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mardi 24 septembre 2019

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #12, de Jeff Lemire et Dean Ormston


La fin annoncée de Black Hammer : Age of Doom est donc bien effective avec ce douzième numéro. Même si Dark Horse et Jeff Lemire promettent qu'il y aura d'autres spin-off, c'est quand même une page qui se tourne, une grande aventure qui se conclue. Une fin satisfaisante, avec bien entendu Dean Ormston au dessin, mais qui ne saurait consoler les fans...


Abraham, Barbalien, Gail et le colonel Weird ont retrouvé Mme Dragonfly dans un pavillon de banlieue où elle a refait sa vie. Mais sans perdre la mémoire, dans cette réalité réécrite, grâce à sa magie. Elle tombe le masque, tout en jurant ne rien pouvoir faire contre le retour de l'Anti-Dieu.


Si elle a effacé une nouvelle fois les souvenirs de ses partenaires, c'était pour leur permettre comme elle de refaire leur vie, de goûter au bonheur. Celui-ci est menacé par l'ennemi encore. Et si, comme le suggère Lucy Weber, la solution n'était pas dans le combat, mais dans la disparition ?


La fille de Black Hammer a compris que l'Anti-Dieu et l'équipe dépendaient l'un de l'autre. L'affronter n'avait rien réglé la première fois. Mais si les héros quittaient cette dimension, alors le problème serait résolu. Mme Dragonfly ouvre un portail dimensionnel...


Abe est à la ferme de Rockwood, marié à Tammy Trueheart. Ils reçoivent leur fils Mark (Barbalien) avec son compagnon, Paul Quinn. Et leur fille, Gail. Celle-ci retrouve vite le petit voisin, Sherlock (Frankenstein) pour jouer.


Toute la famille passe à l'intérieur. Abraham reste encore un bref instant dehors, savourant son bonheur. A Spyral City, Lucy Weber/Black Hammer veille sur la ville où le calme est totalement revenu.

Depuis que j'ai découvert Black Hammer, sa lecture m'a procuré parmi les meilleurs moments de ces dernières années dans la production comics. Cette série réunissait le meilleur des deux mondes, avec ses références aux héros mainstream et son ton résolument indépendant. L'oeuvre de Jeff Lemire et Dean Ormston (qu'il faut créditer comme co-créateur et pas seulement comme dessinateur) a, je pense, produit le même effet chez ceux qui l'ont suivie : de la curiosité d'abord, puis une addiction jamais démentie.

En annonçant, lors de son onzième épisode, que la fin était pour le prochain numéro, les auteurs nous ont pris par surprise (car on imaginait sans mal qu'il y avait encore de quoi tenir un bon moment) et en même temps ont fait preuve d'une intégrité exemplaire, en sachant conclure plutôt que de presser le citron et surfer sur un succès acquis depuis un moment.

Il n'empêche, ce terminus programmé chagrinait. Quand on aime, on ne compte pas, et surtout on ne veut pas que ça cesse. Les concepts développés par l'histoire sont si riches que Black Hammer pouvait encore durer un moment, voire même entamer un troisième acte après Age of Doom. D'autant plus que les séries dérivées continuent de paraître (comme l'actuel crossover avec la Justice League, Hammer of Justice !, et que d'autres sont en vue).

Mais dans un monde où les séries sont justement majoritairement des ongoing, illimitées, épuisant tout leur charme dans des relaunchs voire des reboots, finir, c'est aussi, pour des créateurs, dire au public que le format traditionnel n'est pas une norme incontournable. C'est aussi se mettre au défi de bien conclure. Dignement.

De ce point de vue, le dénouement de Black Hammer : Age of Doom est exemplaire. Il forme une sorte de boucle, qui ramène le lecteur et les héros au point de départ, tout en introduisant de subtiles variations. Et ce sont dans ces petits changements dans la continuité que se loge toute l'émotion. Il apparaît ainsi que Mme Dragonfly, qui a été le personnage le plus ambigu du lot, se révèle le plus bouleversant, et qu'elle se sacrifie pour sauver ses amis et le monde. C'est si discret, si pudiquement écrit qu'on ne le mesure pas complètement en le lisant : il faut le relire et analyser l'ensemble de l'épisode pour le saisir.

Lemire imagine aussi une issue pour Barbalien très sentimentale et malicieuse, à laquelle il associe Gail - et Sherlock Frankenstein. C'est tout à fait savoureux mais surtout très malin, mais sans ostentation. La scène finale est étrange et apaisante à la fois, on peut l'interpréter de bien des manières et je vous laisse donc cette liberté sans vous imposer mon avis. De toute façon, si la série nous apprend quelque chose, c'est de nous laisser porter par le fil du récit. Peut-être est-ce nous, les vrais habitants de la Para-Zone, qui avons assisté aux périples de cette équipe, et où a peut-être été renvoyé le colonel Weird et son robot Talky Walky...

Cette retenue s'applique au dessin de Dean Ormston. Je dois l'avouer, j'ai mis du temps à m'habituer à son style, à l'apprécier. On peut trouver qu'il n'est pas assez joli, pas assez beau, pas assez ceci ou cela. Mais finalement, en nous glissant entre les doigts, en échappant à la critique, c'est un dessin fuyant qui correspond idéalement à une série qui, elle-même, se dérobe, nous désoriente, nous déroute, nous défie.

Ormston est en tout cas, ça, j'en suis sûr, un narrateur impeccable. Il fait l'effort constant de rester toujours lisible, accessible, simple. Grâce à cela, Black Hammer évite le piège de la BD "auteuriste" trop bizarre pour séduire totalement, ou élitiste pour ne plaire qu'à un certain public. Sans la rigueur d'Ormston, sans doute le projet aurait-il été trop absurde, trop déjanté, trop difficile à suivre tout bonnement.

Ormston sert le script, l'histoire. C'est tout ce qui compte - et tout ce qui devrait compter. Lorsque Mme Dragonfly est démasquée, il ne met pas en scène ce moment de manière théâtrale : au contraire, il insiste sur la lassitude, la peine, le remords de l'héroïne. La confession qui suit sur l'amour qu'elle porte à ses amis, le mal qu'elle leur a fait pour leur bien, devient poignant. On lui pardonne alors tout comme les autres héros, désarmés.

Une seule fois, l'artiste lâche les chevaux quand ses personnages quittent notre dimension, mais la représentation du portail dimensionnel (Mme Dragonfly elle-même) est plus poétique formellement que spectaculaire. Ce refus du tape-à-l'oeil est superbe, un vrai pied-de-nez aux habitudes de bien d'autres dessinateurs pour qui une double page doit en mettre plein la vue au mépris de la narration et du sens du récit, de la cohérence générale du projet.

Il n'y a donc pas de grande bataille finale contre l'Anti-Dieu (et Lemire le justifie sans appel dans l'épisode). L'émotion contenue, l'impression de félicité dominent. Jusqu'au bout Black Hammer n'aura rien fait comme les autres. Tant mieux.  

vendredi 5 juillet 2019

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #11, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Black Hammer : Age of Doom est-elle sur le point de se terminer ? C'est ce que laisse penser cet épisode et même ce qu'annonce sa dernière page avec un "to be concluded !" imprévisible. Que prépare vraiment Jeff Lemire avec Dean Ormston ? et si tout cela n'était qu'un nouveau rebondissement ? Cette série rend fou !


Lucy Weber a subitement disparu de Mars où elle venait de raisonner Barbalien en présence de ses amis. Elle reparaît devant son père, Joseph Weber, le Black Hammer original !


Il est pourtant bien mort en ayant voulu s'échapper de la ferme mais son âme a trouvé refuge dans le New World, patrie des dieux où il a reçu ses pouvoirs. Et où il apprend à Lucy que le seul moyen pour éliminer l'Anti-Dieu est que ses amis meurent !


Sans nouvelles de Lucy, Abe, Golden Gail, Barbalien, Talky-Walky et le colonel Weird rentrent sur Terre. Ce dernier écoute les reproches de ses partenaires pour les avoir abusés avec leur vie illusoire dans la ferme.


Mais Abe se reprend et entend bien contrer l'Anti-Dieu. Golden Gail et Barbalien se demandent comment sans l'aide de Mme Dragonfly. Lucy resurgit alors et sait comment retrouver la sorcière.


Dans la réalité réécrite, Dragonfly est une mère de famille et épouse. Elle véhicule ses deux enfants jusqu'à leur école en les rassurant sur la menace qui pèse sur la Terre. Puis, de retour chez elle, elle est reçue par l'équipe dans son salon...

Comment interpréter l'annonce de la fin de la série au prochain numéro ? Car, d'un côté, tout ce onzième épisode prépare le terrain pour le dénouement de la saga, dont Mme Dragonfly est un élément-clé, mais de l'autre, Jeff Lemire assure qu'il y a encore beaucoup à raconter et, d'ailleurs, le sort des héros est ambigü (il faut qu'ils meurent, mais pas qu'ils soient tués !).

Black Hammer semble en vérité entièrement résumée par ces énigmes, ces formules cryptiques. On croit savoir, et puis en fait... Non. Ou en tout cas pas vraiment. Rien n'est ce qu'il paraît. C'est frustrant et jubilatoire à la fois.

A moins de le prendre comme ce qui semble plus raisonnable, c'est-à-dire comme un comic-book fabuleusement ludique : car ce n'est pas la première fois que Lemire se joue de nous et nous régale quand même. D'abord, il l'a fait en retitrant la série mais sans briser sa magie. Puis en y insérant des épisodes brindezingues, dessinés par des invités, apparemment déconnectés, mais finalement significatifs. Et enfin en retombant sur ses pattes avec l'agilité d'un félin.

La série est un terrain formidable pour l'auteur, qui expérimente en recyclant à tout-va, mais aussi pour le lecteur qui, ne sachant jamais à quoi s'attendre, savoure un suspense jouissif et peut imaginer toutes sortes de suites. En maniant ainsi les codes même du genre super-héroïque, mais aussi de la narration et de la lecture, Black Hammer nous balade et nous réjouit.

Graphiquement, c'est aussi un trompe-l'oeil puisque Dean Ormston avec le coloriste Dave Stewart appuient à fond sur les clichés inhérents à ce type de BD. Les costumes aux couleurs vives et primaires, aux designs simplistes, les références ultra-visibles, nous incitent à prendre la série comme une sorte de divertissement premier degré.

Mais derrière cette apparence rebattue, c'est tout un discours méta-textuel et visuel qui se développe. En mixant plein d'éléments, on peut craindre une bouillie indigeste. Au contraire, on touche à une forme d'épure, de symbolisme, de naïveté. Ormston se détache complètement des personnages body-buildés, des héroïnes sexys, et de tout ce folklore propre aux comics de super-héros.

Les protagonistes de Black Hammer peuvent plaire même dépouillés de leurs oripeaux traditionnels. Ainsi, on passe du temps, plusieurs pages, en compagnie de Mme Dragonfly dans le rôle d'une épouse et mère modèle dans un quartier pavillonaire. On ignore si elle joue la comédie ou si, comme, avant elle, Lucy, Gail, Barbalien et Abe, elle est amnésique dans la réalité réécrite de la série.

Ormston se contente juste de quelques détails pour semer le trouble comme lorsque Dragonfly rassure sa fille en affirmant qu'elle ne laissera rien de grave arriver... Alors que le lecteur sait que l'équipe compte sur elle pour empêcher l'Anti-Dieu de détruire le monde. Savoureux.

Si la série doit se conclure au #12, ce sera de toute façon déjà parfait, une oeuvre en forme de boucle, totalement maîtrisée. Si Jeff Lemire joue les prolongations, ce sera parfait aussi car si la partie est terminée, rien n'empêche d'en jouer une autre.  

samedi 11 mai 2019

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #10, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Depuis le précédent numéro de Black Hammer : Age of Doom, c'est comme si la série entrait dans son dernier acte. Ce qui ne signifie pas que le dénouement est pour tout de suite car Jeff Lemire a sa manière bien à lui de balader le lecteur. Avec Dean Ormston, il a même osé une sorte de reboot insensé mais passionnant, qui prend dans ce dixième épisode une dimension encore plus captivante.


Musée de Spyral City, la nuit. Abraham Slam surprend Lucy Weber et Talky-Walky et ne les reconnaît pas. La mémoire ne lui revient pas davantage quand il accepte de toucher le marteau de Lucy, qui décide alors de le frapper avec.


Méthode radicale mais efficace car tout revient à Abe. Et l'orage qui gronde dehors dans un ciel rougeoyant confirme qu'une crise d'ampleur se prépare : l'Anti-Dieu est de retour et il faut rassembler les héros.


Dans un hospice, Lucy et Abe retrouvent Gail Gibbons très vieillie et diminuée. La frapper avec le marteau pouvant la tuer, elle est kidnappée et embarquée dans la camionnette de Abe où les attend Talky-Walky.


Déguerpissant à vive allure, le groupe ne va cependant pas bien loin. En effet, au détour d'une avenue, la navette du colonel Weird leur barre la route et leur ancien acolyte les embarque pour un voyage sur Mars.


Là-bas, ils retrouvent Barbalien, qui ne les reconnaît pas non plus. Lucy lui rafraîchit la mémoire de manière musclée. Le martien convainc ensuite Gail de se transformer. Mais peu après Lucy disparaît... Pour se retrouver devant son père !

Derrière ce gigantesque mash-up super-héroïque et métatextuel qu'est Black Hammer, il ne faudrait pas mésestimer la dose de malice dont fait preuve Jeff Lemire.

Le scénariste canadien n'est pas qu'une sorte de DJ qui remixe à sa sauce les standards des comics pour en tirer une fan-fiction virtuose, c'est quelqu'un qui a à coeur de divertir intelligemment son public. Il réussit ainsi à rendre familier à n'importe qui des éléments dont chacun n'a pourtant la connaissance.

Pour filer la métaphore musicale, la série fonctionne un peu comme un album avec ses pistes et chaque nouvel épisode prolonge le précédent morceau tout en enrichissant le concept général.

On s'amusera donc ainsi beaucoup de la référence aux "Crisis" de l'univers DC via le ciel rouge (motif esthétique récurrent des sagas de l'éditeur) présent ici. Tout fait sens, même si, je le répéte, on n'est pas forcément cultivé à ce sujet. Le ciel rouge suggère une menace surnaturelle pour le profane aussi.

Dans la réalité réécrite des personnages, c'est l'heure du réveil et donc l'épisode progresse au rythme où chacun d'eux se souvient de sa vie passée. La malice est encore présente, et même la cocasserie puisque, pour réactiver les héros, Lucy Weber leur flanque carrément des coups de marteau (sauf pour la pauvre Gail - un peu de délicatesse pour cette petite vieille... Mais rassurez-vous, Golden Gail revient à la fin, toujours aussi mal embouchée). Ne reste aux abonnés absents que Mme Dragonfly, mais Lemire réserve certainement son retour pour une prochaine fois.

Dean Ormston, dont le style graphique désarçonne depuis le début dans ce registre super-héroïque, fait justement merveille dans ces scènes burlesques où les personnages accueillent avec plus ou moins de bonne humeur la fin de leur amnésie.

A l'occasion d'une scène d'action, Ormston prouve en tout cas qu'il est tout à fait capable d'animer ce genre de moment. Il n'a rien de gratuit puisque Barbalien a non seulement tout oublié mais surtout se lamente encore de l'assassinat de son compagnon.

Et puis, l'artiste nous réserve une ultime page à la mesure de la sidération désirée manifestement par son diable de scénariste. Encore une fois, Black Hammer part dans une direction inattendue, imprévisible, mais surtout jubilatoire.

On n'a pas fini d'être étonné, en attendant le match retour des héros contre l'Anti-Dieu.  

lundi 1 avril 2019

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #9, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Si on me demandait quels sont les scénaristes à suivre absolument actuellement, je répondrai facilement en citant Tom King (Batman, Heroes in Crisis) et Jeff Lemire. Ce dernier pour (notamment mais surtout) Black Hammer : Age of Doom. Série imprévisible et passionnante (mais pas seulement parce qu'elle est imprévisible), cette production est un tour de force constant, visuellement étonnante grâce à Dean Ormston. C'est simple : il y a elle et les autres, loin derrière.


Abe fait sa ronde de nuit dans le musée de Spyral City. Il manque de renverser le buste de l'astronaute Randall Weird, mort en mission en 1956. Dehors l'orage gronde et le tonnerre retentit.


Au même moment, dans un immeuble abandonnée, Lucy Weber écoute Talky-Walky lui résumer sa folle aventure. Mais elle refuse de croire à ses élucubrations concernant une équipe de super-héros, une réalité réécrite, et s'en va.


Sur Mars, Mark Markz découvre son vaisseau saccagé et son amant, Kev Kevz, battu à mort. Sa vengeance sera terrible : il tue tous les membres du Concile de la planète, même leur chef qui implore sa pitié en lui promettant qu'il peut revenir vivre parmi eux.


Sa rencontre avec Talky a perturbé Lucy au point qu'elle préfère quitter son boulot sur un coup de tête. De passage chez sa mère, elle fouille dans les affaires de son défunt père puis se rend au garde-meubles où sont entreposés ses autres effets.


Là, comme le lui avait dit Talky, elle trouve son marteau magique et recouvre la mémoire. Elle rejoint le robot, sur le point de se suicider, et accepte de l'aider à retrouver les autres membres du groupe.

Au début, quand Black Hammer (tout court) a démarré, je l'ai lu comme un exercice de style, brillant, mais guère plus. Jeff Lemire s'amusait visiblement beaucoup à réinterpréter de grands classiques de Dc et Marvel avec son groupe de super-héros à la ramasse dans une ferme voisine d'un patelin dont il ne pouvait s'échapper après avoir vaincu leur plus grand adversaire.

Puis, la série a entamé sa mue, de manière inattendue, en prenant un nouveau nom, Age of Doom, qui indiquait bien que ça ne rigolait plus, que Lemire avait une vraie ambition, et pas seulement celle d'être le rédacteur d'une fan-fiction sophistiquée. Comme chez les plus grands romanciers modernes, le scénariste a alors fait de sa série, de son genre, la matière de son récit : Black Hammer : Age of Doom prenait une dimension méta-textuelle fascinante et ludique, où littéralement tout était permis puisque rien n'était interdit.

Ainsi donc l'auteur décidait-il, sous nos yeux, que, quitte à s'inspirer de ce qu'il aimait, autant tout oser. Sa série ne serait pas tant une classique série d'aventures super-héroïques, mais une sorte de super-série, abolissant les frontières, dépassant les bornes, se permettant même de remplacer son dessinateur attitré par des suppléants aussi fous pour des épisodes incroyables, avant de revenir au coeur de l'intrigue initiale mais où tous les meubles auraient changé de place, où le lecteur serait le seul (ou presque) à se souvenir de ce qui était là avant - mais sans savoir pourquoi tout était bouleversé.

Jeff Lemire n'est pas un scénariste qui veut réinventer la roue au sein du système bien encadré d'une major company comme Marvel ou DC, où il a fini par se sentir à l'étroit ou trop dirigé (même s'il va s'amuser bientôt dans un crossover avec la Justice League). Non, en vérité, Jeff Lemire dissèque, autopsie, et refaçonne les comics de super-héros comme un Dr. Frankenstein, produisant une créature à la fois antique et inédite.

Parce qu'il est publié par Dark Horse, maison moins grande et rigide que les "Big Two" et qui donc peut se permettre de prendre plus de risques car ses lecteurs sont là pour ça, Lemire aborde au passage, mais pas superficiellement, des thèmes seulement pris du bout des doigts par Marvel ou DC comme l'homosexualité, l'homophobie, la mort (définitive), l'oubli, la ringardise. Il en ressort des scènes poignantes, intenses, renversantes (avec Mark Markz, Abe, Talky).

Dean Ormston n'a pas besoin lui non plus de passer pour ce qu'il n'est pas. Ce n'est pas une pointure, une star, son dessin n'a pas la séduction immédiate et absolue de certains de ses confrères. Mais son dessin est juste, il correspond à la série, et cela vaut plus que tout.

Quand, dès la première scène, on suit Abe dans sa ronde, le découpage est classique, le trait sage, l'encrage appliqué. Mais Ormston guide votre regard là où il veut que vous alliez : un buste, une plaque en-dessous, et toute une petite histoire qui vous intrigue (Randall Weird, le colonel Weird, serait mort en 1956). Plus loin, il vous serre le coeur en cadrant large la dernière étreinte tragique de deux amants martiens, victimes de leurs sentiments et de l'intolérance. Plus loin encore, du pathétique et du révoltant surgissent quand Abe se fait tabasser dans une rame de métro par deux voyous. Et quand le fantastique refait surface, lorsque Lucy Weber redevient Black Hammer, l'effet est saisissant parce que, justement, il s'est fait attendre.

L'art du dosage d'un côté, avec la partie visuelle, et l'imagination débridée de l'autre, dans l'écriture, voilà les ingrédients du cocktail magique de Black Hammer : Age of Doom.

dimanche 3 mars 2019

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #8, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Il s'est fait attendre, ce huitième épisode de Black Hammer : Age of Doom - la série était absente des bacs depuis Novembre dernier, seul un numéro hors-série ayant été publié entre temps. Mais Jeff Lemire sait se faire pardonner et Dean Ormston revient aussi en pleine forme. Avec rien moins qu'un quasi-reboot !


Lucy Weber est serveuse dans un bar. Sa vie est terne et elle repense au temps où elle ambitionnait d'être une journaliste à l'affût des secrets de Spiral City. Lucy vit seule, avec son chat Talky, et la sensation que quelque chose manque...


Abe Slamkovski n'est pas aussi dérouté. Il se contente de son job de gardien de nuit au Spiral City Museum, si tranquille qu'il s'endort durant son tour de garde, et considérant sans intérêt la salle contenant les vieilles reliques.


Sur Mars, Mark Markz réside à l'écart de ses congénères qui l'ont banni car ils condamnent sa perversion. Il est homosexuel et prépare en secret avec son ami, Kev Kevz, son départ pour la Terre.


Rien ne prédispose ces trois individus à se rencontrer, même si Lucy part au boulot quand Abe en rentre, dans la même rame de métro, et que Mark et Kev veulent rejoindre la planète des deux premiers.


Mais tout bascule à l'occasion d'un coup de fil : Lucy a rendez-vous avec un mystérieux client qui affirme détenir des infos sur la mort en service de son père, Joseph Weber. Elle rencontre cet indic... Qui n'est autre que le robot du colonel Weird, Talky Walky !

Les deux derniers épisodes de Black Hammer : Age of Doom faisaient la part belle au colonel Weird dans une aventure méta-textuelle complètement folle après qu'il ait entraîné le groupe de héros hors de la para-zone. Au cours de ce périple, il était séparé de Mme Dragonfly, Golden Gail, Barbalien, Abraham Slam et Lucy Weber/Black Hammer II, qui venaient juste d'apprendre que leur existence à la ferme de Rockwood n'était qu'une illusion.

Où étaient passés les compagnons de Weird ? Jeff Lemire rebondit sur cette interrogation de la manière la plus sidérante mais aussi la plus cohérente par rapport à la construction de la série - où chaque progression est un coup de théâtre vertigineux.

S'il ne dévoile pas (pas encore) le sort de Gail et Dragonfly, cet épisode met en scène Lucy Weber, Abe et Mark... Qui ne se souviennent plus de rien ! Revenus à la vie civile, ils n'ont plus conscience d'avoir été des héros et mènent des existences banales, loin de leur combat dramatique contre l'Anti-Dieu et du mirage de Rockwood.

Lemire aime utiliser de vieilles ficelles pour en tirer un profit inédit, en exploiter des développements insensés. En quittant la para-zone pour revenir sur Terre, le colonel Weird a donc été séparé de ses amis. Mais ces derniers n'ont désormais plus aucun souvenir de leur passé. A moins qu'il ne s'agisse d'une réalité alternative, d'un monde parallèle. Le scénariste entretient savamment le doute...

Car Lucy, en particulier, sent bien que quelque chose lui manque, elle a cette impression de presque "déjà-vu" sur laquelle elle n'arrive pas à mettre des mots. Et Abe passe devant la salle des anciennes reliques du Spiral City Museum en soupirant, sans qu'on sache très bien s'il considère cela comme des curiosités idiotes ou d'affaires dont il vaut mieux pour lui se tenir éloigné. Quant à Mark Markz, le martien, c'est sans doute, en surface, le plus proche de celui qu'on a quitté dans l'épisode 5 : homosexuel, banni de son clan, et préparant son départ pour la Terre avec son amant. Mais tout aussi amnésique.

Il y a un culot fascinant chez Lemire : il nous balade depuis le début de Black Hammer, nous entraîne dans cet Age of Doom, multiplie les spin-off (bientôt démarre Black Hammer'41), bref il échafaude un mini-univers incroyable, à la mesure de qu'a fait Mike Mignola avec Hellboy et compagnie. Mais son entreprise demeure fascinante. Qu'importe, presque, où il veut en venir car le voyage est palpitant, constamment imprévisible, absolument inattendu, d'une imagination jubilatoire. Comme il a toujours écrit en pensant à la fin, il doit savoir le terme de tout cela, mais on n'est pas pressé que cela s'achève.

Dean Ormston a pris de grandes vacances (puisque Rich Tommaso l'a suppléé pour les #6-7) mais c'est un plaisir de le retrouver aux commandes. Le projet ne serait vraiment pas le même sans lui qui a su donner une identité visuelle unique à l'ensemble.

Cet artiste a réussi à nous attacher à ces héros extraordinaires contraints à des existences mornes, déprimantes, frustrantes, alimentées par des mensonges énormes. Il saisit à la perfection le quotidien terne de Lucy Weber et son vague à l'âme, tout comme la lassitude fataliste de Abe ou la rouerie de Mark. Si bien que lorsque resurgit Talky Walky, le robot, pourtant en piteux état la dernière fois qu'on l'a vu, le coup de théâtre a une force maximale.

Les dés sont à nouveau lancés, la partie reprend - car, oui, la série est extrêmement ludique au fond. Et en se rappelant, nous, que le destin des héros est intimement lié à celui de la menace à l'origine de toute cette saga, un délicieux frisson nous gagne : si l'équipe se reforme, le danger risque-t-il de se répéter, la tragédie de bégayer ?

Black Hammer : Age of Doom ou le tourbillon permanent. Quel régal ! 

lundi 24 septembre 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #5, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Le cliffhanger du précédent épisode était un tel coup de théâtre qu'on se demandait bien ce que nous réservait Jeff Lemire. Mais le scénariste, s'il promet souvent beaucoup, a assez de talent et d'imagination (et visiblement un plan bien dressé), pour ne jamais décevoir. Avec Dean Ormston, il suspend donc le temps ce mois-ci, histoire de nous fournir quelques explications. Mais avec encore des surprises à la clé !


Il y a dix ans, Lucy Weber s'était jurée, après la disparition subite des super-héros lors de leur victoire contre l'Anti-Dieu, de tous les retrouver. Mais sans savoir ni quand ni comment. Jusqu'au jour où elle reçut un appel téléphonique du Dr. Edwin Triggs, un ami de son père, au Soudan, où il venait de découvrir une sonde du colonel Randall Weird.


Soumise à l'examen du Dr. James Robinson (l'ex-Dr. Star), Lucy découvrit que la sonde avait traversé un passage inter-dimensionnel : la Para-Zone. Or Robinson l'avait exploré avec le colonel Weird et apprit que c'était là la source de ses pouvoirs cosmiques.


Trop âgé désormais pour reproduire cette aventure, Robinson entraîna Lucy pendant six mois avant qu'elle ne s'engouffre dans cet entre-monde. Une fois à l'intérieur, elle découvrit le vaisseau du colonel Weird et la cabine des horreurs de Mme Dragonfly. En pénétrant dans le premier, elle tomba sur les caissons dans lesquels reposaient en animation suspendue les super-héros... Avant que Dragonfly ne la surprit et efface ses souvenirs.


Depuis dix ans donc, l'équipe croyait grâce à un puissant sortilège vivre en captivité dans la ferme de Rockwood. Mais la situation dégénérait car les habitants de cette bourgade imaginaire développaient leur autonomie, compromettant le sort lancé par Mme Dragonfly. En voulant s'en échapper, le père de Lucy, le Black Hammer originel, fut désintégré dans la Para-Zone, sans protection suffisante.


Ces révélations déchirent les héros : Abe et Barbalien sont accablés par la perte de leurs amours, Tammy et le prêtre Quinn ; Gail en veut mortellement à la sorcière pour leur avoir mentis. Lucy est la seule à comprendre que s'ils ne doivent pas rentrer sur Terre, c'est pour éviter que l'Anti-Dieu y revienne aussi. Mais le colonel Weird en a décidé autrement, convaincu que leur retour est nécessaire, quitte à tous les damner !

Pour renverser totalement le cours d'un récit, il faut que le twist soit non seulement bien amené, préparé, mais surtout solide, sinon il ne fera que l'effet d'un pétard mouillé et condamnera la suite des événements à compenser (sans y parvenir la plupart du temps). C'est ce que beaucoup de téléspectateurs fans de séries appellent le "syndrome Lost" en référence à la série de Damon Lindelof, Jeff Lieber et J.J. Abrams (où la conclusion révélait que tous les personnages étaient morts et séjournaient dans une sorte de paradis mièvre).

J'imagine que ce syndrome, tous les auteurs de séries (télé, comics, etc), depuis, s'en méfient et réfléchissenet à deux fois avant de s'engager dans un virage narratif radical qui peut impressionner le lecteur comme le mortifier.

Aussi, quand dans le quatrième épisode, le mois dernier, de Black Hammer : Age of Doom, Jeff Lemire dévoilait la véritable situation des protagonistes de la série depuis dix ans, déjouant tous les scénarios des fans, l'instant d'après, ces mêmes fans se demandaient comment le scénariste allait expliquer cela. Et surtout si ses explications seraient convaincantes.

Elles le sont, et mieux encore, elles ouvrent la porte sur une suite extrêmement excitante. Mais avant d'aller plus loin, examinons en quoi Lemire a réussi son coup. On se doutait que Mme Dragonfly n'était pas très claire depuis un bon moment, qu'elle poursuivait son propre agenda. Le colonel Weird suivait également un plan secret et encore plus cryptique, vu sa santé mentale (le poussant à tuer son fidèle robot, Talky). Leur complicité augurait d'un rebondissement mémorable.

La révélation de leur machination commune est passionnante quand elle est déchiffrée car elle a été orchestrée avec les meilleures intentions, à défaut de l'avoir été avec la meilleure méthode (après tout, ils ont décidé unilatéralement de duper leurs compagnons pendant dix ans). Il est astucieux de faire reposer cette manoeuvre sur une question d'équilibre qui est l'ambition même du récit : en vérité, ici, Mme Dragonfly, le colonel Weird et Lucy Weber ont déduit que l'éloignement des héros empêcherait aussi leur pire ennemi, l'Anti-Dieu, de menacer à nouveau la Terre, suivant un enseignement des créateurs du Black Hammer. Tout ça se tient.

Mais tout cela a un prix exorbitant. En créant un monde factice pour faire croire à leurs amis que leur vie continuait malgré tout, et en les en extirpant désormais, un gouffre terrible s'ouvre sous leurs pieds : Abe n'arrive pas à croire (à admettre, à supporter) qu'il ne reverra jamais Tammy Trueheart (ni même qu'elle ait jamais existé), Barbalien est médusé et bouleversé par la perte du père Quinn, Gail réagit avec colère pour ces années perdues. Lucy est la seule à comprendre, sinon à accepter ce qu'ont commis Weird et Dragonfly, même si apprendre la véritable raison de la mort de son père l'ébranle également. Et, quand, dans un dernier mouvement, imprévisible, Weird annonce qu'il va les renvoyer sur Terre, brisant la promesse faite à Dragonfly, les exposant tous à un terrible danger (la réapparition de l'Anti-Dieu), Lemire bouleverse à nouveau tous les pronostics.

Dean Ormston, artiste au style atypique pour une série super-héroïque, illustre parfaitement ce genre de chapitre de transition. Son trait hésitant, ses proportions inégales, ses influences (Mignola en tête - la série n'est pas publiée chez Dark Horse pour rien), servent avec à propos le flot d'émotions qui submerge les personnages - et le lecteur.

Ce qui ravit surtout, c'est que le dessinateur n'a pas besoin d'en rajouter : il sait que le script dont il dispose est si impeccablement construit et rédigé suffit à procurer les effets nécessaires. En quelque sorte, "il n'y a plus qu'à" mettre cela en image. Sauf que, évidemment, ce n'est pas si simple et Ormston a à coeur de souligner subtilement l'énormité de la situation sans pour autant chercher à en mettre plein la vue. Il ne s'autorise qu'une double-page, tout aussi explicative, avec le colonel Weird. Le découpage, très sage, est en vérité stricte, appuyant ainsi au maximum la définition des sentiments des acteurs de ce huis-clos. L'abattement, la sidération, la colère, la compréhension, le chagrin, la culpabilité sont intensément retranscrits grâce à la sobriété d'Ormston.

Cette série est vraiment un régal et une merveille : on la suit avec un appétit constant et toujours éblouis par son audace.   

jeudi 23 août 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #4, de Jeff Lemire et Dean Ormston

(Cette semaine, je m'amuse à écrire mes critiques par ordre alphabétique des titres de série...)


Après une pause le mois dernier, le temps pour Jeff Lemire et Dark Horse de lancer le spin-off The Quantum Age, Black Hammer : Age of Doom revient pour un quatrième épisode attendu suite au cliffhanger tendu du dernier épisode. Mais comptez sur le scénariste et son dessinateur Dean Ormston pour vous surprendre encore une fois...


Lucy Weber, qui a obtenu son ticket de sortie du Dreamland, est de retour à la ferme et plus précisément à la cabane de Mme Dragonfly. Elle menace la sorcière et son acolyte, le colonel Weird, car elle pense qu'ils ont trahi leurs compagnons en les piégeant ici. Mais la vérité n'est pas si simpliste et Mme Dragonfly immobilise la fille de Black Hammer pour tenter de la raisonner.


Au même moment, dans la grange de la ferme, Gail tente de réparer le robot du colonel Weird, Talky. Rn rebranchant quelques fils au hasard, elle réussit à le réanimer brièvement. Mais suffisamment pour qu'il dénonce celle qui l'a mis dans cet état : Mme Dragonfly.


Abe raccompagne Tammy Trueheart avec laquelle il vient de coucher puis partage une bière avec Barbalien. Ils devisent sur leur bonheur respectif et le fait que, peut-être, la vie à Rockwood n'est pas un châtiment divin. Jusqu'à ce que Gail sorte en volant de la grange, furieuse après Dragonfly qu'elle se jure de tuer. Ils la suivent pour tenter de comprendre de quoi il retourne.
  

Dans sa cabane, la sorcière écoute Weird lui conseiller de révéler la vérité à présent. Elle paraît finalement soulagée et disposée à le faire quand Gail, Barbalien et Abe surgissent. Lucy est libérée et attend comme les autres des explications claires.


La sorcière avoue qu'elle les a dupés, tous, mais pour les protéger. Afin de savoir de quoi, elle le leur montre... Et on découvre alors les corps de Abe, Barbalien, Gail inconscients dans des caissons à l'intérieur du vaisseau spatial du colonel Weird. 

Le troisième épisode avait connu une brusque accélération avec sa dernière page paraissant indiquer une trahison en bonne et due forme fomentée par Mme Dragonfly et le colonel Weird contre le reste du groupe et mise à jour par la nouvelle Black Hammer. "Déjà ?" avait-on envie de dire.

Mais c'était oublier qu'avec Jeff Lemire, rien n'est ce qu'il semble être. Si Black Hammer est une série truffée de références et de clins d'yeux à d'autres séries, aussi bien produites par Marvel que par DC (qui loue les services de Lemire sans rancune), ce sont souvent de subtils amalgames, des fusions improbables entre plusieurs éléments qui en font le sel. Le héros-titre en est d'ailleurs le parfait résumé puisqu'il s'inspire à la fois de Thor (Marvel) et des New Gods (DC).

En appliquant le même traitement hybride à sa narration, Lemire se prémunit contre tous les pronostics de ses fans, déjoue leurs attentes et fait rebondir son intrigue de manière diabolique. Les vingt pages de ce numéro 4 en témoignent où le lecteur est manipulé comme les héros qui croient que Mme Dragonfly avec la complicité de Randall Weird a abusé ses amis de façon malfaisante. Tout porte à le croire en fait depuis le début de Age of Doom où curieusement tout va plutôt bien, mieux pour certains personnages, tels que Barbalien devenu l'amant du prêtre de Rockwood ou Abe qui file le parfait amour à nouveau avec Tammy Trueheart, qui plus est avec la bénédiction de son ex-mari !

La sorcière est la coupable idéale : grâce à ses pouvoirs, elle a pu corrompre le shérif, le curé, ses partenaires. Talky est hors service, neutralisé par Weird lui-même (qui n'a de toute façon plus toute sa tête et s'exprime de manière cryptique). Et Gail est trop accablée par son état et sa situation pour se préoccupper de Mme Dragonfly.

Mais, comme disait l'agent Fox Mulder, "la vérité est ailleurs". La dernière page, à nouveau, relance la partie, de manière absolument prodigieuse... Et énigmatique. Le lecteur ne sait plus quoi penser. Sauf qu'effectivement Dragonfly et Weird ne sont pas les vilains de l'histoire (histoire qui se paie le luxe de ne pas avoir besoin de vilain d'ailleurs). 

Cette imprévisibilité fait le charme de la série et Dean Ormston la met en images de façon ingénieuse. Sa narration graphique montre tout au premier degré et participe à la grande illusion. L'ambiance confirme la duplicité des uns et la naïveté ou la révolte des autres. Puis tout bascule en douceur lorsque les masques tombent.

L'artiste n'est pas un virtuose dont le style impressionne mais son trait saisit finement un changement d'expression décisif. Abe avoue à Tammy sa double identité sans qu'elle y croit et il accueille cette réaction dans un soupir désabusé, justifiant qu'il n'insiste pas. La félicité de Barbalien se nuance d'un léger reproche quand le même Abe s'étonne de le voir à présent ravi d'être coincé à Rockwood. Puis, plus appuyée, la colère empourpre Gail lorsqu'elle découvre qui a endommagé Talky. Enfin, Dragonfly ne peut réprimer une larme de soulagement au moment de passer aux aveux.

Cette addition de petites émotions bien disposées permet de savourer la progression dramatique de l'épisode sans tomber dans un excès de théâtralité.

Fort de tout cela - une écriture maîtrisée, un dessin ciselé - , la suite promet d'être captivante.

vendredi 22 juin 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #3, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Outre ses qualités propres, lire le troisième épisode de Black Hammer: Age of Doom après le deuxième de Justice League permet de comparer la rigueur dont fait preuve Jeff Lemire pour concevoir son histoire. Moins gourmand mais plus précis et plus inventif, la série dessinée par Dean Ormston ne cesse de séduire, se permettant même quelques allusions à d'autres productions de son créateur.


Abe s'entretient avec Tammy et la convainc qu'il n'est pas responsable de la disparition de son ex-mari, Earl, le shérif de Rockwood. C'est alors que ce dernier réapparaît dans la rue ! Ils vont à sa rencontre et le découvrent, contre toute attente, heureux de les voir ensemble et expliquant son absence par une partie de pêche...


Pendant ce temps, Lucy Weber et Jack Sabbath ont atterri dans le Dreamland, où les ont expédiés Lonnie James puis le Diable. Le maître de cette dimension accepte volontiers de les aider à regagner leur foyer à la seule condition qu'ils participent à un repas de famille avec le gardien du temps, la maîtresse de la mort, le frère de la destruction et les jumeaux de l'amour.


Barbalien, sous sa forme humaine, se résout lui aussi à parler au Père Quinn et lui avoue ses sentiments, convaincu qu'ils sont réciproques. A sa grande surprise, le religieux l'admet et, pour le prouver, l'embrasse !

Mais tout cela est l'oeuvre de Madame Dragonfly et de sa magie noire. Le Colonel Weird désapprouve ces manipulations mais la sorcière le menace de l'éliminer s'il ne respecte pas un accord qu'ils ont passé jadis.


Comme convenu, le maître de Dreamland guide Lucy Weber et Jack Sabbath vers une issue qui les ramènera chez eux. Jack finit pourtant par quitter Lucy lorsque, en utilisant le marteau de son père, elle s'oriente. Elle resurgit dans la cabane de Mme Dragonfly et exige des explications concernant ce qu'elle lui a fait...

Ce n'est l'ambition ni l'imagination qui font défaut à Jeff Lemire comme le prouve à nouveau cet épisode, mais c'est surtout la rigueur avec laquelle il mène son affaire qui fait la différence. Comme Justice League ou Avengers, Black Hammer est un team-book, une série d'équipe, à la différence près qu'elle est écrite avec la liberté qu'autorise un éditeur comme Dark Horse et une construction solide malgré sa fantaisie.

En vingt pages, Lemire brasse beaucoup d'éléments et d'ambiances sans que sa narration ne soit encombrée ou n'oublie quoi que ce soit. L'épisode est pourtant moins épique que celui du mois dernier, avec moins d'action, et pourtant on ne s'ennuie pas une seconde, le récit progresse, des révélations ont lieu tout en conservant un épais voile de mystère.

Ainsi, on va et vient des membres de l'équipe coincés à Rockwood au périple inter-dimensionnel de Lucy Weber et Jack Sabbath. Dans ces allers et retours, Lemire aborde des thèmes vertigineux comme le pouvoir de la fiction, les choix qui déterminent notre histoire, la nécessité du dialogue et le trouble des aveux. En vérité, tout renvoie à la rédaction comme effort et comme rebondissement à part entière.

Qu'il s'agisse d'allusions émises par le maître du Dreamland ou de l'échange entre Abe et Tammy ou de la confession de Barbalien au Père Quinn, tout passe par les mots et ces mots guident le lecteur vers la situation, la scène suivante. Le rôle de Mme Dragonfly s'en trouve subitement éclairé (même si on pouvait se douter qu'elle manigançait bien des choses dans son coin), mais la complicité du Colonel Weird avec la sorcière surprend davantage (encore qu'il n'ait jamais été bien net lui non plus). Et quand Black Hammer/Lucy Weber apparaît devant eux à la dernière page, la promesse d'une explication musclée est évidente le mois prochain.

Dean Ormston n'est pas intimidé par la richesse d'un tel script et cela permet aussi au lecteur de les intégrer car des questions comme la destinée, l'homosexualité, l'héritage sont brassés de manière très dense et fluide à la fois. 

De son trait unique, toujours un peu tremblotant, ne respectant pas vraiment les règles de la perspective et des proportions, avec une expressivité indécise, l'artiste parvient malgré tout à diffuser l'essentiel. Surtout, ce style si particulier, pas franchement classiquement beau ou efficace, garde le récit à hauteur d'hommes alors même qu'on se promène entre les dimensions, qu'on est face à des sentiments intenses, qu'on baigne dans des ambiances étranges.

Black Hammer, c'est tout cela : un comic-book qui ne met pas tous ses oeufs dans le même panier pour en mettre plein la vue au lecteur, mais une proposition alternative qui, tous les trente jours, est tout de même aussi plein que ce que les "big two" produisent tous les quinze jours-trois semaines.

dimanche 27 mai 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #2, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Pourquoi Jeff Lemire a-t-il ajouté au titre Black Hammer la formule Age of Doom pour relancer sa série ? On pouvait facilement saisir que les héros de son histoire étaient déjà en fâcheuse posture avant cela. Mais c'est avec cet épisode qu'on mesure vraiment la justesse de cet accroche supplémentaire où, avec Dean Ormston, le scénariste nous entraîne littéralement jusqu'en Enfer...


Lucy Weber demande à Lonnie James de l'aider à quitter l'Anteroom et il accepte de la guider vers une sortie. Ils traversent ainsi un portail dimensionnel avant qu'il ne l'abandonne devant de hautes grilles menant directement aux Enfers !


Cependant, à Rockwood, Abe répare le toit de la ferme, précédemment endommagé par Gail, laquelle part en ville enquêter avec Barbalien sur l'histoire de la commune au sujet de laquelle Lucy, avant sa disparition, n'avait rien trouvé. Direction : la bibliothèque.


En Enfer, Lucy rencontre Jack Sabbath, un ancien de l'Escadron de la Liberté, qui la reconnaît, grâce à son costume, comme la fille de Black Hammer. Mais leur conversation est interrompue par l'apparition du Diable qui s'amuse de l'identité de la visiteuse et lui montre qu'il détient son père. Un leurre en vérité mais qui provoque la colère de la jeune femme.


A leur grande surprise, Gail et Barbalien trouvent, au contraire de Lucy, plusieurs ouvrages richement documentés sur l'histoire de Rockwood. Qu'est-ce que cela signifie ? Leur amie aurait-elle été abusée ? Ou sa disparition a-t-elle altéré la réalité ? Gail est désorientée et lasse, au point qu'elle confie à Barbalien sa romance passée avec un de leurs ennemis communs, Sherlock Frankenstein, qu'elle souhaiterait retrouver tout comme sa vie avant d'être coincée à Rockwood.


Lucy a corrigé les démons de l'Enfer et exige du Diable qu'il la renvoie chez elle. Il s'exécute... Mais en se jouant d'elle et de Jack Sabbath qui l'accompagne car ils atterrissent alors au Pays des Rêves !

Le dispositif narratif de Jeff Lemire, depuis la relance de la série, est simple mais habilement exploité. Cette narration parallèle suit en alternance d'un côté Lucy Weber devenue Black Hammer dans l'au-delà, et de l'autre côté reste auprès des héros retenus dans les environs de Rockwood.

Lemire s'amuse avec ces deux cadres d'une façon qui rappelle indéniablement la série télé Lost, notamment à partir de sa saison 2 (lorsqu'on fit connaissance avec d'autres survivants du vol 815 de la compagnie Ocean Airlines). Il ne s'agit pas tant de fournir des réponses claires au lecteur que de continuer à l'égarer, à le faire douter en multipliant les rebondissements, les fausses pistes.

Dans le cadre de Black Hammer : Age of Doom, la ballade aux Enfers de Lucy figure l'aspect désormais le plus fantastique et fantaisiste de la série et le scénariste ne cherche pas à innover dans la représentation : nous voilà transporté dans des profondeurs écarlates et fumantes, dominée par un Diable gigantesque et sournois. Dean Ormston s'amuse visiblement beaucoup à animer cette dimension effectivement cauchemardesque tout en maintenant un découpage très simple à base de larges cases et d'images évocatrices (comme celle où le Black Hammer original est captif dans une cage).

Puis dans le feu et le sang, Lucy se déchaîne et impressionne le Diable au point de lui arracher un droit de sortie. Mais évidemment, il ne faut jamais parier avec le Diable car il se joue toujours de ses ennemis. Ce qui aboutit à un dénouement sarcastique à souhait. On pourra grogner en trouvant que Lemire ne fait que gagner du temps en expédiant son héroïne d'un endroit à un autre, mais c'est si jubilatoire qu'on serait mal inspiré de s'en plaindre.

Le décor de Rockwood nous est désormais familier avec la ferme, la ville voisine, et les multiples sous-intrigues en pleine éclosion depuis qu'elles ont été semés dans le premier Volume de la série et plus encore depuis sa reprise récente. Les héros se sont pourtant désormais organisés à la fois pour partir de leur prison et retrouver Lucy Weber, convaincus que les deux événements sont liés.

L'épisode consacre donc de la place au duo Gail-Barbalien et leurs investigations sont déroutantes. sans remettre en cause ce que leur avait racontés Lucy, ce qu'ils découvrent la contredit totalement. Comme eux, nous voilà bien décontenancés... Mais la scène la plus remarquable a un autre objet : depuis dix ans qu'ils sont coincés dans cette bourgade, le temps a diversement usé les personnages. Si Abe s'est résigné, Gail a, depuis le début de la série, exprimé sa frustration (d'avoir perdu ses pouvoirs, d'être restée une fillette) : on apprend maintenant qu'elle est aussi accablée parce qu'elle était l'amante du vilain Sherlock Frankenstein avec lequel elle souhaite renouer si elle peut s'évader. Cet aveu étonne Barbalien à bien des niveaux tout en le renvoyant à ses propres secrets (qu'a deviné Gail - cf. son attirance pour le curé).

On peut facilement (et malencontreusement) limiter Black Hammer à un projet référentiel, un divertissement ludique et ponctué par quelques scènes spectaculaires. Mais, derrière cela, le projet de Jeff Lemire est (surtout) une épatante réflexion sur une autre forme d'héroïsme : celui d'exister, ce continuer à vivre, à espérer, malgré des pertes profondes, intimes, et lutter malgré tout contre la fatalité.