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jeudi 12 avril 2018

CAPTAIN AMERICA #700, de Mark Waid, Chris Samnee et Jack Kirby


Nous y voilà - et doublement - pour la célébration et les adieux, avec ce 700ème épisode de Captain America : le chiffre donne une forme de vertige quand on mesure la longévité du personnage  en même temps qu'il offre une perspective dans l'Histoire des comics - bientôt, chez DC, sera aussi publié le millième numéro d'Action Comics ! Mais cet anniversaire est un peu gâché par le fait qu'on lit là les dernières pages produites par Chris Samnee, avec son partenaire Mark Waid, sans qu'on sache encore où on retrouvera l'artiste - qui n'a cependant pas bâclé ses pages pour sa sortie.


Captain America mène la révolte pour renverser les derniers fidèles du régime de King Babbington. Pendant ces jours, presque une année entière, il ne se doute pas que Lyang et Bruce Banner complotent un "plan B", radical mais qui, s'il réussit, changera vraiment le cours de l'Histoire...


Captain America finit par être gagné par la fatigue et l'impuissance : il a toujours été davantage un soldat qu'un général et il redoute de ne pas être à la hauteur des terribles responsabilités qu'on lui a confiées quand il peut fournir des armes à ses troupes mais pas de la nourriture ou être présent sur deux fronts, comme lorsque Ben Grimm l'appelle en renfort. Banner et Lyang lui exposent alors leur idée : lui permettre de revenir à l'époque où l'organisation Rampart l'a piégé pour les empêcher de nuire. 


Captain America refuse d'abord d'abandonner cette guerre en cours mais, lorsque les rebelles font sauter New York avec une bombe, il sait que la situation a pris un tournant décisif et accepte de revenir de nos jours, même si Banner ignore si son invention va fonctionner. Mais elle fonctionne !


Captain America revient à notre époque quand Rampart l'a déjà piégé dans la glace. Il aborde leur sous-marin et rosse ces extrémistes puis Babbington à leur tête. Ce dernier lance un missile auquel Captain America s'accroche pour le faire retomber sur le sous-marin... En même temps que Steve Rogers se libère du bloc de glace dans lequel il a été pris.


Rogers écrit une lettre à Sharon Carter dans laquelle il revient sur les derniers événements qu'il a traversés - son road trip, son duel face à Kraven et Rampart (sans avoir compris comment leur sous-marin a explosé).


Puis il remet la missive à une employée de la Poste : elle se prénomme Lyang.

Réaliser chaque épisode comme si c'était leur dernier : voilà qui pourra, en Juillet prochain, quand Ta-Nehisi Coates et Leinil Yu les remplaceront, résumer le run de Mark Waid et Chris Samnee sur Captain America. Une poignée d'épisodes sur laquelle n'aura cessé de planer la rumeur de leur succession et certainement assez agacé le dessinateur pour abréger l'aventure, ne prolongeant pas son contrat avec Marvel qui ne lui avait pas proposé de le renouveler (une hérésie qui défie le sens commun de la part de l'éditeur, un sacré saut dans le vide pour l'artiste).

Quelle que soit l'importance qu'aient accordé Waid et Samnee à la possibilité qu'ils soient rapidement dépossédés de la série, il reste saisissant de constater à quel point l'écriture de leurs épisodes a été marqué par ce sentiment d'urgence. En cela, ils renouent avec la rédaction rapide, hyper-compressé du "Silver Age" (de la même manière que Jeff Lemire sur The Terrifics), comme si chaque nouveau chapitre devait se suffire à lui-même et le suivant proposer une avancée significative, du nouveau.

Cette manière, c'est aussi celle emprunté par Captain America dans son aventure, et plus particulièrement dans ce 700ème épisode. La guerre fait rage. Nommé nouveau leader de la Nouvelle Amérique après avoir détrôné King Babbington, il doit reconquérir les territoires sous la coupe du Rampart, l'organisation qui soutenait le régent déchu. Il y avait la matière à un arc entier mais Waid et Samnee compactent cela en un seul chapitre, très dense, où le héros soldat se fait général, à la fois infatigable, désireux d'honorer la confiance dont les rebelles l'ont investi, et en même temps découvrant que le conflit, âpre, disputée, long, est éreintant, exige des sacrifices, une disponibilité de chaque instant, des décisions impossibles...

En quelques pages, admirables, Samnee montre les jours qui s'égrainent, presque une année entière dans ce futur post-apocalyptique. Pas le temps pour montrer de grandes batailles, les troupes à travers le pays, les pertes et les victoires, tout cela est abstrait. Le focus s'opère sur Captain America qui veut à la fois être partout et sait qu'il ne le peut pas, qui savoure une percée pour ensuite être accablé d'une perte. Ben Grimm appelle à l'aide sans qu'on le voit, New York est atomisé en sidérant ceux qui y assistent à distance. La guerre n'a en définitive pas besoin d'être représentée pour prouver toute sa cruauté, sa barbarie, sa sauvagerie, et sa nécessité.

C'est très finement joué de la part de Waid qui, ainsi, nous permet de nous identifier à Captain America, de partager ses exaltations et ses afflictions, de ressentir son énergie puissante quand il enfonce les défenses adverses et son impuissance désolée quand il ne peut être partout, sachant ce que cela suggère de pertes dans ses alliés.

Et puis, comme je le disais, alors que cette bataille pour la Nouvelle Amérique aurait pu durer six, dix, douze épisodes sans problèmes, Waid et Samnee offrent une issue radicale, improbable, à la fois totalement romanesque, et pratique, pragmatique, une solution à la fois pour leur héros, son épopée futuriste, et l'imminence de la fin de leur run, le départ surprise du dessinateur. Renvoyer Captain America au moment où le Rampart l'a piégé et a permis à King Babbington de débuter son coup d'état explosif.

Plus vite, toujours plus vite : cette série est un bélier qui rue dans les brancards, se moque de la vraisemblance, dynamite la narration, elle va de l'avant sans s'arrêter, et emporte tout sur son passage. Lecteur qui reste en travers de la route, gare à toi ! Il y a quelque chose de grisant dans ce dispositif, à l'image de ce Captain America qui, lui aussi, fonce sans s'économiser. Et qui pourtant possède une grâce étonnante, aérienne, presque poétique, en tout cas magistralement fluide quand à la dernière page on retrouve Lyang, la prédécesseur de Cap à la tête des rebelles, de nos jours, au terme d'une boucle temporelle parfaite. Un chef d'oeuvre narratif mais en toute décontraction, sans crâner, comme si ça avait dû toujours se terminer ainsi. Cette ultime case dessinée par Samnee dit tout du génie de cet artiste prolongeant idéalement le script de son scénariste.

Et maintenant, plus que deux numéros, toujours écrits par Waid et dessinés par Leonardo Romero (avec la participation de guests prestigieux comme Chris Sprouse, Adam Hughes ou Howard Chaykin), ce qui aura quand même de la gueule au moment de passer le relais (tout en collant une grosse pression à Coates et Yu pour faire aussi bien). Entre temps, souhaitons que Samnee ait rebondi ailleurs...
        

La couverture l'annonce : ce numéro contient une histoire inédite écrite par Mark Waid avec des dessins de Jack Kirby. J'ignore comment ce bonus a été fabriqué (probablement un habile montage de cases piochées ça et là dans l'abondante production du "King" quand il dessinait Captain America et redisposées pour coller à un récit miniature de Waid).

L'intrigue est minimaliste (un virus menace les LMD - Life Model Decoys, ces clones robotiques mis au point par le SHIELD - à cause Crâne Rouge. Pour sauver l'affaire, Captain America corrige Batroc et d'autres adversaires avec son efficacité légendaire. Jusqu'à ce que Nick Fury le remercie en lui avouant avoir plusieurs répliques de lui-même, par sécurité, mais aucune du héros car "il est unique en son genre").

C'est charmant, punchy à souhait, et parfaitement dispensable en vérité. Mais comment fêter 700 épisodes de Captain America sans intégrer Jack Kirby, son co-créateur (avec Joe Simon) ?

mardi 29 août 2017

LE CENTENAIRE DU KING : JACK KIRBY (1917-1994)

Jacob Kurtzberg alias Jack Kirby

Hier était un jour mémorable pour tout fan de bandes dessinées américaines (et de BD en général) : le 28 Août 1917 naissait un certain Jacob Kurtzberg alias Jack Kirby, le "King of comics".


Je ne me risquerai pas à résumer la carrière de ce géant, un des artistes majeurs du média, au même titre que Will Eisner, Alex Toth, Winsor McCay, André Franquin, Jean "Moebius" Giraud, pour ne citer que quelques-uns de ses pairs ayant eu autant d'influence et produit un tel volume d'"illustrés".



Sa productivité, d'abord, défiait toute mesure et amateur comme connaisseur découvrent encore aujourd'hui des images ou planches de Kirby. Le génie de ce créateur est aussi de s'être exprimé avec un tel foisonnement que, même si vous êtes un expert de son oeuvre, la relire permet de déceler des détails nouveaux, de révéler des arborescences permanentes. Kirby, c'est d'abord cela : une énergie explosive dont les éclats scintillent par-delà les pages et les ans.


La puissance, ensuite, est sans doute ce qui définit le mieux ce dessin si particulier, qui était l'extension d'un imaginaire fécond, baroque, traversé de fulgurances et parcouru d'obsessions. Kirby était passionné par les récits mythologiques et il a recyclé cette inspiration originelle dans des histoires de surhommes, de communautés cachées du reste de l'humanité mais dotés de pouvoirs extravagants (Les InhumainsLes Eternels) quand il n'inventait pas une nouvelle cosmologie ("Le Quatrième Monde" unissant les séries The New Gods, Mister Miracle, Forever People et Superman's Pal Jimmy Olsen). Ce qui frappe encore aujourd'hui, c'est le formidable dynamisme, la spectaculaire grandeur de ses histoires : le King était à son aise dans la démesure et la BD lui permettait de pousser les murs, de franchir les frontières, d'abolir les limites.


Enfin, même si les crédits de ses nombreuses séries ne le citaient souvent que comme simple dessinateur, Kirby était un narrateur au même titre que les scénaristes avec lesquels il collaborait. Il ne faut rien retirer aux mérites de ses illustres partenaires comme Joe Simon (avec qui il mit au monde Captain America) ou Stan Lee (avec lequel il fournit à Marvel la quasi-totalité de ses personnages quand l'ex-maison Timely Comics fut rebaptisée et repositionnée), mais la méthode d'écriture brouillait les repères : en effet, l'auteur soumettait une intrigue à l'artiste (qui y participait souvent déjà), lequel produisait les planches auxquelles étaient ensuite ajoutés les dialogues. Kirby imprima ainsi sa marque à plus d'un script, d'un personnage, d'une série, qu'il avait établi initialement avec Lee, en lui conférant une direction, un ton reconnaissables entre mille.



La trace que laisse un authentique génie dans sa discipline s'estime aussi au nombre de ses disciples, du simple émule au scénariste et/ou dessinateur exploitant ses créations à la fois en les revisitant et en les réinterprétant de façon telle qu'elles restent valables pour de nouvelles générations de lecteurs. De ce point de vue encore, Kirby a inspiré une multitude innombrable d'acteurs des comics. Parfois cela vous saute aux yeux, par la similitude du trait, le souffle des récits ; parfois c'est plus subtil mais l'héritage trouve sa source dans les pages du "King". Ses descendants sont en tout cas si abondants qu'il est quasi-impossible d'échapper à la griffe du maître.


Personnellement, je ne prétends pas être ni un fan absolu, encore moins un fin connaisseur de Kirby. Longtemps même son art m'a échappé, je ne comprenais pas sa popularité ni même son expression. Trop fou, trop atypique, trop fourni aussi pour l'appréhender correctement - par où commencer, et comment le savourer, le "digérer" ? Il y a quelque chose de monstrueux chez Kirby, lui-même aimant représenter des créatures physiquement grotesques (voyez la Chose dans Fantastic Four par exemple) même s'il leur donnait une humanité complexe. Lorsqu'il disparut en 1994, je ne lisais d'ailleurs plus de comics traditionnels (entendez avec des super-héros), et même lorsque adolescent j'en consommais beaucoup, Kirby ne figurait pas parmi les artistes que je suivais attentivement. Mais la fréquence des citations de son nom, de son oeuvre, l'influence incomparable qu'il avait des deux côtés de l'Atlantique, le respect qu'il suscitait suffirent à modifier mon premier avis : on ne passe pas à côté de Kirby car on ne peut l'éviter, ce serait comme occulter - et donc se complaire dans l'ignorance - un pan entier de la BD. 


On peut quand même ne pas (tout) aimer de Kirby - et c'est heureux, normal. Mais on ne peut pas ne pas s'y intéresser car il est une sorte de pionnier, de père fondateur de la BD, moins par son ancienneté que par ce qu'il a légué au 9ème Art, comment il l'a fait alimenté et progresser.

Cent après sa naissance, 23 ans après sa mort, rien de plus aberrant que de dire que Kirby a disparu : il est au contraire toujours aussi présent, généreux, inspirant. Vive le Roi ! 
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Les "enfants" de Kirby ont été nombreux, hier, à rendre hommage à leur "père". Voici quelques dessins en son honneur par de brillants admirateurs :

 Jack Kirby par Alex Ross
 Captain America par Enrico Marini
 La Chose des Fantastic Four par Nick Derington
 Orion des New Gods par Paolo Rivera
Orion des New Gods par Steve Epting

mercredi 13 mai 2015

Critique 617 : FANTASTIC FOUR - L'INTEGRALE 1971, de Stan Lee, Archie Goodwin, John Buscema, John Romita Sr et Jack Kirby


FANTASTIC FOUR : L'INTEGRALE 1971 rassemble les épisodes 106 à 117 du premier volume de la série, écrits par Stan Lee (#106-115) et Archie Goodwin (#116-117, plus les dialogues des #115-117) et dessinés par John Buscema (avec John Romita Sr sur le #108), John Romita Sr (#106) et Jack Kirby (les pages 2 à 6 du #108), publiés en 1971 par Marvel Comics.
Ce recueil contient aussi l'épisode inédit La Menace des Néga-Men (Fantastic Four : The Lost Adventure 1), première version inachevée du #108, écrit par Stan Lee et dessiné par Jack Kirby, finalisé par Ron Frenz, publié en Avril 2008.
*

L'album se compose de deux parties : 

- Fantastic Four #106-112 + Fantastic Four : The Lost Adventure 1 (Ecrits par Stan Lee, dessinés par John Romita Sr, John Buscema et Jack Kirby). Les 4 Fantastiques participent au dénouement du drame familial entre le savant Phillip Rambow et son fils Larry, transformé en une créature d'énergie pure, initialement prévue pour instaurer la paix sur Terre en détruisant les armements des grandes puissances avant que sa transformation ne dégénère.
Cependant, Red Richards/Mr Fantastic a tenté une nouvelle fois de rendre son aspect humain à Ben Grimm/la Chose, mais, là aussi, l'expérience aboutit à un résultat compliqué : l'ami du leader des FF peut effectivement choisir son apparence mais des séquelles psychologiques le rendent odieux et brutal. Il s'en prend alors à ses compagnons puis aux civils jusqu'à ce que sa route croise celle de Hulk qui manque de le tuer.
(Extrait de Fantastic Four #116.
Textes de Archie Goodwin, dessin de John Buscema.)

- Fantastic Four #113-117 (Ecrits par Stan Lee et Archie Goodwin, dessinés par John Buscema). Les dégâts causés par la Chose durant son épisode névrotique valent de nouveaux ennuis à l'équipe des Fantastiques : le propriétaire du Baxter Building veut les expulser, le maire les arrêter. Est-ce la pression qui fait alors craquer Red Richards quand il agresse sa femme Jane/la Femme Invisible, son beau-frère Johnny Storm/la Torche Humaine et Ben Grimm ?
En vérité, dans l'ombre, manoeuvre déjà le redoutable alien Mastermind, ancien champion des Eternels, une race de conquérants cosmiques déchus, désormais prêt à asservir la Terre. Contre cet adversaire Jane Richards, avertie par le Gardien Uatu et la nourrice de son fils Franklin, la sorcière Agatha Harkness, se résout à demander de l'aide auprès du Dr Fatalis.
la bataille n'a toutefois pas fait oublier à Johnny Storm son amour pour la belle Inhumaine Crystal, devenue la captive de l'alchimiste Diablo.

Il y a déjà quelque temps j'ai fait un peu de lobby auprès de la bibliothèque municipale pour qu'elle acquiert des comics américains et mes efforts ont abouti à quelques achats. Un volume de Intégrale de Iron Man, Watchmen, V pour Vendetta, quelques Marvel Deluxe d'Ultimates, Ultimate X-Men et Ultimate Spider-Man, ou ce recueil des Fantastic Four pour combler l'amateur de super-héros : c'est déjà ça, me direz-vous, mais tout ça est bien désordonné et maigre. J'ai peu d'illusions sur le fait qu'un de ces jours ces livres seront revendus lors d'un "désherbage" car ils ne sont pas souvent empruntés et les collections auxquelles ils appartiennent n'ont pas été suivies.

Pour ma part, je n'ai guère les moyens de me procurer ces Intégrales Panini Comics (même en occasion sur les sites en ligne où elles sont revendues à des prix exorbitants), souvent mal traduites et éditées (on est loin des rééditions de Urban Comics, avec un rédactionnel soigné, du beau papier, etc).

Faute de mieux donc, j'ai donc emprunté ces épisodes des Fantastic Four, un album couvrant toute l'année 1971, période charnière dans l'histoire de la série puisqu'elle vit le départ fracassant de Jack Kirby pour DC Comics : le "King" ne supportait plus de n'être crédité (et payé en conséquence) que comme simple dessinateur alors qu'il participait activement à la conception de plusieurs titres. 
Cela provoqua une sorte de schisme entre les lecteurs, dont une partie se mit à croire que Stan Lee abusait de ses collaborateurs et du public alors que Kirby (comme Steve Ditko) était le véritable auteur de ses séries.
Bien entendu, la vérité est certainement plus complexe et ambiguë à cause même de la fameuse "Marvel way", cette façon de réaliser les comics de l'éditeur où le scénariste fournissait une trame à son artiste qui procédait alors à un découpage avant que l'auteur revienne y ajouter des dialogues. Kirby, comme d'autres, hier comme aujourd'hui, a donc sans doute oeuvré souvent davantage comme un co-scénariste que comme un simple dessinateur (son influence sur les sagas cosmiques est indéniable par exemple). Mais cela ne signifie pas que Lee n'était pas un authentique storyteller, quand bien même son activité d'editor l'accapara de plus en plus au fil des années 60.

Aujourd'hui, la situation semble plus apaisée, après de longues années de procédures judiciaires, qui ont permis que le nom de Jack Kirby soit mentionné à égalité avec celui de Stan Lee sur bien des séries encore produites. Et cela permet aussi que des auteurs et artistes partagent le titre de storytellers sans souci (comme, par exemple Mark Waid et Chris Samnee sur Daredevil), sans parler de nombreux auteurs qui ont su protéger leur travail grâce aux efforts de leurs prédécesseurs et d'habiles négociations avec leurs éditeurs ou en produisant des creator-owned chez des indépendants (comme c'est le cas, notamment, chez Image Comics).

Pour en revenir au contenu de ce recueil, il faut bien admettre qu'il ne s'agit pas des meilleurs chapitres des Fantastic Four. L'album a deux parties assez distinctes, avec d'abord une suite d'épisodes où l'équipe règle une intrigue en cours peu intéressante (le cas de Larry Rambow) puis doit faire face à la personnalité altérée de Ben Grimm par une expérience de Red Richards, d'un meilleur niveau. Le climax de ce premier acte a lieu avec une titanesque baston entre la Chose et Hulk (le bien nommé #112 : Combat de monstres).

Ensuite, Stan Lee lance une nouvelle aventure qui court sur 4 épisodes, avec un méchant qui remplit bien son rôle en mettant vraiment en grande difficulté les héros - au point même de les vaincre ! En passant, on assiste à l'arrivée sur le titre de Archie Goodwin (1937-1998) : alors âgé de 34 ans, il a rejoint l'écurie Marvel en 1968 après une longue collaboration avec l'éditeur Warren. Il écrit alors Iron Man, créera le personnage de Luke Cage, co-inventera (avec Marie Severin) Spider-Woman et sera même editor-in-chief de Marvel de 1976 à 1978.   

Sa contribution à Fantastic Four sera brève puisque début 72, Stan Lee reprendra son poste. D'abord là pour écrire les dialogues, Goodwin imprime quand même sa marque en donnant une énergie, un souffle, épatants à ses épisodes (qualités qu'on retrouvera quand il s'occupera de la franchise Star Wars pour Marvel), et la saga avec Mastermind (et le début de celle avec Diablo et Crystal) sont d'une prodigieuse vigueur.

Cette vigueur, on la retrouve dans les dessins de John Buscema, qui prend donc la relève de Kirby (après un fill-in de John Romita Sr). L'artiste n'aimait guère, on le sait, les super-héros, auxquels il a pourtant donné quelques grandes heures (ses passages sur Avengers, Wolverine ou Hulk en témoignent), préférant les récits d'aventures (comme Conan, dont il demeure une des signatures emblématiques.

Avec Joe Sinnott à l'encrage, sa prestation sur Fantastic Four ne déçoit donc pas et aboutit à des pages somptueuses, d'un punch incroyable, particulièrement dans la partie mettant en scène Mastermind (dont les origines donnent lieu à quasiment tout un épisode, où Buscema retrouve un univers comme il les aime, peuplé de guerriers, de monstres, d'explosions, mais aussi de sensualité).

Bien entendu, il faut composer avec un ton très mélodramatique et un tempo très soutenu, que le découpage (souvent en gaufriers de six cases) souligne : il se passe toujours quelque chose, les sentiments sont exacerbés, la théâtralité est omniprésente. Quand Ben Grimm ne devient pas fou, c'est Johnny Storm qui pleure après son célibat ou Red Richards qui se comporte comme un ahurissant macho envers son épouse Jane (soumise au possible - ah, ça, c'est sûr que les comics de cette époque feraient hurler la plus timide des féministes !).

Mais ça marche quand même ! On est emporté par ce récit déchaîné, avec ses bagarres démesurés, son emphase aujourd'hui si dérisoire : c'est le secret du plaisir qu'on prend à (re)lire de telles histoires. On ne les apprécie pas tellement pour ce qu'elle raconte, mais pour la manière dont elles racontent, le tonus des scripts, la vitalité des dessins. Cet excès et cette naïveté ont une audace finalement bien plus grande que des sagas actuelles qui veulent impressionner le chaland en le noyant sous une continuité souvent réécrite ou trop souvent citée pour ne séduire que des experts, avec un graphisme inégal (encore faut-il trouver des artistes présents sur plus de six épisodes consécutifs...).

A tel point que le bonus du recueil avec cet épisode inédit et alternatif, jamais terminé par Kirby (mais finalisé par Ron Frenz), n'apparaît que comme un document pas si important (l'histoire n'est pas bonne, les dessins pas très inspirés). 

On finit donc la lecture de ce recueil retourné : après avoir été dubitatif au début, nous voici grisés par ce grand huit plein d'émotions grandiloquentes, d'actions spectaculaires, qui file à toute allure.  

samedi 16 février 2013

Critique 376 : THOR - TALES OF ASGARD, de Stan Lee et Jack Kirby


Thor : Tales Of Asgard rassemble une cinquantaine (47 pour être exact) d'histoires de compléments (des back-up issues) parues à partir de 1963 dans les derniers épisodes de la série Journey Into Mystery (du #97 à 125) puis dans la série Thor (du #126 à 145), écrites par Stan Lee et dessinées par Jack Kirby.
Ces chapitres de cinq pages avaient pour but de décrire la genèse du royaume des dieux nordiques et des aventures parallèles à celles que vivait le dieu du tonnerre : c'est l'occasion de découvrir le règne d'Odin, la jeunesse de Thor, de son demi-frère Loki, des Trois Guerriers (Fandral, Hogun et Volstagg), du gardien d'Asgard (Heimdall), et des ennemis de ce panthéon.

Cet ouvrage, copieux par son volume (plus de 300 pages), présente aussi la particularité d'avoir été entièrement recolorisé par ordinateur par Matt Milla, mais encore d'offrir d'abondants bonus (fiches signalétiques détaillant les protagonistes - la plupart dessinées par Walt Simonson - , Asgard, les 9 Royaumes, variant covers, et poster regroupant les six couvertures dessinées par Olivier Coipel).
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Il serait fastidieux de résumer chacun des épisodes de ce recueil, la plupart des histoires étant des one-shots. Mais ce format justement rend leur lecture très agréable et présente un des aspects les plus aboutis de la collaboration entre Stan Lee et Jack Kirby avec un de leur personnage les plus atypiques, loin de la formule du "héros à problème" typique de Marvel. En un sens, on peut même affirmer que Thor est la figure la plus représentative de ce que préférait Kirby, avec sa divinité, son souffle épique, ses références mythologiques remaniées, sa galerie de créatures hautes en couleurs. Mais accompagné par la verve de Lee, cet aspect acquiert un rythme, un humour, une fluidité qui nuancent les obsessions de son dessinateur.
Les six couvertures connectées des Tales of Asgard
dessinées par Olivier Coipel.

Pour ces raisons, le contenu de ce livre propose un concentré de ce que produisit le tandem : ici, on a droit à des récits épiques inspirés par la mythologie nordique mais aussi les contes et légendes traditionnelles (le petit chaperon rouge fait un tour par là !), et la dimension feuilletonnesque fonctionne à plein régime, se déployant avec une emphase comme on n'en trouve guère plus. Lee et Kirby (re)créent tout un univers sans le rattacher au reste de la production Marvel (lien réservé aux séries successives consacrées à Thor lui-même) : pas de Vengeurs ici, mais un folklore bigarré, baroque, chevaleresque, magique, qui souligne à quel point le personnage possède un background riche et qui suffit à alimenter ses aventures sans piocher dans les éléments d'autres super-héros de la Maison des Idées.
La force de Thor (la série comme le personnage), c'est aussi l'ampleur et la densité de ses seconds rôles : y figurent bien sûr Loki, son demi-frère, éternel conspirateur jaloux, mais aussi Odin, le père tout-puissant, intransigeant, conquérant redoutable, régent respecté, une figure imposante que ces "Contes d'Asgard" permettent de mettre vraiment en lumière, de situer, de mesurer son autorité (en particulier dans les premiers chapitres). On découvre aussi pourquoi et comment Heimdall a été nommé gardien du "Rainbow Bridge", pour quelle raison Balder est surnommé "le Brave", dans quelles circonstances les Trois Guerriers - Fandral, Hogun et Volstagg - sont devenus les compagnons de Thor... Et tous ces éléments étoffent considérablement le portrait du dieu du tonnerre, au-delà de ses origines classiques (fils arrogant, banni sur terre par son père pour apprendre l'humilité, devenant le protecteur de Midgard et le plus valeureux guerrier d'Asgard, puis membre fondateur des Vengeurs).

La narration possède une immédiateté puissante, très efficace. Ce qui est raconté est tout de suite compréhensible et émotionnellement intense.
Stan Lee y démontre ses facultés à incarner des personnages mémorables, aux tempéraments bien trempés, avec des relations fortes, une dynamique de groupe énergique. Son sens du dialogue, plein de malice et de théâtralité mêlées, est remarquable, et prend tout son relief quand il anime des seconds rôles aussi volubiles que lui peut l'être (la palme revenant à l'irrésistible Volstagg).
Pour Jack Kirby, c'est l'opportunité de satisfaire son goût des sagas pleines de bruit et de fureur avec les ingrédients d'usage : décors extravagants (entre la cité des dieux mélangeant le médiéval et le futurisme, et les territoires des royaumes annexes aux paysages sauvages, effrayants, désolés ou peuplés de créatures flamboyantes) ; costumes ahurissants aux coupes et lignes complexes ou élémentaires ; hordes de monstres, de démons ou de guerriers barbares ou racés (puisant leurs looks aussi bien dans l'orientalisme que dans la science-fiction ou le design chevaleresque).
L'imaginaire des deux hommes demeure d'une inventivité et d'une vitalité intactes et étonnantes plus de cinquante après la parution de ces histoires.



Stan Lee utilise ces faisceaux d'histoires avec un bonheur palpable, et parfois une roublardise évidente : il copie allègrement des récits comme celui de Jason et les Argonautes (terme repris pour désigner l'équipage de Thor envoyé en mission par Odin quand la menace du Ragnarok - la fin des mondes, y compris celui des dieux - se profile), balade ses personnages comme le lecteur au fin fond de nulle part pour subitement les ramener au port et dénouer son intrigue avec une décontraction qui, aujourd'hui, déchaînerait la communauté des geeks ! Mais, allez savoir pourquoi, on s'en fiche, et ça marche : on s'est fait rouler dans la farine mythologico-super héroïque de Stan "The Man" et on en redemande !
Cette facilité dans l'écriture a quelque chose d'enjoué et d'euphorisant : Lee ne semble jamais en panne d'excentricités, il déroule, brode, et ça fonctionne avec une sorte de grâce insolente. C'est sans doute parce qu'il rédigeait ses histoires d'abord en s'amusant qu'elles sont restées si distrayantes, si imparables, que ses personnages ont conservé leur majesté. Ici, Lee ne s'occupe pas de petits criminels attaquant des banques mais établit des légendes remixées avec légèreté et fougue, recrée des mythes, refait des mondes, réécrit l'origine de dieux. Et il fait tout cela avec un souci permanent de rendre ces protagonistes touchants, émouvants : les divinités de Stan Lee sont en définitive très humaines et c'est pour cela qu'on les suit dans leur odyssée avec un tel plaisir.
Le scénariste emprunte à tout le monde, brasse le références avec générosité, sans complexe, et entre l'Ancien Testament et Shakespeare revisités, il trouve un compromis épatant, dont la pérennité prouve la pertinence. Les intrigues en elles-même sont simples, avec un langage parfois certes ampoulés, à la limite de la parodie, mais dans ce cocktail d'économie et de démesure il y a le nectar des comics super-héroïques, eux-mêmes à la croisée de plusieurs mondes, cultures, genres.



La structure des histoires est invariable, mais loin d'être lassante, cela leur assure une cohérence narrative et visuelle. Tout commence par une splash-page qui est à la fois comme un teaser et un résumé : dans cette image inaugurale, c'est tout un programme, on est aussitôt saisi, accroché, impressionné. Limiter ensuite le reste à quatre pages supplémentaires est à la fois une contrainte et une garantie - contrainte car il faut que l'histoire s'en contente, mais garantie que ladîte histoire ne traînera pas.
Par ailleurs, le découpage est lui-même sommaire (quatre cases le plus souvent par pages, des fois six, jamais plus). Il y a dans cette rigidité formelle une sobriété formidable, chaque image doit dire quelque chose, chaque effet doit être dosé à la perfection, chaque plan doit comporter une idée et faire avancer le récit.
Dans cet exercice, Jack Kirby excelle : en cinq planches, il "fait tenir" la naissance d'Asgard, l'émergence des démons, la jeunesse de Thor et Loki, la biographie d'Heimdall et de Balder... Encore maintenant, bien des dessinateurs, se complaisant dans des splash et doubles pages à répétition (et du coup perdant tout leur impact), gagnerait à étudier le storytelling des artistes de l'époque pour apprendre à raconter en images vraiment efficaces un script, à servir un scénario sans vouloir épater la galerie, à en bonifier les ingrédients sans chercher à éclipser le scénariste.
On a là des histoires pareilles à celles qu'on lit avant d'aller au lit lorsqu'on est enfant, avec toujours l'envie d'en savoir la suite.



Passées les présentations de la galerie des personnages principaux et des décors importants, Stan Lee s'autorise alors des récits plus longs, sans varier dans  la construction des épisodes mais en prolongeant leurs conséquences. Un autre rythme s'installe progressivement, alors que les intrigues valorisent davantage Thor et les Trois Guerriers qui font face à l'Oeil de Warlock ; croisent la Sombre Monture du Destin ; traversent la contrée de Nastrond autrefois visitée par Odin ; passent par les Montagnes Magiques de Xanadu/Zanadu pour y défier Fafnir, Ogur, Mogul et son génie, Alibar et les 40 Démons...
On est là dans un registre plus familier avec la série Journey into Mystery et Thor où défilaient des créatures grotesques et terrifiantes, où une fêlure dans l'épée géante d'Odin annonçait la fin de l'univers, etc. La fantaisie et l'aventure adoptent les manières plus classiques du comic-book super-héroïque avec le bon et les méchants. 
Par ailleurs, Stan Lee se lâche complètement avec des annonces ronflantes, qu'on peut soit trouver drôles ou ridicules (“If it all sounds too complicated, stay with us, true believer… We’ll try and clear it up for you… somehow!”) et Kirby n'est pas en reste avec des postures de plus en plus exubérantes et des clashes titanesques. Ce n'est pas toujours très fin ni très constant dans l'inspiration, certains chapitres sont brillants, palpitants, d'autres moins enlevés... Mais en replaçant tout ça dans le contexte de l'époque (à l'aune de la productivité folle de Lee et Kirby), c'est inévitable : on ne peut pas être génial en permanence quand on anime autant de séries en même temps.
Il faut aussi parler de la colorisation qui a donc été refaite pour la réédition de ces épisodes et confiée à Matt Milla.
Le procédé est étonnant puisqu'en vérité les films de l'époque sont encore en assez bon état (les "Marvel Masterworks" en v.o. ou "Intégrales" en v.f. permettent de retrouver ces séries telles qu'elles étaient mises en couleurs à l'époque), et il a divisé les fans.
Pour ma part, cela ne m'a pas dérangé. Il faut quand même saluer les efforts de Matt Milla, qui s'est acquitté de cette tâche colossale avec humilité mais professionnalisme. Certes, la colorisation par ordinateur autorise certains effets (flous, brillances, contrastes) en rupture totale avec les moyens originaux, mais il me semble que dans le cas présent, ça ne dénature pas le dessin de Kirby ou les encrages de Vince Colleta, Don Heck, Bill Everett, Paul Reinman, Chic Stone, ou George Roussos (alors que souvent, des coloristes contemporains "absorbent" digitalement les tracés).




En tout cas, il est impossible de prétendre que cela affecte la puissance des graphismes de Kirby, la netteté de ses formes, l'impact des contours et des textures. Au contraire, Matt Milla a plutôt veillé à les souligner ou à les harmoniser.
*
Bref, si vous voulez vous (re)plonger dans des "oldies but goodies", marcher dans les pas de Thor, en savoir plus sur la famille asgardienne, vibrer au gré d'aventures grandioses, ces Tales of Asgard permettent d'en profiter pleinement.

lundi 11 février 2013

LUMIERE SUR... JACK KIRBY

 Jacob Kurtzberg alias Jack Kirby
 Le "King" et ses "Marvels"
 Couverture de la revue Amazing Heroes #100
"Spéciale Kirby", encré par Steve Rude.
 Captain America
 Thor (commission art)
 Fantastic Four
*
Les 14 personnages suivants sont issus du portfolio Gods,
dessiné par Kirby lors de son départ de Marvel en 1970 :
la matrice de ce qui deviendrait "le Quatrième Monde" chez DC Comics.

 Baldurr
 Black Sphinx
 Darkseid
 Enchantra
 Heimdall
 Honir
 Lightray
 Mantis
 Metron
 Mister Miracle
 Orion
 Robot Defender
 Sigurd
 Space Guardian
Et, ci-dessus, le "who's who" définitif des New Gods.

Naissance en 1914. Décés en 1994.
Scénariste, dessinateur, encreur, lettreur, cover-artist, designer, éditeur... The King of comics !
*
Le site consacré à l'artiste : www.kirbymuseum.org