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lundi 13 novembre 2023

THE KILLER : autoportrait de David Fincher ?


Mis en ligne vendredi dernier (10 Novembre), The Killer marque le grand retour derrière la caméra de David Fincher trois ans après son magnifique Mank, déjà pour Netflix. Désormais fidèle à la plateforme de streaming qui finance ses projets en lui laissant une liberté totale, le cinéaste adapte ici la bande dessinée de Matz et Jacamon et en tire une drôle de série noire en forme, peut-être, d'autoportrait.

Ce qui suit contient des SPOILERS !


Le Tueur est en planque depuis cinq jours dans un bureau en travaux, face à un hôtel parisien où sa cible doit séjourner. Il cogite sur l'ennui que lui inspire cette attente, mais aussi sur son absence d'empathie cruciale pour son job. En contact avec son agent, l'avocat Hodges, il est sur le point d'abandonner ce contrat quand enfin sa cible se montre. Mais quand vient le moment de l'éliminer alors qu'il est en compagnie d'une prostituée, il rate son coup et tue la fille. Il file aussitôt, échappant aux gardes cu corps qui l'ont repéré, à la police qui quadrille le quartier. Il s'envole en ayant l'impression d'être suivi avant de s'assurer que ce n'est pas le cas.


Il atterrit en République dominicaine où il a sa planque, une superbe villa, où il s'aperçoit qu'il a eu de la visite. La découverte de traces de lutte et du sang précède un coup de téléphone depuis l'hôpital. Il y accourt et apprend que Magdalena, sa fiancée, a été admise en réanimation, agressée par deux individus, un homme et une femme qui le recherchaient. Il mène l'enquête et trouve le chauffeur de taxi qui a conduit les deux intrus chez lui et obtient leur signalement.


Le Tueur part pour la Nouvelle-Orléans pour parler à Hodges. Mais celui-ci refuse de lui dire quoi que ce soit et il l'élimine. En revanche, sa secrétaire accepte de lui fournir les informations dont elle dispose si, en contrepartie, il la tue de manière à ce qu'on croit à un accident afin que ses enfants touchent son assurance-vie.


Le Tueur gagne St. Petersburg en Floride. Il s'introduit dans la maison de la brute, un des deux agresseurs de Magdalena. Surpris par ce dernier, il se bat et au terme d'une lutte âpre, réussit à le liquider. Mais il doit fuir en vitesse car le chien de chasse de la brute lui court après.


Destination suivante : Beacon, Etat de New York. Le Tueur y suit la femme qui accompagnait la brute. Il la coince dans un restaurant et l'écoute parler de leur métier. Après avoir bu un verre, ils sortent. La femme glisse parterre et demande au Tueur de l'aider à se relever. Il l'abat d'une balle dans la tête. Elle tenait dans son autre main un couteau.


Le Tueur rejoint Chicago où réside le client à l'origine du contrat. Il l'observe attentivement et accède à son appartement ultra-sécurisé. Le client lui explique qu'après l'échec de la mission à Paris, il a laissé Hodges décider de la suite à donner à cette affaire. Le Tueur l'épargne mais lui assure que si jamais ils sont, lui ou ses proches, menacés, il reviendra se débarrasser de lui au moment où il s'y attendra le moins.


Retour en République dominicaine pour le Tueur. Il retrouve Magdalena, convalescente, dans sa villa, et réfléchit à raccrocher.

J'avoue avoir un faible pour ce que les cinéphiles appellent les Fincher mineurs, ses films de moindre ambition en apparence, comme Panic Room, The Game, Alien 3. Non pas que je n'apprécie pas ses grandes oeuvres comme Se7en, Fight Club, The Social Network, Gone Girl, Zodiac, Mank au contraire. En vérité, les deux seuls opus du cinéaste que j'aime le moins sont Benjamin Button et Millenium.

Non, si j'ai un faible pour ses films dits mineurs, c'est parce qu'il me semble qu'ils sont bêtement snobés, que j'ai toujours eu un intérêt particulier pour le séries B, et aussi, enfin, parce qu'il m'apparaît que, sous leurs allures plus modestes, David Fincher s'y livre plus directement.

De ce point de vue, The Killer ressemble pour moi à un autoportrait du cinéaste. Difficile en effet de ne pas être troublé par la ressemblance entre cet assassin professionnel et maniaque et le réalisateur dont la réputation le précède pour son souci obsessionnel du détail et ses exécutions parfaites.

Avant d'aller plus loin, The Killer est l'adaptation d'une bande dessinée française par Matz et Jacamon, et je n'ose imaginer leur réaction quand ils ont appris que Fincher allait porter à l'écran leur histoire. Dommage que Netflix France n'ait pas jugé utile de diffuser le film avec un titre français : cela aurait sans doute orienté les téléspectateurs pour trouver les albums de la série et attirer ainsi de nouveaux fans au matériau originel... Cela aurait aussi eu pour effet d'éviter toute confusion avec The Killer de John Woo (avec lequel il n'a rien à voir).

Ecrit par Andrew Kevin Walker, partenaire de longue date de Fincher pour qui il a signé les scripts de Se7en, The Game, Fight Club et même des épisodes de son anthologie Love + Death + Robots, le script est une épure fascinante, une relecture à l'os de la BD. Vous n'y apprendrez rien du passé du tueur, comment il en est venu à être cet assassin implacable. Cela n'intéresse ni le scénariste ni le cinéaste qui préfèrent aller à l'essentiel tout en trompant leur monde.

Ainsi après un générique si rapide qu'on a peine le temps de lire les crédits, on s'attend à un film speed, et c'est tout le contraire qui s'ensuit. Les vingt premières minutes (sur les 120 au total que dure le film) montrent le héros attendant sa cible, s'adonner au yoga, vérifier son arme, écouter de la musique (les Smiths), dormir, observer la rue en bas de son nid d'aigle (nid d'aigle désolé puisqu'il s'agit d'un bureau en travaux). Qui plus, à l'inverse du Samouraï de Jean-Pierre Melville, le tueur est bavard : en voix off, il dit l'ennui qui le saisit, mais auquel il faut s'habituer dans ce genre de métier, le bénéfice à tirer du manque d'empathie pour ses cibles, son exaspération aussi à ne pas voir arriver sa cible, la raison qui l'a fait adopter son look de touriste allemand ("car personne n'a envie de leur parler et personne ne les distingue").

Le ton est donné et il est étonnamment drôle, sarcastique. Fincher surprend, lui qu'on prend volontiers pour un type sérieux, voire arrogant, en se moquant presque de son héros, de son histoire. Il y a là une dérision inattendue mais, disons-le, géniale, car elle déjoue toutes nos attentes et entraîne tout le film dans une direction imprévisible. Sans cesse, le récit va s'amuser à contrecarrer ce à quoi on s'attendait de sa part.

Le tueur n'est pas ainsi un solitaire : il a une fiancée et en découvrant qu'on lui a fait du mal, il s'engage dans une expédition punitive. Rien d'original, des histoires de tueur contre qui ses employeurs de retournent, on en a vues des paquets. Fincher ne cherche pas à étonner : l'avocat véreux, la secrétaire affolé, la brute, l'experte, le client, le film est dûment chapitré et les figures imposées sont respectées à la lettre.

Non, là où c'est passionnant, c'est dans le traitement. Si vous n'avez rien de neuf à filmer, alors filmez-le différemment. La voix off, le détachement cynique du tueur font toute la différence. Il se décrit comme un dans la masse tandis que client, agent, cible, font partie d'une élite. Il ne les méprise pas, tout cela l'indiffère. Seul compte l'objectif, la mission. Suivre le plan, ne pas improviser, répète-t-il comme un mantra. Fincher donne plus de chair à ces rôles de passage dans l'histoire qu'il déroule qu'à son tueur, mû uniquement par sa volonté de boucler un dossier et sans aucun sentiment. 

Ce n'est pas un psychopathe qui tue des gens par plaisir, c'est quasi un fonctionnaire de la mort sur commande. Ce n'est pas non plus un nettoyeur : la seule victime dont il efface toute trace d'existence est l'avocat. Les autres, il les exécute comme cela se présente : salement avec la brute au terme d'une bagarre intense et brutale où il est sévèrement blessé, en maquillant ça en accident avec la secrétaire de l'avocat pour que ses enfants puissent toucher l'assurance-vie, d'une balle dans la tête pour l'experte (ne faire confiance à personne : elle allait le planter avec un couteau en l'attirant à elle après qu'elle a glissé parterre). Mais il épargne le client en croyant ses aveux sincères sur le fait qu'il ignorait tout de la façon dont l'avocat allait se débarrasser du tueur après son échec.

La mise en scène est, on a envie de dire évidemment, magistrale. Fincher a le chic pour cadrer chaque plan d'une manière qui est à la fois simple et imprévue. Il monte chaque scène en suivant un rythme unique. Les vingt premières minutes sont un test mais aussi une démonstration de force car il arrive à les rendre captivantes, fascinantes. Rarement a-t-on vu, de manière aussi clinique et ordinaire, ce à quoi doit ressembler ce qui précède un assassinat, avec cette attente qu'il faut découper en sessions pour ne pas s'endormir trop longtemps, rester vigilant. La façon dont le tueur s'humidifie les yeux avec un collyre, désinfecte tout, emballe son matériel, le remballe en faisant en sorte que ce soit rapide pour filer à la moindre occasion... Tout ça est formidablement visualisé.

En cela, le tueur semble être le jumeau, le reflet de Fincher qu'on imagine préparer son film, image par image, jusqu'à arriver sur le plateau de tournage avec tout en tête et ne comptant plus que sur la fiabilité des techniciens et des acteurs pour que tout roule comme prévu.

Loin des rumeurs qui l'ont décrit comme un metteur en scène à la limite du tortionnaire pour obtenir de ses interprètes exactement ce qu'il exigeait, Fincher a été décrit par Michael Fassbender, dont c'est également le grand retour dans un rôle de premier plan et un film à sa mesure, comme un directeur aimable, patient et même soucieux de la bonne ambiance sur son plateau. Fassbender compose extraordinairement son personnage qui n'a rien du super tueur à la John Wick, mais tout d'un professionnel qui se fond dans la masse dont il fait, de son propre aveu, partie.

De tous les plans, Fassbender croise souvent ses partenaires le temps d'une scène, comme Charles Parnell (l'avocat), Sophie Charlotte (Magdalena), Arliss Howard (le client). Seule exception : Tilda Swinton, dans la peau de l'experte, "un coton-tige" amatrice de whisky rare, devisant en blaguant sur la condition de tueur professionnel, avec une blague tordante à la clé (je vous laisse la découvrir). L'actrice, étonnamment sobre, est impériale.

Accompagné par une bande-son hypnotique d'Atticus Ross et Trent Reznor (autres collaborateurs habituels de Fincher), The Killer est à la fois un chef d'oeuvre et une série B, un exercice virtuose et un pur divertissement. Il n'y a que David Fincher pour réussir à combiner cela.

dimanche 16 octobre 2022

THE FRENCH DISPATCH, de Wes Anderson


The French Dispatch est le dixième long métrage réalisé par Wes Anderson et sans doute celui qui a le plus divisé. Le cinéaste a poussé le curseur de ses obsessions narratives et formelles à leur paroxysme, si bien qu'on se demande s'il s'agit là d'un aboutissement ou d'une impasse. Film à sketches par définition inégal, le résultat séduit et irrite à parts égales.


1975. Arthur Howitzer Jr., fondateur du journal The French Dispatch, meurt subitement d'une crise cardiaque à Ennui-sur-Blasé, petite commune de France. La parution du titre s'arrête avec lui comme il l'avait stipulé dans son testament, après un dernier numéro contenant la réédition de quatre articles et de sa nécrologie.


1er Article : Le Reporter à bicyclette. Herbsaint Sezarac fait un tour dans la ville de Ennui-sur-Blasé et compare le passé et le présent pour montrer l'évolution de l'endroit où est installé le French Dispatch.


2ème Article : Le Chef-d'oeuvre en béton. J.K. Berenson raconte lors d'une conférence le destin de Moses Rosenthalet, incarcéré dans la prison-asile de Ennui-sur-Blasé après un double homicide. En détention, il tombe amoureux de la gardienne simone qui devient sa muse et son amante pour ses tableaux. Un ancien co-détenu, Julien Cadazio, remarque son talent et en fait un artiste côté qu'il veut exposer. Trois ans après, il découvre une fresque directement peinte sur les murs de la prison-asile, inamovible. Les autres prisonniers déclenchent une émeute au cours de laquelle Rosenthaler sauve plusieurs personnes, ce qui lui vaudra une liberté conditionnelle. Simone démissionne de son poste. Cadazio réussira ensuite à déplacer la fresque dans un musée du Kansas dédié à l'oeuvre de Rosenthaler.


3ème Article : Corrections sur un manifeste. Lucinda Krementz couvre "la révolution de l'échiquier", une révolte estudiantine à Ennui-sur-Blasé. Elle a une liaison avec le jeune meneur de cette fronde, Zeffirelli, qui déclenche la jalousie de Juliette, autre jeune pasionaria du mouvement, quand elle découvre que la journaliste a corrigé le manifeste des étudiants en y ajoutant une annexe. Lucinda s'efface quelque jours avant la mort de Zeffirelli lorsqu'il a voulu réparer l'antenne de la radio pirate depuis laquelle il diffusait ses messages.


4ème Article : La salle à manger secrète du commissaire. Roebuck Wright est invité à la table du commissaire de police de Ennui-sur-Blasé, dont le cuistot, Nescaffier, est un chef d'exception et un agent des forces de l'ordre. Mais le repas est interrompu quand on annonce que Gigi, le fils du commissaire, a été enlevé. Des interrogatoires sont menés dans le milieu local et les ravisseurs sont localisés. Gigi transmet un message en morse pour que Nescaffier serve un dîner aux malfrats et le chef les empoisonne. Le chef des ravisseurs prend la fuite avec l'enfant avant que celui-ci ne lui échappe. 
 

Epilogue. Wright rédige la nécrologie de Howitzer avec toute la rédaction du French Dispatch.

Wes Anderson a toujours été célèbré (ou détesté) pour son style très graphique, d'une maniaquerie incroyable. Cela a valu à son esthétique de cinéma d'être qualifiée (ou taxée) de "maison de poupée" car rien ne dépasse jamais du cadre, les acteurs y sont des marionnettes dirigés par un cinéaste démiurge dans des intrigues millimètrées.

On peut dire que cette marque de fabrique a connu son apogée quand Anderson s'est mis à tourner des films d'aniamtion en stop-motion picture, d'abord Fantastic Mr. Fox (2008) puis L'ïle aux chiens (2018), car cela traduisait parfaitement son besoin de tout contrôler, de tout façonner.

Mais, en 2021, quand il sort The French Dispatch, même ses fans ont ressenti un malaise devant ce dixième long métrage qui paraissait ressembler, pour les uns, à un aboutissement, pour les autres, à une impasse créative. Wes Anderson était-il allé trop loin ?

Pour ne rien arranger, le cinéaste a choisi le format du film à sketches, qui, par définition, produit une oeuvre inégale. Même s'il en écrit seul le script, il s'est appuyé sur ses fidèles, Roman Coopola et Jason Schwartzman, plus Hugo Guiness, pour trouver les histoires qui composent l'ensemble. Le fil rouge : des reportages vécus par les journalistes les plus éminents du French Dispatch, un magazine fondé et dirigé par un excentrique américain et basé en France, dans une petite commune (fictive) au nom évocateur (Ennui-sur-Blasé).

The French Dispatch fait penser à un avatar du New Yorker, une revue dandy, classe, avec des articles insolites, loufoques, et des plumes affûtées. Le film démarre avec le décès de Howitzer qui a stipulé dans son testament que la revue ne lui survivrait pas et que le dernier numéro contiendrait la réédition de quatre papiers plus sa nécrologie.

Le premier segment est hélas ! le plus faible, et de loin, à tel point qu'on se demande bien pourquoi Anderson l'a conservé dans son montage final, sinon pour le plaisir d'avoir mise en scène son ami Owen Wilson dans le rôle d'un cycliste qui analyse l'évolution architecturale et sociale de la ville. C'est creux, pas drôle, franchement dispensable. Même Owen Wilson, justement, y est transparent. passons.

Le Chef-d'oeuvre en béton, qui suit, est d'un autre niveau et figure parmi les plus belles réussites du cinéaste, à tel point que, là, il aurait pu en faire tout un film. L'histoire débridée de ce peintre criminel, amoureux fou d'une gardienne de prison, et filoutant un ancien co-détenu qui en fait pourtant une star, est du pur Anderson. Majoritairement tournée en noir et blanc, cette fable déjantée possède cet humour absurde, non-sensique, qu'on adore chez le texan.

La précision incroyable de la mise en scène, le jeu exceptionnel des acteurs (avec Benicio del Toro, Léa Seydoux, Adrien Brody et Tilda Swinton : tous les quatre géniaux), l'écriture au cordeau, tout est parfait. Pour peu qu'on goûte à ce cinéma-là, car sinon, évidemment, c'est une purge à laquelle on reprochera son maniérisme, ce cîté exercice de style précieux, et la parodie derrière les hommages et les clins d'oeil (au cinéma néo-réaliste italien en particulier). Mais, moi, je me suis régalé et j'aurai vraiment aimé que ce soit plus long.

Par contre, j'aurai aussi voulu que Corrections pour un manifeste soit moins long. L'idée de pasticher Mai 68 était alléchante, mais ne débouche que sur un pétard mouillé, suffisant et superficiel. Rien ne fonctionne dans ce troisième article : le récit ne va nulle part, s'enlise même entre romance navrante et commentaire politique sans mordant, avec des comédiens qu'on a rarement vus aussi mauvais. 

Je passe sur le fait que Guillaume Gallienne, Cécile de France ou Christoph Waltz ne sont là que pour faire de la figuration dans une toile d'un cinéaste avec lequel ils rêvaient de tourner mais qui ne leur donne rien à jouer. Par contre, quelle tristesse que les numéros livrés par Frances McDormand, Timothée Chalamet et Lyna Khoudri, dans un triangle amoureux ennuyeux à mourir (Chalamet est particulièrement pénible, mais ça devient une habitude).

Le dernier segment est sans doute le chef d'oeuvre du lot : La Salle à manger secrète du commissaire mélange article culinaire et course-poursuite policière échevelée, dans la plus grande tradition des mix improbables dont Anderson a le secret. Et ça marche formidablement ! Là encore, il y avait largement la matière pour un long métrage, mais en soi le format sketch donne lieu à une loufoquerie irrésistible, avec encore une fois un casting irréel, mais impeccablement distribué.

Malgré un Jeffrey Wright extraordinaire, et Matthieu Amalric (rare français à avoir tourné deux fois avec Anderson, comme Léa Seydoux, et qui se fond à merveille dans son univers) ainsi que Edward Norton (autre figure familière, épatant en margoulin), c'est bien Steve Park, en cuisinier, qui vole la vedette à tout le monde. Nescaffier restera longtemps dans la mémoire des personnages les plus savoureux de la galaxie Anderson. 

Visuellement, le cinéaste se déchaîne, avec un noir et blanc somptueux, mais surtout un passage en dessin animé magnifique et drôlissime.

L'épilogue cependant est peut-être le meilleur résumé des forces et faiblesses du film. Anderson échoue complètement à produire une émotion, relative au décès de Howitzer (qui plus campé par Bill Murray, son acteur fêtiche, présent dans neuf de ses oeuvres et pas des moindres). C'est à cet instant précis qu'on touche du doigt l'impasse dans laquelle semble se trouver Wes Anderson, trop formaliste pour toucher, trop maniériste pour émouvoir. Tous ces acteurs prestigieux, qui acceptent parfois une simple apparition pour lui, sont incapables de convertir une scène toute simple en un moment poignant, prisonnier d'un cadre trop étroit, trop contraignant, privilégiant la forme au fond.

Il serait toutefois injuste de jeter le bébé avec l'eau du bain, d'abord parce que The French Dispatch n'est pas complètement raté (il l'est à moitié, disons). Mais aussi parce que Anderson, même restant figé dans ses manies, peut encore étonner, séduire, et nous reconquérir. On le saura avec ses deux prochains opus, tournés à la suite, Asteroid City puis The Wonderful Story of Henry Sugar, signe qu'il n'est pas en panne d'inspiration.

mardi 11 décembre 2018

L'ÎLE AUX CHIENS, de Wes Anderson


Sorti au Printemps dernier, le neuvième film de Wes Anderson, L'Île aux chiens, marque son retour au cinéma d'animation après la réussite que fut Fantastic Mr. Fox. Fidèle à ses obsessions, le cinéaste texan fait encore plus fort avec cette fable dystopique virtuose, d'une fluidité narrative et d'une excellence visuelle impressionnante.

Le maire Kobayashi et le major Domo

Vingt ans dans le futur. Un virus grippale touchant les chiens accable la ville japonaise de Megasaki. Le maire Koabayashi, dernier représentant d'une dynastie ennemie des canidés depuis toujours, décide avec son adjoint, le major Domo, de les bannir sur une île où sont expédiés les détritus. Pourtant le professeur Watanabe jure qu'il aura mis au point un remède avant six mois. Le premier chien à être exilé est Spots, le compagnon à quatre pattes du pupille du maire.

King, Rex, Chief, Boss, et Duke

Six mois plus tard. Atari Kobayashi, le neveu du maire, recueilli par ce dernier à la mort de ses parents, s'écrase à bord de son petit avion sur l'île aux chiens pour récupérer Spots. Cinq quadrupèdes - King, Rex, Boss, Duke et Chief (le seul à ne pas vouloir fraterniser avec les hommes) - le sauvent et décident de l'aider. Atari croit d'abord que son compagnon est mort en découvrant un squelette dans sa cage mais les chiens apprennent ensuite par Nutmeg, une chienne de concours, qu'il serait toujours en vie, prisonnier de clébards cannibales à l'autre bout de l'île.

 Jupiter et Oracle

Chief est convaincu par Nutmeg d'escorter le garçon et la bande se rend chez Jupiter et Oracle pour localiser Spots. Pendant ce temps, Watanabe réussit à trouver l'antidote à la grippe mais Kobayashi et Domo le font empoisonner par un cuisinier. Tracy Walker, une étudiante étrangère, convaincue que le maire a conspiré contre le professeur, convainc son assistante, Yoko Ono, de lui remettre l'échantillon du remède.

Atari et les chiens à la recherche de Spots

Le périple d'Atari et les chiens est mouvementé mais permet d'apprendre le passé de l'île, ravagée par des catastrophes naturelles et l'oeuvre des hommes. Séparés du reste de la troupe, le garçon et Chief en profitent pour devenir amis, et le chien errant  droit à un toilettage. Une fois décrassé, il ressemble à s'y méprendre à Spots et avoue avoir une fois vécu avec une famille - mais il en a été chassé après avoir mordu, par peur, un des enfants qui voulait le caresser. 
  
Chief et Atari

La bande se reforme et atteint la base des chiens cannibales - qui s'avèrent inoffensifs mais vivent à l'écart car ils ont servi de cobayes pour les laboratoires de Kobayashi. Spots retrouve Atari et lui présente sa compagne, Peppermint, qui est sur le point de donner naissance à une portée. C'est alors que les militaires débarquent sur l'île pour récupérer le garçon et exterminer les canidés.

C'est la guerre !

Spots mène l'assaut avec tous les chiens et les soldats battent en retraite provisoirement. La chouette noire vient alors les avertir que Kobayashi, sur le point d'être réélu frauduleusement à la mairie de Megasaki, va ordonner l'euthanasie de toute la population canine de l'île. Atari et ses acolytes construisent des radeaux pour gagner la ville et empêcher l'exécution de ce plan.

Tracy Walker mène la révolte pro-chiens

Heureusement, Tracy Walker leur prépare, sans le savoir, le terrain en chahutant la cérémonie d'investiture de Kobayashi, révélant aux citoyens l'existence de l'antidote de la grippe. Le maire se désiste mais son adjoint, le major Domo, lance malgré tout l'ordre d'exterminer les chiens sur leur île. Un hackeur, complice de Tracy intercepte le message et évite le massacre tandis que Atari et les chiens réapparaissent en ville.
  
Wes Anderson et tous les personnages de l'histoire

Selon une ancienne loi, le garçon hérite du poste de maire : il décrète aussitôt le retour des chiens en ville. Puis il s'installe avec Tracy tout comme Chief avec Nutmeg, tandis que Spots veille sur ses chiots avec Peppermint.

Auréolé du triomphe du Grand Budapest Hotel, Wes Anderson a donc choisi de rebondir en faisant un habile pas de côté, c'est-à-dire en revenant au film d'animation en volume (autrement dit en stop-motion) comme pour son adaptation de Fantastic Mr. Fox (d'après Roald Dahl).

Cet exercice est pourtant moins un échappatoire tranquille (considérant la somme de travail que cela représente) qu'une forme autorisant au cinéaste de combler son souci maniaque de raconter une histoire. On dit souvent d'Anderson qu'il a une esthétique de "maison de poupées", qu'il est un artiste "insulaire", pour désigner, avec plus ou moins de bienveillance, son goût pour les récits bien maîtrisés. En animant des figurines, il atteindrait le sommet de cette inclination.

De là à prétendre que le cinéma d'Anderson sent le renfermé, qu'il est à la limite de l'autisme, ou qu'i tourne en rond, il n'y a qu'un pas. On peut effectivement penser qu'il ne se remet guère en question avec ce théâtre filmé, ses héros à la fois géniaux et dépressifs, sa mélancolie comique (ou son humour mélancolique). Ou bien estimer qu'il creuse un sillon pour aboutir à une oeuvre d'une grande cohérence thématique et visuelle.

Pour moi, fan de la première heure, fasciné par cet art de la miniature, Anderson est sûrement un des auteurs les plus passionnants actuellement. Et chacun de ses films confirme une volonté impressionnante de surpasser son précédent effort.

Fantastic Mr. Fox semblait indépassable. Mais L'Île aux chiens est une démonstration bluffante par son abondance et sa minutie. Le film est à la fois très drôle, émouvant et pertinent, encadré dans une intrigue à plusieurs niveaux - le récit d'aventures, l'évocation des migrants, de la corruption politique, des "fake news" (cette dimension politique est une nouveauté chez Anderson, même si, déjà, dans Fantastic Mr. Fox, la charge affleurait déjà).

Le contexte favorise cette diversité : dans ce japon futuriste et archaïque à la fois, on est à la croisée des chemins, entre S.F. et western. C'est surtout le terrain idéal pour parler de fraternité. On dit que le chien est le meilleur ami de l'homme, mais la réciproque est-elle vraie ? En tout cas, Anderson adresse au public un démenti sincère et mouvementé à la rumeur qui voudrait qu'il n'aime pas les canidés (on se rappelera du sort qu'il leur fait subir dans La Famille Tenenbaum ou Moonrise Kingdom...).

Ici, une bande de clébards pleins de puces et à la toux sèche prouvent leur valeur et leur absence de rancoeur en aidant un garçon à retrouver son compagnon, bravant mille dangers (déchets toxiques, meute cannibale, militaires enragés, etc.). Tout en révélant un vaste complot politique. Leur périple est prolongé sur le continent par une intrépide étudiante étrangère, adepte des thèses conspirationnistes mais surtout doté d'un recul sur les événements et leurs acteurs que la population conditionnée de Megasaki n'a pas/plus.

La mise en scène est purement "Andersonienne" avec ce foisonnement de détails qui rend chaque plan bien plein (le film supportera, une fois encore, plusieurs visions pour en épuiser les trésors insoupçonnés la première fois), cette symétrie comme véritable signature dans la composition, la rareté des prises de vue autre qu'à hauteur d'homme - ou de chien ici (très peu de plongées, sauf pour souligner des situations précises ; et aucune contre-plongées). Les travellings latéraux simulent un sens de lecture, de gauche à droite de l'écran, comme on lit une ligne du bout du doigt - simple mais d'une fluidité imparable.

Ce formalisme extrême ne dissimule pas la fragilité des personnages, tous, comme d'habitude, marginaux, orphelins, mais animés par une détermination inébranlable et un sens de la débrouille admirable. Le film fait s'exprimer les cabots en anglais (avec un casting vocal hallucinant : Bryan Cranston, Bill Murray, Jeff Goldblum, Edward Norton, Bob Balaban, F. Murray Abraham, Tilda Swinton, Liev Schrieber, Greta Gerwig et Scarlet Johansson) et en japonais traduit par intermittence (seulement quand la compréhension des scènes l'exige), et se marie à la musicalité de la partition une fois de plus magnifique composée par Alexandre Desplat.

Le casting vocal du film

On peut donc dire, sans faire de mauvais jeu de mots, que c'est un film qui a du chien. Vivement l'an prochain pour découvrir le prochain opus du texan (The French Dispatch, actuellement en tournage en France, au sujet de plusieurs correspondants de presse après-guerre).

lundi 23 octobre 2017

DOCTOR STRANGE, de Scott Derrickson


Il paraîtrait que le Dr. Strange fait une apparition remarquée dans Thor : Ragnarok (en salles ce mercredi... Mais pas chez moi tout de suite). Et donc, comme Thor faisait déjà une apparition remarquée dans le film consacré au sorcier suprême de Marvel, j'en ai profité pour réviser ma leçon et revoir Doctor Strange, réalisé par Scott Derrickson sorti l'an dernier, afin de vérifier si la bonne impression qu'il m'avait laissé reste valable.

Kaecilius (Mads Mikkelsen)

Népal. Le sorcier Kaecilius et ses zélotes s'emparent dans la bibliothèque du temple de Kamar-Taj de pages d'un grimoire sur lesquelles est inscrite une ancienne incantation. L'Ancien tente de l'arrêter mais il arrive à fuir.

Christine Palmer et Stephen Strange (Rachel McAdams et Benedict Cumberbatch)

New York. Stephen Strange est un brillant neurochirurgien qui est victime d'un grave accident en voiture. Sa collègue et ex-amante Christine Palmer est à son chevet quand il revient à lui et découvre les dommages irréparables qu'ont subis ses mains. Un rééducateur, supportant mal l'attitude détestable de l'impatient docteur, lui apprend pourtant qu'un précédent patient, sévèrement blessé, a réussi à s'en remettre. C'est ainsi que Strange rencontre Jonathan Pangborn qui lui parle de Kamar-Taj.

L'Ancien et Stephen Strange (Tilda Swinton et Benedict Cumberbatch)

Au Népal, Strange est sauvé d'une agression en pleine rue par Karl Mordo qui l'a entendu demander où trouver Kamar-Taj. Il l'introduit auprès de l'Ancien qui accepte, à contrecoeur, de l'intégrer à ses élèves, doutant que cet homme sceptique et arrogant soit apte à devenir un bon sorcier.

Karl Mordo et le Dr. Strange (Chiwetel Ejiofor et Benedict Cumberbatch)

Néanmoins, même s'il commet quelques entorses au règlement, Strange progresse vite. Sa curiosité le conduit notamment à découvrir que l'Ancien doit certainement son exceptionnelle longévité à la Dimension Noire sur laquelle règne Dormammu, que sert Kaecilius. Pour protéger la Terre, trois sanctuaires sacrés, occupés par des sorciers, se trouvent à New York, Hong Kong et Londres.

New York sans dessus-dessous

La capitale britannique est justement attaquée par Kaecilius qui tue le sorcier Daniel Drumm sous les yeux de Strange et Mordo. Ils affrontent leur adversaire dont le pouvoir lui permet d'altérer la matière physique lorsque l'Ancien se mêle au combat. Elle est mortellement blessée durant cette bataille.

Le nouveau Sorcier Suprême

Strange et Mordo gagnent ensuite Hong Kong assailli par Kaecilius et ses zélotes et prêtent main forte à Wong. Dormammu est sur le point d'engloutir la Terre dans sa dimension noire mais Strange le défie en le piégeant dans une boucle temporelle grâce à la relique de l'Oeil d'Agamatto (le premier des Sorciers Suprêmes) jusqu'à ce qu'il abandonne son projet. Kaecilius en paie le prix en disparaissant dans la dimension noire, mais Mordo désapprouve la manière dont Strange a résolu le problème, en manipulant le temps, et part de son côté.
Strange décide de s'établir à New York avec Wong pour protéger le monde de futures menaces occultes.

Deux scènes supplémentaires figurent dans les crédits post-générique de fin :

- Strange reçoit Thor dans son sanctuaire et lui offre son aide pour retrouver Odin et capturer Loki en échange de quoi ils s'engagent à ne plus quitter Asgard.

- Mordo retrouve Jonathan Pangborn à qui il vole sa magie (le rendant donc à nouveau infirme) et explique qu'il va désormais s'employer à traquer les sorciers qui exercent leur art mystique de manière inconséquente.

Subtilement, le producteur Kevin Feige, grand ordonnateur des Marvel Studios qui adaptent les comics de l'éditeur au cinéma (et aussi à la télé avec les séries diffusées sur Netflix, comme Jessica Jones, DaredevilLuke Cage, Iron Fist), semble depuis Ant-Man (Peyton Reed, 2015) préparer une sorte de relève aux héros déjà établis sur grand écran. 

Tout cela anticipe donc certainement le remplacement à la fois de personnages emblématiques et (surtout) de leurs interprètes (dont le cachet en constante augmentation plombe les budgets de films déjà coûteux). A terme, il ne serait pas étonnant que des super-héros jusqu'à présent au second plan dans les team movies (Black Widow, Hawkeye, Vision, Falcon) ou récemment introduits dans leurs aventures en solo (Ant-Man, puis Black Panther, Captain Marvel) deviennent les nouvelles stars de Marvel sur grand écran.

Si cette hypothèse se vérifie, Dr. Strange s'ajoutera donc à cette nouvelle vague qui succédera à terme à Captain America, Iron Man, Thor, Hulk. Et le Sorcier suprême, l'Homme-fourmi, la Veuve noire, le Faucon, la Vision, Oeil-de-faucon, la Panthère noire et Scarlet Witch formeraient une version probable équivalent aux New Avengers des comics.

En attendant, donc, Doctor Strange, c'est à la fois un nouveau chapitre et une nouvelle origin story pour présenter un nouveau personnage. Après avoir présenté différents aspects de l'univers Marvel (les héros de la Terre - Captain America, Iron Man - , les héros divins - Thor - , les héros de l'espace - les Gardiens de la galaxie), cet opus invoque la magie. Et, une fois encore, le studio a mis les petits plats dans les grands tout en parvenant à rendre attractif ce nouveau venu.

Le choix de confier cette grosse production à Scott Derrickson (surtout connu pour ses oeuvres horrifiques comme Délivre‑nous du mal, Sinister) a surpris et éveillé la méfiance - simple faiseur acceptant de diriger une histoire sur laquelle Feige a le dernier mot (méthode qui n'a pas fait que des heureux - voire Kenneth Branagh, ou Edgar Wright qui a abandonné Ant-Man après des années de préparation) ou réalisateur malin capable de s'arranger avec ces contraintes ? Le résultat indique qu'il appartient à la seconde catégorie (comme les frères Russo, voire Jon Favreau et Joss Whedon) : il emballe l'affaire avec brio, aussi à l'aise dans le grand spectacle (dès le début, l'initiation de Strange par l'Ancien ou la représentation des pouvoirs de Kaecilius  produit des scènes esthétiquement fantastiques, très fidèles à l'inspiration psychédélique du dessinateur Steve Ditko, co-créateur avec Stan Lee, du héros) que dans le rythme soutenu de la narration (les 115' du film passent à toute vitesse, sans temps mort).

Le scénario a la bonne idée, après les grandes assemblées de héros costumés de Avengers II : L'ère d'Ultron et Captain America : Civil War, de se concentrer sur cinq personnages essentiels, dont le pivot est bien sûr Strange lui-même. Le destin du sorcier évoque évidemment celui de Tony Stark - un surdoué imbu de lui-même qui va se réinventer à la suite d'une épreuve et endosser des responsabilités supérieures en se reconvertissant - mais l'intrigue ne copie pas celle du premier Iron Man : Strange reste un type arrogant, et on ne peut que souscrire à l'avertissement final de Mordo quand il lui affirme que ses méthodes pour vaincre son premier ennemi lui vaudront tôt ou tard de "payer la facture".

L'autre originalité du récit tient à son méchant - ou plutôt à ses méchants : le plus évident est Kaecilius mais il est d'abord à la solde du bien plus imposant Dormammu (dont l'aspect, différent de celui des comics, est très impressionnant, au point que Thanos, la némésis primordial du MCU jusqu'ici, paraît soudain ne pas boxer dans la même catégorie). Et, en cours de route, l'Ancien (ici féminisé, mais sans que ce changement ne déçoive) incarne une figure bien plus ambiguë qu'un simple mentor pour bons sorciers (rendant par là même son héritage très trouble).Qu'importe dès lors que le plan de l'ennemi (engloutir la Terre dans la Dimension noire) ne soit pas des plus originaux : il suffit à procurer des frissons, du grand spectacle et un avenir délicat à gérer pour le héros (dont la tâche le situe au premier plan face aux menaces futures - la première scène durant le générique de fin est à cet égard prometteuse, en rapprochant Strange de Thor dans une négociation serrée).

Le casting tient toutes ses promesses, s'imposant même comme une nouvelle grande réussite du studio : plus personne ne pourra imaginer un autre acteur que le génial Benedict Cumberbatch en Dr. Strange (alors qu'il n'a été choisi qu'après des contacts avec des comédiens aussi divers que Jared Leto, Joaquin Phoenix, Ryan Gosling, Ewan McGregor - pour ma part, j'ai longtemps espéré que ce soit Adrien Brody). Il livre une prestation formidable, très nuancée, paraissant s'être régalé pour composer un héros plus têtu et orgueilleux que simplement brave et attachant.

Il est fort bien entouré par l'excellent Chiwetel Ejiofor (assuré de revenir vite - il est déjà question qu'il soit le prochain adversaire de Strange dans une suite), Tilda Swinton (à nouveau métamorphosée de façon saisissante). Mads Mikkelsen prête son physique imposant et malsain à Kaecilius, et Rachel McAdams réussit à exister au milieu de cette bande de magiciens hauts en couleurs.

Visuellement donc, le film est époustouflant, avec des effets spéciaux très graphiques, et une représentation de la sorcellerie très spectaculaires - les architectures bouleversées par les sortilèges rappellent bien sûr Inception mais à la puissance dix. Et le tout est accompagné par une musique fabuleuse composée par Michael Giacchino (peut-être bien la première fois qu'un film Marvel bénéficie d'une si belle partition). 

Difficile de faire la fine bouche donc : cette Phase IV confirme ses ambitions, et rend impatient de découvrir la suite du programme.

mardi 16 août 2016

Critique 988 : AVE, CESAR !, de Joel et Ethan Coen


AVE, CESAR ! (en v.o. : Hail, Cesar !) est un film écrit et réalisé par Joel et Ethan Coen, sorti en salles en 2015.
La photographie est signée Roger Deakins. La musique est composée par Carter Burwell.
Dans les rôles principaux, on trouve : Josh Brolin (Eddie Mannix), George Clooney (Baird Whitlock), Tilda Swinton (Thora et Thessaly Tackler), Alden Ehrenreich (Hobie Doyle), Scarlett Johansson (DeeAnna Moran), Channing Tatum (Burt Gurney), Ralph Fiennes (Laurence Laurentz), Frances McDormand (C.C. Calhoun), Jonah Hill (Joe Silverman), Christophe Lambert (Arne Slessum).
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Eddie Mannix
(Josh Brolin)

À Hollywood, dans les années 1950. Eddie Mannix est un "fixer", l'homme qui résout tous les problèmes que peut rencontrer au quotidien le grand studio de cinéma Capitol. Il se consacre avec une telle application à sa tâche qu'il néglige sa vie familiale et doit lutter contre l'envie de fumer à nouveau pour se décontracter - autant de tentations qu'il confesse toutes les 27 heures à un prêtre !
Baird Whitlock
(George Clooney)

Pourtant, la journée qui démarre va être une des pires de sa carrière : d'abord, il apprend que Baird Whitlock, la plus grande vedette de la compagnie, premier rôle d'Ave, César !, un péplum sur la conversion de César après sa rencontre avec Jésus Christ, a subitement disparu du plateau de tournage. Pensant d'abord qu'il s'est soûlé ou enfui avec une femme comme d'habitude, Mannix comprend vite qu'il a été enlevé quand il reçoit une exorbitante demande de rançon (100 000 $) - mais il ignore que les ravisseurs sont un groupe de scénaristes pro-communistes estimant qu'ils sont sous-payés par les studios.
Hobie Doyle et Laurence Laurentz
(Alden Ehrenreich et Ralph Fiennes)

Ce n'est pas tout ! Mannix doit également convaincre le pointilleux réalisateur Laurence Laurentz d'accepter dans le premier rôle de son nouveau drame psychologique le jeune premier habitué aux westerns Hobie Doyle, malgré ses évidentes lacunes d'interprétation.
Thora - ou serait-ce sa soeur jumelle, Thessaly ? - Tackler
(Tilda Swinton)

Les tensions qui agitent l'endroit parviennent jusqu'aux deux soeurs jumelles et échotières rivales Thora et Thessaly Tackler, qui menacent Mannix de publier un article sur un scandale expliquant comment Baird Whitlock est devenu une star. Mais l'homme négocie ce scoop contre un autre concernant le début de la romance entre deux autres comédiens du studio.
DeeAnna Moran
(Scarlett Johansson)

En attendant, Mannix doit encore aller soigner la réputation de DeeAnna Moran la reine du ballet nautique, enceinte (mais de qui ? Elle n'en est plus certaine) ; réfléchir à l'offre d'emploi très alléchante que lui soumet la société Lockheed, et raisonner Burt Gurney, le danseur qui ne respecte pas la chorégraphie qu'on lui impose... 
Burt Gurney
(Channing Tatum)

Ave, César ! est un projet que Joel et Ethan Coen avaient depuis une dizaine d'années mais dont la production, coûteuse en raison des frais que nécessitait la reconstitution du cadre de l'histoire, a longtemps été impossible à assumer pour deux cinéastes dont le statut était flou - issus du cinéma indépendant, puis associés à de grands studios, alternant les succès et les échecs aussi bien critiques que publics (sans jamais réussir de blockbusters), plusieurs fois cités aux Oscar et quelquefois primés.

L'action devait initialement se dérouler dans les années 20, à l'époque du muet, sans doute pour être filmé en noir et blanc, et avait pour toile de fond non pas un studio de cinéma mais une troupe de théâtre. Mais il manquait aux deux frères un script solide pour ce qui devait être le dernier volet de leur "trilogie des idiots" ("Numskull trilogy") après O'Brother (2000) et Intolérable cruauté (2003), avec toujours George Clooney comme vedette. 

C'est durant la promotion de Inside Llewyn Davis (2013) que l'idée est mentionnée de nouveau, mais profondément remaniée : désormais, l'intrigue a pour cadre les années 50 et Hollywood alors dan son Âge d'Or. Le héros est un fixer, et le rôle est prévu pour Bob Hoskins, que les Coen souhaitent après sa prestation dans le film Hollywoodland (Allen Coulter, 2006). Le décès du comédien en 2014 obligera encore à d'ultimes modifications.

Malgré cette genèse longue et compliquée, Hail, Cesar ! a su conserver l'originalité du cinéma des frères Coen : il s'inscrit clairement dans leur veine comique (respectant donc la continuité de la "trilogie des idiots"), mais avec une ambition certaine, un discours plus profond. Il s'agit d'une réflexion sur la croyance dans un monde qui fabrique du faux : durant les 105 minutes où l'on suit Eddie Mannix, comme lui, nous allons voir une foule de choses, d'événements, de gens, qui ne sont jamais ce qu'on croit qu'ils sont. Et quoi de plus logique que d'être ainsi baladé dans le cadre d'un studio de cinéma, de ses plateaux de tournage, où rien n'est vrai, tout est factice, éphémère. Derrière les paillettes, les sourires éclatants, le spectacle, ce ne sont que leurres, jalousies, rancoeurs, compromis : en un mot, mascarade.

Drôle de film et film très drôle, mais qui s'amuse surtout à  d’abord n’enchaîner que les séquences parodiques et les gags correspondants, pour ensuite nous révéler que, tel César dans le péplum pour lequel le studio désire l'approbation d'un pope, d'un rabbin, et de prêtres (catholique et protestant), le chemin de croix de Eddie Mannix. Derrière les mâchoires carrées et l'allure robuste et soignée de Josh Brolin (parfait encore une fois - c'est décidément un des acteurs américains les plus intéressants actuellement), on devine un homme proche du burn-out, sans cesse à courir d'un point à l'autre pour s'assurer que la machine ne se grippe pas, malgré des imprévus acrobatiques : ainsi le rapt de George Clooney (hilarant en abruti absolu, à la réputation trouble - le film plaisante des rumeurs qui ont longtemps couru à son sujet, prétendant qu'il était un homosexuel honteux - , otage de scénaristes surtout amers d'être sous-payés et eux-même manipulés par un autre comédien préparant son exil en Union Soviétique) ; mais aussi tenté de tout plaquer pour un job mieux payé et plus tranquille dans une société d'aviation. Le parcours des deux hommes les révèlent : l'un  pensera trouver la vérité dans une idéologie à laquelle il ne comprend rien mais qui le trouble étrangement (au point de le faire buter sur un mot-clé dans un monologue émouvant), l'autre saisira qu'il n'est vraiment lui-même et donc bien dans cette usine à rêves (même si elle le dévore). 

Ave, César ! procéde de manière parfois frustrante pour le spectateur : ainsi, nous avons droit à des ponctuations régulières, jubilatoires et extraordinairement reproduites, où les cinéastes recréent des saynètes de péplum (façon Cecil B. De Mille), de western (de série B à la manière de Budd Boetticher, avec Alden Ehrenreich, sensationnel en bon petit gars pas très futé mais perspicace), de ballets aquatiques (comme Busby Berkeley en était les spécialiste, avec Scarlett Johansson, de retour chez les Coen 14 ans après The Barber, à nouveau épatante en diva lubrique), de musicals (dignes de Vincente Minelli, Stanley Donen, avec un Channing Tatum bluffant dans un numéro à la Gene Kelly), de drames précieux (avec Ralph Fiennes qui imite fabuleusement les directors exigeants comme Otto Preminger). On aimerait presque alors que l'intrigue fasse une pause et que les Coen nous régale de ces parodies un peu plus longtemps.

Mais en mixant la comédie et le polar, via l'enquête de Mannix, on en a déjà pour son argent et culmine dans une scène où l'identité du traître qui a tout combiné s'éloigne à bord d'un sous-marin marqué de l'étoile rouge de Moscou au large des côtes californiennes. Splendide moment, où s'invite quand même l'absurde, le grotesque, le pathétique.

De même, l'histoire se moque allègrement des échotières à la mode à l'époque (aujourd'hui, tout le monde médit via les forums, les blogs) avec l'intervention récurrente des jumelles incarnées par Tilda Swinton (encore une fois auteur d'une de ces performances dont elle a le secret). Mais le gag en dit long sur l'objectif des Coen : en fait, personne - personnages comme spectateurs - n'est dupe de ce qui arrive, mais personne non plus ne veut arrêter de croire à cette comédie humaine, aussi ridicule, vaniteuse et hypocrite soit-elle. 

Le film est donc un prodigieux mille-feuilles, esthétiquement éblouissant, narrativement plus fluctuant mais indéniablement malin. L'affection des auteurs pour ces losers flamboyants, ce goût du toc, raconte aussi leur propre carrière : aujourd'hui distingués, reconnus, ils font partie des rares qu'on ne parvient pas à contenir dans une case, qui sont capables de se réinventer tout en demeurant immédiatement identifiables, réussissant à se remettre aussi bien d'un ratage que d'un triomphe. Hail, Coen bros !