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samedi 15 octobre 2022

MON INCONNUE, de Hugo Gélin


La comédie romantique avec un zeste de fantastique est un territoire quasiment vierge dans le cinéma français et rien que pour ça Mon Inconnue mérite qu'on s'y arrête : c'est presque une anomalie. Mais une brillante anomalie pour laquelle Hugo Gélin a embrassé le genre, s'est bien entouré, et a livré  un modèle du genre.


Quand il était au lycée, Rapahaël écrivait un roman de science-fiction mais refusait de le faire lire, même à son meilleur ami Félix, car il n'était jamais satisfait. Un soir, il entend une élodie provenant d'une salle et surprend Olivia qui joue au piano. C'est le coup de foudre. Les années suivantes, ils se marient et Raphaël, soutenu par Olivia, propose son manuscrit révisé à des éditeurs. Le succès est fulgurant. Pour Olivia en revanche, sa carrière de concertiste ne décolle pas et elle doit se contenter d'être professeur de pinao. Raphaël, obnibulé par sa carrière, délaisse Olivia. Après une dispute, il sort boire un verre et il est surpris par une tempête de neige.


Lorsqu'il se réveille le lendemain matin, Olivia a disparu et sa vie n'est plus la même : il n'a jamais été un romancier célèbre mais enseigne dans le lycée où il a fait sa scolarité, tandis qu'Olivia est devenue une pianiste mondialement reconnue. Qui plus est elle s'apprête à épouser Marc, son agent.


Raphaël raconte son invraisemblable histoire à Félix, qui, d'abord incrédule, accepte de l'aider à reconquérir Olivia pour récupérer sa vie d'avant. Il se fait passer pour un agent littéraire pour convaincre Olivia  d'autoriser Raphaël à écrire sa biographie. Réticente, elle se laisse convaincre par Marc qui pense que le public appréciera de connaître son parcours. Elle invite Raphaël à l'accompagner dans la maison de campagne où elle aime se retirer en week-end pour travailler. Raphaël utilise tout ce qu'il sait d'elle pour la séduire et arrive à ses fins en couchant avec elle.


Mais de retour à Paris pour un concert, non seulement Olivia estime qu'ils ont fait une erreur (même si elle regrette qu'ils ne se soient pas connus plus tôt) mais surtout elle accepte la demande en mariage de Marc. Dans une ultime tentative de changer le cours de événements, Raphaël réécrit son premier roman et va le remettre à Olivia juste avant son concert. La neige se met à tomber dehors, un signe pour Raphaël, qui entre dans la salle pour assister à la représentation.


Olivia livre une prestation bouleversante et Raphaël se remémore les meilleurs moments de leur vie de couple pour comprendre qu'il s'est mal comporté avec elle et qu'elle serait peut-être plus heureuse sans lui finalement. Il sort. Olivia est acclamée mais au lieu de rejoindre Marc en coulisses, elle quitte la salle et rattrape Raphaël dehors. Ils s'embrassent.

Le plus triste dans cette histoire tient en un chiffre : Mon Inconnue, sorti en 2019, a fini sa carrière à 550 000 entrées en France. Un score qui n'est pas déshonorant, surtout compte tenu du fait que ses acteurs ne sont pas des vedettes, mais tout de même décevant car on imagine sans mal que la même production aux Etats-Unis avec deux comédiens spécialisés dans la comédie romantique aurait atteint le double.

Mon Inconnue révèle une triste réalité, à l'image de la mésaventure vécue par son héros, qui tient au fait que la comédie romantique faite par des français ne séduit pas. Le cinéma hexagonal abonde en comédies, souvent médiocres, basées sur des formules faciles et vulgaires (des Tuche à la série Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ? en passant par Camping). Ou en polars, complaisemment glauques (lécole Olivier Marchal). Ou en drames intimistes jusqu'à la caricature, des films d'auteurs suffisants. Mais pour le reste...

Cela entraîne un vedettariat aussi bien des acteurs que des cinéastes qui aboutit à un panorama peu attractif, soutenu par des critiques qui accablent les blockbusters américains (en particulier les films de super-héros) pour expliquer la mauvaise santé de notre 7ème Art. Un raccourci affligeant. Car des talents, il y en a ; des jeunes acteurs talentueux, il y en a ; et l'envie d'explorer d'autres genres est là. 

Mon Inconnue investit donc le champ de la comédie romantique, avec deux jeunes acteurs. Hugo Gélin lui-même est une sorte d'anomalie, mais c'est un artisan consciencieux : pour son scénario il a su s'entourer de deux partenaires et trois consultants (dont le romancier David Foenkinos), et cela rappelle quand dans les années 60 un Philippe de Broca s'entourait de plumes expertes comme Claude Sautet, Jean-Paul Rappeneau, Pascal Jardin, pour signer de vraies pépites (notamment avec Jean-Pierre Cassel - j'y ai consacré des critiques sur ce blog).

Mais depuis la comédie romantique a été abandonnée alors qu'elle reste un genre fréquemment investie par les américains, avec des acteurs qui en raffolent. Gélin puise son inspiration dans des classiques du genre : on pense à Un Jour sans Fin pour la touche de fantastique dans son intrigue qui voit un jeune romancier à succès, mais devenu un mauvais mari obnibulé par sa gloire, déplacé dans une réalité parallèle où il a tout perdu et en premier lieu, la femme qu'il aimait mais a complètement négligée.

A partir de là, le récit a le bon goût de ne jamais s'éparpiller, bien que le film dure 110 minutes. Pourtant il n'y a aucun temps mort. Gélin s'appuie principalement sur quatre personnages et ça suffit : chacun est bien caractérisé, connaît un arc narratif propre, et surtout l'histoire ne dévie jamais de son objectif, assumant les clichés propres à son genre, les embrassant.

En outre, le film est superbement réalisé, avec une photographie très soignée, qui donne du cachet à l'ensemble, une vraie production design (si souvent négligée en France). Les obstacles que doit franchir Raphaël pour reconquérir Olivia sont suffisamment ardus pour qu'on apprécie ses efforts et que le moment où il réalise que  l'échec de son couple lui revient entièrement soit crédible et émouvant. On rit aussi franchement avec le personnage de Félix, soutien du héros mais incorrigible improvisateur voulant trop bien faire et menaçant de tout planter.

Le casting est impeccable : Benjamin Lavernhe est prodigieux dans ce rôle du bon pote incrédule mais qui ne sait jamais quand s'arrêter. Avec un second rôle aussi parfaitemetn écrit, le film aurait déjà pu aller loin, mais François Civil est également excellent en jeune écrivain aveuglé par son succès puis en jeune homme qui est plongé dans un cauchemar mais ne s'y résigne pas jusqu'à prendre conscience de ses erreurs. Enfin Joséphine Japy est magnifique et il est désolant qu'une actrice aussi subtile et belle qu'elle ne soit pas plus connue (quand d'autres de sa génération n'existe que par du buzz et des récompenses indues). Oui, il y a vraiment un problème quand trois acteurs pareils sont moins populaires que Philippe Lacheau et sa bande dans leurs navets.

Alors, si vous avez envie de voir que le cinéma français est capable de bien mieux que ce que vous croyez, regardez Mon Inconnue. Et si, après ça, vous n'avez pas envie de voir plus souvent des films comme celui-ci, avec des acteurs comme ceux-là, je ne peux rien pour vous (même si je vous aime quand même...).

lundi 11 avril 2022

EN CORPS, de Cédric Klapisch


Cela faisait un moment que je n'avais pas écrit de critique sur un film - en dehors du genre super-héroïque. Mais j'ai eu un tel plaisir, une telle émotion en voyant En Corps, le nouveau long métrage réalisé par Cédric Klapisch que je voualais les partager avec vous, en espérant vous donner envie d'aller le voir.


Elise est une première danseuse dans le corps de ballet de l'Opéra de Paris. Un soit, avant d'entrer en scène, elle aperçoit dans la coulisse son amant, également son partenaire pour cette représentation, embrasser une autre danseuse. L'événement la trouble tant qu'elle se reçoit mal lors d'une figure et se blesse sérieusement. La femme médecin qui l'examine est réservée sur son avenir dans la troupe.


Entre les mains de son kinésathérapeute, Yann, Elise tente de faire face mais apprend que la danseuse avec qui son amant l'a trompée était la compagne du praticien. Tous deux conviennent de la nécessité de tirer une leçon de cette trahison en faisant une pause pour réflechir à l'avenir. Elise renoue avec Sabrina, une ancienne amie du conservatoire, qui lui propose de les accompagner, elle et Loïc, son compagnon, en Bretagne, où ils font la cuisine pour une femme qui accueille en résidence des artistes.


Elise fait la connaissance de cette femme, Josiane, qui, elle aussi, a subi une grave blessure dans sa jeunesse mais soutient tous ceux qui partagent leur don. Bientôt une compagnie de danse contemporaine dirigée par le chorégraphe Hofesh Shechter s'établit dans la maison et cela motive Elise à se rétablir au plus vite. Mais la peur d'aggraver sa blessure la freine dans un premier temps.


Pourtant lorsque Shechter l'invite à participer aux répétitions, Elise ne résiste pas longtemps et oublie ses craintes, renouant avec le plaisir de pratiquer la danse et de s'essayer à un nouveau registre. Elle se rapproche de Medhi, un membre de la troupe. Moralement et physiquement, elle récupère de manière spectaculaire. Même si Yann, qui vient la retrouver en espérant lui révéler ses sentiments pour elle, doit oublier ses plans...

Shechter et ses danseurs repartent pour Paris où ils se produisent prochainement et le chorégraphe invite Elise dans la troupe si elle se sent prête. Peu après, c'est au tour de Loïc et Sabrina de s'en aller. Josiane fait promettre à Elise de danser à nouveau et de le faire avec joie pour permettre aux autres de profiter de la beauté de son art.

 


A Paris, Elise revoit son père et l'invite aux ultimes répétitions avec la troupe de Shechter qu'elle a intégrée. D'abord étonné par la voie choisie par sa fille, ce dernier lui avouera sa fierté et son amour le soir de la première du spectacle. Elise, aux côtés de Medhi et ses nouveaux partenaires, entame sa deuxième vie, telle qu'elle l'avairt promise à sa défunte mère puis à Josiane...

Le plus curieux, c'est que je ne suis même pas très friand de danse, qu'elle soit classique, moderne ou de salon. Quand j'allais aux boums (hé oui, j'ai l'âge d'avoir été aux boums...), j'étais trop maladroit et timide pour oser même inviter une fille à partager un slow avec moi, et je n'ai même jamais mis les pieds ni dans une boîte ni à l'opéra !

Mais... Mais Cédric Klapisch. Oh, je sais bien que pour certains cinéphiles, ce cinéaste n'est pas digne de considération : trop gentil, des films trop sages, que sais-je encore. Mais j'aime son cinéma qui sonde ma génération en fait, depuis trente ans tout juste. J'ai grandi avec ses longs métrages et ils ne m'ont jamais assez déçu pour que je lui tourne le dos. Oui, c'est un cinéma gentil, bienveillant, mais pourquoi serait-ce un défaut, une tare ?

Parce que je ne comprends pas ce procès et que, à vrai dire, je m'en moque, j'avais coché la date de la sortie de En Corps en espérant pouvoir aller le voir. Ce fut chose faite ce dimanche d'élection présidentielle.

En Corps est un film sur la résilience, une notion à la mode mais qui trouve du sens en ces temps troubles. Théorisée par Boris Cyrulnik, la résilience est la capacité à surmonter un choc traumatique. Qui n'en a pas vécu ? Celui que subit Elise, l'héroïne de cette histoire, la force à se remettre en question brutalement. Un soir de représentation, elle découvre que son partenaire sur scène et dans la vie la trompe. Peu après, elle se blesse en faisant une mauvaise réception. La femme médecin qui la recevra pour examiner ses radios après qu'on l'a platrée à l'hôpital ne sera pas rassurante en évoquant une liaison l'empêchant peut-être de danser à nouveau.

Ce diagnostic est nuancé par Yann, son kiné, mais il est aussi chamboulé qu'elle car sa fiancée est précisément la danseuse avec laquelle l'ex d'Elise l'a trompée. En partageant cette épreuve, tous deux conviennent qu'il faut savoir en tirer parti, en s'autorisant une pause pour réfléchir sur leur avenir, leurs envies. Peu après, Elise revoit une ancienne amie du conservatoire de danse qui lui offre un boulot en Bretagne dans une résidence d'artistes.

Là-bas, Elise fait plusieurs rencontres qui vont être déterminantes, comme autant d'étapes dans sa reconstruction. Cédric Klapisch et son co-scénariste, Santiago Amigorena, se servent de personnages secondaires pour mettre en mouvement cette remontée à la surface pour leur héroïne. Un procédé simple, convenu, certes, mais efficace, et qui fonctionne car on s'attache de plus en plus à Elise mais aussi aux gens qui l'entourent. Un flashback nous la montre enfant puis adolescente suivant sa mère à des cours de danse, puis, de manière plus allusive, nous renseigne sur le décès de cette maman et la vie avec un père et deux soeurs plus âgées. Des petits cailloux qui nous guident sur l'existence de cette jeune femme fragilisée mais déterminée, ouverte à la vie mais dans l'incertitude comme jamais.

L'arrivée à la résidence tenue par Josiane, qui traîne sa claudication comme un mystérieux vestige mais apporte aussi son soutien inconditionnel aux artistes, transmetteurs du Beau et donc d'espoir, d'une troupe de danse contemporaine donne un coup d'accélérateur à l'intrigue. Elise s'éprend de Medhi, membre de la compagnie, est encouragée à participer aux répétitions par le chorégraphe. Le film ne brûle pas les étapes pour autant, soulignant l'appréhension face à la blessure, puis la différence entre danses classique et contemporaine (l'une aérienne et fondée sur un exercice strict, l'autre plus terrienne et fondée sur le lâcher-prise).

Des subplots viennent ponctuer la renaissance d'Elise avec le couple chamailleur de Loïc et Sabrina, le retour dans l'image de Yann (qui s'est épris d'Elise mais trop tard - et qui retrouvera l'amour auprès d'une autre fille avec le même prénom). Le cadre de la Bretagne, avec le vent qui vous emporte et vous fait tomber, ses falaises qui donnent le vertige, servent de décor au film d'un cinéaste qui est pourtant attaché à Paris, qu'il filme toujours sans cliché : c'est une parenthèse opportune qui signifie que c'est loin  de ses bases qu'on peut prendre du recul. Tout comme elle s'éloigne de la capitale et s'essaye à une autre forme de danse, Elise comprend qu'une autre vie est possible.

Reste le "dossier" du père. Personnage un peu sacrifié, il trouve une consistance émouvante dans la dernière partie grâce à des échanges et des moments bien sentis. Ce papa qui a élevé seul ses filles et rêvait de métiers tranquilles pour elles, sans qu'elles doivent dépendre de leur physique, a un rapport particulier forcément avec la danse, qui lui rappelle sa femme et ses appréhensions devenues réalité avec la blessure de sa benjamine. Pour cette raison, il n'a jamais dit à sa progéniture la fierté qu'elle lui inspirait ni l'amour qu'il lui portait, par pudeur, par peur. Mais quand il assiste à la première du spectacle de la troupe et que celui-ci le bouleverse quand Elise, seule sur scène, interprète une femme brisée comme une poupée mais qui renaît, il ne retient pas ses larmes et ne tait plus ses sentiments. Une scène poignante et belle, là encore tout simplement.

Klapisch photographie de manière sublime toutes les scènes de danse, qu'il a appris à cadrer après un documentaire consacré à la danseuse étoile Aurélie Dupont (L'espace d'un instant, 2010). Amoureux de cet art et de l'effort physique allié à la grace (comme il l'a aussi prouvé en filmant le perchiste Renaud Lavillenie (les docs L'élévation et Jusqu'au bout du haut, 2014 et 2016), le réalisateur signe une sorte d'anti-Black Swan (Daren Aronofsky, 2011) en montrant que la danse n'est pas qu'une affaire de torture mentale et physique, mais aussi une source de plaisir, de joie, d'accomplissement.

Cela, il le peut aussi grâce à Marion Barbeau, danseuse à l'Opéra de Paris, à qui il donne le premier rôle et qui s'impose avec l'évidence des actrices-nés. Bien entendu, aucune comédienne n'aurait pu se produire comme elle dans cette discipline, avec tant de naturel. Mais elle joue réellement avec la même facilité, une présence folle et pourtant discrète. C'est elle le coeur vibrant du film, qui nous gagne à cette histoire et nous fait aimer aussi bien le ballet que le contemporain, même sans être un fan. J'ai été totalement subjugué, je l'avoue, par cette jeune femme gracile, au visage d'ange, et qui entraîne tout le film à des hauteurs insoupçonnées.

Elle est bien entourée, sans être éclipsée, et pourtant avec des partenaires aguerris comme Pio Marmaï, François Civil ou Denis Podalydès, ce n'était pas gagné. Il faut aussi mentionner Souheila Yacoub, solaire et irrésistible Sabrina, et Muriel Robin, dont je me méfiais un peu mais qui est parfaite dans ce rôle d'hôte et de coach. Hofesh Shechter joue son propre rôle de chorégraphe et co-signe la bande originale avec Thomas Bangalter (ex-moitié de Daft Punk) - la musique est évidemment essentielle, très présente, et puissante.

Après avoir suivi la jeunesse insouciante, Klapisch a depuis quelque temps infléchi son regard pour accompagner les doutes de ses héros en devenir. De ce point de vue, après Deux Moi, En Corps prouve qu'il n'a rien perdu de son acuité. C'est un film galvanisant et d'une beauté inouïe.

dimanche 23 juillet 2017

CE QUI NOUS LIE, de Cédric Klapisch

J'ai (enfin !) pu voir le nouveau film de Cédric Klapisch

Jean revient en Bourgogne après que Juliette, sa soeur cadette, l'a prévenu que leur père est sur le point de mourir. Avec leur benjamin, Jérémie, ils doivent décider de ce qu'ils vont faire du domaine viticole dont ils vont hériter. Pour Jean, le choix est d'autant plus épineux que son retour provoque des sentiments exacerbés chez son frère et sa soeur, qu'il a quittés cinq ans auparavant, pour refaire sa vie en Australie où sa compagne, Alicia, et leur fils, Ben, cinq ans, l'attendent...
Jérémie, Jean et Juliette (François Civil, Pio Marmaï et Ana Girardot)

J'ai toujours apprécié le cinéma de Klapisch, un des rares cinéastes français qui sait conjuguer des ambitions d'auteur avec le souci de produire une oeuvre populaire. Quand on examine sa filmographie, il y a vraiment de quoi faire, aucun mauvais film (aucun film honteux). Il a su développer une saga générationnelle avec Romain Duris et leur trilogie (L'auberge espagnole, Poupées russes et Casse-tête chinois), et varier les plaisirs entre chaque épisode avec des histoires humanistes, à la fois légères et graves.
Jean, Juliette et Jérémie 

Il prouve encore une fois son savoir-faire de conteur avec ce récit dont le tournage s'est étalé sur une année, au fil des quatre saisons, pour mieux saisir l'évolution des paysages de la Bourgogne et de ses vignes. Cet investissement étonnant a été partagé par ses comédiens dont on reconnaît facilement qu'ils ont appris la geste de leurs rôles et dont la complicité irradie.

Le scénario use parfois de facilités narratives (la scène avec la lettre du père), mais Klapisch a le bon goût de ne pas en abuser et surtout il rattrape cette maladresse par la justesse et la bienveillance de son regard : il ne s'agit pas simplement de dresser la chronique d'une famille où les parents ne sont plus là, mais aussi d'évoquer les difficultés d'une succession, d'explorer les affres de la paternité, de l'affirmation de soi.

Visuellement, le film est vraiment splendide, et tous ceux qui ont participé à des vendanges, qui même ont eu des parents ou grands-parents ayant cultivé la vigne (comme ça a été mon cas), savoureront cet aspect-là.

Pio Marmaï, Ana Girardot (love) et François Civil sont formidables - et pour eux aussi, il faut souhaiter que le film rencontre le succès car leur talent mérite d'être reconnu.

Enfin, restez bien jusqu'à la fin du générique : pas pour une scène cachée, mais pour écoutez la chanson écrite et interprétée par la voix sublime de Camélia Jordana - une mélodie qui vous raccompagne avec douceur et émotion.
*
Suite à la publication de cette critique sur Buzzcomics, un échange avec d'autres forumeurs est né, qu'il me semble instructif de retranscrire ici. Ne vous étonnez pas des drôles de noms des intervenants puisque, sur les forums en général, tout le monde aime se rebaptiser avec des pseudos bizarres (moi-même, je sévis sous un nom de code, Wildcard). Pour la lisibilité de l'échange, je mets en italique les propos tenus par mes interlocuteurs.

Arrowsmith :
- Je suis partagé sur ce film.

D'un côté la joie de retrouver l'ambiance à la Klapisch avec sa bonne humeur, son humanisme et son humour pas lourdingue (les deux scènes où les frères interprètent les paroles d'autres personnages sont tordantes). On en ressort avec le sourire et en se disant que l'on a eu ce que l'on était venu chercher.

De l'autre déception car le scénario ne va pas assez loin et ne fait qu'effleurer le sujet de la succession dans une situation où (et malheureusement je peux en témoigner) non, tout ne peut pas aller si bien (une engueulade et c'est terminé). Trop long également, l'équilibre entre la comédie et les scènes dans la nature (les vignes) n'étant pas forcément très bien équilibrées. La gestion d'un domaine viticole aurait mérité également un plus de développement même si le choix du réalisateur de se focaliser sur le gout et les arômes du vin est assez juste.

Un film bancal qui hésite à enfoncer le clou là où cela risque de faire mal (peur de perdre sa façon de faire ? ce qui fait son cinéma ?). Les premiers films de Klapisch était plus pertinent et grinçant avec un regard finalement plus juste (Riens du tout, Le Péril jeune et Chacun cherche son chat). J'aurais aimé voir le Klapisch des années 90 réaliser Ce qui nous lie.

Je te rejoins sur les acteurs (toujours très bon chez Klapisch). Je voulais voir également ce qu'allait donner Pio Marmaï chez Klapisch (comme une évidence que ces deux là se rencontrent, tant Pio Marmaï me fait penser à Romain Duris dans sa trajectoire)

Moi :

- Je crois que, moins qu'une "peur de perdre sa façon de faire", de "ce qui fait son cinéma", Ce qui nous lie est un film-test pour Klapisch. De ce que j'ai lu sur sa conception, d'après les propos même du cinéaste, il a voulu sortir de sa zone de confort en abordant des thèmes plus adultes (puisque son cinéma est quand même très associé à la jeunesse, à cause/grâce à la trilogie avec Duris et depuis Le péril jeune), d'où la paternité, le deuil, l'héritage (familial mais aussi affectif) - expériences que Klapisch a vécues ces dernières années.

Le résultat n'est pas parfait : on sent effectivement des inégalités dans le rythme, parfois une frustration dans certains passages (notamment quand ça se tend entre les deux frères et la soeur sur la propriété). Mais je crois que ces déséquilibres étaient inévitables parce que c'est un peu nouveau pour Klapisch. Au moins peut-on le créditer de ne pas se reposer sur ce qu'il sait bien faire.

Par ailleurs, c'est vrai qu'il était plus grinçant à ses débuts, y compris dans la comédie, mais ça correspondait à une certaine insolence juvénile, traduite par ses héros et ses sujets - par exemple, est-ce un hasard s'il n'a jamais refait de polar (avec une critique sur les médias) après l'échec de Ni pour, ni contre (bien au contraire) ? Ou si, à part Riens du tout et Ma part du gâteau, il a abandonné le cinéma social ? Je crois tout simplement qu'il ne s'y sent pas (plus ?) à l'aise. Sa démarche fait penser à celle de Sautet : il se débarrasse de plus en plus des éléments d'époque (qui datent les films) pour se focaliser sur les personnages, leurs relations, leurs tourments.

Reste à voir comment il va creuser ça maintenant : en épurant encore plus, vers une sorte de comédie intimiste ? Ou en situant ses histoires dans un milieu, un décor particulier, propices à l'expression de certains rapports humains ?

En tout cas, avec Pio Marmaï, le cinéaste a peut-être trouver le remplaçant de Duris. Marmaï a quelque chose de "Dewaerien" dans son jeu, une sorte de tonicité un peu lunaire, qui créé de l'inattendu. Duris et Klapisch sont devenus aussi indissociables que Léaud-Truffaut, on les attend trop ensemble dans un certain registre : s'ils s'éloignent un moment l'un de l'autre, quand ils se retrouveront, ça redeviendra frais.

J'ai été bref sur Civil, mais il est excellent (la scène où il "s'explique" avec son beau-père, sans oser lui dire "va chier", comme le suggérait Alicia, est irrésistible). Et Ana Girardot : magnifique vraiment, toute fine, fragile, mais en fait très forte (j'ai adoré, à la fin, qu'elle revendique son "élégance" en alignant les gros mots). Dans ces moments-là, Klapisch est très fort parce que ça semble improvisé, très naturel, et en même temps très écrit, très dosé, très placé.

Arrowsmith :

- A juger donc au prochain Klapish pour voir si Ce qui nous lie est un film de transition vers de nouveaux horizons où bien le début (et je mettais Casse tête chinois avec) le début d'une longue liste de films décevants.

Puis, un troisième larron s'est mêlé à la discussion et jugez de la suite, en ayant bien à l'esprit que ce sire n'avait pas vu le film (ce qui ne l'empêchait pas d'avoir un avis - selon le bon mot de Coluche : "il avait un avis sur tout. Enfin... Il avait surtout un avis.").

Zen Arcade :

- Comme d'habitude, un vague truc tiédasse.
Ni bon, ni mauvais. Juste quelconque.
Du Klapisch, quoi.

Plus on est de fous... Un 4ème a quelque chose à déclaré (sans avoir vu le film lui non plus !).

Gilles C. :

- Je crois que Riens du tout est le seul vraiment bon Klapisch.
La preuve, son titre était en avance de plus de 25 ans!

Et puis un 5ème invité frappe à la porte (toujours sans avoir vu le film !).

Hannah :

- Non, c' est Chacun cherche son chat.

Arrowsmith :

- Je l'ai cité. De ses 3 premiers films c'est le Péril Jeune qui a ma préférence (et ne pas oublier qu'il a été réalisé au départ pour une exploitation à la télévision).
Chacun cherche son chat est également spontanée dans son approche et tournage. C'est sa force (j'aime beaucoup également, je le mets en 2).

M'étant entre-temps absenté, je lis ces commentaires avec perplexité : beaucoup de monde ont un mot à dire (et un mot peu flatteur) sur un film qu'ils n'ont pas vu (à part Arrowsmith). Je rebondis plus spécialement sur le propos de Zen Arcade et sa manière définitive de qualifier le cinéma de Klapisch - il m'arrive aussi d'être péremptoire à l'occasion, mais je me soigne, et donc quand je remarque ça chez un autre, je m'échauffe vite. Les commentateurs aux avis définitifs m'ont toujours fâché.

Moi :

- Ce genre d'avis expéditif ["Comme d'habitude, un vague truc tièdasse"me fait penser à ces gars qui ne jurent que par les sensations fortes, comme s'ils buvaient un verre de gnôle le matin au petit-déjeuner et des plats super-épicés à chaque repas.
Bon, remarque, je veux bien qu'on ne cherche au cinoche que de l'extrême, des productions limites, qui vous retournent comme si on était dans le tambour d'une machine à laver au moment de l'essorage. Mais, alors il n'y aurait pas de "films du milieu", des films tout simplement bien faits, agréables, faciles à regarder sans être bassement produits. On est dans un espace estimable du cinéma français tiraillé entre sa tradition "auteuriste" et son formatage pour le prime-time télé à base de comédies bas du plafond (faciles à identifier avec leurs titres en un seul mot...). 
Klapisch n'est peut-être pas un "grand" cinéaste et sa filmo n'est peut-être pas digne d'être cité dans des des guides de longs métrages incontournables, mais il n'y a rien de honteux ni de malhonnête dans ce qu'il fait. Il raconte ses histoires avec habileté, des histoires aimables et pas bêtes, bien écrites, réalisées, jouées - tout ça mérite le respect, à défaut de l'adhésion.

Mais, évidemment, ça ne plait pas à Zen Arcade que je lui réponde un peu sèchement et il entend bien avoir le dernier mot : c'est un garçon intelligent, mais objectivement élitiste (qu'il s'agisse de BD, ciné, musique), et ce qu'il écrit ensuite le prouve.

Zen Arcade :

- Ben ouais, désolé, je suis du genre à découvrir le jazz par le free, la musique classique par du contemporain atonal, les comics par atchmen...
J'aime pas les trucs tiédasses, c'est comme ça.
Ouais, c'est certainement estimable mais je trouve ce type de cinéma sans intérêt.
Ces films "tout simplement bien faits, agréables, faciles à regarder sans être bassement produits" me donnent juste l'impression de perdre mon temps.
Mais tant mieux pour ceux qui comme toi y trouvent leur compte.
Entre la tradition "auteuriste" et le formatage pour le prime-time télé, ce qui manque à mon sens dans le cinéma français, c'est pas les films tiédasses à la Klapisch, c'est bien plutôt une vraie tradition du film de genre.

Lassé, comprenant que le dialogue est dans une impasse, j'essaie quand même d'en tirer une synthèse tout en défendant une dernière fois les efforts de Klapisch (et quelques autres à travers lui). Mais aussi résolu à clore le débat, qui risque de dégénérer (et Dieu sait si ça va vite sur les forums dans ce genre de situation). Personne n'a tort ou raison, mais un peu de mesure et surtout l'honnêteté de parler d'un film en l'ayant vu me semble en tout cas la moindre des choses.

Moi :

- Mais ça, je crois que c'est cyclique.
Le film noir, le polar, par exemple, en France, a connu des sommets avec Melville, puis des cinéastes (parfois injustement qualifiés de "yes men", de "faiseurs") comme Deray, Verneuil, en ont signé d'autres (avec Belmondo, Delon, Ventura, Gabin sur ses vieux jours, Michel Constantin). Des séries B qui sont souvent rediffusées, mais qui gagnent en charme avec les ans parfois (je me rappelle avoir revu "Mélodie en sous-sol" par exemple, d'abord sans conviction, puis de plus en plus épaté par la photo, la tension, jusqu'à la scène finale superbe).
Quand Olivier Marchal a réalisé "36 (Quai des Orfèvres)", même si le résultat n'est pas sans défaut, il a revivifié le genre avec son expérience de flic. Le problème, c'est que le succès du film a entraîné tous les producteurs (dont les chaînes de télé) à reproduire sa formule (avec des flics de plus en plus déglingués, des histoires de plus en plus glauques), et cela a généré des séries similaires (d'ailleurs sous la houlette de Marchal, très opportuniste et complaisant, comme "Braquo").
Faut juste attendre qu'un réal' puisse proposer un nouveau polar qui diffère de ce qu'a provoqué Marchal.

La comédie, c'est pareil. Au milieu de tout un tas de nanars, photocopiés jusque dans la manie de leur donner un titre en un, deux ou trois mots (de "Camping" à "Barbecue" en passant par "Alibi.com" et j'en passe), tu tombes quand même sur des productions inspirées, rares certes, mais avec un souci évident d'écrire quelque chose de qualité ("Populaire", "L'Arnacoeur").

Et puis les autres genres possibles dépendent d'éléments très variables : les films d'aventures, de cape et d'épée, nécessitent de gros budgets, et les financiers sont frileux face aux concurrents-mastodontes comme une saga genre "Pirates des Caraïbes". La SF, le fantastique n'ont jamais eu d'âge d'or chez nous. Et la comédie musicale, malgré la révérence de Damien Chazelle à Demy, s'est justement limitée à ce cinéaste. 

Les francs-tireurs, comme Blier, à tort ou à raison, n'ont plus de place aujourd'hui : l'époque a dépassé leurs transgressions (parfois répétitives, faussement audacieuses). Et les cinéastes au service des stars pour des films de genre sont aussi discrets parce que des stars dont le nom garantit un succès automatique n'existent plus (heureusement ou pas).

Par impatience ou par réel goût (pour un format plus long, propre à développer leurs histoires), des cinéastes (par ailleurs en mal de succès en salles) se retournent aussi vers la télé pour honorer certains genres (voir l'excellent "Le Bureau des Légendes" d'Eric Rochant).

C'est aussi en tenant compte de ce contexte que je trouve sévère de taxer les films de Klapisch de "tiédasses" parce qu'il est un des rares (avec Rémi Bezançon) à oeuvrer dans ce qu'on appelle la "comédie dramatique" (la "dramedy", comme disent les ricains) sans sombrer dans le banal. Ses films sont toujours bien écrits, bien filmés, bien joués, il s'inscrit dans une tradition de cinéastes honnêtes, solides, aux formules personnelles (comme Truffaut, Tavernier, Leconte par ex).

Tout ça pour dire que, si je comprends la frustration de ne pas vivre des expériences assez fortes régulièrement en salles, et de déplorer le formatage de la production, il ne faut pas non plus tout déprécier et savourer ce qui est tout bêtement bien fait. Même si ce n'est pas parfait, ébouriffant, il y a de quoi discuter (notre échange avec Arrosmith en témoigne).