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dimanche 13 novembre 2022

AMSTERDAM, de David O. Russell


Sept ans après Joy, David O. Russell revient enfin avec un nouveau long métrage : Amsterdam. Un film foisonnant, débridé, et pourtant inspiré de faits réels. Mais qui aura été un bide cuisant, malgré son scénario palpitant, drôle, épique, et son casting d'enfer. Une injustice.


1918. Pour prouver à ses riches beaux-parents sa valeur, Burt Berendsen part en France combattre durant la première guerre mondiale. Il est affecté au commandement d'un régiment de soldats noirs américains par le général Meekins et devient l'ami de Harold Woodsman, un des meneurs de ces troufions. Rapidement blessés, les deux hommes sont soignés par Valerie Voze, une infirmière excentrique qui collecte les éclats d'obus dans le corps de ses patients pour en faire des sculptures.


A la fin du conflit, les trois amis partent pour Amsterdam pour se remettre des atrocités qu'ils ont traversées. Harold et Valerie tombent amoureux, mais Burt veut rentrer en Amérique pour retrouver sa femme. Il est loin d'être accueilli en héros car il veut soigner les gueules cassées, ce qui déplaît à ses beaux-parents qui le fichent à la porte. Le sachant dans le besoin, Harold veut le rejoindre et ouvrir son cabinet d'avocat, mais Valerie se volatilise avant son départ.


15 ans plus tard, Harold et Burt n'ont plus jamais revu Valerie. Mais ils sont contactés par Elizabeth, la fille du général Meekins, qui veut qu'on pratique une autopsie sur son père revenu d'Europe et mort de façon suspecte durant le trajet. Burt examine le corps avec Irma St. Clair, une collègue, et découvre que Meekins a été empoisonné. Harold et Burt font part de ces conclusions à Elizabeth juste avant qu'un homme la pousse sous les roues d'une voiture et n'accuse les deux amis de l'avoir tuée. Ils prennent la fuite.


Traqués par la police, Harold et Burt cherchent à se disculper en trouvant qui les a recommandés à Elizabeth. Ils rappellent que, juste avant sa mort, Elizabeth a mentionné Tom Voze, un riche industriel du textile qui avait voulu rencontré son père en Allemagne. Ils réussissent à le voir, malgré la réticence de sa femme Libby, et découvrent que Valerie est sa soeur, résidant avec eux et soignée pour des troubles nerveux. Voze recommande à Burt et Harold de parler au général Dillenbeck, ami proche de Meekins, qui représente les vétérans.


Pendant que Burt tente de joindre Dillenbeck, Harold retourne voir Valerie. Ils repèrent l'homme qui a tué Elizabeth sortant de chez Tom et le suivent en ville jusqu'à une clinique privée qui pratique des stérilisations forcées sur des hommes et des femmes et appartient à une mystérieuse organisation, le Comité des Cinq. Ils s'enfuient pour rejoindre Burt à qui ils font part de leur découverte. Valerie insiste pour aller au Waldorf-Astoria parler à deux vieilles connaissances du temps passé à Amsterdam : Paul Canterbury et Henry Norcross, qui soupçonnent justement un coup d'Etat contre Franklin Delano Roosevelt par ce Comité des Cinq.


Quand enfin Dillenbeck accepte de recevoir chez lui Harold, Burt et Valerie, il leur explique qu'un homme vient régulièrement lui proposer une grosse somme d'argent pour convaincre les vétérans de participer à un opération militaire contre le gouvernement américain. Si les commanditaires de cette conspiration tiennent à rester anonymes, il ne fait pas de doute qu'il s'agit du Comité des Cinq. Pour les forcer à sortir de l'ombre, Dillenbeck accepte de prononcer le discours préécrit par l'émissaire au galas des anciens combattants que Burt organise. Norcross et Canterbury surperviseront la soirée pour procéder aux arrestations des comploteurs.


Le soir du gala, Voze et sa femme présentent Dillenbeck au Comité des Cinq dont ils font partie et qui veulent s'inspirer de la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et Mussolini en Italie pour  déloger Roosevelt. Le général feint d'abonder dans leur sens tandis que Valerie filme toute la scène. Mais une fois que Dillenbeck monte sur scène, il dénonce les conspirateurs, donnant le signal à Canterbury, Norcross et leurs agents pour les arrêter.
 

Ce coup de filet oblige cependant Valerie et Harold à quitter le pays. Mais Burt choisit de rester pour refaire sa vie avec Irma St. Clair. Dillenbeck déposera devant une commission du congrès mais les membres du Comité des Cinq disparaîtront dans la nature avant leur procès.

David O. Russell est un drôle de bonhomme : en 1999, il tourne Les Rois du Désert, film de guerre inspiré de faits réels, avec George Clooney. Mais la star fera la promotition du film à reculons, avouant des relations de travail très conflictuels avec le réalisateur. Depuis, une sale réputation colle aux basques de Russell et il lui faudra attendre le triomphe de Happiness Therapy en 2012 (qui vaudra l'Oscar de la meilleure actrice à Jennifer Lawrence) pour être réhabilité à Hollywood.

A partir de là, les acteurs se battent pour tourner sous sa direction, même en sachant qu'il est exigeant avec eux. Christian Bale et Jennifer Lawrence louent les qualités de cet auteur complet qui écrit des rôles bigger than life à ses stars. Pourtant, Russell ne renouera plus avec les cîmes au box office de Happiness Therapy, malgré les mérites de American Bluff et Joy.

Il aura donc fallu attendre sept ans pour qu'il revienne derrière la caméra pour un nouvel opus encore plus ambitieux et échevelé. Amsterdam s'inspire de faits réels encore une fois (comme Les Rois du Désert, American Bluff, Joy), le complot dît du Comité du Dollar Solide (Business Plot) fomenté en 1933 par des nationalistes américains pour évincer Franklin Delano Roosevelt et instaurer une dictature inspirée de celles de Hitler et Mussolini.

Cette histoire méconnue fournit à Russell la matière pour une vraie fresque de 2h 15 menée sur un train d'enfer. En regardant le film, on a souvent l'impression que le cinéaste cherche à noyer le poisson en multpliant les péripéties périphériques et en alignant un acteur connu pour chaque rôle, y compris le plus petit.

Avec quelques-uns, comme Wes Anderson, Quentin Tarantino, David O. Russell est un des rares cinéastes actuels à attirer autant de grands noms pour parfois de simples caméos. Cela se retourne parfois un peu contre ses films car le spectateur attend forcément un figurant prestigieux en soutien des rôles principaux et finit par moins voir les personnages que les vedettes qui les incarnent. Mais il serait ingrat de reprocher à Russell sa distribution étincelante, d'autant qu'il dirige chacun avec le même souci, jamais pour laisser à quiconque le plaisir égoïste et égotiste de faire son numéro.

Et puis, donc, derrière ces apparats, il y a un récit qui file vite et qui est finalement facile à assimiler. Burt, Harold et Valerie sont trois amis à la vie, à la mort, qui se sont rencontrés dans les conditions les plus abominables. Comme dans un film d'Hitchcock, ils sont précipités dans une intrigue d'espionnage où ils font figures de coupables idéaux mais le spectateur sait qu'ils sont innocents. On n'a donc aucun mal à sympathiser avec eux et à espérer qu'ils s'en sortent, même si les élements jouent contre eux, qu'il s'agit de David contre Goliath.

L'intrigue s'égare parfois mais retombe toujours sur ses pieds. Il y a une folie quasi-fellinienne dans ce film, qui se permet tout, avec des mouvements de caméra virtuoses, des dialogues virevoltants, des embardées narratives complètement délirantes. Qui prend son temps puis accélère subitement. Qui conjugue hédonisme et improvisation européens (toute la séquence, magique, à Amsterdam) et grand spectacle hollywoodien (le final au gala, véritable tour de force, parfaitement minuté). Visuellement, ke film est horriblement beau, avec son défilé de gueules cassées dont Russell prend le parti, osé, d'en rire plus que de chercher à tirer des larmes, de personnages lunaires embarqués dans une aventure qui les dépasse mais qui se dépassent pour en sortir. C'est euphorisant, tout sauf sobre.

Et c'est peut-être ce qui explique que Amsterdam se soit ramassé. Car il faut accepter cette exubérance, ce flot d'informations, cette histoire tentaculaire et improbable (même si elle est vraie), ce casting de malade. Si on ne tolère pas cet côté ovni, alors Amsterdam peut vite être fatigant, lassant. Mais pour ma part, c'est un régal, une sorte d'anomalie joyeuse, bordélique, au milieu de productions formatées. Avec un vrai souffle.

Il en faut pour mener un tel nombre de stars : Rami Malek, Anya Taylor-Joy, Matthias Schoenearts, Alessandro Nivola, Mike Myers, Michael Shannon, Zoe Saldana, et ça, ce ne sont que les seconds rôles ! Russell offre même un petit rôle à la chanteuse Taylor Swift, qui est épatante.

Mais le trio majeur de Amsterdam est formé par trois acteurs au top. Moi qui ne suis pas un fan de Christian Bale, il n'y a que chez Russell que je le trouve bon. Le cinéaste arrive comme nul autre à le rendre drôle et à exploiter son jeu basé sur la performance physique (ici, il joue un médecin borgne et toxico) pour que cela ne cannibalise pas le film. John David Washington est excellent aussi, beaucoup plus sobre, et c'est justement par ce contraste que son duo avec Bale fonctionne si bien. Enfin Margot Robbie (brune ici) est elle aussi meilleure qu'ailleurs : son personnage est foldingue, ce qui fait craindre à une redîte de sa Harley Quinn, sauf qu'elle n'est pas en roue libre et surtout soutenue par deux partenaires de haut niveau (on peut d'ailleurs imaginer que si Jennifer Lawrence avait été dispo, Russell l'aurait choisi une nouvelle fois et cela aurait sans doute abouti à une autre interprétation, mais c'est une autre histoire). Ces trois-là sont en tout cas extrêment attachants, marrants, mémorables.

Russell rebondira-t-il après cet échec commecial ? Tant qu'il aura le soutien d'acteurs bankables, sans doute. La question est plutôt de savoir quand il trouvera un projet qui le motivera suffisamment et comblera les stars prêtes à s'investir pour lui. Il serait très dommage que ce réalisateur en reste là.

lundi 1 février 2016

Critique 807 : JOY, de David O. Russell


JOY est un film réalisé par David O. Russell, sorti en salles en France le 30 Décembre 2015.
Le scénario est écrit par David O. Russell et Annie Mumolo, librement inspiré de la vie de Joy Mangano.
La photographie est signée par Linus Sandgren. Le film est produit par John Davis, Megan Ellison, John Fox, Jonathan Gordon et Ken Mok.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jennifer Lawrence (Joy Mangano), Robert de Niro (Rudy Mangano), Edgar Ramirez (Tony Mirrane), Elisabeth Röhm (Peggy Mangano), Isabella Rossellini (Trudy), Bradley Cooper (Neil Walker), Diane Ladd (Mimi Mangano), Virginia Madsen (Terry Mangano).
*

Dans les années 80, Joy Mangano vit dans l'Etat du Massasuchetts : elle est divorcée de Tony Mirrane, chanteur de bal, qui co-habite au sous-sol de sa maison avec son père Rudy Mangano, tandis que sa mère, Terry, passe ses journées devant la télé à regarder des soap operas dans sa chambre au rez-de-chaussée, et que sa grand-mère, Mimi, l'aide à élever ses deux enfants. Sa demi-soeur, Peggy, aide Rudy à gérer leur garage de camions.
Joy
(Jennifer Lawrence)

Rudy séduit une riche veuve, Trudy, qui invite toute la famille Mangano à une sortie en mer sur le voilier de son défunt mari. La traversée se passe dans une ambiance tendue : en servant du vin, Tony renverse son verre sur le pont et Joy doit nettoyer en s'écorchant les mains avec les bris.
Joy, son père Rudy Mangano, et son ex-mari, Tony Mirrane
(Jennifer Lawrence, Robert de Niro et Edgar Ramirez)

Cet incident va pourtant lui inspirer une idée comme celle qu'elle avait enfant : elle dessine les plans, sommaires mais ingénieux, d'un balai-serpillière qui s'essore tout seul grâce à un mécanisme manuel
Trudy accepte de financer l'assemblage de l'engin qui est monté dans le garage reconverti de Rudy avec la main d'oeuvre mexicaine locale et à partir de pièces fournies par un sous-traitant en Californie.
Pour commercialiser son invention, Joy démarche les magasins du coin, sans succès, jusqu'à ce que Teddy la mette en relation avec un de ses anciens amis, lui-même en affaires avec Neil Walker, directeur d'une chaîne de télé-achat.
Rudy Mangano, Neil Walker et Joy
(Robert de Niro, Bradley Cooper et Jennifer Lawrence)

Joy convainc Neil de promouvoir son produit et il en confie la présentation à l'animateur vedette du show. Mais la démonstration en direct est lamentable et aucune commande n'est prise par les téléspectateurs. Joy ne renonce pas et insiste auprès de Neil pour présenter elle-même son balai : c'est un succès !
La famille Mangano et Trudy devant le télé-achat
(Isabella Rossellini, à la droite de Robert de Niro
et Diane Ladd, à la gauche de Jennifer Lawrence)

La jeune femme doit ensuite faire face à de nouveaux obstacles : sa grand-mère, la seule à à avoir toujours cru en elle, meurt. Puis sa demi-soeur paie, sans son accord, l'augmentation que réclame le fournisseur des pièces en Californie.
Peggy, Joy et Rudy Mangano
(Elisabeth Röhm, Jennifer Lawrence et Robert de Niro)

Joy sait que ce sous-traitant l'escroque et menace de couler son affaire : elle se rend dans son usine et découvre qu'il l'a spoliée en s'alliant avec un affairiste texan qui a breveté son invention. Elle tente de récupérer son bien mais la police l'arrête.
L'avocat de Trudy explique à Joy qu'elle doit déposer le bilan. Elle renonce à tout, puis se resaisit et épluche tous les documents juridiques où elle découvre les fraudes concernant la rédaction de ses contrats et de la comptabilité.
Elle donne rendez-vous à l'homme d'affaires texan et menace de révéler ses malversations s'il ne la dédommage pas et ne lui rend pas la propriété de son invention. Cette victoire sera la première d'une longue série qui va en faire une puissante patronne et inventrice, uniquement entourée de son ex-mari et sa meilleure amie, prête à donner leur chance à d'autres mais sans pardonner à ceux qui l'ont lâchée, y compris dans sa famille.

J'ai eu l'occasion récemment de vous dire tout le bien que je pensais de l'avant-dernier film de David O. RussellHappiness Therapy, et j'attendais donc avec appétit de découvrir son nouvel opus, un biopic inspiré de la vie de Joy Mangano, sorti en France le 30 Décembre dernier. Le fait que le cinéaste y retrouve ses interprètes fétiches, en premier lieu Jennifer Lawrence, ne pouvait que me mettre en confiance.

Il arrive parfois ainsi qu'un réalisateur rencontre sa muse, l'acteur/trice, qui incarne parfaitement son cinéma. Ainsi John Ford et John Wayne, John Huston et Humphrey Bogart, Alfred Hitchcock et Grace Kelly, Billy Wilder et Audrey Hepburn, Martin Scorsese et Robert de Niro puis Leonardo di Caprio, Sydney Pollack et Robert Redford, François Truffaut et Jean-Pierre Léaud, Claude Sautet et Romy Schneider, Tim Burton et Johnny Depp... Et tant d'autres. Le comédien devient alors le véhicule emblématique de l'univers d'un artiste de la mise en scène, en qui il peut projeter ses fantasmes, qui joue ses partitions mieux que les autres.

C'est ce qui est visiblement arrivé à David O. Russell avec Jennifer Lawrence. Bien entendu, on peut penser que leur relation aurait été fort différente si Happiness Therapy n'avait pas connu un tel succès, critique et public, valant même à l'actrice son Oscar (elle est à nouveau en lice cette année pour Joy et figure comme une des favorites parmi les cinq prétendantes - à égalité avec Cate Blanchett et Brie Larson). Mais il y a comme une évidence dans leur association : Russell a gagné avec Lawrence une interprète parfaite et dévouée, Lawrence a accédé à une crédibilité d'actrice (que ne lui autorisait pas la franchise Hunger Games ou ses participations aux films X-Men) au contact de Russell.

Comme le disait Truffaut : " Le cinéma est un art de la femme, c'est-à-dire de l'actrice. Le travail du metteur en scène consiste à faire faire de jolies choses à de jolies femmes." et Joy en est l'illustration par David O. Russell avec Jennifer Lawrence; Le film entier apparaît comme une ode à cette jeune comédienne qui porte cette histoire sur les épaules avec une grâce incroyable. Il ne s'agit pas d'une de ces performances comme le cinéma américain adore en demander à ses acteurs : ici, pas de perruques, de maquillage outrancier, de prothèses, de prise ou perte de poids. Jennifer Lawrence joue juste et justement, si bien que jamais le spectateur ne se rappelle qu'elle est plus jeune que la vraie Joy Mangano, qu'elle domine une prestigieuse distribution sans être éclipsée par elle. Elle habite son rôle comme la patronne que devient son personnage, avec une détermination impressionnante qui lui vaut la sympathie immédiate du public.

Pourtant, cette fois, David O. Russell n'est pas aussi brillant : en effet, son long métrage est un peu trop long. Pas beaucoup, il ne dure après tout que 125', ce qui, par les temps qui courent, est raisonnable, et raisonnable pour un biopic, genre où, presque par définition, on a droit à des formats plus généreux. Non, là où Joy peine un peu, c'est à démarrer : le cinéaste traîne un peu trop avant d'arriver au véritable enjeu de son histoire, lorsque son héroïne invente son fameux balai. Du coup, ce début un peu laborieux impacte la fin du film où on voit un empire commerciale bien installé après une audacieuse ellipse, tout juste éclaircie par la voix-off de la narratrice (la grand-mère, Mimi, nous apprenant que Joy a déposé plus d'une centaine de brevets entretemps).

Le premier acte du récit, qui montre donc la situation familiale et professionnelle sinistrée de l'héroïne, est un bloc assez curieux où Russell s'inscrit dans le registre du conte et le ton de la comédie de moeurs, avec une galerie abondante de personnages : l'ex-mari aux ambitions grotesques mais à la loyauté exemplaire, le père de famille indigne, la demi-soeur jalouse, la grand-mère soutien indéfectible, la mère accro à la télé... Dans le lot, beaucoup plus de caricatures grossières que de bons seconds rôles, rarement finement joués (Virginia Madsen est pathétique, Diane Ladd grimaçante). Mais Edgar Ramirez (malgré un doublage français lamentable), Elisabeth Röhm (odieuse à souhait) et même Isabella Rossellini (qui prend cher, au propre comme au figuré) sont bien mieux.

Le deuxième acte relève nettement le niveau : c'est le coeur du film et sa partie la plus aboutie, quand Joy touche le fond, rebondit, rechute, contre-attaque. L'énergie qui irrigue les scènes est euphorisante et correspond à l'entrée en scène de Bradley Cooper. Même si la présence effective du partenaire de Lawrence dans Happiness Therapy (et aussi American Bluff) est plus modeste que ne le suggère l'affiche, son personnage électrise l'intrigue. Cooper a un regard étonnant, celui d'un homme qui semble constamment au bord des larmes, comme bouleversé par la résolution de Joy, et en même temps implacable en affaires - en fait, la somme de ces deux courants en fait un businessman revenu de tout, qui veut être ami avec cette jeune femme tout en prévoyant déjà qu'un jour ils seront concurrents.

Le troisième et dernier acte est plus inégal mais quand même plaisant : l'héroïne perd (littéralement) tout, mais dans la plus pure tradition des success stories à l'américaine, trouve les ressources in extremis pour repartir à l'assaut. Son coup de bluff face à l'escroc texan est un moment d'anthologie, mis en scène comme une vraie séquence de polar - presque un film dans le film, ou la promesse de ce que pourrait être un polar de Russell avec Lawrence. Malheureusement, donc, comme si le cinéaste s'était rendu compte de la durée de son long métrage, il préfère expédier la suite du destin de Joy en quelques saynètes, sous la forme de flash-forward, plutôt que d'y consacrer un peu plus de temps ou de conclure sur ce duel jubilatoire dans l'hôtel (et, mettons, un "carton" expliquant ce que la jeune femme allait vivre ensuite).

Le procédé de la voix-off, surtout quand on comprend qu'elle est celle d'un personnage à la fois secondaire et qui meurt avant la fin du film, est un pari risqué, qui ne fonctionne pas complètement. Ce côté "il était une fois", souligné grassement par des flash-back sur l'enfance de Joy, est même assez horripilant au début. Il faut tout le souffle et l'ironie de Russell, qui traite autant en vérité du dépassement de soi qu'il égratigne la famille traditionnelle américaine, pour que le spectateur ne décroche pas. Et ça en vaut quand même le coup, donc, quand cette biographie décolle : la vraie performance, en fait, est là, car, après tout, il s'agit de l'histoire de l'inventrice d'un balai !

Le réalisateur confirme l'influence de Scorsese sur son oeuvre désormais : en plus de Robert de Niro (un peu cabotin, mais tout de même excellent, car dirigé), on a droit à une vraie compilation musicale très entraînante, comprenant une majorité de chansons rock (Rolling Stones, Neil Young...) et jazz (avec l'emploi merveilleux du titre The Sidewinder de Lee Morgan), accompagner une mise en images virevoltante, avec des mouvements de caméra ostentatoires et un montage fluide.

Joy est donc un écrin superbe pour son interprète principale, effectivement magistrale. Le résultat est inégal, mais ne manque pas d'allure. Espérons que le quartet magique Jennifer Lawrence-Robert De Niro-Bradley Cooper-David O. Russell se retrouvent vite !

mardi 5 janvier 2016

Critique 785 : HAPPINESS THERAPY, de David O. Russell


HAPPINESS THERAPY est le sixième film réalisé par David O. Russell.
Le scénario est écrit par David O. Russell, adapté du roman Silver Linings Playbook de Matthew Quick.
La photographie est signée par Masanobu Takayanagi. Les musiques du film ont été réunies par Susan Jacobs. Le film est produit par Bruce Cohen, Donna Gigliotti et Jonathan Gordon, pour la Weinstein Company.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bradley Cooper (Pat Solatano, Jr), Jennifer Lawrence (Tiffany Maxwell), Robert De Niro (Pat Solatano, Sr), Jacki Weaver (Dolores Solatano), et Chris Tucker (Danny).
Le film est sorti en France en 2012.
*
Diagnostiqué tardivement comme bipolaire, Pat Solatano a été interné huit mois dans une clinique psychiatrique après avoir agressé l'amant de sa femme, Nikki, qu'il a surpris ensemble chez lui. Sans emploi, il est obligé de retourner s'installer chez ses parents et de suivre un traitement ainsi qu'une psychothérapie.
Son père, Pat Sr, est devenu bookmaker et espère gagner assez d'argent avec ses paris pour ouvrir un restaurant. Sa mère veille sur sa convalescence en essayant de le raisonner quand il parle de se réconcilier avec Nikki, qui a obtenu une ordonnance restrictive contre lui. 
Pat accepte l'invitation à dîner de son ami Ronnie dont la femme, Veronica, est une amie de Nikki. Lors du repas, il fait la connaissance de Tiffany Maxwell, la soeur de Veronica, dont le mari, policier, est mort récemment, et qui tente elle aussi de se remettre de cette épreuve. La jeune et jolie veuve a été renvoyée de son travail après avoir couché, désespérée, avec tous ses collègues. Excédée par la prévenance de leurs hôtes, Tiffany quitte la table avant la fin et demande à Pat de la raccompagner chez elle. 
Pat (Jr.) Solatano et Tiffany Maxwell
(Bradley Cooper et Jennifer Lawrence)

Amie de Nikki, Tiffany propose son aide à Pat pour lui remettre une lettre si, en échange, il participe avec elle à un concours de danse. Après y avoir réfléchi, il accepte, à contrecoeur, et se soumet en compagnie de la jeune femme à un entraînement rigoureux. Contre toute attente, Pat prend goût à ces rendez-vous, même si son père se méfie de Tiffany et de l'euphorie de son fils. 
Dolores et Pat (Sr.) Solatano 
(Jacki Weaver et Robert De Niro)

Il aimerait en vérité que ce dernier se calme et passe plus de temps avec lui, convaincu qu'il lui porte bonheur lors des matchs sur lequel il parie. Cette superstition culmine jusqu'à une confrontation des Eagles de Philadelphie sur laquelle Pat Sr mise tout ses économies et à laquelle doit assister, au stade, Pat Jr. Mais celui-ci a promis de voir Tiffany le même jour.
Pris à parti par des supporters du camp adverse, Pat Jr est finalement arrêté par la police et les Eagles perdent leur match. Tiffany surgit, furieuse, chez les Solatano et explique à Pat Sr que, contrairement à ce qu'il croit, c'est quand son fils est avec elle que ses joueurs gagnent. Le père fait alors un pari insensé avec son meilleur ami : il prédit que les Eagles gagneront largement leur prochaine rencontre mais également que Tiffany et Pat Jr auront une moyenne de cinq points sur dix à leur concours de danse.
Tiffany et Pat (Jr.)

Pat Jr refuse d'abord de suivre son père dans cette affaire avant de comprendre, en relisant la lettre que Nikki a remise à Tiffany, que c'est cette dernière qui l'a écrite pour qu'il ne la lâche pas. Il décide alors de la pièger à son tour en acceptant le pari lancé par son père.
Le jour venu, Les Eagles gagnent contre les Cowboys. Pat Jr et Tiffany doivent alors obtenir la moyenne au concours de danse dans le public duquel il aperçoit Nikki... 

Cette année, j'ai décidé de varier les plaisirs pour alimenter mon blog et donc, outre des critiques de bandes dessinées, je proposerai parfois des articles sur des films. J'ai déjà consacré des entrées aux adaptations cinématographiques de comics Marvel et à des longs métrages qui m'ont particulièrement marqué ou plu, mais je souhaite désormais écrire sans attendre forcément des occasions exceptionnelles ni suivre l'actualité de sorties en salles (je vais au demeurant peu au cinéma et me rattrape volontiers avec des dvd).

Donc, après vous avoir parlé récemment de Beginners, aujourd'hui c'est au tour d'un autre film que j'ai vu et revu : Happiness Therapy. J'aime bien, je l'avoue, les comédies sentimentales mais à certaines conditions : les sucreries formatées produites par les grands studios sont divertissantes mais souvent peu mémorables, par contre quand un cinéaste avec un tant soit peu de personnalité et une histoire atypique s'inscrit dans ce genre, le résultat peut être jubilatoire, comme c'est le cas avec le film de Mike Mills et, ici, celui de David O. Russell

Je suis toujours friand des petites histoires sur la genèse des films et les bonus des dvd permettent de les découvrir parfois. Ainsi ai-je appris que c'était le regretté Sydney Pollack qui avait en quelque sorte initié ce long métrage en en acquérant les droits (avant même sa publication) pour que Russell l'adapte et le réalise. Toutefois le metteur en scène de Out of Africa prévint son collègue que la tâche serait délicate car l'histoire mêlait humour et romance avec des personnages décalés. Mais David O. Russell ne fut pas apeuré car il trouva dans ce livre un écho à sa propre expérience : en effet, son fils était lui-même bipolaire.

Prévu au départ, par le cinéaste, pour les acteurs Vince Vaughn (puis Mark Wahlberg) et Zooey Deschanel (on notera que Wahlberg et Deschanel formèrent déjà un couple dans Phénomènes de M. Night Shyamalan), O. Russell corrigea sa copie pour convaincre Bradley Cooper dont la "bonne énergie de mauvais garçon" l'inspirait. Pour incarner Tiffany Maxwell, ce fut beaucoup plus laborieux : Anne Hathaway, Elizabeth Banks, Kirsten Dunst, Angelina Jolie, Blake Lively, Rooney Mara, Rachel McAdams, Andrea Riseborough et Olivia Wilde furent pressenties, avant que Jennifer Lawrence fut engagée. Considérée comme trop jeune au début (elle a dix ans de moins que Cooper), elle passa des essais qui impressionnèrent le cinéaste.

Que nous enseignent ces anecdotes ? Peut-être que la qualité essentielle de Happiness Therapy est, comme son réalisateur et ses interprètes, de gagner le coeur du spectateur grâce à leur énergie et leur conviction.

Sur le papier, il faut le reconnaître, elle est plutôt improbable, cette histoire d'amour entre deux névrosés avec un concours de danse comme ressort. David O. Russell la filme avec une caméra qui ne lésine pas sur les effets avec des mouvements d'appareil ostentatoires : il la joue un peu comme Scorsese, ce qui aboutit à un résultat étonnant, déconcertant, un peu maladroit même. L'hystérie n'est jamais loin, les personnages sont souvent à cran, à vif, avec des maux prononcés (les toc du père, les accès de colère du fils, la nymphomanie occasionnelle de Tiffany, les visites du copain d'asile, la fébrilité de la mère)...

Mais, comme l'a expliqué le réalisateur dans une "leçon de cinéma" au magazine "Studio Ciné Live", Happiness Therapy exprime surtout l'enthousiasme qu'il visait en l'écrivant et en le filmant. Russell n'a pourtant pas toujours été considéré comme un "nice guy" par ses acteurs - George Clooney, qu'il avait dirigé dans l'excellent Les Rois du désert, lui reconnaissait un vrai talent mais un comportement tyrannique - et il a connu un gros creux dans sa carrière après l'échec de I Love Huckabees (que je n'ai pas vu) avant de revenir en grâce avec Fighter (un film sur le milieu de la boxe, pas mal mais alourdi par le cabotinage de l'horripilant Christian Bale). Là, les planètes étaient en quelque sorte alignées : le cinéaste est en possession d'un sujet qui lui tient à coeur, qu'il met en scène avec une sorte d'insouciance revigorante, avec des acteurs acquis à sa cause (parce qu'ils jouaient aussi leur réputation : Cooper peinait à trouver le rôle qui ne se limiterait pas à sa belle gueule et Lawrence voulait convaincre le monde qu'elle n'était pas que la vedette de la franchise Hunger Games).

Cette union sacrée entre l'auteur et ses interprètes donne tout son charme au film et compense ses excès. L'enjeu d'une bonne comédie romantique n'est pas de savoir si les deux protagonistes finiront ensemble (c'est une convention) mais plutôt comment ils y arriveront. Le scénario offre une progression dynamique à cette romance en évitant beaucoup de clichés (par exemple, Pat Jr. et Tiffany ne s'embrassent vraiment qu'à la toute fin, et avant cela, on devine à peine le trouble qui peut signifier leur attirance - Pat Jr. apercevant Tiffany nue de dos dans le reflet d'un miroir chez elle). Les seconds rôles sont étoffés et font contrepoids avec des moments forts (Pat Jr. frappant accidentellement sa mère, Pat Sr. pleurant devant son fils). Et le morceau de bravoure final - le concours de danse - communique une folie contagieuse, avec une chorégraphie loufoque et sensuelle à la fois.

Bradley Cooper est effectivement formidable dans ce rôle grâce auquel, depuis, sa carrière a pris une autre dimension (persuadant Clint Eastwood de le recruter dans American Sniper, énorme carton critique et public pour un résultat choc) : il est parfait dans la peau de cet homme trompé qui finit par se calmer et pardonner - et aimer à nouveau. Sa présence physique l'emporte sur sa séduction naturelle sans qu'il ait eu besoin de se transformer exagérément (les cheveux courts et une barbe seulement).
Jennifer Lawrence est phénoménale aussi et elle n'a pas volé son Oscar de la meilleure actrice (ravi à la favorite Emmanuelle Riva à l'époque) : sa sensualité et ce mix épatant de fragilité et de détermination sont irrésistibles. Elle aussi a une densité à l'écran qui marque le spectateur, et pas seulement parce qu'elle y apparaît brune et avec quelques kilos supplémentaires (on notera d'ailleurs que cette comédienne, aussi jeune que douée, a un sacré tempérament, pleine d'autodérision et d'autorité quand elle ose publiquement se moquer d'elle-même et râler contre la discrimination salariale et physique des actrices à Hollywood).

Dans des rôles secondaires, Jacki Weaver et surtout Chris Tucker sont aussi remarquables (le second est très bien dirigé, O. Russell l'empêchant de cabotiner comme il s'y complaît souvent). Mais c'est Robert De Niro qui surprend le plus positivement : quoique grimaçant encore comme la caricature de personnages qu'il a souvent joués dans sa longue carrière, il est impeccable en père paniqué, et même terriblement émouvant lors de la fameuse scène citée plus haut où il confie tout l'amour qu'il porte à son fils.

Pas étonnant qu'avec les critiques favorables, le joli succès commercial et la pluie de récompenses, David O. Russell ait fait de Cooper, Lawrence et De Niro sa troupe fétiche depuis (on les retrouve tous trois à l'affiche de son dernier film, Joy, sorti le 30 Décembre dernier). Happiness Therapy est aussi ce film précieux qui aura scellé la réunion de ce cinéaste et de ces interprètes : Le Bon Côté des Choses, son titre québécois résume bien la réussite de ce projet.