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mardi 20 novembre 2018

MISTER MIRACLE #12, de Tom King et Mitch Gerads


C'est fini : les artistes sur la couverture saluent leur public qui, ravi, leur jette des roses. Tom King et Mitch Gerads achèvent leur maxi-série avec ce douzième numéro de Mister Miracle. Le rideau se baisse sur cette production qui aura vraiment marqué les esprits. Alors classique certain ? Ou simple épisode de conclusion ?


Metron a montré à Mister Miracle un autre monde, peuplé de surhommes costumés, mais Scott Free a décidé de ne pas s'y échapper. Il a regagné son foyer terrien en compagnie de Barda et de leur fils, Jack, arraché à Darkseid. Mais déjà, les fantômes, comme Granny Goodness, reviennent le hanter, questionnant son choix.


Retour à Apokolips pour un combat entre Barda et Kanto : Scott y assiste après du spectre de Bug the Forager qui lui affirme qu'il s'est condamné à une vie en enfer. Et même s'il a vaincu le diable (Darkseid), un autre le remplacera car c'est ainsi dans ce cycle sans fin.


Sur Terre, Scott accompagne Barda à une échographie qui leur révèle qu'ils attendent une fille. En quittant l'hôpital, l'esprit d'Orion reproche à son demi-frère d'avoir opté pour la facilité dans ce petit paradis alors qu'on ne savoure le prix de la vie qu'en affrontant des difficultés.


Chez lui, Scott berce Jack en lui chantant une berceuse, indifférent au fantôme de Darkseid assis sur son canapé. Puis Barda l'envoie faire quelques courses rapides à l'épicerie du quartier. Il en ressort sous une pluie battante, interpellé par le spectre du Haut-Père défunt de New Genesis dont il a pris la succession.
  

Ce dernier est convaincu que Scott s'est laissé piéger dans l'équation d'Anti-Vie de Darkseid, lui faisant croire à un bonheur parfait et à la paix de l'esprit. Scott lui casse la figure, estimant que son père n'a jamais été là pour lui et qu'il ne fera pas la même erreur avec son fils.


Avant de profiter de la soirée avec Barda, Scott s'isole et retrouve le spectre de son ami Oberon à qui il confie sa crainte de s'être trompé de voie. Mais son défunt partenaire lui conseille de simplement profiter de ce qu'il a conquis. Car si Darkseid est, alors Mister Miracle est aussi.

La variant cover de Mitch Gerads.

Lire n'est pas simplement un loisir, un passe-temps, c'est un moyen de s'instruire. Entre autres sur la manière de distinguer ce qui nous impressionne dans une lecture. Ce peut être la virtuosité de la narration écrite et graphique (exemple récent : Hawkeye de Fraction et Aja) ou le fait que le récit semble s'adresser à vous de manière intime et troublante, comme s'il éclairait votre expérience, y mettait des mots et des images.

Incontestablement, pour moi, comme pour Tom King, Mister Miracle tenait de l'histoire personnelle, une sorte de formulation concernant des choses vécues transposées dans le média de la bande dessinée. Et ce dernier épisode le résume d'une façon intense, poignante et lumineuse à la fois. Ce n'est pas un dénouement spectaculaire comme celui de Watchmen (Moore et Gibbons), mais toujours ce va-et-vient étonnant entre petits riens et grand tout, dérisoire et démesure.

Je n'aime guère parler de moi à travers mes critiques. Même si, indéniablement, les critiques trahissent votre humeur, votre inspiration, votre énergie du moment. On est parfois fatigué ou galvanisé à l'heure de rédiger un avis, et, c'est selon, on fourbira des arguments plus ou moins convaincants. Mais il reste un pas avant d'envisager l'exercice comme une sorte de confession, une lettre ouverte pour ceux qui vous lisent. La même distance, la même pudeur, animent les auteurs de fiction qui, souvent, se demandent jusqu'à quel point leurs personnages doivent exprimer ce que, eux, pensent (d'où parfois des malentendus quand on prête à l'auteur les opinions de ses héros).

Mais, donc, Mister Miracle #12 a touché une corde sensible chez moi, et je vous en fais part, en tentant de garder de la mesure. Cette mesure si importante qu'a cadré si rigoureusement Mitch Gerads jusqu'au bout, avec ses "gaufriers" de neuf cases, évitant à la série de tomber dans un spectaculaire déplacé mais sachant aussi dévoiler l'humour que permet ce grillage qui souligne en ne les laissant pas déborder un bon mot, une situation décalée, une incongruité - et le fait que les héros étaient des dieux entre Terre et planètes en guerres était la première d'entre elles.

Comme Scott Free, j'ai sombré dans la dépression il y a une dizaine d'années, et depuis je suis un traitement médicamenteux pour garder la tête hors de l'eau. La vie fait le reste, et la pratique régulière de l'écriture de critiques après la lecture de comics ou la vision de films fait partie de cette étrange gymnastique qui sert à réguler les hauts et les bas de tous les jours. Un peu de chimie, un peu d'existence.

La source de ma dépression remonte à un événement vieux de vingt ans qui a couvé lentement pour m'exploser à la figure tandis que je m'anesthésiais dans un quotidien déréglé, aux horaires critiques. Cela m'a conduit à l'hôpital, et même une semaine dans le département psychiatrique avec non pas des fous, mais des personnes en souffrance psychologique, désocialisées parfois, sur lesquelles je n'ai plus depuis le même regard (celui qui désigne des dingues).

Je ne sais pas si je suis guéri. Je suis toujours suivi et je respecte la prise de petites pilules et gélules quotidienne prescrites sur ordonnance, avec des rendez-vous réguliers chez une psy. A dire vrai, je crois que c'est une curieuse maladie incurable que la dépression : elle se tait parfois, se cache, se fait oublier, puis resurgit à la faveur d'un coup de mou, d'une déprime saisonnière, d'une tension passagère. Et elle alterne avec des séquences apaisées, joyeuses même, toniques. Mais c'est un mal bizarre car il ne ressemble pas à un handicap ou une affliction grave : un dépressif n'est pas quelqu'un qui boîte ou qui se fait opérer ou qui est alité et incapable de se lever. C'est plus subtil et moins démonstratif - moins spectaculaire.

J'ai connu mieux, j'ai surtout connu pire. Après dix ans de traitement, je me sens quand même mieux, ou en tout cas plus stable, presque détaché. J'ai gagné en discernement, pas toujours en raison, en modération, mais ce doit être lié à mon tempérament profond.

Mister Miracle m'a parlé dès son premier épisode quand Scott Free est convaincu d'avoir parlé à Oberon encore vivant alors qu'il est bien mort d'un cancer causé par le tabac. J'ai saisi le propos de cette histoire sur la perte et de son héros qui tente d'en finir car il ne pense pouvoir s'évader de ce tour-là. C'est exactement cela, le deuil, la mort d'un être cher : nous vivons comme si les autres, les aimés, ne sont pas mortels. Et lorsqu'ils passent, nous le refusons. Si fort parfois que la tentation d'en finir fait surface. La tentative de suicide de Scott Free traduisait cela.

En le suivant d'épisode en épisode, essayant de gérer sa condition de convalescent, de dieu confié à un tyran effrayant, élevé dans des conditions atroces, pour une paix fragile, mais aussi pour préserver son couple, assumer sa paternité, Scott Free me tendait un troublant miroir.

Jusqu'à ce que, dans le onzième épisode, Metron lui en tende un à son tour : une vue sur un monde rempli de super-héros costumés comme lui, des justiciers bariolés aux prises avec des difficultés familières et infinies - peut-être son monde, le monde où il devrait vivre pour être pleinement lui-même, sans se sentir déphasé. Une scène adéquate pour l'artiste divin qu'il était, aux côtés de sa femme guerrière et de leur enfant.

Mais donc, comme nous le dévoile ce dernier chapitre, Scott Free n'a pas choisi de traverser le miroir. Il est resté dans son monde, entre Terre et ciel, entre Los Angeles, New Genesis et Apokolips. Après tout, il a écarté Orion du trône de Haut-Père, eu un fils avec Barda, défié et tué Darkseid. Que pouvait-il lui arriver désormais ?

Hé bien, d'être face à lui-même et ses fantômes. Cet épisode en est plein : c'est que l'aventure de Mister Miracle a été pavée de cadavres, parfois hors-champ, mais effectifs. Oberon, Granny Goodness, Orion, Bug the Forager, Darkseid, le Haut-Père. Ils sont venus, ils sont partis, ils sont tous encore là pourtant. Et avec eux les questions sur le choix de Scott Free de ne pas s'évader dans le monde montré par Metron.

Scott a-t-il pensé qu'il oublierait Granny Goodness ? Qu'il échapperait au cycle infernal d'Apokolips et de la guerre ? Qu'il était paresseux en optant pour le bonheur d'une vie de famille presque ordinaire sur Terre avec un nouvel enfant à venir ? Qu'il ne craindrait plus Darkseid en chantant une berceuse ? 

Ou bien a-t-il eu la certitude qu'il pourrait enfin dire ses quatre vérités au Haut-Père, qui avant d'être le dirigeant de New Genesis a été un paternel indigne ? Et retrouver une dernière fois Oberon pour être rassuré sur la pertinence de sa décision car seul compte de profiter des gens qui restent et qui l'aiment ? Qu'on vit malgré ses morts, avec eux, sans en avoir peur comme un enfant a peur de monstres dans le noir. Qu'on existe dans la vie qu'on se bâtit. Ou, plus pessimiste, la prison qu'on s'est bâtie.

Qu'importe, nous disent ensemble Scott Free, Tom King et Mitch Gerads, on pourra toujours s'échapper. Par l'amour. Par la prise de conscience qu'on voit dans les yeux d'un enfant tout le passé mais aussi tout le futur et surtout le présent. Et par la lecture, guérisseuse, cette formidable porte ouverte sur l'imaginaire, qui rend supportable tout ce qui est pénible.

Inutile donc d'en rajouter sur l'importance majeure, sur la qualité esthétique et narrative, sur le chef d'oeuvre accompli. Oui, Mister Miracle est tout ça, important, impressionnant, abouti. Mais surtout parce qu'il dépasse son cadre pour prodiguer aux lecteurs une vérité : l'existence n'est pas une vie. Mais rien ne vaut la vie. Et le cortège, silencieux ou bavard, de nos disparus nous en fait mesurer la valeur. Car ils sont . Et nous sommes aussi.


dimanche 23 septembre 2018

MISTER MIRACLE #11, de Tom King et Mitch Gerads


Dans un mois, ce sera fini. Et, en définitive, on peut se demander s'il n'est pas plus délicat de préparer la conclusion d'une maxi-série du niveau de Mister Miracle, avec ce onzième épisode, que de la terminer - car alors, ce sera de toute façon un quitte ou double (le lecteur comblé ou déçu par le terme). Tom King et Mitch Gerads ont choisi de prendre tous les risques pour cette pénultième étape en proposant un cliffhanger ET un twist qui nous laissent pantois.


Scott et Barda se préparent, avec leur fils Jacob, à aller voir Darkseid qui a exigé la garde du petit contre la fin de la guerre entre Apokolips et New Genesis. Ce qui ne laisse aucun autre choix au couple que d'accepter. Scott emporte avec lui un plateau végétarien.


Desaad reçoit Scott et Barda qui lui remettent Jacob que prend Darkseid. Ce dernier consent à renoncer au rayon oméga qui projette l'équation d'anti-vie en s'arrachant un oeil. Barda le reçoit et l'écrase. Scott demande à pouvoir dire adieu à son fils et il le serre dans ses bras.


C'est le signal pour l'offensive de Barda qui sort de sous la poussette de Jacob la Machine Miracle dont la puissance est telle que rien ne lui résiste et qu'elle pointe sur Darkseid. Il vacille sous la force de frappe de l'engin puis, lentement, se redresse. Il détruit la machine et frappe Barda.


Puis Darkseid s'en prend aussi brutalement à Scott. Mister Miracle est à terre, rampant jusqu'à son fils qui marche à quatre pattes à côté du plateau végétarien. Scott en tire un couteau forgé par Orion, le propre fils de Darkseid, la seule arme capable de le tuer. Ce dernier, blessé mortellement, s'effondre. Scott et Barda se retrouvent, leur fils indemne dans les bras.


Mais un ultime rebondissement survient : sous la capuche de Desaad se cachait en fait Metron, l'explorateur et scientifique suprême des New Gods qui, assis sur le trône de Darkseid, révèle au couple l'image d'un autre monde, d'une autre réalité...


La magie n'existe pas au sens fantaisiste où bien des ouvrages de fiction et des films la montrent, altérant la réalité elle-même. Ce qui existe, c'est l'illusionnisme, la prestidigitation, auxquels on donne le nom de "magie" pour faire rêver le public. Et ce qui en découle, ce sont des "tours" de magie.

Les tours de magie impliquent une mise en scène. C'est ainsi que l'illusionnisme fonctionne. On fait croire au public une chose en attirant son attention d'un côté pour mieux dissimuler ce qui se joue de l'autre. Une fois le tour effectué, la surprise est totale car nous n'avons pas regardé dans la bonne direction.

Ces règles sont celles que Tom King appliquent dans ce onzième et avant-dernier numéro de Mister Miracle où, à bien des égards, il attire notre attention d'un côté pour mieux préparer son tour de l'autre. Ainsi, à la fin de cet épisode, on n'a rien vu venir et la sidération est totale devant le gouffre qui s'ouvre sous les pieds des lecteurs et du héros. La surprise est telle qu'elle remet en question tout ce qui s'est passé depuis le début de la série et rend impossible d'anticiper ce que sera le douzième et dernier chapitre de la maxi-série.

Le tour de King est avant tout une affaire de regard. Et Mitch Gerads le traduit magistralement. Par exemple, vous noterez, presque inconsciemment, que jamais Darkseid (à l'exception d'une unique case) n'est montré intégralement, comme s'il était trop grand pour cela. Et sa présence menaçante, ogresque, terrifiante, s'en trouve soulignée, simplement mais puissamment.

Jusqu'à l'attaque préparée par Barda et Scott contre Darkseid, tout est mis en scène à coups de champs-contre-champs. Et lorsque l'image est en contre-champ, le plan est vue comme si le cadre était inscrit par le champ de vision de Darkseid. Du coup, on voit Scott et Barda de loin, au fond d'une pièce austère (où se déroule tout l'épisode, sauf pour la première page) : le procédé a pour effet, inversement à la mise en scène montrant Darkseid, d'insister sur leur petitesse, leur insignifiance dans l'endroit où ils sont reçus.

King aime, comme souvent, inscrire le fantastique avec le banal, voire le trivial. Darkseid, qu'on n'avait encore pas vu depuis le début de la série, apparaît donc pour la première fois ici, et dans les premiers plans qui lui sont consacrés, il est présenté en gros plan dans une action décalée, en train de croquer des carottes et de les mâcher. Cette tête de pierre, inquiétante, patibulaire, devient presque grotesque eut égard à ce que surprend le personnage dans une situation aussi ordinaire que manger des carottes. C'est à la fois terrifiant (un néo-dieu aux yeux rougeoyants et fumants) et comique (en train de croquer des carottes). 

Gerads continue d'appliquer le "gaufrier" de neuf cases à ses planches mais il en dispose de telle manière cette fois qu'on sent que tout la rigidité de ce découpage est au bord de l'implosion. Par exemple, Darkseid et Desaad tout comme Scott et Barda sont alternativement montrés dans des bandes de trois cases mais qui ne forment qu'un seul plan saucissonné. Et, effectivement, l'avant-dernière page explose littéralement en une double-page, la première depuis celle du premier épisode où on découvrait, médusé, Scott gisant sur le sol de sa salle de bain après s'être ouvert les veines des poignets. Cette image, inoubliable, présageait une fin tragique. Celle de ce numéro augure d'un commencement, tout en transmettant au héros et au lecteur l'impression que la terre s'ouvre sous leurs pieds, avec la révélation d'une vérité incroyable et à la limite du compréhensible.

Pas de doute, tous les fans de Mister Miracle vont se gratter la tête en attendant le dernier épisode après le tour de Metron. Chacun peut l'interpréter à sa manière et je ne veux pas imposer la mienne ici, d'autant que je n'ai pas d'avis tranché sur ce que j'ai lu. Sauf que j'ai été bluffé par cette double-page, somptueuse visuellement et totalement nébuleuse au plan narratif. On peut s'en irriter, comme d'une sorte d'escamotage par King. Mais aussi se régaler de l'énigme qu'elle recèle. Et même, peut-être, du mystère insoluble qu'elle porte.

De toute façon, tout l'épisode est construit et illustré de manière à choquer, non pour choquer gratuitement, mais pour être imprévisible. Lorsque Barda dégaine la Machine Miracle et tire sur Darkseid, hurlant plusieurs fois "Die !" ("Meurs !"), tandis qu'il trébuche, vacille, s'agenouille, puis se redresse, et progresse jusqu'à elle pour la frapper une seule fois très brutalement, nous sommes saisis par ce double coup de théâtre (l'attaque-contre-attaque). Ensuite Darkseid inflige une raclée terrible à Scott et la violence des coups, leur effet sur le visage de Mister Miracle, qui ne fait plus que ramper, brisé, jusqu'à son fils, tout cela est pétrifiant.

Gerads semble alors répéter le même plan sur toute la planche où Scott est au tapis. Mais, insensiblement, on voit que Scott bouge encore, avance, péniblement, douloureusement, jusqu'à Jacob. Ou plutôt vers ce plateau végétarien, dont on se demandait ce qu'il faisait là depuis le début, pourquoi il avait emporté pour cet échange, et qui, en fin de compte, joue un rôle crucial pour terrasser Darkseid. Quelle leçon de narration !

Le spectaculaire coup de théâtre final (ou plutôt la succession de surprises, depuis Metron qui se cachait sous la capuche de Desaad jusqu'à la double-page représentant le DC Univers et les visages hébétés, incrédules, de Scott et Barda, aussi troublés, perturbés, que nous) est un défi que se pose King de manière insensé. Comment finir après ça ?

C'est ce à quoi devra répondre le douzième épisode (comme autant de travaux d'Hercule) pour le baisser de rideau le plus attendu de l'année. Certains ont déjà peur de cette fin et d'une déception. Moi, je suis confiant car King ne m'a pas déçu jusqu'à présent - pourquoi le ferait-il alors ? Mais quoiqu'il en soit, au moment d'ouvrir le prochain fascicule de Mister Miracle, nous aurons tous les mains tremblantes d'émotion. Et cela, combien de comics le procurent aux fans ?   

dimanche 5 août 2018

MISTER MIRACLE #10, de Tom King et Mitch Gerads


Plus la fin de la série Mister Miracle approche, plus son scénariste, Tom King, semble prendre un malin plaisir à renvoyer son héros dans les cordes, à le pousser au bord de l'abîme, à le re-plonger dans le désespoir où il était au tout début de l'histoire. Avec Mitch Gerads, le récit interroge chacun de nous sur un choix impossible : pour sauver des millions de vies, faut-il en sacrifier une ?


Mister Miracle et Big Barda rentrent à leur appartement sur Terre après avoir pris connaissance des conditions posées par Darkseid pour que cesse la guerre entre Apokolips et New Genesis : ils doivent lui céder la garde de leur fils, Jacob. Scott Free, acccablé, va se soûler en compagnie de Ted Kord/Blue Beetle et Michael Carter/Booster Gold - à qui il demande s'il pourrait lui faire remonter le temps pour éviter tout cela.


Barda, elle, refuse d'envisager l'issue offerte par Darkseid et fuit toute discussion avec Scott au sujet de la guerre. Il leur faut préparer le premier anniversaire de Jacob et elle envoie Scott commander un gâteau avec l'effigie de Batman, le héros préféré de l'enfant (mais pas de son père).


Scott profite de toutes les occasions qui se présentent pour l'aider à se décider : il questionne le pâtissier puis le vendeur du cadeau pour Jacob sur son dilemme. Les oracles de New Genesis prédisent, compte tenu des forces en présence, que si Darkseid n'obtient pas satisfaction, tout le monde mourra dans d'atroces souffrances.
  

Scott et Barda sortent Jacob au parc et, lorsqu'il lui fait part de ses tourments, elle s'emporte, lui reprochant de la laisser toujours seule assumer ses difficultés et la charge de leur famille. Elle ne peut jamais, comme lui, s'échapper. Funky Flashman lui raconte une histoire imaginée pour Jacob qui lui donne une nouvelle perspective sur ce qui l'attend.


C'est ainsi qu'il fait part de sa stratégie à Barda : Scott va remettre Jacob à Darkseid pour mieux l'approcher et tenter de le tuer. Elle croit à ce plan et l'accompagnera.


Chaque épisode offre aux fans de la série deux superbes couvertures, l'une dessinée par Nick Derington, l'autre par Mitch Gerads. L'exercice est intéressant puisqu'il implique un artiste n'intervenant que pour une image tandis que l'autre illustre également les pages intérieures. Il faut aussi veiller à ce que les deux hommes ne produisent pas des couvertures trop semblables.

Le style de Derington et celui de Gerads n'ont rien de commun : le premier est un classique, qui dessine encore au crayon, l'autre utilise la tablette graphique. Derington a un trait simple, sobre, presque naïf. Gerads est résolument plus moderne, adepte d'un réalisme dont les couleurs vives restent tout de même austères.

J'ignore s'ils se concertent avant de rendre leur copie mais c'est comme si leurs couvertures se répondaient, offraient les deux faces d'une même pièce. Ce mois-ci, pour le dixième épisode de Mister Miracle, Derington a choisi un portrait en négatif de Darkseid, le tyran d'Apokalips qu'on n'a encore pas vu dans la série mais dont la présence hante tout le récit, et cette représentation est saisissante, exprimant la force tranquille et menaçante de ce chef de guerre surpuissant, dont les yeux rougeoient du rayon qu'ils peuvent projeter à la manière d'une tête chercheuse, avec son épiderme rocailleux et son casque. Il nous regarde et nous impressionne autant que les personnages de la série. "Darkseid is."

Gerads, lui, a préféré montrer Mister Miracle lui-même dans une situation a priori incongrue ; dans le cadre d'une fête d'anniversaire, celle de son fils Jacob, devant un gâteau, il tient un ballon de baudruche. Mais la joie qui émane des couleurs bariolées est contredite par l'attitude du personnage qui cache son visage, pourtant déjà masqué, dans ses mains, en train de pleurer. Quelle est la cause de ce chagrin poignant ? La réponse est donnée par la couverture de Derington : Darkseid.

Darkseid a posé une condition pour cesser la guerre qui oppose son monde, Apokolips, à celui de Mister Miracle, New Genesis : il veut avoir la garde du fils de ce dernier, Jacob, et l'élever selon ses principes, comme Mister Miracle a grandi sur sa planète. Un prix exorbitant et cruel : sacrifier son fils pour stopper un conflit. (Dans la saison 3 de The Leftovers, les Dr Bekker et Eden demandaient à Nora Durst si elle serait prête à condamner à mort un bébé si cela garantissait un remède contre le cancer. Elle répondait que, tout bien pesé, des enfants naissaient chaque jour, alors un de moins ne lui paraissait pas trop cher payé si cela sauvait des millions de malades. Mais les docteurs rejetaient cette réponse et refusaient d'intégrer Nora à leur programme qui lui aurait permis de retrouver ses enfants disparus.)

Tom King confronte les lecteurs, parents ou pas, à cette décision. Si ce problème nous dérange, c'est parce que nul ne peut y répondre spontanément. Encore moins quand on sait que l'enfant sera livré à un monstre, le mal absolu incarné.

L'épisode explore les réactions successives de Scott Free et Barda. Lui se soûle d'abord avec deux amis - Blue Beetle et Booster Gold. C'est la première fois que d'autres super-héros apparaissent dans la série et ils ne sont pas n'importe qui puisque ce sont, comme Mister Miracle, d'anciens membre de la Justice League International, mais aussi parce que Ted Kord est un simple humain sans pouvoirs alors que Booster Gold vient du futur et peut se déplacer dans le temps - ainsi Scott lui demande s'il serait possible qu'il remonte le temps pour empêcher la situation dans laquelle il se trouve de se produire.

Ensuite, Scott tente de réfléchir avec Barda mais elle refuse de parler de la guerre et de cette possibilité de l'arrêter. Elle se réfugie dans la préparation de la fête d'anniversaire de leur fils. Scott accomplit quelques services dans ce but - acheter un gâteau, un cadeau - et interroge les vendeurs comme les oracles de New Genesis pour trouver une solution. A chaque fois, c'est une impasse : ici on lui assure que c'est un moindre mal que de perdre son fils si cela sauve des millions d'innocents, là on lui prédit que Darkseid détruira tout s'il n'obtient pas satisfaction.

Quand, enfin, il obtient de Barda un échange à ce propos, elle pointe avec emportement (alors qu'elle est d'habitude plus mesurée) le fait qu'elle doit assumer toutes les difficultés existentielles de son compagnon et les tâches quotidiennes de leur famille. Contrairement à Scott qui est littéralement le "roi de l'évasion" lorsqu'il se donne en spectacle, elle, ne peut jamais s'enfuir, se défiler.

King opère alors avec Gerads une sorte d'épisode dans l'épisode, complètement fou sur le plan formel et narratif. Via le personnage de "Funky" Flashman (parodie de Stan Lee, le partenaire de Jack Kirby chez Marvel avec qui il se brouilla, ce qui entraîna son départ chez DC et la création - entre autres - de Mister Miracle), on apprend avec Scott une fable imaginé pour (et avec Jacob) qui s'inspire ouvertement de Galactus et le Surfeur d'Argent (des créations de Kirby chez Marvel pour la série Fantastic Four) où la Terre est menacée par un dévoreur de mondes mais dont le héraut est un chien qui se lie d'amitié avec un garçon. Le garçon prévient Batman du danger et résout le problème.

Cette scène est dessinée comme si un enfant l'avait illustrée et Gerads accomplit un travail de stylisation confondant, parvenant à rendre son trait aussi naïf que celui d'un gosse sans aucune ironie. Et cela, en continuant de découper la scène avec ce "gaufrier" de neuf cases immuable dans la série !

Cet aparté improbable fonctionne merveilleusement en cela qu'on est surpris et éclairé sur la solution que trouve enfin Scott et dont il fait part à Barda. Son plan est aussi simple et incertain que celui dispensé dans le conte pour enfants de "Funky" Flashman mais aussi direct et efficace s'il réussit. Surtout il apparaît comme le seul acceptable : feindre de donner à Darkseid ce qu'il exige tout en permettant aux héros un acte héroïque et désespéré qui prouvera qu'ils ont tout fait pour gagner.

Ayant épuisé tous les possibles, c'est en s'évadant une fois encore dans la fiction la plus fantaisiste que la série oriente le lecteur et ses protagonistes. Avec deux épisodes à suivre avant son terme, il se peut bien effectivement, comme le promet la dernière page, alors que Barda et Scott font l'amour, réconciliés, exaltés par leur stratégie insensée, que ce qui nous (et les) attend soit "le plus grand show jamais donné".  

lundi 18 juin 2018

MISTER MIRACLE #9, de Tom King et Mitch Gerads


Nous voilà dans le dernier tiers de la saga et si l'intrigue écrite par Tom King n'a pas encore livré tous ses secrets, la fin de ce neuvième épisode la relance de manière décisive et machiavélique. Les retrouvailles entre Mister Miracle et son "père", Darkseid, dont l'ombre plane sur l'histoire depuis le début, ne sont plus loin. Et Mitch Gerads contribue à faire monter la pression.


Mister Miracle, Big Barda et Lightray sont à la table des négociations avec Kalibak, le fils biologique de Darkseid (et donc demi-frère de Scott Free). Les forces de New Genesis sont dans l'impasse sur Apokolips et il faut donc discuter d'échange de prisonniers et de restitution de territoires conquis.
  

Sous son allure d'ogre, Kalibak est un marchandeur retors mais Miracle lui tient tête avec force. Chaque point est débattu, selon des critères de calendriers (différents chez chacune des deux parties), chaque concession fait l'objet d'interminables discussions où personne ne veut céder. Lors des pauses, Barda tente d'apaiser Scott en évoquant leur enfance et leur éducation sur ce monde infernal, avec le recul désormais acquis sur la sévérité de Granny Godness.


Mais le doute gagne Mister Miracle au milieu de la semaine de négociations : il sait que la situation ne lui est pas favorable car Darkseid possède toujours l'équation d'anti-vie, ce qui lui donne un avantage tactique déterminant, susceptible de tout bouleverser à n'importe quel instant. Barda continue de supporter son mari, lui promettant que si aucun accord n'est trouvé, ils tueront Kalibak.


Au cinquième jour, justement, Kalibak abat une carte maîtresse pour désarçonner la partie adverse : il offre à Mister Miracle, en guise de bonne foi, un miroir spécial mais familier à son demi-frère. C'est un présent empoisonné car lorsqu'on s'y regarde, on se voit tel qu'on est vraiment : en l'occurrence comme un individu brisé physiquement et mentalement, terriblement abîmé par les guerres menées.
  

La veille du septième et dernier jour, Barda rappelle à Scott qu'ils vont de toute manière rentrer sur Terre et retrouver leur fils, Jack, puis pouvoir se reposer. Surprise : Kalibak propose une issue au conflit, directement dictée par Darkseid. Le maître d'Apokolips est prêt à capituler, à laisser les forces de New Genesis inspecter ses installations militaires, et même à livrer l'équation d'anti-vie. A une condition : qu'il élève Jack, sur Apokolips, pour en faire son héritier sur le trône !
  

Au début de cet épisode, Mister Miracle interrompt Kalibak pour demander à aller aux toilettes. Un des adjoints de son demi-frère est disposé à l'y conduire et, arrivés devant un gouffre circulaire, les deux hommes soulagent leurs vessies tout en devisant, non pas de la négociation en cours, mais de peinture car le guide a, en route, raconté avoir bien connu Léonard de Vinci.

L'anecdote concerne un peintre fameux et reconnu, dont le talent est unanimement considéré comme le plus grand, et son meilleur élève. Ce dernier, las de n'être que le disciple d'un génie, toujours dans son ombre, considère avoir assez appris du maître pour être son égal, voire son supérieur. Mais il faut le prouver de manière spectaculaire pour que cela soit partagé.

Un défi est lancé par l'élève au professeur et chacun se met à l'ouvrage pour produire une toile prodigieuse. Le jour dit, chacun arrive avec son oeuvre achevée. L'élève dévoile le fruit de ses efforts : une nature morte d'un stupéfiant réalisme, si épatant que même les oiseaux se jettent sur la toile en croyant qu'il s'agit de fruits authentiques. Le public est impressionné, l'élève convaincu de sa victoire. Mais le maître ne bronche pas.

L'élève prie alors son mentor de retirer le voile de son cadre pour que chacun découvre sa peinture. Et là, le maître répond : "Quel voile ?"

Tom King apprécie ce genre d'astuces pour introduire le lecteur dans ce qu'il va lui raconter : cette courte fable a valeur de programme mais aussi de clé pour ce qui suit, mais également pour ce qui a précédé. Il ne suffit pas d'épater la galerie par une démonstration de force quand une production plus discrète mais encore plus sidérante suffit à remporter la victoire. Souvenez-vous de la manière dont, en son temps, Orion avait acculé Mister Miracle pour le confondre et le condamner en le convaincant d'être à la solde de Darkseid, donc d'être un traître à New Genesis, sans même le savoir mais à cause de son trouble mental...

Ici, on assiste à la même humiliation en y ajoutant un degré supplémentaire de perversité car l'atout maître de Darkseid via Kalibak est abattu à la toute dernière page et ses termes sont d'une simplicité terrifiante. Si New Genesis accepte la paix, Mister Miracle et Big Barda doivent sacrifier ce qu'ils ont vraiment de plus précieux. Les conditions émises sont tellement imprévisibles et évidentes à la fois qu'on se dit, en refermant l'épisode, que seule cette issue était possible. Quand un scénariste parvient à imposer cela au lecteur, cela prouve la force de son raisonnement, son aspect incontournable, et l'impasse dans laquelle les héros se trouvent pour gagner tout en perdant.

Depuis le début du second acte de la mini-série (à partir du #7 donc), on pouvait presque s'interroger sur la voie qu'empruntait King. L'auteur avait promis en interview une direction plus sombre, mais ls épisodes déjouaient cette attente en empruntant une voie parfois franchement humoristique à bases de situations décalées entre scènes de guerre éprouvantes et quotidien tranquille (les premiers pas de Jack en formant le point culminant).

C'était une ruse formidable retorse pour préparer le terrain à ce rebondissement cruel et énorme de ce neuvième chapitre avec le marché formulé par Darkseid. C'est aussi une forme de leçon philosophique de la part de l'ancien militaire que fut Tom King : dans une vraie guerre, il n'y a pas de vainqueur, mais un perdant raisonnable, qui a saisi un compromis souvent lourd mais nécessaire, et un autre, qui l'a refusé et a soit battu en retraite, soit a été totalement décomposé. C'est ce qui est en train d'arriver à New Genesis et Mister Miracle : soit il perd tout et entraîne tout ce qu'il représente avec lui dans sa chute, soit il fait une concession terrible mais qui résout tout. A moins que King ne nous réserve une troisième alternative...

Pas de surprise du côté graphique : l'épisode entier est une nouvelle fois découpé en "gaufrier" de neuf cases, mais Mitch Gerads, outre son respect du script, en tire comme toujours le meilleur. L'aspect étouffant, oppressant des négociations avec Kalibak, qui plus est dans son château, est parfaitement rendu par ce procédé où chaque point est débattu et les parties adverses de renvoient la balle d'une case à l'autre.

Pour traduire encore plus intensément cela, Gerads n'utilise pas de champ-contre-champ mais va d'un gros plan de face à un autre entre Mister Miracle et Kalibak. Lightray et Big Barda sont représentés de trois-quarts face de part et d'autre de Miracle, tout comme les lieutenants de Kalibak. Il s'agit vraiment d'un duel fratricide, puisque Scott Free est littéralement le demi-frère de Kalibak.

Le dessinateur insiste aussi beaucoup sur le contraste entre les physionomies des deux négociateurs : Kalibak est un ogre, trapu, lourd, épais, très laid, qui tient plus de la bête que de l'humanoïde, tandis que Miracle est fin, élégant, siégeant en costume d'apparat, son masque sur le visage. Il y a quelque chose de volontairement caricatural dans leur aspect, et Gerads ne lésine pas sur les détails pour souligner le grotesque, l'absurde de la situation (la table des discussions n'a pas de pieds, elle est soutenue par des hommes à genoux - dont l'un finira écrasé contre un mur lors d'une colère de Kalibak, entraînant de fait un déséquilibre du meuble de son côté).

Idem lors des pauses dans les discussions où Barda et Scott échangent des anecdotes sur leur enfance à Apokolips et l'éducation de Granny Godness, envisagent de trucider Kalibak si cette brute refuse un compromis raisonnable, se baignent dans une piscine enflammée... Tous les décors ont quelque chose de too much au diapason de ce qu'on y dit et fait, et le lecteur sourit de la manière détachée avec laquelle le couple de héros appréhendent cet environnement, malgré le climat tendu.

Comme d'habitude, cet épisode réserve donc sa part de surprises, avec une chute extraordinaire, et une densité narrative que le quasi-huis clos de l'action dissimule initialement. Mais on en sort encore une fois bluffé par l'adresse avec laquelle il est écrit et mis en images. Comme l'histoire du peintre et de son élève, c'est cette façon d'avancer sans forcer mais avec génie qui ne cesse d'impressionner.            

lundi 23 avril 2018

MISTER MIRACLE #8, de Tom King et Mitch Gerads


Ce huitième épisode nous permet d'atteindre les 2/3 de la série, mais ne comptez pas sur Tom King et Mitch Gerads pour vous livrer des clés décisives sur Mister Miracle. Des morts reviennent, le couple du héros avec Big Barda est séparé, leur fils Jacob grandit, la guerre fait rage à Apokolips... Cette BD est toujours aussi folle, imprévisible, déjouant les attentes et s'en amusant avec un humour pince-sans-rire. Et si le lecteur était aussi désorienté que Scott Free, progressant à tâtons, au bord de l'abîme ?


Après avoir abattu un haut dignitaire d'Apokolips comme un sniper, Mister Miracle dirige les force militaires de New Genesis en portant désormais le titre de Haut-Père. De retour sur Terre, il s'occupe de son fils Jacob... En compagnie d'un revenant : "Funky" Flashman !


Contre toute attente, les deux hommes s'entendent bien et prennent très bien soin de l'enfant. Déjà, pourtant, il est temps pour Mister Miracle de retourner au front où Lightray est désormais sous ses ordres. Bien qu'il lui reproche de se comporter encore comme s'il était sur une scène, les applaudissements en moins, l'ex-lieutenant d'Orion accomplit sa tâche avec zèle.
  

Sur Terre, Scott emmène Jacob, qui grandit à vue d'oeil dans un jardin public et explique à une amie qu'il alterne vie de famille et boulot avec sa femme. Il souffre de devoir quitter une semaine sur deux son fils mais c'est provisoire, le temps de trouver une bonne nounou.
  

Sur Apokolips, Mister Miracle affronte Kanto, qu'a défié Barda en son absence. Il perd le duel et doit, en conséquence, battre en retraite. Mais il répare cet affront en conquérant un nouveau territoire ensuite. Sur Terre, Jacob fait ses premiers pas.


Enfin, Scott et Barda peuvent passer une soirée ensemble. Jusqu'à ce que leur fils pleure et oblige son père à aller le consoler en lui chantant une berceuse.


J'émettais l'hypothèse que la série pouvait rendre un peu fou son lecteur à mesure que son héros semblait recouvrer, lui, la raison, et cet épisode illustre cette possibilité. Tom King lui-même ne nous a-t-il pas diaboliquement roulé dans la farine en annonçant que le second acte de Mister Miracle (à partir du n°6 donc) allait être plus sombre que le premier, alors qu'il raconte ses nouvelles péripéties en semblant s'amuser à déstabiliser ses fans en entretenant une narration dont l'humour nous cueille.

Souvenez-vous de l'épisode 6 justement : Mister Miracle et Big Barda revenaient à New Genesis non pas pour se rendre à Orion qui avait condamné à mort Scott Free mais pour l'en dissuader. En franchissant une série d'obstacles, le couple discutait de façon décalée du futur réaménagement de leur appartement en prévision de l'arrivée de leur premier enfant (aveu fait par Barda dans le feu de l'action).

Ce huitième épisode fonctionne sur le même ressort narratif. L'action se concentre uniquement sur Scott Free chez lui, sur Terre, avec son fils et Mister Miracle en pleine manoeuvre militaire à Apokolips. Qu'il profite des joies (et des affres) de la paternité ou lutte pour la victoire de New Genesis, il reste en contact avec Big Barda qui le remplace sur le terrain à la tête de l'armée ou à la maison. Ils échangent non seulement leurs rôles de parents et de guerriers mais dialoguent sur leur situation parentale, les menus soucis de santé de leur fils, leurs stratégies militaires, leurs victoires et leurs défaites.

L'effet est imparable : quoi de plus savoureux que de parler de banalités alors qu'on risque sa vie ou de tactique quand on se détend ? Et tout ça avec un flegme irrésistible. Pourtant il flotte au-dessus de tout cela une angoisse diffuse, un sentiment oppressant, une inquiétude sur laquelle on n'arrive pas à mettre un nom.

Cela prend la forme d'interrogations auxquelles King se garde bien de répondre pour entretenir savamment la confusion.

La première scène montre l'assassinat "en direct" commis par Mister Miracle dans le rôle d'un sniper sur un notable d'Apokolips. Cette image détone par rapport au rôle qu'on lui connaissait jusqu'à présent et en même temps donne le ton aux scènes se déroulant sur Apokolips, baignées dans des couleurs criardes, dominées par le rouge, le mauve, le jaune, comme si toute cette planète était une fournaise.

Puis Scott Free prépare le lait du biberon de bébé Jacob en compagnie de... "Funky" Flashman ! Pourtant celui-ci avait été tué et même incinéré par les soins de Big Barda. Est-ce une hallucination de Scott (et donc le signe d'une rechute de sa condition mentale) ? Non, comme le prouvera la suite où le personnage exubérant continue d'apparaître (et d'être mentionné par Barda) dans un improbable rôle de baby-sitter, d'ailleurs très à son aise.

De retour à Apokolips où il remplace une semaine sur deux Barda, Mister Miracle est désormais nommé comme le nouveau Haut-Père, titre appartenant jusque-là à Orion. Cela signifie-t-il que l'explication que les deux néo-dieux ont eue a abouti à la mort d'Orion, tué par Miracle ? Encore un mystère. Ce qui n'en est pas un en revanche, même si Lightray, désormais aux ordres de Scott Free quoiqu'il ait l'audace de considérer son comportement de chef comme celle d'un homme de représentation privé de public et d'ovations, c'est le caractère impitoyable du nouveau leader de New Genesis, tuant sans hésiter quiconque se dresse devant lui ("No escape !", qui revient à dire "pas de quartier !" dans ce contexte) et sacrifie ses soldats pour la cause (image saisissante d'un amas de cadavres tombés au champ d'honneur).

Par ces va-et-vient, King souligne habilement le changement subtil d'attitude de son héros qui, en même temps qu'il devient père, se fait plus de souci pour sa progéniture et son aptitude à en prendre soin qu'il abandonne toute retenue dans son rôle de chef de guerre. Mais un chef qui veut continuer à suivre ce qui se passe sur Terre quand il n'y est pas, veillant sur sa femme et leur enfant, même quand il est blessé ou corrigé par un adversaire (le duel expéditif contre Kanto, pourtant initialement défié par Barda).

La paternité récente et qui évolue rapidement car Jacob (surnommé "Jack" par "Funky" Flashman, comme un rappel supplémentaire à Jack Kirby/Jacob Krutzberg) passe de bébé dormant avec un doudou en forme de Batman (ce qui déplaît à Scott, convaincu que "Batman kills babies" - il l'a lu dans un article !) à petit homme accomplissant ses premiers pas en une vingtaine de pages (manière discrète mais efficace de montrer que les faits se déroulent sur plusieurs mois sans l'indiquer visiblement), cette paternité est pourtant la raison de cette angoisse qui parcourt cet épisode. Scott confie à une amie à quel point il déteste devoir quitter son fils une semaine sur deux, puis quand il est Mister Miracle à Apokolips il se soucie constamment en parlant via une boîte-mère à Barda de leur santé, à elle et à leur fils. 

L'ombre de Darkseid continue de hanter la série, avec le retour de l'inscription en caractères blancs sur fond noir de la phrase "Darkseid is". Et les images se brouillent parfois dans le découpage en "gaufrier" de Mitch Gerads, notamment quand Jacob y figure, suggérant que le petit a des pouvoirs - à moins qu'il ne s'agisse de l'influence de l'équation d'anti-vie détenue par Darkseid. Cette altération visuelle sème le doute et suscite des questions nouvelles chez le lecteur (et si tout cela était une vaste manipulation ? Jacob a-t-il les pouvoirs d'un bon ou d'un mauvais génie ?).

La série aime toujours, donc, autant souffler le chaud et le froid. En témoigne sa fidélité à sa grille graphique d'une rigueur indéfectible : Gerads y puise toujours de nouvelles idées, transformant la contrainte de ces neuf cases identiques en matière narrative stimulante. Ici, une simulation de la notion de progression, dans le temps pour figurer les mois qui s'écoulent aussi bien sur Terre en compagnie de "Funky" Flashman et du bébé que sur Apokolips contre les hordes de Para-démons (scène glaçante où Lightray désintègre un bébé d'une de ces créatures alors que Mr. Miracle ne le lui avait pas commandé), que dans l'espace où les déplacements miniatures dans l'appartement de Scott et Barda alternent avec les manoeuvres de l'armée de New Genesis, dans des territoires désolés, comme déjà consumés depuis une éternité par l'environnement hostile d'Apokolips.

Quelle production décidément singulière qui déroute, épate, impressionne, questionne, ne laisse aucun répit, sollicite le lecteur comme pour mieux l'immerger dans la psyché de son héros et de ses folles aventures.  

jeudi 15 mars 2018

MISTER MIRACLE #7, de Tom King et Mitch Gerads


Après un mois d'interruption, prévue dès le départ par le scénariste qui voulait marquer une pause entre les deux actes de la série, mais aussi à la paternité récente du dessinateur, et la publication entre temps d'une version "director's cut" du #1 (un numéro 1 en noir et blanc, avec l'intégralité du script, plus les origines revisitées du héros dessinées par Mike Norton), le retour de Mister Miracle était d'autan plus attendu que Tom King et Mitch Gerads avait laissé Scott Free et le lecteur à la porte de la chambre d'Orion en prévision d'une explication qui s'annonçait musclée. Qu'en a-t-il été ? On ne le saura pas encore ici... Même si le programme est aussi renversant.


Barda est sur le point d'accoucher et Scott la conduit à l'hôpital où elle est immédiatement prise en charge. Les contractions sont encore espacées et les futurs parents sont donc obligés d'être patients. Scott commence à proposer à sa compagne des prénoms possibles - Ironbreaker (comme un de ses oncles) ? - sans succès.
   

Des visiteuses attendues font leur entrée dans l'hôpital : il s'agit des Females Furies de Darkseid, les "soeurs" de guerre avec lesquelles a été élevée Barda sous la tutelle de Granny Goddess. Elles ne sont pourtant pas venues semer la zizanie mais s'enquérir de la bonne santé de Barda et Scott les remercie pour cette attention.


Comme l'enfant à venir est le premier conçu par une native d'Apokolopis et un originaire de New Genesis, il se peut que sa naissance soit difficile. Bernadeth, une des Furies, a donc emmené la Farenth Knife, taillée dans la peau même de Darkseid, et la confie à Scott afin qu'il l'utilise lorsqu'il faudra trancher le cordon ombilical.


Barda apprend à Scott que cet outil a cependant plus de chance de la tuer car elle brûle de l'intérieur ceux qu'elle coupe. Le bébé bouge, les contractions se rapprochent, et de nouveaux prénoms sont soumis à l'approbation de la mère - Axeblow ? Thunderdeath ? Thronekiller ? Puis c'est l'accouchement.


Le travail est rapide mais le bébé se présente par la tête et il a le cordon ombilical noué autour du cou. Aucune paire de ciseaux ne peut le couper alors Scott emploie la Farenth Knife, avec succès. Le nourrisson pousse son premier cri et la mère va bien. Scott annonce aux Furies que son fils se prénommera Jacob et il rend la lame à Bernadeth qui promet de le tuer avec quand il reviendra guerroyer.


Scott rejoint Barda, tous deux attendris par leur enfant... Qui sera le salut de leurs deux planètes... Ou le destructeur du Quatrième Monde ? 


Si la gestation d'une native d'Apokolopis comme Barda équivaut à celle d'une terrienne, alors il s'est écoulé neuf mois entre cet épisode et le précédent. Tom King ose donc une ellipse d'autant plus culottée qu'il ne dit rien sur la discussion qu'a eu Mister Miracle avec Orion (qu'il devait avoir quand on l'a quitté à la fin du n°6) et les conséquences qu'elle eue. Tout juste apprendra-t-on, fugacement, durant l'épisode, que la guerre entre New Genesis et Apokolopis fait toujours rage (avec, apparemment, de grosses difficultés rencontrées par la première), mais Scott Free ne rejoint pas le théâtre des combats pour rester avec Big Barda à l'hôpital.

Ce parti pris, de zapper un tel intervalle (pour mieux le relater plus tard), désarçonnera, c'est certains, il frustrera, et à n'en pas douter provoquera des cris d'orfraie (j'entends déjà des : "Tom King nous prend pour des jambons !" - version polie...). Mais la série, depuis le début, s'est bâtie sur le principe de surprendre, et de jouer avec le lecteur sur sa capacité à encaisser les transitions improbables, les rebondissements spectaculaires, les ruptures de ton, etc. Cette fois-ci n'est en définitive pas plus déconcertante que les précédentes. Après tout, on évolue dans la mythologie du Quatrième Monde de Jack Kirby, Darkseid est régulièrement invoqué et si l'on a un peu vu New Genesis, on n'a pas mis le pied sur Apokolips ni vu son leader.

Ce septième épisode rappelle le cinquième où nous suivions pendant toute une journée Barda et Scott alors que celui-ci devait retourner à New Genesis pour y être exécuté. Une collection de saynètes nous montrait le couple profitant du dernier jour d'un condamné et la banalité de ces heures passées ensemble rendait encore plus poignante le destin qui attendait Scott Free. Rarement un dieu parut si humain à l'aube de sa mort annoncée...

Finalement, Mister Miracle a refusé la sentence prononcée contre lui et s'est rebellé avec et grâce à Big Barda. En affrontant le destin tout tracé, il est littéralement passé de la mort programmée à la vie. Et aujourd'hui, après avoir appris dans son aventure précédente que sa compagne était enceinte, il s'apprête à être père. De quoi mesurer le chemin parcouru depuis sa tentative de suicide, sa condamnation à mort, et enfin sa renaissance, le bonheur reconquis.

L'épisode abonde en clins d'oeil, souvent discrets, donc ouvrez bien les yeux et examinez chaque case. ici, vous verrez un panneau dans la chambre d'hôpital de Barda avec un slogan "Be a Wonder Woman" ; là, vous remarquerez que les courbes de son électrocardiogramme représente les deux "W" de l'amazone ; ou encore vous noterez que, comme à chaque chapitre, Scott arbore un tee-shirt avec le logo d'un héros DC, présentement le plus iconique de tous, celui de Superman - et Scott n'est-il pas devenu le Superman de sa propre existence en en niant la fatalité et le Superman de Barda à ses côtés dans cette chambre d'hôpital où leur enfant va naître ?

Mister Miracle n'a pas toujours été, loin s'en faut, une BD légère, avec ses réflexions sur le suicide, le destin, la culpabilité, la manipulation, les troubles mentaux, la perception altérée de la réalité, la guerre... Mais ce septième épisode est d'une drôlerie irrésistible.

Le flegme dont fait preuve Scott durant cette journée souligne l'absurdité de certaines situations et contraste avec celle traversée par Barda. Lorsque les Female Furies débarquent, il les accueille poliment et les dialogues échangés avec elles sont si décalés qu'on ne peut qu'en savourer le comique (notamment quand on constate qu'elles se disputent entre elles, en particulier à cause de l'une qui est complètement folle comme en témoigne ses propos délirants ; ou, surtout, avec la sinistre Bernadeth remet la Farneth Knife à Scott - qui permettra de couper le cordon ombilical - avec laquelle elle promet ensuite de le tuer quand ils s'affronteront à nouveau - ce qui n'empêche pas Scott de la remercier de lui avoir procurer ce redoutable scalpel...).

Autres grands moments, qui ponctuent toutes les scènes entre Scott et Barda : le choix du prénom du bébé. Les Néo-Dieux ne s'appellent pas exactement Pierre, Paul ou Jacques, et donc Scott propose des titres pour le moins désopilants, mais avec toute la bonne volonté du (quatrième) monde, espérant autant coller à la tradition que plaire à Barda. On a ainsi droit à Ironbreaker (d'après un des oncles de Mister Miracle, mort durant une bataille épique), Axeblow, Thunderdeath, Thronekiller : un vrai festival, vraiment hilarant. Rassurez-vous, le petit héritera d'un blase plus commun (mais pas moins connoté) : Jacob (soit, en hébreu, Ya'aqov, "il talonnera" et, en arabe, Ya'qûb ou Ya'qob, "Dieu a soutenu" ou "protégé". La Bible le connaît également sous le nom d’Israël et il est, après son père Isaac et son grand-père Abraham, l’un des trois patriarches avec lesquels Dieu contracte une alliance, lui promettant la terre qui portera désormais son nom.). 

Mitch Gerads a récemment donné sa première grande interview au site spécialisé CBR pour détailler sa méthode de travail, sa collaboration avec Tom King, et leur utilisation si poussée du "gaufrier" à neuf cases - qui séduit, mais aussi déplaît ou lasse, les lecteurs de la série. Sur ce dernier point, il explique que l'origine de ce découpage se trouve en fait dans les comics strips avec trois cases par bandes, qui dans le format traditionnel forment donc trois bandes de trois cases, donc une grille de neuf panneaux ("nine panels grid").

Et on peut encore une fois apprécier la radicalité du dispositif dans le registre comique que propose cet épisode puisque nombre de titres humoristiques ont utilisé des strips en trois cases pour articuler l'exposition de la situation, le gag, et la chute. Développé sur une page en trois fois trois cases, on a en quelque sorte affaire à une sorte de super strip, dont l'effet comique est encore plus puissant.

Mais, bien entendu, il faut d'abord être sensible à cet humour pratiqué par King et Gerads, une comédie à retardement, où Scott Free est l'éternel clown blanc face à un ou des interlocuteurs/partenaires plus volubiles, expressifs, délirants. Là encore, le flegme du personnage est la clé pour apprécier l'effet : plus ce à quoi il fait face est absurde, grotesque, "hénaurme", plus son impassibilité rend le gag efficace et provoque le rire chez le lecteur, sidéré par l'attitude placide, philosophe, imparable de Mister Miracle.

Souvent comparé à Watchmen de Moore et Gibbons, la série continue de creuser sa filiation avec l'oeuvre du mage anglais : les citations dissimulées font penser à l'inachevé Big Numbers (qu'illustra Bill Sienkiewicz en 1990), la scène très crue mais sans effet gratuitement racoleur de l'accouchement renvoie à celui de Liz Moran dans Miracleman. Mais le moment le plus beau, le plus simple, le plus émouvant, lui, ne doit rien à personne quand nous voyons les deux parents attendris devant leur enfant... Même s'il est suggéré, habilement, que celui-ci sera le sauveur de deux mondes ou son destructeur (pas de demi-mesure possible pour le premier bébé issu de l'union d'une femme d'Apokolips et un homme de New Genesis).

Il s'agit, quoi qu'il en soit, encore et toujours d'évasion(s) : celle que procure, au premier degré, la lecture de l'histoire, mais aussi celle du bébé du ventre de sa mère, de la sortie de l'âge de compagnon et de l'entrée dans celui du rôle de père pour Scott, de l'issue que suppose ce nourrisson dans le conflit du Quatrième Monde... Tant de pistes encore, toujours. Mister Miracle et ses deux auteurs, au sommet de leur art, n'ont pas fini de fasciner, intriguer, transporter.

On assiste en quelque sorte aussi là à la naissance d'un futur classique.   

jeudi 11 janvier 2018

MISTER MIRACLE #6, de Tom King et Mitch Gerads


Nous y voilà : c'est la "mid-season finale", comme disent les américains pour désigner le terme de la première partie d'une saison pour une série télé - et ici appliqué au sixième épisode sur les douze au total que compteront la série Mister Miracle par Tom King et Mitch Gerads. Sachant que le titre va faire une pause au mois de Février, est-ce que cette étape décisive va nous laisser aussi pantelant que les fois précédentes ?


Après avoir fait disparaître le corps de "Funky" Flashman, Big Barda et Mister Miracle sont bien résolus à ne plus fuir et, en empruntant un tunnel boom, ils se rendent sur New Genesis pour y négocier avec Orion l'annulation de la condamnation à mort qu'il a infligée à Scott Free.
  

Sur place, ils doivent franchir plusieurs obstacles successifs : ils arrivent en exécutant deux gardes. Big Barda défonce un mur pour se frayer un chemin : ils accèdent ensuite à un couloir strié de lasers conçus pour détecter des intrus et les découper en tranches.


En rampant dans les conduits d'aération, ils tombent dans une fosse marine une fois qu'un gaz acide ait été pulvérisé. Une fois dans l'eau, ils échappent de justesse aux terrifiants dragons des marées.


Une fois au sec, ils neutralisent deux nouveaux gardes, après un combat plus disputé. Puis, avec les tripes d'un dragon, ils tendent un fil d'équilibriste au-dessus du Vide Eternel.


Ils atteignent une chambre dont le système de sécurité actionne un rouage pour écraser les occupants. Barda retient le mécanisme pendant que Scott déverrouille la porte de la pièce.


Sortis de là, ils sont attendus par Lightray qui leur tire dessus mais Barda l'assomme après avoir annoncé à Scott qu'elle était enceinte.


Durant tout leur parcours, le couple a dialogué sur les modifications à apporter à leur appartement pour le rendre plus confortable et pratique. Si Scott s'inquiète des travaux que veut entamer sa compagne, celle-ci souhaite surtout qu'il y vive en oubliant leurs conditions de vie strictes durant leur jeunesse sur Apokolips. C'est revigoré que Mister Miracle entre dans les quartiers d'Orion pour parlementer...


On retiendra d'abord, même si c'est anecdotique, que Mister Miracle #6 contient le premier texte rédigé par Brian Michael Bendis pour une publication de son nouvel éditeur : le scénariste, qui a annoncé son départ de Marvel après dix-sept ans fin 2017, signe en quelques lignes un éloge éloquent sur les qualités de la série de Tom King en expliquant que chaque année, une série se distingue, sort du lot, en mettant d'accord aussi bien les critiques que le public. Et cette année, cette série est indéniablement celle-ci.

Les faits, les chiffres, l'ont prouvé : en effet, les six premiers épisodes ont été un carton éditorial, salué par la presse, confirmé par des ventes telles que chaque numéro a dû être réimprimé à plusieurs reprises. Pour retrouver un phénomène équivalent, même si ses scores étaient moins élevés et sa parution plus inégale, sans doute faut-il remonter au Hawkeye de Matt Fraction et David Aja.

A la lecture de ce nouveau chapitre, avant la reprise en Mars (les auteurs ont bien mérité un break et stratégiquement, ce bref arrêt ne peut qu'attiser la curiosité et l'impatience du lectorat), ce qui frappera surtout, c'est ce sentiment jouissif que vous avez sans doute connu au moins une fois dans votre vie de fan : cette espèce de frisson de plaisir, cette électricité jubilatoire qui vous parcourt l'échine à mesure que vous tournez les pages de votre fascicule parce que ce que vous lisez vous donne un sourire pleinement satisfait, vous procure un bonheur intense, cette impression de perfection, de mécanique parfaitement huilée, quasiment musicale.

Il y a en effet une comparaison à établir avec une chanson dans cet épisode : dès les premières notes de l'intro, on pressent ce mouvement irrésistible qui va vous emporter telle une vague et ne redescendre qu'à la dernière page. Entre temps, vous aurez traversé une vingtaine de planches si merveilleusement écrites et dessinées qu'elles auront la puissance rythmique et la saveur harmonique d'un morceau imparable.

Ce numéro est comme un cadeau offert par Tom King à son dessinateur Mitch Gerads : jusqu'à présent on avait pu admirer la fidélité rigoureuse de l'artiste à traduire visuellement les scripts de son partenaire, mais Mister Miracle manquait peut-être de ce qui définit un comic-book super-héroïque dans ses fondations mêmes, un épisode d'action pure rehaussée de dialogues décalés où les héros accomplissaient leurs exploits (braver mille pièges, vaincre toute résistance) avec une attitude so cool.

Si on avait entrevu dans le #2 les capacités spectaculaires de combattant d'un néo-dieu comme Mister Miracle face aux Paradémons d'Apokolips, voir ici Scott Free et Big Barda dézinguer des gardes de New Genesis avec une efficacité insolente, survivre à des dragons, braver le vide ténébreux sur un fil, neutraliser Lightray après avoir échappé à une antichambre au mécanisme mortel, tout cela est absolument grisant.

Et ça l'est d'autant plus que les échanges entre Barda et Miracle sont savoureux : en franchissant des obstacles insensés, ils discutent aménagement, ameublement, gestion de l'espace commun. Cette manière de se moquer du danger en conversant des aspects les plus commodes de la vie à deux rompt avec la gravité et la réalité altérée dans sa perception des précédents épisodes. Nous sommes dans une aventure pure, un morceau de bravoure destiné à nous montrer les qualités physiques exceptionnelles des personnages parce que capables de communiquer ainsi en se sortant de difficultés incroyables.

L'exploit est aussi admirable parce que Gerads continue de l'animer en respectant ce découpage en "gaufrier" de neuf cases immuable. On a eu le temps de constater auparavant combien ce cadre formel ne l'embarrassait pas - au contraire, il en jouait en virtuose. Mais était-il possible qu'il en repousse encore les potentialités ? La réponse est affirmative : il s'amuse même avec ! Ici, il exploite l'effet de la continuité séquentielle (la bataille contre les deux gardes après le bain avec les dragons), là, il utilise l'espace négatif (à mesure que l'antichambre qui menace de les écraser se comprime, l'image rétrécit jusqu'à ne plus montrer qu'une fente lorsque Barda suite en rampant Miracle hors du piège). Chaque scène est une sorte de défi graphique dont Gerads trouve, à l'instar de son héros, la clé, la solution, mais de manière ludique : le regard du lecteur est stimulé par l'inventivité du dessinateur pour déjouer la monotonie du découpage et la répétition des menaces que doivent vaincre Barda et Miracle.

Tout cela est donc si bien fait que lorsque nous sommes à la dernière page, l'insouciance nous a (re)gagnés comme Mister Miracle alors que le plus dur (l'impossible ?) reste à faire : pénétrer dans les quartiers privés d'Orion pour qu'il annule sa condamnation à mort. Entre temps, Scott Free aura appris, de façon étonnamment désinvolte de la part de Barda, qu'il va être père et nous le quittons alors qu'il va affronter celui qui a décrété sa mort.

Tom King et Mitch Gerads sont devenus maîtres dans l'art du grand huit émotionnel, mais à mi-chemin de leur aventure exceptionnelle sur ce titre, on peut dire encore une fois qu'ils nous épatent par leur génie de l'imprévisibilité et leur exigence intacte à divertir sans abêtir. Phénoménal. Exemplaire. Magique.