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jeudi 5 octobre 2017

LES PROIES, de Sofia Coppola


Primé pour sa mise en scène au dernier Festival de Cannes, le dernier film de Sofia Coppola est aussi son premier remake. Pourtant, cette relecture du roman de Thomas Cullinan, 46 ans après la version de Don Siegel, s'inscrit parfaitement dans la veine de l'oeuvre de la cinéaste.

 Le caporal John McBurney et Mrs. Martha Farnsworth (Colin Farrell et Nicole Kidman)

1864. La Guerre de Sécession déchire les Etats-Unis depuis trois ans. Une fillette cueille des champignons dans la forêt voisine du séminaire Farnsworth dans le Sud du pays lorsqu'elle découvre un soldat nordiste blessé au pied d'un arbre. Elle l'aide à gagner la pension dont elle vient où Martha Farnsworth décide de le soigner en attendant de le livrer aux confédérés. Lorsqu'il reprend connaissance, il se présente comme le caporal John McBurney et remercie son hôtesse d'avoir soigner sa jambe blessée après qu'il ait fui le théâtre des combats.

John McBurney et Edwina Morrow (Colin Farrell et Kirsten Dunst)

La présence du soldat provoque immédiatement l'effervescence dans cette maison habitée par sept femmes et fillettes. McBurney se rétablit vite alors que, entre temps, des sudistes passent par là mais que Martha ne le dénonce pas. Le caporal, ayant remarqué le trouble de l'assistante de la maîtresse de maison, Edwina Morrow, lui déclare sa flamme, apparemment sincèrement épris de cette femme timide.

Proies ou bourreaux ?

Désirant toutes que leur invité se remette dans les meilleures conditions, malgré leurs réserves quant au camp qu'il sert et au fait qu'il a déserté, les résidentes de la maison considèrent le caporal avec un regard équivoque, où le désir le dispute à la méfiance. Alicia, la plus âgée des élèves de la pension, adolescente effrontée, visiblement sexuellement motivée, cache à peine sa convoitise.

Martha et John 

Lorsqu'il est remis sur pied, McBurney participe activement à l'entretien du parc de la maison tandis que les filles s'adonnent à la couture, au jardinage, Edwina les instruisant, et Martha les éduquant. Lors d'un dîner auquel elle convie le soldat, les intentions des trois prétendantes - Martha, Edwina et Alicia - apparaissent aussi clairement au caporal qu'aux autres fillettes. Quand chacun va se coucher, Martha résiste à l'envie d'accompagner McBurney dans sa chambre pour ne pas éveiller les soupçons, sans savoir qu'il a demandé à Edwina de la rejoindre plus tard.

John et Alicia (Colin Farrell et Elle Fanning)

Intriguée par son retard, Edwina décide d'aller voir McBurney cette nuit-là et le surprend au lit avec Alicia. En voulant la convaincre qu'elle se trompe sur ce qu'elle vient de voir, elle le pousse dans l'escalier qu'il dévale. Martha accourt et constate que le soldat a perdu connaissance et souffre d'une fracture ouverte à la jambe gauche : il faut l'amputer avant que la gangrène ne s'installe. Mutilé à son réveil, souffrant mille morts, McBurney se révolte violemment contre ses hôtesses. Edwina se donne à luit mais Martha est résolue à se débarrasser de lui, définitivement. Une de ses "filles" lui suggère alors une méthode discrète et infaillible pour cela : il l'ignore mais le sort du caporal est scellé...

Réglons d'abord la polémique inhérente à tout remake : il est commun d'affirmer que le procédé n'aboutit qu'à des versions inférieures à la première. Or ce n'est pas toujours vrai. Envisageons donc la démarche sous un autre angle que le bon sens de refaire ce qui a déjà été réalisé et considérons qu'au théâtre, on ne débat pas sur la légitimité de mettre à nouveau en scène, parfois avec beaucoup de libertés scénographiques, les textes du répertoire - sans cela, on ne jouerait plus les classiques de Molière ou Shakespeare (sans parler de pièces encore plus anciennes) depuis belle lurette. De ce point de vue, le remake au cinéma n'est en rien différent du geste d'un directeur de théâtre qui décide de reprogrammer une pièce : nous assistons en vérité sur les planches à des remakes permanents que seuls distinguent les visions de leurs metteurs en scène et l'interprétation des comédiens.

Pour ma part, je ne vois donc aucun sacrilège à refaire des films tant que les cinéastes qui s'y attellent les font avec style, et non par facilité ou en se contentant de moderniser l'histoire. Dans les cas des Proies, on ne peut guère reprocher à Sofia Coppola d'avoir signé avec la garantie de reproduire le succès de l'opus de Don Siegel puisque le film de 1971 fut un bide total, malgré Clint Eastwood en tête d'affiche (dans son rôle le plus masochiste). Le réalisateur voulut rendre hommage à Ingmar Bergman dans une sorte d'anti-western, à l'époque raconté du point de vue de son "héros".

Sofia Coppola a retourné ce point de vue en adoptant celui des filles du séminaire Farnsworth. On trouve là le premier signe familier de sa filmographie où, depuis Virgin Suicides à Somewhere en passant par Marie-Antoinette et Lost in Translation (je n'ai pas vu The Bling Ring, mais ce que j'en ai lu ne le distingue pas du lot), elle a toujours raconté des récits de jeunes filles dans des maisons tels des oiseaux en cage.

Pourtant, The Beguiled introduit deux nouveautés sensibles : la première est que les trois rôles féminins principaux représentent trois âges distincts - la femme mûre, la "mère", la "reine", Martha ; la femme adulte et soumise à la première, Edwina ; et la jeune femme, à mi-chemin entre l'adolescente et l'adulte, Alicia - , et la présence d'un homme que ces regards féminins (celui de la cinéaste et ceux de ses héroïnes) sexualisent fortement, le transformant en objet du désir puis en menace virile, suggérant par là même une notion de dangerosité (alors qu'habituellement les mâles de Sofia Coppola sont inoffensifs).

Mais n'allez pas trop vite en estimant que Les Proies est particulièrement féministe car les petites filles comme les femmes sont ici plus redoutables que le soldat qu'elle recueille. Colin Farrell interprète d'ailleurs John McBurney avec infiniment plus de finesse, de douceur, de vulnérabilité que Eastwood (dont la composition était plus carnassière et cynique, le personnage plus manipulateur) : on ne peut que compatir pour lui et comprendre son ressentiment.

Et son désir car il est encerclé par trois superbes actrices, d'une beauté fatale et d'une puissance dramatique exceptionnelle quoique toutes jouant avec une sobriété au diapason du ton feutré de l'intrigue : Nicole Kidman est glaçante en maîtresse rigide, Kirsten Dunst bouleversante en amoureuse dépassée, et Elle Fanning fantastique en allumeuse incendiaire. Ce trio aurait mérité un prix d'interprétation collective.

Cette épure, d'une élégance formelle fabuleuse, avec un troisième acte paroxystique mémorable, est un chef d'oeuvre de poche. Qui prouve, donc, en outre, qu'un remake peut être vraiment supérieur à l'original. 

mercredi 2 août 2017

FARGO (Saison 2) (FX)


Après avoir suivi la jubilatoire saison 3 de Fargo, j'ai trouvé le temps de regarder la saison 2 (et la saison 1 est en bonne place, je ne l'oublie pas). Noah Hawley y affirme déjà son sens de la narration incroyable, exploitant l'univers des frères Coen mais avec une intrigue originale et toujours aussi folle.
Peggy et Ed Blumquist (Kirsten Dunst et Jess Plemons)

L'action se situe cette fois en 1979, à Sioux Falls. Peggy Blumquist renverse accidentellement avec sa voiture, un soir en rentrant chez elle, Lye Gerhardt et le conduit, blessé, chez elle. Lorsque son mari, Ed, boucher, découvre l'homme, il se défend lorsqu'il est agressé et le tue. Peggy convainc Ed de ne pas se dénoncer à la police mais de se débarrasser du corps et de couvrir toutes les traces qui pourraient éveiller les soupçons de la police.
Dodd et Bear Gerhardt (Jeffrey Donovan et Angus Sampson)

Ce qu'ignorent les Blumquist, c'est que la victime venait de tuer une juge fédérale et les employés d'un dinner pour le compte de sa famille, qui a la main haute sur divers trafics illégaux dans la région. Les Gerhardt traversent effectivement une crise car le Syndicat de la Pègre vient de leur envoyer des représentants de Kansas City, ne tolérant plus ce management à l'ancienne et exigeant la reprise en main du territoire et de leurs affaires. 
Simone Gerhardt et Mike Milligan (Rachel Keller et Bokeem Woodbine)

Les Gerhardt se résolvent à entrer en guerre contre Kansas City, mais Dodd et Bear, les deux frères ennemis, ne s'entendent pas sur la méthode pour éloigner ou éliminer leurs adversaires. Ils ignorent surtout qu'un traître se cache dans leur rang puisque Simone, la fille aînée de Dodd, est la maîtresse de Mike Milligan, le porte-flingue de Kansas City qui la protège contre des informations sur les intentions et manoeuvres de sa famille. 
Le shérif Hank Larsson (Ted Danson)

Pendant ce temps, le shérif Hank Larsson et son gendre et adjoint Lou Solverson, dont l'épouse souffre d'un cancer, enquêtent sur la tuerie du dinner et remontent la piste jusqu'aux Blumquist, désormais dans la ligne de mire des Gerhardt, dont un des sbires, un indien, a découvert le rôle dans la disparition de Lye. 
Le shérif adjoint Lou Solverson (Patrick Wilson)

Les Blumquist s'en sortiront-ils malgré tout ? Qui des Gerhardt ou de Kansas City remportera la guerre des gangs ? Réponses au terme d'une intrigue aussi tortueuse qu'implacable.

Fargo est vraiment une série exceptionnelle. Ces dix épisodes, d'une densité ahurissante, forment un mini-feuilleton passionnant, qui nécessite du spectateur de bien s'accrocher mais qui est en même temps si parfaitement écrite qu'on en suit le déroulement avec une fabuleuse fluidité.

Ce prodige tient d'abord à la construction de la production : Noah Hawley, le showrunner, bâtit son édifice selon un principe simple - le spectateur a toujours un coup d'avance sur les protagonistes. Ce mécanisme, inspiré par le suspense selon Hitchcock, tient constamment en haleine parce qu'on a toujours l'espoir que les personnages les plus attachants s'en sortent tout en sachant la dangerosité de leurs ennemis et la menace qui les dépasse, dont ils prennent progressivement conscience sans pourtant la réaliser complètement.

Ensuite, malgré la noirceur de l'ensemble (les Gerhardt s'entretuent, les trahisons s'accumulent, le sang coule, la mort est omniprésente), la série possède cet humour à froid irrésistible, correspondant au décor enneigé de la région où se situe l'action. Mélange de fatalisme et d'ironie, l'équilibre est tenu miraculeusement au gré de rebondissements absurdes, spectaculaires ou intimistes. Plus l'histoire avance, plus les liens entre les personnages se multiplient, plus l'enjeu se resserre, et il faut beaucoup de distanciation aux héros (aux authentiques good guys) pour absorber les événements.

La réalisation, sobre mais juste, efficace, au rythme ciselé, sert le propos à la perfection, on ne s'ennuie jamais bien que le rythme soit tranquille, presque débonnaire, comme engourdi - à l'image des personnages dans ce Dakota hivernal.

Enfin le casting est une fois de plus de premier ordre : on retiendra bien entendu la présence d'acteurs renommés comme Kirsten Dunst (sensationnelle en épouse que les catastrophes endurées illuminent jusqu'à la folie) ou Patrick Wilson (dont le jeu sobre et le physique de gendre idéal sert idéalement son rôle de flic pragmatique et d'époux indéfectible) et Ted Danson (formidable en shérif old school et cool), mais il ne faut pas mésestimer les prestations impeccables de Jess Plemons (en boucher dépassé), Jeffrey Donovan et Angus Sampson (Abel et Caïn chez les ploucs), Bokeem Woodbine (excellent en flingueur ambitieux) ou Rachel Keller (la muse sensuelle de Hawley, qui tient un des premiers rôles dans la vertigineuse série Legion).

Qualifier Fargo de chef d'oeuvre n'est pas usurpé. Vous voilà prévenus !