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samedi 3 mars 2012

Critique 314 : SCARLET, VOL. 1, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


Scarlet rassemble les 5 premiers épisodes d'une série en "creator-owned" écrite par Brian Michael Bendis et illustrée par Alex Maleev, publiée par Marvel Comics dans la collection Icon en 2010/2011.
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A l'abri des regards, dans une ruelle, Scarlet Rue étrangle un policier et, une fois qu'il est mort, lui fait les poches, dérobant quelques centaines de dollars. C'est alors qu'elle s'adresse directement à nous et commence à nous raconter son histoire pour justifier son crime.
Nous apprenons ainsi qu'au cours d'un banal contrôle de police, la jeune femme a été aux prises avec un officier ripou et toxicomane qui a fini par tuer son fiancé, Gabriel Ocean, et lui tirer une balle dans la tête. Mais Scarlet a miraculeusement survécu puis découvert que le flic a fait passer sa bavure pour un acte de bravoure (Gabriel ayant été accusé d'être un dealer) et a été promu inspecteur.
Révoltée et déterminée à ce que plus personne ne subisse ce qui lui est arrivée, Scarlet entreprend d'abord de se venger avant d'élaborer une action de plus grande envergure visant à dénoncer la corruption des forces de l'ordre en alertant les citoyens de Portland.
Une enquêtrice locale, l'agent Angela Going, et un agent fédéral, Nathan Daemonakos, suivent l'affaire, comprenant la croisade de la jeune femme sans toutefois cautionner ses méthodes...
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Depuis plus d'une décennie, Brian Bendis est devenu une vedette des comics : venu de la bande dessinée indépendante et inspiré par la série noire, après avoir été un temps dessinateur de ses propres histoires, il a pris du galon au sein de Marvel dont il est devenu un des "architectes" en dirigeant des titres emblématiques (comme Ultimate Spider-Man, New Avengers, Daredevil...) et des sagas évènementielles (House of M, Siege...). Son style fondé sur les dialogues, la narration décompressée et une vision iconoclaste des super-héros lui valent des succès commerciaux massifs (lui permettant d'effectuer de longs passages sur les titres que Marvel lui confie) et divisent le lectorat (entre fans appréciant son ton et détracteurs l'accusant de rompre avec la tradition).
Au fil des ans et des productions, Bendis a noué des liens spéciaux avec un de ses artistes, le bulgare Alex Maleev : ensemble, ils ont réalisé un run mémorable sur Daredevil, mais ont aussi travaillé sur Sam et Twitch (pour Image) à leurs débuts, l'adaptation du jeu vidéo HaloSpider-Woman et récemment Moon Knight. C'est pour son dessinateur favori que le scénariste a élaboré Scarlet, d'abord conçu comme une mini-série avant qu'une suite ne soit annoncée (le dénouement de ce premier tome l'imposait de toute façon). C'est un projet en "creator-owned", c'est-à-dire que les droits des personnages et l'histoire appartiennent à ses auteurs.
Narrativement, Brian Michael Bendis se permet des audaces qu'une série classique n'autorise que rarement : la plus frappante est celle qui brise la loi dit du "quatrième mur", quand Scarlet s'adresse "face caméra" au lecteur, qui devient donc son confident. A la fin du premier épisode, l'héroïne nous prévient même q'uil va falloir que nous l'aidions à accomplir sa révolution.
Ce procédé n'est pas un artifice : il permet à Bendis d'écrire un personnage doté d'un sacré caractère, aux méthodes contestables mais qui se bat pour une cause à laquelle on ne peut qu'adhérer, pour des raisons particulièrement poignantes. Le scénariste part d'une situation terriblement banale et fonde là-dessus un récit à la fois riche, complexe, troublant, mais toujours à hauteur d'homme. On pense à V pour vendetta d'Alan Moore et David Lloyd, mais Scarlet n'est pas une terroriste anarchiste, juste une jeune femme à qui un drame a donné un sens à sa vie. Contrairement au héros de Moore, elle ne cherche pas à tout détruire et ne considère pas que tous les policiers sont corrompus ni que la société est malade et a besoin d'être brutalement soignée.
Par ailleurs, Bendis situe son récit dans le temps, en le datant (nous sommes en 2010) et en précisant des codes sociaux et technologiques (transmissions de textos, de vidéos sur internet, organisation d'un flashmob, etc.). Tout cela contribue à donner des accents de vérité étonnants à son projet, qui ressemblent parfois à une sorte de reportage gonzo, en immersion, sur les pas d'une pasionaria.
Deux planches de Scarlet #1 où en quelques vignettes
sont résumés des temps forts de la vie de l'héroïne.

Comme il l'a déjà prouvé dans Ultimate Spider-Man, Bendis sait intelligemment traiter de la jeunesse et celle de Scarlet est parfaitement exploitée pour souligner à la fois l'émotion que suscite son drame et la radicalité de sa réaction. Au-delà même, cette jeunesse apparaît, dans l'histoire, comme un atout face à une société gangrénée par la corruption : il y a chez Scarlet une soif d'absolu qui se cristallise après ce qu'elle a subi. Plus la raison lui impose d'aborder la suite avec modération, plus elle agit avec fermeté en assumant ses prises de position. Elle ne se défilera pas quand des citoyens touchés par ses revendications se mobiliseront ou quand il lui faudra accepter de devenir la leader d'un vrai mouvement de protestation.
Néanmoins, pour éviter que Scarlet ne devienne une figure iconique dont les agissements extrèmes seraient acceptables, Bendis prend soin de contrebalancer son récit avec des seconds rôles dont la position nuance le propos : Angela Going (une autre policière, qui désapprouve les crimes qu'elle a commis tout en comprenant ses mobiles) ou Nathan Daemonakos (un agent du FBI) ne prennent pas parti pour Scarlet (ils se placent plutôt en observateurs, attendant de voir où cela va aboutir, et cherchant à pacifier la situation) ou contre la police (ils sont eux-même des membres des forces de l'ordre et souhaitent arrêter Scarlet vivante plutôt que venger leurs collègues morts).
Bendis maintient son histoire dans un faux rythme : d'un côté, comme à son habitude, il prend son temps, de l'autre, on note que les évènements qu'il relate se déroulent sur quelques semaines à peine (du basculement de la vie de Scarlet après l'abus de pouvoir de l'agent Gary Dunes au moment où elle accède au rang de symbole).
Et ne vous attendez pas à une solution facile à la fin : le dénouement est ouvert et l'annonce qu'une suite est officiellement en chantier laisse entrevoir des choses prometteuses, qui pourraient achever de transformer ce projet en une bédé politico-philosophique atypique. Pourtant, en l'état, ces cinq épisodes contiennent déjà un matériel passionnant, actant la naissance d'un personnage peu commun et mémorable.
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Portrait de Scarlet au lavis par Alex Maleev.

L'autre attraction de ce livre tient aux illustrations d'Alex Maleev. Il y développe des techniques utilisées sur des projets antérieurs, s'appuyant principalement sur un dessin basé sur la photographie (en d'autre termes, Maleev dessine sur des clichés - et non d'après photo). Pour ce faire, il a carrèment (comme sur Spider-Woman) pris un modèle réel pour incarner Scarlet (une certaine Iva), mentionnée en bonne et due forme dans les crédits de l'album. Puis, pour les décors, intérieurs et surtout extérieurs, il a fait un véritable reportage à Portland (la ville où réside Bendis).
Tout cela évoque davantage les sérigraphies d'Andy Warhol que la bande dessinée traditionnelle (encorequ'aujourd'hui, avec les outils numériques, la composition d'images est souvent un mix de dessin classique et d'inserts de fichiers informatiques, même chez des artistes qui n'oeuvrent pas dans le réalisme).
De fait, ce quasi-roman-photo produit un effet confondant, transcendant les codes du genre : selon les besoins de la scène, Maleev élimine, modifie, altère les élèments de l'image photographique, ne conservant que ce dont il a besoin pour la structure picturale des vignettes, usant du copier-coller, des inversions de vues, ajoutant ici de l'aquarelle, substituant là des effets de texture. Chaque case devient quasiment un tableau, chaque page une succession de panneaux, où l'angle de vue, la valeur du plan, le choix de la couleur, est un motif narratif aussi important que le texte, même quand Maleev s'aventure dans l'abstraction avec des vignettes vides et monochromatiques (traduisant l'émotion dans son aspect le plus brut).
L'effet a quelque chose de fascinant, non seulement par son côté référentiel (voir les pages 2-3 du 2ème épisode avec le visage 12 fois reproduit de Scarlet, hommage aux portraits d'Elizabeth Taylor de Warhol) mais aussi pour son côté signifiant (ces plans ne sont pas identiques, ils résument la période où Scarlet guérit après son agression, témoignant de ses résolutions pour le futur et recouvrant son visage antérieur à l'accident, avec ses cheveux qui repoussent par exemple).
Cette re-présentation du réel via des astuces esthétiques, des trucages cosmétiques, a pour résultat de donner du poids au banal, de rendre exceptionnel l'ordinaire (comme lorsque Scarlet se fait gifler par sa mère) et beau le quelconque.
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Scarlet est un comic-book détonant, sur un sujet inattendu. Les deux compères démontrent que, hors des cadres rigides des super-héros, ils ont des idées atypiques que leur savoir-faire leur permettent d'exprimer avec force : de la réflexion dans une forme attrayante, c'est déjà un beau programme - et on a envie d'en connaître la suite.

vendredi 23 juillet 2010

Critique 154 : KICK-ASS, de Mark Millar et John Romita Jr


Kick-Ass est une mini-série en huit épisodes créée par Mark Millar au scénario et John Romita Jr aux dessins, publiée par Marvel Comics sous le label ("adulte") Icon. Ce premier volume devrait être suivi de deux autres (le premier épisode du Livre II est annoncé pour Août 2010).
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Il s'agit de l'histoire de Dave Lizewski, un adolescent vivant seul avec son père (sa mère est morte à la suite d'une rupture d'anèvrisme deux ans auparavant) et traînant avec sa bande d'amis qui partage sa passion pour les comics. Il est amoureux de sa camarade de classe Katie Deauxma (sans que cela soit réciproque).
Sa fascination pour les super-héros l'incite à en devenir un et il se procure deux matraques et un costume avec lesquels il commence à patrouiller en ville la nuit, lorsque son père travaille. Prenant à parti trois jeunes noirs, il est passé à tabac et poignardé avant d'être renversé par une voiture.
Hospitalisé pendant six mois, Dave se remet lentement de ses blessures. Rétabli, il apprend que son agression lui vaut de passer pour gay et il choisit de ne pas démentir la rumeur pour pouvoir se rapprocher de Katie.
Rapidement, il décide de redevenir justicier masqué et intervient contre une bande de porto-ricains tabassant à mort un homme en pleine rue. La bataille est rude mais, filmée par des passants et diffusée sur YouTube, va rapidement transformer ce personnage baptisé Kick-Ass en phénomène de société.
Acceptant la mission que lui confie une internaute sur sa page MySpace, Dave aborde un type louche qui harcèle son ex-fiancée. Mais à nouveau rudoyé, il ne doit son salut qu'à une fillette masquée, Hit-Girl, qui massacre ses assaillants avant de rejoindre son acolyte, Big Daddy. Ces deux-là sont en guerre contre le chef mafieux John Genovese.
Après cette rencontre, Dave croise un admirateur, Red Mist, avec lequel il va faire équipe. Hit-Girl, de son côté, convainc son père, Big Daddy, d'enrôler Kick-Ass pour leur prêter main-forte. Cette alliance va précipiter ces super-héros du réel dans un bain de sang dont aucun d'entre eux ne sortira indemne - et pour cause, un traître s'est glissé dans la partie...
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En s'attaquant aux RLSH (Real Life Super Heroes), ces sympathiques zozos qui jouent aux redresseurs de torts en Amérique, avec des déguisements et des pseudonymes souvent grotesques, Mark Millar frappe un grand coup et signe une oeuvre originale qui a tout pour horripiler ses détracteurs mais ravir ses fans - une habitude chez cet auteur à la fois amoureux des super-héros mais qui n'aime rien tant que les brutaliser.
Il est toujours délicat d'estimer l'ambition d'un scénariste quand il entreprend de déboulonner les codes du genre qui, par ailleurs, ont fait sa gloire. Chez Millar, la tâche est d'autant plus hardue qu'il s'emploie à vendre chacun de ses projets originaux à grand renfort de formules publicitaires tonitruantes, que beaucoup (trop) commentent d'avantage que le produit une fois fini. De là vient la réputation de Millar d'être plus un vantard bruyant se contentant d'effets de manche qu'un auteur s'appliquant à livrer des bandes dessinées abouties.
C'est vrai, il existe deux Mark Millar :
- d'une part, il y a le scénariste d'Authority, de la ligne "Ultimate" (Ultimates, U X-Men et U Fantastic Four) ou des FF classiques (dont la parution en vf vient de s'achever), le crossover Civil War, Old man Logan ;
- et de l'autre, il y a celui d'histoires exubérantes et provocatrices comme Wanted, ce Kick-Ass et bientôt Nemesis.
Le premier s'amuse avec les jouets de grosses firmes en développant des récits inégaux mais efficaces, où l'action domine tout en restant contenue (car les héros ne peuvent pas mourir dans cet univers-là). Le second anime des personnages dont les fantasmes se confrontent à une réalité dérangeante, devenant des criminels d'envergure ou des héros d'occasion.
Entre ces deux Millar, il y a celui, inattendu car étonnament sentimental, de la mini-série 1985, empruntant à la fois la mythologie de Marvel tout en l'observant d'une manière réaliste, et finalement son jeune héros, Toby Goodman, représente une sorte de passerelle entre la vraie vie et la fiction délirante.
Avec Dave Lizewski, Millar a imaginé un cousin de Toby Goodman avec lequel il partage la fascination des super-héros, la présence dans le "vrai" monde, mais qui comme le Wesley Gibson de Wanted va se perdre et se trouver en même temps en traversant le miroir (Gibson en devenant le successeur de son père, le plus grand des tueurs, Dave en devenant un super-héros).
Le credo du personnage est résumé dans ce dialogue du premier chapitre : "Why do people want to be Paris Hilton and nobody wants to be Spider-Man ?". La réflexion de Millar sur l'héroïsme, la célébrité, prend alors la forme du récit d'apprentissage, mais dans la douleur : son Kick-Ass passe de fait plus de temps à se faire "botter le cul" qu'à corriger les vilains qu'il croise, et lorsqu'il rencontre ses "homologues", il est également dépassé, avec d'un côté le duo Hit-Girl-Big Daddy qui n'hésite pas à tuer pour faire régner l'ordre et de l'autre Red Mist qui joue les héros avec cynisme.
L'histoire est ambitieuse et, soyons honnête, l'est parfois trop : la médiatisation de Kick-Ass, le rôle d'Internet, ou même l'influence du héros sur la communauté de geeks déguisés qu'il va inspirer, ne sont pas assez fouillés, et en les traitant sous l'angle de la pure comédie, Millar en atténue la force alors qu'il tenait là des pistes passionnantes à explorer. Mais peut-être, ayant conçu la série comme une trilogie, s'y penchera-t-il dans les Livres suivants (le prochain devrait, entre autres, examiner le retour à la vie normale de Hit-Girl).... Néanmoins on est un peu frustré sur ce plan.
En revanche, la frontalité avec laquelle Millar traite de la violence dans laquelle est entraîné Kick-Ass, et ce dès ses premiers pas, a le mérite de retirer tout romantisme au concept : soumis aux conditions du réel, on saisit tout à fait (si cela n'était déjà fait...) que la "carrière" de super-héros n'aurait rien d'un chemin de roses. Dave n'affronte pas de super-vilains mais des petites frappes et des gangsters sans pitié pour lesquels il n'est au mieux qu'un moustique à écraser, au pire qu'un hurluberlu qui fête encore Halloween. Rarement aura-t-on éprouvé à ce point la condition de corps en souffrance, en proie à tous les tourments, tous les supplices, qu'est celle d'un justicier : Millar insiste sur le mélange de masochisme, d'entêtement et même de stupidité qui motive pareil individu engagé dans une mission aussi énorme que ses moyens sont dérisoires.
A travers le couple Hit-Girl-Big Daddy, Millar décrit aussi cette Amérique obsédé par le sécuritarisme, le port d'armes (et la facilité effrayante avec laquelle on y a accès), tout en donnant au personnage du père une motivation désespérée.
L'astuce grâce à laquelle Big Daddy finance ses activités semble renvoyer le personnage à un double adulte de Kick-Ass : celle d'un vieil adolescent qui a cessé de faire la part des choses et entraîné sa fille dans un délire total. Gare cependant à ne pas confondre le discours du personnage avec la pensée de Millar : ce serait un raccourci aussi paresseux que douteux, tous les auteurs ayant créé des détraqués n'épousent pas leur vision du monde...
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La réunion de Mark Millar et John Romita Jr après leur run épique sur Wolverine (la saga Ennemi d'Etat) était l'autre attraction de l'entreprise et le résultat est décapant.
Romita Jr n'est peut-être pas le dessinateur le plus indiqué et le plus évident pour illustrer une histoire avec un héros adolescent. Il est vrai qu'il affiche quelques maladresses concernant les proportions et qu'on a le sentiment qu'il est parfois à l'étroit dans les scènes d'action. Son trait puissant et affranchi de tout réalisme est plus efficace dans des récits extraordinaires, aux scènes spectaculaires.
Mais il s'agit aussi de l'artiste emblématique de Spider-Man et celui-là excelle à représenter la ville, ses rues, ses toits, son ambiance. Ce qu'il perd en explosivité, il le récupère dans le sens du découpage à la fois simple et percutant : on sent vraiment l'impact des coups, l'âpreté des combats, la brutalité, et cela est parfaitement raccord avec le propos.
On pense parfois à Kirby quand on lit Romita Jr sur des projets "cosmiques" comme Eternals (avec Neil Gaiman). Mais il a su digérer des influences comme celles de Frank Miller ou Bruce Timm, où la somme des cases et des planches a plus d'importance que le soin particulier apporté à chaque vignette.
L'encrage un peu gras du vétéran Tom Palmer est celui qui convient le mieux à JR Jr aujourd'hui, dont le trait est devenu plus sommaire au profit d'un découpage plus direct. Et Dave Stewart a su, cette fois, ne pas en rajouter au niveau des couleurs, usant d'une palette peu nuancée et dont les effets n'empiètent pas sur l'encrage justement (comparez avec ce qu'il fait sur du Romita Jr encré par Klaus Janson, la différence est étonnante).
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Kick-Ass n'est pas la bd du siècle. Face à d'autres projets du même acabit, d'une ambition semblable, la farce sanglante de Millar et Romita Jr ressemble davantage à un jeu de massacre orchestré par deux sales gosses, brisant des icônes (comme Spider-Man). Mais c'est un divertissement rondement mené, durant la lecture duquel on ne s'ennuie jamais, qui vous bouscule et fait rire, devant lequel on hausse les sourcils à cause de son "hénaurmité" assumée. L'avenir dira quel impact réel ce comic-book peut avoir sur le genre qu'il violente. C'est la force et la limite de ce type de manifeste : il ouvre des portes, mais c'est aux lecteurs et à d'autres auteurs de choisir s'ils acceptent de franchir le seuil. En attendant que l'Histoire donne à Kick-Ass sa vraie place, c'est un tour dans le grand Huit garanti - et la source de discussions passionnées entre pro et anti !

samedi 13 février 2010

Critique 128 : INCOGNITO, d'Ed Brubaker et Sean Phillips

Incognito est une série limitée en 6 épisodes, écrite par Ed Brubaker et illustrée par Sean Phillips, publiée par Marvel Comics au sein du label "adulte" Icon en 2009.
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Qui est Zack Overkill ? Cet ancien super-criminel agissait autrefois pour le compte de l'empire criminel de The Black Death. Son frère jumeau, Xander, tué lors de leur arrestation, il a négocié sa liberté en dénonçant son employeur, qui croupit désormais dans une prison de haute sécurité au milieu de nulle part. En échange, il a bénéficié du programme de protection des témoins.
Mais cette nouvelle vie lui pèse : ses pouvoirs inhibés par des drogues, il supporte de plus en plus mal un boulot routinier, fantasme sur une collègue de bureau, écoute les délires conspirationnistes de son meilleur ami, et doit composer avec des agents de probation qui ne se privent pas pour le dénigrer.
Quand les drogues le privant de ses pouvoirs ne fonctionnent plus, il décide alors secrètement (pense-t-il...) de s'improviser justicier nocturne. Mais rapidement, ses agissements vont attirer l'attention et c'est sa propre peau que Zack Overkill devra sauver -tout en découvrant la sidérante vérité sur ses origines...
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Cette mini-série réalisée en "creator-owned" pour la branche "adulte" de Marvel synthétise le meilleur du tandem déjà à l'oeuvre sur la saga policière Criminal : un mix dense et efficace de polar, pulp-fiction et de super-héroïsme, sur la base d'une idée simplissime - à quoi ressemblerait la vie d'un ancien super-criminel devenu un témoin protégé, obligé de vivre ordinaire sous une nouvelle identité ?
Ed Brubaker a brodé sur ce canevas une intrigue où passé et présent alternent tout comme se conjuguent différents genres populaires, à la façon, mais sur un ton différent, de ce que fait Quentin Tarantino au cinéma. Ce mélange de série noire, de roman de gare et de comics super-héroïque, avec son lot de savants fous, de méchants repentis et d'effrayantes crapules, d'organisations secrètes gouvernementales ou terroristes, aboutit à une production parfaitement maîtrisée, divertissante et plus (dé)culottée que les bandes mainstream.
Scénariste affirmé, conteur hors pair, narrateur intelligent, Brubaker exploite son concept de telle manière qu'il nous est immédiatement familier. Ces six épisodes peuvent se suffire à eux-même et contiennent pourtant assez de potentiel pour être développés plus largement (l'auteur n'exclut pas d'y revenir... Si son emploi du temps déjà chargé le lui permet !).
Les fans du Brubaker de Captain America ou Daredevil retrouveront intacte la formidable capacité de l'écrivain à jouer avec la temporalité ou l'emploi de la voix-off : ces deux éléments lui permettent d'exposer rapidement les origines des protagonistes, leurs relations, leurs états d'âme en leur donnant une vraie épaisseur mais sans jamais être pesant. Le rythme est admirablement géré, les scènes d'action ponctuant l'histoire sans la phagocyter, les plages plus intimistes éclairant toujours le lecteur sur la situation du héros et la progression dramatique.
Zack Overkill n'a pas de capacités surhumaines particulièrement originales, pas plus que ses semblables. Mais ce n'est pas le propos : il ne s'agit pas de créér un concept inédit mais de jongler avec des codes déjà existants. Et cela, Brubaker s'en acquitte avec une aisance unique. Incognito est d'abord l'histoire d'un homme qui en récupérant ce qui fait de lui un être exceptionnel découvre aussi qu'il a changé : il redevient le surhomme qu'il fut mais désormais, comme il le déclare in fine, il ne s'en prendra plus qu'à ceux qui le méritent vraiment.
J'ai beaucoup aimé comment Brubaker montre cet aspect du personnage, son inaptitude à être comme n'importe qui. Il a été un "bad guy", il va devenir un héros (d'abord par la force des choses puis par choix) - et il le devient d'abord parce qu'il préfére cela à l'inaction ou à la possibilité de replonger dans la délinquance (possibilité qu'en fait il n'a plus puisqu'il a trahi sa "famille").
Cette révèlation trouble Zack et ce trouble, Brubaker nous le fait sentir d'une manière à la fois indirecte et néanmoins sensible.
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Sean Phillips réalise des planches fabuleuses, au niveau du script : on a du mal à imaginer qu'un autre artiste puisse illustrer ce récit de façon aussi adéquate. Le style expressionniste de Phillips sied à la perfection à l'idée originelle du projet : le trait vif, les lumières tranchées, le découpage économe, sont un modèle du genre. Le résultat peut sembler parfois frustre, voire sommaire, mais il est le pendant exemplaire aux références du concept, et la technique impressionnante du dessinateur, sous cette apparence brute, révèle une authentique réflexion pour traduire au mieux les émotions des héros et la tension du récit.
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Comme une cerise sur le gâteau, Jess Nevins (qui est notoirement connu pour ses précieuses annotations sur La Ligue des Gentlemen Extraordinaires d'Alan Moore, autre exercice de style magistral et référentiel sur les motifs littéraires populaires) a rédigé une savoureuse et érudite postface. Il intègre aux figures historiques de la pulp-fiction les protagonistes d'Incognito, résume les codes du genre et glisse quelques clins d'oeil croustillants (évoquant le bassiste de Led Zeppelin, John Paul Jones, au coeur d'une bibliographie imaginaire), ajoutant à la fois de la confusion et du plaisir à cette entreprise jubilatoire.
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Ne passez pas à côté de cette pépite confectionnée par deux virtuoses et qui comblera aussi bien le profane que l'amateur de curiosités trans-genres.