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lundi 11 octobre 2021

DE NOUVELLES NOUVELLES TOUTES FRAÎCHES

Bonjour à tous ! J'espère que tout le monde va bien. La semaine dernière, l'industrie des comics était avanre en annonces, mais elle s'est bien rattrapée ces derniers jours, avec son lot de nouveautés, de retours, de clashes. Allez, voici, sans attendre, ce qui a retenu mon attention.

DC COMICS :


Vous n'avez jamais vu ce personnage ci-dessus et c'est normal puisqu'il n'apparaîtra que pour la première fois dans la nouvelle série Justice League Incarnate le mois prochain. Il s'agit d'une création des scénaristes Joshua Williamson et Dennis Culver et du dessinateur Brandon Peterson dans cette Ligue de Justice qui se charge de faire règner l'ordre dans l'Omnivers (c'est-à-dire tout ce englobe les Multivers... Vous avez déjà la migraine ? Moi aussi !).
Et comme apparemment ils leur manquaient un membre pour se faire respecter, voici... (Roulements de tambour)... Doctor Multiverse ! Si, si ! Ce n'est pas une blague. Quels sont ses pouvoirs ? Va-t-elle pouvoir prescrire des calmants à Darkseid ? Un régime à Galactus ? On ne sait pas, mais faut avouer que dans le genre concept foireux, c'est très fort et très amusant.


Moins drôle, DC a confirmé que la sortie de Batman/Catwoman Special #1 était reporté sine die. Tom King, le scénariste de ce one-shot initialement prévu comme un entracte à sa mini-série Batman/Catwoman, a pourtant tenu à rassurer les fans que ce numéro sortirait, mais qu'il restait encore du travail pour cela. 
En effet, il s'agissait du dernier travail effectué par le regretté John Paul Leon, et si on ignorait s'il l'avait terminé, il semble maintenant que non et que plusieurs de ses amis artistes aient convenu d'achever l'épisode en sa mémoire (une autre initiative concerne la fabrication d'une Artist's Edition de Winter Men, financée participativement, et dont on devrait attendre aprler au prochain DC Fandome).

*
MARVEL COMICS :


Comme DC l'an dernier, Marvel a choisi de ne plus dépendre  du seul Diamond Comics pour distribuer ses publications dans les comics chops et s'en est donc remis à Penguin Random House. Mais les libraires ne sont pas contents et l'ont fait savoir en diffusant des photos des paquets qu'ils avaient reçus (voir ci-dessus). Effectivement, c'est pas ça : non seulement les cartons arrivent dans un état lamentable mais évidemment et surtout les comics à l'interiéur sont abîmés et invendables. Penguin Random House s'est fendu d'un communiqué pour s'excuser et assurer que la situation va rapidement s'améliorer, mais bon, ça fait désordre. Et Diamond doit bien rigoler pendant ce temps...


Ceux qui ne rigolent pas, ce sont les auteurs de la série The Champions, le scénariste Danny Lor et le dessinateur Luciano Vecchio, qui ont appris que le titre était annulé au #10. Lancée en 2016 par Mark Waid et Humberto Ramos, The Champions a une histoire tortueuse : à l'origine, Marvel avait commercialisé ce titre dans les années 70 (avec notamment des numéros signés par Chris Claremont et John Byrne), l'équipe rassemblait des héros sans situation fixe chez les Avengers, les X-Men, les Defenders et d'autres. Puis, n'utilisant plus le nom, Marvel en perdit les droits ce qui donna lieu à un quiproquo invraisemblable.
En 2007, à l'issue de la saga Civil War, Marvel veut relancer une série The Champions (par Matt Fraction et Barry Kitson). Ils doivent la rebaptiser The Order (ce sera un flop). Finalement, l'éditeur récupère les droits et cette fois-ci, l'équipe est formée par des jeunes héros ayant repris l'alias de super-héros connus (Miles Morales/Spider-Man, Kamala Kahn/Ms Marvel, Viv Vision, Sam Alexander/Nova, Riri Williams/Ironheart, et pendant un temps Amadeus Chi/Hulk et le Cyclope de la première génération des X-Men).
Quelque chose me dit que Marvel arrête surtout The Champions pour préparer la relance d'un autre groupe de jeunes héros, les Young Avengers (car du côté des séries Marvel Disney + et des films Marvel, plusieurs de leurs membres sont en développement). Wait and see.


Comme je l'avais senti, la franchise X post-Hickman va redistribuer les cartes. Et le premier signe de cettte évolution passe par Marauders dont le premier Annual paraîtra en Janvier 2022. A cette occasion, Gerry Duggan passera le flambeau à Steve Orlando comme scénariste et le numéro sera dessiné par Crees Lee (on ne sait pas encore si cet artiste restera en poste ensuite pour le mensuel).
Orlando est un type sympathique, qui a travaillé pour DC et Marvel, mais sans aucun gros succès à son actif. Cependant il assure avoir toujours rêver d'écrire une série X-Men et le voilà exaucé. Il a modifié le casting sensiblement puisque Daken, Aurora (qui sont désormais en couple) mais aussi Psylocke (exfiltrée de Hellions), Tempo et Somnus (un nouveau mutant qui agit sur les rêves, introduit dans une anthologie Marvel Voices) accompagneront Kitty Pryde en mission (quid d'Emma Frost ? Je pense que celle-ci va prendre du galon au sein du conseil de Krakoa à la fin d'Inferno, tout comme Bishop qui remplace désormais Cyclope en qualité de capitaine de Krakoa. Par contre que deviennent Iceberg et Pyro ?).
Marvel a prévenu que d'autres annonces allaient être faites prochainement concernant l'avenir de la franchise X, donc changements prévisibles en vue.


On le savait déjà mais début 2022, un nouvel event mutant débutera sous la direction de Benjamin Percy : X Deaths / X Lives of Wolverine (lire X = 10), dessinés par Joshua Cassara et Federico Vicentini


Marvel a présenté les couvertures des deux premiers numéros de chacune de ses deux séries qui seront interconnectées comme House of X et Powers of X et qui exploreront le passé, le présent et le futur de Wolverine dans son histoire la "plus ambitieuse", dixit Percy (tu m'en diras tant...).


Percy n'a toujours pas précisé le nombre d'épisodes total, mais je parie sur dix (cinq de chaque titre, car ça correspond à dix vies/morts de Wolverine). Bon, après, on a le droit de ne pas être plus excité que ça parce que la question se pose de savoir quels secrets on va encore inventer à Logan.


Surtout, la comparaison avec HoX-PoX me semble très culottée, pour ne pas dire insensée. A titre personnel, Percy m'a énormément déçu sur X-Force et je n'ai lu aucun de ses épisodes de Wolverine, donc je m'abstiendrai sûrement de lire ça.


Rappelez-vous : 1984-1985, les premières Secret Wars/Guerres Secrètes, écrites par Jim Shooter et dessinées par Mike Zeck et Bob Layton. C'était l'époque, incroyable, impensable aujourd'hui, où Marvel lançait des events sans tie-in, sans impacter les séries des héros impliqués, sans répondre aux questions avant la fin de l'event ! Ainsi, la surprise fut total et le mystère complet quand Spider-Man resurgit avec un costume noir qu'il avait en fait ramené de la planète où se déroulèrent les fameuses Guerres Secrètes organisées par le Beyonder.


Et puis on apprit que ce costume était vivant, qu'il s'agissait d'un symbiote. Tout cela fut officialisé dans Web of Spider-Man #18. Puis plus tard le symbiote fut baptisé Venom et le reste appartient à l'Histoire. Oui, mais qui a vraiment créé Venom ? Todd McFarlane a toujours clamé que c'était lui. Ce qui a provoqué l'ire du scénariste David Michelinie qui, reconnaissant que McFarlane avait concçu le personnage graphiquement, affirmait que les pouvoirs de Venom, sa personnalité étaient de son fait. L'editor Jim Salicrup (à droite sur la photo ci-dessus, Michelinie étant à gauche et McFarlane au centre) bottait en touche en rappelant que les vrais créateurs étaient Shooter et Zeck et pis voilà !


Et puis Erik Larsen, à qui on n'avait rien demandé mais qui a toujours un avis sur tout (enfin, il a surtout un avis, comme dirait Coluche), s'est invité dans le débat. Parce que, après le départ de McFarlane, c'est lui qui a dessiné les épisodes de Spider-Man avec Venom. Et donc il pense que son pote Todd, c'est le vrai créateur de Venom. Michelinie a rappelé ses classiques à Larsen sur Twitter et le ton est vite monté, jusqu'à ce que Larsen menace de bloquer Michelinie sur son compte (vous pensez bien que ça lui aurait fait une belle jambe à Michelinie !).
Et tout cette poussée de fièvre pourquoi ? Parce que Venom : Let Be Carnage, d'Andy Serkis, la suite de Venom, vient de sortir au cinéma et cartonne (alors que tout le monde s'accorde pour dire que c'est une daube infecte et absolue, comme le premier). Marvel, qui ne possède pas les droits d'exploitation de Venom au cinéma, se serait quand même sûrement bien passé de cette pub puisque le relaunch de Venom en comics aura lieu le mois prochain (par Al Ewing, Ram V et Bryan Hitch). Sale bête, va !

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MILLARWORLD :


Mark Millar a annoncé son intention en 2022 non pas de se présenter à la présidentielle en France mais de donner une suite à sa mini-série Nemesis, co-créée avec Steve McNiven en 2016. On ignore d'ailleurs si McNiven va rempiler mais ce qui est étonnant (quoique, avec Millar...), c'est que Nemesis est généralement qualifié comme étant un de ses pires travaux (je l'avais lu mais ça ne m'a pas laissé un grand souvenir).
Qui publiera Nemesis 2 ? Image probablement comme tous les titres du Millarworld depuis le rachat du label par Netflix. Et peut-être que le géant du streaming en profitera alors pour relancer l'adaptation en film (ou en série) de cette histoire qui suit un criminel aussi ravageur que le Joker mais avec un costume blanc inspiré de celui de Batman et avec une fortune égale à celle de Bruce Wayne, car les tentatives précédentes ont toutes échoué.

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IMAGE COMICS :


Incontestablement, la New York Comic Con aura été surtout animée par les annonces tonitruantes de Image Comics, et son big boss, Jim Valentino, a prévenu : ce n'était qu'un début, en 2022, il y aurait encore du lourd en vue. Bigre ! Mais commençons par la première salve, donnée par Kurt Busiek.
 

Ce scénariste génial a connu ces dernières années des moments difficiles (problèmes de santé à répétition, perte de son ami John Paul Leon, difficultés éditoriales avec les Big Two). Mais le bonhomme semble avoir repris du poil de la bête depuis qu'il a signé un deal avec Image qui accueillera tous ses creator-owned. On aura donc droit dans les prochains mois à des rééditions de Shockrockets et Superstar : As Seen on TV (dessinés par Stuart Immonen) par exemple. Mais aussi du premier volume de Arrowsmith (So Smart in their Fine Uniforms), dont il prépare depuis 2019 la suite, toujours avec Carlos Pacheco au dessin (mais sans Jesus Merino à l'encrage...) : Behind Enemy Lines, dès Janvier prochain.


C'est pas tout car, en plus de rééditions des précédents volumes de Astro City (son chef d'oeuvre de l'époque Vertigo/DC), Busiek va enfin donner une suite aux aventures des super-héros et des citoyens de sa mégalopole imaginaire. Toujours avec Brent Anderson au dessin et Alex Ross pour les designs et les couvertures. Busiek compte bien introduire un nombre important de personnages inédits pour faire bonne mesure.


Vous en voulez encore ? Hé bien, The Autumlands, sa série dessinée par Benjamin Dewey, va aussi revenir avec du matériel inédit (et des rééditions des tomes déjà réalisés). Je ne connais pas cette série, mais ce sera l'occasion de corriger cette lacune car ça a l'air superbe.


Toutefois Busiek n'est pas là que pour refaire du neuf avec du vieux puisque, avec Fabian Nicieza et le dessinateur Stephen Mooney, il lancera Free Agents, qui suivra une équipe de super-héros qui reprennent du service alors qu'ils pensaient avoir fait leur temps. On peut en tout cas compter sur Image pour promouvoir tout ça avec un peu plus d'énergie que ne le faisait DC (qui, trop soucieux de liquider Vertigo, ne faisait plus aucun effort publicitaire pour Astro City, même si, par ailleurs, l'éditeur a laissé tout le temps nécessaire à Busiek et Leon pour achever Batman : Creature of the Night, mais parce que c'était du Batman...).


Enfin, le meilleur restait à venir. Et pourtant, personne ne s'y attendait ! En effet, Brian K. Vaughan et Fiona Staples ont confirmé le retour de leur série Saga, en stand-by depuis Juillet 2018, pour Janvier prochain, avec le n°55. Le scénariste en a profité pour répéter que c'était reparti pour 54 épisodes, encore plus choquants, bizarres, spectaculaires, émouvants, drôles que les 54 premiers ! Il est temps de se replonger dans vos TPBs, vos Deluxe Editions ou même le Compendim (qui compile les n°1 à 54) pour réviser...

Et c'est sur cette bonne note que j'en termine. Dîtes-moi ce que vous pensez de telle ou telle info en commentaires si vous le voulez. Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. Je vous ds à bientôt pour de nouvelles entrées !

mardi 18 décembre 2018

SAGA - VOLUME 6, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


Ce sixième Volume de Saga conclut la deuxième "saison" de la série avec les épisodes 31 à 36. Brian K. Vaughan et Fiona Staples avaient laissé leurs héros dans une situation dramatique, Alana et Marko étant séparés de Karla et leur fille Hazel. On s'attend donc à leur réunion ici, mais il faudra bien des détours et des péripéties avant d'en arriver là.


Hazel et sa grand-mère paternelle, Karla, sont arrêtés avec une des terroristes qui les tient en otages par la garde royale des Robots. Elles sont remises aux forces de Landfall (la planète natale d'Alana) où Karla est incarcérée et Hazel scolarisée. Leur existence s'aligne sur ces conditions de vie jusqu'à ce que la fillette confie le secret de sa condition à son institutrice.


Sans nouvelles de leur fille depuis plusieurs mois maintenant, Alana et Marko se rendent sur Variegate. Ils pénétrent par effraction dans l'immeuble des archives pour savoir où ont été conduites Karla et sa petite-fille. Alana découvre un parchemin les renseignant juste avant l'intervention de la police. Ils réussissent à s'échapper in extremis. Sur la planète Serpentine, l'ex-prince Robot IV élève son fils, Squire, en compagnie de Ghüs en se promettant de ne plus aider quiconque.
  

Upsher et Doff, les deux journalistes qui avaient croisé la route de the Brand, apprennent sa mort. Soulagés, ils décident de reprendre leur investigation concernant Alana et Marko. Cela les conduit jusqu'à la planète Gardenia où ils rencontrent Ginny, la professeur de danse de Hazel, qui a passé une annonce discrète à l'attention de Marko, perdu de vue depuis un an. Grâce à elle, ils mettent le cap sur la planète Outcome, refuge des terrorites, où the Will les recrute de force.


Marko et Alana débarquent sur la planète Serpentine et requièrent l'aide de Robot IV pour récupérer Hazel et Klara. Il accepte à la demande de son fils qu'il confie à Ghüs. Cependant, Upsher et Doff aident the Will à pister le couple grâce à un ami paparazzi qui suivait l'ex-prince et qui leur indique son nouveau domicile. Sur Landfall, Noreen, l'institutrice de Hazel, lui explique qu'elle veut l'aider à fuir.


Klara apprend le projet de Noreen et, malgré sa désapprobation initiale, tout bien considéré, elle l'approuve car elle sait par une co-détenue transexuelle, Petrichor, que la fillette connaîtra un sort tragique si elle reste ici. Marko et Alana obtiennent d'approcher de Landfall grâce à Robot Iv qui se fait passer pour un haut gradé de son royaume en visite. The Will arrive sur Serpentine et moleste Squire pour savoir où est son père lorsque Ghüs le défie.


Doff et Upsher profitent de l'absence de the Will pour se délivrer et s'échapper. Le mercenaire neutralise Ghüs mais l'épargne. Assailli par des visions de sa soeur (the Brand) et de the Stalk (sa maîtresse), il repart. Marko sauve Hazel mais sa mère décide de rester avec ses co-détenues sur Landfall. Petrichor accompagne le père et sa fille puis fait la connaissance de Robot IV et d'Alana, à qui il annonce une nouvelle inattendue...

Le script-doctor Christopher Vogler a théorisé dans un livre, Le Voyage du héros, la structure narrative d'un récit d'aventures en douze étapes. Il ne s'agit pas de toutes les respecter, de toutes les incorporer à une histoire, mais ce sont autant de stations rcurrentes dans nombre de livres et films. Inspiré par Joseph Campbell et sa notion de monomythe, le texte de Vogler pointe comment des auteurs comme George Lucas avec la saga Star Wars a appliqué cette construction.

La série Saga en serait l'héritière moderne dans les comics et Brian K. Vaughan en entreprenant son ambitieux feuilleton suit ces préceptes tout en ne cédant rien à sa propre singularité d'auteur.

Dans la théorie de Vogler, tout gravite autour du "seuil de l'aventure" : le héros répond à l'appel de l'aventure (un problème ou un défi), il y est encouragé au besoin, puis il pénétre dans un monde étranger où l'attendent des épreuves diverses. Sa quête a un objectif (par exemple, obtenir un élixir) pour lequel il est prêt à payer de sa vie. Enfin, une fois sa mission accomplie, il revient dans son monde et utilise ce qu'il a ramené de sa quête pour améliorer le sort de ses semblables.

Comme je l'ai dit, des variations sont possibles dans ce canevas, et certains scénaristes, comme Neil Gaiman, ont refusé de lire Campbell et Vogler jusqu'au bout par crainte d'être bridés, muselés dans leur imaginaire. Vaughan ménage en quelque sorte la chèvre et le chou en procédant lui aussi par étapes mais en s'accordant des déviations et sans donner au lecteur une idée sur le terme de l'aventure de ses héros (ainsi tout reste imprévisible, et on sait, quand on connaît le bonhomme, qu'il ne se prive pas de surprendre).

Ces six épisodes ont tout l'air d'une course contre la montre dès la fin du 31ème épisode, lorsque Hazel dévoile son secret (le fait qu'elle soit l'enfant d'une native de Landfall et d'un indigène de Wraith) à son institutrice à laquelle elle fait (à raison) confiance. Quand cette dernière décide plus tard d'organiser l'évasion de la fillette (qu'elle sait être condamnée si d'autres savent qui elle est), Marko et Alana doivent d'autant plus se presser, sans le savoir, pour récupérer leur progéniture avant qu'elle soit exfiltrée dieu sait où. Ajoutez pour épicer l'affaire un mercenaire fou et ivre de vengeance aux basques du couple de parents.

Il esr rigoureusement impossible de s'ennuyer dans ce cadre : tous les éléments disposés par Vaughan participent à une histoire palpitante, drôle, dramatique, folle. On y progresse comme dans le voyage du héros, mais multiplié par le nombre de protagonistes, sur trois, voire quatre pistes narratives (Hazel-Karla, Marko-Alana, Upsher-Doff, the Will). Le scénariste maîtrise totalement son récit qui n'a jamais si bien porté son titre - et qui se clôt sur une révélation à la fois sidérante et positive (même si les menaces sont loin d'être évacuées).

Fiona Staples apporte, elle, à ce conte bizarre, une touche visuelle toujours unique. L'artiste n'est jamais en panne d'idées pour relever le challenge du script que lui fournit son partenaire : il ne faut pas simplement de la ressource mais un talent singulier et immense pour créer une toile aussi vaste que la fresque envisagée.

BKV a raison d'affirmer que nul autre que Staples ne pourrait dessiner Saga, pas seulement parce que c'est ce qu'elle fait depuis le début, assumant son rôle de co-créatrice à part entière, mais parce que le foisonnement graphique de la série lui doit tout. Elle rend littéralement possible en comics ce qu'écrit Vaughan.

Ce qui frappe, c'est encore une fois ce mélange de beauté et de bizarre, cette capacité à montrer le plus incongru sans complexe ni condescendance ou volonté de choquer gratuitement. Ainsi, quand on a droit à une pleine page de Petrichor nue sous sa douche et dévoilant sa transexualité, la crudité du moment est dépassée par le naturel de la représentation. Idem avec l'homosexualité de Upsher et Doff où il ne s'agit pas de mettre en scène un quelconque quota gay, mais simplement un autre couple.

Dès lors, voir Alan et Marko complètement nus, de face, après une étreinte torride, devient aussi banal que d'animer les délires hallucinés de the Will ou le comique de Robot IV dont la tête-écran reflète ses sentiments avec invention et simplicité. Tout dans Saga est curieux, perturbant, mais rien n'est fait pour être simplement curieux ou perturbant. Tout est fait pour que ces aliens, ces planètes, ces scènes soient au contraire finalement le plus évidents possibles. C'est le tour de force accompli ici : une histoire qui n'a rien de normal et où tout le devient car y priment les individus, leurs sentiments, leurs relations.

Ces trente-six premiers épisodes prouvent donc la maestria de l'entreprise. Il en reste dix-huit à découvrir avant d'arriver à la fin en suspens de cette histoire, dont les auteurs ont préféré différer la production plutôt que de risquer de l'abîmer.      

lundi 12 novembre 2018

SAGA - VOLUME 5, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


Il y a (déjà !) trois ans de cela, je concluais ma critique du Volume 4 de Saga en soulignant la qualité de la série pour laquelle il n'y avait aucune raison de décrocher. C'est pourtant ce que j'ai fait, emporté par d'autres lectures, d'autres achats. Alors que le titre vient de s'interrompre pour une durée indéterminée (au #54), je reviens donc à l'oeuvre de Brian K. Vaughan et Fiona Staples. Pour de bon ?


Hazel résume les origines de la guerre opposant Landfall (terre de sa mère Alana) et Wraith (lune de son père Marko) et le massacre qui s'ensuit depuis, sans qu'une issue n'ait été trouvée. La fillette, mais aussi sa mère et sa grand-mère paternelle, sont otages de Dengo, le robot, qui veut, en souvenir du fils qu'il a perdu dans le conflit, soulever une insurrection et a appelé en renforts de terroristes. Marko, de son côté, a scellé une alliance avec le Prince Robot IV et, accompagnés de Ghüs et Yuma, sont à la recherche de Dengo, qui détient le fils du noble. Enfin, The Brand, Gwendolyn et Sophie arrivent sur le Demimonde pour y collecter la semence d'un dragon qui servira à guérir The Will (le frère de The Brand).


Gwen, Sophie et The Brand apprennent par Halvor, le frère de The Stalk (la maîtresse décédée de The Will), où trouver le dernier dragon mâle du Demimonde. Dengo fait connaissance avec les révolutionnaires et leur expose son plan. Marko est toujours dévasté d'avoir frappé Alana, ce qui a causé leur rupture, et il est persuadé qu'elle ne le lui pardonnera jamais. Pour le soulager, Yuma lui offre de la drogue mais il fait une overdose.
  

Entre la vie et la mort, Marko revit des épisodes traumatisants de son existence : sa dispute avec Alana, la mort de son père, le meurtre involontaire d'un civil de Wraith durant la guerre, la brutalité contre une fillette dans son enfance, la punition subie pour cela... A contrecoeur, le Prince Robot IV obtient l'aide de son médecin pour sauver Marko. Il remercie, à son réveil, Yuma de lui avoir permis d'appréhender son tempérament violent.


Les révolutionnaires négocient avec Wraith la libération de plusieurs de leurs prisonniers contre la remise de Hazel et Klara, à l'insu d'Alana. La flotte royale retrouve le vaisseau dans lequel se déplacent le Prince Robot IV, Marko, Ghüs et Yuma, et tente de l'arraisonner. Refusant de se rendre, ils sont attaqués et touchés. Leur réservoir est touché et Yuma se sacrifie pour le réparer en y entrant pour se laisser consumer.  

Sur le Demimonde, The Brand, Gwen et Sophie pénètrent dans l'antre du dragon, assoupi. Sophie fausse compagnie à ses deux amies pour recueillir son sperme mais la bête se réveille et tue The Brand et blesse Gwen qui voulaient la protéger. Les révolutionnaires sont prêts à sacrifier Dengo sur ordre de leur contact sur Wraith et il se défend. Alana se libère et le rejoint dehors. C'est alors que le vaisseau des révolutionnaires décollent, emportant avec eux Klara et Hazel. Pour échapper à la flotte royale, après la mort de Yuma et la réparation de leur réservoir, le Prince Robot IV téléporte son vaisseau dans le secteur où il a repéré Dengo.


Le vaisseau du Prince Robot IV s'crase sur la planète glacée où Marko, indemne, part à la recherche d'Alan et Dengo. Il est rejoint peu après par le Prince qui exécute Dengo et récupère son fils. Alana étreint Marko à qui elle explique l'enlèvement de Hazel... Des années plus tard, celle-ci est élève dans une école sur Wraith, sa maîtresse ignorant tout de ses origines métissées.

C'est vraiment étonnant ! D'une part parce que, sur les derniers projets qu'il a développés, Brian K. Vaughan m'avait un peu laissé sur ma faim : The Private Eye (son webcomic avec Marcos Martin) était efficace mais frustrant, je n'ai pas accroché à Paper Girls (avec Cliff Chiang, également publié par Image Comics). D'autre part, parce que, bien que cela faisait trois ans que je n'avais pas lu un épisode de Saga, je n'ai eu aucune peine à m'y remettre : c'est comme si j'avais quitté ses personnages hier.

Pour cela, BKV est un auteur réellement à part dans le circuit : certes, son brio narratif n'évite pas toujours la facilité, ni même une certaine impression de vacuité - comme tous les surdoués, il sombre parfois dans la facilité, oublie de forcer son talent. Il n'empêche, quand il est en forme, porté par son sujet, peu rivalisent avec lui : la fluidité de ses récits est telle qu'on peut les laisser de côté des mois durant, quand on y revient c'est comme si le temps s'était arrêté.

Et, ironiquement, c'est ce qui vient d'arriver à la série : à l'occasion de la sortie récente du #54 de Saga, Vaughan annonçait dans une lettre aux lecteurs que lui et Fiona Staples allaient faire une break "d'une durée indéterminée" (au moins un an, a-t-il précisé ensuite). Non pas par lassitude mais pour recharger leurs batteries, voire se consacrer à autre chose, afin de revenir toujours motivés. Le scénariste a assuré aux fans que la série n'était pas terminée ni abandonnée (d'ailleurs, elle reste un succès critique et commercial), et lui-même continue à rédiger les scripts de Paper Girls.

Ce choix aussi inattendu que radical s'explique cependant car Saga est une série qui ne s'économise pas, bien que l'éditeur ait consenti à des hiatus réguliers pour permettre à Vaughan et Staples de souffler ou d'aller s'amuser brièvement ailleurs (Vaughan avec ses webcomics, Staples pour relancer Archie avec Mark Waid). Cela rappelle à bon escient que la BD n'est pas toujours une industrie dont les auteurs sont des ouvriers corvéables à merci et que, dans le cas du creator-owned, ils sont maîtres des horloges, même si financièrement ils le sont de leurs poches.

Dans les six épisodes de ce Volume 5 (soit les #25 à 30), Vaughan compose avec les conséquences dramatiques de l'arc précédent qui a vu la séparation de Marko et Alana avec l'irruption de Dengo et l'enlèvement du fils du Prince Robot IV par ce dernier. Le récit se déroule sur plusieurs sites avec une remarquable souplesse - jamais le lecteur n'est perdu. On passe alternativement d'un groupe de personnages à un autre, chacun ayant un agenda bien défini. Marko et le Prince Robot IV veulent retrouver respectivement femme et enfants. Alana et Klara cherchent à préserver Hazel des projets insensés de Dengo qui s'allie avec de dangereux insurgés. The Brand est en quête d'un remède pour son frère, The Will, en compagnie de Gwen et Sophie.

Vaughan, fidèle à lui-même, n'hésite pas à sacrifier des protagonistes, souvent sauvagement, toujours par surprise : l'effet est garanti, le lecteur ne s'y attend jamais (ne s'y habitue jamais non plus). Mais ce n'est pas gratuit. Ce sentiment d'instabilité permanent garantit à la série un suspense implacable : nul, même les héros, même les personnages les plus aimables, n'est à l'abri (et de ce point de vue, le dernier épisode en date a fait sensation, soulignant le choc autour de l'interruption de la série).

Lorsque j'écrivais que Saga était une BD qui ne s'économisait pas, il s'agissait aussi, surtout, de pointer la contribution essentielle de Fiona Staples (là encore, les fans ont eu peur qu'elle ne revienne pas sur le titre avec son arrêt à durée indéterminée, mais elle a rassuré tout le monde et de toute manière BKV a toujours affirmé qu'il ne produirait pas le titre sans elle, qui est créditée comme co-créatrice).

L'artiste produit des planches toujours aussi fantastiques, en en assumant l'encrage et la couleur, bien qu'elle travaille sur tablette (ce qui explique qu'aucune planche originale ne circule). Comme Vaughan, Staples a une narration incroyablement fluide : ses planches comptent peu de vignettes, elle ponctue régulièrement ses épisodes de pleines pages, voire de doubles pages, mais à bon escient. On peut s'attarder sur ses compositions sans être freiné dans leur lecture.

Et elle est toujours d'une imagination débordante pour créer des extraterrestres, des monstres, des décors, instaurer des ambiances, conduire chaque issue vers un climax mémorable. C'est un régal à savourer, à ce stade Staples a acquis une maturité, une maîtrise de son art tout à fait exemplaires.

J'ai acheté en même temps que ce volume le suivant, donc j'en parlerai bientôt (je ne promets pas de date précise car la semaine qui s'annonce est riche en sorties de singles). Stay tuned !   



lundi 23 février 2015

Critique 576 : SAGA - VOLUME 4, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


SAGA : VOLUME 4 rassemble les épisodes 19 à 24 de la série co-créée par Brian K. Vaughan, qui signe le scénario, et Fiona Staples, qui réalise les dessins, publiés en 2013-2014 par Image Comics.
*
(Extrait de SAGA #20.
Textes de Brian K. Vaughan, dessins de Fiona Staples.)

Quelque temps a passé depuis que Alana, Marko, Klara (la mère de ce dernier), leur fille Hazel et leur baby-sitter Izabel (sans oublier Friendo, un énorme morse-hippopotame) on quitté la planète Quietus, où ils ont vécu leur précédente aventure. 
Ils semblent avoir retrouvé un peu de tranquillité en s'établissant sur la planète Gardenia, même s'ils résident toujours dans leur arbre-fusée, à l'écart de la ville. Marko s'occupe de sa fille, avec l'aide de sa mère et de la baby-sitter, cachant son visage derrière des bandages lorsqu'il l'emmène au parc pour enfants le plus proche. C'est là qu'il va rencontrer Ginny, une jeune femme dont le mari est souvent absent et qui lui propose de donner des cours de danse à Hazel pour canaliser son énergie.
De son côté, Alana a obtenu un rôle régulier dans un feuilleton télé diffusé dans toute la galaxie via le circuit ouvert, un studio de production où tous les acteurs se droguent grâce à Yuma, une décoratrice-dealeuse. Elle passe cependant inaperçu car elle joue avec un costume dissimulant ses ailes et un masque cachant son visage.
Mais la situation devient orageuse entre Alana et Marko lorsqu'il découvre la toxicomanie de sa compagne et elle sa relation (pourtant platonique) avec Ginny.
Pendant ce temps, le Prince Robot IV a trouvé refuge sur Sextillion, ignorant que son épouse a donné naissance à leur fils avant d'être tuée par un homme de ménage, Dengo, qui a pris la fuite avec le bébé en otage et qui veut que les abus de ses dirigeants soient publiquement dénoncés...

Avec ce quatrième tome, Brian K. Vaughan lance donc la deuxième "saison" de la série qu'il a co-créée : comme on avait pu le remarquer à la fin du précédent volume, en voyant que Hazel, la fille de son couple de héros en fuite, faisait ses premiers pas, un peu de temps s'est écoulé depuis les événements sur Quietus, où eurent lieu diverses confrontations décisives entre les personnages - explication tendue entre Gwendolyn et Marko, mise sur la touche (provisoire) du Prince Robot IV, mort du romancier Oswald Heist... De manière symbolique, ce deuxième acte s'ouvre par une naissance (comme pour le #1), montrée très crûment (d'ailleurs, ce nouveau tome accumule des représentations un chouia racoleuses, peut-être la réponse du scénariste et de sa dessinatrice à la censure dont ils ont fait l'objet sur le site comixology, plateforme de comics en ligne).

Dans ces six nouveaux épisodes, l'action se pose sur la planète Gardenia et se concentre sur l'évolution du couple formé par Marko et Alana : lui assume son rôle de père au foyer tandis qu'elle est recrutée comme actrice dans une série télé minable. Chacun se préserve de la traque dont ils font l'objet en se masquant, lui derrière des bandages sur le visage et des cheveux décolorés, elle grâce à son costume de scène (l'idée est brillante de faire d'Alana une actrice, donc forcément exposée, mais finalement méconnaissable grâce à son accoutrement).

Ces masques ne vont pas dissimuler bien longtemps la crise qui va toucher les amants quand Marko rencontre Ginny, une belle jeune femme dont le mari est souvent absent et qui loue ses services de professeur de danse. Même si le jeune homme ne commettra pas d'infidélité, il trouve ici un reflet cruel de sa situation personnelle lorsque Alana lui fait remarquer que c'est elle qui nourrit leur famille. Alana est en vérité bien plus responsable du mal qui va toucher son couple quand elle accepte de consommer la drogue que deale la décoratrice Yuma, d'abord pour supporter la médiocrité de ses conditions de travail et du rôle qu'elle interprète dans la série, puis, comme elle l'avoue à sa nurse Izabel, pour tenter d'oublier les cauchemars qu'elle fait depuis son séjour dans l'armée (un traumatisme qu'elle n'avait jamais évoqué jusqu'alors) et la tension permanente suscitée par le fait d'être toujours en cavale et sur le point d'être à nouveau traquée.

En posant ainsi ses héros, et en utilisant les seconds rôles dans leur entourage proche (Klara, la mère de Marko, qui essaie de faire son deuil d'Oswald Heist en lisant ses livres alors qu'elle ne supporte pas leur contenu mièvre et pacifiste ; Izabel, la baby-sitter, qui va pour la première fois se livrer sur sa mort et la relation amoureuse qu'elle vivait avant de sauter sur une mine), Vaughan en profite pour mettre à jour leurs failles, leurs doutes, leur épuisement moral et physique. Jusqu'à présent ils étaient en fuite, n'ayant jamais eu le temps de se reposer, se réfléchir : en s'établissant sur Gardenia, ils en ont l'occasion et le bilan qu'ils dressent est douloureux. Un geste impulsif, quoique inoffensif, suffira à faire voler en éclats la famille - et à relancer l'intrigue.

En parallèle, Vaughan n'oublie pas les autres acteurs de sa fresque romantico-fantastique : une large part est consacrée aux errances du Prince Robot IV, qu'on avait quitté bien amoché et qu'on retrouve en pleine débauche sur Sextillion. La révolte sanglante et désespéré de Dengo, un de ses concitoyens, issu d'un milieu pauvre, et touché par un drame personnel poignant, va provoquer un basculement étonnant à cette partie de la série, avec une succession de morts violentes, un enlèvement, et une fuite en avant délirante - là encore promise à des développements futurs prometteurs.
Gwendolyn, le Lying Cat et Sophie, mais aussi The Brand (la soeur de The Will) reviennent aussi dans le champ narratif, de manière percutante.

Fiona Staples est, depuis le lancement de la série, un de ses indéniables atouts et sa prestation sur ces épisodes ne dépareille pas avec ce qu'elle a déjà produit. Comme ne manque jamais de le rappeler son scénariste, sa contribution pour apporter cette merveilleuse étrangeté à Saga est essentielle.

Encore une fois, son imagination débordante pour créer des personnages au physique insensé mais parfois aussi au charme surprenant (à l'image de Ginny) et son travail sur les couleurs, avec des camaïeux superbes, des textures très étudiées (notamment dans le traitement des décors toujours floutées, ce qui brouille la frontière entre bizarrerie, rêve et réalité), sont remarquables.

L'intensité et la singularité de sa démarche esthétique est d'autant plus frappante qu'elles s'effectuent dans le cadre d'un découpage toujours aussi simple (une moyenne de cinq plans par page, ponctuée par trois plash-pages par épisodes, et au moins une double page par "story-arc") : le contraste est saisissant mais surtout le rythme de lecture est toujours très soutenu, ce qui fait de la série un redoutable "page-turner". 

Ce 4ème volume de Saga ne déçoit pas : on est désormais si attaché à ses héros, si happé par les péripéties qu'ils traversent, si séduit par la subtilité avec laquelle l'histoire est écrite et ébloui par le graphisme atypique de la mise en images, qu'on voit mal comment on pourrait décrocher.

mardi 3 février 2015

Critique 567 : SAGA - VOLUME 3, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


SAGA, VOLUME THREE rassemble les épisodes 13 à 18 de la série co-créée par Brian K. Vaughan, qui l'écrit, et par Fiona Staples, qui la dessine et la met en couleurs, publiés en 2014 par Image Comics.
*
(Extrait de Saga #15.
Textes de Brian K. Vaughan, dessins de Fiona Staples.)

La dernière fois qu'ont été vus Alana et Marko, en compagnie de la mère de ce dernier ; de leur fille en bas âge, Hazel ; et de leur baby-sitter, Izabel, ils se cachaient au premier étage du phare où réside l'écrivain Oswald Heist sur la planète Quietus. La raison de cette attitude : la présence au rez-de-chaussée du Prince Robot IV en train d'interroger le romancier car il est convaincu que le couple et leur bébé vont venir lui rendre visite. L'officier a pour mission de capturer ces fugitifs, appartenant chacun à des peuples ennemis, en guerre depuis longtemps, et ayant déserté pour vivre leur amour - ce qui risque de donner des idées de sédition à d'autres soldats.
Mais, en vérité, Marko et Alana sont chez Heist, qu'ils idolâtrent depuis qu'ils ont découvert un de ses livres (A Nighttime Smoke, une histoire à l'eau de rose cachant un manifeste pacifiste), depuis une semaine. Ces jours, ils les ont passés à dresser un bilan de leur situation, mais aussi pour la mère de Marko à se rapprocher de Heist (veuf comme elle).
L'affaire se corse aussi pour eux à cause d'autres individus à leurs trousses, parmi lesquels The Will et le Lying Cat (un mercenaire et son partenaire engagés par les supérieurs d'Alana), Gwendolyn (l'ex-fiancée de Marko) - tous deux protégeant une ancienne esclave enfant rebaptisée Sophie - et deux paparazzis, Upsher et Doff...

Avec ce nouvel arc en six chapitres, Brian K. Vaughan a expliqué (dans une réponse au courrier des lecteurs, figurant dans les fascicules mensuels de la série) qu'il bouclait là ce qui représentait en quelque sorte la première "saison" de Saga. Comme le scénariste avait précédemment averti qu'il ambitionnait d'écrire avec ce titre son équivalent de Guerre et paix, soit un récit au très long cours, on mesure mieux l'ampleur du projet.

Effectivement, une fois arrivé au 18ème épisode, ce sentiment de clore un premier acte se vérifie car on a droit aux règlements de quelques trames narratives. C'est une oeuvre sur le temps qui passe, les relations amoureuses, parentales, inscrite dans une construction chère à son auteur (la fuite - déjà au coeur des Runaways et de Y : The Last Man), qui se déploie et trouve un premier aboutissement.

Pour relancer l'intérêt de la course de ses héros, Brian K. Vaughan recourt à deux procédés ingénieux.

- D'abord, il intègre à l'histoire deux nouveaux personnages secondaires, deux paparazzis enquêtant au sujet d'Alana pour vérifier si elle a été enlevée par Marko (qu'elle surveillait lors de sa détention) ou si elle l'a aidé à s'échapper puis suivi. Un léger doute se met à planer quand le supérieur de la jeune femme (qui a lancé des recherches contre elle, en faisant appel au Prince Robot IV) suggère qu'elle est en réalité une espionne, ayant donc pu séduire Marko pour infiltrer ses semblables et découvrir leurs intentions futures dans la guerre qu'ils mènent. Mais cette idée, les lecteurs qui suivent la série depuis le début et vont découvrir les épisodes suivants dans ce tome, ne tient pas : c'est une manoeuvre politique pour justifier la possible exécution d'une déserteuse.
Ces deux paparazzis introduisent dans le fil du récit une nouvelle distance, permettant d'éclairer des pans du passé d'Alana : on apprend ainsi qu'elle s'est engagée dans l'armée après que son père se soit remarié avec une fille du même âge qu'elle, au terme d'une adolescence marquée par une période gothique. Jusqu'à présent, on n'avait jamais été en possession d'informations aussi directes sur les antécédents de la jeune femme, alors que nous disposions de relations plus concrètes au sujet de Marko (avec la présence dans l'aventure de ses parents, de flash-backs sur son enfance).
Mais surtout, avec ces deux journalistes à sensations (qui s'ajoutent donc à la longue liste de couples de la série - Marko/Alana, Izabel/Hazel, les parents de Marko, The Will/The Stalk, The Will/Slave Girl, The Will/Gwendolyn... - et qui sont par ailleurs homosexuels - une variante dans cette collection de tandems hétérosexuels), la dimension politique de l'histoire prend du relief car la neutralisation des fugitifs devient un enjeu critique pour la guerre que se livrent les peuples de Landfall et de Wraith : s'il devenait public que deux adversaires soient en couple, avec un enfant qui plus est, cela risquerait de démobiliser les troupes dans chaque camp et d'augmenter des rapprochements similaires.

- Ensuite, à partir du chapitre 13, avec lequel s'ouvre ce recueil, Vaughan remonte dans le temps pour détailler ce qui s'est déroulé durant la semaine précédant l'arrivée sur Quietus, chez le romancier Oswald Heist, du Prince Robot IV.
Cela permet de préciser (comme Hazel en voix-off le révélait à la toute dernière page du tome précédent) que Alana, Marko, sa mère, leur fille et Izabel, sont déjà sur place, bien avant leur(s) poursuivant(s), mais que durant cette période beaucoup d'éléments ont encore évolués.
Le couple formé par Alana et Marko en premier : le jeune homme se remet tout juste de la mort de son père et sa compagne et sa mère ne s'entendent toujours pas bien. On assiste donc au deuil de la mère et du fils et à leur progressif retour à la surface, ce qui conduit à un apaisement entre la mère et sa belle-fille (même si ça passe par une séance de bras de fer...). Les amoureux sont aussi amenés à se questionner sur les conditions dans lesquelles ils comptent élever leur fille et comment subvenir à leurs besoins : ils ne pourront pas toujours fuir, sans travail, sans ressources, en s'en remettant à la chance ou des soutiens occasionnels. Vaughan interroge aussi la notion même de couple en abordant le rôle du père et de la mère de manière moderne (on verra que Marko est prêt à jouer le papa au foyer pendant qu'Alana travaillera). Enfin, il leur faudra affronter Gwendolyn, l'ex-fiancée de Marko, déterminée à faire payer ce dernier pour lui avoir brisée le coeur (et leurs fiançailles).

Si la relation entre Hazel, encore bébé (mais néanmoins narratrice de l'histoire) et Izabel n'est pas davantage développée, la baby-sitter a une influence non négligeable sur la mère de Marko, à laquelle elle fait admettre que le veuvage éternelle n'est pas inéluctable. Klara et Oswald Heist se rapprochent sensiblement en faisant connaissance (après une première rencontre pourtant désastreuse sur tous les plans - Klara se faisant dévorer une oreille par monstre d'os puis découvrant le romancier complètement ivre en peignoir et en slip, refoulant ses visiteurs et vomissant sur Hazel !). Vaughan écrit leurs rapports avec beaucoup de bienveillance, de subtilité et d'humour (voir la scène où Klara croit voir, de très loin, que Alana prie à genoux devant Marko alors qu'elle lui prodigue une fellation...), soulignant leurs situations similaires (tous deux sont veufs, et leurs caractères sont complémentaires - elle, une guerrière, lui, un pacifiste).

En parallèle, un autre couple se matérialise avec de plus en plus d'évidence, mais en touches discrètes et progressives, entre The Will et Gwendolyn. Il s'agit là encore de deux âmes en peine (The Will ayant perdu sa maîtresse, The Stalk, et Gwendolyn, Marko). Le vaisseau du mercenaire ayant été précédemment sévèrement endommagé, ils stationnent un temps sur une planète paradisiaque et déserte, mais où a lieu d'étranges manifestations d'origine psychotrope : il n'est pas interdit d'y voir une allusion à la série télé Lost, dont Vaughan fut un des meilleurs auteurs. Ce sera aussi l'occasion d'un rebondissement spectaculaire et violent, comme le scénariste en a le secret, altérant en profondeur non seulement la relation des personnages mais aussi le cours de leur traque - et qui va introduire la soeur de The Will dans la partie.

Enfin, il y a le personnage du Prince Robot IV, une des créatures les plus singulières non seulement de la série mais aussi des comics actuels : ces épisodes vont aussi bouleverser sa trajectoire, soulignant ses failles (toujours aussi baroques - et qui justifient que Saga soit réservé à un public adulte et averti, car les visions récurrents de cet androïde sont volontiers dérangeantes). Son interrogatoire de Heist charrie un flot de réflexions et d'images extraordinaires.

En tout, Vaughan jongle, mine de rien, avec un casting d'une dizaine de personnages, sans jamais se perdre, ou égarer le lecteur, toujours en affinant la perspective de son récit, des rapports entre les protagonistes, en faisant avancer l'intrigue. Au terme du chapitre 18, on brûle d'impatience de connaître la suite : la série regorge d'un tel potentiel, sa  toile de fond est tellement surprenante (mixant des références explicites - Roméo et Juliette, Star Wars - et des genres très divers - mélodrame, romance, aventures, fantastique, science-fiction), ses héros possèdent une diversité et une profondeur si épatantes, qu'il est impossible de ne pas continuer à les accompagner.
Et les fans de BKV le savent, l'homme est capable de tenir la distance sur des scénarios très fouillés.

Graphiquement, et je m'en suis aperçu en parcourant les tomes précédents avant de me plonger dans celui-ci, la prestation de Fiona Staples n'a cessé de d'évoluer.

Sa technique reste toujours singulière : elle s'appuie certes, comme beaucoup d'autres artistes, sur l'infographie, mais en y ayant recours d'une manière très poussée et personnelle. Après avoir procédé à un découpage visuel sur du papier de petite dimension et de façon relativement sommaire (juste de quoi placer les personnages, déterminer la position des cases sur la page, choisir les angles de vue, préparer des espaces pour placer les décors et textes), elle agrandit ensuite ce premier jet en le scannant. Vient le dessin des personnages, puis les décors directement traités en couleurs sur palette graphique, couleurs raffinées par des effets de lumière, et enfin l'apposition du lettrage (la voix-off de Hazel étant transcrite d'après la propre écriture de Staples, les phylactères sont ajoutés numériquement par le designer Steven Finch/Fonographiks).

Ce traitement visuel peut dérouter, car les décors ne sont pas contourés, et la palette de couleurs employée par Staples privilégie les camaïeux vifs, avec des contrastes prononcés - en tout cas au premier regard, car plus on est immergé dans le lecture des planches, plus on constate les nuances utilisées.

Par ailleurs, l'artiste, suivant les indications du script déjà bien découpé de Vaughan, ne produit pas des pages avec de nombreuses cases, ni des cases aux formes surprenantes (sa seule excentricité, très mineure, est de parfois tailler en biseau un coin d'un cadre : j'ignore ce que que cela signifie, si ça signifie quelque chose). La moyenne se situe entre 4 et 5 cases par pages, sur trois bandes. Invariablement, chaque chapitre commence et se termine par une splash-page. Parfois, au sein d'un épisode, on a droit à une ou deux autres pleines pages, exceptionnellement à une double page. Tout cela pour dire que Saga dispose d'une grille de lecture visuelle très simple, ce qui en fait un redoutable page-turner.

Staples compose superbement, de mieux en mieux même, ses plans, et son imagination pour créer des aliens, des monstres, et des environnements est littéralement sans limites, on en a la confirmation dans ce troisième tome. Il est évident que si Vaughan écrit cette série pour elle, il profite aussi de ces qualités pour ne plus se limiter, voire défier la capacité créative de sa dessinatrice/coloriste. Dieu merci, l'éditeur lui laisse le temps pour réaliser chaque épisode, la série connaît donc fréquemment des retards mais la patience des fans est récompensée et c'est une gestion intelligente (car comment imaginer un fill-in artist sur Saga ?).      

Cinq illustrations inédites figurent dans les bonus de ce tpb, dont un autoportrait de Staples avec Vaughan (et son chien, Hamburger).

Plus que jamais, Saga est et reste un titre majeur et passionnant, très original. En vf, Urban Comics en propose de superbes albums cartonnés, rapidement et bien traduits. Et si vous voulez découvrir les 18 premiers épisodes d'un coup en vo, procurez-vous ce magnifique album, au format plus grand, avec de passionnants bonus (qui détaille absolument toute la réalisation de la série, depuis l'idée initiale d'un arc jusqu'à son impression en passant par la rédaction du script - celui du chapitre 4 est intégralement recopié - , la conception étape par étape d'une planche et d'une couverture, plus quelques illustrations inédites) : 

Il est cher en neuf (49,99 $) mais plus abordable en occasion. C'est un bien beau cadeau à (se) faire !

lundi 29 décembre 2014

Critique 547 : SAGA - VOLUME 2, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


SAGA : VOLUME 2 contient les épisodes 7 à 12 de la série écrite par Brian K. Vaughan et dessinée par Fiona Staples. Après le premier tome qui avait été une des plus brillantes réussites récentes, l'équipe allait-elle transformer l'essai ?

Plutôt que de vous servir une critique en bonne et due forme, j'ai choisi un angle différent en me penchant sur une séquence particulière : il s'agit de l'ouverture du chapitre 10, un moment charnière dans le récit. Ces cinq pages nous apprennent plein de choses - sur les personnages, leur histoire, l'histoire de la série, tout en diffusant de l'émotion. Après elle, plus rien n'est, vraiment, pareil.

Et comme rien n'est produit par le hasard quand une bande dessinée est bien écrite et dessinée, elle émet de manière directe une adresse irrésistible au lecteur - ici, en l'occurrence, Marko invite Alana à continuer à lui lire (un roman à l'eau de rose) mais c'est comme s'il nous parlait à nous, en nous demandant de continuer à lire Saga.

La suite, après les cinq pages ci-dessous :





Il s'agit donc d'un flash-back : à cette époque, Alana, membre de l'armée de Landfall, surveille Marko, qui a déserté l'armée de Wraith. Ils sont donc ennemis, et, dans la chapitre 8, on a pu voir que la jeune femme ne ménageait pas son prisonnier quand il était en cellule (elle lui assénait un coup de crosse de son fusil pour le faire taire, ne comprenant pas ce qu'il disait).
En train désormais de casser des cailloux dans une carrière, Marko a appris à parler la langue d'Alana, en l'entendant lui lire A Nightime Smoke d'Oswald Heist (un personnage qu'on découvrira dans le chapitre 12). 

En se comprenant, les deux jeunes gens ont appris à s'apprécier, à se tolérer. Et c'est donc la lecture qui a permis cette apaisement, ce qui est tout un symbole.

Alana considère ce livre comme la meilleure histoire qu'elle ait jamais lue - ce qui n'est pas le cas de son auteur, qui l'a écrite uniquement pour de l'argent... Du moins, est-ce ce qu'il prétend car l'ouvrage contient à l'évidence un message pacifiste comme le pense Marko. Le jeune homme soumet à sa geôlière que le conflit qui oppose leurs deux mondes ne peut qu'aboutir à une surenchère de brutalité, un règne de barbarie.

Comme un écho à son raisonnement, Marko révèle à Alana qu'il va être transféré dans un autre prison, Blacksite, dont la jeune femme sait qu'on n'en revient jamais vivant. Marko a accepté cette punition avec fatalisme : il a déserté son armée, s'est rendu à l'ennemi, a été condamné - il pense en fait n'avoir que ce qu'il mérite, et surtout sa mort prochaine lui semble une délivrance, il n'assistera pas à l'épilogue tragique du conflit.

Mais Alana est, elle, bouleversée par ce qu'elle apprend et va alors commettre un acte lourd de conséquences, un geste qui scelle non seulement son destin comme belligérante mais aussi comme femme. Elle brise la chaîne attachée à la cheville de Marko et lui conseille de fuir, en profitant des quelques minutes qu'il a avant que d'autres gardes s'aperçoivent de son évasion. Elle est prête, quant à elle, à affronter les sanctions que lui vaudra son choix.

Toutefois il est hors de question pour Marko d'abandonner sa libératrice qu'il sait condamnée comme lui si elle le laisse partir, et va la convaincre de le suivre. Il n'a pas besoin de mots pour cela, comme le montre la dernière image de la page 5 : des regards troublés témoignent de l'attirance entre les deux jeunes ennemis, puis un baiser irrépressible scelle leur alliance. 

L'histoire de Marko et Alana commence en vérité à cet instant : ils deviennent des fugitifs (comme les Runaways que créa et écrivit Vaughan pour Marvel, comme Yorick dans Y the last man paru chez DC/Vertigo, comme les trois lions dans Pride of Baghdad aussi chez Vertigo). Ils ne veulent plus participer au massacre de leurs deux peuples et s'éloignent du théâtre des opérations, tout en ayant conscience qu'ils vont désormais être traqués.

Plus tard, on assistera à une de leurs premières nuits d'amour, et on sait depuis le tout début du premier épisode qu'ils sont ainsi devenus les parents d'une petite fille, Hazel. Leurs têtes sont mises à prix et le Prince Robot IV, les mercenaires the Will et the Stalk les poursuivent. En ayant conçu un enfant , les deux fuyards ne sont pas seulement devenus des déserteurs, dont chaque camp veut la peau, ils sont aussi devenus un symbole et leur enfant incarne la possibilité d'une réconciliation entre deux peuples dont le plus puissant, celui de Landfall (grâce à sa technologie, alors que ceux de Wraith croient en la magie), veut une victoire totale par la destruction de son adversaire ou l'asservissement de ceux qui survivront.

L'histoire de Marko et Alana permet aussi à Brian K. Vaughan d'établir des parallèles avec d'autres couples dans son histoire. Il y a celui formé par the Will et the Stalk, à la fois concurrents sur le plan professionnel et amants. The Stalk semble avoir péri dans les épisodes précédents et the Will porte son deuil, au point qu'il a cessé sa traque contre Marko et Alana, retiré avec son Lying Cat.

The Will est tiré de sa retraite par Gwendolyn, originaire de Wraith. Mais les apparences sont trompeuses : elle n'est pas là pour tenter de sauver Marko. Elle est en vérité celle à qui il a été fiancé et qu'il a donc abandonné pour Alana. Gwendolyn veut donc se venger de son ancien amant et de sa compagne, sentiment de vengeance accru le fait qu'elle sait qu'ils ont eu un enfant ensemble. 

The Will "forme" aussi un étrange couple avec une fillette (sensible aux traces magiques des indigènes de Wraith, ce qui aura son importance) qu'il a découverte sur une planète-lupanar où elle était prostituée par une maquerelle. Il a récemment réussi à la tirer de cet enfer grâce à l'aide de Gwendolyn, et en échange il a donc accepté de retourner chasser Marko et Alana.

Il y a aussi le couple formé par les parents de Marko, apparu à la fin du chapitre 6. A la fois soulagés de retrouver leur fils en vie et choqué de l'avoir vu refaire sa vie avec une ennemie de leur peuple et être devenu père, les relations entre eux sont encore plus tendues après que la mère de Marko ait apparemment désintégré Izabel, une jeune fille ectoplasme qui était la baby-sitter d'Hazel. Tandis que le fils et sa mère vont partir à sa recherche (Izabel a été en vérité téléportée sur une planète voisine), Alana reste seule avec sa fille et son beau-père dans un vaisseau atypique (un arbre géant et magique), qui sera le théâtre d'une révélation bouleversante.

Enfin, la dernière partie de ce volume 2 offre un autre "couple", du moins la rencontre entre deux personnages périphériques, mais qui impactent tout le récit : d'un côté le fameux Prince Robot IV (un individu humanoïde métamorphe avec un poste de télé à la place de la tête) et de l'autre l'écrivain D. Oswald Heist, l'auteur de "A Night time Smoke", le roman préféré d'Alana, susceptible d'avoir reçu la visite de sa fan et donc d'aider le militaire à la retrouver, elle et son amant. 
Il faut alors préciser que l'ouvrage raconte justement la romance improbable entre l'héritière d'une carrière (tiens, comme celle où Marko et Alana s'embrassent) et une créature de pierre - c'est la figure du livre dans le livre, une mise en abyme donnant des perspectives multiples au récit (Heist raconte par exemple que son fils a d'abord péri dans une bataille puis avoue ensuite qu'il s'est suicidé car il était traumatisé par la guerre, lui aussi a fui à sa manière l'horreur. 
On devine également, même si je ne veux pas en dire trop que Heist a bel et bien dissimulé, comme l'avait dit Marko et comme le pense le Prince Robot IV, un sous-texte pacifiste dans son roman.).

Revenons à la "chute" de la page 5 : Marko et Alana s'embrassent. Ce baiser officialise à la fois leur union amoureuse et leur décision de fuir la guerre. C'est donc la première étape concrète de leur relation qui conduira à la mise au monde de leur fille Hazel - qui est depuis le début de la série la narratrice de l'histoire.

Ainsi elle commente la scène par cette phrase : "Ouais, mon père a toujours su y faire avec les filles" ("Yeah, Dad always had a way with the ladies"). C'est une manière habile et drôle de désamorcer la tension érotique et dramatique de cet instant (et ce qui a suivi). Mais quand on tourne la page et qu'on découvre donc ce qui se passe au présent, l'ironie de cette pensée est encore plus remarquable puisque Marko est réprimandé par sa mère (tandis qu'ils continuent à chercher Izabel) puis qu'on retrouve un peu plus loin Gwendolyn (avec the Will) plus déterminée que jamais à se venger de Marko. Ce dernier a effectivement toujours su y faire avec les filles, pour le meilleur comme pour le pire...

Il faut aussi bien entendu évoquer l'aspect visuel de Saga. Fiona Staples y a imprimé sa marque de façon aussi singulière et percutante que Vaughan avec son scénario depuis le début. L'auteur a laissé de plus en plus de liberté à l'artiste quand il a découvert les trouvailles graphiques dont elle était capable. De fait, la série est un fascinant livre d'images, avec une galerie d'extra-terrestres insensée, souvent répugnants (mais qui, justement, de ce point de vue, teste notre tolérance aux autres par rapport à leur apparence physique), parfois d'une étrange beauté.

The Will est ainsi celui qui ressemble le plus à un humain traditionnel comme la fillette, et Marko, ses parents, Alana ou Gwendolyn ne présentent pas de bizarreries vraiment choquantes (Marko, ses parents, et Gwen ont des cornes sur le front ou les tempes, Alana des ailes semblables à celles des chauves-souris sur les omoplates).

Mais the Lying Cat est une espèce de grand félin ressemblant à un chat pelé égyptien, the Stalk a un corps arachnoïde et quatre paire d'yeux, Oswald Heist est un cyclope, le Prince Robot IV a une télé à la place de la tête (qui diffuse, lorsqu'il est blessé sur un champ de bataille dans une scène onirique en flashback, des images pornographiques - qui ont valu à l'épisode d'être censuré par les diffuseurs numériques de comics !). Sans parler du géant immonde que rencontrent Marko et sa mère en cherchant Izabel (dont l'aspect de spectre rose estropié est également déstabilisant), ou de la planéte-foetus... 

Cette inventivité débridée s'exprime aussi dans la représentation des décors et véhicules : j'ai déjà mentionné le vaisseau de Marko et Alana, qui est en fait un arbre gigantesque et ensorcelé. Dans Saga, vous ne trouverez pas de transports spatiaux classiques inspirés comme souvent par Star Wars, avec une abondance de détails technologiques : Staples détourne tout cela pour aborder ces éléments de manière inattendue, poétique, troublante.

Les décors sont aussi traités avec une approche très originale : l'artiste dessine Saga entièrement avec une palette graphique et assure donc son encrage et sa colorisation elle-même. Parfois, le plus souvent même, elle ne fait que suggérer l'environnement dans lequel évoluent les personnages avec des formes simples, voire sommaires, mais une palette de couleurs variée qui contribue aussi bien à donner un minimum de repères géographiques au lecteur qu'à définir une ambiance. 
Malgré tout, et c'est cela qui est tout de même très fort, on sait toujours où on est, et quand, et comment, et l'atmosphère générée par la colorisation digitale n'est jamais, comme ça peut être le cas avec cette technique, froide, abstraite, désincarnée. Au contraire, les environnements sont très organiques et produits par des textures très sensibles, choisies avec soin.

C'est une sensation étonnante de lire un comic-book avec une telle économie de lignes mais une telle profusion de teintes.

Il est à la fois facile de saisir ce qui rend Saga si agréable à lire (fluidité du récit, caractérisation très crédible des personnages, diversités des actions, couches multiples de la narration) et délicat de rapporter tout ce qui en compose la richesse (c'est une bd en définitive impressionniste, qui se joue du genre abordé - le soap opera cosmique - et des références - Roméo et Juliette, Guerre et Paix, Star Wars).

Mais tout comme ceux qui courent après les deux héros, le plaisir du lecteur n'est-il pas, ici plus qu'ailleurs, de chercher à définir ce qui le charme tant dans cette odyssée si parfaitement rédigée et somptueusement mise en images ?