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mercredi 6 janvier 2021

FUTURE STATE : THE NEXT BATMAN #1, de John Ridley et Nick Derington

 

The Nex Batman ouvre une parenthèse éditoriale de deux mois dans les publications DC Comics. L'éditeur a en effet décidé de mettre en stand-by toutes ses séries régulières pour nous propulser dans un futur très sombre et introduire des nouveaux héros ou reconfigurer des personnages classiques. Il s'agit en vérité d'un projet recyclé (sur lequel je reviens plus bas), mais surtout d'une rampe de lancement pour une relance globale en Mars. Le scénariste oscarisé en 2013 John Ridley signe ce Nex Batman dessiné par Nick Batman pour donner le la.


Gotham, dans le futur. Le Maire de la ville, pour endiguer la criminalité, a donné toute autorité au Magistrat, une organisation paramilitaire, chargé d'appréhender, mort ou vif, tout individu masqué. Dans ces conditions, un nouveau Batman protège les rebelles et défie les Gardiens de la Paix.


Sous le masque se cache Tim Fox, dont la mère est juriste pour le Magistrat. Sa soeur, Tam, victime d'une bavure, est dans le coma et Jace est un voyou en cavale. Chubb, une détective du GCPD cherche à savoir qui est le nouveau Batman et quelles sont ses intentions.


Cependant, le gang des Bane-Litos enrôle des gamins à la dérive pour tuer des Gardiens de la Paix. Batman s'interpose et en sauve deux mais les livre aux services sociaux ensuite...

The Nex Batman est publié avec deux back-up stories, qui se déroulent en 2025 : Outsiders est écrit par Brandon Thomas et dessinée par Sumit Kumar et l'action se situe dans la périphérie de Gotham, protégée par Katana, où le Signal (Duke Thomas) convoie des civils persécutés par le Magistrat. Katana affronte Kaliber, un savant complice de ce nouvel ordre, avant d'être sauvée par Black Lightning...


Ensuite, on a droit au tout aussi dispensable Arkham Knights, écrit par Paul Jenkins et dessiné par Jack Herbert, où d'anciens pensionnnaires de l'asile de Gotham se sont associés, sous la direction d'Astrid Arkham, pour résister à l'oppresseur tout en poursuivant un objectif mystérieux...


Ces deux complètments de programme n'ajoutent rien au concept mais bénéficient de dessins soignés (j'ai tout de même une préférence pour Outsiders). Ils soulignent surtout trop une ambiance déjà très sombre avec des personnages de second rang (design très réussi pour Katana et apparition mémorable de Black Lightning sous une forme surprenante).

Revenons à The Next Batman et Future State. Il y a quelques mois, avant le renvoi inattendu de Dan Didio, responsable éditorial de DC (avec Jim Lee), les sites d'informations spécialisés dans les comics évoquent La 5G, pour un projet de relance des titres de l'éditeur. Rien n'est clair mais l'hypothèse la plus répandue est qu'une nouvelle génération de héros, souvent des héritiers spirituels des icones DC, va prendre le relais. C'est audacieux, presque trop, mais après tout, pourquoi pas de la part d'une maison d'édition habitué à se réinventer régulièrement ?

Pendant des semaines, aucune annonce ne vient préciser les contours de cette "5G". Puis la crise sanitaire survient et quasi-simultanément Dan Didio est remercié, sans explications. C'est un coup de tonnerre dans le milieu, même si le bonhomme était très décrié par les fans. Le bouleversement provoqué par le COVID-19 oblige DC (et les autres éditeurs) à repenser leurs sorties à cause de la fermeture des comics-shops, sans compter que DC décide de changer de diffuser (quittant Diamond, le principal acteur du marché). Résultat : le projet "5G" de Didio est enterré.

La situation sanitaire se calme un peu (très relativement), assez en tout cas pour que les comics sortent à nouveau normalement. Un nouveau concept émerge chez DC, Future State, qui ressemble fort à la "5G" mais que l'éditeur concentre sur les deux premiers mois de 2021. En lisant entre les lignes, on devine alors que DC prépare le Printemps et qu'on va assister à un jeu de chaises musicales du côté des auteurs. D'ailleurs, la crise a fait des dégats considérables : on assiste à une vague de licenciements massif, des contrats ne sont pas renouvelés, de nouveaux auteurs arrivent (qui feront leurs preuves durant Future State) et pour faire encore plus d'économies, une réduction drastique des séries régulières est annoncée (en effet, en Mars prochain il n'y aura plus que 17 titres DC dans les bacs).

Pour marquer les esprits, il fallait à DC un nom ronflant pour incarner Future State et c'est à John Ridley que revient ce redoutable honneur. Ridley n'est pas un inconnu : il a reçu l'Oscar du meilleur scénario en 2013 pour 12 Years a Slave de Steve McQueen... Et après Tom King, son nom était cité pour prendre en main la série Batman (avant que James Tynion IV soit confirmé à ce poste). Mais déjà, à l'époque, Ridley voulait surtout écrire le premier Batman avec un afro-américain sous le masque.

Ce sera finalement The Next Batman et Luke Fox, le fils de Lucius Fox. Une timeline a été communiquée pour les séries estampillées Future State, pourtant cette série n'est pas située. Néanmoins on peut estimer qu'elle se déroule aux alentours de 2025, un peu avant Outsiders et Arkham Knights, ce qui ferait de ce Batman le premier rebelle contre le Magistrat et l'Etat policier décrété par le Maire de Gotham. Il est mentionné que Bruce Wayne est en cavale, sa disparition a plongé la ville dans une situation oppressante et ce nouveau Batman, dont le masque recouvre tout le visage apparaît comme une lueur d'espoir, qui inspirera les autres résistants.

Le script est assez dense : Ridley a peu de place (mais si sa série comptera quatre numéros et sera donc la plus longue de Future State) pour établir ce statu quo cauchemardesque et s'en acquitte avec efficacité. Il nous plonge dans l'action dès la première scène, présente les protagonistes rapidement et clairement, sans hésiter à multiplier les pistes (entre la mère juriste, la soeur dans le coma, le frère délinquant, le gang des Bane-Litos, les Gardiens de la Paix, la détective Chubb du GCPD). On est presque pris au dépourvu par une telle quantité d'informations et la fluditié avec laquelle Ridley nous les expose. Il est rare qu'un scénariste de cinéma soit aussi vite à l'aise avec les codes narratifs de la BD.

Alors certes DC n'innove pas tant que ça : des "Elseworlds" dystopiques dans un futur répressif, ce n'est franchement pas la première fois qu'on y a droit. Je sais bien que les histoires positives ne font pas recette mais c'est tout de même un peu lourd de lire ça alors qu'on vit sous cloche depuis des mois, avec un virus qui circule toujours activement et un vaccin qui mettra des mois à être administré au plus grand nombre sans garantie qu'il nous immunise durablement. J'avoue que, en ce moment, je lirais volontiers de récits un peu plus légers et optimistes. Mais bon, ce Next Batman est accrocheur, bien fait.

Et il permet de relire des planches dessinées par Nick Derington. La dernière fois qu'on a pu profiter de cet artiste, c'était, tiens, pour l'excellent Batman Universe écrit par Bendis. Cette fois, dans un contexte radicalement différent, Derington prouve qu'il est toujours aussi à l'aise et sert le script avec un brio épatant.

Son trait est devenu plus gras (davantage que sur Doom Patrol où il était encré par Tom Fowler) mais aussi plus détaillé. Il produit des effets de textures qui évoquent le style de Rafael Grampa parfois. Et c'est ce mix étonnant qui signe l'originalité esthétique de Derington dont on pourrait dire qu'il dessine du super-héros avec une sensibiltié quasi-indé. Le soin qu'il met à représenter les décors est supérieur à la moyenne. Il découpe ses scènes en jouant sur des effets subtils de travellings, de plans fixes, de cases verticales. 

Cette variété est très agréable et dynamise la narration graphique de manière discrète. C'est seulement l'épisode lu qu'on se rend compte à quel point on a été bien servi, visuellement bien nourri, et que la densité qu'on notait dans l'écriture se retrouve dans le dessin. Tout cela fait complètement oublier en fait que le "prochain Batman" est un afro-américain, ce qui prouve bien qu'un bon personnage n'a rien à voir avec une revendication politique sur la couleur de sa peau. Ce n'est pas innocent d'imposer un Batman noir, mais pas essentiel : ce qui compte, ce qu'on retient, c'est que ce nouveau Batman est intéressant au-delà de sa couleur de peau et du symbole que cela suggère.

Même si ça ne dure que deux mois, Future State compte beaucoup de titres, très divers. Je n'ai pas l'intention de tous les acheter, je vais même être très sélectif. Mais The Next Batman me semble certainement taillé pour être incontournable par sa place dans cette collection et sa qualité intrinsèque.

mercredi 4 décembre 2019

BATMAN UNIVERSE #6, de Brian Michael Bendis et Nick Derington


Et ainsi s'achève une des meilleures mini-séries de 2019 : jusqu'au bout, sans faillir à un seul moment, ce Batman Universe aura été un vrai plaisir de lecture. Pour Brian Michael Bendis, c'est certainement ce qu'il aura produit de mieux depuis son arrivée chez DC (et qui devrait le motiver à prendre un jour en main une des séries consacrées à la chauve-souris). Quant à Nick Derington, elle le consacre comme un des artistes les plus originaux de sa génération.


Batman est désormais prisonnier à l'intérieur de l'anneau blanc, hors du temps et de l'espace, mais surtout sans solution pour sortir de là. Le programme de l'anneau se matérialise sous la forme d'un gardien d'Oa, prénommé Seda, qui vient le féliciter d'avoir été choisi comme White Lantern.


Mais Batman lui révèle que le pouvoir de l'anneau est corrompu et instable, représentant alors un grand danger. Cela déplaît à Seda qui expulse Batman et choisit Vandal Savage comme nouveau porteur de l'anneau. Aussitôt, il neutralise le Green Lantern Corps et efface littéralement Batman.


Mais Batman sait que les anneaux des Lanterns fonctionnent selon la force de la volonté de leurs porteurs. Il réécrit sa propre histoire, engage Deathstroke, qui retrouve le Sphinx et lui indique la position de Vandal Savage.


Très affaibli par l'anneau, Savage est à son tour fait prisonnier à l'intérieur avec Batman. Seda resurgit et ouvre un portail spatio-temporel sur lequel se précipitent les deux adversaires pour s'évader. Ils traversent plusieurs époques et lieux avant que l'anneau ne glisse du doigt de Savage.


Batman réussit à le récupérer et le remet prudemment au Green Lantern Corps. Mais Savage a disparu... Il échoue à l'époque du Far West où Jonah Hex l'arrête. Batman, lui, replace l'Oeuf de Fabergé sous sa cloche du musée de Gotham, où il fut volé.

Quel final ! Comme depuis le début de la mini-série, Brian Michael Bendis a été très inspiré et surtout rigoureux, bouclant son récit d'une manière à la fois imparable, ludique et inventive. Pas de doute possible : Batman Universe est ce que le scénariste a écrit de mieux depuis son arrivée chez DC - et même avant cela, depuis un bon moment.

Ce qui frappe dans cette histoire, c'est le plaisir manifeste qu'a pris Bendis à l'imaginer et à la rédiger, et ce plaisir est communicatif. Souvent accusé de se moquer de la continuité (ce qui, à mon sens, n'est pas si grave car qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse), Bendis s'est emparé de Batman ave fraîcheur. Il est ainsi revenu à une forme distincte du dark knight, éloigné justement du grim'n'gritty, et cela a profité à son projet.

Car toute l'intrigue renoue avec les detective stories de Batman et la fantaisie des épisodes des années 50-60, quand Gotham n'était pas le seul terrain de jeu du héros et ses adversaires pas seulement ses némésis habituels comme le Joker, le Pingouin et compagnie. Certes, le Sphinx joue un rôle important, mais le véritable méchant de l'affaire est Vandal Savage, et les péripéties nous ont entraînés dans des territoires exotiques comme Thanagar, le far-west, avec pléthore de seconds rôles comme Green Arrow, Green Lantern, Nightwing, Jonah Hex.

Tout cela fait penser à une réinterprétation d'auteur d'un univers et d'un personnage très (trop ?) codifiés, en tout cas restés dans un moule trop rigide. Ce Batman-là ressemble à une version "Ultimate", à nouveau accessible, et détaché des éléments originels pesants. Ici, la psyché du personnage compte en fait moins que l'aventure dans laquelle il est embarqué et à laquelle il doit réagir. Il est moins torturé, manipulateur, calculateur, mais plus physique, réactif, en mouvement.

Pas de méprise : j'aime bien le Batman moderne, comme celui qu'anime pour d'ultimes épisodes Tom King, avec ses démons intérieurs, mais Bendis prouve simplement qu'il existe une autre manière, tout aussi valide, de le penser (James Tynion IV qui succédera à King, hélas !, a annoncé, lui, qu'il comptait enfoncer le clou de la noirceur en versant même dans l'horreur).

Ce sentiment de fraîcheur tient aussi beaucoup au choix du dessinateur : en confiant cette tâche à Nick Derington, dont l'oeuvre est en définitive limitée (beaucoup le connaissent plus comme le cover artist de Mister Miracle, pour lequel il a été primé, que pour son travail sur le premier volume de Doom Patrol par Gerard Way), le lecteur lit une série dont le dessin est inhabituel pour Batman (sauf à lire les parutions plus "jeunesse" comme Batman Adventures).

Derington tranche franchement avec Greg Capullo, Mikel Janin, Clay Mann, et compagnie (pour citer des artistes récents). Son style est plus sobre, dépouillé, tire le récit vers une forme de simplicité presque cartoony. Le personnage est d'ailleurs moins musclé, sculptural, massif qu'ailleurs. Il tire moins la gueule aussi, cela correspond à la narration de Bendis, à sa caractérisation.

Derington, malgré son relatif manque d'expérience en matière de storytelling, fait preuve d'une force et d'une maîtrise dans le découpage qui a souvent épaté. Il le prouve encore ici, pour ce dernier épisode agrémenté de quelques morceaux de bravoure, qu'il s'agisse de doubles pages à l'abondance impressionnante, ou de pleines pages spectaculaires. Mais quand il faut calmer le jeu, le dessinateur sait aussi, intelligemment, mettre en scène un dialogue à base de champ-contre-champ tendus, ou éclater la mise en page pour représenter une cascade spatio-temporel dont les arrières-fond sont d'une richesse bluffante. Et il peut compter sur les couleurs de Dave Stewart pour ne pas surcharger ses plans.

A l'heure où Bendis semble avoir totalement perdu pied avec Action Comics (qui a abouti au désastreux Event Leviathan et doit maintenant composer avec la Legion of Doom créée par Scott Snyder), et s'engage dans un périlleux pari dans Superman (la révélation de la double identité du héros), il rebondit où on ne l'attendait pas.

jeudi 7 novembre 2019

BATMAN UNIVERSE #5, de Brian Michael Bendis et Nick Derington


Bon sang que cette mini-série est jubilatoire ! C'est sans aucun doute ce que Brian Michael Bendis a écrit de mieux depuis son arrivée chez DC (même s'il ne démérite pas sur Superman), comme si le format l'inspirait. Ce pénultième épisode est de plus formidablement dessiné par Nick Derington dont la complicité avec le scénariste saute aux yeux. Epatant !

Laissé pour mort dans Crime Alley par Vandal Savage, Bruce Wayne est retrouvé par Alfred Pennyworth qui le conduit à la Batcave pour l'examiner. Sans séquelle apparente de son voyage au temps du far west, le dark knight se remet aussitôt sur la piste de l'Oeuf volé.


Préalablement appelé à la rescousse par Alfre, Nightwing débarque et offre son aide à son mentor qui vient de localiser la signature de l'Oeuf au large des côtes de Gotham. Le "dynamic duo" se reforme pour aller le récupérer.


Abordant le navire de Savage, Batman et Nightwing affrontent les ninjas qui lui servent de sbires et atteignent la salle des commandes où l'immortel brandit l'oeuf fièrement sans mesurer le danger. Il propose même à Batman de choisir où il veut mourir.


Mais Batman a compris que l'Oeuf n'était qu'un récipient et qu'il renfermait une source d'énergie puissante et instable : en l'occurrence un anneau de Green Lantern blanc qu'il libère en prononçant le serment du Green Lantern Corps. Savage voit l'objet lui échapper, impuissant.


Mais ce rebondissement provoque l'arrivée sur place du GLC qui vient arrêter Batman pour détention illégale d'un anneau. Néanmoins il est incapable de le leur remettre car l'anneau protège son hôte. Et pour ce faire, le téléporte à l'intérieur de l'anneau !

Batman Universe offre le meilleur de ce que Brian Michael Bendis peut imaginer et rédiger, comme s'il était émulé par le format limité du projet (six épisodes de trente pages chacun, sans la contrainte de la continuité, même si l'histoire peut parfaitement y trouver sa place). C'est drôle, mouvementé, merveilleusement caractérisé et rythmé, avec un regard frais sur un personnage octogénaire.

Si l'inspiration de Bendis connaît un certain émoussement depuis quelques mois sur ses séries liées à Superman, sans doute parce qu'il écrit trop de titres parallèlement (Young Justice m'a déçu et j'attends de voir ce que va donner la relance de Legion of Super Heroes, en attendant le dénouement d'Event Leviathan), en revanche Batman Universe est le projet sur lequel il s'amuse le plus et, même s'il a juré qu'il n'écrirait jamais un mensuel consacré à chauve-souris, force est d'avouer que le personnage lui convient mieux que tous les autres.

Batman résume le mieux, en effet, ce que Bendis sait développer : le street-level hero qui peut être confronté à des menaces bigger than life, un supporting cast solide, des intrigues tortueuses mais centrées sur le personnage principal et son environnement. Tous ces aspects-là paraissent, ramenés à Superman, plus forcés, comme si Bendis cherchait à faire rentrer un cube dans un trou rond ou à normaliser le kryptonien - ses récits en témoignent car la série Superman est devenue finalement plus cohérente que Action Comics (parasitée il est vrai par Year onf the Villain).

La logique de Batman Universe est ludique, c'est un peu celle du "marabout-bout de ficelle", un événement conduit au suivant, avec une sorte de McGuffin (l'Oeuf de Fabergé et ce qu'il contient). Les seconds rôles qui agrémentent l'histoire permettent à Bendis d'explorer le DC Univers et aussi d'entraîner Batman dans des zones improbables (mais évoquant ses aventures délirantes du "Silver Age"). C'est encore le cas ici, avec Nightwing en guest-star et des péripéties qui s'enchaînent sans faiblir.

Bendis est aussi de cette génération de scénaristes dont les réussites dépendent de l'artiste qui le soutient. Ainsi, après Alex Maleev, Stuart Immonen, ou Ivan Reis, c'est avec Nick Derington qu'il a trouvé le compagnon idéal pour ce projet.

Pour résumer leur complicité, il suffit de s'en remettre à une double-page étincelante dans ce numéro (voir la troisième image ci-dessus). Pour la composer, le scénariste a suggéré au dessinateur un croisement entre Wes Anderson et le film Batman de 1966 (où il y avait aussi une bagarre dans un sous-marin), en conseillant à Derington d'y aller franchement. Et l'artiste produit deux pages parfaites, qui pourraient synthétiser tout l'esprit de la mini-série, quelque chose d'esthétiquement très élaboré et fun à la fois.

Derington a mis longtemps à percer (après avoir joué les artistes fantômes sur Catwoman période Ed Brubaker, dans l'ombre de Cameron Stewart et Rich Burchett), se distinguant en cover-artist (Mister Miracle de King et Gerads), mais c'est désormais quelqu'un arrivé à maturité, avec une vision acéré, un style unique, capable d'enchaîner les épisodes exigeants, avec un degré de finitions impressionnant. Si après ça DC ne lui confie pas un boulot régulier, c'est à désespérer.

Le cliffhanger de cet épisode promet un dénouement, le mois prochain, à la hauteur de tout ce qui a précédé. On quittera cette mini-série en regrettant qu'elle n'ait pas duré plus longtemps : c'est le signe de son succès.  

vendredi 11 octobre 2019

BATMAN UNIVERSE #4, de Brian Michael Bendis et Nick Derington


Le deuxième tiers de Batman Universe s'achève avec un nouvel épisode jubilatoire, qui se déroule quasi-entièrement au XIXème siècle, dans un cadre de western. Le plaisir de Brian Michael Bendis et de Nick Derington à nous balader est manifeste, mais plus encore ils entraînent Batman dans une aventure qui rappelle ses exploits les plus excentriques du Silver Age. Un régal qui n'a rien de passéiste.


Batman et Green Lantern ont été téléportés au XIXème siècle dans l'Ouest sauvage américain où ils croisent la route de Jonah Hex, qui a, le premier, découvert, l'oeuf de Fabergé en possession de Vandal Savage. Malgré l'énormité de la situation, le colonel Hex aide les deux héros.


Ils le conduit jusqu'à l'endroit où il a rencontré la première fois Vandal Savage, après un détour par un magasin où Batman et Green Lantern s'habillent de manière plus discrète. Ils arrivent ensuite dans une ville fantôme depuis que la mine a été abandonnée, et où Savage a déterré un trésor - l'oeuf.


Son anneau perturbé par la proximité de l'oeuf, Green Lantern disparaît subitement avant que Savage n'apparaisse, entouré de ninjas. Batman tente de le raisonner en expliquant qu'il ignore visiblement les pouvoirs quantiques de l'oeuf.  Hex s'impatiente et ouvre le feu.


Immortel, Savage ne succombe pas au tir de Hex mais ses ninjas affrontent le cowboy et Batman. Bien qu'en infériorité numérique, ils se battent bravement et réussissent presque à prendre l'avantage. Jusqu'à ce que la situation connaisse un nouveau rebondissement...
  

Quittant la main de Savage pour celle de Batman, l'oeuf irradie et téléporte le héros dans l'espace-temps. Il se retrouve dans Crime Alley à Gotham, cent cinquante ans plus tard. Alors que Batman renoue le contact avec Alfred, Savage surgit et l'abat pour récupérer l'oeuf...

Batman Universe n'est, pourrait-on dire, qu'un divertissement. Jusqu'à présent, l'histoire se déroule de manière très mécanique, au gré des sauts spatio-temporels subis par Batman à cause de ce mystérieux oeuf de Fabergé - ou plutôt de ce qu'il contient.

Brian Michael Bendis s'amuse volontiers de cet artifice narratif pour visiter les recoins du DCU, ici à l'époque du western avec comme guest-star Jonah Hex, hier à Thanagar ou à Gorilla City. Tout cela pourrait être creux et facile, si le scénariste ne nous communiquait pas si habilement le plaisir qu'il prend ostensiblement à cette virée.

Bien que cette mini-série n'en ait pas l'ambition, on se dit que cet univers pourrait passer pour du DC version "Ultimate", une dimension parallèle affranchie de tout le poids de la continuité, où donc tout serait permis, comme, en premier lieu, d'écrire un Batman plus léger, dans des cadres exotiques. Et puis, à bien y réfléchir...

... On se dit qu'en vérité l'initiative de Bendis rappelle celle d'un autre illustre conteur : Darwyn Cooke avec DC : The New Frontier. Car, comme le regretté auteur canadien, Bendis fait oeuvre de mémoire, d'hommage au DCU dans ce comic-book. La bizarrerie de l'entreprise tient moins au fait qu'elle tranche avec l'esthétique habituelle de Batman que parce qu'elle renoue avec la fantaisie délirante de ses aventures durant le Silver Age (la même époque donc que celle où se déroulait DC : The New Frontier), et qui inspirait aussi le run de Grant Morrison.

Le plus plaisant reste que cela n'a pas l'air de réclamer d'efforts particuliers à Bendis, il écrit ça comme s'il le faisait depuis toujours. Et ce sentiment est renforcé par les dessins de Nick Derington bien entendu, car l'artiste ne fait pas mystère de l'influence du Batman des années 50 sur son travail. Il a d'ailleurs illustré de nombreuses couvertures de rééditions de cette époque (comme Evan Shaner, autre dessinateur au style rétro).

Derington n'est pas embarrassé par les références du personnage, il l'anime comme si personne n'y avait touché depuis soixante ans, avec une sorte de candeur, très élégante, très dynamique. Ce traitement s'applique à tout : les seconds rôles (avec un Hal Jordan bien plus sympathique que dans la continuité actuelle par exemple), les décors (le western est un élément évidemment exotique par rapport à ce qu'on imagine de Batman).

Mais ça n'empêche pas Derington de faire preuve de beaucoup de dextérité dans son graphisme. La scène de bagarre entre Batman et Jonah Hex contre les sbires de Vandal Savage en "gaufriers" de douze cases est un modèle du genre. La fluidité des mouvements, des enchaînements, est extraordinaire et en même temps très sobre.

Il y a quelque chose d'irrésistible dans cette histoire. Alors n'y résistez pas, laissez-vous balader comme Batman, tant pis si (au moins pour l'instant) ça n'a ni queue ni tête et que cet oeuf de Fabergé est bien capricieux.

samedi 14 septembre 2019

BATMAN UNIVERSE #3, de Brian Michael Bendis et Nick Derington


A mi-parcours, Batman Universe ne montre aucun signe d'essoufflement : au contraire, l'histoire écrite par Brian Michael Bendis demeure captivante et jubilatoire comme au premier jour. On pourra s'étonner de la différence avec la production du scénariste sur Superman ou Event Leviathan, mais surtout positiver en savourant. D'autant que Nick Derington nous régale avec ses dessins où l'influence de Darwyn Cooke est manifeste.


Au contact de l'oeuf de Fabergé dérobé par le Sphinx, Batman se retrouve téléporté sur Thanagar. Soumis à un interrogatoire sur sa présence, il mentionne ses amitiés avec Hawkman, Hawkgirl et Hal Jordan et recouvre la liberté.


Mais alors que la police de Thanagar le conduit au centre scientifique pour le renvoyer sur Terre, il y est à nouveau subitement projeté. Revenu à Gorilla City, il découvre que les singes ont été massacrés et l'oeuf encore volé. Le roi Nammdi désigne le coupable : Vandal Savage.


Batman perd connaissance et se réveille au Hall de Justice, veillé par Cyborg et Hal Jordan. Après leur avoir résumé son aventure, il apprend par Vic Stone que la signature énergétique de l'oeuf de Fabergé indique sa position sur Dinosaur Island.


Green Lantern y accompagne Batman et, après avoir échappé à des monstres préhistoriques, ils localisent Vandal Savage, toujours grâce aux radiations émises par l'oeuf, dans une grotte. Mais alors qu'ils discutent de la manière de l'appréhender, il disparaît.


Batman et Green Lantern avancent, méfiants, vers l'oeuf. Celui-ci vrombit et les deux héros sont téléportés. Mais cette fois, ils sont déplacés à la fois dans l'espace et le temps puisqu'ils atterrissent dans l'Ouest sauvage où ils sont surpris par Jonah Hex !

Si je devais faire un voeu, alors que le run de Tom King sur Batman s'achève prochainement et que celui de Brian Michael Bendis sur Superman arrive au terme de sa première longue saga, j'aimerai vraiment que le scénariste du kryptonien remplace celui de Mister Miracle sur le titre du dark knight. Car Batman Universe apporte la preuve indéniable que Bendis est fait pour le job.

Ce troisième épisode est une nouvelle fois un régal, au point même que les procédés un peu répétitifs de la narration deviennent un plaisir. Il règne dans ce récit une fraîcheur revigorante qui change très agréablement de tout ce qui a été produit ces dernières années avec Batman mais aussi marque un retour aux sources du personnage (puisqu'il s'agit d'une vraie detective story).

Le signe le plus évident de tout cela, c'est l'exotisme du récit : on y voyage beaucoup, ce qui tranche avec les arcs narratifs entre les murs de Gotham. Et quand je dis qu'on voyage, ce n'est rien de le dire : ce mois-ci, on passe de Thanagar au Hall de Justice à Dinosaur Island au Far West ! Qui dit mieux ?

Alors, certes, Bendis use et abuse un peu des téléportations inopinées, mais qu'importe ! On s'en amuse parce que la réussite du projet tient aussi à cette légèreté assumée, atypique, qui renvoie en vérité aux histoires de Batman durant le silver age. Balader ainsi Batman, c'est rappeler qu'il n'est pas que le dark knight, le protecteur d'une ville, mais un authentique aventurier, qui s'est formé à l'étranger, et qui a vu du pays avec la Justice League - et d'ailleurs, celle-ci est citée avec le "caméo" de Cyborg au Hall de Justice et la team-up avec Green Lantern à Dinosaur Island (l'occasion pour Bendis de rappeler qu'il y a un énorme monstre préhistorique dans la Batcave).

Impossible de savoir où tout ça va nous mener, mais c'est exquis, plein de mouvement, de péripéties. On pense à DC : The New Frontier de Darwyn Cooke, d'autant plus qu'il s'agit de la référence de Nick Derington. Ses dessins ne ressemblent pas à celui du génie trop tôt disparu, mais évoquent son style rétro avec subtilité.

Derington s'amuse visiblement autant que nous à illustrer cette saga. Il ne ménage pas ses efforts pour servir le script débridé de Bendis, qu'il s'agisse de l'apparition fugace mais spectaculaire d'Onimar Synn à Thanagar ou des plans d'ensemble sur Dinosaur Island et sa faune extravagante. Ce mélange de naïveté et d'engagement est très séduisant parce qu'il donne le sentiment d'un dessin fouillé tout en étant très efficace. Et les couleurs de Dave Stewart ajoutent au festin, avec une palette sobre mais lumineuse.

Il me semble difficile de ne pas adhérer à cette proposition décalée pour Batman tant le plaisir des auteurs est communicatif. 

samedi 17 août 2019

BATMAN UNIVERSE #2, de Brian Michael Bendis et Nick Derington


Après un début très accrocheur, Batman Universe ne lève pas le pied : on sent le plaisir manifeste du duo Brian Michael Bendis-Nick Derington à travailler ensemble et à raconter cette histoire. Histoire qui renoue avec les detective stories et nous embarque dans une enquête bien mouvementée dans plusieurs zones du DC-verse.


Amsterdam. Green Arrow et Batman ont coincé le Sphinx et se sont débarrassés de Deathstoke. Mais la police hollandaise débarque et oblige les deux héros à s'éclipser, permettant aussi à leur adversaire de se carapater.


Mais le Sphinx ne va pas loin avant d'être rattrapé. Green Arrow récupère la boîte dans laquelle il transporte l'oeuf de Fabergé qu'il a volé. Un gaz semblable à celui développé par l'Epouvantail le rend fou lorsqu'il l'ouvre.


Pendant que Batman tente de raisonner Green Arrow et de lui administrer l'antidote, le Sphinx se fait à nouveau la belle. Il gagne les docks où l'attend son commanditaire : Vandal Savage.


Batman repart à la recherche de l'oeuf en traçant sa signature énergétique, d'origine extraterrestre. Cela le conduit à Gorilla city où il s'infiltre discrètement avant que la garde royale ne lui barre la route.


Batman convainc le roi Nnamdi de le suivre dans sa salle des trophées. Ils y trouvent en effet le Sphinx avec la boîte de l'oeuf. Batman procède à une anlayse du récipient mais il est alors téléporté sur... Thanagar !

On retrouve, intact, ce qui a séduit dans le premier numéro de Batman Universe dans ce nouveau chapitre (qui, comme précédemment, comporte en fait deux épisodes de quinze pages). Pas besoin de connaître Batman sur le bout des doigts, ni même ce qui se passe dans ses deux autres séries (Batman et Detective Comics). Il suffit de se laisser porter.

Brian Michael Bendis finira-t-il par écrire une série régulière consacrée au dark knight ? En tout cas, il est vraiment taillé pour ça et il donne au lecteur néophyte comme au vieux fan un concentré de ce qu'on aime chez ce héros, sans verser dans quelque chose de sombre (comme c'est souvent le cas). Le projet pourrait s'appeler "Batman Adventures" car c'est bien à cela qu'on a affaire.

L'enquête entraîne le personnage et le lecteur dans des endroits peu fréquentés par Batman, loin de Gotham : c'est très dépaysant. Et cela permet de renouer avec quelque chose de familier comme The Brave and the Bold, grâce à la participation de Green Arrow (d'autres partenaires apparaîtront dans la suite du récit, comme Green Lantern ou Jonah Hex).

A l'image de l'oeuf de Fabergé que traque Batman, l'intrigue ressemble à un jeu de poupées russes : une surprise éclate à chaque fois qu'on s'en approche ou qu'on ouvre un coffret. Green Arrow en fait brièvement les frais et Batman, à la fin de ce numéro, a droit à un sacré trip. Bendis joue avec ces personnages comme avec nous : ce n'est pas innocent si ce que contient l'oeuf de Fabergé altère les facultés cognitives et empêchent, même le plus grand détective du DC-verse, d'anticiper ce qui va se produire.

Nick Derington fait feu de tout bois avec ce script mouvementé. Son dessin tranche aussi avec ceux des autress titres où figure Batman, en se rapprochant du cartoon, en ne cherchant pas le réalisme à tout crin. L'encrage un peu gras donne de la texture au trait et évite à l'artiste de noyer les plans dans trop de détails.

Cela n'empêche pas Derington de soigner ses planches, notamment avec les décors. Contrairement à la moyenne, il meuble les fonds et ne laisse pas au coloriste (pourtant le très doué Dave Stewart) la tâche de masquer les arrières-plans avec des camaïeux.

Il y a des scènes formidables inventives, dont on mesure l'excellence par l'habileté avec laquelle elle nous confonde, comme lorsqu'on découvre que Batman n'est pas dans la Batcave mais dans une simulation en réalité augmentée généréé depuis le Bat-plane. Ou comme l'arrivée de Batman à Gorilla city dans laquelle il tente d'accéder à la salle des trophées royaux en sautant de toit en toit (une somptueuse double page avec une décomposition de la progression du personnage sur les hauteurs de la ville).

Ce n'est pas difficile d'aimer ce Batman Universe - ça le serait plutôt de ne pas l'aimer. Alors allez-y en toute confiance : c'est fun, c'est palpitant, imprévisible. Digne du dessin animé mythique de Bruce Timm.

jeudi 11 juillet 2019

BATMAN UNIVERSE #1, de Brian Michael Bendis et Nick Derington


Brian Michael Bendis est très présent dans les stands cette semaine (Event Leviathan, Naomi, Young Justice), donc les allergiques à l'auteur peuvent prendre leur RTT. Mais il n'empêche, pour ses fans, la sortie en comic-shops de Batman Universe est un vrai cadeau puisque cette mini-série n'y était pas destinée. Et en prime, c'est dessiné par Nick Derington.


Batman intervient dans le centre de Gotham où se disperse un gang d'hommes tous vêtus comme le Sphinx. Il s'agit de cascadeurs, certains fichés, et parmi eux, le vrai Edward Nygma.


Batman le rattrape et récupère son butin, un Oeuf de Fabergé volé à un musée de Saint-Petersbourg, d'une valeur de 15 M $. Pourtant, le Sphinx est effrayé. Trois canons braquent alors le malfrat et Batman et tirent.


Quand il reprend connaissance, Batman constate que le Sphinx a disparu. Le commissaire Jim Gordon et le GCPD ont interrogé son gang. L'Oeuf de Fabergé, volatilisé, a été donné par Jinny Hex, qui jure tout ignorer de son vol.


Alfred Pennyworth a localisé Edward Nygma à Amsterdam. Batman le retrouve sous la protection d'un caïd local qui a employé Deathstroke pour sa sécurité. Un combat s'engage entre le mercenaire et le dark knight.


Deathstroke refuse évidemment de révèler pour qui il travaille vraiment mais le Sphinx en profite pour se carapater. Batman l'arrête avec un Batarang tandis que Deathstroke est neutralisé par une flèche de Green Arrow.

Il y a quelques mois, peu après l'arrivée de Bendis chez DC, l'éditeur conclut un deal avec la chaîne de supermarchés Walmart pour commercialiser exclusivement dans ses magasins des comics inédits. Des créateurs de premier plan sont sollicités (Tom King écrit une aventure de Superman, Amanda Conner et Jimmy Palmiotti une de Wonder Woman). Bendis, que beaucoup voyait prendre en charge un Bat-titre lors de son transfert, accepte de concevoir une histoire originale avec le personnage.

Finalement le succès de ces parutions et les requêtes des fans qui n'avaient pas accès aux magasins Walwart ont convaincu DC de republier ces trois sagas et de les sortir dans des comic-shops.

Il n'y a pas besoin de suivre la série Batman actuelle ni Detective Comics pour comprendre ce que raconte Bendis ici, même si le scénariste adresse des clins d'oeil à Tom King (esthétiquement et narrativement)... Ainsi qu'à lui-même (pour la première fois, il introduisait Jinny Hex, bien avant Young Justice). Cette immédiateté, cette accessibilité sont un régal et rappelle lorsque Bendis (et Millar) réintroduisait les héros Marvel dans l'univers "Ultimate".

L'intrigue fait le pari de l'action et de l'enquête (ce qui manque à beaucoup dans le run de King actuellement) et l'épisode démarre sur le chapeaux de roues avec une superbe scène en vue subjective précédant une baston entre Batman et le Sphinx. Le vol d'un Oeuf de Fabergé ne semble pour l'instant qu'un prétexte destiné à faire voyagé le héros, périple au cours duquel il va croiser pas mal de ses collègues (à commencer par Green Arrow - tiens, comme dans... Event Leviathan).

Cette impression de légèreté et de dynamisme tient beaucoup au dessin de Nick Derington, qui renoue avec l'art séquentiel depuis ses épisodes de Doom Patrol - depuis, il s'était consacré à l'illustration de couvertures (en particulier sur la maxi-série Mister Miracle de King et Gerads, ce qui lui a valu plusieurs récompenses).

Le style de Derington (qui s'est fait remarquer à l'époque de Catwoman version Ed Brubaker) s'inscrit dans une sorte de semi-réalisme plus européen que la majorité des comics super-héroïques. Les proportions des personnages sont raisonnables, mais des détails se remarquent comme les yeux très simplifiés, et des décors bien fournis.

L'artiste s'encre lui-même (il travaille à l'ancienne, sur papier) et les couleurs sont confiés au formidable Dave Stewart, qui n'est pas du genre à en rajouter. Le découpage est sobre, privilégiant la lisibilité et l'efficacité. Mais ça n'empêche pas Derington de bien faire ressentir l'impact des coups dans une bagarre (notamment dans le duel entre Batman et Deathstroke) ou de bien rythmer le dialogue entre Batman et Jinny Hex (qui, à l'évidence, en sait plus qu'elle ne veut en dire).

Il y a quelque chose de grisant dans ce traitement pourtant élémentaire de Batman. Il est évident que Bendis aime écrire le personnage, et que Derington s'amuse également beaucoup avec ce coffre à jouets. Ce plaisir est communicatif et devrait garantir six mois d'une lecture jubilatoire.  

jeudi 3 août 2017

DOOM PATROL, VOLUME 1 : BRICK BY BRICK, de Gerard Way et Nick Derington

Young Animals, c'est, chez DC, un peu du néo-Vertigo - sans doute moins ambitieux, moins varié, etc. Mais il y a de chouettes titres dans cette collection dirigée par Gerard Way, qui en a profité pour réaliser son vieux rêve : écrire Doom Patrol (j'ai appris qu'il avait proposé un premier projet il y a quelques années, qu'aurait dessiné Becky Cloonan) avec, pour la partie graphique, Nick Derington (soutenu à l'encrage par Tom Fowler pour le 6ème épisode).


Résumer les 6 épisodes de Brick by brick n'est pas de la tarte car le scénario est complètement barré, ce qui est à la fois sa force et sa limite - mais j'y reviendrai. Donc, je vais tâcher de faire de mon mieux, mais que ça ne vous décourage pas de lire ce premier arc (dispo en recueil) au demeurant très distrayant.


Soit : Casey Brinke, une jeune ambulancière, recueille chez elle un robot démembré que va réparer sa co-locataire, Terry None (qui a d'abord voulu la tuer). Il s'agit de Cliffort Steele alias Robotman aux trousses duquel sont lancés les sbires de Vectra, dirigé par Torminox.
Par ailleurs, Larry Trainor, ancien pilote de l'armée, ne maîtrise plus les pouvoirs dont il est doté depuis un vol expérimental : il est désormais l'hôte de la force négative, incarnée par Keeg Bovo, et doit décider s'il veut (re)devenir Negative Man.
Projetée dans une dimension parallèle dont son ambulance est le sas, Casey rencontre Flex Mentallo qui l'alerte sur la menace que fait peser Vectra sur Dannyland, l'endroit où il a trouvé refuge et qui fut une première fois sauvé par la Doom Patrol.
Et c'est sans compter sur Valerie Reynolds, l'ex-femme de Sam, le collègue de Casey, recrutée par la secte de Multi-Mother Jane, elle-même ex-épouse de Cliff Steele/Robotman, qui projette un suicide collectif de ses ouailles...


Grosso modo, voilà de quoi il retourne. Mais en vérité, synthétiser ça n'est pas rendre justice à l'entreprise de Way : les fins comptent moins que les moyens, le but vaut moins que le voyage. Et si on lit cela ainsi, cette version de Doom Patrol vaut le déplacement : c'est bizarre, absurde, déjanté, et pourtant ça se lit facilement, sans heurts. On est si souvent sidéré par les rebondissements, car on s'identifie à Casey Brinke, ahurie par ce qu'elle découvre et traverse, qu'on veut connaître la fin même si c'est un grand huit.


Mais Way est un peu trop roublard. Son délire manque un tantinet de spontanéité, on devine la part de calcul pour "faire zarbi". Et c'est la limite susmentionnée du récit, qui, par ailleurs, frustrera ceux qui attendent la réunion au complet de l'équipe (pas d'Elasti-Girl, pas de Mento, pas de Beast Boy, et le Chief Niles Caulder n'apparaît qu'à l'occasion de saynètes aussi brèves que lunaires, sans impact sur l'intrigue, même si on le pense à un moment). En fait on comprend que la Patrouille du Destin est l'incarnation définitive des précédentes BD de Way, le modèle canonique de l'Umbrella Academy (un groupe de freaks rock'n'roll et barjos au comportement dysfonctionnel).

Toutefois, la série dispose d'un atout : Nick Derington la dessine avec beaucoup de fraîcheur et de pep's. Son trait est économe mais expressif, le détail des décors est supérieur à la moyenne de ce qu'on peut trouver dans un mensuel ordinaire, les designs soignés - il maîtrise bien les personnages connus et rend les nouveaux immédiatement attachants.

Essayez Doom Patrol, et puis Shade, The Changing Girl, Cave Carson Have a Cybernetic Eye, Mother Panic (surtout quand Tommy Lee Edwards ou John Paul Leon sont là) : ce petit îlot de comics étranges est bien sympa.

jeudi 23 août 2012

Critique 346 : CATWOMAN, VOL. 4 - WILD RIDE, de Ed Brubaker, Cameron Stewart, Nick Derrington et Guy Davis


Catwoman, volume 4 : Wild Ride rassemble les épisodes Secret Files #1 et 20 à 24 de la série, écrits par Ed Brubaker, publiés par DC Comics en 2002-2003. Les dessins sont signés Cameron Stewart, avec des crayonnés de Nick Derington (pour le #22) et Guy Davis (pour les #23-24).
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- Slam Bradley : The McSweeney Case (Catwoman : Secret Files #1). Dessiné par Cameron Stewart. Selina Kyle tient compagnie à Slam Bradley lors d'une planque. Ils surprennent une bande de jeunes cambrioleurs dont fait partie Martin McSweeney que son père a chargé le détective de retrouver et de ramener dans le droit chemin...

- Wild Ride (Catwoman #20-24). Dessiné par Cameron Stewart (#20-21), avec Nick Derington (#22) et Guy Davis (#23-24). Après les épreuves subis lors de l'affrontement contre Black Mask (l'arc et l'album Relentless) et ses lendemains difficiles (l'arc No Easy way down, également dans l'album précédent), Selina a l'idée d'embarquer Holly pour une virée en voiture à travers le pays, histoire de se changer les idées, loin de Gotham.
Les deux amies s'arrêtent d'abord en pleine campagne, dans une ferme, où Selina s'était cachée avant son retour à Gotham. Ted Grant alias Wildcat, membre de la JSA, les y attend. Ayant entraîné Catwoman à ses débuts aux sports de combat et à l'acrobatie, il a accepté de former Holly.



Selina et Holly s'offrent un "road trip" en quatre étapes...



Où l'on découvre qui a entraîné Selina
(et va entraîner Holly)...

Selina fait l'escale suivante seule à Keystone City. Elle y croise Lenny Snart alias Captain Cold (un des adversaires de Flash) qui, en échange de renseignements sur une personne qu'elle cherche, lui demande un coup de main pour un cambriolage. Mais Catwoman, une fois informée, saura jouer un tour malicieux au malfrat.
Puis tandis qu'Holly et Selina reprennent la route et se trouvent involontairement mêlées à un braquage dans un restauroute, à Gotham, Batman aborde Slam Bradley pour avoir des nouvelles de Catwoman. La rivalité entre le privé et le justicier va corser la discussion de façon musclée...



Escale à Opal City : mais après qui
court Selina (sans le dire à Holly) ?

La ballade des deux filles les mène ensuite à Opal City, ville de Starman. Comme à New York où, une nuit avec Wildcat, Catwoman avait surpris de curieux ninjas égyptiens dans un temple caché, Selina est à nouveau prise à parti par ces curieux personnages qu'elle a visiblement dérangés et qui veuelent désormais la supprimer.
Enfin, à St-Roch, Holly découvre la surprise que lui réservait Selina et l'objet des investigations de celle-ci en retrouvant son frère aîné, Davey Robinson. Wildcat présente Catwoman à Hawkman et Hawkgirl, protecteurs de la ville, qui l'éclairent sur les assassins qui la traquent et leur mobile (un vieux contentieux sectaire à partir d'une divinité féline égytienne).
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Après les épisodes dramatiques du précédent recueil (Relentless), Ed Brubaker offre à son héroïne et sa meilleure amie comme aux lecteurs une échappée loin de Gotham. L'objectif est relancer la dynamique de la série sur un ton plus léger mais qui n'exclut pas quelques péripéties. De plus, Selina Kyle prend cette virée entre copines comme prétexte car elle a un agenda secret : la révèlation finale est doublement inattendue puisqu'il ne s'agit pas d'une affaire concernant directement l'héroïne et n'a rien d'extraordinaire.
En vérité, ce nouveau volume (le dernier regroupant des épisodes écrits par Brubaker, avant que DC ne collecte en albums le run de Will Pfeiffer à partir du #53 !) s'attache davantage à Selina et Holly qu'à Catwoman, qui ne fait que des apparitions comptées et pour pimenter le récit, à la manière d'apartés. Un subplot, avec ces étranges ninjas égyptiens, est tracé en parallèle et laissé en suspens à l'épisode 24, mais c'est clairement secondaire.
Ce choix narratif s'explique par une volonté évidente de contrebalancer la tonalité très noire des précédents épisodes, où le combat contre l'abominable Black Mask et ses conséquences éprouvantes étaient eux-mêmes l'aboutissement d'une intrigue démarré au volume 2 (Crooked little town). Mais c'est aussi une façon d'humaniser à nouveau Catwoman et d'ouvrir son univers en l'entraînant dans des villes emblématiques de l'univers DC.
Ainsi, à la campagne et New York, Selina renoue avec son mentor, Wildcat - ce qui, au passage, permet à Brubaker d'ironiser sur le nombre d'hommes plus âgés qu'elle côtoie (après Slam Bradley et Batman, ou même Stark dans le graphic novel de Darwyn Cooke, Selina's big score, qui fait partie de la continuité tout en se situant à la périphérie de la série).
Puis à Keystone, elle roule habilement Captain Cold lors d'un braquage mouvementé, merveilleusement conçu par le scénariste.
A Opal City, Holly suggèrera à son amie de proposer sa candidature pour intégrer la JSA maintenant qu'elle est dans le droit chemin - là encore, Brubaker souligne, malin, que la féline n'est pas encore assez angélique pour être une super-héroïne traditionnelle.
Enfin, à St-Roch, tandis qu'Holly retrouve son frère (celui que cherchait donc, à travers le pays, Selina), Catwoman en apprend plus sur ses nouveaux ennemis grâce à Hawkman.
En cinq chapitres, Brubaker a su efficacement élargir le réseau de Catwoman, nous raconter comment elle a pu devenir une athlète capable d'acrobaties dans le ciel de Gotham et de tenir tête à ses adversaires, souligner l'évolution positive de l'héroïne qui est acceptée par d'honnêtes héros (et devient même amie avec Hawkgirl).
Le naturel avec lequel il parvient à intégrer tout cela, la subtilité avec laquelle il campe des personnages féminins qui ne sont pas réduits à des caricatures, le soin avec lequel il traite les seconds rôles, font de cette Wild Ride une lecture plus modeste que Relentless mais très agrèable, rafraîchissante. Comme ses héroïnes, on en sort ragaillardi.
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Cameron Stewart reprend les commandes au dessin et livre des superbes planches, toujours aussi bien mises en scène, avec des personnages expressifs. Son trait simple, rond, à l'encrage ferme (appréciez particulièrement la manière dont il joue avec la lumière et les ombres, soutenu par la colorisation de Matt Hollingsworth), est un vrai régal.

Sur la fin, Stewart est épaulé par Nick Derington d'abord puis, surtout, Guy Davis qui lui ont fourni des layouts (des crayonnés légers) sur lesquels il a effectué les finitions (surtout à l'encrage, son point fort, sa formation de base). Il est intéressant de remarquer que les traits de Davis sont plus perceptibles que ceux de Derington, mais dans les deux cas, l'élégance du dessin reste intacte et la cohérence visuelle inaltérée.
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La fin du run de Brubaker n'a jamais été publié en albums, la série devra même composer avec un crossover de Batman (War games). Paul Gulacy deviendra l'artiste suivant, rompant avec la ligne esthétique du titre depuis les épisodes de Cooke.
Mais, en l'état, les 4 volumes disponibles forment un ensemble très consistant, suffisant (même si l'intrigue des égyptiens reste en suspens), servis par d'excellents dessinateurs et des intrigues fortes, une héroïne redéfinie magistralement.
Un run qu'a choisi (enfin !) de traduire Urban Comics et que les fans de DC (et de bons comics en général) ne devront pas rater en vf.