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vendredi 3 mars 2023

THE HUMAN TARGET #12, de Tom King et Greg Smallwood


C'est le genre de critique que je déteste écrire. Celle qui concerne le dernier épisode d'une série que j'ai adorée de bout en bout, par deux auteurs que j'admire et dont j'ignore s'ils retravailleront ensemble, et si oui quand. C'est le douzième et dernier épisode de The Human Target.


Il n'y aura qu'une image pour illustrer cette critique car cette image, une splash-page au début de l'épisode, résume tout, absolument tout. Le propos de l'épisode et mon état d'esprit. Je suis triste, triste que ce soit fini. On devrait tous être triste comme ça quand une série qu'on adore se termine.

Alors bien entendu, c'était écrit, c'était prévu : The Human Target ne durerait que douze épisodes (plus un hors-série Tales of the Human Target, sorti pendant la pause effectuée par les auteurs après le n°6). Je croyais être préparé, être prêt. Mais en vérité, je me racontais des histoires. On n'est jamais prêt à quitter une telle histoire. Pas plus que Ice n'était prête à laisser partir Christopher Chance.

Ce sera le seul spoiler de cette critique : Christopher Chance meurt dans ce douzième épisode, comme c'était montré au tout début du premier. Tom King n'a pas sauvé son héros, et il a eu raison, même s'il nous brise le coeur. Le fan était pourtant prêt à accepter un rebondissement de dernière minute : Dr. Midnight aurait trouvé un antidote, Captain Atom aurait purgé le poison de l'organisme de Chance, Booster Gold aurait remonté le temps ou serait parti dans le futur pour trouver un remède, etc. Mais non, ça n'aura pas eu lieu.

Tom King n'est pas un sentimental et comme il l'a auparavant prouvé, il privilégie la logique implacable de son récit à une happy end qui console. Il ne raconte pas de conte de féé, mais ici, en l'occurrence, une série noire. Il ne fait pas ça par cruauté mais par honnêteté, pour ne tromper personne sur ce qu'il raconte. Et c'est ce que, généralement, n'aiment pas ou ne comprennent pas ses détracteurs.

Ainsi, j'ai, ici et là, des commentaires négatifs tout au long de la publication de cette série de la part de lecteurs qui n'avaient pas compris que The Human Target, comme tous les titres que King a publiés sous la bannière du DC Black Label, étaient hors continuité. On lui reprochait ainsi de caractériser Guy Gardner comme un amoureux toxique vis-à-vis de Ice alors que c'était juste un abruti rigolo dans Justice League International. Sauf que le Guy Gardner de The Human Targer n'est pas celui de JLI, écrit par Keith Giffen et J.M. DeMatteis et dessiné par Kevin Maguire, c'est une version alternative, malsaine, qui s'inscrit dans l'histoire racontée par Tom King.

Tom King n'est pas un sentimental. Et pourtant, comme pour Mister Miracle ou Strange Adventures, voire Rorschach et même Supergirl : Woman of Tomorrow, sans parler de son run sur Batman, The Human Target est avant tout une histoire d'amour, l'histoire d'un couple, dont les sentiments sont éprouvés par une dramatique échéance.

A un moment, dans un flashback, Ice et Chance devisent sur la durée de leur relation : ils se seront connus onze jours, c'est dérisoire pour Chance, c'est énorme pour Ice. Peut-on tomber amoureux fou de quelqu'un en onze jours ? La question est biaisée par le fait que dans The Human Target, Ice a involontairement empoisonné Chance et que Chance le découvre. C'est le jeu tragique de Eros et Thanatos, comme ça l'était déjà pour Scott Free et Barda, Adam et Alanna Strange, Wil Myerson et la gamine, Kara et Ruthyie, Bat et Cat.

Cette question, le lecteur peut se la poser vis-à-vis de la série elle-même : peut-on tomber follement amoureux d'une histoire en douze épisodes ? Douze épisodes, c'est pas grand-chose, et c'est beaucoup pourtant, parce qu'en vérité la publication de The Human Target s'est étalée sur plus de 18 mois. Tom King a dévoilé qu'il a fallu trois ans de travail pour boucler ces 12 numéros.

Mais la réponse, dans le deux cas, est simple, étonnamment facile : oui, on peut tomber fou d'amour pour quelqu'un et pour une BD en si peu de temps. Pas seulement parce qu'on éprouve des remords à avoir précipité la fin d'un homme en l'empoisonnant par erreur, ou parce que le livre est beau et bien écrit. Mais tout simplement parce que cela procède de cette curieuse alchimie qui se produit entre deux personnes, une femme et un homme, un lecteur et un livre. C'est inexplicable, miraculeux, incongru, mais c'est aussi évident. La magie opère, c'est la bonne personne/le bon livre au bon moment, au bon endroit. Et voilà.

Réfléchissez au nombre de personnes et de livres que vous rencontrez ainsi dans une vie de lecteur et qui vous retourne complètement, dont vous savez qu'il y aura un avant et un après. Il n'y en a pas beaucoup mais vous les situez tout de suite en les cherchant dans votre entourage ou dans votre bibliothèque. C'est un peu comme jouer à quel objet j'emporterai si ma maison était en feu. Pas forcément un bibelot essentiel, mais quelque chose d'intimement précieux. Ou alors se demander pour qui vous seriez prêt à faire une folie. Un truc qu'on ne vous soupçonnerez pas de faire mais que vous oseriez pour une personne aimée.

Parfois les histoires d'amour, d'amitié, finissent, brutalement. C'est toujours brutal, même quand on sent que c'est la fin depuis un moment. On n'en fait jamais le deuil, jamais complètement. C'est quelque chose qui vosu reste dans un coin de la tête et du coeur. Parce que ça fait partie de vous, de ce qui vous construit, de ce qui vous définit. C'est l'expérience que fait Ice - et qu'a fait Christopher Chance dans The Human Target. Ice n'oubliera jamais Chance et nosu non plus. On n'oubliera d'autant moins que la fin de ce douzième et dernier épisode est vraiment, mais vraiment magistrale. Diabolique. D'ailleurs je pense ne pas me tromper en affirmant que, que l'on aime ou pas cette série, sa dernière page soufflera tout le monde.

Sur Twitter, aujourd'hui, Greg Smallwood remercie Tom King, le lettreur Clayton Cowles et toute l'équipe éditoriale qui a rendu possible cette série. King auparavant avait salué son dessinateur pour le brio de son travail, la manière dont il avait sublimé son script, la qualité de leur collaboration. Moi, j'ai remercié Greg Smallwood aussi. Et Tom King. Parce qu'ils m'ont rappelé ce que je ne veux jamais oublier ni trahir : qu'une BD se fait à deux (au moins), qu'il n'y a pas un scénariste, puis un dessinateur, mais un scénariste ET un dessinateur et que c'est ensemble que c'est possible, que jamais, jamais on ne devrait l'oublier, ni au moment de parler de la BD, ni au moment pour l'éditeur d'inscrire sur une couverture les noms des créateurs. Ce n'est pas The Human Target by Tom King ou by Greg Smallwood, c'est The Human Target by Tom King & Greg Smallwood.

N'oubliez jamais de glisser un mot, même un seul pour l'artiste. Ne faîtes pas comme tous ces pseudo-fans et experts des comics qui oublient l'artiste quand ils signent un article ou comme les mauvais éditeurs qui préfèrent mettre en avant le scénariste en négligeant la contribution, essentielle, du dessinateur. Si vous aimez la BD et ceux qui la font, alors respectez ceux qui la font, faîtes l'effort, minime, de citer et l'un et l'autre des auteurs. Tom King ne serait rien ici sans Greg Smallwood et Smallwood n'aurait pas brillé autant sans King. The Human Target ne serait pas ce qu'il est sans King et Smallwood.

Je disais que ça allait me manquer de ne plus attendre de nouvel épisode, de vous en parler, d'espérer vous convaincre de la qualité de cette histoire. Mais en même temps sa qualité réside aussi dans son format. J'ai souvent loué la politique de DC et de son Black Label avec ses mini-séries limitées. Il y a un vrai savoir-faire et le Black Label est devenu un gage de qualité, en tout cas pour moi. Je suis curieux, attentif à ce qui sort sous cette bannière, dont King est, sans jeu de mots, devenu le roi. C'est plaisant de lire des histoires sans avoir besoin de suivre tout l'historique des personnages, et c'est agréable de savoir dans quoi on s'embarque, pour quelle durée. Parfois, ça fonctionne, parfois moins, parfois pas du tout, mais c'est une expérience provisoire, intense quand elle est réussie. Je regrette que Marvel n'ait pas l'équivalent d'un Black Label, même si on trouve régulièrement des mini-séries (mais qui sont toutes attachées à une franchise, à la continuité)., un espace de création qui permet à des artistes de proposer autre chose, quelque chose de différent.

The Human Target synthétise le meilleur de cette formule puisque son intrigue reposait sur la mort programmée de son héros et invitait le lecteur à partager les douze épisodes avec passion. Aujourd'hui, c'est donc fini, la série se termine avec la mort annoncée de son héros, la boucle est bouclée. C'est émouvant, malin, beau, audacieux. 

Alors merci aux auteurs, à DC, au Black Label. Espérons que ça dure, qu'on lise encore d'aussi bons bouquins. Des livres qu'on n'a pas envie de voir finir. Mais qu'on finit, comblé.

jeudi 26 janvier 2023

THE HUMAN TARGET #11, de Tom King et Greg Smallwood


Deux semaines à peine après la sortie du 10ème épisode, voici déjà le pénultième chapitre de The Human Target disponible. Tom King est sur le point de conclure sa mini-série et livre un numéro qui fait écho au chapitre 2. C'est l'heure de vérité pour Christopher Chance et Ice. Et Greg Smallwood contribue splendidement à l'ambiance étrangement paisible de l'avant-dernier jour sur Terre de la Cible Humaine.


A la veille de sa mort programmée, Christopher Chance emmène Ice là où s'est scellée leur romance, sur la plage où, enfant, son père lui apprenait à faire de ricochets. L'occasion pour elle de lui raconter la vérité sur les circonstances qui ont conduit à son empoisonnement accidentel...


D'abord un mot, rapide, sur le calendrier des sorties de la mini-série de Tom King : à l'origine, il semble bien que Dc avait prévu de livrer The Human Target #10 la dernière semaine de Décembre 2022, mais l'éditeur a dû penser que la date ne rendrait pas justice au comic-book alors que les lecteurs avaient la tête aux fêtes. Résultat : l'épisode était disponible le 10 Janvier 2023.


Comme ce même mois était prévu The Human Target #11, DC n'a pas jugé bon de décaler à nouveau et c'est ainsi qu'en ce mois de Janvier on a droit à deux numéros. La mini-série prendra donc fin le mois prochain comme prévu. Mais il va falloir s'habituer à ne plus lire cette histoire qui a déjà tout d'un classique.


Il ne reste plus qu'un jour à vivre à Christopher Chance. Tom King a toujours affirmé qu'il mourrait bel et bien dans le chapitre 12, comme on le voyait dans le tout premier épisode. On vérifiera si le scénariste a dit vrai dans un mois - car, évidemment, il nous a rendus Chance attachant et on n'a pas envie qu'il disparaisse.

Je ne vais pas vous le cacher, c'est très difficile de parler de cet épisode sans spoiler, surtout avec ce qu'on a appris dans le précédent numéro. Vous excuserez donc si, parfois, les lignes qui vont suivre ont l'air de tourner autour du pot, mais j'essaie de tenir mes bonnes résolutions pour 2023 en ne divulgâchant plus le contenu de mes lectures lors de la rédaction de leur critique.

Disons alors que ce #11 renvoie comme en écho, comme par un effet miroir au #2 de la mini-série. Souvenez-vous : c'était la première fois que Chance rencontrait Ice, il passait une journée à la plage et tombaient amoureux sans se l'avouer encore. Chance savait déjà qu'il était condamné et le Doctor Midnight lui avait donné une liste de suspects, des membres de la Justice League International, qui avaient pu se procurer le poison qui le tuait. Et parmi eux, Ice.

Ice qui s'était présentée au bureau de Chance en lui offrant son aide. De quoi immédiatement éveiller les soupçons du héros - et du lecteur. Puis l'histoire s'est déployée et le lecteur a eu de moins en moins envie de croire à la culpabilité de Ice, trop belle, trop gentille pour commettre un meurtre (même contre Lex Luthor qui avait provoqué sa mort des années plus tôt en attirant sur Terre le méchant Overmaster).

Aux côtés de Ice, Chance a interrogé Booster Gold, Blue Beetle, le Limier Martien, Guy Gardner, Fire, Red Rocket, (presque) Batman et G'nort. Il a découvert les rouages complexes d'un complot visant Luthor et l'obtention d'un poison a priori intraçable. I a eu cru avoir tué un homme dans l'affaire et être recherché à cause de cela. Mais le mystère a fini par être résolu.

Jour 11 donc. Et que reste-t-il à faire ? Chance sera mort demain, Ice le sait comme lui. Qu'a envie de faire un homme la veille de sa mort ? Passer la journée avec celle qu'il aime, là où ils se sont aimés pour la première fois. Là aussi où, enfant, son père lui apprenait à faire de ricochets en persévérant. Et écouter une ultime confession. La vérité de Ice. Ses mots à elle sur sa mort à lui. Sur cet effroyable, pathétique concours de circonstances.

Tom King fuit le mélodrame comme d'autres la peste. On pourrait dire, en somme, qu'il a tiré les leçons de Strange Adventures et de ses échanges trop bavards, trop explicatifs, achevant de noyer la déconstruction de Adam Strange transformé en criminel de guerre. Il prend donc la direction opposée. Ce sera un épisode solaire, calme, apaisé, étonnant. Sans cri, sans (beaucoup) de larmes. Mais avec beaucoup de culpabilité (évidemment), de regrets, de remords, de résignation - ou de dignité.

Greg Smallwood signe encore une fois des pages splendides. Ses couleurs, lumineuses, chaleureuses, rendent le moment encore plus tragique et suspendu. Une grande partie de l'épisode se déroule sur une plateforme de glace générée par Ice au beau milieu de la mer, assez loin de la côte, avec seulement Chance et Ice. Les seuls autres personnages apparaissent dans des flashbacks, mais Smallwood ne les représente jamais en entier, ils sont toujours à la limite du hors-champ, du hors-jeu. Ice parle, Chance l'écoute, il est donc logique que les images ne montrent qu'eux en entier.

La subtilité graphique de Smallwood va se remarquer dans la manière dont il nous fait sentir l'écoulement du temps, les heures qui passent. Si Chance et Ice arrivent à la plage et se jettent à l'eau disons en début d'après-midi, ils n'en ressortent qu'à la tombée du jour, au moment où le soleil se couche comme dans un tableau impressionniste aux tons magnifiques. Les flashbacks sont illustrés avec des couleurs volontiers franches, voire criardes, comme des échos là encore à des moments passés et déterminants, critiques, qu'on revit sous une lumière crue, pénible.

De nombreux gros plans saisissent les expressions les plus fines entre les deux amants que lie et sépare un accident terrible puisqu'il va causer la mort de l'un d'eux. Et l'avant-dernière page nous laisse pantois, dans un suspense glaçant, avec cette fois une adresse au premières pages du premier épisode - quand Chance écrivait sur une feuille "I love you too", à l'adresse de Ice. On mesure mieux la portée symbolique et dramatique de ces mots quand Ice, ici, dit "I love you" à Chance dans une situation intense.

Juste avant cet instant, il y aura eu le seul éclat de l'épisode, un coup de sang de Ice, qui renvoie au fait qu'on la trouve toujours si gentille, si douce. Ce qu'elle ne peut plus supporter à cause de ce qu'elle a provoqué. Et ce qu'elle ne peut plus supporter de la part de l'homme qu'elle a assassiné par accident. Tout, dans le script au cordeau de King, est fait de renvois, de références à ce qui s'est passé et ne peut plus être défait. Chance, par exemple, répéte son mantra, avec résignation, comme quoi il est la cible humaine, il se fait tuer à la place des autres et cherche ensuite qui l'a tué - même quand c'est lui qui finalement s'est fait tuer. Mais cette fois, ce mantra sonne creux, c'est une formule, un slogan, une phrase répétée mécaniquement, sans âme et au pire moment car il a été tué et va vraiment mourir, en sachant par qui, comment, pourquoi, mais sans pouvoir l'éviter.

Mis à part cela, l'épisode baigne dans une sorte de quiétude étonnante. King réfléchit au dernier jour d'un condamné, comme Victor Hugo, et à travers Chance, examine ce cas complexe, pathétique, absurde. "Mourir, la belle affaire", chantait Brel, mais vieillir. Au fond, Chance n'accepte-t-il pas son triste sort parce qu'il ne se voyait pas vieillir, parce qu'il était habitué à mourir, même pour de faux. Peut-on raisonnablement vieillir en travaillant comme cible humaine ?

On peut penser ce qu'on veut de Tom King, chercher un lien entre ses histoires, un sens à son oeuvre, des défauts à son style. Mais on ne peut lui nier un talent rare pour troubler le lecteur en plongeant ses personnages dans des situations insensées, insolubles (en tout cas pas solubles facilementt). Il y a de la matière dans ses comics. Et ici, en plus, une beauté bouleversante, poignante, dans les derniers rayons du soleil, sur une plage (comme celle où Batman convenait avec Catwoman qu'ils ss'y étaient rencontrés pour la première fois)...

mercredi 11 janvier 2023

THE HUMAN TARGET #10, de Tom King et Greg Smallwood


Dans deux mois, ça sera fini de The Human Target et cet horizon a de quoi plonger dans une certaine mélancolie. Ce n'est pas souvent qu'on lit une mini-série de cette qualité. Et qu'aussi proche du dénouement, les auteurs réussissent encore à nous surprendre, à nous éblouir. C'est la prouesse réalisée par Tom King et Greg Smallwood, à nouveau dans ce numéro, loufoque et renversant.


Bien entendu, je ne spoilerai rien d'essentiel, puisque le résumé sera concis : Christopher Chance doit enquêter seul et, pour écarter Ice, il la sédate. Puis il s'adresse au Green Lantern G'nort, qui lui donne accès aux archives des Gardiens d'Oa. Là, il consulte le dossier de Guy Gardner...


Après avoir attendu en vain que Batman lui tombe dessus pour la mort de Guy Gardner dans l'épisode précéden, Chance s'est demandé s'il était possible, finalement, que le Green Lantern ne soit pas mort alors que lui et Ice l'ont tué. Et si c'est le cas, comment est-ce possible ?


Car si Batman ne s'est pas montré, si le meilleur détective du monde n'est pas venu arrêter Chance, alors il n'y a que deux possibilités : soit il a commis le crime parfait (hypothèse improbable), soit Gardner n'est pas mort et se cache. Seul moyen de savoir si c'est vrai et où : Oa, patrie des Gardiens, maîtres de Green Lanterns.


Chance s'adresse au plus bête d'entre eux : G'nort. Cet humanoïde à tête de de chien est aussi gentil que stupide et ne doit d'être Green Lantern qu'à la bravoure de son père, louée par Hal Jordan. Membre occasionnel de La Justice League International, il ne se méfie pas de Chance qui lui rend visite avec une pizza pour partager quelques bières avec lui.

Tom King surprend le lecteur en intégrant ce personnage loufoque à un récit jusqu'ici sérieux et grave (même si l'épisode avec Booster Gold confrontait Chance à un autre super-héros maladroit). Mais King a rarement l'habitude de choisir ses acteurs sans raison.

La question de savoir qui a empoisonné Chance en voulant normalement tuer Lex Luthor a été résolue selon toute vraisemblance : par un habile commerce, Fire a manipulé le Limier Martien afin qu'il extorque une somme d'argent à Blue Beetle et se fournisse le poison qu'elle a ensuite donné à Guy Gardner qui l'a versé dans le café de Luthor. Mais la jalousie de Gardner vis-à-vis de Chance quand il est devenu l'amant de Ice a dégénéré et conduit Chance et Ice à tuer Gardner.

Comme écrit plus haut, Chance a cru que Batman viendrait l'arrêter. Mais ce ne fut pas le cas. Chance en a déduit que Gardner pouvait avoir fait croire à sa mort et se cachait depuis cinq jours. Mais où et comment le débusquer pour l'interroger sur ce sujet ?

G'nort sert donc de guide à Chance et King évite le piège qui aurait consisté à montrer Chance manipulant à son tour G'nort. G'nort est trop gentil et il à la fois un collègue (au sein du Corps des Green Lantern) et un ami de Gardner : il estime donc légitime d'aider Chance à trouver des réponses car il se pose les mêmes questions que lui sur l'absence de Gardner.

Par ailleurs, King, aussi étonnant que ça puisse paraître, montre que G'nort et Chance se ressemblent : ce sont tous les deux des outsiders et des solitaires, qui n'obéissent pas aux règles. G'nort parce qu'il n'y comprend rien et ne fait aucun effort pour cela ; Chance parce qu'il sait que les ordres auxquels il répond sont tarifés (ce sont ceux que lui donnent ses clients).

Mais, bien entendu, rien ni personne n'est innocent. G'nort aime au fond désobéir, c'est une sorte de jeu, et il n'apprécie pas les Gardiens dont il sait qu'ils ont commis des actes répréhensibles, que ce sont des bureaucrates condescendants, qui l'ont souvent puni de manière humiliante. Il n'est pas dupe du mépris qu'il leur inspire. Quant à Chance, il profite bien sûr de la bienveillance de G'nort en le faisant boire plus que de raison et en lui dissimulant le plus important (il a tué Gardner et veut en être sûr). Il se peut d'ailleurs que G'nort sache que Chance abuse de sa confiance mais qu'il accepte de l'aider juste pour, disons-le tout net, pour faire chier les Gardiens. Et pour boire à l'oeil.

L'épisode s'ouvre et se clôt avec une scène en compagnie de Ice. Il est donc clair que Chance la soupçonne toujours d'avoir eu rôle dans toute l'affaire de l'empoisonnement et ensuite dans la disparition de Gardner. Pourtant, une fois sur Oa, alors qu'il a la possibilité de consulter son dossier (puisque les Gardiens ont un dossier sur absolument tout le monde), il s'y refuse, par respect, mais aussi de façon désabusée, estimant qu'on finit toujours par savoir, même ce qu'on ne veut pas en premier lieu.

Je ne vous révélerai pas le twist dans le dernier quart de l'épisode, mais il est à double lame, concernant Gardner et Ice. La dernière page est terrible, pas parce qu'elle est spectaculaire, mais parce qu'elle renverse complètement la relation entre deux personnages dont on conçoit mal qu'elle s'en remette pour les deux prochains et derniers épisodes. L'imminence de la fin de la mini-série rend encore plus terrible et cruelle ce qu'on apprend dans ce dixième chapitre et nous fait repenser, d'une manière différente aux toutes premières pages de l'histoire, quand Chance, seul dans sa chambre d'hôtel, buvait un dernier verre, notait un mot pour Ice et se couchait sur son lit pour y attendre la mort, résigné.

Greg Smallwood a plusieurs défis à relever à chaque nouvel épisode. Le premier est sans doute de tenir la promesse faite par King que les épisodes 7 à 12 seraient aussi, sinon plus beaux que les six premiers, après l'interruption de la mini-série. De ce côté-là, pourtant, on a peu à craindre car The Human Target n'a jamais déçu et une fois encore, chaque page qu'on lit est un émerveillement.

Pourtant, c'était casse-gueule car G'nort n'est pas un personnage qui peut charmer naturellement et spontanément le lecteur. Il est grotesque et franchement pathétique. Son apparence détonne tellement avec les autres héros côtoyés par Chance qu'on a même peur que ce soit trop, que le charme soit brisé. Je me trompe peut-être mais j'ai l'impression que Smallwood a voulu en le dessinant adresser un clin d'oeil à un collègue, partenaire de King car G'nort à un faux air de... Mitch Gerads (voir ci-dessous).


Bien entendu, il ne s'agit que d'un hommage physique car je n'oserai pas dire que Gerads est le double intellectuel de G'nort (c'est au contraire un artiste très drôle, aimable et cultivé), mais je n'ai pas arrêté de penser à son visage en voyant celui de G'nort tout au long de ma lecture.

Ensuite, une partie conséquente de l'épisode se déroule dans le décor de Oa. Alors que The Human Target évoluait dans des environnements familiers, ordinaires, nous voilà transportés sur un monde lointain, baigné de lumières irréelles, avec des designs épurés, et même un Gardien, soit un nabot à la peau bleue dans une tunique rouge. Mais c'est précisèment en soulignant le décalage entre un homme en costume comme Chance et G'nort puis le Gardien, dans cet endroit tout droit sorti d'un roman de s.f. que Smallwood nous accroche. Chance n'est plus seulement le héros de l'histoire, c'est aussi notre ancre, celui auquel on s'accroche, et dont on partage les sentiments, les émotions dans le cadre de Oa.

Le moment le plus fort peut-être de ce passage est celui où Chance consulte son propre dossier sur Oa tandis que G'nor, ivre mort, s'endort sur son épaule. Smallwood aligne deux pages en "gaufriers" de neuf cases saisissant dans chacune un moment-clé de la vie intime et professionnelle du personnage, avant, à la troisième page de produire une planche avec des cases latérales occupant toute la largeur de la bande et avec un effet de traveling avant. Chance se rend compte de ses échecs, de l'inéluctabilité de sa mort prochaine, et de sa peur de disparaître. Un instant suspendu pour celui qui était venu chercher la preuve que l'homme qu'il a tué n'était pas mort et qui finit par concevoir sa propre fin et la trouille que cela lui fiche.

La simplicité désarmante avec laquelle Smallwood réussit toujours ce genre de scènes prouve deux choses : d'abord qu'il est est un immense artiste pour épater le lecteur davantage par une mise en scène élémentaire et directe ; et ensuite qu'il nous cueille au moment où on a baissé la garde, pensant que le meilleur était passé (comme cette splash-page où Chance arrive sur Oa).

Plus loin, il y aura une scène de baston incroyablement intense et brute, découpée avec la même intelligence, soulignant juste ce qu'il faut dans le script pour la rendre mémorable et dérangeante. Mais chut ! Sinon ce serait un spoiler.

J'ai récemment interpelé Tom King sur Twitter pour lui demander si Black Canary, Captain Atom et Mister Miracle, figurant sur la double page du premier épisode avec les suspects de la Justice League International, allaient quand même apparâitre dans les deux prochains et ultimes épisodes. Il ne m'a répondu, sans doute pour préserver la surprise. C'est frustrant, mais compréhensible.

Plus que deux épisodes donc. Qui promettent énormément, surtout après ce dixième, exceptionnel. La mélancolie attendra. Mais il faudra savourer chaque image, chaque mort, chaque rebondissement.

samedi 26 novembre 2022

THE HUMAN TARGET #9, de Tom King et Greg Smallwood


J'ai gardé, en quelque sorte, le meilleur pour la fin avec ce neuvième épisode de The Human Target. Où il est donc question de Batman... Ou pas. Car le coup de maître de Tom King dans ce numéro consiste à jouer aussi bien avec les nerfs de Christopher Chance qu'avec ceux du lecteur. Cette pirouette magistrale est une fois encore somptueusement mise en images par Greg Smallwood.


Ce matin-là, Ice se réveille la première. Chance ne bouge pas. Elle commence à s'inquiéter, prend son pouls. Il est mort. Elle lui fait un massage cardiaque et du bouche-à-bouche.


Après avoir repris connaissance dans l'infirmerie du Dr. Midnight, Chance emmène Ice en balade hors de la ville. Il est nerveux, lui avoue qu'il n'a plus que quatre jours à vivre.


Une halte dans un bar sur la route ayant mal tourné, Ice et Chance repartent. Elle provoque une sortie de route pour savoir ce qui le préoccupe. La voiture ne redémarre pas.


Dans le désert environnant, Ice façonne une maison en glace. Chance consent enfin à lui dire ce qui le tracasse : il attend Batman car il pense que ce dernier sait pour ce qui est arrivé à Guy Gardner...

Quand j'ai écrit sur la mini-série Batman : Killing Time de Tom King et David Marquez, paru de Mars à Août dernier, et qui m'avait franchement déçu, j'espérai que le scénariste saurait s'éloigner pour un temps du dark knight sur lequel il ne me semblait plus avoir grand-chose d'intéressant à dire. Bien entendu, c'était un voeu pieux.

Depuis, avec Mitch Gerads, King a inauguré une collection de one-shots sous le titre Batman : One Bad Day qui met au premier plan un de ses ennemis emblématiques et il a consacré son épisode au Sphinx (The Riddler) dans un récit de 64 pages. Et donc pour ce neuvième chapitre de The Human Target, comme la couverture l'indique, revoilà la chauve-souris.

Sauf que ce n'est pas aussi simple. Batman figurait parmi les membres de la Justice League International, suspectés d'avoir voulu tuer Lex Luthor et d'avoir involontairement empoisonné Christopher Chance. Il est était donc prévu que ce dernier finisse pas croiser la route du caped crusader. Mais entre temps, l'histoire a pris des directions imprévues.

D'abord, il semble bien que le coupable de la tentative de meurtre et de l'intoxication de Chance ait été Guy Gardner. Lequel a été tué par Ice et Chance. Le mois dernier déjà, Red Rocket interrogeait Chance sur la disparition de Gardner sans parvenir à le faire parler - il se faisait mystifier à l'issue de l'épisode. The Human Target n'est plus une série sur la quête de Christopher Chance de trouver celui qui l'a accidentellement condamné. C'est devenu une mini-série sur celui qui allait confondre Chance (et Ice) pour le meurtre de Guy Gardner.

Dans ces conditions, la rencontre entre Chance et Batman est totalement bouleversée : Chance ne questionnera pas Batman sur Lex Luthor, il s'attend désormais à ce que Batman l'interroge sur la disparition de Guy Gardner.

Avant cela, l'épisode s'ouvre sur une scène glaçante. Ice trouve Chance mort dans son lit. C'est une piqûre de rappel terrible sur ce qui attend Chance. Sans un mot, Greg Smallwood fait des prodiges pour narrer ce moment : Ice se réveille, Chance ne bouge pas mais on suppose comme elle qu'il dort encore profondément. Pourtant très vite, comme Ice, un malaise nous saisit. Elel prend son pouls et comprend. Elle commence à essayer de le réanimer. Sans succès.

Smallwood saisit les expressions, les gestes avec virtuosité et justesse. La valeur de chacun de ses plans, la rigueur du découpage, le rythme même de la scène nous saisissent à la gorge. On partage la panique, le désarroi de Ice et on entrevoit pour la première fois, véritablement, la fin de la Cible Humaine. Comme Tom King n'avait pas hésité à tuer Adam Strange un épisode avant la fin de Strange Adventures, on se dit qu'il est bien capable de faire mourir Christopher Chance quatre épisodes avant la fin de The Human Target, laissant Ice seule au pied du précipice.

Chance se réveillera quand même dans l'infirmerie du Dr. Midnight et plus tard il avouera que ce dernier ne l'a pas guéri du poison qu'il a ingéré mais qu'il lui reste seulement quatre jours à vivre. Un choc pour Ice. Qui remarque toutefosi comme nous que le comportement de Chance est bizarre. Sa voix-off nous informe sur son état d'esprit : il se sent suivi - ou plutôt, pour être exact, il s'attend à l'être. Mais sans remarquer quoi que ce soit. Qui peut filer un homme aussi aguerri à la filature comme lui sans se faire remarquer ? Batman bien sûr.

Tom King va nous passer sur le grill, Chance et le lecteur. Un client dans un diner sur la route ? Ne serait-ce pas Batman déguisé ? Chance perd ses nerfs et flanque un coup de poing à l'homme qui tombe au sol sans se relever. Ce n'est pas Batman. Ou alors il simule. Ice presse Chance de sortir et de repartir. Elle sera obligée de provoquer un accident pour forcer Chance à se confier sur ce qui le tracasse.

Mais bien entendu, Chance ne va pas parler tout de suite. Il noie le poisson. Smallwood utilise des couleurs chaudes : les deux personnages sont dans le désert, sous un soleil de plomb, leur véhicule en panne. Le dessinateur illustre le plus commun et le plus délicat : une conversation où les deux interlocuteurs tournent autour du pot, évitent le sujet qui fâche, esquivent. Il est question de surnoms : Ice n'aime pas le sien, simplement attribué en relation avec son pouvoir. D'où Chance tient-il le sien ? Il l'explique et ça tombe également sous le sens. Puis l'échange se poursuit, alors qu'ils s'enfoncent dans la sierra.

Smallwood, dont l'intelligence narrative sert si merveilleusement le script de King, l'imite en alternant plans lointains (où on voit les deux personnages marcher côte à côte) et très rapprochés (sur les yeux, les mains), à mesure que leurs propos se font plus intimes. Car Ice et Chance comparent leurs ressentis sur leurs fins : Ice est morte puis elle est revenue. Chance va mourir et ne reviendra vraisemblablement pas; Chacun s'accorde à dire que ça fait mal, pas tellement de mourir, mais de savoir qu'on va mourir et qu'on va perdre des amis, l'amour, le fait même d'être de ce monde.

Smallwood, encore, toujours, s'offre uen double page pour montrer la maison de glace que Ice façonne en plein désert pour se protéger du soleil et passer la nuit qui arrive. A l'intérieur, enfin, Chance prononce le nom de Batman. Toute la journée, il a cru qu'il les rattraperait parce qu'évidemment, s'il y a bien quelqu'un qui découvrira ce qu'ils ont fait à Guy Gardner et les confondra, c'est lui, le meilleur détective du monde. Mais Batman ne s'est pas montré et cela vrille les nerfs de Chance. Ice non plus, maintenant, n'est plus sereine : elle sait elle aussi que Batman les coincera. La question demeure : à quand ? Et une autre suit : pourquoi ne l'a-t-il pas encore fait ? 

En attendant Batman, pour paraphraser Samuel Beckett. Je ne vous dirai pas ce qu'il en est. King joue trop bien avec nous et Chance pour que je lui grille la politesse. Cet épisode est vraiment, une nouvelle fois, une leçon de storytelling. Smallwood doit dessienr une longue discussion, avec très peu d'action, et il réussit à le faire avec une intelligence, une maîtrise qui laissent pantois, qui n'ennuie jamais. On est sur le qui-vive pendant la quasi-trentaine de pages que fait cet épisode, mesurant à quel point la série a basculé vers autre chose que son argument initial.

Il est aussi très probable que la mini-série ne mettra pas en scène les douze suspects présentés dans le premier épisode (en parlant de sa prochaine production, Danger Street, qui débute le mois prochain, King a avoué n'être pas prêt à réécrire Mister Miracle, un des membres de la JLI. Je doute aussi qu'on voit Captain Atom, mais je peux me tromper.). Le dixième épisode va confronter Chance à G'nort, membre du Green Lantern Corps (donc en relation avec Gardner) et les couvertures des n° 11 et 12 laissent planer le doute sur leur contenu (avec à nouveau Ice et Chance au premier plan).

La mort et la vérité sur les actes de Chance sont désormais au coeur de The Human Target. Pour ce héros atypique qui est employé pour être confondu par ceux qui le recrutent, il semble bien qu'il soit plus que jamais dans le viseur après avoir cherché qui l'a visé.

mercredi 26 octobre 2022

THE HUMAN TARGET #8, de Tom King et Greg Smallwood


C'est répétitif, je le sais, mais, mois après mois, épisode après épisode, The Human Target ne fait que confirmer son statut de chef d'oeuvre. Il est évident qu'on a là ce que Tom King a écrit de mieux depuis Mister Miracle, il a franchi un cap. Et avec Greg Smallwood, il a trouvé cet artiste qui lui a permis de passer au niveau supérieur, un dessinateur-coloriste au talent tellement insolent qu'il vous éblouit. Ce huitième épisode est donc, à nouveau, un sacré morceau.


Il reste quatre jours à vivre à Christopher Chance. Ce matin-là, il est au lit avec Ice lorsqu'il essuite les tirs de Red Rocket. Des flèchettes sédatives qui neutralisent Ice puis Chance après une brève résistance.


Lorsqu'il revient à lui, Chance subit un interrogatoire musclé de la part de Red Rocket qui, sans nouvelles de Guy Gardner et ayant constaté la liaison entre Ice et Chance, s'interroge.


Après l'avoir malmené, mais sans lui avoir soutiré d'aveu, Dmitri Pushkin explique pourquoi il soupçonne Chance d'avoir tué Gardner. Alors qu'il le tabasse, il est interrompu par une alarme...


Chance reprend connaissance dans sa chambre, veillé par Ice, en présence de Pushkin, qui s'excuse, car il a reçu une communication de Gardner, parti en mission...

Même si je n'ai pas découvert Tom King avec Mister Miracle (j'avais apprécié sa collaboration avec Tim Seeley et Mikel Janin sur Grayson auparavant, et sans les avoir lus, je savais que son travail avait été acclamé sur Omega Men, Vision et The Sherif of Babylon), cette mini-sériefut quand même un électrochoc, ce genre de projet qui marque le lecteur et impose un auteur (avec son partenaire Mitch Gerads).

Ensuite, il y eut son run sur Batman, puis d'autres mini-séries : Heroes in Crisis, Strange Adventures, Rorschach, Supergirl : Woman of Tomorrow... Même si tous ces livres n'ont pas eu le même impact ni le même brio que Mister Miracle, ils ont installé Tom King dans le paysage des comics de ces dernières années. Qu'on apprécie, un peu ou beaucoup, Tom King, on ne peut plus l'ignorer, et d'une certaine manière, les réactions contrastées qu'il provoque  en disent long sur son statut.

Toutefois on attend toujours d'un scénariste qui a su s'établir avec autant de force, et en si peu de temps, qu'il finisse par produire quelque chose qui devienne aussi percutant que ce qui l'a imposé. En somme, j'attendais, et sans doute ne suis-je pas le seul, qu'il écrive une histoire aussi puissante que Mister Miracle, après avoir aussi bien (et parfois moins bien aussi).

The Human Target possède cette évidence des grands comics. Dès le premier épisode, on sent qu'on a dans les mains une bande dessinée qui sort de l'ordinaire, par la construction de l'intrigue, la qualité de la rédaction, et la beauté de l'image. Et plus la série avance, plus ce sentiment se confirme. Ce n'est pas seulement aussi bien d'épisode en épisode, c'est de mieux en mieux.

Les six mois d'interruption ont eu valeur de test. Allions-nous replonger dans ce récit avec le même enthousiasme ? Ou l'attente aura-t-elle émoussé notre envie ? Depuis le mois dernier, on sait que The Human Target a conservé son pouvoir d'attraction et a même trouvé ce second souffle essentiel à une série qui s'est arrêtée et a repris après un hiatus. Tom King l'avait promis : ce qui restait à dire serait encore plus imprévisible et plus beau. Il n'a pas menti.

Car l'histoire, son coeur, c'est-à-dire son whodunnit ? (qui a fait ça ?, comprenez : qui a voulu empoisonner Lex Luthor et a accidentellement condamné Christopher Chance ?) s'est décalé. A la fin du précédent épisode, Fire a révélé avoir remis le poison à Guy Gardner. Qui a été tué par Ice et Chance à la fin de l'épisode 6. Il ne s'agit plus vraiment d'une enquête menée par la Cible Humaine (même si on peut encore se demander si c'est effectivement Guy Gardner qui a versé le poison dans le café de Luthor bu par Chance... Personnellement, j'en doute encore).

Non, comme on le lit dans ce huitième numéro, c'est la disparition de Guy Gardner qui va devenir un problème pour Christopher Chance. Il ne s'en est pas débarrassé de manière classique : Ice l'a littéralement gelé puis Chance a brisé ce bloc de glace, dont on peut supposer qu'ils l'ont ensuite laissé disparaître en le laissant fondre. Mais tuer et faire disparaître le corps d'un Green Lantern ne peut passer inaperçu.

Et donc c'est Dmitri Pushkin alias Red Rocket qui va, le premier, enquêter. Il surprend Chance et Ice au lit et les sédate, puis embarque Chance. Ce n'est que le début d'une journée de calvaire pour la Cible Humaine. Pushkin était un ami de Gardner, quand bien même il reconnaît que ce n'était pas un homme aimable. Mais surtout ils avaient rendez-vous avant sa disparition. Il savait également que Gardner souffrait de la liaison entre Ice et Chance - de quoi, selon Pushkin considérer ce dernier comme un suspect évident.

Mais avoir des soupçons ne suffit pas et bousculer un homme comme Chance, qui ne craint pas la mort, même quand on le laisse tomber depuis le ciel, pas davantage. King évoque Tolstoï et sé réflexion sur la raison de la défaite de Napoléon contre les russes, la fameuse Bérézina, survenue lors de la campagne de 1812, plus exactement fin Novembre. L'Empereur et son armée progressaient avec assurance, faisant reculer l'ennemi. Mais les russes, qui ne craignaient pas non plus la mort, se sacrifièrent dans des terres au climat hostile pour mieux y attirer leur adversaire. Impréparés, les soldats napoléoniens furent piégés dans l'hiver russe et massacrés.

Red Rocket n'anticipe pas davantage que Napoléon la véritable force de son adversaire - sait-il même que Chance est mourant, ce qui explique sa tolérance aux coups qu'on lui porte, son refus de se confesser, de se soumettre. En tout cas, Pushkin échoue à l'effrayer, à le blesser, à lui faire mal. Et Chance a de toute façon préparé un stratagème pour égarer complètement le russe...

King a fait de l'histoire d'un homme enragé par l'obession de savoir qui l'avait empoisonné par erreur le récit d'un homme résolu à ne pas être confondu avec le criminel qu'il est devenu. A un certain point (mais lequel exactement ?), on peut imaginer que Chance se bat aussi désormais pour sauver Ice, qui a autant tuer Gardner que lui, qui est sa complice. Si on ne peut l'accabler, elle sera tranquille, d'autant plus qu'elle est insoupçonnable (qui penserait à elle comme l'assasssin de Gardner, qui fut son ex et son collègue au sein de la Justice League International ?).

L'attitude de Chance est parfaitement traduite par le dessin de Greg Smallwood, et on mesure là aussi une nouvelle fois à quel point l'artiste est sur la même longueur d'ondes que son scénariste. Pour cet épisode, les décors sont multiples, les situations spectaculaires, c'est une succession de scènes qui va crescendo où le lecteur pense que Red Rocket va faire craquer Chance.

Il y a un élément qu'il faut bien garder à l'esprit dans la conception de The Human Target : le script a été entièrement livré à Smallwood et King ne l'a pas retouché ensuite, ne l'a pas corrigé. Il a fait une totale confiance à Smallwood pour en tirer la substantifique moëlle mais aussi pour l'illustrer de la manière la plus subtile, la plus intense.

Donc le dessinateur a eu l'avantage de bosser sur un matériau fini, complet. Il avait une vue d'ensemble, il a pu réfléchir à l'histoire dans sa globalité, sans attendre chaque mois une copie écrite de l'épisode. Cela change tout et reste une exception dans le monde des comics où les scénaristes, souvent occupés à écrire plusieurs séries en même temps, n'ont pas le luxe de rédiger douze épisodes d'une traite et de les donner à l'artiste. Il semble d'ailleurs que King travaille désormais fréquemment de cette manière puisque Danger Street (qui commencera sa publication en Décembre et sera dessiné par Jorge Fornés) a également été entièrement écrit avant même la première planche dessinée.

Smallwood a donc profité de ce privilège pour réfléchir au look de la série, mais aussi à la forme de chaque épisode, à la manière d'en faire à chaque fois une pièce remarquable, unique. La structure même de la série (avec les rencontres entre Chance et les membres de la JLI) fait que le lecteur a le sentiment d'avoir à la fois chaque mois un épisode sur douze et une sorte de one-shot, de done-in-one, qui à la fin aboutira à une fresque complète.

Cette fois, l'action et le spectacle sont omniprésents. Dès les premières pages, avec le mitraillage de la chambre jusqu'à la fin avec la "réconciliation" entre Chance et Pushkin en passant par les tentatives de Red Rocket de pousser Chance aux aveux, ça n'arrête pas. Le sang froid insolent de Chance exaspère de plus en plus Pushkin, qui finit par se débarrasser de son armure pour l'interroger "à l'ancienne", à coups de poings et de pieds, à court d'idées. Il l'a frappé, lui a tiré dessus, laissé tomber : rien n'y a fait. Et Smallwood montre parfaitement la rage, la frustration de Pushkin, en saisissant ses expressions et sa gestuelle : au début il apparaît dans toute sa puissance, soulignée par la stature que lui confère son armure de Red Rocket, et à la fin, il l'enlève pour laisser éclater sa violence, sa brutalité, son insuffisance. Il a perdu mais ne l'admet pas. Il a voulu faire admettre un crime et il est sur le point de tuer Chance.

La diversité du découpage est sensationnelle. Chaque scène commence d'une manière invariable avec Chance à terre qui reprend connaissance sans savoir où il est, mais de plus en plus marqué par les coups qu'il reçoit, les épreuves qu'il subit, quasiment de la torture. Même s'il a tué, on compatit pour lui car ce qu'il endure est terrible et surtout son calvaire ordinaire est augmenté par ce que lui inflige Red Rocket. Smallwood trouve toujours la bonne valeur de plan, la bonne composition pour que le lecteur soit investi dans l'histoire, soit scandalisé par Pushkin et ému par Chance. Il parvient même à nous faire ressentir ce qu'on doit éprouver quand on est tenu par un homme en armure à des mètres de haut puis quand on tombe de cette hauteur, certain que la chute va être fatale, qu'on s'y abandonne, qu'on s'y résigne. On devrait être blasé car les comcis de super-héros sont pleines de personnages qui volent naturellement, sauf que là, l'homme qui tombe ne va pas voler, il va s'écraser, mourir : ce n'est qu'un homme face à un un autre équipé d'une armure sophistiqué, quasiment un robot, un androïde, un cyborg. Une machine contre une simple homme, sans pouvoir.

Mais ne croyez pas que le chemin de croix est terminé pour Chance. Le mois prochain, Batman s'annonce, et le duel promet d'être un nouveau sommet. King renoue, encore une fois, avec le dark knight pour une confrontation avec la Cible Humaine : autant dire que, avec Smallwood en prime, ce sera un nouveau morceau de bravoure.

jeudi 29 septembre 2022

THE HUMAN TARGET #7, de Tom King et Greg Smallwood


Le même jour où est sorti le premier recueil en vo (et en hardcover) rassemblant les six premiers épisodes de la mini-série, The Human Target #7 est disponible. Après six mois de pause, Tom KIng et Greg Smallwood font leur retour pour raconter les six derniers jours à vivre pour Christopher Chance. Et ce dernier est certain d'avoir trouvé le responsable de son empoisonnement...


Christopher Chance et Beatriz da Costa alias Fire passent la soirée dans un club de jazz, dansant au son de l'orchestre. Une bande de braqueurs surgit, vite maîtrisée par Fire.


Chance emmène Beatriz à la Grande Roue. Arrivée au sommet, celle-ci se coince. Chance se jette dans le vide pour forcer Beatriz à avouer qu'elle a voulu empoisonner Lex Luthor.


Chance est rattrapé par Beatriz. Il la pousse dans ses retranchements, soulignant qu'elle avait un mobile et l'accès au poison. Elle le gifle.


Le lendemain, Beatriz convie Chance et Ice chez elle. Elle reconnaît les arguments de Chance. Mais nie toujours être l'empoisonneuse car elle avait livré l'arme du crime à un autre...

Si, hier, j'avais reproché à The Nice House on the Lake sa parution trop heurtée, en revanche je salue DC et les auteurs de The Human Target d'avoir préféré interrompre la publication de la mini-série pendant six (longs) mois afin de laisser à l'artiste le temps de complèter les six derniers chapitres.

Première réflexion : on renoue avec cette intrigue très facilement, sans avoir oublié l'essentiel.

Deuxième réflexion : ce septième épisode reprend sur les mêmes bases très élevées où le sixième numéro nous avait laissés.

Il faut ajouter qu'on croit toucher au but ici car Christopher Chance va "cuisiner" Beatriz da Costa/Fre, sa principale suspecte. Tout le récit est donc axé sur un dialogue, avec très peu d'action mais beaucoup de tension. Hormis au début avec un braquage vite expédié, il ne faut donc pas s'attendre à un chapitre spectaculaire. Plus que jamais, la mini-série se distingue par son ambiance chargée, sa caractérisation au cordeau et son mix de macabre et de ludique.

Tom King comme son héros en sursis ne tournent pas autour du pot : d'entrée, Chance dit à Beatriz qu'il la croit coupable d'avoir voulu empoisonner Lex Luthor et donc, par conséquent, de l'avoir tué, lui à la place du milliardaire maléfique. De là va découler tout le reste.

Fire est la coupable idéale : elle est la meilleure amie de Ice, elle a voulu la venger, mais elle était aussi la maîtresse de J'onn J'onzz/le Limier Martien, qui avait obtenu de l'argent de Ted Kord/Blue Beetle, et elle était proche de Michael Carter/Booster Gold pour lui acheter le poison. Chance, en deux occasions, la pousse dans ses retranchements pour la forcer à avouer.

La première fois, ils sont tous les deux au sommet d'une Grande Roue et Chance se jette dans le vide. Fire le rattrape au vol. Ce geste suicidaire est résumé par Chance comme sa manière de gagner en mourant, ce qui est le job de la Cible Humaine. Mais Fire s'emporte en jugeant qu'il s'agit d'une manière de lui arracher des aveux par la force.

Chance réplique qu'en le sauvant, même si elle l'a empoisonné, c'est une manière d'avouer en se rachetant. Le raisonnement est retors, tordu, mais il est magistralement illustré par l'action. C'est alors la deuxième occasion que saisit le héros pour renvoyer Fire dans les cordes : elle avait un mobile, elle avait le poison, elle est la coupable évidente.

Excédée, Fire gifle à plusieurs reprises Chance jusqu'à ce qu'il la stoppe. Elle le défie alors du regard avec un air aguicheur car elle ne porte plus sur elle que la veste de son interlocuteur (ses habits ayant brûlé lorsqu'elle a pris feu pour voler à son secours en haut de la Grande Roue). Comme l'archétype de la femme fatale qu'elle représente, Fire suggère qu'à ce moment-là il a envie de l'embrasser.

Cette suggestion renvoie au dialogue qu'ils ont eu un peu avant en haut de la Grande Roue quand Beatriz est revenue sur son passé. Très tôt, les hommes l'ont considérée pour son charme, sa beauté, elle était la fille qu'ils avaient envie d'embrasser. Cela a continué quand elle est devenue mannequin, période de sa vie où elle gagnait de quoi vivre en jouant cette fois ouvertement de ses charmes. Puis cela s'est poursuivi quand elle devenue espionne (pour l'organisation Checkmate), un métier dans lequel il faut savoir encore une fois séduire pour tromper ceux qu'on veut piéger. Et c'est toujours le cas maintenant qu'elle est une super-héroïne car son genre fait croire à ses ennemis qu'elle est plus fragile qu'un homme alors qu'elle est souvent plus puissante.

Comme Chance en fait, Fire est une comédienne, une tricheuse. Toute son existence en dépend, et elle en a conscience, ce qui en fait une actrice de talent, une héroïne romanesque et efficace. Si Chance cherche à la faire tomber dans ses filets, elle sait aussi éviter les chausse-trappes car elle a appris à le faire. Ce n'est pas qu'une jolie fille ni même une belle femme, c'est une manipulatrice et une joueuse aguerrie. La partie ne peut donc qu'être disputée et remportée par des coups bas, en flirtant avec les limites.

D'ailleurs, comme on le comprend dans les dernières pages, la soirée entre Chance eet Fire n'a été qu'une comédie écrite et mise en scène par Fire. Un test. Et, le lendemain, quand Chance se réveille auprès de Ice, celle-ci répond au coup de téléphone de Fire qui les invite chez elle et fait passer le message à Chance qu'il a réussi le test.

Au passage, ce qui s'est passé dans le n°6 n'est pas oublié : ua détour d'un bref échange entre Chance et Ice, Tom King revient sur ce qui est arrivé à Guy Gardner (et que je ne veux toujours pas spoiler, même si je serai forcé à moment d'en parler, dans les prochains épisodes). Ce qui conduit à deux observations :

la première, c'est que, autant que démasquer l'empoisonneur/se, il faut désormais compter avec ce qui est arrivé à Guy Gardner et qui va inévitablement rattraper Chance et Ice - ne serait-ce que parce que, forcément, Batman sera au coeur de l'épisode 9 ;

et la deuxième, c'est que la question se pose désormais de savoir ce que fera Chance une fois qu'il saura qui a voulu empoisonner Luthor et l'a condamné, lui. Que veut Chance au fond ? Livrer le coupable à la justice en sachant qu'il ne vivra pas assez longtemps pour assister à son procès (et son éventuelle châtiment) ? Ou bien tuer l'homme/la femme qui l'a tué par mégarde pour se venger ? Ou bien simplement résoudre une affaire, sa dernière ?

L'épisode se conclut sur un twist renversant. Qui relie en quelque sorte les deux observations ci-dessus. C'est diabolique, mais ça prouve que Tom King ne mentait pas quand il affirmait que la seconde partie de la mini-série serait encore plus imprévisible et retorse que la première.

Le scénariste a aussi promis qu'elle serait encore plus belle. Et là non plus il ne mentait pas car cet épisode est aussi magnifique que les six précédents. Greg Smallwood a récemment, sur Twitter, insisté, dans un sujet brillamment développé et illustré, sur la notion à la base de ce chapitre : le contraste.

Citant plusieurs références (le dessin animé Les 101 Dalmatiens de Clyde Geronimi, Wolfgang Reitherman et Hamilton Ruske, l'illustrateur Austin Briggs), Smallwood expliquait par le menu son choix de couleurs pour la série et cet épisode en particulier.

The Human Target a un look rétro et même pop, avec des couleurs vives, des contrastes forts, mais surtout une approche non naturaliste. La manière dont la lumière est travaillée n'est pas classique, elle découpe l'image de manière radicale, avec des filtres, des gammes chromatiques très prononcés. Par exemple, dans la scène du jazz club au début, tout baigne dans du mauve. Puis lorsque Chance et Fire sortent de cet endroit, dans les rues en ville, le bleu domine, ce qui créé une ambiance plus froide. Au sommet de la Grande Roue, le jaune de cette grande installation tranche avec le ciel nocturne et tout devient plus chaud, culminant avec la chute de Chance et l'embrasement de Fire lorsqu'elle s'envole pour le sauver.

Le lendemain matin, dans la chambre que partagent Chance et Ice, c'est à nouveau un bleu pâle, et le blanc, qui s'installent, reflétant la tension entre les deux amants, la froideur des pouvoirs de Ice mais aussi les propos de Chance. Enfin, le rendez-vous chez Fire sur une terrasse sous le soleil fait place à dss tons chauds, sensuels.

On pourrait facilement dire que la mise en scène repose sur la couleur, la manière dont elle est appliquée à chaque scène, comment elle se porte sur les personnages, les décors, les objets. C'est une manière très élégante qu'a Smallwood pour établir l'action, l'ambiance, mais aussi pour guider le lecteur, influer sur ses émotions, le manipuler. L'artiste est au diapason des protagonsites : il s'amuse avec nous en usant d'une palette à la fois précise et sobre.

On pourrauit encore dire que Smallwood dessine chaque geste, chaque expression avec un soin incroyable, sans sombrer dans le photo-réalisme. C'est la grande différence entre lui et Alex Ross, qui sort ces jours-ci un graphic novel (Fantastic Four : Full Circle). Mais quand Ross cherche à s'émanciper du style qui a fait sa légende pour oser des teintes pop, au carrefour de Kirby et Steranko, et n'aboutit qu'à une esthétique chargée, criarde, Smallwood signe un véritable festival, raffiné, délicat, intelligent.

Tom King a de la chance d'avoir un tel artiste pour magnifier son script. En un sens, Smallwood est l'opposé de Mitch Gerads tout en utilisant un matérial similaire (l'infographie). Là où Gerads dissimule de plus en plus mal certaines faiblesses académiques en les noyant sous des effets fatigants (filtres, numérisation outrancière, etc), s'éloignant malheureusement de la rigueur de Mister Miracle, Smallwood nous fait croire à un dessin pur bien qu'il soit réalisé avec des outils informatiques mais parce qu'il s'appuie sur des références moins techniques que stylistiques et sur un talent qui sait s'affranchir des facilités qu'offre l'ordinateur.

The Human Target n'a pas cessé d'impressionner. Rendez-vous le mois prochain pour la confrontation entre la Cible Humaine et Red Rocket.

mercredi 24 août 2022

TALES OF THE HUMAN TARGET #1, de Tom King et Rafael Albuquerque, Kevin Maguire, Mikel Janin, Greg Smallwood


Tales of The Human Target est une parution curieuse, produite en vérité pour faire patienter les fans de la mini-série The Human Target de Tom King et Greg Smallwood - dont le n°7 paraît à la fin du mois prochain après six mois d'interruption. Mais le scénariste a fait preuve d'ingéniosité pour ce one-shot, où il est sacrément bien accompagné sur le plan graphique.


Gene Pearlman, fils de producteurs à Hollywood, est enlevé par la secte de Brother Blood. Il réapparaît, endoctriné, en train de commettre une braquage. Mais Guy Gardner s'interpose...


Don Salinger est un écrivain à succès mais dont la tête est mise à prix à cause de ses révélations sur Ra's Al Ghul. Booster Gold se met en tête de devenir son garde du corps...


Sander est un photographe de mode qui est abattu durant un shooting avec Beatriz da Costa/Fire. Elle refuse de le laisser seul jusqu'à son enterrment... Quel est le point commun entre ces trois personnes qui ne se connaissent pas ?

Revenons un instant sur la curiosité d'une telle parution. Voix cinq mois que la mini-série The Human Target écrite par Tom King et dessinée par Greg Smallwood a suspendu sa publication pour laisser à l'artiste le temps de compléter les six derniers chapitres de l'histoire. Le n°7 sortira fin Septembre.

Pour faire patienter les fans, DC annonce qu'un one-shot, dont l'action se situe avant l'intrigue de la mini-série, sortira entretemps. Résultat : ce gros épisode est disponible depuis hier, un mois avant la sortie du prochain numéro de The Human Target. Pour patienter, c'est un peu tard.

Dans ces conditions, il fallait vraiment que le contenu de ce hors-série, ce numéro spécial soit de qualité, et pas seulement un bouche-trou tardif. Mais comme Tom King semble particulièrement inspiré par The Human Target, il ne déçoit pas et même il enthousiasme.

Effectivement, le résultat est très efficace, divertissant, et ludique. Contrairement à ce que mon résumé peut faire croire, il ne s'agit pas de trois nouvelles qui se succèdent : la narration passe de l'une à l'autre et pour les distinguer, le style des trois dessinateurs suffit.

Nous avons donc affaire à un antépisode, un prequel à The Human Target, et même si on peut certainement s'en passer, il me paraît judicieux de lire Tales of the Human Target car l'ensemble éclaire sur les relations qu'entretient Christopher Chance avec trois des membres de la Justice League International, suspectés ensuite de l'avoir empoisonné en ayant visé Lex Luthor.

Il faut également prévenir d'emblée que Greg Smallwood se "contente" de réaliser la couverture (sublime) et trois pages intérieures (pour illustrer les crédits) plus la toute dernière planche avec Ice. Si vous comptiez vous procurer ce floppy pour les dessins de Smallwood, vous risquez d'être frustré. Mais il reste du très beau monde.

Le principe de ce chapitre est ludique : Tom King soumet trois énigmes au lecteur (les hasards du calendrier des sorties veut que Tales of the Human Target sorte quelques jours après Batman : One Bad Day - The Riddler, un one-shot de King et Mitch Gerads sur le roi des énigmes, Edward Nygma), qu'il faut tenter de résoudre avant la fin. Elles ne sont pas toutes évidentes, mais leurs réponses sont imparables et amusantes.

Guy Gardner s'occupe de retrouver et de ramener à la raison un fils de riches producteurs enlevé par la secte de Brother Blood. Fidèle à lui-même, le Green Lantern ne fait pas dans la dentelle, l'affaire se régle à grand coup de taloches. Mais au final, sans vous révéler quoi que ce soit, ce qu'il découvre justifie son comportement odieux dans The Human Target (même si Gardner est naturellement un âne bâté). King joue particulièrement bien sa partition sur cette partie-là.

C'est Rafael Albuquerque qui dessine les pages de cette histoire, dans son style nerveux et dynamique. C'est totalement raccord avec le personnage de Gardner qui cogne d'abord et réfléchit ensuite, et qui est idéalement représeenté ici, avec sa tronche de butor, ses manières rustres, son plaisir à être violent, et son arrogance absolue (qu'il reproche, bien sûr, à sa cible). Le découpage est très énergique, avec des cases de dimensions généreuses, des enchaînements rapides, mais aussi des compositions un peu expédiées et des décors très irréguliers. Bref, tout ce que on aime et tout ce qu'on peut reprocher à ce dessinateur pressé et très doué.

Booster Gold apprend par la télé qu'un écrivain a sa tête mise à prix à cause de révélations faites sur Ra's Al Ghul. La prime est d'un montant affolant, au point que Skeets, le robot qui assiste Booster pense d'abord que ce dernier va vouloir tuer l'écrivain pour toucher l'argent; Mais si Michael Carter n'est pas une lumière, ce n'est pas un criminel. Il se met donc en tête de protéger Don Salinger, quand bien même celui-ci se montre très réticent devant cette initiative.

Qui d'autre que Kevin Maguire pouvait dessiner ce segment ? Personne. Et Tom King lui a livré une partition impeccable. le génie expressif de Maguire n'est plus à prouver et il transforme le script en une hilarante comédie où ce brave couillon de Booster Gold, pot-de-colle comme pas un, ne quitte jamais des yeux son protégé. On ne peut lui reprocher ni son zèle ni son courage ni sa vista quand on compte le nombre d'agressions, de tentarives de meurtre, d'attentats dont il sauve Salinger. Même si celui-ci a vraiment l'art de s'exposer au danger...

Maguire est génial, c'est un fait, et sa complicité, qui n'allait pas de soi avec le "sérieux" King, donne envie de les voir recollaborer dans le futur.

Enfin, la troisième intrigue met en scène Beatriz da Costa avant qu'elle ne devienne Fire. A cette époque, elle est mannequin en Espagne, après avoir fui la misère du Brésil. Malheureusement, la déveine la poursuit car elle assiste, impuissante, au meurtre du photographe avec lequel elle faisait un shooting. Comme il n'a aucune famille, aucun ami ici, elle l'accompagne partout, tout le temps, depuis l'ambulance jusqu'à l'hôpital puis la morgue et le cimetière. Où l'attend une énorme surprise...

Bien que dans The Human Target, Christopher Chance ne rencontrera Beatriz da Costa que dans le n°7 le mois prochain, cette histoire nous enseigne que els deux personnages se sont déjà croisés auapravant. Il sera donc intéressant d'analyser comment se passeront leurs retrouvailles, compte tenu de ce qu'on apprend dans ce morceau de Tales of the Human Target. Tom King tease le lecteur avec adresse dans des pages où son style volontiers bavard domine.

On retiendra aussi que King renoue avec Mikel Janin, qui dessina la majorité de son run sur Batman. Je me demandais si et quand les deux hommes retravalleraient ensemble et c'est un plaisir de lire leurs pages communes (rappelons qu'avant Batman, King et Janin étaient déjà associés sur Grayson, avec Tim Seeley comme co-scénariste). J'aime beaucoup le trait élégant de Janin et je suis heureux à la perspective de le revoir bientôt (en Novembre prochain) pour la relance tant attendue de Justice Society of America (que Geoff Johns a enfin eu la permission de réécrire).

En filigrane de ces trois récits, il me semble aussi (surtout ?) que King rend un hommage à son prédécesseur sur The Human Target, l'excellent Peter Milligan, auteur d'un extraordinaire run (avec le regretté Edvin Biukovic, puis Javier Pulido et Cliff Chiang - dispo en deux tomes chez Urban Comics). Une manière de boucler la boucle avant de renouer avec l'actuelle mini-série de King et Smallwood.