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dimanche 1 octobre 2023

SUR ORDRE DE DIEU, on commet des atrocités inhumaines


Mis en ligne en 2022, Sur Ordre de Dieu est une série limitée en sept épisodes produite par la chaîne FX. Inspirée de faits réels et du livre Under the Banner of Heaven de John Krakaeur, cette enquête au coeur de la religion mormone est aussi passionnante que terrifiante, portée par un casting exceptionnel.


1984. East Rockwell, Utah. Les inspecteurs Jeb Pyre et Bill Taba enquêtent sur le meurtre de Brenda Wroght Lafferty et son bébé Erica, retrouvés égorgés chez elle. Le mari de Brenda, Allen Lafferty, les vêtements maculés de sang, est arrêté et lors de son interrogatoire désigne ses deux frères aînés, Ron et Dan, comme les auteurs de cette atrocité. Les Lafferty, comme Pyre, sont des mormons réputés dans leur communauté. Lorsqu'Ammon et Doreen, les parents, sont partis en mission durant deux ans, ils ont confié la famille aux bons soins de Dan, au grand dam de Ron. Peu après, Robin Lafferty est arrêté à son tour.


Pyre et Taba interrogent Robin et Allen séparément pour comparer leurs dires. Robin explique que Ron, patron d'une entreprise de BTP, qui subvenait largement aux besoins de la famille, connaissait des difficultés financières depuis que Dan, qui se sentait persécuté par l'Etat et les impôts, décida de ne plus payer les taxes dont il devait s'acquitter. Allen ajoute que sa famille n'appréciait pas Brenda qu'elle jugeait trop indépendante. Taba apprend par Robin que les  Lafferty vivraient dans une ferme isolée et décide d'y aller.


Accueilli par des tirs de fusil, Taba appelle des renforts et Pyre avec plusieurs hommes prend d'assaut la ferme où est appréhendé Samuel Lafferty. Celui-ci est un extrémiste complètement illuminé qui évoque le fait que les pécheurs doivent expier par le sang et mentionne une liste de plusieurs mormons éminents à éliminer. La police se déploie pour s'assurer que les cibles sont encore en vie. Allen raconte à Pyre que Ammon s'était brouillé avec Dan quand il a ambitionné de se présenter au poste de shériff alors qu'il désapprouvait déjà le fait qu'il ne paie plus ses impôts. Allen accepta alors la demande de Brenda de s'éloigner de ses frères à la condition qu'elle renonce à son métier de journaliste pour fonder une famille. Lorsque Robin apprend le meurtre de Brenda, il craque et jure n'y être pour rien.
  

Pyre, Taba et l'officier Morris découvrent la maison de l'évêque Low, qui figure sur la liste, mise à sac. Sur place, Pyre met la main sur une lettre qu'avait adressée Brenda à Low pour lui signaler le comportement déviant des Lafferty. A la même époque, Ron se vit refuser un prêt bancaire à cause des positions de Dan qui, de son côté, se rapprocha d'extrémistes mormons approuvant la polygamie. Dan convainquit Ron de fonder leur propre église avec leurs frères Samuel et Robin et leurs épouses. Morris retrouve l'évêque Low sain et sauf, parti pour une partie de pêche.


Sam parle à Pyre et Taba de l'Ecole des Prophètes fondée par Dan et Ron sur les conseils du Prophète Onias, un fondamentaliste rencontré au Canada accusant l'église mormone de s'être trop accommodée des lois du gouvernement. Low témoigne que c'est en apprenant cette initiative qu'il a excommunié Dan puis Ron qui, lui, de son côté, aurait refusé des soins médicaux à son père, tombé gravement malade. Parmi les membres les plus zélés de l'Ecole des Prophètes se trouvait Bernard Brady que Pyre et Taba questionnent et qui leur confirme l'isolement progressif des Lafferty, s'adonnant à une pratique de plus en plus radical de leur religion, et ajoute que Doreen, leur mère, les soutenait.


Pyre et Taba rendent visite à Doreen qui évoquent deux hommes, Chip et Ricky, enrôlés par Dan er Ron, dans leur projet d'expiation par le sang de plusieurs pécheurs listés, malgré la désapprobation du prophète Onias. Celui-ci, pourtant, avait désigné Ron comme l'Elu choisi par Dieu le Père lui-même pour faire le ménage dans son église. A cette époque, Brenda convainquit Dianna, la femme de Ron, brutalisée par ce dernier, de fuir avec l'aide de l'évêque Low. Brenda avait auparavant consulté les cadres de sa congrégation qui, en retour, l'avait chargée de ramener les Lafferty dans le droit chemin - ce qui, pour Allen, rétrospectivement, revenait à lui planter une cible sur le front.
  

Taba retrouve le prophète Onias qui justifie son éloignement vis-à-vis des Lafferty quand il a compris que Ron était corrompu par son rôle d'Elu. En vérité il songeait à se venger de Brenda qui avait éloigné Dianna, qu'il voulait retrouver morte ou vive. La police arrête Chip et Rick à la frontière dl'Etat et les deux hommes avouent avoir lâché Ron et Dan après que ceux-ci aient assassinés Brenda et son bébé. D'après eux, ils devaient ensuite aller dans le Nevada pour jouer au casino et y gagner assez d'argent pour financer la suite de leur expédition punitive contre Dianna. A Miami, la police, averti par Pyre, met à l'abri Dianna et ses enfants puis avec Taba il se rend à Reno pour y appréhender Ron et Dan. Pyre peut enfin rentrer chez lui auprès de sa femme, de leurs enfants et de sa mère, Taba s'assurant de boucler le dossier.

Sur Ordre de Dieu est adapté de ce qu'on appelle une true crime story. Ce type d'écrit a été popularisé par Truman Capote avec son ouvrage De Sang-Froid dans lequel le romancier s'était intéressé à un fait divers criminel dont il tira en 1965 un "roman de non-fiction", ensuite porté à l'écran par Richard Brooks en 1967. Capote ne se remit jamais de cette expérience, hanté par ce qu'il avait rapporté.

Depuis ce genre de littérature a fait foison et John Krakaeur s'y est adonné en signant Under the Banner of Heaven sur l'affaire des frères Lafferty qui s'est déroulée au milieu des années 1980. Dustin Lance Black a adapté ce livre pour en tirer cette mini-série mise en ligne sur Disney + l'an dernier, pour un résultat impressionnant.

La critique, à l'époque, a comparé Sur Ordre de Dieu à True Detective. Pourtant qu'il me soit permis de dire que je trouve Sur Ordre... supérieur. Car le fond est beaucoup plus terrifiant et dense, complexe et mémorable. Autant vous prévenir : mieux vaut avoir le coeur bien accroché avant de se plonger dans cette série très noire.

Il s'agit en fait d'un examen minutieux et traumatisant du fanatisme religieux. On comprend que la communauté mormone n'ait pas été ravi qu'une telle série voit le jour après le livre qui lui servie d'inspiration. Car, même si le récit ponctue l'enquête menée par les détectives Pyre et Taba de flashbacks sur les origines de l'église mormone et montre que ses pionniers ont subi une persécution sanglante et acharnée, il est impossible de minimiser les dérives de cette congrégation encore aujourd'hui et sa responsabilité aussi bien dans la dérive meurtrière des frères Lafferty et la mort de Brenda Wright.

La série démarre alors que Brenda est découverte égorgée dans sa cuisine. Son nouveau-né a subi le même sort. La réalisation nous épargne des images trop sanglantes, mais on en voit assez pour mesurer l'abomination totale qui a été commise. Surtout ce qui rend l'investigation qui suit encore plus troublante est qu'elle est menée, pour moitié, par un officier de police qui est lui-même mormon. Si East Rockwell, où se situe l'action, est une bourgade imaginaire, elle abrite une population majoritairement acquise à cette religion et les cadres de l'église qui s'y est établie ne voit pas d'un bon oeil la mauvaise publicité que va faire ce fait divers à leur culte.

Un sentiment de révolte envahit le téléspectateur quand il comprend que les mormons se soucient plus de ce problème d'image que de l'assassinat barbare d'une jeune femme et de son bébé par des membres de cette communauté. Et cela trouve un écho dans l'Histoire même des mormons : son fondateur, Joseph Smith, était au départ un religieux plutôt modéré mais qui s'est ensuite radicalisé pour que le culte dont il prétendait être le missionnaire désigné par Dieu lui-même accepte des pratiques insensées, comme la polygamie, les violences faites aux femmes, le mariage forcée pour des mineures, l'expiation par le sang de pécheurs, le recours à la lutte armée contre ceux qui les persécutaient, etc.

A sa mort, Smith fut remplacé par Brigham Young, encore plus zélé que lui et qui connut une fin aussi funeste. Ensuite les mormons usèrent de ruse pour que ce qui leur était reproché et interdit par la Loi soit caché. Les Lafferty ont embrassé ces évolutions quand ils ont dû affronter des difficultés financières, à commencer par Dan et Robin, deux chiropracteurs considérant que le gouvernement leur faisait les poches avec les taxes et les impôts. Dan ambitionna alors, pour se rebeller contre cela, de devenir shériff en se présentant au élections, ce qui provoqua l'ire du patriarche des Lafferty et opposa Ron, un entrepreneur, à sa banque qui refusait de lui accorder un crédit à cause des prises de position de son cadet.

La caractérisation des personnages est particulièrement soignée. Les Lafferty sont tous campés avec complexité, depuis le plus illuminé (Samuel) au plus prudent (Robin) en passant par le benjamin victime de la folie de ses aînés (respectivement Allen, Ron et Dan). Les femmes n'ont que peu de voix au chapitre puisqu'elles sont littéralement asservis par ces dévots complètement fous, même si Dianna, la femme de Ron, finira par s'éloigner. Brenda devient la figure sacrificielle et tragique de l'histoire puisqu'elle est à la fois la cible de Ron et Dan mais aussi celle sur laquelle se sont défaussés les cadres de l'église en lui demandant de remettre les Lafferty dans le droit chemin. 

Même les deux policiers en charge de l'enquête font l'objet d'une attention spéciale. Pyre est donc lui-même un mormon qui doit capturer deux fondamentalistes criminels, ce qui le met en porte-à-faux vis-à-vis de sa hiérarchie (aussi bien au sein de la police - le commissaire est aussi un mormon - que de l'église - qui est davantage dérangée par le scandale provoqué par un meurtre commis par des membres du culte que par le sort des victimes). Surtout, à mesure que els investigations progressent, et au fil de ses échanges avec Allen, Pyre est ébranlé dans sa foi, découvrant les aspects les plus sombres de l'Histoire de sa communauté. Son couple en souffre car sa femme est, elle, une fervente pratiquante, et en plus il doit composer avec sa mère qui souffre démence (ce qui, pour un mormon, est un test - le fils qui médicamente ou place dans un établissement spécialisé un parent est jugé indigne).

Taba est aussi un personnage captivant car il est indien, un Païute. Pour les mormons, c'est un sauvage, même s'ils entretiennent la légende selon laquelle les Païutes auraient été les alliés de Brigham Young quand celui-ci a établi son église en Californie (en réalité, Young voulait leur aide pour affronter ceux qui voulaient une fois de plus les chasser de cette région). Athée, Taba soutient Pyre tout en tâchant de lui faire comprendre qu'il doit mener l'enquête en mettant sa foi de côté pour s'en tenir aux faits.

Si on est emporté par cette histoire, c'est aussi grâce à un casting exceptionnel, non pas parce que les acteurs sont tous des vedettes mais pour la qualité de leur interprétation. Andrew Garfield et Gil Birmingham sont parfaits en flics tourmentés. Daisy Edgar-Jones est encore une fois bouleversante dans le rôle de Brenda. Sam Worthington (Avatar) et Wyatt Russell (Falcon et le Soldat de l'Hiver) sont terrifiants en frangins hallucinés. Billy Howle est poignant en mari de la victime.

Ron Lafferty fut condamné à mort mais s'éteignit avant son exécution. Dan fut condamné à la prison à perpétuité. Aucun des deux n'exprima de remords, persuadés d'être réellement les Elus de Dieu accomplissant une mission transmise dans des Révélations.

Bref, si vous vous sentez d'attaque pour plonger dans une intrigue aussi noire, n'hésitez pas : Sur Ordre de Dieu va vous combler. C'est en tout cas une mini-série qui va vous retourner et que vous n'oublierez pas de sitôt.

lundi 25 septembre 2023

LA OU CHANTENT LES ECREVISSES et où irradie la grâce de Daisy Edgar-Jones

 

Si vous avez vu la série Normal People (dont j'avais parlé sur ce blog), alors vous vous souvenez de ses deux magnifiques acteurs. Aujourd'hui, je vais vous parler de Daisy Edgar-Jones (qui donnait la réplique à Paul Mescal, dont je vous parlerai bientôt) puisqu'elle tient le premier rôle dans Là où chantent les Ecrevisses, un film d'Olivia Newman d'après le best-seller de Delia Owens, sorti l'an dernier. Et dans lequel elle est une fois de plus bouleversante.



1953, Caroline du Sud. Catherine "Kya" Clark vit seule avec son père, un homme alcoolique et violent, après le départ de sa mère et de ses frères et soeurs aînés. Ils habitent une maison dans les marais sans qu'elle soit scolarisée jusqu'à ce qu'il disparaisse à son tour. Pour survivre, elle pêche des moules à l'aube qu'elle revend à Mabel et "Jumpin'" Madison, deux épiciers du coin. Dans la ville voisine de Barkley Cove, on la surnomme la fille du marais et elle alimente diverses superstitions.


A l'adolescence, elle devient amie avec Tate Walker, le fils d'un pêcheur, qui lui apprend à lire, écrire et compter. Progressivement, ils nouent une relation amoureuse mais platonique car il ne veut pas qu'elle tombe enceinte et soit encore plus démunie. Finalement il doit partir pour poursuivre ses études à l'université mais promet de revenir la voir dès que possible. Mais à leur prochain rendez-vous, il n'apparaît pas.


1968. Kya rencontre Chase Andrews, fils de bonne famille et quaterback dans l'équipe locale de football, qui pique-nique souvent dans le marais avec ses amis. Il la séduit et devient son amant. Elle lui offre un pendentif auquel elle a accroché un coquillage rare. Un an plus tard, Tate revient mais Kya le repousse, lui reprochant de l'avoir délaissée. Il s'en excuse. Finalement, elle rompt avec Chase quand elle découvre qu'il s'est fiancé.


Dessinant depuis toujours la nature et sa faune, Kya, grâce à une liste d'adresses d'éditeurs que lui a laissée Tate, se décide à les envoyer pour pouvoir acheter la maison de son père et le terrain sur lequel elle est bâtie. Son frère aîné, devenu militaire, Jodie resurgit et lui raconte comment leur mère a fini sa vie en espérant réunir ses enfants, mais leur père avait dû intercepter les courriers de son avocat. Ils conviennent de se revoir à sa prochaine permission.


Chase tente de renouer avec Kya mais elle refuse d'être sa maîtresse. Il tente alors de la violer mais elle réussit à le repousser et s'enfuir, le menaçant de le tuer s'il revient. Un pêcheur entend leur dispute. Chase, pour se venger, met à sac la maison de Kya qui s'est cachée en le voyant arriver. Quelques jours plus tard, il est retrouvé mort dans le marais. Kya est arrêtée et accusée de meurtre avec préméditation.
 

Tom Milton, un avocat à la retraite qui connaît le passé douloureux de la jeune femme, lui propose de la représenter comme défenseur car elle risque la peine de mort. Les menaces qu'elle a proférées contre Chase jouent contre elle ainsi que la réputation de son père. Mais des témoins de moralité comme Tate, les époux Madison ou son frère Jodie et surtout son éditeur, avec qui elle a diné hors de la ville le soir de la mort de la victime, lui fournissent un alibi solide. La plaidoirie vibrante de Milton convainc le jury de l'acquitter.

 

Tate et Kya vivent ensemble jusqu'à la mort de celle qui deviendra une naturaliste renommée mais n'ayant jamais quitté son marais. En rangeant ses affaires pour en faire don à une université, Tate trouve dans le journal de sa femme le pendentif qu'elle avait offert à Chase et qui prouve qu'elle le lui a retiré après l'avoir tué.

Normal People, en plus d'avoir été une formidable mini-série, avait révélé au monde deux acteurs splendides en la personne de Paul Mescal et Daisy Edgar-Jones. Il était évident qu'ils allaient connaître tous deux une grande carrière, et pour ma part je misais sur une ascension rapide pour Daisy Edgar-Jones dont le charme et la subtilité du jeu m'avaient conquis.

Pourtant c'est bien Paul Mescal qui a été le plus sollicité depuis, au point d'être réclamé par Ridley Scott pour la suite de Gladiator. C'est amplement mérité car c'est un comédien au charisme rare avec un talent exceptionnel.

Quid alors de sa partenaire dans Normal People ? Hé bien, justement Where the Crawdads sing (en vo), sorti en 2022, adapté du roman best-seller de Delia Owens. Cette production initiée par l'actrice Reese Witherspoon permet de retrouver Daisy Edgar-Jones dans un rôle à sa mesure, un drame sudiste et romantique avec une belle facture classique.

L'histoire de Kya ressemblerait presque à un biopic tant les détails sont soignés. En faisant connaissance d'abord avec cette fillette élevée par un père porté sur la bouteille et enclin à de terribles accès de violence conjugale, on plonge dans une ambiance intense qui contraste avec la beauté du cadre naturelle des marais de Caroline du Sud. Le film fait la part belle à ce décor sauvage, indompté, intemporel, qui rappelle Mark Twain, une référence assumée par l'auteur du roman qui a inspiré le film.

Là où chantent les écrevisses est en effet d'abord un roman qui a eu un énorme succès et qui a bien sûr suscité les convoitises de plusieurs producteurs. Reese Witherspoon a réussi en acquérir les droits et est parvenu à en tirer un long métrage qui respecte le matériau d'origine sans le transformer en un mélo lacrymal. Elle a confié la réalisation à Olivia Newman dont c'est seulement le deuxième film après First Match mais qui fait preuve d'une épatante maturité.

Visuellement, c'est superbe, la photo est délicate et exploite à merveille cet espace naturel, préservé, hors du monde. Le choc est saisissant quand l'action se déplace dans la bourgade voisine de Barkley Cove où hommes et femmes s'affichent dans des tenues apprêtées des années 60 alors qu'on était jusque-là resté avec Kya, dans sa maison, sa forêt, démunie, isolée, farouche. 

La progression narrative est lente, c'est un récit qui prend son temps (le film dure 2 h. 05) mais sans ennui. L'enfance de l'héroïne est bien développée. Puis son adolescence la voit confrontée à un premier amour avec le bienveillant Tate mais leur relation reste platonique pour des raisons qui sont formulées de manière subtile et qui renvoie à la condition des femmes seules de l'époque (tomber enceinte pour une sauvageonne comme Kya serait un cauchemar, d'autant qu'elle est aussi traquée par les services sociaux). Puis quand elle aborde l'âge adulte, le ton se durcit avec le couple qu'elle forme auprès de Chase.

Ce qui ressemblait à un conte se mue alors doucement mais sûrement en un drame inévitable. Chase est un fils de riche qui croit que tout lui est dû. Pourtant, au début, on a envie de le croire quand il raconte qu'il doit paraître en société et n'est lui-même qu'avec Kya. Mais lorsqu'il se vante ensuite auprès de ses copains de ce qu'il obtient sexuellement de la jeune femme, son caractère odieux nous révolte.

La partie procédurale du film a le bon goût de ne pas traîner en longueur et joue plutôt sur des allers-retours dans le temps, notamment la nuit de la mort de Chase. On sait alors qu'il s'agit d'une injustice et on espère que Kya sera innocentée. Mais la toute fin du film réserve une surprise imprévisible au spectateur (qui, dans mon cas, suspectait plutôt Tate d'être le meurtrier).

Daisy Edgar-Jones est extraordinaire de finesse et de fragilité dans ce rôle. Il est impossible de ne pas compatir à son triste sort tout en étant conquis par sa détermination à ne pas vouloir justifier de son mode de vie devant une communauté qui l'a raillée, ignorée, méprisée, alors qu'elle risque la peine de mort. Il y a une dignité bouleversante dans le personnage que l'actrice traduit incomparablement bien. Le charme naturel qui est le sien fait le reste et éclipse facilement ses partenaires dans leurs rôles d'amoureux (même si Taylor John Smith/Tate et Harris Dickinson/Chase ne déméritent pas).

La jeune comédienne fait face à David Strathairn, sans jamais être effacée par l'expérience de ce vétéran. Mais Strathairn est lui-même un interprète remarquablement intelligent, qui n'est pas là pour faire un numéro - écueil pourtant facile quand on joue un avocat avec les scènes d'interrogatoire et de plaidoirie.

Là où chantent les écrevisses semblera peut-être trop classique à certains, mais la grâce de son actrice irradie. Rien que pour elle, on s'aventure dans ce drama d'époque élégant et sensible.

lundi 12 avril 2021

NORMAL PEOPLE (BBC 3/Starzplay)


Comme je n'ai toujours pas reçu Fire Power #10 et America Chavez : Made in the USA #2, je vous propose une nouvelle critique d'une série. Mais ce n'est pas un pis-aller puisqu'il s'agit de Normal People, une autre production magistrale qu'on doit à la BBC 3, diffusée sur StarzPlay en France. Cette adaptation du roman de Sally Rooney réalisée par Lenny Abrahamson (Room) et Hettie McDonald est une romance bouleversante en 12 épisodes d'une trentaine d'épisodes chacun et qui révèle deux jeunes acteurs exceptionnels.


Sligo est une bourgade en Irlande. C'est là que vivent deux lycéens : Connell Waldron est un athlète passionnée de littérature, très populaire, et Marianne Sheridan, qui vient de perdre son père, et qui est considérée comme une originale revêche par ses camarades. La mère de Connell, Lorraine, est femme de ménage chez les Sheridan et observe le rapprochement entre son fils et Marianne, tout comme le frère aîné de celle-ci, qui la déteste.


Connelle et Marianne deviennent amis puis amants. Mais Connell s'évertue à cacher cette relation à ses amis et il ignore Marianne dans l'enceinte du lycée tandis qu'elle esssuie les quolibets des élèves. Mais elle fait face, car elle a la langue bien pendue et remet en place les moqueurs. Marianne profite pleinement des moments passés avec Connell.


Lorraine, elle, n'apprécie pas l'attitude de Connelle envers Marianne et le lui fait vertement savoir. Lorsqu'il préfère inviter Rachel à une fête donnée par ses amis, Marianne l'apprend et rompt, s'estimant trahie. Connelle quitte le bal et fond en larmes, conscient d'avoir bêtement perdu son véritable amour.


L'été passe. La rentrée arrive. Connell intègre la faculté de Trinity où il vit en co-location avec Niall. Il tombe par hasard sur Marianne en se rendant à une soirée donnée par le fiancé de celle-ci, Gareth, qui anime un club de débâts. La situation s'est inversée : Marianne est devenue la vedette de la fac grâce à son éloquence et son charme tandis que Connell a le mal du pays.


Pour rester proche de Marianne, Connell se fait une place dans son cercle d'amis, qui ne cache pas son dédain pour ce garçon timide, sous-estimé intellectuellement. Marianne prend sa défense et Connell s'excuse auprès d'elle pour son comportement au lycée. Elle lui pardonne et recouche avec lui. Dans la foulée, elle rompt avec Gareth.


Marianne rentre voir sa mère mais sa réussite scolaire monopolise la conversation et suscite la jalousie de son frère. Connell perd son job de serveur grâce auquel il payait son loyer mais le cache à Marianne pour ne pas avoir à lui demander de le loger. Il rentre à Sligo quand elle en revient, et coupe les ponts brutalement.


A Sligo, Connell décroche une place de caissier dans la supérette locale et passe ses soirées à boire avec ses amis du lycée, restés sur place. Cependant, Marianne cède aux avances de Jamie pour lequel elle accepte une relation sado-masochiste. Malgré la poursuite compliquée de ses études universitaires, Connell obtient une bourse, tout comme Marianne. Ivre, il débarque chez elle après avoir été agressé par un inconnu et tandis qu'elle panse ses plaies, il lui avoue fréquenter Helen, une étudiante en médecine. Elle le congédie.


Pendant l'été qui suit, Connell et Niall font le tour de l'Europe et acceptent l'invitation de Peggy pour leur séjour en Italie. Marianne et Jamie sont également présents et ce dernier se montre odieux avec la jeune femme. Quand il se montre violent, Connell s'interpose et réconforte Marianne. Mais elle préfère ne pas refaire l'amour avec lui.
  

Marianne profite du programme Erasmus pour poursuivre son cursus en Suède. Elle y rencontre Lukas avec lequel elle entame une nouvelle liaison SM. Elle reste en contact avec Connell, qui s'est installé avec Helen, et confie ses rapports sexuels extrêmes. Connell s'inquiète pour elle et provoque la jalousie de Helen. Epuisée par ce qu'elle s'inflige, Marianne rompt avec Lukas.


Le suicide d'un ami du lycée de Connell va réunir Connell, qui plonge dans une grave dépression, et Marianne, rentrée à Sligo pour assister aux funérailles. Niall recommande une pyschothérapeute à Connell qui lui avoue sa solitude malgré sa vie de couple et sa culpabiltié vis-à-vis du disparu avec qui il n'avait plus de contact. Helen le quitte.


Connell se rétablit progressivement et en profite pour échanger avec Marianne sur leur relation tumultueuse. Ils retombent dans les bras l'un de l'autre mais quand Marianne invite Connell à la brutaliser, elle se rend compte du malaise qu'elle a créé. En rentrant chez elle, elle subit une nouvelle fois la colère de son frère qui la blesse physiquement par accident. Appelant Connell à l'aide, il l'emmène en lui promettant que plus personne ne lui fera de mal.
 

Marianne passe Noël avec les Waldront. Puis les anciens élèves du lycée de Sligo se réunissent pour le Nouvel An. Marianne accompagne Connell qui lui avoue son amour et réciproquement. Ils retrouvent Trinity et Connell apprend qu'il est invité dans un programme d'écriture à New York. Marianne l'encourage à accepter mais refuse de le suivre car elle a besoin de temps pour se reconstruire.

C'est l'an dernier que Normal People a été diffusé sur la BBC Three puis en France sur StarzPlay, et à cette occasion a reçu des critiques très élogieuses un peu partout. En douze épisodes d'une trentaine de minutes chacun, on suit la romance compliquée entre Marianne, une outsider, et Connell, un beau gosse populaire, en Irlande. Ils s'aiment, ils se quittent, se retrouvent, traversent des épreuves personnelles : a priori, rien de neuf sous le soleil. Sauf que, derrière cette trame banale, se cache une histoire romanesque et romantique absolument bouleversante.

Quand on remarque que la première moitié de la série est réalisée par Lenny Abrahamson, on est déjà rassuré car c'était l'homme qui avait signé Room, le film qui avait valu l'Oscar de la meilleure actrice à Brie Larson en 2016. Le fait que Sally Rooney, l'auteur du roman, ait elle-même participé à son adaptation met aussi en confiance. Enfin, la qualité de la production de la BBC est une dernière garantie.

Le format de la série est à la fois original (puisque ses épisodes courts font plutôt penser à ceux d'une sitcom) et palpitant (car le récit prend des airs de fueilleton, presque de saga). Bien qu'il n'y ait pas d'indications sur les années où l'action se déroule, on devine quand même que le temps s'écoule doucement puisqu'on observe Marianne et Connell depuis la fin de leur scolarité au lycée jusqu'à leur entrée en faculté, qui suggère un cursus assez long. Par ailleurs, l'histoire se déplace dans sa seconde partie en Europe, avec des chapitres en Italie et en Suède, ce qui suppose que tout ça ne se résume pas ç quelques mois.

La notion de temps, sur laquelle j'insite, est centrale. C'est le coeur de la série qui ne dit rien d'autre qu'on ne connaît et aime bien quelqu'un qu'avec le temps, au gré des ruptures, des rerouvailles, des épreuves, des rencontres. La romance entre Marianne et Connell prend en effet souvent l'allure d'un chemin de croix, évoquant le "ni avec toi, ni sans toi" entendu dans La Femme d'à côté de François Truffant : comme jadis Gérard Depardieu et Fanny Ardant, les deux héros ne peuvent rester longtemps loin l'un de l'autre mais en même temps ils sont dépassés par leur amour, les contraintes sociales, le passé de leurs familles, etc. Rien n'est simple entre eux et pourtant pour eux comme pour nous qui les regardons, tout est évident : il sont fais l'un pour l'autre, ils sont les seuls à se comprendre mutuellement, à être "compatibles", mais la vie, les caprices du destin autant que le courant tortueux de leurs désirs ne cessent de les éloigner, de les éprouver.

La caractérisation des personnages est fabuleusement décrite. Connell apparaît au début comme un garçon ingrat à qui on souhaite une punition sévère pour traiter Marianne comme il le fait : n'assumant pas d'aimer une fille que raillent ses copains, il est lâche, et s'attire à raison les foudres de sa mère qui considère son attitude méprisable. Puis s'opère un basculement savoureux quand le couple se retrouve en fac : Marianne, libérée du poids du lycée et de sa famille (une mère indifférente, un frère haineux), s'est émancipée et a gagné en charme, en séduction, en assurance. Son sens de la répartie, déjà aiguisé, et son intelligence naturelle (qui a pris le pas sur sa sensibiltié) en ont fait une petite vedette, convoitée par les garçons, appréciée par les autres filles. Connell, en revanche, a du mal à s'intègrer dans la ville de Dublin, au sein d'étudiants plus cool et riches que lui. Il avait choisi d'étudier l'anglais dans cette université pour être avec Marianne avant leur rupture et aujourd'hui il ne sent plus à sa place (même s'il conserve d'excellentes notes grâce à sa discipline dans le travail).

Une seconde crise nait d'un moment de bonheur (plus tard, à la fin de la série, Connell reconnaîtra d'ailleurs que c'était sans doute la période la plus heureuse de sa vie, malgré tout) : quand Marianne et Connell décrochent une bourse (qui leur assure un meilleur train de vie, l'assurance de terminer leurs études sans dépendre de leurs familles), lui se soûle et se fait tabasser dans la rue par un voleur. Il débarque chez Marianne, qui fête sa réussite entre amis, et joue les infirmières providentielles. Pourtant Connell lui révèle sa liaison avec une autre étudiante et fiche une nouvelle fois tout en l'air.

Le troisième acte de la série est le plus décousu mais correspond à une période elle-même plus heurtée pour les deux héros. C'est alors que le récit se déplace en Europe et que Marianne prend toute la lumière. Mais la jeune femme traverse en réalité un désert moral : comme pour se punir (car elle a vu sa mère brutalisée par son défunt père, puis son frère la détester, et Connell la trahir, elle se demande si elle n'est pas la cause de son propre malheur), elle subit par deux fois des amants qui la maltraitent, lui infligent une relation sexuelle SM (dans laquelle elle est la dominée). La tournure de l'histoire devient vraiment inattendue, la psychologie de Marianne s'avère incroyablement complexe : cette jeune femme gracile et pourtant coriaceva jusqu'au bout d'elle-même, plonge tout au fond sans que le spectateur sache si cela aboutira à un rebond et si oui, de quelle nature (on verra ensuite que tout n'est pas complètement réglé).

Engagé dans une relation plus stable, Connell est donc alors plus en retrait, comme si les auteurs laissait son personnage un peu au repos. Mais la réalité va le rattraper violemment dans la quatrième et dernière partie. Le thème du deuil frappe alors puissamment la série : pas seulement parce qu'un ami d'enfance de Connell se suicide et plonge le jeune homme dans la dépression (montrée ici sans détour), mais parce qu'il s'agit de faire son deuil de la jeunesse, de l'insouciance, des illusions, de quelques espoirs aussi (Helen, la compagne de Connell, ne peut accepter de vivre dans l'ombre de Marianne). C'est l'heure des bilans et la série ne ménage personne, osant le malaise encore une fois dans une scène remarquable d'intensité (une scène d'amour physique qui s'échoue sur une gêne insurmontable). Mais aussi la libération (Marianne qui coupe les ponts avec sa famille), puis l'apaisement (les fêtes de fin d'année), avant d'ultimes larmes déchirantes (quand Connell consent à partir pour New York).

Les six derniers épisodes ne perdent pas en qualité dans la réalisation quand Abrahamson cède la place à Hettie McDonald, qui conserve une sensibilité remarquable - sans sombrer, jamais, dans la sensiblerie, le pathos. On peut noter une légère baisse de rythme lors de la transition, et déplorer que l'arc consacré à Marianne (avec les scènes en Italie puis en Suède) est un peu répétitif, soulignant un peu trop le calvaire du personnage. Mais au moins, ces parti-pris d'écriture et de mise en scène sont assumés et leur frontalité est vraiment audacieuse (là où une série américaine aurait joué le hors-champ, voire aurait évité ces moments).

On a souvent la gorge serrée en regardant Normal People, une émotion vous saisit, difficile à ne pas ressentir. De ce point de vue, malgré le format des épisodes, on est vraiment dans l'anti-sitcom, mais pas non plus dans du docu-réalisme social à la Ken Loach (qui, personnellement, m'insupporte). La série brille surtout par sa finesse et son honnêteté, sa lucidité aussi : c'est une chronique amoureuse d'une justesse et d'une subtilité rares.

Cette réussite, on la doit aussi (surtout ?) à ses deux interprètes principaux, deux révèlations : d'un côté, Paul Mescal, impressionnant, fébrile, fragile et balèze à la fois, fait penser à un jeune Sean Penn parfois. Il a un charisme saissisant, une vulnérabiltié rafraîchissante, et même dans les passages les plus ingrats de son rôle, il arrive à rester attachant. De l'autre, il y a Daisy Edgar-Jones, archétype de la petite anglaise, qui passe de l'adolescente frêle et revêche à la jeune femme irrésisitible et à la femme hantée avec une fluidité dans le jeu proprement stupéfiante. On tombe amoureux d'elle comme Connell, on a envie de la protéger, on a surtout envie qu'une carrière à la hauteur de son talent l'attende. Ces deux-là devraient, en toute logique (même si la télé et le cinéma n'ont rien de logique avec les acteurs) inspirer bien des cinéastes. 

Ces "Gens Normaux" sont superbes. Découvrez cette série, même si la perspective de passer six heures devant une histoire d'amour n'est pas a priori votre came : croyez-moi, cette série vous serrera le coeur.