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samedi 7 octobre 2023

LA MERVEILLEUSE HISTOIRE DE HENRY SUGAR ET AUTRES NOUVELLES DE ROALD DAHL, de Wes Anderson

 

Wes Anderson revient. Déjà. Quelques mois à peine après Asteroid City (qui m'avait déçu), le cinéaste texan livre pas moins de quatre nouveaux opus sur Netflix. La plateforme de streaming a acquis les droits des oeuvres écrites par Roald Dahl et permis à Anderson d'en adapter quatre sous la forme de petits films dont la durée varie entre 40 et 17 minutes, avec à chaque fois les mêmes acteurs dans des rôles différents (et parfois multiples). L'expérience a-t-elle aussi bien réussi pour le réalisateur que jadis pour son excellent Fantastic Mr. Fox ?



- LA MERVEILLEUSE HISTOIRE DE HENRY SUGAR (The Wonderful Story of Henry Sugar) - Henry Sugar était un célibataire avare mais obsédé par le projet de faire fortune grâce au jeu. Lorsqu'il découvre dans une bibliothèque un ouvrage écrit par le Dr. Chatterjee au sujet de Imdad Khan, un homme prétendant voir sans sans yeux après avoir avoir été initié par un maître yogi, il s'entraîne pour en être capable à son tour. 


Fortune faite au blackjack, il reste insatisfait et jette son argent depuis le balcon de sa chambre d'hôtel, provoquant une émeute. Grondé par un policier qui lui conseille de donner sa fortune à de bonnes oeuvres, il s'emploie alors à gagner plus pour fonder à travers le monde hôpitaux et orphelinats. Son conseiller, John Winston, confiera l'histoire de Henry Sugar à Roald Dahl en précisant que ce n'était pas le vrai nom de ce bienfaiteur.


Ce qui surprend tout d'abord, c'est le procédé adopté par Wes Anderson pour adapter cette nouvelle (et les suivantes) : il s'appuie sur casting réduit, chaque acteur joue plusieurs rôles, mais surtout au lieu de simplement jouer les situations tous s'adressent au téléspectateur face caméra en disant le texte de Dahl, y compris les indications entre les dialogues. Pourtant loin de ressembler à une récitation laborieuse, cela donne un rythme fou à la narration car tous débitent le texte avec un débit de mitraillette.

Ensuite, deuxième astuce : Anderson véritable obsédé d'une esthétique millimétrée, avec ses plans symétriques, ses travellings latéraux et tout un tas d'autres gimmicks filmiques, se joue de la théâtralité de son procédé. Les décors s'escamotent devant nous, des assistants apparaissent à l'image pour changer les vêtements des acteurs, leur glisser des accessoires. Même les éclairages s'adaptent en direct pour renforcer une atmosphère, isoler une partie du plan, etc. L'inventivité de Anderson, qui avait fini par s'enfermer dans ces derniers longs métrages de manière de plus en plus rigide et étriquée, redevient ludique et invite le téléspectateur à être complice de cette mise en scène dépouillée.

Le récit en lui-même est donc scrupuleusement fidèle à l'esprit et la lettre de Dahl. On évolue dans une fiction qui se veut témoignage tout en conservant une excentricité permanente. L'histoire de Henry Sugar se modèle sur une mise en abyme puisque, avant lui il y a eu Imdad Khan qui a appris à lire sans ses yeux auprès d'un maître yogi pour se produire dans un cirque. Sugar s'entraîne seul ensuite pour reproduire ce prodige mais à des fins plus troubles. Lorsqu'il gagne enfin une forte somme, il n'en est pas satisfait et comprend qu'il doit user de son don pour autre chose que faire fortune. Il élabore alors avec John Winston un plan qui lui permet de concilier son amour du jeu, son don exceptionnel et de bonnes actions. Enfin, Timber Woods fera à Roald Dahl le récit de la vie extraordinaire de Sugar tout en lui précisant qu'il ne s'appelait pas comme ça en vérité. Au fond, tout ça n'est que jeu, masque, peut-être fable.

C'est en tout cas bien plus vivant, drôle, original que ce que Wes Anderson a proposé sur ses deux derniers films (The French Dispatch et Asteroid City). Et cela passe par la distribution. Au lieu d'afficher un casting délirant avec une vedette pour chaque rôle, même dérisoire, il s'appuie ici sur une petite troupe de virtuoses. A Benedict Cumberbatch il donne le rôle-titre et le comédien britannique est sensationnel, d'une classe folle et d'un flegme absolu, faisant de Sugar un individu complexe et insaisissable. Dev Patel incarne à la fois le Dr. Chatterjee qui recueille les confidences de Imdad Khan et John Winston, le conseiller de Sugar, et l'acteur indien est également fabuleux dans cette double partition qu'il exécute. Quant à Ben Kingsley, on ne peut imaginer quelqu'un d'autre pour camper Imdad Khan, ce prodige qui n'aura pas survécu à sa confession au Dr. Chatterjee. Ralph Fiennes joue le policier réprimandant Sugar pour avoir provoqué une émeute et... Roald Dahl, montré dans sa cabane de jardin où il écrivit réellement ses romans et nouvelles.

En 40', Wes Anderson convainc ses fans que, non, il n'est pas fini, qu'il a encore du ressort, et surtout qu'entre lui et Dahl il y a une alchimie créative unique, comme s'il le comprenait mieux que quiconque. Et ce n'est qu'un début !


- VENIN (Poison) - L'inde au temps de l'empire britannique. Timber Woods arrive chez son ami Harry Pope qu'il découvre dans son lit, immobile et en sueur. Ce dernier lui explique à voix basse que, alors qu'il lisait, il a senti un serpent se glisser sous ses draps puis s'étendre sur son ventre pour n'en plus bouger, probablement assoupi. Woods appelle le Dr. Ganderbai qui accourt aussitôt et décide de chloroformer le reptile puis administrer un antidote à Pope. Délicatement ensuite, avec Woods, Ganderbai retire le drap pour s'apercevoir qu'il n'y a aucun serpent. Pope se vexe et insulte Ganderbai qu'il accuse de le traiter de menteur. Woods raccompagne le docteur en s'excusant pour les mots déplacés de Pope.

Une nouvelle fois, c'est une réussite. En seulement 17 minutes, Wes Anderson plonge le téléspectateur dans un suspense à couper au couteau. Le cinéaste répète les artifices employés dans .... Henry Sugar, avec décors escamotables, plans symétriques, travellings latéraux, texte débité à toute vitesse souvent face caméra. L'intrigue minimale se prête formidablement à ce jeu très théâtral où l'essentiel repose sur le rythme et le jeu des comédiens.

On accuse aujourd'hui Dahl d'être un auteur raciste et d'ailleurs des traducteurs revoient ses textes en tâchant, dans certains pays, de gommer tout propos potentiellement offensant. Une hérésie qui repose sur une mentalité wokiste où tout consiste à évaluer une oeuvre, des paroles, avec la sensibilité actuelle (où de toute façon tout est prétexte à tout conflictualiser). C'est d'autant plus absurde que Dahl n'a rien à voir avec des auteurs autrement plus sulfureux, hier (comme Céline) comme aujourd'hui (comme Houellebecq), et dont les prétendus dérapages ne font en vérité que montrer les écarts d'autrefois. 

L'offense ici concerne la toute fin de l'histoire quand Harry Pope insulte le Dr. Gandertbai en ciblant son ethnie. Cela voudrait-il donc dire que Pope exprime la pensée de Dahl ? Dans ce cas, à chaque fois qu'un auteur écrit les dialogues d'un salaud, il se défoule et libère le fond de sa propre pensée. Grotesque ! Et indigne (surtout quand les héritiers de l'auteur permettent des corrections du texte original). On peut remercier Anderson de ne rien avoir censuré.

Cela contribue à l'ambiguïté de ce récit : Pope a-t-il menti ? S'est-il trompé ? Le serpent qu'il a senti a-t-il filé entre temps ? On ne le saura jamais et c'est bien plus fort ainsi. Son comportement à la fin devient encore plus odieux avec ce doute semé dans l'esprit du lecteur et téléspectateur. Et la réaction, désabusée, du médecin est également beaucoup plus poignante ainsi.

Encore une fois, Benedict Cumberbatch est prodigieux, dans ce segment où il ne bouge pas (sauf à la toute fin) tandis que Dev Patel, au contraire, ne cesse de s'agiter. La bonhomie de Ben Kingsley infuse une intensité terrible à l'affaire car ses efforts précautionneux seront-ils récompensés ?

Venin est un exemple parfait de la perfection narrative selon Roald Dahl et de l'habileté de Wes Anderson pour la mettre en images.
    

- LE GYGNE (The Swan) - Enfant, Peter Watson, un garçon timide et passionné par l'ornothologie, est la victime de deux jeunes harceleurs qui l'humilient en lui infligeant de terribles épreuves sous la menace d'un fusil offert à l'un d'eux, Ernie, soutenu par son complice Raymond. Ils le ligotent et l'allongent sur une voie ferrée jusqu'au passage d'un train. Puis ils entraînent leur victime jusqu'à un lac où ils abattent un cygne majestueux puis envoie Peter ramener sa dépouille. Découpant les ailes de l'oiseau et les attachant dans le dos de Peter, ils le forcent ensuite à grimper au sommet d'un arbre puis de s'y jeter pour prouver qu'il peut voler. Peter s'écrase dans le jardin de sa mère, indemne.

Roald Dahl s'est inspiré d'un fait divers pour cette histoire dramatique et cruelle sur le harcèlement, un sujet plus que jamais d'actualité. Wes Anderson utilise à nouveau la mise en abyme pour la transposer à l'écran avec Peter Watson adulte qui raconte son calvaire face caméra tandis que sa version enfant rejoue les scènes dans un décor labyrinthique sans qu'on voie jamais ni Ernie ni Raymond, ses deux harceleurs.

Le gamin réagit avec un flegme étonnant à toutes les brimades, dissimulant sa peur ou son indignation, subissant en silence tandis que, adulte, il détaille l'ignominie des deux garçons qui le brutalisaient, qui tuent le cygne et le mutilent. Les faits sont abominables et dérangeants mais Dahl n'était pas qu'un auteur d'histoires excentriques pour les enfants : c'était aussi un raconteur volontiers lugubre, qui savait ne pas se cacher derrière l'humour pour rapporter des actions  révoltantes.

L'artificialité de la mise en scène, loin de minimiser la cruauté du récit, la souligne et on se demande jusqu'où vont aller ses deux petites frappes dans leur délire malsain. Rupert Friend officie avec une sobriété implacable dans le rôle de Peter adulte aux côtés du parfait Asa Jennings qui joue le même rôle enfant, parfaite créature andersonienne comme on en a croisé dans le merveilleux Moonrise Kingdom.

Nouveau chef d'oeuvre donc.


- LE PRENEUR DE RATS (The Ratcatcher) - Envoyé par l'Agence de Santé Publique, un dératiseur vient débarrasser Claude, un garagiste-propriétaire d'une station service, de rongeurs cachés dans une meule de foin. Il dépose de la nourriture empoisonnée pour attirer tous le rats environnants afin de les exterminer d'un seul coup. Mais quelques jours après, quand il revient pour vérifier que son plan a fonctionné, il découvre qu'il a échoué et en déduit que quelqu'un a nourri les rongeurs pour qu'ils n'aient pas touché à son piège. Pour se racheter, le dératiseur parie avec Claude qu'il peut tuer un rat sans le toucher. La mise est d'un schilling et le preneur de rats gagne en fixant puis en mordant le rat. Dégoûté, Claude le paie et lui demande de partir.

C'est avec ce segment que s'achève la collection. Le Preneur de Rats est un récit très étrange dont le personnage principal est un individu quasiment fantastique : son look est fidèlement reproduit, avec son pantalon attaché par des ficelles à la taille et aux mollets, sa veste aux poches remplies de choses intrigantes, et surtout sa tête. Ce dératiseur ressemble lui-même à un rongeur avec ses dents, sa chevelure grise et sale, son nez crochu, son regard luisant.

On est immédiatement aussi mal à l'aise en sa présence et pourtant fasciné dans le même temps. L'homme est intelligent mais dérangeant. L'histoire prend un tournant inattendu et particulièrement perturbant dans sa seconde moitié quand Claude accepte, à contrecoeur, le défi que lui lance le dératiseur. Le dénouement est dégoûtant à souhait, surprenant, imprévisible et confirme que le personnage n'est décidément pas ordinaire.

Wes Anderson filme pratiquement tout en plans fixes ici, avec des angles de vue qui contribuent à souligner l'ambiance bizarre qui règne dans ce segment. Le cinéaste utilise des effets d'animation en stop motion quand il montre le rongeur que le dératiseur sort d'une de ses poches pour le tuer sans le toucher. L'animal se déplace sur une pompe à essence, se dresse sur ses pattes arrières, dans un ballet mi-comique, mi-inquiétant. Le "duel" est représenté à la fois comme celui d'un western avec des gros plans éclairés de manière très appuyée et comme une parodie de film d'épouvante quand la caméra, légèrement oblique, se fixe sur le faciès grotesque du dératiseur avec sa denture inhumaine.

Rupert Friend revient dans le rôle de Claude tandis que Ralph Fiennes est complètement ahurissant dans le rôle titre, affublé d'une perruque et de prothèses dentaires complètement folles. Il n'y a que chez Wes Anderson que ce comédien s'amuse à composer ainsi et il est irrésistiblement flippant.

Bizarre, mais imparable. La conclusion magistrale de ce quartette où on retrouve le Wes Anderson qu'on aime, bouillonnant d'idées, esthète unique, raconteur singulier, dont l'univers se marie idéalement avec celui du génial Roal Dahl. Souhaitons que les prochaines adaptations prévues par Netflix soient aussi abouties et confiées à des auteurs aussi inspirés.  

lundi 23 mai 2022

DOCTOR STRANGE IN THE MULTIVERSE OF MADNESS, de Sam Raimi (2022) (Critique avec Spoilers !)


Le retour de Doctor Strange était attendu avec impatience par les fans : d'une part parce que le premier volet avait séduit, et d'autre part parce que cette suite est réalisée par Sam Raimi. Le nom du cinéaste suffit à animer la fan-sphère puisqu'il a contribué à l'essor des fims super-héroïques avec la première trilogie Spider-Man. Mais Doctor Strange in the Multiverse of Madness marque aussi un tournant dans la Phase 4 du MCU : celui où, pour apprécier un film, il faut avoir vu une des séries Marvel sur Disney+.


L'espace inter-universel. America Chavez et Defender Strange sont poursuivis par un démon alors qu'ils cherchent à atteindre le Livre des Vishanti, grâce auquel le Sorcier Suprême peut tout accomplir. Strange est tuié et, effrayée, Chavez ouvre un portail dimensionnel qui les aspire, elle et lui, jusqu'à notre Terre. Alors qu'il assiste au mariage de Christine Palmer, Stephen Strange aperçoit America aux prises avec un autre monstre et vole à son secours, rejoint par Wong. Chavez leur explique qu'elle est chassée pour son pouvoir qu'elle ne maîtrise pas. Wong l'emmène au sanctuaire de Kamar-Taj.


A la recherche d'informations sur le Multivers, Strange rend visite à Wanda Maximoff pour s'apercevoir qu'elle possède le Darkhorld, un grimoire maudit, qui l'a corrompu, et découvrir que c'est elle qui envoie des créatures maléfiques pour capturer Chavez. Grâce au pouvoir de cette dernière, elle compte atteindre une Terre parallèle où elle pourra vivre à nouveau avec ses fils, Tommy et Billy, créés lors de son séjour à Westview. La Sorcière Rouge attaque Kamar-Taj et pour lui échapper, Chavez ouvre un nouveau portail dans lequel elle entraîne Strange.


Ils atterrissent sur la Terre-838 où, en cherchant la résidence de Strange, ils tombent sur le baron Karl Mordo. Celui-ci, hospitalier, les piège en les droguant et remet Chavez à la Christine Palmer de ce monde, spécialisée dans les incursions multiverselles, puis livre Strange au conseil des Illuminati. Ceux-ci expliquent que leur Dr. Strange a vaincu Thanos grâce au Darkhold en sacrifiant un univers parallèle entier, ce qui a conduit à son exécution. Depuis Kamar-Taj, Maximoff localise Strange et Chavez et pour les atteindre, prend possession de son double, qui élève ses fils. Mais une jeune apprentie sorcière détruit le Darkhold en profitant que Wanda est concentrée sur sa tâche. Furieuse, elle oblige Wong à la mener au Mont Wundagore, où a été rédigé le grimoire maudit.


Pendant ce temps, alors que les Illuminati jugent Strange, le double possédé de Wanda attaque leur QG et les tue les uns après les autres. Christine mène Chavez et Strange jusqu'à un portail s'ouvrant sur l'espace inter-universel par lequel il accède tous trois au Livre des Vishanti. Le double de Wanda détruit l'ouvrage, capture Chavez et expulse Strange et Christine sur une autre Terre. Ils tombent sur un monde désolé dans lequel le Dr. Strange garde un exemplaire du Darkhold sous l'emprise duquel il se trouve.


De retour au Mont Wundagore, Maximoff commence le rituel magique pour absorber le pouvoir de Chavez. Les deux Dr. Strange s'affrontent pour le gain du Darkhold et Stephen réussit à s'en emparer en tuant son double maléfique. Il localise Chavez et, en possédant le cadavre du Defender Strange, part affronter Wanda. Chavez lui vient en aide en ouvrant le portail sur la Terre-838 pour montrer à la Sorcière Rouge qu'elle effraie ses fils. Elle renonce à eux et détruit le temple du Mont Wundagore, se laissant ensevelir sous les gravats. Chavez ramène Christine sur sa Terre et Strange dans notre monde avant que Wong ne la reconduise à Kamar-Taj pour qu'elle s'y forme.


Deux scènes supplémentaires surviennent après la fin : 

- dans la première, Strange est interpelé par Clea dans une rue de New York pour réparer une Incursion qu'il a causée en se servant du Darkhold. 

- Dans la seconde, un vendeur de pizzas sur la Terre-838, que Strange avait voulu corriger après avoir traité Chavez de voleuse, voit le sort dont il était victime prendre fin.

La Phase 4 du MCU désoriente beaucoup certains fans des productions Marvel Studis car, contrairement à ce qui se faisait précédemment, il n'y a pas vraiment de fil rouge entre les films, comme Thanos et les Pierres d'Infinité auparavant. On avait cru que Kang serait le grand méchant de cette nouvelle période, mais à part dans la série Loki, l'an dernier, le conquérant temporel n'a plus fait d'apparition.

Qu'il s'agisse donc de Black Widow, des Eternels, de Spider-Man ou de Doctor Strange, les films existent désormais sans quelque chose qui les relie. Etait-ce une intention programmée dès le lancement de cette nouvelle Phase ? Ou une conséquence de la pandémie mondiale qui a obligé Marvel/Disney comme toutes les majors à réviser leurs plans pour leurs franchises à succès ? Sans doute un peu des deux puisque Kevin Feige, le big boss du MCU, a souvent expliqué qu'il souhaitait tenter de nouvelles choses, ne plus dépendre des Avengers (allant même jusqu'à affirmer que Endgame était bien le dernier long métrage avec l'équipe, il est vrai amputé de membres emblématiques comme Iron Man et Captain America).

Ces expériences n'ont pas été très heureuses, il faut bien le constater. Black Widow n'a rien apporté. Les Eternels a été un ratage sidéral. Spider-Man : No Way Home, très bien par ailleurs, a surtout confirmé que le MCU dépendait de ses héros iconiques restants. Pendant ce temps, en revanche, sur Disney+, on a tenté davantage, avec certes plus ou moins de bonheur, mais de manière très intéressante quand ça fonctionnait - particulièrement avec Loki et WandaVision.

Ce qui frappe avec Doctor Strange in the Multiverse of Madness en fait, c'est que pour la première fois on doit, pour comprendre le film, avoir vu les séries Marvel sur Disney+ et plus spécialement Loki et WandaVision. Loki car cela a introduit la notion du Multivers de Marvel. Et WandaVision pour saisir l'état dans lequel on retrouve Wanda Maximoff ici, avec une mention aux "événements de Westview", aux fils de la Sorcière Rouge, et à la motivation de sa quête qui s'oppose à celle de Stephen Strange dans l'intrigue.

Le scénario de Michael Waldron intrègre donc des éléments qui n'ont pas été développés dans des longs métrages de cinéma mais dans des productions pour le streaming. C'est en quelque sorte une boucle puisque le MCU dans les salles s'est cosntruit comme une série de films aboutissant aux réunions régulières et paroxystiques des Avengers (Avengers, Avengers : l'ère d'Ultron, Avengers : Infinity War, Avengers : Endgame). Et aujourd'hui que le MCU s'étend au streaming via des séries, ce sont les films qui viennent puiser leurs idées motrices chez elles.

Il est donc question sur le fond et sur la forme de passage entre deux médias, deux univers. C'est le concept même du Multivers, une idée scientifique sérieuse au départ et exploitée de manière fantaisiste pour le divertissement cinématographique et télévisuel. Waldron transpose cela de façon encore plus directe que c'était le cas dans Spider-Man : No Way Home où il s'agissait "seulement" d'attirer dans notre monde des Spider-Man d'autres Terres. Là, les héros explorent ce Multivers plus activement en visitant d'autres Terres, mais pas gratuitement, pour faire une sorte de tourisme, mais pour sauver cette construction dimensionnelle et contrecarrer le plan fou de la Sorcière Rouge.

Le seul bémol concernant le scénario concerne, pour moi, la présence des Illuminati. Je trouve cette idée sous-exploitée et ses membres trop vite (et trop facilement) sacrifiés (peut-être aussi parce que leurs interprètes n'ont pas vocation à revenir dans le MCU). Certes, ça fait plaisir de revoir par exemple Patrick Stewart en Pr. X, Hayley Atwell en Captain Carter, ou même Anson Mount en Black Bolt, mais c'est léger. La déception est accentuée par le fait que la rumeur Tom Cruise en Superior Iron Man n'ait été qu'une rumeur. Et je ne suis vraiment pas fan (ni convaincu) par John Krasinski en Mr. Fantastic.

D'aucuns jugeront qu'en fait de Multivers et de Terres parallèles, on n'en voit pas beaucoup. Sam Raimi aurait d'abord monté une version plus longue de son film (aux alentours de 2h 40, ai-je lu) avant de couper une demi-heure (non pas sur ordre de la production mais de son propre gré). Etonnant revirement, surtout dans le MCU où les longs métrages excèdent souvent les 120'. Mais ce choix artistique s'avère payant car le résultat est incroyablement rythmé, et surtout ne donne pas l'impression qu'il manque des scènes (peut-être montrant d'autres Terres, sans réelle justification autre que de les montrer justement). Et la rumeur court que le prochain volet de Thor, Love and Thunder, aboutit elle aussi à une durée plus ramassée encore !

Cela, je le répéte, ne me semble à aucun moment préjudiciable pour l'histoire. Sam Raimi met toute sa science de la mise en scène, avec des gimmicks esthétiques qu'il affectionne (zooms, décadrages vertigineux, narration parallèle), au service du script et des personnages, et donne au film une griffe plus stylisée que la moyenne de ce qu'on voit dans le MCU (où ce sont surtout des trublions comme Taïka Waititi et James Gunn qui se font remarquer). La caractérisation en ressort plus saillante et dramatique, avec un accent prononcé pour celle de Wanda qui, certes, devient la méchante de l'affaire, mais avec un final qui, sans l'absoudre, rend sa trajectoire vraiment poignante. Strange reste ce Doctor arrogant mais bien remué par ces péripéties au contact de America Chavez, qui est le pivot de l'intrigue.

L'interprétation rend justice à cette double écriture, narrative et visuelle. Sam Raimi dispose d'acteurs parmi les plus doués pour la composition du MCU. Benedict Cumberbatch subit beaucoup (trop selon certains commentateurs) mais compense par son charisme naturel et insuffle à son personnage de subtil dosage entre suffisance et débrouille, soulignant que Strange n'est pas un super-héros commun mais bien un docteur qui doit réparer (y compris ses propres erreurs). Elizabeth Olsen, déjà remarquable dans WandaVision, profite ici d'un retour en fanfare et délivre une prestation magistrale, inquiétante et fragile à la fois. La jeune Xochitl Gomez n'a pas l'envergure de la Miss America Chavez des comics (représentée dans la vingtaine, et non comme une ado, athlétique et avec un caractère bien trempé, non comme une héroïne ne maîtrisant pas ses pouvoirs et impressionnable), mais elle convainc de plus en plus à mesure que le film progresse, par sa fraîcheur (il est aussi indéniable que le choix d'une actrice aussi jeune fait partie d'un plan plus vaste de Kevin Feige, qui pense peut-être à un futur film Young Avengers avec Hailee Steinfeld/Hawkeye/Kate Bishop, Iman Vellani/Kamala Khan/Ms Marvel, Dominique Thorne/Riri Williams/Iron Heart...).

Et, cadeau bonus, dans la première scène post-générique, on découvre Charlize Theron dans le rôle de Clea (même si son nom n'est pas dit). Le recrutement d'une actrice de ce rang pour un personnage aussi lié dans les comics à Strange indique qu'on la reverra.

Doctor Strange in the Multiverse of Madness est un excellent cru. Après Spider-Man : No Way Home, cela prouve qu'il est plus attractif et convaincant de prolonger la filmographie du MCU avec ses têtes d'affiche (et à utiliser d'autres héros, moins vendeurs ou jamais adaptés dans des séries sur Disney+). Au-delà, c'est un divertissement souvent virtuose dans sa réalisation et fantastique dans son interprétation, le tout avec un scénario vif et mouvementé.

mardi 4 janvier 2022

SPIDER-MAN : NO WAY HOME, de Jon Watts (Critique avec spoilers !)


A l'heure où j'écris ces lignes, Spider-Man : No Way Home bat record sur record au box-office et il faut passer entre les gouttes pour ne pas se faire spoiler des pans entiers de l'histoire. C'est pourquoi je vous préviens d'entrée que cette critique comportera des révélations importantes sur l'intrigue, et par conséquent si vous n'avez pas encore vu le film de Jon Watts, ne lisez pas ce qui suit avant. Concçu comme le dernier volet d'une trilogie, No Way Home a aussi la mission de réconcilier les fans du MCU échaudés (comme moi) par Black Widow et Les Eternels. Et de ce côté-là, c'est une réussite.



Son identité secrète révélé par Mysterio, Spider-Man alias Peter Parker est arrêté et interrogé avec sa tante May, sa fiancée M.J., son ami Ned par Damage Control. Ils sont défendus par Matt Murdock qui réussit à les faire relâcher. Mais la vie du groupe est bouleversé et Happy Hogan abrite Peter et May chez lui. Pour Ned et M.J., les conséquences sur la suite de leurs études sont dramatiques car aucune université ne les accepte. 



Peter, accablé, se rend alors chez Stephen Strange pour lui demander de l'aide et le sorcier suprême propose de lancer un sort qui effacera de la mémoire collective le fait que Peter est Spider-Man. Mais le jeune homme interfère à plusieurs reprises pour ne pas être oublé de sa tante, de M.J. et de Ned. Excédé, Strange le congédie après avoir contenu le sort dans un globe.


Même s'il s'est résigné à ne pas pouvoir entrer au MIT, Peter ne veut pas que ses amis souffrent à cause de lui et il interpèle une administratrice de l'université prise dans un embouteillage. C'est alors que le Dr. Octopus surgit et attaque Spider-Man. Mais en le démasquant, il ne le rconnaît pas et Peter en profite pour pirater ses tentacules et en prendre le contrôle. Un autre malfrat arrive, le Bouffon Vert et sème le chaos. Dr. Strange intervient et téléporte Octopus et le Bouffon dans la crypte de son sanctuaire sacré où se trouve déjà le Lézard. Le sorcier explique à Peter que le sort qu'il avait initié a ouvert des brêches dans le Multivers dans lesquelles se sont glissés ces criminels, ennemis de Spider-Men d'autres dimensions.



Occupé par ailleurs, Strange somme Peter de trouver d'autres malfrats dans la même situation et, avec l'aide de Ned et M.J., ils localisent Electro. Il l'affronte en recevant l'aide de l'Homme-Sable avant de les déplacer à leur tour dans la crypte. Strange s'apprête à les renvoyer chez eux mais en apprenant que le Bouffon et Octopus sont morts dans leur dimension, Peter interrompt le sorcier, convaincu qu'il peut soigner leurs tendances ciminelles. Il dérobe le globe à Strange et s'enfuit mais le sorcier le rattrape.


Déplaçant le combat dans la dimension miroir qu'il contrôle, Strange échoue malgré tout à récupérer le globe et à raisonner Spider-Man quii s'échappe pour rejoindre M.J, Ned et les prisonniers. Il entraîne ses derniers chez Happy Hogan où, avec du matériel Stark, il confectionne des appareils capables de juguler leurs pouvoirs et leurs penchants malfaisants. L'opération fonctionne avec Octopus mais Electro se rebelle et s'enfuit. L'Homme-Sable profite de la confusion pour l'imiter pendant que le Bouffon s'acharne sur Peter et tue May. Le Lézard disparaît à son tour.


Sans nouvelles de Peter, M.J. et Ned utilisent une clé du Dr. Strange pour ouvrir des portails et le localiser. Ils attirent à la place deux autres Peter Parker venus des mêmes dimensions que les criminels. Ensemble, ils retrouvent Peter et élaborent un plan pour capturer les fugitifs. Munis d'antidotes, les trois Spider-Men attirent les cinq vilains dans un piège où ils les neutralisent. Strange réussit à s'extraire de la dimension miroir juste à temps car de nouvelles failles dans le Multivers se manifestent. Peter accepte que tout le monde l'oublie pour empêcher une invasion des ennemis des Spider-Men et Strange libère le sort du globe, renvoyant chaque intrus chez lui.

Deux scènes post-génériques de fin complètent le film :

- Eddie Brock/Venom disparaît en même temps que les autres alors qu'il interrogeait un barman sur les héros et vilains de ce monde ;

- Peter se receuille sur la tombe de May, rejoint par Happy Hogan qui ne le reconnaît pas - tout come ensuite M.J. et Ned dans le café où il s'arrête. Strange rend visite à Wanda Maximoff pour qu'elle l'instruise sur le Multivers.

Même si toutes les séries du MCU sur Disney + ne m'ont pas convaincu, il faut cependant admettre qu'elles faisaient des propositions narratives excitantes et, lorsqu'elles étaient abouties, étaient très satisfaisantes. Par ailleurs, elles ont permis d'introduire des personnages et, surtout, des concepts qui allaient alimenter les futurs longs métrages. Parmi ceux-ci : la notion de Multivers, qui semble destinée à irriguer plusieurs projets futurs.

Bien qu'à l'origine, Spider-Man : No Way Home devait sortir après Doctor Strange in the Multiverse of Madness (qui finalement sera en salles en Mai prochain), c'est le premier film qui développe le motif du Multivers. C'est aussi la conclusion d'une trilogie qui aura marqué le retour de Spider-Man dans le MCU (même si Marvel partage l'exploitation du personnage, et surtout le bénéfices astronomiques des films, avec Sony). 

Avant de revenir au coeur du film (le Multivers donc), attardons-nous sur la trilogie en soi. Homecoming, Far From Home et No Way Home (qui, par leurs titres, montrent bien que les films ont intégré l'aspect "sériel" - d'ailleurs No Way Home démarre exactement là où s'achevait Far From Home) ont dépeint un Tisseur plus jeune que ceux qu'on avait précédemment connus (dans la trilogie de Sam Raimi et le diptyque de Marc Webb), et Kevin Feige et les scénaristes ont pris le parti de faire du héros une sorte d'apprenti avec à chaque fois une figure tutélaire pour le guider : Iron Man a joué ce rôle, puis Mysterio et cette fois le Dr. Strange.

A la fin de No Way Home, ce n'est plus le cas et les cartes sont vraiment rebattues pour le personnage qui perd à la fois sa tante, May, mais aussi est oublié de tous (y compris de Strange) à la faveur d'un terrible sort sacrificiel qui préserve son identité secrète. Quel que soit l'avenir de Spider-Man (et le triomphe de No Way Home ne laisse aucun doute sur un retour), Peter Parker ne sera plus l'élève de personne - ce qui se traduit aussi par la perte de son costume high-tech, offert par Tony Stark (et qui agaçait beaucoup de fans qui avaient rebaptisaient sarcastiquement Spider-Man en Iron Spider - ce qui n'est pas faux).

Mais pour en arriver là, outre trois films, il y a l'intrigue de No Way Home, qui ne manque pas d'ambition et de panache. Certains reprochent déjà un trop-plein de fan-service, avec trop de clins d'oeil adressés aux connaisseurs des films de Sam Raimi et Marc Webb. Je trouve cela un peu sévère et surtout capricieux car, si d'aventure, No Way Home avait leurré tout le monde en n'exploitant pas les longs métrages précédents dans une telle histoire, les mêmes, j'en suis sûr, auraient encore plus râlé, manifestant avec énergie leur mécontentement. Il faut quand même que ces ultras, qui désirent tout et le contraire, apprennent à se calmer et en reviennent à l'essentiel : la qualité du film.

Si j'ai zappé Shang-Chi, j'ai été très déçu par Black Widow (opus mineur dont le seul intérêt aura été d'introduire Yelena Belova) et affligé par les Eternels (déception cosmique). Le MCU avait-il perdu son mojo alors que des séries comme WandaVision, Loki et Hawkeye me comblaient ?

Avec ses 2h 40 au compteur, No Way Home a le temps de rectifier les défauts de ses prédécesseurs, mais surtout d'ouvrir de nouveaux horizons tout en manipulant une idée forte (le Multivers donc) à la fois risquée et payante (et pas seulement commercialement). Le risque, c'est qu'avec l'idée de dimensions parallèles (qui seraient celles de films produits avant ou en parallèle du MCU, ou peuplées de variants - cf. Loki), l'univers Marvel pouvait laisser croire que des personnages pouvaient être remplacés facilement et donc que les enjeux dramatiques seraient affaiblis. Mais il n'en est rien.

Et c'est pour cela que c'est payant car le Multivers n'est pas présenté comme une trousse de secours, un univers B, de rechange : c'est un territoire dangereux d'où peuvent surgir des héros mais aussi, surtout des criminels, et un déséquilibre énorme. Même le Dr. Strange échoue à contenir ce qui provient de ces failles dimensionnelles et, à cet égard, la deuxième scène post-générique (qui est la première bande-annonce de Doctor Strange in the Multiverse of Madness) montre que ce qui vient de se passer dans No Way Home a déclenché un chaos sur le long terme (et on sait que Ant-Man and the Wasp : Quantumania développera aussi cela). Moins qu'une opportunité narrative, le Multivers apparaît comme une menace d'ampleur, encore plus effrayante que Thanos (et donc Kang le conquérant censé remplacer le titan fou ne sera pas un simple nouvel ennemi, un banal nouveau méchant).

Il y a le plaisir, bien sûr, de revoir de grands comédiens comme Willem Dafoe, Alfred Molina, Thomas Haden Church, et, dans une moindre mesure, Jamie Foxx (quoique excellent) et Rhys Efans (le moins développé du lot). Tout comme le retour de Toby Maguire et Andrew Garfield. Les scénaristes, Chris McKenna et Erik Sommers, ont accompli un boulot remarquable pour rendre ces intégrations accessibles même pour ceux qui n'ont pas vu les films de Raimi et Webb (même si, bien sûr, en les ayant vus, c'est encore mieux - et c'est facile de se rattraper car désormais ces films sont disponibles en streaming).

Plus sombre, le film s'offre quelques moments plus légers quand Maguire et surtout Garfield sont (ré)introduits. Le charisme de Molina et Dafoe assurent aussi des scènes intenses. Le combat final sur la Statue de la Liberté est spectaculaire. Seul bémol : Strange reste trop longtemps dans la dimension miroir, et c'est d'autant plus regrettable que lorsqu'il y entraîne Spider-Man, il déclare en être le maître (donc il devrait être capable d'en revenir facilement et rapidement). Cet impair souligne la surpopulation du scénario avec cinq vilains et trop Spider-Men à gérer, sans oublier M.J. et Ned (Zendaya et Jacob Batalon sont un peu écrasés par les péripéties alors qu'ils occupent bien leur place dans le premier tiers de l'histoire).

Tom Holland est égal à lui-même : ceux qui ne le supportent pas ne l'apprécieront pas davantage. Pour ma part, j'apprécie son interpréation du personnage de Peter/Spidey, nerveuse, même si, dans l'absolu, Garfield me semble l'acteur parfait pour incarner le Tisseur (hélas ! pour lui, il a tourné dans les deux plus mauvais épisodes... Mais la rumeur court désormais que Sony pourrait employer l'acteur pour rejouer le héros dans un Amazing Spider-Man 3). Benedict Cumberbatch est, lui, absolument parfait en sorcier suprême et j'ai hâte de le retrouver en Mai prochain dans la suite de Doctor Strange (le trailer donne méchamment envie).

Jon Watts, lui, a gagné son ticket pour introduire dans le MCU les 4 Fantastiques (mais il faudra s'armer de patience) grâce à une réalisation tonique et à la mesure d'un script dense.

Spider-Man : No Way Home renoue avec le meilleur du MCU en salles, un divertissement efficace, grandiose, même s'il prouve aussi, incidemment, que cet univers partagé fonctionne vraiment à fond avec ses personnages les mieux établis et en avançant.

lundi 14 mai 2018

AVENGERS : INFINITY WAR, de Joe et Anthony Russo


J'ai attendu depuis Mercredi dernier pour rédiger cette critique : le temps de digérer le choc, d'assimiler cette expérience, bien que j'ai (enfin !) vu Avengers : Infinity War après deux semaines d'attente. Mais ce délai m'a permis de l'apprécier une fois l'événement un peu apaisé, bien que le film ait depuis conquis une large part de la critique et soit devenu un triomphe sans précédent au box office (je vous épargne la litanie des chiffres mirobolants). Point culminant de dix ans de production par les studios Marvel, le long métrage des Russo bros. mérite tout le bien qu'on dit de lui. Mais comment en parler sous un angle encore original et sans tomber dans la facilité des superlatifs ? Ce blockbuster pose finalement autant de problème au critique qu'à ses metteurs en scène.

Thanos (Josh Brolin)

L'espace. Après s'être emparé par la force de la Pierre du Pouvoir sur la planète Xandar (siège du Nova corps), Thanos croise la route de la nef des rescapés d'Asgard (détruite dans Thor : Ragnarok) et tue la moitié de ses passagers avec ses sbires de l'Ordre Noir - Corvus Glaive, Nain Noir, Proxima Minuit, Machoire d'Ebène et Supergéante. A bord le titan retrouve Loki qui lui remet le Tesseract contenant la Pierre de l'Espace. Hulk affronte Thanos qui a facilement raison de lui et que Heimdall, avec ses dernières forces, envoie sur Terre avant d'être exécuté comme Loki sous les yeux de Thor puis la nef asgardienne pulvérisée.

Dr. Strange, Tony Stark, Bruce Banner et Wong (Benedict Cumberbatch, Robert Downey Jr.,
Mark Ruffalo et Benedict Wong)

La Terre, New York. Hulk/Bruce Banner s'écrase dans le Sanctum Sanctorum du Dr. Strange qu'il avertit de l'arrivée de Thanos pour acquérir la Pierre du Temps du sorcier suprême et la Pierre de l'Esprit de Vision. Strange va chercher Tony Stark dans Central Park où il fait sa demande en mariage à Pepper Potts pour élaborer un plan. Mais Stark prévient tout le monde que les Avengers sont séparés (depuis Captain America : Civil War) et il ignore où se trouve Vision.

Spider-Man (Tom Holland)

Pendant ce temps, Peter Parker pressent une menace et voit dans le ciel de New York le vaisseau de Machoire d'Ebène. Il réussit, pendant que ses camarades de classe assistent à cette apparition, à leur faucher compagnie pour se changer en Spider-Man et prêter main forte à Iron Man et Dr. Strange aux prises avec Machoire d'Ebène et Nain Noir. Le sorcier est embarqué à bord du vaisseau auquel s'accroche Spider-Man et que prend en chasse Iron Man après avoir neutralisé Nain Noir. Spider-Man revêt grâce à Iron Man l'armure Iron Spider pour supporter le voyage dans l'espace. Banner tente alors de contacter Steve Rogers en renfort car il n'arrive plus à se transformer en Hulk.

Wanda Maximoff/Scarlet Witch et Vision (Elizabeth Olsen et Paul Bettany)

Ecosse. Wanda Maximoff/Scarlet Witch et Vision vivent secrètement leur idylle, bien qu'elle soutienne toujours le fugitif Steve Rogers et lui Iron Man. En se promenant au clair de lune dans une rue, ils sont attaqués par Proxima Minuit et Corvus Glaive et ne doivent leur salut qu'à l'intervention de Rogers, Black Widow et le Faucon. Glaive et blessé sérieusement et bat en retraite avec Proxima Minuit. Le Faucon, aux commandes d'un quinjet, embarque tout le monde, direction : le Q.G. des Avengers où les reçoit James Rhodes/War Machine en vidéoconférence avec le général Ross à propos des événements de New York. Banner est également là et résume la situation à Vision, prêt à se sacrifier en détruisant sa Pierre de l'Esprit. Mais Rogers connaît un endroit où, comme le suggère Banner, on pourrait la lui retirer sans le tuer.

 Thor, Peter Quill/Star-Lord et Gamora (Dave Bautista, Chris Hemsworth
Chris Pratt et Zoe Saldana)

L'Espace. Les Gardiens de la galaxie répondent à un appel de détresse en espérant en tirer une récompense et découvrent la nef des asgardiens. Thor percute leur vaisseau à moitié mort. Soigné par Mantis, il revient à lui et explique ce qui est arrivé aux siens, apprenant ainsi que Gamora est la fille adoptive de Thanos. Le dieu du tonnerre pense que leur ennemi va se rendre sur la station Knowhere pour arracher la Pierre de la Réalité au Collectionneur mais Thor veut d'abord se construire une nouvelle arme pour le tuer. Rocket et Groot décident de le conduire aux forges de Nivadellir pendant que Star-Lord, Gamora, Mantis et Drax partent pour la sation Knowhere.

Gamora et Thanos

Station Knowhere. Les quatre Gardiens de la galaxie arrivent trop tard : Thanos a dévasté l'endroit et le Collectionneur ne lui a pas fourni la Pierre de la Réalité. Détectant la présence de ses adversaires, il les neutralise facilement et capture Gamora avec laquelle il se téléporte dans son vaisseau où, détenant Nebula qui a déjà essayé de le tuer et la torturant, il obtient de savoir où se trouve la Pierre de l'Âme. Direction : la planète Vormir.

Peter Parker/Spider-Man, Tony Stark/Iron Man, Drax, Peter Quill/Star-Lord et Mantis
(Tom Holland, Robert Downey Jr., Dave Bautista, Chris Pratt et Pom Klementieff)

Spider-Man et Iron Man sauvent Dr. Strange des tortures de Machoire d'Ebène qui veut lui soutirer la Pierre du Temps (qu'il porte en pendentif à son cou). Le sorcier suprême et Stark s'entendent difficilement sur la stratégie à suivre : le premier veut rentrer sur Terre, dont il est le protecteur ; le second veut aller sur Titan pour y attendre et attaquer par surprise Thanos. Ce dernier plan est choisi et, une fois là-bas, les trois héros y trouvent et s'allient avec les Gardiens de la galaxie après que chacun ait pris les autres pour des agents de Thanos. 

Thor, Rocket et Groot (Chris Hemsworth, Bradley Cooper et Vin Diesel

Vormir. Thanos et Gamora partent à la rencontre du gardien de la Pierre de l'Âme, Crâne Rouge (exilé sur cette planète depuis son combat contre Captain America à la fin de la seconde guerre mondiale). Seule dans le vaisseau de son père, Nebula se libère et envoie un message aux Gardiens de la galaxie pour les prévenir qu'elle se rend sur Titan. Pour obtenir la gemme, Thanos n'hésite pas à sacrifier, comme c'est exigé, l'être qui lui est le plus cher, Gamora. 

Thor

Nevadellir. Thor, Rocket et Groot arrivent aux forges où tous les ouvriers ont été décimés après avoir façonné le Gant d'Eternité pour Thanos, à l'exception d'Eitri. Réactivant le coeur de l'étoile qui alimente les forges, Thor permet à Etrei de mouler le marteau et la hache de Stormbreaker, qui pourra aussi réactiver le Bifrost (le pont arc-en-ciel par lequel on passe d'un royaume à un autre) auquel Groot fournit le manche avec une partie de son bras extensible en bois. 

T'challa/Black Panther, Steve Rogers, Natasha Romanov/Black Widow et Bucky Barnes
(Chadwick Boseman, Chris Evans, Scarlett Johansson et Sebastian Shaw)

Steve Rogers atterrit avec le Faucon, Black Widow, Bruce Banner, War Machine, Scarlet Witch et Vision au Wakanda où T'Challa/Black Panther et Bucky Barnes les reçoivent. Shuri, la soeur cadette du monarque, examine l'androïde et entame la procédure complexe pour lui retirer la Pierre de l'Esprit. Dehors, Proxima Minuit et Nain Noir assiègent la capitale protégée par ses écrans. Les héros se préparent à les accueillir en ouvrant une partie du bouclier afin que l'ennemi n'en perce pas une section opposée et ne les encercle. 

L'assaut final au Wakanda

La bataille qui suit est disputée. Banner s'est équipé de l'armure Hulkbuster de Stark, Black Panther et Steve Rogers mènent l'attaque, soutenus par Bucky et Black Widow tandis que War Machine et le Faucon ouvrent un feu nourri par les airs. Mais l'opposition les dépasse en nombre et réussit à atteindre le palais et le laboratoire de Shuri pour capturer Vision alors que Scarlet Witch est partie prêter main forte aux Avengers dehors. 

Thanos

Titan. Thanos revient sur sa planète natale et désolée où il a localisé l'énergie émise par la Pierre du Temps du Dr. Strange qui l'attend, seul. Thanos lui explique la raison de son action en lui racontant comment son monde a péri après avoir épuisé ses ressources à cause de sa surpopulation : aujourd'hui, avec les six Pierres d'Eternité, il aura l'opportunité de corriger ce problème dans tout l'univers en sacrifiant la moitié des êtres vivants. Iron Man, Spider-Man, Star-Lord,  Drax et Mantis l'écoutent, bien cachés et prêts à attaquer, lorsque Nebula débarque et déclenche les hostilités. Iron Man et Iron Man tentent d'ôter le Gant à Thanos que Mantis essaie de maîtriser mentalement et Dr. Strange d'immobiliser physiquement. Mais quand Star-Lord comprend grâce à Nebula que si Gamora est absente, c'est que son "père" l'a sacrifié, Peter Quill peermet à Thanos de se libérer et de se déchaîner. Pour qu'il épargne ses amis, Strange préfère alors lui donner la Pierre du Temps.

Groot, Thor et Rocket

La Terre. La situation est très compromise lorsque Thor, Rocket et Groot apparaissent et rééquilibrent les forces en présence. Proxima Minuit et Corvus Glaive sont tués et leur armée entamée sérieusement. Wanda a retrouvé Vision et ils se sont débarrassés de Nain Noir. Mais l'androïde, pris d'une violente et soudaine migraine, sent l'arrivée de Thanos. Rogers, Bucky, le Faucon, Banner, Black Panther, Black Widow tentent de l'empêcher d'atteindre Vision qui obtient de Scarlet Witch qu'elle détruise sa Pierre de l'Esprit. Mais ceci fait, Thanos, grâce à la Pierre du Temps, reconstitue l'androïde et lui arrache la gemme du front. Thor surgit alors et terrasse son adversaire en lui enfonçant la hache de Stormbeaker dans la poitrine. Thanos claque des doigts en indiquant au dieu du tonnerre qu'il aurait du le décapiter. La moitié des êtres vivants sur Terre et dans le cosmos se désintègre : sur Titan, seuls Iron Man et Nebula sont épargnés ; au Wakanda, Black Panther, le Faucon, Bucky, Groot tombent en poussière.
Thanos, lui, s'est volatilisé et reparaît dans la Pierre de l'Âme où il retrouve Gamora enfant puis s'assoit devant un paysage apaisant, symbolisant la réussite de son plan.

Une scène supplémentaire intervient à la toute fin du générique :

- New York. Nick Fury et Maria Hill assistent à la désintégration de plusieurs civils dans une rue avant de de se dissoudre à leur tour. Juste avant de disparaître complètement, Fury envoie un message sur émetteur. Sur le sol, après quelques instants, l'écran de l'appareil confirme la réception du S.O.S. avec l'image du logo de Captain Marvel.

"Thanos will return" : ce sont les derniers mots qui s'inscrivent sur l'écran et, mine de rien, ils disent tout de Avengers : Infinity War et du programme de Avengers 4 qui sortira en salles en Mai 2019. Pourquoi ? Parce que le méchant complexe du film en est le vrai premier rôle, celui par lequel tout arrive et tout finira dans un an. Il ne s'agit donc plus d'annoncer le retour, prévisible, des Avengers, comme cela était le cas dans les deux premiers films qui leur furent consacrés, mais celle de leur adversaire. D'autant plus, et c'est la surprise la plus spectaculaire, à plus d'un titre, du long métrage, que les héros perdent à la fin !

Depuis quand un blockbuster d'un budget voisin des 500 millions de dollars s'achève-t-il sur un échec ? Oh, bien entendu, c'est un revers provisoire et le match retour promet déjà une revanche épique, mais certainement disputée : n'empêche, quelle audace de conclure comme ça cette partie-ci ! 

En même temps, pour reprendre une expression désormais consacrée, le tout début de l'histoire laisse deviner la couleur : quand Thanos aborde la nef des asgardiens dont le monde a péri dans le cycle du Ragnarok, Hulk attaque par surprise le titan... Qui lui flanque une correction express et l'envoie au tapis, K.O. ! On comprend immédiatement que Thanos, qui ne faisait ici que des apparitions en fin de génériques, de plus en plus frustrantes, n'est ni là pour rigoler ni à prendre la légère : il vient de rétamer Hulk ! Qui peut arrêter l'individu capable de cela ?

C'est donc sur la figure, souvent prévisible et néanmoins sidérante, que le film se déroule, comme si une fatalité sourde, imparable, s'abattait sur la résistance des héros. Ils ne vont pas gagner, semblent nous glisser à l'oreille les scénaristes Christopher Markus et Stephen McFeely, tout juste gagneront-ils du temps, placeront-ils quelques coups, réussiront-ils à terrasser les sbires de Thanos - l'Ordre Noir avec ses cinq membres - mais ils ne viendront pas à bout de la vraie menace, trop fort, trop déterminé, trop minutieux, trop bien doté - il réunit patiemment les Pierres d'Infinité, se renforce, voit son plan progresser inéluctablement, trop pour être contré.

Josh Brolin incarne vraiment Thanos, quand bien même il s'agit d'une performance en motion capture, où l'acteur bardé de capteurs a été ensuite recréé numériquement pour apparaître à l'écran comme le colossal titan à la peau violette. Mais les fans du comédien (dont je fais partie), habitué à sa gueule carrée, buriné, "Charles-Bronsonienne", le reconnaissent sans mal derrière les expressions mesurées de Thanos, sa démarche pesante, ses gestes lourds, sa puissance tranquille. Le jeu est d'une nuance épatante malgré l'artifice, à la mesure du personnage dont la psychologie est la plus soignée de tous les vilains du MCU : il ne s'agit pas d'un vilain classique qui agit par vengeance, ou soif de conquête, ou par goût du sang. Thanos est mû par un objectif, une mission, une vision (à plus d'un titre...).

En effet, comme il l'explique au Dr. Strange (Benedict Cumberbatch, génial évidemment dans une situation qui lui donne beaucoup de latitude) lors d'une scène superbement placée et orchestrée, déjouant le monologue du méchant tout fier de son stratagème avant de se prendre une branlée, Thanos a vu son monde, Titan, dépérir à cause de la surpopulation et de l'incapacité à faire subsister les siens. Depuis, rassembler les six Pierres d'Infinité n'est pas tant une volonté d'acquérir une puissance incomparable pour régner sur l'univers que pour remédier à une situation équivalente de manière radicale : cela lui permettrait de sacrifier la moitié des êtres vivants et donc de leur donner la possibilité de survivre avec ce que leurs planètes produisent.

On peut s'interroger sur une autre option : pourquoi Thanos, au lieu de désintégrer autant de monde, ne se sert-il pas de la puissance du Gant de l'Infini pour augmenter les ressources des êtres vivants ? Et on répondra que, de son point de vue, il s'agit d'un risque car les individus n'en ont jamais assez, ils finissent toujours par tarir leurs sources. En en éliminant la moitié d'entre eux, la solution est plus drastique et surtout elle a valeur d'avertissement : s'ils ne raisonnent pas ainsi, alors il ne restera plus qu'à tous les tuer.

Avengers : Infinity War n'est donc pas seulement culotté en termes de fin, il l'est aussi en termes de moyens, de formulation puisqu'il interroge les héros et les spectateurs sur la morale des gentils et du méchant. Le choix de Thanos est hautement discutable mais l'affronter uniquement comme un vilain, c'est passer à côté du problème, ne pas considérer son point de vue, son expérience, ce qui a formé sa résolution. Plusieurs super-héros font cette erreur et précipitent les hostilités en annonçant Thanos comme un destructeur sans considérer l'origine de sa logique.

Bruce Banner (excellent Mark Ruffalo dans une partition où il ne peut littéralement plus devenir Hulk, comme si son alter ego avait peur de réapparaître suite à la correction initiale qu'il a reçue) est le premier à communiquer ainsi sur l'ennemi en le réduisant à un tueur de masse. Thor (Chris Hemsworth, formidable sur une partition à la fois sensible et traduisant enfin toute la puissance de son personnage) veut lui aussi d'abord se venger (et venger Loki, Heimdall, son peuple) qu'arrêter Thanos - et il le fait si mal qu'il croit terrasser le titan en lui plantant sa hache dans la poitrine au lieu de le décapiter, ce qui aurait empêcher son terrible geste final. Star-Lord cède à la colère et au chagrin quand il comprend que Gamora a été sacrifiée par son "père" et, ce faisant, provoque l'échec des héros sur Titan en permettant à Thanos de se ressaisir. Même Vision (Paul Bettany, toujours bluffant dans son incarnation de l'androïde) se plante en ayant coupé les ponts avec Stark et Rogers, qui auraient pu, chacun de leur côté, ôter sa Pierre de l'Esprit bien avant l'invasion du Wakanda.

C'est donc autant un récit de failles tactiques que d'erreurs d'interprétation qui permet l'inévitable triomphe de Thanos. Film-somme de dix ans de production des studios Marvel et suite-conséquence tragique du schisme acté dans Captain America : Civil War (dont il est la sequel la plus directe avec la scène d'ouverture qui renvoie au dénouement de Thor : Ragnarok), Avengers : Infinity War impressionne par sa fluidité, quasi-organique, pour rassembler les pièces d'un puzzle patiemment monté, agréger des personnages, justifier leurs alliances, mais aussi situer leurs actions en différents points de la Terre (New York, l'Ecosse, le Wakanda) et de l'Espace (les planètes Vormir - où se joue un sacrifice poignant et stupéfiant pour Thanos et Gamora - , Nivadellir - avec une liaison très inspirée entre le façonnage du Gant de l'Infini et Stormbreaker - , Titan - site d'une bataille vraiment scotchante d'intensité).

On a beaucoup parlé du casting pléthorique en redoutant qu'il soit rassemblé avec de grosses ficelles qu'il faut saluer l'admirable travail des scénaristes pour justifier parfaitement comment et pourquoi les uns se retrouvent avec les autres, là et pas ailleurs, à ce moment et pas avant ou après, et tout cela en allant et venant d'un endroit à l'autre sans que jamais on ait l'impression de zapper au milieu d'une scène. Tout tombe exemplairement pile-poil, laissant deviner la suite tout en n'assurant pas qu'elle résoudra tout (ainsi le retour providentiel de Thor, Rocket et Groot en pleine guerre au Wakanda ne garantit que provisoirement un avantage aux héros sur place, mais le moment en lui-même est jubilatoire).

Et pour jubiler, il faut, quoi qu'en pensent les grincheux, un peu d'humour. L'intrigue n'incite pas à la rigolade, comme je le disais plus haut, mais là encore les frères Russo ont su aérer leur film de quelques bons mots, attitudes plus légères, histoire de rendre le spectacle respirable : les échanges entre Thor et les Gardiens de la galaxie (mention spéciale à Dave Bautista dont la bêtise cosmique de Drax est bien mieux exploitée ici que dans tout Les Gardiens de la galaxie, vol. 2, est irrésistible dans la scène dite de "l'homme invisible"), la remarque croisée entre Steve Rogers et Thor sur leur looks similaires désormais agissent en contrepoint à des moments vraiment émouvants, parfois bouleversants, quand, à la fin des personnages partent littéralement en poussière (Robert Downey Jr., impeccable, tenant dans ses bras Tom Holland alias Spider-Man qui se sent s'en aller, la mort de Vision, la disparition de Groot : on a rarement eu la gorge serrée comme ça dans un film de ce genre).

Bien entendu, on peut pester contre le fait que certains acteurs soient plus présents pour le nombre que pour l'enrichissement du récit (Anthony Mackie, Don Cheadle, Sebastian Stan, mais aussi Scarlett Johansson, Chadwick Boseman, voire Chris Evans qui ont peu de place et de poids en dehors des scènes d'action). Mais quelque chose me dit qu'au match retour, ils pourraient bien en profiter pour briller davantage (de même que le retour prévisible d'un géant vert...).

C'est que Avengers : Infinity War n'est pas qu'un film-anniversaire cataclysmique, c'est aussi la préparation programmée d'une nouvelle ère (d'une nouvelle "phase", comme les appelle le producteur Kevin Feige) du MCU : des acteurs voient leur contrat arriver à leur terme et si certains souhaitent poursuivre l'aventure (Hemsworth, Johansson - pour qui se prépare un film Black Widow - , voire Evans), d'autres vont certainement tirer définitivement leur révérence (on voit mal RDJ Jr. à 53 ans passés se contenter de jouer les seconds rôles de luxe par exemple). 

L'arrivée de Captain Marvel (que jouera Brie Larson, première super-héroïne Marvel en vedette d'un long métrage et ultime recours contre Thanos dans Avengers 4), les suites prévues à Ant-Man (avec Paul Rudd, qui apparaîtra dans Avengers 4 comme l'autre grand absent, Jeremy "Hawkeye" Renner), Spider-Man (Tom Holland, désireux de s'inscrire dans la durée) et les annonces concernant de nouvelles franchises (Les Eternels, Moon Knight, Nova, Ms. Marvel, Fantastic Four...) ouvrent la porte à un agenda fourni (Feige a des projets au moins jusqu'en 2025 !).     

A cet égard aussi, la défaite somptueuse contée dans Avengers : Infinity War sonne comme une victoire, ou un mouvement, une manoeuvre inspirés : elle nous comble en termes de spectacle, de divertissement, de surprises, tout en garantissant des lendemains sinon sommairement victorieux en tout cas sacrément alléchants. N'est-ce pas cela qu'on appellerait, à l'image de la marche triomphale de Thanos, avoir de la vista  (avec ou sans Pierre du Temps) ?

vendredi 17 novembre 2017

THOR : RAGNAROK, de Taika Waititi


Le dieu du tonnerre a droit, comme Iron Man et Captain America, à son troisième film dédié avec ce Thor : Ragnarok, déjà fort d'un succès ayant dépassé ses deux premières aventures et de critiques favorables. Annoncé comme très différent de ses prédécesseurs, sous influence esthétique des Gardiens de la Galaxie (si on se fiait aux bandes annonces), qu'est-il ?

Thor vs. Surtur (Chris Hemsworth et Clancy Brown)

Après avoir retiré sa couronne de feu au démon Surtur (et l'avoir ainsi renvoyé au néant), Thor regagne Asgard où il surprend une représentation théâtrale donnée en hommage à son demi-frère Loki. Mais il devine la supercherie et oblige Loki à révéler qu'il a pris l'apparence de leur père, Odin.

 Thor et Loki (Chris Hemsworth et Tom Hiddleston)

Direction : Midgard (la Terre), où Loki a exilé Odin. Surpris par le Dr. Strange qui veille à toutes les intrusions mystiques, les deux asgardiens apprennent que leur père se trouve en Norvège et les y téléporte. Sur place, le père de toutes choses leur annonce qu'il est mourant mais aussi qu'il leur a caché l'existence de leur soeur aînée, Hela, déesse de la mort, sur le point de revenir après s'être échappée de sa prison, précédant le Ragnarok (la fin du monde des dieux). Odin se volatilise juste avant que sa fille n'apparaisse devant Loki et Thor dont elle brise le marteau Mjolnir. 

Hela et Scourge (Cate Blanchett et Karl Urban)

Evacués via le bifrost, les deux frères sont suivis par Hela qui les expulse du passage inter-dimensionnel entre la Terre et Asgard. Quand elle surgit sur son monde d'origine, elle tue sans sommation les guerriers Fandral et Volstagg mais se fait un allié de Scourge, puis elle part conquérir le trône vacant d'Odin et ses sujets, avec la ferme intention d'étendre son empire aux autres royaumes célestes, comme avant que son père ne la bannisse.

Topaz, le Grand Maître et Valkyrie (Rachel House, Jeff Goldblum et Tessa Thompson)

Thor s'est échoué sur la planète Sakar gouverné par l'excentrique mais puissant Grand Maître qui, pour divertir son peuple, entièrement composé d'égarés des quatre coins de l'espace, organise le tournoi des champions. Capturé par Valkyrie, Thor est livré au Grand Maître avec lequel il négocie sa liberté  contre une victoire sur le champion en titre. En revanche le dieu du tonnerre comprend que Loki, qui a gagné la confiance de son hôte, ne compte pas l'aider à fuir.

Thor contre Hulk (Chris Hemsworth vs. Mark Ruffalo

Une fois dans l'arène, Thor a toutefois la surprise de découvrir que le champion du Grand Maître n'est autre que Hulk, son collègue au sein des Avengers. Mais ce dernier ne retient pas ses coups et leur affrontement s'achève sur un match nul. Pendant ce temps, Hela extermine Hogun et la garde royale puis expose à Scourge son plan de conquête en ressuscitant des guerriers morts et son loup géant Fenris. A présent il lui faut la clé du bifrost pour se rendre sur d'autres mondes mais l'épée qui en fait office a été reprise par son possesseur, chassé précédemment par Loki, Heimdall.

Heimdall (Idris Elba)

Sur Sakar, Thor convainc, difficilement, Hulk et Valkyrie de l'aider à regagner Asgard pour vaincre Hela. Ils emmènent avec eux Loki qui, une fois la fuite de son champion avec les asgardiens, est considéré comme un traître par le Grand Maître - mais Thor, méfiant, l'abandonne après avoir trouvé un vaisseau que son frère comptait prendre seul. Les gladiateurs en profitent alors pour se révolter contre le tyran et ses sbires.

Thor et Hulk

Heimdall organise l'évacuation des asgardiens opprimés mais Hela et ses troupes leur barrent la route vers le bifrost. Ayant réussi à fuir Sakar via un passage dimensionnel, Thor, Valkyrie et Hulk arrivent juste à temps pour s'interposer.  

Le dieu du tonnerre

Le duel entre le dieu du tonnerre et sa soeur est terrible, coûtant même un oeil au premier (comme son père avant lui). Mais Thor libère toute sa puissance, autrefois régulée par son marteau, pour reprendre temporairement l'avantage. C'est alors que Loki surgit avec un gigantesque vaisseau véhiculant les révoltés de Sakar, dans lequel les asgardiens se réfugient. Le dieu de la malice reçoit l'ordre de son frère d'aller chercher la couronne de Surtur et de la replonger dans le feu pour ressusciter le démon.

Les "Revengers"

Scourge, pressentant la défaite de Hela, défend ses compatriotes contre l'armée de zombies soulevée par la déesse de la mort qui, en retour, le tue. Mais elle est ensuite surprise par l'apparition de Surtur qui provoque le Ragnarok, détruisant Asgard et la privant ainsi de la source de ses pouvoirs.

Hulk vs. Surtur

Ayant tout perdu, les asgardiens trouvent en Thor leur nouveau roi qui décide de les mener jusqu'à Midgard, avec à ses côtés Valkyrie, Hulk et Loki.

Deux scènes supplémentaires ponctuent le générique de fin :

- Loki interroge Thor sur l'accueil que vont lui réserver les terriens lorsque leur vaisseau en croise un autre, bien plus imposant et menaçant, celui de Thanos ;

- sur Sakar, après la révolte des gladiateurs, le Grand Maître est encerclé par des ferrailleurs dans la décharge de la planète et tente de les convaincre, alors qu'ils avancent d'un air peu amical vers lui, qu'une nouvelle ère s'ouvre pour eux.

Comme la trilogie consacrée à Iron Man, celle de Thor aura soufflé le chaud et le froid. Pourtant, comme l'a récemment rappelé Kenneth Branagh, si le premier film consacré au dieux du tonnerre avait été un échec, nul doute que la suite des plans cinématographiques des studios Marvel en aurait été fragilisé (quand bien même le premier Avengers fut tourné dans la foulée).

Entre temps, toutefois, le triomphe critique et commercial des deux opus dédiés aux Gardiens de la Galaxie a, de toute évidence, pesé sur la production de Thor : Ragnarok. D'abord dans le choix d'en confier la réalisation à Taika Waititi qui partage avec James Gunn la passion des fans de comics sans être un dévot, ensuite dans l'esthétique même du long métrage qui reprend les codes couleurs bigarrés des aventures des pirates de l'espace. Après le look un peu terne du premier film et celui trop sombre du deuxième, Thor 3 est nettement plus flashy.

Ce qui distingue aussi, plus généralement, les productions Marvel de celles de la Fox (avec la franchise X-Men) ou de Warner (les adaptations de DC Comics), c'est la volonté de traiter les histoires en réservant une place à l'humour. Parfois de manière efficace, parfois de façon plus balourde (pour ne pas dire déplacée). Et, là aussi, les scénaristes - le duo Chris Yost & Craig Kyle + Stephanie Folsom - ont pris le parti de rendre une copie franchement plus drôle.

A tel point, et c'est à la fois la force et la limite principale du film, qu'on a souvent l'impression que l'humour joue contre l'intrigue, que la comédie parasite l'action. A plusieurs reprises, les personnages sont dans une situation qui les ridiculise (pour les humaniser - ce qui est bien pratique quand on veut susciter de l'empathie pour des dieux ou des surhommes) ou s'échangent des dialogues ironiques (là aussi avec l'intention manifeste de rompre avec le côté un peu trop théâtral de dieux qui ne s'expriment pas naturellement). Mais l'instant d'avant ou d'après, voici les mêmes personnages aux prises avec des choix dramatiques, sujets à des émotions plus graves, et alors la blague désamorce maladroitement l'intensité invoquée pour la scène.

Waititi use (et abuse même) de ce procédé, si bien qu'on a l'impression que rien n'est jamais sérieux, compromis pour les héros. Une petite vanne et ça repart... Sauf qu'il est question d'une déesse de la mort, de la destruction du domaine des dieux, qu'on assiste à des scènes de tuerie massive. C'est tout de même assez dommage car, pour une fois, la méchante l'est vraiment, l'histoire ne lui cherche pas d'excuses, elle assume ses actes, ses méthodes (expéditives) et affiche ses ambitions (conquérantes). Le film donne d'ailleurs un coup de balai radical : plusieurs personnages secondaires apparus dans les deux premiers volets (les Trois Guerriers, Odin, sans compter les Valkyries dans un flash-back... Mais sans dire où est passée Sif, la grande absente de l'affaire) passent à la trappe, exécutés sans ménagement ni avoir eu le temps de briller une dernière fois.

L'ambition de Thor : Ragnarok s'affiche dans ses lignes narratives parallèles et simultanées, qui demeurent plutôt bien gérées entre ce qui se passe sur Asgard et Sakar (même si, là encore, on en est quitte pour savoir comment Hulk y a atterri depuis qu'il avait fui la Sokovie dans Avengers : l'ère d'Ultron). Le script opère des coupes drastiques sur certains plans (deux scènes sur Terre, mais qui suffisent avec la participation irrésistible de Benedict Cumberbatch en Dr. Strange et les adieux sobres d'Anthony Hopkins) mais, avec 130 minutes au compteur, le spectateur n'est pas volé.

Les prestations des comédiens - Chris Hemsworth très à son aise dans cette révision de son personnage, Tom Hiddleston qui se fait voler la vedette par la superbe Tessa Thompson, Mark Ruffalo épatant (le tournoi du Grand Maître est directement inspiré de la saga Planet Hulk et habilement intégré), et Cate Blanchett qui s'amuse comme une folle dans un registre inhabituel - y est pour beaucoup. La seule déception, d'autant plus grande que le comédien promettait beaucoup, provient de Jeff Goldblum, bizarrement un peu éteint (là où on attendait une composition survoltée).

Porté par la musique savamment décalée de Mark Mothersbaugh (compositeur habituel de Wes Anderson), Thor : Ragnarok est aussi divertissant que, parfois, creux et maniéré. Mais son réalisateur décape comme nul autre son héros, créant la surprise après le décevant Thor : les monde des ténèbres ou, cette année, Les Gardiens de la Galaxie 2. Prochains arrêts : au Printemps 2018 pour Black Panther, puis le gargantuesque Avengers : Infinity War l'été prochain, avant de découvrir Ant-Man & the Wasp dans un an environ.