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mardi 14 mars 2023

CHLOE DENSITE, de Lewis Trondheim et Stan & Vince


Chloé Densité est l'Intégrale des trois tomes de la série précédemment connue sous le titre de Density, publiée entre 2017 et 2021 par Delcourt. Rebaptisée, cette histoire est désormais disponible en un seul volume de 300 pages et pour un prix raisonnable. Lewis Trondheim s'est associé au duo Stan & Vince pour ce comic-book à la française. Le résultat est plaisant, mais aurait pu être beaucoup mieux.


Chloé accompagne en voyage aux Etats-Unis son frère, Gilles, passionné d'ufologie, et sa soeur, Karine, et l'amie de celle-ci, Amina. Avant de poser leurs valises à Las Vegas où se tient une conférence sur la vie extraterrestre, les trois filles veulent faire une farce à Gilles en lui faisant croire à une rencontre du 3ème type. Mais les choses vont déraper...


En effet, quand un authentique alien surgit de derrière un rocher et tase Chloé alors qu'il visait Gilles, il lui donne d'étonnants pouvoirs dont elle va devoir vite apprendre à se servir car une invasion est sur le point de se produire de la part des Douss.


Après un entraînement express, Chloé rencontre Marco, un survivaliste, qui leur offre son aide contre les aliens. C'est ainsi qu'ils braquent un casino dont l'argent leur servira à acheter des armes. Pourtant tout va à nouveau dérailler, entre la trahison de Marco, la volonté du trafiquant d'armes de se venger, l'arrivée du champion des Douss au Japon, et enfin une bataille épique dans l'espace au cours de laquelle Gilles pensera avoir perdu sa soeur...


Il ne suffit pas toujours d'assembler une équipe de choc pour s'assurer un succès : c'est à la fois la morale de cette bande dessinée et de l'histoire qu'elle raconte. Troublant effet miroir pour cette production signée du prolifique et inclassable Lewis Trondheim, publiée par Delcourt sous la forme d'une intégrale de 300 pages, sortie récemment.
 

Avant de s'appeler Chloé Densité, ce récit complet s'intitulait Density et était paru en trois tomes de 100 pages entre 2017 et 2021. La narration avait dû décourager les curieux qui avaient acquis le premier volume, concentré sur la rencontre de Chloé avec un alien et le début de son entraînement. Mais en vérité, appelons un chat un chat, et disons que Density fut un échec commercial.

D'où l'idée de Delcourt de ressortir en la rebaptisant cette histoire sous la forme d'un seul livre, au format comic-book, plus en phase avec sa construction narrative et son influence. Lewis Trondheim n'aime pas se reposer sur ses acquis, c'est un touche-à-tout, et sa production est si vaste qu'elle comporte au moins autant de pépites que de trucs dispensables. J'aime par exemple sa série Lapinot, sa participation au regretté Atelier Mastodonte, Texas Cowboys (avec Matthieu Bonhomme - à quand un tome 3 ?), mais je n'ai jamais adhéré à la saga Donjon par ailleurs.

Toutefois le voir s'essayer au comic-book super-héroïque m'intriguait et il ne fait donc pas les choses à moitié. Toutefois il serait mensonger d'affirmer qu'il convainc complètement. Si le résultat final ne manque pas d'atouts, il pèche par plusieurs endroits.

Il est ainsi certain que Chloé Densité gagne à être lu d'une traite. Le rythme est soutenu, assez pour ne pas être trop embarrassé par quelques facilités, mais pas suffisamment pour ne pas les remarquer. Ainsi, on se demande, une fois le livre refermé, à quoi ont servis les personnages de Karine et Amina pendant toute cette épopée sinon à être là pour donner la réplique ou à jouer les demoiselles en détresse dans le dernier chapitre. C'est dommage parce que si Trondheim s'était contenté d'un seul autre personnage féminin (en dehors de Chloé), par exemple en faisant d'Amina la fiancée de Gilles, cela aurait pu fonctionner. Mais même en se limitant au duo Chloé-Gilles, ça n'aurait pas nui à l'ensemble.

Trondheim fait aussi un pari visuel en traitant de manière réaliste Chloé et Gilles, voire Marco, tandis que l'alien qui intervient au tout début est sciemment grotesque, dans son apparence, mais aussi dans ses motivations (il veut sauver la Terre pour pouvoir continuer à suivre des séries télé). Si on accepte pas d'emblée cette plaisanterie, inutile d'aller plus loin. Moi, ça m'a fait rigoler, mais je comprends que certains aient pu passer à côté.

En revanche, j'avoue que l'importance donnée à Gregor Saxe, le marchand d'armes, au point de lui consacrer un arc dans le derniers tiers de l'histoire, m'a paru superflu. L'astuce trouvée pour que Gilles le défie afin de sauver Karine et Amina est une ficelle grossière, mais surtout on perd de vue l'essentiel, qui est quand même le voyage de l'héroïne, Chloé.

Plus positif : le crescendo qui va de l'acquisition des pouvoirs à l'entraînement jusqu'au combat contre Jigg Nör, le champion de Douss, puis à l'affontement épique dans l'espace contre l'armada est parfaitement maîtrisé. Le format de l'album, le découpage avec une prédominance de "gaufriers" mais aussi quelques pleines et doubles pages, font passer les 300 pages comme une lettre à la poste. Il y a de l'humour, souvent amlicieux, des applications physiques relatives aux pouvoirs de Chloé, judicieuses, et donc des enjeux toujours revus à la hausse qui captivent.

Du côté du dessin, le bilan est mitigé. C'est compliqué de tirer sur le travail de deux artistes du calibre de Stan & Vince, d'autant qu'ils ont oeuvré aux Etats-Unis et que donc une histoire pareille est dans leurs cordes. En outre j'avais adoré ce que Vince avait fait sur Esmera, le one-shot écrit pour lui par Zep. Mais il faut bien avouer que je suis resté parfois perplexe.

Pour faire simple, disons que j'ai eu le sentiment malaisant de lire des planches parfois à l'arrache, comme si elles avaient été dessinées sans crayonnés, en tout cas très (trop) rapidement. Peut-être Stan & Vince ont-ils voulu coller au projet en l'illustrant comme s'ils devaient rendre leur copie dans des délais semblables aux artistes de comics. Mais le compte n'y est pas.

A plusieurs reprises, le trait manque de fermeté, les visages changent trop, comme si les deux dessinateurs s'étaient passés le relais, les proportions sont incertaines. On a cette impression quasi-permanente d'une BD pas suffisamment achevée, pas complètement soignée, en tout cas par rapport à ce à quoi nous ont habitués les auteurs de Vortex. Très influencés par le passé par Dave Stevens (The Rocketeer), Wally Wood (Cannon) ou Mark Schultz (Chroniques de l'ère xénozoïque), l'encrage n'est pas à la hauteur. Alors volonté d'aller vers un dessin moins peaufiné ou manque d'application ? Je l'ignore mais c'est dommage.

D'autant plus que quand les deux complices font l'effort, ils sortent des pages quand même dingues, comme le combat entre Chloé et Jigg Nör, ou la bataille dans l'espace, ou tout ce qui se passe sur l'exo-planète. Dans ces moments-là, on touche du doigt ce à quoi Chloé Densité aurait dû ressembler tout du long.

Néanmoins, je ne veux avoir l'air de bouder mon plaisir. J'ai longtemps voulu lire cette histoire sans le faire, freiné par le prix et les délais entre chaque tome. Cette intégrale, qui coûte vraiment peu cher, est une occasion en or (même si Delcourt aurait pu reproduire les couvertures des trois tomes originaux, et certainement agrémenter le tout de quelques bonus).

vendredi 20 mai 2016

Critique 893 : LE PERE GORIOT d'Honoré de Balzac, adapté par Thierry Lamy, Philippe Thiraud et Bruno Duhamel

LE PERE GORIOT d'Honoré de Balzac est l'adaptation du roman écrite par Thierry Lamy, Philippe Thiraud et dessinée par Bruno Duhamel, publié en 2009-2010 par Delcourt.
*
 (Couverture et extrait du tome 1.
Textes de Thierry Lamy et Philippe Thiraud,
d'après Honoré de Balzac. Dessins de Bruno Duhamel.)
 
(Couverture et extrait du tome 2.)

Paris, XIXème siècle. Eugène de Rastignac, un ambitieux provincial, est ébloui par la haute société parisienne dans laquelle il compte bien se faire une place. Pour cela, il profite de l'entregent de sa cousine, la vicomtesse de Beauséant, qui l'invite à un bal où il rencontre Anastasie de Restaud. Il tente de la séduire en lui rendant visite ensuite chez elle mais se fait éconduire après avoir révélé qu'il habite à la pension Vauquer où réside aussi le père de la jeune femme, M. Goriot.
Peu après, Rastignac est présenté à Delphine de Nuncigen, la soeur d'Anastasie, négligée par son mari. Elle regrette de ne plus voir son père, écarté par son époux, alors qu'il les avait généreusement aidés financièrement.
Mais à l'époque, six ans auparavant, celui qu'on appelle désormais le père Goriot était un tout autre homme, ex-négociant prospère dont on croyait qu'il entretenait deux jeunes femmes sans savoir qu'il s'agissait de ses filles. Aujourd'hui, il doit subir les humiliations de sa logeuse et d'un de ses pensionnaires, Vautrin, un rustre au passé trouble, cynique envers les bourgeois et préparant sa revanche.
Lorsque Rastignac vient à manquer d'argent, à cause de dettes de jeu et de frais engagés dans ses mondanités, Vautrin le pousse à épouser Mlle de Taillefer, dont il arrangera le meurtre de son frère afin qu'elle perçoive l'héritage de son père qui l'a rejetée - magot que Rastignac et Vautrin se partageraient.
Mais Eugène refuse ce marché et continue de courtiser Delphine. La police arrête Vautrin, alias Jean Collin, ex-bagnard comme le prouve sa marque au fer rouge. Le père Goriot espère alors pouvoir quitter la pension Vauquer avec Rastignac et renouer avec sa fille mais il meurt, d'une crise d'apoplexie (diagnostiquée par Bianchon, un ami d'Eugène), en apprenant la situation financière désastreuse de Delphine.
Ni cette dernière ni sa soeur ne se rendront aux obsèques de leur père. Rastignac rompt avec Delphine, plus résolu que jamais à conquérir la capitale à qui il lance : "A nous deux maintenant !"

Il y a presque deux ans de cela, j'avais déjà écrit une critique sur un album, Carmen de Prosper Merimée, paru dans la même collection "Ex-Libris" chez Delcourt : une jolie réussite. Entretemps, j'ai découvert quelques prestations du dessinateur Bruno Duhamel et quand j'ai découvert qu'il avait illustré cette adaptation du Père Goriot d'Honoré de Balzac, j'ai feuilleté les deux tomes et, épaté, je les ai empruntés.

Pourtant mes souvenirs de l'oeuvre de Balzac n'étaient guère motivants : comme beaucoup d'écrivains classiques enseignés au collège et au lycée, il me rappelle davantage de pénibles devoirs de Français (ah, ces damnées fiches de lecture et études de textes !) que de bons moments. Mais, désormais, tout cela est bien loin et le prix de l'effort moins terrible.

Je dois donc reconnaître que j'ai aimé redécouvrir cette histoire et apprécié la manière dont Thierry Lamy et Philippe Thiraud en ont tiré une bande dessinée. L'intrigue offre des personnages mémorables et des péripéties à la cruauté étonnante. Le destin du père Goriot est effectivement terrible et annonce dès les premières scènes son pathétique dénouement : sa logeuse, flattée d'accueillir un résident si honorable au début, ne tarde pas à le juger avec mépris en croyant qu'il entretient deux jeunes maîtresses qui sont, en vérité, ses deux filles. Six ans après, l'ancien riche négociant n'est plus que l'ombre de lui-même comme peut e témoigner Eugène de Rastignac, le héros emblématique de la Comédie Humaine de Balzac, archétype de l'arriviste (dont le nom désigne désormais tout ceux qui veulent se faire une place dans la bourgeoisie en profitant de leurs relations). Renié par ses filles, écarté par des gendres peu scrupuleux, il doit en plus composer avec l'ignoble Vautrin, un malfaisant habitant dans la même pension que lui.

L'ambition de Rastignac est aussi obscène que la déchéance de Goriot est affligeante, mais les deux hommes se lient quand le premier se rapproche d'une des filles du second. Pourtant, ce mouvement précipitera la fin du père tout en soulignant le caractère indélicat du provincial. Pour Goriot, au soir de sa vie, simplement voir ses filles, les savoir heureuses, suffit. Pour Rastignac, les femmes riches socialement sont des moyens de s'établir socialement (même s'il semble sincèrement attaché à Delphine).

Entre les deux protagonistes, Vautrin se dresse comme une figure inquiétante, aux activités criminelles et au passé trouble, et terriblement définie, car il considère avec un cynisme total la société des nantis. En un sens, il incarne la version sans fard ni manière de la vicomtesse de Beauséant, la cousine de Rastignac, introduisant ce dernier dans son milieu bourgeois, le guidant, l'incitant à manoeuvrer habilement. Alors que l'ex-bandit surnommé "Trompe-la-mort" propose d'arriver plus brutalement à ses fins à Eugène en épousant Mlle de Taillefer et en supprimant le frère de celle-ci, à qui est promis l'héritage paternel.

Lamy et Thiraud ont su habilement tirer du roman de Balzac la matière pour une BD dense et palpitante à la fois, conservant la description impitoyable des deux cadres principaux de l'action (la sordide pension Vauquer, les salons luxueux des riches notables parisiens). Le résultat fait penser à un mélange efficace de série noire (avec la présence de Vautrin) et d'étude de moeurs implacable. Le récit ne souffre pas d'être développé sur deux tomes (un peu moins de 100 pages au total).

Mais surtout cette adaptation est formidablement mise en image. Bruno Duhamel n'a pas la reconnaissance qu'il mérite, même si avec la série Les Brigades du temps (écrite par Kris, trois tomes parus chez Dupuis - mais plombés par des changements de titre) il tenait une occasion idéale.

Son style, semi-réaliste, évoque à la fois Jean Giraud et Jean-Claude Mézières : du premier, il a le goût des détails, des plans fournis, une capacité à composer franchement impressionnante (il suffit de voir la double page, dans le tome 1, quand Rastignac arrive dans la salle du bal donné par sa cousine) ; du second, il a le trait énergique, très expressif, le soin apporté aux ambiances.

Ses personnages sont bien campés, ses décors d'un réalisme irréprochable, et, assurant lui-même la colorisation, il met parfaitement valeur chaque case, chaque planche, avec une palette très nuancée. De quoi attendre avec impatience et confiance son premier récit complet écrit et dessiné par lui seul, prévu en 2017 et qui s'appellera... Le Titre (un bon gros volume de près de 200 pages).

Aussi bien pour réviser ses classiques que pour faire connaissance avec un artiste de haute volée, ce Père Goriot en BD mérite qu'on s'y arrête. 

jeudi 4 février 2016

Critique 809 : FENNEC, de Lewis Trondheim et Yoann


FENNEC est un récit complet en soixante doubles strips, écrit par Lewis Trondheim et illustré par Yoann, publié en 2007 par les Editions Delcourt (dans la collection "Shampooing").
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Un petit fennec fuit dans le désert un groupe de serpents et réussit à lui échapper en grimpant sur un rocher. Il réfléchit au moyen de s'en débarrasser définitivement quand il se souvient que sa mère lui avait parlé du collier d'un shaman capable de provoquer la pluie, qui noierait les reptiles.
C'est le début d'un périple plein de rebondissements :  il est enlevé par un aigle dont il dévore les petits, court dans la savane, y rencontre un oiseau friand de serpents mais peu enclin à l'aider, croise la route d'un pangolin stupide, puis d'un gibbon très myope.
Le singe sait où est le collier magique et l'accompagne : en chemin, ils aideront un hippopotame qui souffre des dents, épuiseront un lion prêt à les dévorer et à qui ils livreront une hyène à leurs trousses puis un phacochère qui a le malheur de passer par là…
Les serpents ne sont jamais loin et, quand le fennec découvre que le shaman est un puissant gorille, il se demande si, puisqu'il ne peut lui subtiliser son collier, un arrangement est possible...

Cet album d'une trentaine de pages témoigne encore une fois de la prolixité du scénariste Lewis Trondheim et de sa capacité à s'adapter à tous les formats. Pour l'occasion, il s'associe à Yoann (l'actuel dessinateur de la série Spirou et Fantasio, à l'époque plus connu pour le titre Toto l’ornithorynque), membre fondateur avec lui de L'Atelier Mastodonte (lisible chaque semaine dans la revue "Spirou").

Le récit, qui se déroule linéairement, a pour cadre d'abord le désert africain puis la savane, et on suit avec jubilation les déplacements de ce petit renard qui cherche à échapper à une bande de serpents tout en cherchant le moyen de s'en débarrasser. Trondheim introduit un élément discrètement fantastique quand il évoque que la solution au problème du fennec est un collier magique, mais le scénario n'exploite finalement pas cette astuce.

En revanche, les animaux sont doués de parole et on la langue bien pendue, une caractéristique récurrente dans l'oeuvre de l'auteur : le mauvais esprit mais aussi l'ingéniosité et le persévérance dont fait preuve le petit renard sont réjouissants, donnant lieu à des dialogues cyniques et enlevés, jouant sur le contraste avec d'autres rôles qui n'évoluent pas dans le même registre - le gibbon dont la myopie engendre bien des méprises, le pangolin abruti mais attachant.

Trondheim aime les contraintes narratives et le comic-strip exige une rigueur terrible. Il enchaîne les doubles strips avec une énergie imparable, qui leur permet d'être efficaces séparément et pris dans l'ensemble de l'intrigue : la virtuosité du scénariste est impressionnante. En quatre à six cases, tout est dit et bien dit, c'est drôle, palpitant, insolite, dense. 

Yoann illustre cette histoire en couleurs directes, employant magnifiquement la technique de l'aquarelle. La forme des "personnages" est volontairement sommaire mais très expressive, et le découpage tire pleinement parti du format strict des doubles strips. La palette chromatique privilégie bien entendu les teintes chaudes, solaires, lumineuses, puisque nous sommes en Afrique, et quoique les décors sont eux aussi réduits à l'essentiel, on s'y croirait de façon troublante.

Véritable merveille de concision et de malice, Fennec dépasse la simple suite de gags pour se transformer en un récit initiatique irrévérencieux et malin. Surtout, c'est un livre qui séduit aussi bien les (très) jeunes lecteurs que les plus âgés car les premiers apprécieront son efficace simplicité et les seconds sa dynamique singularité. 

On ne peut que regretter que cette aventure soit restée sans lendemain (même si, par ailleurs, Trondheim et Yoann ont été bien occupés depuis, chacun de leur côté).

jeudi 21 janvier 2016

Critique 798 : L'ESPACE D'UN SOIR, de Brigitte Luciani et Colonel Moutarde


L'ESPACE D'UN SOIR est un récit complet écrit par Brigitte Luciani et dessiné par Colonel Moutarde, publié en 2007 par les Editions Delcourt.
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Un soir, dans le même immeuble, les chassés-croisés d'une quinzaine de personnages...
Franck Carpentier et son épouse Marlène organisent une fête pour leur pendaison de crémaillère.
Marlène est la maîtresse de Gérard Orlay, le mari de la propriétaire de l'immeuble, Marie, dont l'amant, Olivier Husson, va tendre une piège à son fils, Bruno, pour lui voler une grosse somme d'argent.
Iris Lopez est la confidente de Marlène qui soupçonne son autre amie, Sandra Vaneker, de connaître son infidélité.  Le mari de Sandra, Antoine, a confié la garde de leurs deux jeunes enfants à la soeur de femme, une actrice débutante, Jade Lamour, sous le charme de laquelle tombe l'architecte Pierre Leroy.
Quant à la paranoïaque Odile Cambert, elle est l'épouse d'André, le bras droit en affaires de Gérard Orlay, qui le suspecte de vouloir l'escroquer.
Pendant ce temps, David et Esther Vaneker ont une nuit agitée mais pas autant qu'une souris dans leur appartement, traquée par un chat...

Ci-dessus : le quatrième de couverture de l'album,
présentant les quinze personnages de l'histoire.

L'Espace d'un Soir est un projet qu'a porté longtemps sa scénariste, Brigitte Luciani, avant de trouver qui le dessinerait, et quand le Colonel Moutarde a relevé le défi, cela a abouti à une rencontre décisive entre elles (car le Colonel est une femme...).

Des rencontres, cette histoire en est remplie et l'intrigue les articule avec une agilité qui, mine de rien, est assez exceptionnelle. Le découpage du script est rigoureux, avec ses quatre bandes par cases, chacune situant une action dans un décor différent, avec les allées et venues des personnages, tout en sachant qu'ils sont en vérité réunis dans le même immeuble, la même soirée.

Née en 1966 à Hanovre, Brigitte Luciani n'est pas diplômé d'une Maîtrise de Littérature pour rien : son récit possède à la fois une grande fluidité tout en étant bâti avec une étonnante sophistication. Parvenir à animer autant de pistes narratives, une casting aussi fourni, sans s'emmêler les pinceaux ni égarer le lecteur, témoigne d'une adresse peu commune.

Plus encore, cet opus exploite avec malice une idée qui repose sur une évidence mais dont l'application est surprenante : considérons la façade d'un immeuble avec les fenêtres de ses appartements et on s'aperçoit que cela ressemble de manière troublante à une page quadrillée d'une bande dessinée. Dès lors, chacune de ces fenêtres est une histoire possible, et celui qui observe l'immeuble ainsi peut les imaginer. C'est le principe même de ce projet.

On peut ainsi lire L'espace d'un soir de bien des façons : successivement d'une bande à l'autre comme dans un album traditionnel, ou latéralement en suivant les strips d'une page à l'autre, ou en sautant une bande sur deux, voire en passant de la première à la quatrième... Et cela reste compréhensible. C'est un exercice de style mais bigrement bien disposé. 

Alors, certes, l'intérêt des différentes lignes historiques, l'aventure de chaque protagoniste (ou paire, trio, quatuor) sont inégales, de même que certains personnages sont plus développés que d'autres (les époux Cambert sont les plus dispensables, et les enfants de Vaneker comme le sort de la souris sont anecdotiques). Les petites trahisons, les escroqueries, les jeux de séduction, les méfiances qui traversent le récit peuvent aussi sembler légères, mais ici le dispositif l'emporte sur le reste. Si vous êtes d'humeur joueuse, c'est très plaisant. Sinon, passez votre chemin. Mais, il n'empêche, le twist final est quand même brillant, réellement inattendu et jubilatoire.

Le vrai regret qu'on peut formuler concerne davantage, à mon sens, le graphisme. La dessinatrice qui signe donc du surnom très "Cluedo" Colonel Moutarde, et au sujet de laquelle je n'ai pas réussi à apprendre des éléments biographiques instructifs, a un style amusant, qui ne manque pas d'élégance.

Malheureusement, avec un scénario de ce type, il aurait été plus avisé que cela soit mis en image différemment : ici tout le monde se ressemble trop, les filles au physique gracile et au look de fashionista, avec de grands yeux et des lèvres fines ; les garçons distingués comme des gravures de mode, tous issus d'un même moule (à part André Cambert). Cela ne facilite pas la reconnaissance et il m'a fallu un peu de temps pour identifier chacun, devant consulter le quatrième de couverture pour bien m'assurer de qui était qui. Ce n'est pas désagréable à regarder, mais un peu léger. Dommage.

Une BD quasi-conceptuelle intéressante qui pourrait fort bien être adaptée au théâtre.

dimanche 3 janvier 2016

Critique 784 : POURQUOI J'AI TUE PIERRE, d'Olivier Ka et Alfred


POURQUOI J'AI TUE PIERRE est un récit complet écrit par Oliver Ka et dessiné par Alfred, publié en 2006 par Delcourt.
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Onze chapitres de la vie d'Olivier, de sept à dix ans, puis à douze, quinze, seize, dix-neuf, vingt-neuf, trente-quatre et trente-cinq ans.
Enfant, il était partagé entre des grands-parents, catholiques rigoristes et pratiquants (sa grand-mère lui affirmait qu'on allait en enfer si on se touchait le zizi), et ses parents, aux moeurs très libres.
Ses parents font la connaissance de Pierre, un curé "de Gauche", qui leur demande d'héberger pendant quelque temps un réfugié politique brésilien, Ottavio.
A dix ans, Olivier part pour la première fois en colonie de vacances sous la responsabilité de Pierre qui a gagné sa sympathie.
Deux ans plus tard, toujours dans le camp de la "Joyeuse Bergerie", Pierre prétexte ses insomnies pour convaincre Olivier de coucher avec lui en se prodiguant des attouchements...
Ce qui passe cette nuit hantera l'enfant, l'adolescent et l'adulte qui finira, pour le surmonter, par en tirer le scénario de cette bande dessinée dont il confie les dessins à son ami Alfred.

Je ne vais pas tourner autour du pot pour vous parler de cet album mais vous avouer que cela a été un véritable coup de poing dans l'estomac : une oeuvre poignante, d'une force terrible, traitée avec une maîtrise extraordinaire. Un chef d'oeuvre.

Lorsqu'on aborde le quatrième chapitre, on devine déjà le drame qui va se nouer et on tourne alors les pages suivantes avec appréhension car on se demande bien comment les auteurs vont s'en sortir. Et quand on les a lues, ces pages terribles, on sait alors qu'on a entre les mains un bouquin hors du commun, qui va durablement vous bouleverser.

Olivier, c'est Olivier Ka, le scénariste, et cette histoire est la sienne. Il la raconte d'abord avec un mélange de cruauté (toute la partie concernant les grands-parents, la foi religieuse) et de légèreté (la description de l'amour libre vécu par ses parents). Finalement, l'auteur procède à la manière de ce fameux Pierre cité dans le titre en inspirant confiance au lecteur qui pourtant pressent l'horreur à venir. 

Puis, donc, après quelques épisodes brefs et rythmés, le récit acquiert une densité suffocante, déployée dans une longue séquence qui réussit le tour de force de tout faire comprendre sans sombrer dans le voyeurisme. Toute la béatitude qui a précédé est alors engloutie dans d'épaisses ténèbres, l'insouciance est balayée par la trahison, et l'acte ignoble vous explose en plein visage.

Olivier Ka n'est pas là pour philosopher sur la pédophilie ou le viol (d'ailleurs, "techniquement", il n'y a pas viol), mais pour libérer sa propre parole, exprimer de façon à la fois rageuse et expiatoire, comment un adulte, en usant de ruse, abuse un enfant et le persuade de cacher son méfait en le transformant en un secret comme en partagent les "vrais" amis. C'est très intense, très puissant, ça remue - et on peut très bien être trop mal pour poursuivre la lecture de ce récit.

Ce serai pourtant une erreur car la suite et fin donne lieu à un témoignage, volontiers elliptique mais toujours aussi éloquent. Que Olivier Ka ait su rédiger cela avec un tel sang-froid, un tel recul, est à la fois admirable et époustouflant. Mais c'est qu'il a pu également s'appuyer sur un graphiste à la mesure de cette tâche.

Je connais peu Alfred, sinon dans le cadre de ses participations (trop rares) à L'Atelier Mastodonte. Rien donc qui pouvait me préparer au choc esthétique de Pourquoi j'ai tué Pierre et à l'intelligence avec laquelle il a su servir cette histoire.

Le trait n'est pas réaliste, mais il est mieux que ça en vérité : il est vrai et il est juste. C'est une notion que je place au-dessus de tout en dessin, l'image juste, celle qui accompagne l'histoire en en augmentant l'impact, en en clarifiant le propos, en en transcendant le coeur. 

Accompagnée par la colorisation superbe et sauvage de Henri Meunier, la mise en images traduit vertigineusement les changements d'époque, les différents âges du héros, ses tourments, les conséquences de ce qu'il a subi. Ce dessin, magnifique, brut, épouse tous les heurts de cette vie, le découpage exprime les ravages qui dévastent, mais aussi les brèves accalmies, et mélange avec une rare adresse les techniques - notamment dans l'ahurissant dernier chapitre où dessin classique, photos, clichés peints se succèdent sans déranger mais pour atteindre là encore le coeur des choses.

Véritable roman graphique où la pudeur, la candeur, le respect, mais aussi la violence, la noirceur, forment un tourbillon dénoué le premier jour de l'été, Pourquoi j'ai tué Pierre est de ces livres dont on ne sort pas indemne. Mais c'est aussi à ce prix qu'on sait avoir lu une des oeuvres les plus marquantes de la bande dessinée franco-belge. Saisissant, inoubliable, et exemplaire - jusqu'à accéder à une miraculeuse lumière apaisée après avoir exploré des abysses terrifiantes. 

lundi 19 octobre 2015

Critique 730 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 3 - LE MYSTERE DE LA FEMME ARAIGNEE, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone


L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : LE MYSTERE DE LA FEMME ARAIGNEE est le troisième tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2014 par Delcourt.
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Tim Bishop découvre le vieil indien Jack blessé dans le désert où l'a laissé Margot de Garine, profitant qu'il se reposait pour lui fausser compagnie. Il en profite pour raconter au bagagiste son passé et dans quelles circonstances il est revenu sur la terre de ses ancêtres.
Les deux hommes sont recueillis par William, un esclave affranchi, qui s'est installé dans la réserve navajo avec une veuve indienne et sa fille où les retrouvent bientôt Byron Peck et Knut Hoggaard.
Cependant, Margot a trouvé refuge chez des religieuses qui évangélisent impitoyablement de jeunes indiennes. Elle s'attache à l'une d'elles, rebaptisée Lucille, qui est prise en grippe par la mère supérieure et qui lui inflige une nouvelle cruelle punition.
Un détachement militaire arrive pour convoyer Margot, non pour la protéger mais parce qu'elle figure sur un avis de recherche - imprimé par Peck. Quand l'avocat apprend où est son épouse, il se rend sur place avec Hoggaard. Ils sont aussitôt arrêtés par les hommes du colonel Keats, embobiné par Margot.
Cette dernière repart en train pour Washington, après avoir récupéré Lucille à qui elle avait confiée les lettres de James Madison tandis que Byron et Knut sont conduits au pénitencier de Holbrook. Simultanément, Margot est victime d'un braquage, commis par Jack, William et Celle-qui-court, tandis que Hoggaard s'évade en laissant derrière lui Peck.

Pour ce troisième tome, Wilfrid Lupano a cessé ses adresses politiques un brin démagogiques pour se contenter de raconter la suite de son histoire - dont le terme est prévu pour le tome 4 (dont la date de sortie n'est pas encore connue).

La lecture de ce nouvel album m'a laissé un sentiment mitigé : le divertissement reste plaisant mais scénario commence à perdre de son efficacité. Le principal défaut de cet épisode est que Lupano a choisi d'enrichir sa distribution avec de nouveaux seconds rôles, amenés à être encore là pour le quatrième chapitre : c'est ainsi qu'on fait connaissance avec l'ancien esclave William, Celle-qui-court, Lucille. Le scénariste les dote d'un background solide (quoique sans originalité), mais ce sont autant de nouveaux personnages à animer, qui alourdissent plus qu'elles n'enrichissent l'intrigue, avec quelques effets répétitifs voyants à la clé (Margot perd une nouvelle fois les lettres de Madison dans une attaque de train...).

La réunion de tous les personnages, à l'exception de Margot qui demeure insaisissable (avec beaucoup plus de chance que de génie tactique désormais - la façon dont elle "retourne" le colonel Keats, grâce à la complicité de l'épouse et la fille de celui-ci, est particulièrement notable), est orchestrée trop providentiellement pour qu'on ne tique pas : Tim Bishop tombe miraculeusement sur Jack blessé en plein désert navajo, Byron et Knut arrivent sortis de nulle part chez William où sont Tim et Jack, Byron retrouve la piste de Margot par un extraordinaire du coup du sort après avoir invoqué la femme araignée... Tout ça manque beaucoup de subtilité, on a le sentiment que Lupano ne savait pas trop comment rassembler les personnages qu'il avait dispersés  - et la fin de ce tome 3 relance cela.

Malgré ces réserves, L'homme qui n'aimait pas les armes à feu continue de séduire, mais davantage pour le rythme soutenu de sa relation que pour la fluidité de sa mécanique et la singularité de ces protagonistes (il serait, par exemple, bienvenu d'écrire le passé de Margot qui, en définitive, se résume à une garce dont on devine qu'elle a subi, comme Lucille, une éducation très stricte, sans que cela suffise à justifier son attitude si vénale maintenant). 

Paul Salomone a assuré dans une interview au site "ligne claire" que le dénouement de la série se produira bien dans le quatrième volume et qu'il sera à la fois étonnant et clair, mais la tâche ne sera pas aisé pour Wilfrid Lupano. 

Le scénariste pourra néanmoins s'appuyer sur son dessinateur qui livre une prestation toujours aussi solide : certes, je reste toujours mesuré sur son encrage, auquel je reproche encore un manque de nuances, et je trouve que certains décors sont moins détaillés qu'auparavant, mais, en revanche, ses pages sont toujours aussi dynamiques, avec des personnages à l'expressivité épatante.

Le soin apporté aux costumes, en particulier pour Margot, et l'énergie qui se dégage des scènes d'action comme le découpage bien dosé pour les scènes plus calmes sont remarquables. 

La série stagne, voire régresse un peu, mais j'espère que la fin sera à la hauteur. Ce western est inégal mais pourvu de qualités indéniables qui incitent à l'indulgence et maintiennent l'intérêt.
(Toujours pour le plaisir, ci-dessous, la quatrième de couverture du livre avec encore un beau portrait de la terrible Margot :)   

vendredi 16 octobre 2015

Critique 728 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 2 - SUR LA PISTE DE MADISON, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone


L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : SUR LA PISTE DE MADISON est le deuxième tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2013 par Delcourt. 
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Après avoir échappé à la mort, mais vu leur magot dérobé par le vieil indien, Byron Peck veille au chevet de Knut Hoggaard, dont le médecin reconnaît sur une poterie du navajo le Spider-Rock - l'endroit où il est certainement parti se cacher.
Six mois auparavant, Peck a gagné un procès pour la Pacific Electric Railway en obtenant l'expropriation de Wilson Cole dont la ferme se trouvait sur le tracé d'une future voie ferroviaire. Mis les enfants de ce dernier le tiennent pour responsable du suicide de leur père et jure d'avoir sa peau.
Lorsque Hoggaard vient frapper à sa porte, l'avocat le reçoit à contrecoeur, effrayé et seul depuis que son épouse Margot est partie en vacances chez la riche famille Warwick. Le danois veut que Peck examine des documents qu'il pense sans valeur, en particulier une correspondance d'un des aïeuls.
Mais Peck reconnaît l'auteur de ces lettres : ce n'est pas moins que James Madison, rédacteur de la Constitution américaine, qui y exprime ses réserves sur le droit pour tout citoyen à porter une arme à feu. L'avocat est convaincu qu'il peut alors faire annuler ce droit devant la Cour Suprême.
Margot, de retour chez son mari, y voit plutôt le moyen de s'enrichir facilement en monnayant ces documents auprès des marchands d'armes. Elle va alors s'employer à éliminer Byron puis Knut... Mais, comme on le sait depuis, ça n'a pas suffi.

Dédiant ce nouvel épisode à la National Riffle (le puissant lobby des armes aux Etats-Unis) qui soutint la candidature du républicain Mitt Romney (vaincu par le démocrate Barack Obama en 2012), Wilfrid Lupano agace toujours un peu avec cette volonté de faire un western à message - message lourdingue ("tuer, c'est mal" : on croirait entendre une Miss France). Le contraste est d'autant plus saisissant que L'homme qui n'aimait pas les armes à feu évolue dans un registre plus léger que le manifeste qu'aimerait en faire son auteur.

Passons.

Ce deuxième tome présente une construction différente du premier car il est développé autour d'un très long flash-back : Lupano, qui a joué sur le procédé du "Mac Guffin" en laissant planer le mystère sur la nature des documents volés par Margot de Garine, a décidé de révéler de quoi il s'agissait.

L'idée que le rédacteur de la Constitution américaine ait fait part de ses doutes sur le droit de chacun à posséder une arme à feu est savoureuse et donne une profondeur, même si elle est fictive, étonnante au récit : le cours de l'Histoire rattrape les péripéties du trio de protagonistes de la série. Le scénariste s'en sert aussi pour préciser la caractérisation de ses héros, où l'on découvre que Peck a d'abord été un avocat au service d'une puissante compagnie ferroviaire avant d'aspirer à défendre une plus noble cause (même s'il le fait moins par conviction que parce que les conséquences du procès qu'il a gagné lui ont inspiré son aversion pour les armes à feu - aversion toute relative puisqu'il les reprendra, ces armes, pour se venger). Hoggaard est aussi montré avant qu'il ne soit devenu une brute au langage limité également désireux de prendre sa revanche. En revanche, ce retour dans le passé confirme la vénalité de Margot, qui est, plus que jamais, la vedette de la série, une figure aux reliefs moraux aussi fascinants que ceux de sa plastique.

Malgré son aspect très explicatif, le scénario se déploie avec beaucoup de rythme et de fluidité, comme un crescendo, et au terme de ce tome 2, nous ramène au tandem Byron-Knut en route pour retrouver Margot, le viel indien (Tim Bishop semble abandonné à un sort moins favorable, mais je ne jurerai pas que Lupano en ait fini avec lui). La suite se déroulera à nouveau dans un territoire hostile au potentiel de dangerosité élevé, chez les navajos...

Paul Salomone nous apprend dans le cahier graphique en supplément avec la première édition de l'album sa méthode de travail et c'est instructif. On notera que l'artiste est un authentique perfectionniste, qui a besoin de préparer très minutieusement ses planches, en accumulant les recherches sur les personnages, les études pour les décors, les designs des costumes. C'est aussi lui qui détermine les couleurs, désormais appliquées par Simon Champelovier.

Salomone reçoit donc un script visiblement très détaillé à partir duquel il commence par tirer sur des post-it le schéma des pages en établissant le nombre de plans. Puis il effectue un pré-découpage sur ordinateur, qu'il affine en un storyboard. Viennent ensuite des crayonnés plus prononcés et l'encrage toujours numériques. Sur ce dernier point, ce tome 2 possède un trait parfois plus gras, mais le résultat n'est finalement pas plus abouti que le tracé fin du premier épisode : on sent bien que ce graphisme n'est pas purement manuel et manque donc de nuances.

Malgré de menues réserves encore une fois, ce titre confirme des qualités indéniables et fournit une lecture agréable. De quoi aborder le tome 3 avec confiance.
(Et toujours pour le plaisir des yeux, je poste le quatrième de couverture représentant la divinement perfide Margot dans un habit très élégant :) 

jeudi 15 octobre 2015

Critique 727 : L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU, TOME 1 - CHILI CON CARNAGE, de Wilfrid Lupano et Paul Salomone

Les trois héros de la série :
Byron Peck, Knut Hoggaard et Margot de Garine.
(dessin de Paul Salomone

Faisons une pause et quittons les vikings de Thorgal le temps de parler de la série (prévue en quatre tomes, dont trois sont déjà publiés) western écrite par Wilfrid Lupano (Ma Révérence, dont j'a écrit la critique - n° 721 - récemment) et dessinée par Paul Salomone.
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L'HOMME QUI N'AIMAIT PAS LES ARMES A FEU : CHILI CON CARNAGE est le premier tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Salomone, publié en 2011 par Delcourt.
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1899. L'avocat britannique Byron Peck, exerçant à Los Angeles, et son secrétaire danois, Knut Hoggaard, traquent en Arizona Margot de Garine, épouse du premier et maîtresse du second, qu'elle a laissés pour mort après leur avoir volé des documents susceptibles de modifier le cours de l'Histoire des Etats-Unis.
Mais Margot perd ces documents après avoir été attaquée par Manolo Cruz et ses hommes. Depuis elle tente de le retrouver et finit par y parvenir. Elle séduit le bandit, découvre son repaire et lui propose de devenir associés en lui promettant la fortune. Mais elle ignore cependant que Peck et Hoggaard savent où elle est et se préparent à agir.
Pourtant, les événements prennent un tour inattendu à cause d'un vieil indien, cohabitant avec les outlaws mexicains dans leur hacienda et Tim Bishop, un bagagiste épris de Margot...

Comme pour son récit complet Ma Révèrence, les remerciements qu'a ajouté Wilfrid Lupano en préambule de cette histoire précisent l'intention à l'origine de ce projet : après avoir voulu répondre au discours contre Mai 68 de Henri Guaino, il s'en prend cette fois aux lobbys des armes aux Etats-Unis en ironisant sur les carnages que cela occasionne fréquemment dans les lieux publics.

Cette volonté de proposer des bandes dessinées qui seraient comme des manifestes quasiment politiques est toujours un peu écrasante : elle semble, pour l'auteur, être l'occasion de donner forcément du sens à ce qu'il conçoit aussi comme un divertissement, dont le récit est pourtant largement suffisant à comprendre le message.

Avec son titre à rallonge et son sous-titre en forme de jeu de mots, Lupano rappelle aussi ce qui était évident dans Ma Révèrence : ses références se situent du côté d'un certain cinéma populaire bien français, celui des scénarios de Michel Audiard. Et il assume fort bien, avec un talent certain, cet héritage.

L'Homme qui n'aimait pas les armes à feu est un western, mais atypique : l'action se déroule à la toute fin du XIXème siècle et ses protagonistes ne sont pas des cowboys, mais un avocat et son secrétaire aux trousses de leur femme et maîtresse commune. Il est question d'un document de valeur au coeur de cette traque, mais Lupano s'en sert, dans ce premier tome, comme d'un "Mac Guffin", ce procédé cher à Alfred Hitchcock. Il s'agit d'un prétexte au développement d'un scénario qui peut être un objet matériel, généralement mystérieux, dont la description est vague et sans importance, ou un secret qui motive les méchants (mais pas nécessairement le protagoniste) et qui est de peu d'intérêt pour le spectateur car celui-ci ne doute pas que les méchants ont d'excellentes raisons de mettre le protagoniste dans l'embarras.

Byron Peck fait irrésistiblement penser au Pied-Tendre Waldo Badmington dans Lucky Luke : son allure aristocratique, ses manières précieuses, détonent dans le décor hostile de l'Arizona. Tout aussi exotique, le colosse danois Knut Hoggaard, devenu une brute frustre depuis que Margot de Garine lui a tiré dans la tête, ce qui explique pourquoi il ne s'exprime plus que par des borborygmes (toutefois très évocateurs) est le parfait contrepoint de l'avocat. Ils forment un duo comme on en trouve pléthore dans la bande dessinée, unis par un objectif commun en dépit de caractères et de cultures contraires.

Lupano épice son plat en y ajoutant un personnage féminin aussi fortement incarné avec Margot de Garine : cette séduisante intrigante n'est motivée que par l'argent et ne recule devant rien pour accéder à la fortune qu'elle compte tirer des documents dérobés à ses poursuivants. Son culot et ses charmes ont raison de Manolo Cruz, un bandido aussi bête que brutal, mais tourneront aussi la tête à Tim Bishop, un bagagiste naïf mais romantique, aveuglément épris de la belle. Seul le vieil indien, dont le rôle promet d'être plus développé dans le tome suivant, surpasse en rouerie celui de Margot - c'est dire !

Pour mettre en images ce récit truculent, qui lorgne aussi volontiers du côté du western italien, Lupano fait équipe avec un autre jeune talent (comme Rodguen pour Ma Révèrence), Paul Salomone.

Cousin du comédien Bruno Salomone (connu pour son rôle de père de famille dans la série télé Fais pas ci, fais pas ça), l'artiste né en 1981 (de dix ans le cadet de Lupano donc) se destinait d'abord à une carrière sportive avant de publier dans ""Lanfeust magazine". Là, il est remarqué par Albert Uderzo en personne et décide de se consacrer exclusivement au Neuvième Art.

Ses influences sont, de son preuve aveu, à trouver du côté de Charles Dana Gibson, illustrateur américain (1867-1944), connu pour avoir créé la "Gibson girl", première vraie représentation de la beauté idéale américaine (une fille élégante, indépendante, parfois insolente, visiblement issue de l'élite - le contraire donc de la pin-up), et aussi de Peter de Sève, cover artist (notamment pour le "New Yorker") et character designer pour le cinéma d'animation (Scrat dans L'Âge de glace, c'est lui, mais aussi Le Monde de Némo).

Evoluant dans un registre semi-réaliste, son trait est très expressif, et ses planches très fournies, avec notamment des décors extrêmement détaillés. Son découpage est simple mais fluide, même s'il gagnerait en efficacité avec des plans moins systématiquement remplis (qui ralentissent la lecture avec des éléments abondants). Son encrage est aussi un peu trop uniforme, et la colorisation de Lorenzo Pieri (qui cède sa place pour le tome suivant) compense souvent ce manque de contraste. Mais le résultat en donne pour son argent au lecteur et contribue à la réussite du projet.

Prévue pour compter quatre tomes, cette série démarre fort et confirme à la fois l'intérêt du travail de Lupano en révélant celui de Salomone.
(Pour le plaisir, je ne résiste pas à ajouter l'image du 4ème de couverture avec la belle et diabolique Margot, dans une superbe toilette :)  

mercredi 7 octobre 2015

Critique 721 : MA REVERENCE, de Wilfrid Lupano et Rodguen


MA REVERENCE est un récit complet écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Rodguen, publié en 2013 par Delcourt.
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Issu d'une famille modeste et raciste (depuis un drame familial datant de la Libération), Vincent Loiseau hérite de sa grand-mère une somme d'argent avec laquelle il part au Sénégal. Il y rencontre l'amour en la personne de la belle et intelligente Rana, biologiste qui éduque les femmes africaines à la contraception... Jusqu'à ce qu'elle tombe elle-même enceinte.
Vincent panique, hanté par sa situation familiale et ses futures responsabilités de père, et rentre en France, où, après un bref retour chez ses parents, il enchaîne plusieurs boulots. Un soir, dans un bar, il écoute les confidences d'un client, Bernard, convoyeur de fonds, miné par ses déboires passés et présents. Vincent a ensuite une idée : braquer le fourgon de Bernard et, avec l'argent, repartir en Afrique, renouer avec Rana, élever leur fils... Tout en consacrant une partie du butin au dédommagement de ceux qu'il va devoir attaquer.
Pour réaliser son projet, il compte sur l'aide de Gabriel Roquet alias Gaby Rocket, un énergumène désoeuvré mais qui rêve, lui aussi, de refaire sa vie ailleurs.
Mais, évidemment, rien ne va se passer comme prévu... Et, pourtant, une succession de coups du sort sera la vraie chance de Vincent et Gaby.

Wilfrid Lupano est le scénariste qui "a la carte" en ce moment dans la bande dessinée franco-belge : en quelques années récentes, il s'est imposé comme une signature atypique dont chaque nouvelle histoire obtient l'attention de la critique et du public. Cette réputation est-elle méritée ? Je décidai de le vérifier en empruntant Ma Révérence, un one-shot, réalisé avec Rodguen.

Cette histoire de 128 pages est effectivement une réussite, même si elle n'est pas exempte de quelques défauts - toutefois insuffisants à minimiser le plaisir de la lecture.

Les remerciements qu'adressent les auteurs d'une BD ne sont pas toujours passionnants à relever mais parfois ils vous instruisent sur leur inspiration et soulignent à quel point le succès de leur entreprise tient à leur complicité et leur complémentarité. En l'occurrence, ici, on voit bien que Lupano et Rodguen se sont bien trouvés, au point qu'on n'imagine pas ce récit écrit pour le second et dessiné d'après un autre que le premier. On comprend surtout qu'à l'origine de tout cela, il y a une source inattendue, sans doute pas parfaitement exploitée, mais décisive, quand Lupano "remercie" Henri Guaino, une des plumes de Nicolas Sarkozy, qui stigmatisa, avec une rare bêtise pleine de morgue l'esprit de Mai 68, responsable, selon lui, des dérives sociales actuelles (de la permissivité excessive des familles envers leurs enfants au culte de l'argent - on croit rêver quand on sait le nombre de casseroles que traîne l'ex-président de la "France Forte"...).

Ma Révérence se présente comme une réponse à cette allocution durant la campagne présidentielle française du candidat de l'ex-UMP en 2007 sous la forme d'un polar et d'une étude de caractère où le déterminisme social est à la fois considéré comme une évidence sans être une excuse, et où l'appât du gain facile a supplanté toutes les valeurs. Le héros du récit veut commettre un braquage "humanitaire", dont l'échec est inéluctable, mais qui matérialise une utopie sympathique sans être angélique.

Au petit jeu des "+" et des "-", l'album est aisé à analyser alors que sa construction et sa conception ont été plus délicates : Rodguen a passé plus d'un an et demi à finaliser ses planches (en négligeant sa vie privée, comme il s'en excuse dans ses propres remerciements) tandis que Lupano a bâti une intrigue à la structure complexe mais étonnamment fluide, qui doit beaucoup au puzzle (un motif fondateur du personnage pivotal de Bernard, le convoyeur de fonds).

Evoquons donc ce qui m'a le moins plu : 

- Lupano aime, c'est flagrant, les personnages qui ont de la substance, de la chair, un vécu. Mais il charge volontiers, trop complaisamment, et contre-productivement finalement, la barque en dotant ses protagonistes d'origines indigestes. Tout y passe, du racisme aux abus sexuels à la drogue aux rapports père-fils difficiles sans oublier l'homosexualité, la mention au colonialisme, l'alcoolisme : n'en jetez plus. 
Pourquoi insister autant sur le passé et le présent misérables de ses héros ? S'il s'agit de nous les rendre sympathique en faisant en sorte qu'on ait pitié d'eux et donc qu'on excuse certains de leurs propos limites (qui, du coup, deviennent des dérapages amusants), leurs attitudes pathétiques, leurs projets fantaisistes, c'est, au mieux, maladroit. 
Le scénariste a assez de talent et de verve pour n'avoir pas besoin de si grosses ficelles (Gibrat ou Chauzy animent aussi des personnages aux bagages encombrants mais leurs aventures suffisent à les absorber et donc à les rendre "digestes").
Bient entendu, les figures de losers magnifiques peuplent les polars sociaux depuis la nuit des temps, et sans doute Lupano estime-t-il que l'état actuel de la société ne peut qu'inspirer des perdants encore plus prononcés, mais gare à la surdose de pathos - qui ne remplace pas l'humanité.

- L'exposition de l'histoire est également laborieuse et cette impression est soulignée par la déconstruction narrative puisque Vincent, le héros, est aussi le conteur. L'usage de la voix-off est moins en cause (quoique très abondant) que la légitimité à raconter certains passages, au moins au début, en vrac, sans que cela augmente l'intensité ou l'émotion du récit. Il faut bien une cinquantaine de pages avant que Lupano choisisse enfin de ne plus aller et venir entre hier et aujourd'hui (certains épisodes, comme celui de la chèvre, sont franchement dispensables).

- Enfin, pour un récit qui a été motivé par un discours politique, Ma Révérence exploite finalement assez peu cet aspect (en dehors d'une scène où Vincent écoute et regarde Sarkozy dans un bistrot, dont tous les clients sont grossièrement représentés comme des piliers de comptoir racistes). C'est dommage car Lupano a des Lettres et quand il fait référence à Dostoiëvksi via Crime et châtiment pour détailler la logique du casse "humanitaire" de Vincent, le résultat est épatant. Mais quand il veut répondre directement aux propos de Guaino sur Mai 68 et ses conséquences, il semble plus savoir comment le faire (au risque d'en rajouter encore sur le mobile du "crime" de son héros qui veut voler non comme un délinquant mais comme une sorte de justicier face aux vrais voleurs de l'establishment - banquiers, assureurs, politiques).

Ces réserves émises, il faut convenir que le reste de ce qui constitue cette production les compense, souvent largement.

En premier lieu, l'album doit énormément au talent de Rodguen : de son vrai nom Rodolphe Guenoden, cet artiste, qui travaille comme animateur pour le studio Dreamworks, est une révélation formidable, quand on sait que Ma Révérence est son premier opus !
Son trait a hérité de tous les avantages de l'exercice du dessin animé, en premier lieu une stupéfiante expressivité, non seulement pour les visages mais aussi pour tout ce qui concerne le langage gestuel et la composition. Rodguen a expliqué, en interview (notamment à Télérama), s'être servi de modèles pour ses personnages, aussi bien pour Gaby ("un Gérard Lanvin vieilli, abattu") que pour le portier de la boîte de nuit gay (d'après Lupano !).
A la manière d'un François Boucq, il sait exagérer les attitudes mais sans trop forcer afin de souligner le caractère de ses personnages, dont il soigne le look, le choix des vêtements. Il sait aussi les placer dans l'espace, les faire évoluer au sein de décors (aussi bien intérieurs qu'extérieurs), où chaque élément est détaillé (meubles, accessoires, véhicules). 
Son découpage est taillé sur trois bandes avec un strip ternaire récurrent, qui ponctue agréablement la page où se relaient des plans occupant toute la largeur de la bande ou deux vignettes, et il livre des pleines pages à intervalles réguliers magnifiquement ouvragées.

On peut juste déplorer que la colorisation de Ohazar ne soit pas plus nuancée parfois, se cantonnant trop souvent à des codes comme le jaune-marron ou le bleu-gris (selon qu'il fasse jour ou nuit). Mais les scènes africaines sont par contre superbes, rendant parfaitement compte du climat et contrastant fortement avec les ambiances zonardes.

Lupano est parfois, comme je l'ai dit, maladroit ou inutilement insistant, mais c'est un remarquable dialoguiste, qui a un langage bien à lui, fleuri et vivant, conférant une caractérisation sensible et prononcée à ses personnages.

Certaines réparties sont très drôles, d'autres témoignent de la culture littéraire de l'auteur (réussir à résumer le destin de Raskolnikov pour justifier un braquage sans victime n'est pas à la portée du premier venu). Même si l'histoire est traversée par des moments douloureux, cruels, violents, sa happy end est amenée naturellement grâce à cette expression.

Comme je le notais aussi plus haut, la construction du récit est inspirée par le puzzle, qui est une pratique essentielle pour le personnage de Bernard. Et Lupano agence les pièces de son intrigue avec adresse, surtout dans sa dernière partie, où il réussit à orchestrer un chassé-croisé magistral : l'échec du braquage devient alors secondaire et le lecteur est embarqué dans une direction inattendue, positive, rafraîchissante, extrêmement agréable. 

C'est pour cela que Ma Révérence gagne mes faveurs : l'ensemble du bouquin est supérieur à ses parties, la qualité du résultat global l'emporte sur ses défauts et facilités. Plus qu'un grand polar social, c'est en fait une belle fable, dont le sentimentalisme gagne contre l'envie de répliquer à un discours. 

lundi 3 août 2015

Critique 679 : CHIENS DE PRAIRIE, de Foerster et Berthet


CHIENS DE PRAIRIE est un récit complet écrit par Philippe Foerster et dessiné par Philippe Berthet, publié en 1996 par Delcourt.
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Dans une lettre qu'elle écrit à sa fille Janey, Calamity Jane évoque la dernière aventure de son ami J. B. Bone, bandit de grand chemin qui, après un braquage à Ogallala durant lequel son complice Ben Donnegan a été tué, transporte sa dépouille pour l'enterrer auprès de celle qu'il aimait, Alabama Lightingale. 
Martha Jane Canary oublie un des orphelins qu'elle convoie à Rapid City et c'est ainsi qu'au matin Bone se trouve flanqué d'un gamin sourd et muet, Moïse.
Leur voyage est semé d'embûches car la tête de Bone est mise à prix, attirant à ses trousses plusieurs chasseurs de primes dont le redoutable fanatique religieux Salomon Wallace et sa soeur Moïra ou Tulsa Jake Black. Il se dit aussi que dans le cercueil de Donnegan se trouve le magot amassé par les deux malfrats.
Pourtant, à la fin de ce périple sanglant, de stupéfiantes et sordides révélations éclaireront d'un jour nouveau les motivations des Wallace et la situation du petit Moïse tandis que Bone rencontrera son destin...

Dans les années 70, à Bruxelles, plusieurs jeunes futurs auteurs de bande dessinée se rencontrèrent au sein de l'Institut Saint Luc, parmi lesquels Philippe Foerster et Philippe Berthet, formés par Claude Renard puis Eddy Paape. Les deux élèves travailleront une première fois ensemble en 1988 sur l'album L'oeil du chasseur.

En 1994, la carrière de Berthet prend une nouvelle dimension grâce à la série que lui écrit "sur mesure" Yann, Pin-Up. C'est entre les deux premiers cycles de ce titre, en 1996, que Berthet s'accorde une parenthèse en collaborant à nouveau avec Foerster sur un projet qu'il lui soumet : Chiens de prairie, édité par Delcourt.

Pour le dessinateur, c'est un défi car il aborde un genre auquel il n'a jamais touché auparavant, le western, modifie sensiblement son style de dessin, y expérimente un nouveau type d'encrage (à la plume), est colorisé par sa propre épouse (Dominique David).

Trop de changements ? En tout cas, l'album sera un échec commercial que l'artiste admettra avec lucidité, estimant que les fans de Pin-Up ne l'attendaient certainement pas là, ne l'avaient peut-être même reconnu.

Comme Pin-Up, j'avais lu cet ouvrage au moment de sa parution, il y a donc une vingtaine d'années, et j'étais curieux de voir s'il avait bien vieilli, s'il méritait ou non sa sanction. Par ailleurs, j'ai toujours apprécié le western en bande dessinée, c'est même le genre qui m'a fait aimé le 9ème art (avec Lucky Luke, puis plus tard Blueberry, Comanche...). Et j'ai conservé de la bienveillance pour la production de Berthet, dessinateur humble et discret mais accompli, immédiatement identifiable.

Chiens de prairie n'est pas un navet indigne, mais ce n'est tout de même pas bon. C'est assez fidèle au souvenir que j'en avais : un album plus mémorable pour ses auteurs que pour son contenu. Le scénario de Foerster veut fréquemment provoquer le lecteur en accumulant des moments chocs, volontiers glauques, mais l'effet qui en résulte donne justement trop le sentiment d'une écriture facile et complaisante. 

Le personnage de JB Bone qui traîne le cercueil de son ami ne suscite jamais la moindre sympathie : ce n'est pas dérangeant en soi, mais l'effet est forcé et des scènes se produisent gratuitement sans rien ajouter au récit (le sommet du morbide étant atteint quand ledit cercueil dévale une pente rocheuse, libérant le cadavre en putréfaction de Donnegan, que vont récupérer Bone et Moïse dans une nuée de mouches).

De la même manière, Foerster convoque des références historiques et bibliques avec une lourdeur qui devient vite grotesque : le fait que l'histoire soit narrée via une correspondance par Martha Jane Canary n'apporte aucune perspective supplémentaire (pas plus que de citer Wild Bill Hicock en montrant son assassinat), c'est plus un moyen pour introduire Moïse (le gamin surgissant de nulle part aurait fait gagner en mystère à l'intrigue) ; avoir d'ailleurs prénommé cet orphelin Moïse n'est pas d'une grande subtilité ; et la caractérisation des Wallace avec leur lot de perversions (inceste, fanatisme religieux, vengeance) est d'une ridicule achevé.

On comprend bien que Chiens de prairie veut marcher dans les pas de Impitoyable, le western crépusculaire et tellement plus impressionnant réalisé et interprété par Clint Eastwood, mais la comparaison n'est pas flatteuse pour Foerster qui ne parvient jamais à atteindre la puissance dramatique et funèbre du long métrage : son récit ressemble à une pâle copie d'un chef d'oeuvre, comme Durango (la série de Yves Swolfs) singe piteusement les codes du western italien. Il n'y a pas grand-chose à sauver dans ce naufrage.

Que Berthet ait été attiré par le challenge de dessiner un western est évident, même s'il expliquera que la tâche ne fut pas facile, intimidé par ses illustres pairs qui l'ont devancé dans ce genre (Jijé, Giraud). L'artiste a travaillé d'après un scénario dialogué mais non découpé, ce qui lui a permis d'organiser ses pages avec liberté et d'aboutir à de belles compositions. Mais ses efforts tournent un peu dans le vide.

Pour rajouter à ces difficultés, Berthet, pour la première (et dernière) fois, a encré à la plume, technique qu'il maîtrisait mal (alors qu'il utilise le feutre d'habitude). La représentation des personnages s'écartent légèrement du réalisme "ligne claire" de Pin-Up, sans pourtant s'en écarter autant que l'artiste l'estimait (dans un entretien donné à "DBD : les Dossiers de la Bande Dessinée"). Néanmoins, son trait élégant et fluide se prête mal au western où les meilleurs dessinateurs usent de détails abondants, de hachures : là, c'est trop beau, trop propre, trop net, surtout pour une histoire aussi rugueuse, brutale, malsaine. Reste des décors, majoritairement en extérieur, plus réussis.

Rien ne fonctionne dans ce one-shot : relire certains albums n'est pas toujours heureux, ils ont beau être faits par des gens talentueux, on ne peut que constater que leur échec commercial procède d'une cruelle logique.    

mardi 16 décembre 2014

Critique 543 : MON DERNIER AU VIÊTNAM (MEMOIRES), de Will Eisner


MON DERNIER JOUR AU VIÊTNAM (MEMOIRES) est un recueil de 6 histoires courtes écrites et dessinées par Will Eisner, publié à l'origine en 2000 par Dark Horse Comics et traduit en France par Delcourt en 2001.
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"Regardez-moi ce paysage ? C'est joli, hein ?
Même si on est en train de la saccager !"
(Extrait de l'histoire Mon Dernier jour 
au Viêtnam.)

- 1/ Mon Dernier Jour au Viêtnam (27 pages). Un major de l'armée américaine au Viêtnam escorte pendant une journée un reporter sur le terrain, à bord d'un hélicoptère. Ils survolent la jungle puis atterrissent dans un camp militaire qui est bientôt attaqué par les Viêt-congs. Le major voit alors sa fin proche mais le journaliste l'entraîne à bord de l'hélico avec lequel ils repartent contre les ordres.

- 2/ La Périphérie (4 pages). A Saïgon, un jeune viêtnamien ironise en commentant les discussions des journalistes de guerre à la terrasse ensoleillée d'un café.

- 3/ Le Blessé (6 pages). Un soldat se remémore en buvant un verre comment il a perdu sa main gauche après avoir couché avec une prostituée viêtnamienne qui a, avant de partir, glissé une grenade dégoupillée sous leur lit.

- 4/ Jour d'ennui en Corée (6 pages). Un soldat est frustré par le manque d'action et se souvient des parties de chasse avec son père, qui ne l'estimait pourtant pas. Il repère alors dans un champ voisin une vieille coréenne qu'il décide de tuer.

- 5/ La Corvée (4 pages). Un fusilier est affecté, à son grand dam, à la maintenance. Malgré sa colère et son envie de se battre, il rend visite chaque soir à des orphelins coréens.

- 6/ Un Coeur Violet pour George (10 pages). Chaque soir, George se soûle et tape sur la machine à écrire du chef sa demande d'affectation pour aller en zone de combat. Deux de ses amis, qui tiennent à lui et ne veulent pas qu'il se fasse tuer, déchirent chaque matin la lettre avant l'arrivée de leur supérieur. Quand ils confient cette mission à Hal, celui-ci l'oublie à cause de son départ en permission. Ils apprennent ensuite que George est mort au front.

C'est une nouvelle fois à une oeuvre tardive de Will Eisner que je me suis attachée avec la lecture de Mon dernier jour au Viêtnam, réalisée en 2000 alors qu'il avait 83 ans (!). Si la valeur n'attend pas le nombre des années, elle ne dissipe pas non plus avec le grand âge comme le prouve ce recueil de nouvelles inspirées par les propres souvenirs ou la relation d'anecdotes glanées par l'auteur.

Comparé à des romans graphiques comme Dropsie Avenue ou La Valse des alliances, cet album est plus modeste par son sombre de pages ("à peine" plus de 70 quand même), mais le génie narratif d'Eisner y est encore éclatant. 

Dans la préface qu'il signe, l'auteur nous explique avoir effectué son service militaire en 1942 à Aberdeen, dans le Maryland. Comme tous ses camarades appelés sous les drapeaux à cette époque, il n'aspirait qu'à rester en Amérique et en vie. Il a eu cette chance car il a travaillé au journal du camp puis à la maintenance préventive (en dessinant des pages sur les problèmes matériels et leur résolution). En 1950 débute la guerre de Corée et Eisner anime à nouveau le journal pour lequel il oeuvrait huit ans auparavant, "Army Motors" sous contrat civil, puis il crée "PS Magazine", dont il s'occupera jusqu'en 1972. En 54, il visite Séoul pour "PS Magazine" : un an avant, l'armistice a été signée entre la Corée du Sud et les Nations Unies, et l'armée américaine enseigne la maintenance préventive aux sud-coréens. Puis en 1967, Eisner se déplace jusqu'au Viêtnam en se posant à Saïgon : un an plus tard, l'attaque du Têt annoncera le début de la fin pour l'armée américaine.

Ces faits résument parfaitement ce qui va inspirer à Eisner les 6 histoires de cet album : certaines ont été imaginées à partir de témoignages de soldats, la dernière a été vécue directement par l'auteur lui-même (il a choisi de la raconter car elle l'a hantée comme tous les autres protagonistes du drame).

Ce qui frappe ici, c'est finalement l'extrême simplicité avec laquelle Eisner s'empare du thème de la guerre et de ses conséquences sur les hommes qui la font, il ne parle pas des généraux ou des politiques qui décident des stratégies de combat, mais bien de tous ceux qui sont sur le terrain, parfois en première ligne, parfois dans des bases plus reculées, chacun traversant cette période étrange où on souhaite gagner la guerre tout en n'y perdant pas la vie (même si quelques-uns en reviendront moralement brisés ou physiquement mutilés).

Eisner s'attache à un personnage à chaque fois, dans une situation précise : le major dont c'est le dernier jour sur place et qui fanfaronne avant de s'effondrer parce qu'il croit son heure venue, un gamin qui observe les échanges des correspondants de guerre dont l'un a subi une terrible perte, un soldat piégé par les belles asiatiques et incapable d'en retenir la leçon, un autre qui n'aspire qu'à faire un carton contre une innocente paysanne parce qu'il s'ennuie, celui-là encore qui ronge son frein tout en s'étant attaché à des orphelins, ou ce dernier qui sera victime d'une effroyable malchance et de son alcoolisme. 
L'auteur nous parle d'eux à hauteur d'hommes, sans les juger, mais en montrant lucidement que ses personnages subissent tous la guerre d'une manière ou d'une autre, les uns en souhaitant s'en éloigner, les autres en voulant y participer sans mesurer le danger ou pour libérer leur instinct meurtrier ou revanchard. Cette approche donne aux récits une perspective troublante mais surtout procure une émotion souvent poignante (en particulier dans La périphérie et Un Coeur violet pour George).

Au sujet de la dernière histoire du recueil, elle possède une force particulière, qui la distingue des autres en cela qu'Eisner en a été un des acteurs : on ressent l'impérieuse nécessité qu'il a eu de la raconter, comme un témoignage, et le dénouement vous serre le coeur par sa cruauté et son absurdité.

Visuellement, comme toujours chez Eisner, l'image est si intimement liée au propos qu'il est impossible de la considérer comme une partie distincte, c'est un prolongement qui bonifie le script, qui continue la narration. Et cet album offre quelques exemples de l'extraordinaire qualité du dessinateur dans l'expresssion de l'art séquentiel.

Will Eisner se passe de cases et compose des planches constituées de plans sur les personnages, sans jamais se servir de la plongée ou de la contre-plongée dans les angles de vue, en privilégiant aussi les plans en pied (avec le personnage représenté entièrement) ou les plans moyens (avec le personnage en buste ou jusqu'à la taille). L'absence de cadres et la distance avec le protagoniste procurent un rapport juste avec ce qui lui arrive, ce à quoi il pense, ce qu'il dit, et dans ce dernier cas de figure, la règle du "4ème mur" est allègrement brisée, quand l' "acteur" s'adresse directement au spectateur/lecteur, face à l'image. Ce procédé de métafiction en dit long sur la liberté et la maîtrise d'Eisner avec son média (comme en témoigne la première histoire, avec le major).

Tout aussi bluffant est le 3ème récit (Le blessé), sans parole, mais tellement éloquent : l'artiste fait tout passer, en à peine 6 planches, sans avoir besoin de mots. On saisit la fatigue, la douleur, la colère, le ressentiment, le dépit, le pardon, le retour à la vie de ce soldat trahi par une prostituée. C'est une métaphore brillante sur le conflit mené par l'Amérique en Asie, une Amérique trop sûre d'elle et qui se cassera les dents face à un adversaire mésestimé mais plus astucieux, ou aussi cruel - pensée synthétisée dans une partie du monologue du major de la première histoire qui fait admirer le paysage à son passager tout en faisant remarquer que l'armée le saccage.

C'est tout bonnement magistral : Will Eisner réussit le tour de force de tirer une morale sans jamais faire la morale. En grand humaniste avant tout, il dresse de la guerre des portraits d'hommes bouleversants, avec une subtilité narrative et une adresse visuelle qui ne cessent d'éblouir.