dans ces deux épisodes une accélération des événements. Il ne s'agit pas de dire que Christopher Cantwell cherche à rattraper un quelconque temps perdu et se précipite avant de conclure son histoire, mais plutôt de signaler qu'il veut faire franchir un nouveau palier à ces intrigues.

Il y a comme une quête de dépassement, de transcendance dans ces deux numéros. C'est particulièrement flagrant à travers le cheminement parallèle de Sam Brausam et Blue Flame qui se trouvent dans une impasse et espèrent s'en sortir en changeant de méthode.

En ce qui concerne Sam, ses actes le rattrapent : il avait deviné précédemment qui avait dénoncé Mateo aux services de l'immigration et s'en est pris à l'homme qui l'avait agressé verbalement lors de la thérapie de groupe (où Mateo l'avait accompagné). Malheureusement, cette réaction stupide se retourne contre lui puisque la police vient l'arrêter après que son signalement ait été donné par sa victime. La cosnternation de sa soeur et de Reed Gordon va aboutir à son passage par la case prison d'où Dee le sortira en payant une caution avant de le flanquer à la porte.

Encore une fois, Cantwell place le lecteur dans une position inconfortable puisqu'on éprouve de la solidarité pour Sam tout en reconnaissant qu'il a réagi bêtement et mérite au fond le peu de compassion de sa soeur, qu'il n'a cessé de tourmenter depuis qu'elle est revenue dans sa vie (depuis la fusillade donc). Sam n'est pas à proprement parler un type recommandable ni sympathique, on peut même affirmer qu'il se comporte plus souvent comme un abruti, un mec odieux, une tête à claques. En revanche, Dee gagne notre coeur parce qu'elle traverse des épreuves en devant en plus gérer ce frangin intenanble.

Mais surtout, Cantwell ne punit pas sottement Sam en l'accablant. Comme je le disais plus haut, il y a une sorte de transcendance dans ce chemin de croix, sans quoi il serait irrécupérable et cesserait de nous intéresser. Au trente-sixième dessous, lâché par tous, livré à lui-même, obligé de considérer ses actions, Sam atterrit dans un refuge pour sans-abri et, enfin ! demande de l'aide. Pas seulement pour avoir un toit sous lequel dormir, un repas, mais bien parce qu'il a touché le fond. Il est arrivé au terminus.

Et il rebondit de manière altruiste, généreuse, en allant voir l'employeur de Dee, incapable de travailler à cause de sa grossesse avancée désormais, pour la remplacer et gratuitement par-dessus le marché. Le patron hésite à recruter Sam, craignant que l'ex-Blue Flame n'attire l'attention dans son commerce. Mais il lui donne sa chance. Ce n'est peut-être pas gagné (si on considère l'attitude de Sam avec Reed, quand celle-ci le trouve au refuge et qu'il continue à évoquer le Tribunal du Consensus) mais le lecteur se remet à croire en lui, ce qui n'est pas un petit exploit après tout ça.

De son côté, Blue Flame est aussi bien miné. Il apprend comment Yarix est devenu procureur pour le Tribunal, mais surtout il doute de plus en plus à la fois de son efficacité en tant qu'avocat et de l'équité du procès. L'histoire de Yarix lui fait penser que les Arbitres vont de toute façon condamner la Terre comme ils l'ont fait avec le monde de son adversaire et, vu les moyens employés pour supprimer toute une race, il en fait des cauchemars. On le comprend car les planches d'Adam Gorham rprésentent un cauchemar absolu avec des pluies acides dissolvant les humains, le tout soutenu par les couleurs effrayantes de Kurt Michael Russell (ce coloriste est vraiment génial).

A partir de là, on se demande aussi où va aller la série, cette partie-là de l'histoire. Et Cantwell étonne encore en nous embarquant pour un voyage par delà les limites connus de l'univers. La référence à 2001 : l'odyssée de l'espace et son dernier acte est assumée, les dessins de Gorham et les couleurs de Russell renforcent encore plus ce sentiment. Les planches sont à cet égard fantastiques, traduisant à la perfection ce périple et cette sensation grisante et inquiétante à la fois de franchir l'ultime frontière, de pénétrer dans une zone inconnue, avec des effets lumineux fascinants, hypnotiques. Rarement ai-je perçu avec une telle justesse ce que les auteurs ont voulu exprimer en m'entrainant à la suite de leur héros.

La fin de l'épisode 8 est magnifique et terrible, mais je ne veux pas vous la spoiler (même si je devrais certainement le faire en critiquant le chapitre suivant). Toutefois, à ce moment précis, impossible surtout de dire sur quoi cela va déboucher. On peut s'attendre à tout. Et j'espère, surtout, au meilleur, car ce serait vraiment triste que le récit bascule dans le WTF à deux étapes de sa conclusion. Mais j'ai confiance en Cantwell et Gorham.

Ce qui est certain, c'est que dans cette presque dernière ligne droite, The Blue Flame effectue un grand écart sacrément culotté en sondant à la fois le tréfonds des âmes comme l'horizon de l'univers, chacun de faisant l'écho de l'autre. Quel souffle, quel panache, quelle audace !

vendredi 10 juin 2022

THE BLUE FLAME #6, de Christopher Cantwell et Adam Gorham


Ce sixième épisode de The Blue Flame est une nouvelle grande réussite, riche en rebondissements. La série connaît vraiment un second souffle et Christopher Cantwell sait ménager ses effets. De son côté, Adam Gorham continue de tenir bon, livrant ses épisodes sans retard et avec une qualité constante assez bluffante.


Une nouvelle séance du procès débute : Blue Flame présente les membres de la Brigade de Nuit, pour en faire des exemples de que l'humanité peut produire de meilleur pour la justice.


Sur Terre, Dee est sans nouvelles de Mateo et Sam appelle Reed à l'aide pour qu'elle active ses contacts. Sur ce débarque le père de Crimson Visage, un des membres de la Brigade de Nuit.


Yarix contre attaque en révélant des secrets sordides au sujet des membres de la Brigade de Nuit. Blue Flame, incrédule, est sûr que son adversaire ment. Jusqu'à ce qu'il évoque Crimson Visage...


Reed réussit à localiser Mateo : il a été arrêté par les services de l'immigration et placé en centre de rétention. En l'apprenant, Sam pense savoir qui a provoqué cela et s'absente...

Bon, je vois bien, en consultant le nombre de vues sur les critiques concernant The Blue Flame que l'intérêt est en train de retomber de votre côté. Je ne vous en tiens pas rigueur et je le pressentais en me lançant dans des commentaires sur une mini-série publiée par un éditeur indépendant depuis plusieurs mois, alors que, par ailleurs, en ce moment l'actualité des comics est focalisée sur des sorties plus attirantes sûrement.

Peut-être n'ai-je pas choisi la stratégie la plus adaptée en consacrant une entrée pour chaque épisode. Peut-être auriez-vous préféré un ou deux articles résumant les huit numéros déjà sortis avant le neuvième qui sera dispo Mercredi prochain. C'était un pari de ma part pour vous intéresser à un titre dont vous n'aviez sûrement pas entendu parler... Avec moitié moins de vues entre deux critiques à son sujet, je constate mon échec. Pour la critique des épisodes 7 et 8, je vais donc sûrement concentrer tout en une seule entrée. Mais pour ceux que ça intéressera encore, j'irai jusqu'au terme de la mini-série (donc jusqu'au #10, en Août).

Ceci étant précisé, revenons au fond de The Blue Flame #6. Et c'est un des meilleurs épisodes de la mini-série jusque-là. On est vraiment au coeur du procès et les échanges entre Blue Flame et Yarix sont vraiment terribles, aussi âpres et disputés qu'un combat à mains nues.

Ce qui esst surtout épatant, c'est qu'on découvre en même temps que Blue Flame, encore une fois, que tout n'est pas ce qu'il semblait. Il est ainsi question de la Brigade de Nuit, brandie par le héros comme un groupe de justiciers aux motivations et aux méthodes nobles et humbles dans un premier temps. Avant que le procureur ne démolisse méticuleusement ce portrait (trop) flatteur.

La scène atteint son climax avec la rétrospective concernant Crimson Visage, le membre le plus mystérieux de la Brigade. D'origine améridienne, il a fui les siens pour s'engager dans l'armée et servir sur des théâtres de guerre où, déjà, son comportement a posé problème. Devenu mercenaire, il intègre un groupuscule d'extrème-droite, une milice avec laquelle il commet de nouvelles exactions sous le prétexte fallacieux de servir la justice. Suite à ce qui ressemble à un attentat contre cette cellule factieuse, il disparaît à nouveau des radars. Et ne reparaît que sous le masque de Crimson Visage quand la Brigade de Nuit se forme à son initiative. Il a une aventure (platonique ?) avec sa partenaire Swiftbird, qui finance les activités du groupe, mais il fait usage de la force et tue même quand ses acolytes ont le dos tourné (un moment particulièrement fort et glacial, magistralement mis en images par Adam Gorham, qui, tout au long de ce flashback, prouve sa science impeccable du découpage).

Si l'épisode s'en était tenu là, il aurait déjà été extraordinaire. La façon dont Yarix désintègre la défense de Blue Flame, révèle la vérité sur ses compagnons d'armes, est terrible. La préparation de Blue Flame s'avère largement insuffisante, Yarix a plusieurs coups d'avance, ce qui confirme qu'il prenait des notes pour démolir le héros terrien quand il buvait un verre avec lui précédemment. Christopher Cantwell n'en reste pourtant pas là.

Car, sur Terre, un coup de théâtre va aussi tout balayer dans la vie de Sam Brausam et de sa soeur Dee. Mateo est arrêté par les services de l'immigration. On va découvrir qu'il a été dénoncé et Sam soupçonne vite celui qui a fait cela, ce qui renvoie une nouvelle fois le lecteur à une scène dans l'épisode précédent.

C'est cette façon qu'a la série de ne jamais rien laisser en plan, de faire tout converger, de tout lier, qui est certainement le plus enthousiasmant dans sa lecture. Cantwell développe et exploite vraiment tout qu'il présente, rien n'est de trop, rien n'est laissé de côté. Et Gorham agit de même au dessin en veillant à mettre en images de la manière la plus simple possible ce qui se passe. Notre vigilance est en quelque sorte endormie par cette simplicité, et donc, subséquemment, le choc est bien plus grand quand un rebondissement vient tout remettre en question. 

C'est une approche incroyablement risquée mais payante quand elle fonctionne comme ici. Assoupir le lecteur, dessiner l'histoire sans avoir l'air d'y toucher, sans effets de manche, juste avec application, avec soin, et paf ! prends ça dans la tronche ! On croit que le pire est passé, que Sam Brausam comme son alter ego Blue Flame ont encaissé le plus dur, et c'est reparti pour un tour. L'attaque est souvent indirecte, de côté. Mais tous les personnages sont impactés. Gorham illustre parfaitement le propos de Cantwell en jouant la même partition que lui : on sent une osmose absolue entre le scénariste et l'artiste, ils vont dans la même direction, se comprennent parfaitement. C'est extra.

Alors, certes, ce n'est pas hyper spectaculaire et on se rend bien compte que les références évidentes du début de la série (Adam Strange, Green Lantern, Flash Gordon) n'étaient que des appâts cosmétiques. The Blue Flame n'a rien d'une grande aventure cosmique ponctuée de bastons épiques, sa véritable nature est plus psychologique, intimiste. Ici, on doit sauver la Terre durant un procès et non en affrontant des aliens belliqueux. Ici, on doit lutter contre ses démons dans des conflits terre-à-terre. Mais c'est aussi en déjouant les attentes du fan que The Blue Flame impose son identité, sa singularité et sa qualité.

Peut-être est-ce aussi pour cela que vous êtes moins nombreux qu'au début à lire mes critiques sur cette série, parce que vous vous attendiez, comme moi, à autre chose. Tant pis. Mais pour, comme je le disais plus haut, pour ceux que ça intéresse encore, croyez-moi, on n'est pas au bout de nos surprises !

jeudi 9 juin 2022

THE BLUE FLAME #5, de Christopher Cantwell et Adam Gorham


Avec ce cinquième épisode, nous arrivons à la moitié de la mini-série The Blue Flame. C'est tout sauf un hasard si l'intrigue entame un nouvel acte avec, notamment, le début tant attendu du procès de la Terre. Christopher Cantwell ne déçoit pas, tout comme Adam Gorham, pour entraîner ses personnages et leur histoire dans des directions imprévisibles et passionnantes.


Le procès de la Terre débute et Blue Flame présente ses arguments en faveur de sa planète natale en vantant la soif de connaissance et les accomplissements de l'humanité.


Sur Terre, pour calmer le jeu avec sa soeur, Sam Brausam accepte de participer à un groupe d'entraide auquel l'accompagne Mateo. Mais la situation dégénère lorsqu'un patient le prend à parti...


C'est au tour de Yarix d'apporter la contradiction et il ne retient pas ses attaques contre les humains en montrant leur caractère belliqueux, auto-destructeur. Blue Flame est écoeuré.


Sam invite Reed à dîner pour revenir sur son expérience au sein de la Brigade de Nuit. Elle prend des notes en douce... Comme Yarix qui partage un verre avec Blue Flame lorsqu'il échange sur le procès...

Ecrire une mini-série ne souffre pas d'approximations, le scénariste doit faire preuve d'une exigence et d'une rigueur infaillibles pour prouver au lecteur qu'il maîtrise son projet et l'a construit avec un plan solide en tête. Ce n'est pas du tout la même mécanique que lorsqu'on élabore une série régulière, au  long cours.

Dans le cas de The Blue Flame, Christopher Catwell a entrepris un récit en dix chapitres, ce qui est déjà conséquent mais pas non plus très long. Il faut que chaque épisode compte, amène quelque chose à l'ensemble, n'ennuie pas le lecteur. Aussi, quand paraît en Janvier dernier ce cinquième volet on s'attend, parvenu à la moitié de l'histoire, à la fin d'un premier acte et à l'ouverture du second.

C'est bien le cas puisque le fameux procès pour décider du sort de la Terre s'ouvre enfin. Cette fois, Blue Flame doit tout donner, c'est son plus grand combat, l'échec est interdit. S'il perd, son monde est condamné et lui avec. Il sait aussi et surtout qu'il a en face de lui un procureur aguerri et retors et des Arbitres implacables. La partie est loin d'être gagnée.

Yarix comme Blue Flame vont d'abord agumenter sur les grands qualités et défauts de la race humaine. C'est, pourrait-on dire, un match nul à l'issue de cette première séance. Les qualités vantées par le terrien valent autant que les failles exposées par son adversaire. Notre monde est décrit, sommairement, dans les grandes lignes, comme celui d'une humainité capable de merveilles, de progrès, mais aussi de désastres, de faillites. Chacun pourra en convenir et trouver dans le résumé que fait Cantwell un portrait juste, équilibré : nous ne sommes pas parfaits, nous sommes parfois monstrueux, mais nous sommes humains, perfectibles, tout en ne renonçant jamais à ce qui causera sans doute notre propre perte.

Cantwelle et Adam Gorham mettent ces deux scènes en images avec équité. Des tableaux synthétisent les grandes avanacées et les les régressions de l'humanité, avec des motifs religieux, scientifiques, technologiques, intimes. Une vignette renvoie à la fusillade de Milwaukee, indiquant que pour Yarix tous les coups sont permis, et nous renseignant sur le fait que même si Blue Flame jurait être prêt, il ne l'était pour ça.

Lorsque l'avocat et le procureur se retrouvent après la séance pour partager un verre chez Yarix, un détail troublant - encore un (mais Cantwell et Gorham les intrègren si bien) - apparaît : échangeant sur les modalités du procès et l'attitude des Arbitres, Blue Flame ignore que son hôte prend des notes dans le but évident de les utiliser contre lui. Et on va voir que cela trouve un écho dans les scènes se passant sur Terre.

Car, pendant ce temps, les choses aussi bougent sur Terre. Refusant de supporter plus longtemps les sautes d'humeur de son frère, Dee lui impose de participer à un groupe d'entraide, une sorte de thérapie collective, où il pourra parler de ce qu'il a vécu, de son expérience de survivant. Mateo l'accompagnera pour être certain qu'il ne se défile pas et passe à nouveau sa journée au bar de chez Lou.

Gorham va alors démontrer, si c'était encore utile, la finesse de son découpage dans une scène explosive. Au début, tout se passe bien : Sam se présente, on le sent flatté d'être reconnu comme l'ex-Blue Flame et aussi comme le rescapé de la fusillade tout comme pour son courage de venir se confier devant des inconnus. Placé dans des conditions idéales, il remercie son beau-frère, loue son altruisme, sa tolérance face aux difficultés qu'il leur a imposées, à lui et à sa soeur, depuis qu'ils habitent tous ensemble. Mais tout va déraper.

Sans qu'on l'ait pressenti, grâce au dessin mesuré de Gorham et à la simplicité des dialogues, un autre intervenant prend la parolet pour demander à Sam pourquoi il n'a rien fait pour sauver des gens le soir de la fusillade. Après tout il se prétend un héros, et un héros, ça sauve des innocents, quitte à se sacrifier. Comment a-t-il survécu ? N'est-ce pas suspect ? Ne se serait-il pas planqué, caché derrière ses amis, des innocents, morts en quelque sorte à sa place ? Des questions assénées sans manière, choquantes, mais devant lesquelles Sam ne peut se défiler.

Sauf que Sam encaisse mal ces reproches, ces insinuations. Il s'emporte et son interrogateur aussi. Le ton monte. Le modérateur du groupe est obligé de s'interposer entre les deux hommes et de congédier Sam. Cela aura de lourdes conséquences...

Revenu au calme, Sam, dans la soirée, téléphone à Reed pour dîner avec elle et reprendre leur discussion au sujet de la Brigade de Nuit. Sauf que, là encore, par la fausse banalité de la mise en scène, Gorham va s'illustrer pour en faire un moment trouble à souhait et qui, surtout, fait écho avec une des scènes sur Exilos un peu avant. Au lieu d'évoquer ses amis et leurs actions, Sam décide de parler du Tribunal du Consensus, de son rôle d'avocat de la Terre, d'aliens, etc. Reed, comme Yarix, prend des notes à l'insu de Sam  sur ce déballage délirant.

Depuis le début, The Blue Flame brouille les pistes et enfonce le clou dans ce cinquième épisode où on entre effectivement de plein pied dans une zone rouge, tant pour Blue Flame sur Exilos, aux prises avec un procès très difficile, que pour Sam Brausam, rattrapé par ses démons et en même temps victime de sa franchise. La suite va devenir très glissante et avec elle le lecteur va s'enfoncer dans un flou savamment entretenu, vertigineux et addictif. Stay tuned !

mercredi 8 juin 2022

THE BLUE FLAME #4, de Christopher Cantwell et Adam Gorham


Pour le quatrième épisode de The Blue Flame, Christopher Cantwell et Adam Gorham explorent la question du deuil et de la rédemption. La série creuse profond et émeut en sondant la psyché de son héros tiraillé entre deux mondes, deux temporalités. L'intrigue se fait à la fois plus noueuse et dense mais reste captivante.


Sam Brausam se réfugie dans le cimetière de Milwaukee. Assis par terre, adossé à une tombe, il se remémore les noms des victimes de la fusillade et pense à Zola Wallace de la Brigade de Nuit.


Sur Exilos, les Arbitres expliquent à Blue Flame et Yarix le déroulé du procès. Peu après, Blue Flame intervient pour sauver les passagers d'un avion sur le point de se crasher.


Sam accepte de parler à Reed Gordon de la Brigade de Nuit. Alors qu'il défend leurs actions, il l'embrasse. Ils s'apprêtent à faire l'amour mais Sam est impuissant à cause des médicaments qu'il prend.


Sur Exilos, les Arbitres reprochent à Blue Flame son intervention lors du crash. Il se défend en affirmant que c'est ce que tout humain aurait fait. Yarix le soutient.

L'épisode s'ouvre sur une longue séquence de plusieurs pages, très puissante. L'image (ci-dessus) de Sam Brausam dans le cimetière de Milwaukee adossé à une tombe est saisissante tout comme le texte en voix-off qui énumère les noms des victimes de la fusillade. On comprend tout de suite que cet épisode va explorer vraiment le deuil (impossible) du héros et ce qu'il est convenu d'appeler la culpabilité du survivant.

Car, c'est bien de cela qu'il s'agit, qui était non dit mais sensible déjà auparavant, pourquoi Sam a survécu ? Ce traumatisme est encore plus intense que le fait de vivre aujourd'hui avec de lourdes séquelles physiques. Il est littéralement hanté par ces vies perdues, massacrées, sans raison, et peut-être plus encore par l'absence d'explication concernant le fait que lui a échappé à ce drame.

Christopher Cantwell va, à partir de là, et pour quelques autres épisodes suivants, sonder ces interrogations, non pour tenter d'y apporter une réponse (il n'y en a pas), mais pour définir la personnalité de Sam Brausam désormais. Il n'est plus ce chauffagiste sympa du premier épisode, il n'est plus le vigilante Blue Flame qui était parti rejoindre ses acolytes de la Brigade de Nuit pour une exhibition. Au fond, même s'il ne le formule pas encore, a-t-il jamais été un héros, un vrai héros ?

On sent que cela le taraude puisque, quelques pages plus loin, il finira par accéder à la requête insistante de la journaliste Reed Gordon pour évoquer la Brigade de Nuit, leurs actions, leur importance (supposée ou réelle). Mais avant cela, Cantwell a encore une scène à montrer pour clore cette séquence inaugurale.

En effet, on suit Sam qui quitte le cimetière et voit une jeune femme victime d'un voleur à la tire sur le trottoir en face. Il tente d'intervenir, mais le malfrat a vite fait de le rétamer en le poussant. sam se casse misérablement la figure et prend un coup puis assiste à la fuite du voleur avec le sac de la jeune femme également tombée sur le bitume. Définitivement et cruellement, Blue Flame n'est plus qu'un souvenir, il vient de mordre la poussière en même temps que son alter ego qui croyait encore pouvoir faire la différence, oublier le fait qu'il n'est plus que la moitié de l'homme qu'il fut.

Cette image de la moitié d'homme parcourt tout l'épisode (et par extension une bonne partie de la série) puisque la narration parallèle reprend avec ces allers-retours entre le Terre et Exilos. Sur cette planète lointaine, Blue Flame est plus qu'il n'a jamais été avec son jet-pack, son costume customisé, et sa réactivité. 

Alors qu'il vient d'entendre les Arbitres du Tribunal du Consensus lui détailler le futur déroulement du procès de la Terre, un avion menace de s'écraser avec ses passagers à bord. Sans réfélchir, le héros humains s'envole à leur secours et les tire de l'engin. Tout s'est passé très vite, très efficacement. L'exact contraire de la scène précédente avec le voleur, la jeune femme et Sam.

Cet effet miroir est redoutable, d'autant qu'il renvoie le lecteur dans les codes du récit super-héroïque classique. Jusque-là, on avait en effet peu vu Blue Flame en action et là, on a droit à un moment extraordinaire qui met en valeur non seulement son équipement mais aussi sa bravoure.

Retour sur Terre. Sam accepte de parler à Reed Gordon qui souhaite écrire un article, pas forcément flatteur, au sujet de la Brigade de Nuit. Lors de leur précédente rencontre, Sam s'était montré très remonté contre ce projet, grommelant que la reporter ne connaissait rien aux activités réelles de l'équipe et donc qu'elle était incapable d'en parler correctement. 

A présent, Sam s'ouvre, non pas dans un esprit revanchard, mais avec la volonté de justifier les exploits de ses amis. Il se fait modeste, sans doute aussi parce qu'il vient de subir l'humiliation en échouant à secourir une femme contre un voleur minable. Modeste mais déterminé. Reed a un point de vue qui est intéressant sur la Brigade qu'elle considère comme des naïfs déguisés mais aussi des gens potentiellement inconscients et qui auraient eu besoin d'être encadrés, au lieu de vouloir se substituer aux forces de l'ordre. Le vigilantisme est trouble et c'est surtout cela qu'elle entend questionner, sinon dénoncer.

Pour Sam, l'affaire est d'abord personnelle et l'empêche d'être objectif. Il parle d'amis proches avec lesquels il a partagés des moments spéciaux, et qu'il a perdus dans des circonstances tragiquement absurdes, sans rapport avec leurs activités de justiciers urbains. La confrontation d'idées entre Reed et Sam aboutit à un dialogue subtil et intelligent. Et se prolonge là encore par un dénouement étonnant, imprévisible.

Entre Sam et Reed, tout est électrique, trop pour n'être résumé qu'à un échange entre un ex-héros et une journaliste. Sam embrasse Reed qui ne le repousse pas. Ils s'étreignent, commencent à se déshabiller. Mais la chute est rude, cruelle, peut-être encore plus qu'avec le voleur puisque Sam s'avère impuissant, assommé par le traitement médicamenteux qu'il prend pour apaiser ses douleurs. Dans un geste d'une grande tendresse, Reed l'enlace et entoure sa tête avec ses bras contre sa poitrine. C'est tout simplement beau et émouvant.

Adam Gorham capte ces moments avec une pudeur imparable. Son dessin est d'une sobriété exemplaire, il n'a jamais besoin d'en rajouter, il lui "suffit" d'illustrer. Son découpage est juste, précis, les expressions, les attitudes, les enchaînements sont d'une fluidité absolue.

Cela est remarquable quand on compare ces scènes intimistes et humiliantes avec la scène du sauvetage sur Exilos, avec des couleurs éclatantes de Kurt Michael Russell, et des cases aux dimensions plus généreuses, des angles de vue plus spectaculaires.

Toutefois, Gorham sait aussi prouver son inventivité dans la mise en scène des moments plus ordinaires comme lorsqu'il dispose ses vignettes en cascade lors de l'étreitne fièvreuse entre Reed et Sam, comme si les deux personnages tombaient dans une sorte de puits. L'effet est ingénieux.

L'épisode se conclut sur une note sèche. Alors que les Arbitres tentent de sermonner Blue Flame et que Yarix défend son geste héroïque, malgré les rires dans la salle lorsque le terrien affirme que ses semblables auraient tous agi comme lui en pareille occasion, un bref échange prouve qu'une bascule s'est opérée. Blue Flame remercie Yarix de son soutien mais nuance aussitôt en le prévenant qu'il n'a pas besoin d'être paterné et qu'il se tient prêt pour le procès. Toutefois, on aura l'opportunité de vérifier que Yarix est un personnage très ambigü et que sa relation avec Blue Flame s'en ressentira.

Décidément, voilà une série palpitante, équivoque, profonde. On ne s'ennuie pas, mais surtout on vibre, on est touché, ému. C'est tout de même fort et rare dans le cadre a priori balisé d'un comic-book super-héroïque même si The Blue Flame contourne magistralement les règles du jeu...

mardi 7 juin 2022

THE BLUE FLAME #3, de Christopher Cantwell et Adam Gorham


Ce troisième épisode de The Blue Flame marque un premier tournant important dans la série. On pourrait facilement dire que c'est là que l'histoire prend vraiment son envol après que Christopher Cantwell ait exposé son propos dans les deux n° précédents. Adam Gorham, lui aussi, semble prendre une nouvelle dimension en devant camper les personnages dans de nouveaux états.


Sept mois ont passé. Dee et Mateo vivent avec Sam qui ne se déplace qu'en s'appuyant sur des béquilles. Odieux avec sa soeur et son beau-frère, il n'accepte pas sa nouvelle condition.
 

Sur Exilos, Blue Flame a désormais la permission de circuler librement pour préparer sa défense lors du procès qui s'annonce. Il décide de partir réfléchir au calme, malgré les limites qu'on lui impose.


Comme chaque jour, Sam se rend au Lou's Bar. Il consigne dans un cahier ses aventures spatiales lorsqu'il est abordé par Reed Gordon, une journaliste qui veut signer un article sur le Brigade de Nuit.


Yarix rejoint Blue Flame sur la planète paradisiaque Levradarian 3. Blue Flame sauve une indigène d'une agression puis Yarix lui rappelle qu'il n'est pas là pour jouer au héros...

C'est donc avec une ellipse considérable que démarre de troisième chapitre de The Blue Flame. Par ce procédé, Christopher Cantwell veut marquer les esprits et indiquer au lecteur que son histoire s'inscrit sur un temps long, celui nécessaire au rétablissement de sam Brausam. Enfin... Rétablissement, il faut vite le dire.

Car s'il est sorti de l'hôpital après avoir survécu à la fusillade qui a coûté la vie à une vingtaine d'innocents de Milwaukee, dont ses amis de la Brigade de Nuit et le tireur fou, Sam n'est plus le même homme. Comme l'avaient prédit les médecins, il souffre de graves séquelles physiques. Amaigri, affaibli, il ne se déplace plus qu'en s'appuyant sur une paire de béquilles et doit prendre un lourd traitement contre la douleur. Ce n'est plus que l'ombre de lui-même, plus du tout l'alias de Blue Flame.

Et surtout il habite avec sa soeur, Dee, et le compagnon de celle-ci, Mateo, qui doivent, en plus de la grossesse avancée de la jeune femme, supporter la mauvaise humeur de Sam. Il ne supporte ni sa déchéance physique ni cette cohabitation forcée. On devine qu'entre le frère et la soeur, il y a un lourd et vieux contentieux, jamais réglé, notamment autour de l'héritage de maison qui appartient à Sam (mais dont Dee aurait pu aussi profiter). Dee, malgré son état, doit encore travailler et Mateo "garde" Sam.

Mais Sam sort faire de l'exercice. En vérité, il passe ses journées dans un bar où on le laisse tranquille, le patron étant trop fier de recevoir l'ex-Blue Flame. Et tranquille, en fait, il ne le reste pas longtemps car Cantwell introduit un nouveau personnage, qui va prendre beaucoup de place et d'importance ensuite, avec Reed Gordon. Il s'agit d'une journaliste local qui souhaite écrire un article sur la Brigade de Nuit. Mais Sam sait que ce ne sera pas un papier flatteur puisque Reed considérait le groupe comme une bande d'inconscients peu efficaces... Ambiance.

Sur Exilos, les choses vont un peu mieux pour Blue Flame. Il a obtenu l'autorisation de circuler librement même s'il ne doit pas chercher à fuir (ce qui serait synonyme de désertion et donc précipiterait la condamnation de la Terre) ni trop s'éloigner. Pourtant, le voyageur a besoin de réfléchir au calme à sa défense. Direction : une planète voisine paradisiaque.

Vite rejoint par Yarix, Blue Flame s'illustre par un geste héroïque qu'il justifie ensuite par un réflexe naturel chez lui et les humains en général. Sauf que le procureur lui rappelle qu'il en faudra plus pour convaincre le Tribunal du Consensus et ses Arbitres d'épargner sa planète...

Ce qui frappe donc, c'est que, qu'il s'agisse du Sam Brausam amoindri sur Terre ou de celui héroïque sur Exilos, on a dans les deux cas affaire à une tête de mule, un type qui n'écoute pas ce qu'on lui dit, qui est sûr de son bon droit, qui ne transige pas. On lui claquerait volontiers le beignet. Certes, on est presque plus enclin à l'indulgence avec Sam sur Terre car on compatît à sa souffrance, mais il n'empêche qu'il est odieux avec sa soeur enceinte et qu'il a visiblement spolié de son héritage. Par ailleurs, il est menteur car, alors qu'il prétend sortir pour marcher comme les médecins le lui ont recommandé, il passe sa journée dans un troquet à picoler.

Blue Flame est tout aussi indocile. On lui laisse un peu plus de liberté, et il en profite pour se barrer dans un coin de paradis, hors des limites fixées. Puis il veut briller en jouant au sauveur de l'opprimé alors qu'il devrait bosser sur sa plaidoirie.

Cantwell utilise à dessein Yarix et Reed Gordon comme deux faces d'une même médaille. Yarix rappelle à l'ordre Blue Flame tandis que Reed vient chercher des poux dans la tête de la Brigade de Nuit en estimant, légitimement, que ce n'était qu'une bande de zozos déguisés, ne reconnaissant aucune autorité légale, et qui sont morts piteusement. C'est aussi un peu odieux, du moins vachard, cruel même, mais est-ce faux pour autant ? Nous le verrons par la suite...

En rendant son héros moins sympathique, et même peu aimable, quand bien même on peut reconnaître qu'il traverse une mauvaise passe dans les deux parties de son histoire, Cantwell manoeuvre habilement et nuance sa caractérisation pour bien montrer au lecteur qu'il n'est définitivement pas en train de suivre une production calibré, classique. Il s'agit bien d'un comic-book déconstructif sur le super-héros, mais qui possède sa propre singularité, ni (Alan) Moore ni (Tom) King ni (Garth) Ennis ni (Warren) Ellis - et j'en passe. On a déjà oublié l'ellipse du début car la force de ce projet, c'est bien de nous entraîner, d'avancer toujours, mais aussi de brouiller les cartess, de ne pas permettre au lecteur de savoir où il va.

Lorsque je disais plus haut que Adam Gorham franchissait lui aussi un palier à partir de ce numéro, cela ne signifiait pas qu'auapravant son travail était d'une qualité moindre. Mais disons plutôt que l'artiste nous prouve qu'il appartient à la catégorie des narrateurs de haut niveau, sous une facture modeste.

Qu'est-ce à dire exactement ? Hé bien, un des talents mésestimés d'un grand dessinateur, c'est de savoir camper un personnage, de gérer un casting en ajoutant une plus-value à la caractérisation verbale du script. Autrement dit : de ne pas se contenter de poser les protagonistes et de les laisser en l'état pendant la durée de la série mais bien d'intégrer leur évolution et de la rendre sensible au lecteur.

Et la décrépitude physique de Sam est en un parfait exemple. Puisque sept mois se sont écoulés et qu'on retrouve le héros profondément changé, il faut savoir le dessiner en en tenant compte. Si possible avec subtilité et force. Er lorsqu'on voit comment Gorham le représente, diminué, on voit à quel point c'est un dessin intelligent. 

Dessiner un type handicapé, c'est un cliché des comics où on trouve moults personnages amputés, paralytiques, estropiés - souvent des individus qui portent dans leur chair les conséquences de leurs (mauvaises) actions ou de leurs (mauvais) choix. C'est aussi un moyen de le situer hiérarchiquement : prenez le Chef Niles Caulder de la Doom Patrol ou le Pr. Charles Xavier des X-Men (le premier ayant inspiré le second d'ailleurs), cloués dans leur fauteuil roulant ils compensent leur handicap par de l'autoritarisme, un charisme, mais aussi une propension à manipuler autrui pour arriver à leurs fins (la ressource psychologique compensant le défaut physique).

Mais quand un héros souffre d'une blessure moins radicale, il faut que l'artiste soit capable de la faire ressentir au lecteur de manière nette mais subtile. Sam se déplace en s'aidant de béquilles, toute son attitude est modifiée en conséquence, mais le dessin ne peut pas s'appuyer sur des accessoires aussi spectaculaires qu'un fauteuil roulant ou des prothèses. Il faut garder un certain réalisme et incarner la pénibilité à se mouvoir. Gorham commence par donner à Sam moins de gabarit, il a maigri, il porte une barbe, ses cheveux sont plus longs : tout ça dit qu'il prend moins soin de lui mais aussi que le contrecoup de sa blessure et de son hospitalisation l'ont entamé.

De même, avec Dee, on voit un efemme enceinte, qui elle aussi, comme son frère, est empêchée. Ses postures s'en ressentent. Tout cela contraste avec l'allure héroïque de Blue Flame dans l'espace ou le port majestueux de Yarix. Tous ce petits détails cumulés en disent plus long que des dialogues ou une voix off, dont Cantwelle se sert aussi, brillamment, mais sans excès, conscient de la qualité du dessin de Gorham, de ce qu'il ajoute au script.

Je ne vous dis pas tout de suite à quand tombera la prochaine critique de The Blue Flame, car je vais à présent alterner avec les sorties de la semaine. Mais stay tuned ! Ce n'est pas fini et la suite est toujours aussi captivante.